27 Mar

Lorraine Coeur d’Acier de Vincent Bailly et Tristan Thil: les ondes au service de la lutte ouvrière

Dans les pas d’un Baru, qui signe d’ailleurs une postface dessinée au livre, Vincent Bailly et Tristan Thil rendent hommage au peuple lorrain en racontant à travers l’histoire d’une radio pirate l’une des dernières grandes luttes ouvrières…

Ce n’est pas la fête chez Camille. Comme dans tous les foyers de Longwy. Et il y a de quoi. Nous sommes en 1979, le plan Davignon qui prétend assurer la restructuration industrielle du secteur sidérurgique prévoit 22 0000 suppressions d’emplois. Certains parlent d’un plan de sauvetage, les ouvriers parlent d’un démantèlement en règle.

Une chose est certaine, tout ça ne sent pas très bon. Alors chez Camille comme ailleurs, il y a de la tension dans l’air. Son père, immigré polonais, sidérurgiste et délégué CGT, a d’ailleurs transformé la maison en QG syndical. Chacun s’organise, manifs, blocages, séquestrations… la lutte risque d’être longue et rude.

© Futuropolis / Bailly & Thil

A 18 ans, Camille aurait pu se sentir extérieur à tout ça, lui qui aspire à une autre vie que celle offerte par l’usine, mais il s’implique dans le mouvement, comme photographe. Et puis il y a cette radio pirate lancée par la CGT avec deux journalistes professionnels, Marcel Trillat et Jacques Dupont. Une radio pirate comme il en a existé quelques-unes dans les années 70. Celle-ci s’appelle Lorraine Coeur d’acier et a un objectif : libérer la parole des ouvriers et au-delà celle de toute une population.

© Futuropolis / Bailly & Thil

Pendant pratiquement deux ans, Lorraine Coeur d’Acier accompagne la lutte, couvre les manifs, provoque le débat, accueille des personnalités telles que Georges Marchais, Daniel Cohn-Bendit, Alain Krivine ou Françoise Giroud, réunit des hommes, mais aussi des femmes bien décidées à faire entendre leur voix dans ce monde ouvrier très masculin. Et ce au nez et à la barbe de l’état qui tenta à plusieurs reprises de brouiller les ondes. À cette époque, faut-il le rappeler, la radio comme la télévision sont encore sous monopole et tutelle de l’état.

L’une des dernières grandes luttes ouvrières d’un côté, l’une des premières radios libres de l’autre, Vincent Bailly et Tristan Thil illustrent avec brio le passage d’un monde à l’autre avec un graphisme brut, sans artifice, des planches qui laissent transparaître la violence de la situation. Une très belle fiction au coeur de l’histoire sociale de notre pays.

Eric Guillaud

Lorraine Coeur d’Acier, de Vincent Bailly et Tristan Thil. Futuropolis. 17€ (disponible en librairie le 7 avril)

19 Mar

L’histoire du dernier homme de Fukushima racontée par Fabien Grolleau et Ewen Blain

Il y a des images qui nous marquent à vie, celles de la catastrophe de Fukushima en font partie. Mais derrière ces images aussi fortes soient-elles, il y a des hommes et des femmes, des vies bouelversées. Les ex-Nantais Fabien Grolleau et Ewen Blain nous racontent ici celle de Naoto…

Les cerisiers étaient en fleurs, la campagne était belle, rien ne pouvait laisser présager ce qui allait se passer ce 11 mars 2011 sur la côte nord-est du Japon et notamment à Fukushima.

La suite ici

15 Mar

Brève de bulles. Je suis rousse, et alors…

Les plus vieux d’entre nous se souviendront certainement de cette publicité pour une marque de bière, des blondes partout dans un pub et soudain une brune qui débarque et affiche sa différence avec fierté. De quoi bousculer les certitudes…

Non non, je n’ai pas bu une pinte de trop, tout ça pour vous dire que l’album de la Bretonne Charlotte Mevel agit un peu de la même façon, remettant en cause les croyances les plus anciennes et les plus infondées, les plus stupides aussi, sur la rousseur dans un récit introspectif – Charlotte est elle-même rousse – mais aussi poétique, humoristique et historique. 112 pages pour enfin assumer la rousseur… ou l’envier ! EG

La Rousseur… pointée du doigt, de Charlotte Mevel. Delcourt. 14,50€

14 Mar

Les trésors de Marvel ou comment exploiter au mieux son trésor de guerre ?

Comme DC COMICS avec sa dernière série en date BATMAN ARKHAM, on sent bien que cela turbine sévère du côté des cellules grises de la maison MARVEL pour faire vivre leurs archives à coups de collections au concept plus ou moins légitimes. Là, pour Les Trésors de Marvel, l’idée est de réunir tous les deux mois dans un petit volume de 160 pages vendu à prix très abordable des histoires disparates dont le point commun est leur année de parution.

Sauf que le tout tient presque de la gageure, tant l’univers MARVEL est varié. Au point qu’il est difficile – voire impossible – dans certains cas de choisir une poignée d’épisodes capables de le représenter de façon juste à un instant t. Après, le choix de ce premier tome est intéressant car l’année 1982 est justement une année charnière, celle où la Maison des Idées telle qu’on l’a toujours surnommée était clairement en déclin, plus si courtisée qu’avant car emprisonnée dans des schémas scénaristiques un peu vieillot qui n’avaient pas vraiment changé depuis le milieu des années 60.

Justement, tout l’intérêt du présent volume est de faire la liaison entre l’ancien et le nouveau. Soit sept histoires tirées soit de séries qui étaient alors toujours coincées dans une certaine rengaine du ‘super-méchant-arrive-détruit-tout-New-York-super-héros-arrive-et-arrête-super-méchant-après-une-bataille-épique’, soit animées d’une envie d’entrer dans l’âge adulte tout en foutant un sacré coup de pied dans la fourmilière. Et ici, le leader révolutionnaire qui allait mettre le feu a un nom : Frank Miller.

© Marvel/Panini Comics

Oui, certains l’ont peut-être oublié mais le futur créateur de Sin City et de Batman : Dark Night a fait ses armes chez MARVEL. Lorsqu’il reprend Daredevil en 1979, c’est alors quasiment un inconnu  à qui on confit un titre en perte de vitesse. Il en fera la matrice de toute son œuvre à venir, ultra-réaliste et violente, presque plus sur le plan psychologique que graphique, tout en développant son sens du cadrage, urbain et moderne à la fois. L’épisode choisi ici (Dernière Carte) est l’une des clefs de voûte de son œuvre : devenu aussi scénariste, en plus de tuer l’un de ses personnages, il se permet de tout centrer ici sur le tueur-à-gages psychotique Bullseye, reléguant le super-héros aveugle au second plan. Le résultat est d’une noirceur absolue et reste, encore aujourd’hui, un chef d’œuvre qui tranche nettement avec les autres productions de l’époque, comme le prouvent malgré eux les deux épisodes de Spider-Man choisis pour œuvre ce volume, terriblement prévisibles en comparaison.

© Marvel/Panini Comics

Même s’il est un chouia moins radical dans ses choix artistiques (c’est Chris Claremont, le taulier des X-Men alors, qui se charge du scénario ici), ce n’est pas pour rien non plus qu’on retrouve Miller aussi à la manœuvre derrière le premier épisode de Wolverine, également inclus ici. Et attendez, ce n’est pas fini avec aussi au générique Alex Ross pour la couverture et, entre autres, le canadien John Byrne, alors sur le point d’entamer un run historique à la tête des Quatre Fantastiques. Ça c’est du casting !

Après, difficile de savoir quel type de lecteur est ciblé ici. Le fan pur et dur possède sûrement déjà la majorité de son contenu alors que le novice, lui, hésitera peut-être à se plonger ainsi dans des histoires isolées de leurs séries respectives. Mais bon, à ce prix-là et rien que pour Dernière Carte si vous ne l’avez jamais lu, c’est plus que tentant…

Olivier Badin 

Les Trésors de Marvel – Volume 1 : 1982, collectif. Marvel/Panini Comics. 7 €

Partir un jour : une aventure intérieure et presque autobiographique de Manu Boisteau

Emprunté à une chanson des 2Be3, fameux boys band français des années 90, Partir un jour raconte la crise existentielle d’un quadra parisien qui va larguer son boulot et négliger sa dulcinée pour entrer en littérature comme d’autres entreraient en religion… sans retour !

Rien de neuf sous le soleil vous allez me dire ? Ah mais si, justement, la différence se joue toujours dans la manière de raconter. Et même si les histoires de quadras en crise de milieu de vie voulant tout plaquer pour écrire un bouquin de leur non-vie sont légion dans la bande dessinée comme au cinéma ou en littérature, Manu Boisteau fait mouche avec cet album qui commencera par réjouir tous les écolos du monde avec sa couverture 100% recyclé.

Mais on s’arrête là avec les considérations écologiques, Partir un jour ne traite pas du réchauffement climatique, pas plus de la sauvegarde de la biodiversité, non, Manu Boisteau y traite de l’intime, des doutes existentiels, d’un homme qui pourrait être lui, qui est forcément lui quelque part, un quadra lambda parisien middle class « qui vient de renoncer à 15 ans d’ancienneté sur un coup de tête pour apporter son inestimable contribution aux lettres françaises ». Dit comme ça, on pourrait prendre le personnage principal de ce récit pour un homme sûr de lui mais c’est tout le contraire. D’ailleurs, il ne parvient pas à écrire un mot de son livre. Et sa démission, le départ de sa dulcinée, ses visites hebdomadaires chez le psy, son coup de foudre pour une éditrice n’y changent rien. Les mots ne viennent pas.

© Casterman / Boisteau

Et pour écrire quoi de toute façon ? De ce côté-là, notre personnage en a une idée très précise et en même temps assez modeste : « le parcours initiatique d’un apprenti écrivain dépressif (…) à travers un atlas émotionnel onirique et anxiogène (…) mais attention sans pathos ! Constructif, optimiste ! Et surtout pas chiant… Drôle ! ». Bref, le livre que tout le monde attend !

Une chose est sûre, l’album de Manu Boisteau n’a absolument rien de chiant. « Mon ambition… », souligne l’auteur, « ‘était avant tout d’en faire un récit drôle. L’humour est le moyen d’expression avec lequel je suis le plus à l’aise. Rien de plus déprimant qu’un sujet grave traité avec gravité. J’avais envie de faire rire, mais je voulais aussi transmettre une expérience vécue et, pourquoi pas, aider les lecteurs dont le parcours entrerait en résonance avec le mien ».

© Casterman / Boisteau

Plus qu’une autobiographie, Partir un jour est une autofiction, un récit « imprégné » de ce que l’auteur a vécu et en même temps complètement romancé, un récit qui nous embarque donc dans une longue introspection, une aventure intérieure confrontée à la dure réalité de la vie, le tout avec un dessin beaucoup plus rond, plus doux, que dans les albums précédents de l’auteur et des planches dénuées de cases. Forcément, ça cause, beaucoup, ça doute, énormément, et ça nous interroge, à la folie, sur la vie, notre vie, les priorités, l’amour, l’argent, le sexe, la liberté… Universel !

Eric Guillaud

Partir un jour, de Manu Boisteau. Casterman. 21€ (en librairie le 24 mars) 

13 Mar

Envie de prendre le large ? Une sélection de BD SF pour rêver… ou pas !

Monter dans la première navette, changer de planète, fuir cette fichue pandémie, combien sommes-nous à en rêver ? Mais l’ailleurs n’est pas toujours meilleur, la preuve…

On commence avec une nouvelle série réalisée par les auteurs de Centaurus, un nouveau cycle plus exactement baptisé Europa du nom de la lune glacée de Jupiter. Là-bas, une mission scientifique est venue se poser pour étudier son sol et surtout son sous-sol qui abriterait un océan interne (véridique!) dans lequel la science place de grands  espoirs. Mais cette mission ne répond plus. Un silence radio inquiétant, d’autant qu’une première mission avait été victime d’un terrible accident. Une nouvelle expédition est organisée en urgence avec pour pilote de navette la jeune et réputée peu sociable Suzanne Saint-Loup et pour commandant Paul Douglas, alcoolique assumé. Un bon scénario, un dessin réaliste efficace, des personnages aux caractères trempés, du mystère à toutes les pages… Que du bon ! (Europa, de Léo, Rodolphe et Janjetov. Delcourt. 12€)

Blade Runner est de retour, version 2019, une séquelle « officielle » au film de Ridley Scott, lui-même adapté du roman de Philip K. Dick Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? avec notamment aux manettes Michael Green qui a été co-scénariste sur le film Blade Runner 2049 de Denis Villeneuve. L’action se situe toujours à Los Angeles mais le fameux chasseur de réplicants Rick Deckard (joué par Harrison Ford) a laissé place à Aahna Ashina, Ash pour les intimes, l’une des premières Blade Runners… Dystopique à souhait ! (Blade Runner 2019, tome 2, de Green, Johnson et Guinaldo. Delcourt. 15,50€)

Colonisation nous embarque dans un futur où l’homme a dû quitter la Terre surpeuplée pour coloniser d’autres planètes. Un exode de masse à bord d’une multitude de vaisseaux spatiaux dont certains se sont perdus dans l’immensité de l’espace et sont sujets à des pillages. Retrouver ces vaisseaux, c’est précisément la mission de Milla Aygon et de son équipe, une mission dangereuse qui les entraîne dans des recoins inhospitaliers de l’univers. Dans ce cinquième volet, l’escouade de Milla rejoint la mystérieuse unité Shadow chargée d’enquêter sur un éventuel complot interne, des membres de l’Agence seraient complices des Atils dans l’échec des colonisations. Un scénario captivant, une mise en images époustouflante, toute en finesse et dynamisme, une très bonne série !  (Sédition, Colonisation tome 5, de Filippi et Cucca. Glénat.13,90€)

Suite et fin de la série Terence Trolley avec ce deuxième album paru en janvier. On y retrouve bien évidemment notre héros-titre toujours en guerre contre le laboratoire Panaklay qui a développé un programme ultra-secret testant sur des enfants cobayes les futures mutations génétiques liées au réchauffement climatique. Et justement, deux de ces cobayes aux super pouvoirs, un garçon capable de s’introduire dans la pensée des autres et une fille capable de contrôler la végétation, ont été récupérés par Terence qui fait tout pour les protéger. Mais le laboratoire n’a pas dit son dernier mot… Scénario et dessin dynamiques. (Terence Trolley, Tome 2, de Sege Le Tendre et Patrick Boutin Gagné. Drakoo. 14,50€)

Inutile de présenter Didier Tarquin. Le dessinateur de l’une des séries phares de l’heroic fantasy en BD, Lanfeust de Troy revient en auteur complet cette fois sur une aventure de SF dont le premier volet est sorti au début de l’année 2019 et le dernier en janvier 2021. Trois tomes en deux ans, un affaire rondement menée et au bout du compte une très belle série. U.C.C. Dolores, c’est son nom, a tout du western intergalactique et peut-être déjà tout d’un classique du genre. « Quand on parle de western en bande dessinée… », explique l’auteur, « il y a une oeuvre qui vient immédiatement à l’esprit. Une et une seule : Blueberry. Avec, évidemment, la patte de Giraud. J’avais envie de retrouver ça, de faire quelques chose de très classique – de néo-classique, disons. Une BD moulée à la louche et au pinceau, c’était comme un besoin de revenir aux fondamentaux quelque part ».  Inutile de vous dire que le résultat est graphiquement sublime. Quand à l’histoire, celle d’une orpheline élevée dans un couvent qui se retrouve du jour au lendemain propriétaire d’un croiseur de guerre baptisé U.C.C. Dolores, on ne peut être que conquis. (U.C.C. Dolores, tome 3, de Didier Tarquin et Lyse Tarquin. Glénat. 14,95€)

Ce qui saute aux yeux de prime abord, ce sont les couleurs, des aplats aux tons pastel au milieu d’une nature luxuriante, bienvenue sur la planète Alta ! C’est là que Geoffroy Monde déroule son histoire, celle d’un peuple confronté à la colère de la nature, une colère qui prend les traits de cyclopes géants. À chaque fois, c’est le même scénario, les cyclopes attaquent, les humains répliquent, les tuent, mais ils sont systématiquement ressuscités par les Augures parce qu’ils feraient partie intégrante de l’équilibre écologique de la planète. Et les attaques sont de plus en plus violentes et dévastatrices… Après toute une série de récits humoristiques, le Lyonnais Geoffroy Monde se frotte à la science-fiction avec bonheur, mettant en place un univers surprenant et passionnant. Les planches sont magnifiques, la palette de couleurs est subtile, le scénario, habile, et même audacieux… et la question écologique omniprésente mais jamais plombante. Une très belle série qui s’achève avec ce troisième tome de 88 pages… (Poussière tome 3, de Geoffroy Monde. Delcourt. 17,95€)

On termine avec le troisième et dernier volet de l’excellente série On Mars publiée par le non moins excellent éditeur Daniel Maghen. On vous avait déjà dit ici tout le bien qu’on en pensait à l’occasion de la sortie du premier volet, la suite est du même très bon niveau, un scénario simple et carré accessible à tous, un graphisme de toute beauté et une histoire qui nous embarque sur la planète Mars où les hommes ont décidé de jeter leur dévolu après avoir bien rincer la Terre. Et pour ce faire, pour créer les cités dômes qui doivent accueillir les colons, la main d’oeuvre est toute trouvée : les repris de justice. Mais bien sûr, tout ne se passe pas comme prévu, les prisonniers se révoltent, un espèce de gourou profite du tumulte ambiant pour enrôler à tour de bras dans sa secte, les services de sécurité martiens sont sans pitié… La planète Mars survivra-t-elle à cette folie des hommes ? Réponse dans cet album.  (On Mars, tome 3, de Grun et Runberg. Daniel Maghen. 16€)

Eric Guillaud

10 Mar

La météorite de Hodges par Fabien Roché : un premier roman graphique tombé du ciel

Attention talent ! Fabien Roché atterrit sur la planète BD avec une enquête méticuleuse sur le premier humain, une femme, ayant été touché par une météorite. Une histoire vraie, un album renversant…

C’est fou comment un petit caillou peut engendrer une grande histoire ! Il faut dire que ce caillou-là n’est pas comme tous les cailloux. Nous sommes en 1954 du côté de Sylacauga, un modeste patelin d’Alabama. Madame Ann Elizabeth Hodges se repose sur son canapé lorsqu’elle est subitement heurtée par une météorite qui a au passage transpercé le toit de sa maison et rebondi sur le poste radio.

Une météorite ? Oui, Madame Ann Elizabeth Hodges est la première femme, la première terrienne, à avoir été touchée par un caillou tombé du ciel. De quoi tomber des nues. Mais après l’effet de surprise et devant l’intérêt suscité par l’affaire dans les médias, Madame Ann Elizabeth Hodges se dit qu’il y aurait bien un peu d’argent à se faire de ce côté-là et réclame la restitution de la météorite embarquée un peu vite par la police et l’Air Force.

Après une longue action en justice, Madame Ann Elizabeth Hodges récupère la météorite mais la pression médiatique est retombée comme un soufflé. Reste que le fameux caillou accompagnera le restant de sa vie et peut-être même sa mort, à 52 ans, d’une maladie appelée « pierres au reins ». Ça ne s’invente pas !

Pour un premier album, l’auteur Fabien Roché met la barre haute. Avec une histoire hors du commun, racontée à la façon d’une enquête. Avec également un graphisme à la précision chirurgicale et une mise en scène, une multiplication des cases, qui rappellent le travail de Chris Ware. Si l’album est un peu répétitif sur la longueur, il en reste pas moins un petit ovni éditorial et surtout un très beau livre !

Eric Guillaud

La météorite de Hodges, par Fabien Roché. Delcourt. 18,95€

© Delcourt / Roché

08 Mar

Nemesis le sorcier revient et va encore plus loin dans le délire steampunk / fantasy !

Boudiou, les tarés du magazine anglais culte des années 80 2000 AD nous avaient pourtant habitué à aller très loin dans leurs délires. Notamment avec la série ultra-acide Judge Dredd, à laquelle comme par hasard presque tous les artistes présents au générique de Nemesis ont d’ailleurs participé, en premier lieu le scénariste Pat Mills. Et puis on avait déjà prévenu par un premier tome bien épique il y a dix-huit mois… Mais là, c’est officiel : Nemesis Le Sorcier est la série la plus dingo et la plus cosmique de l’univers 2000 AD !

Les points communs entre Nemesis et Judge Dredd sont légions : l’ambiance steampunk, l’humour ultra-noir, la violence sans aucun filtre et, à peine sous-jacent, la virulente critique sociale. Sauf que par rapport à celui qui est la Loi, Nemesis ajoute d’abord une grosse louche de dark fantasy et de mysticisme mais surtout gagne au fur et mesure en puissance, jusqu’à la démesure. Sorti à l’automne 2019, le précédent volume de cette première traduction française quarante ans presque après sa parution initiale avait posé les bases de l’univers en quelque sorte : une Terre ravagée par les guerres nucléaires et où les êtres humains se sont réfugiés sous la surface, dans des mégalopoles rappelant beaucoup le foyer de Dredd (Mega City One) où les citoyens vivent sous la coupe de Torquemada, inquisiteur fou à lier. Assistés par ses Terminators (oui, des années avant le film du même nom), ce bigot sème la terreur tout en faisant la guerre à ceux qu’il nomme les déviants, en premier lieu les aliens (terme, on s’en souvient, qui pourrait se traduire par ‘étranger’). Seul face à lui, Nemesis, magicien au look de centaure cyberpunk…

© Delirium /  Pat Mills, Kevin O’Neill, Bryan Talbot & John Hickelton

Après un donc premier tome pourtant déjà assez délirant avec son noir et blanc classieux, ces nouvelles hérésies serties dans une, une nouvelle fois, très belle édition à couverture cartonnée vont encore plus loin, accentuant l’aspect space opera de la saga tout en y ajoutant des paradoxes temporels. Surtout, Mills se focalise ici sur Torquemada, génial et sadique bad guy à qui il fait tout subir mais pour mieux à chaque fois le remettre en selle, quitte à reléguer au second plan un Nemesis plus nuancé car au final assez éloigné de l’image du chevalier blanc que l’on pourrait avoir de lui. Mais surtout, au-delà des multiples clins d’œil à la pop culture (les connaisseurs reconnaîtront même Vincent Price au détour d’une page par exemple) il ne semble y avoir ici aucune limite, ni en terme de graphisme ni de détours scénaristiques. Lorsque John Hicklenton prend le stylo sur le dernier quart, la série plonge alors dans une noirceur inégalée, où toute trace d’ironie a disparu, pour ne laisser que des personnages plus grotesques et déstabilisants les uns que les autres et où plus aucune lumière ne filtre.

© Delirium / Pat Mills, Kevin O’Neill, Bryan Talbot & John Hickelton

Difficile de résumer ces trois cents et quelques pages apocalyptiques, surtout que sa parution originale en épisode hebdomadaire ont imposé à leurs auteurs à enquiller des rebondissements à la chaine à en faire pâlir d’envie les scénaristes de la série 24H. Mais au-delà du côté luxueux de l’objet et de ses bonus à la hauteur – dont des romans photos ( !) et une ‘histoire de vous êtes le héros’ – cette ressortie dantesque consacre surtout Nemesis comme l’un des récits les plus épiques et les plus épiques jamais publiés dans les pages du pourtant pas très avare en superlatifs 2000 AD. Bref, on ne va pas y aller pas quatre chemins : buy or die !

Olivier Badin

Nemesis Le Sorcier – Les Hérésies Volume 2 de Pat Mills, Kevin O’Neill, Bryan Talbot & John Hickelton. Delirium. 35 €

07 Mar

Wild West : Jacques Lamontagne et Thierry Gloris à la conquête de l’Ouest

Deux albums, deux légendes, Martha Jane Cannary d’un côté, Wild Bill de l’autre, le Français Thierry Gloris et le Québécois Jacques Lamontagne poursuivent leur chevauchée fantastique au cœur de l’Ouest américain en bouclant de très belle façon le premier diptyque de leur série Wild West…

Sorti il y a un peu plus d’un an, le premier volet nous avait littéralement subjugué, le second disponible en librairie depuis le 5 mars ne fait pas moins. Wild West est un western comme on les aime, avec ses grands espaces, ses saloons, ses indiens, ses bons, ses brutes et ses truands, et ses héros de caractère.

Justement, celui auquel s’intéresse ce deuxième volume en a du caractère. Véritable légende de l’Ouest, aussi agile de la gâchette qu’épris de justice, Wild Bill Hickok endosse ici son costume de chasseur de primes – il a aussi été éclaireur, shérif ou chercheur d’or – et part à la recherche des assassins d’un crime qu’il s’est juré de venger. Et qui croise-t-il au cours de sa longue chevauchée dans l’Ouest sauvage ? Martha Jane Cannary, plus connue sous le nom de Calamity Jane, dont les auteurs nous ont raconté la jeunesse dans le premier volet de Wild West. La boucle est bouclée !

Ou presque. L’éditeur annonce d’ores et déjà la suite avec un deuxième diptyque à paraître prochainement. En attendant, il est grand temps de vous plonger dans ces deux premiers volets et d’admirer le travail effectué par les deux auteurs. Scénario et dessin au top, évasion garantie !

Eric Guillaud

Wild Bill, Wild West tome 2, de Gloris et Lamontagne. Dupuis. 14,50€

© Dupuis / Lamontagne & Gloris

04 Mar

Le Peintre hors-la-loi : un one-shot au coeur de la Révolution française signé Frantz Duchazeau

Vous ne ne connaissez certainement pas, son nom n’est pas passé à la postérité mais il a marqué son époque en apportant un autre regard sur l’art du paysage, le peintre Lazare Bruandet, être aussi talentueux et créatif que violent et imprévisible, est le personnage central de ce nouvel album du très talentueux Frantz Duchazeau…

Paris, le 21 janvier 1793. Louis XVI vient d’être guillotiné. « Ils ont raccourci l’cochon » entend-t-on chanter dans les rues de la capitale tandis que certains se défoulent sur une femme ayant eu le malheur d’apporter un soutien à la royauté. C’est le début de la Terreur !

Pour le peintre Lazare Bruandet, pas le temps de traîner dans les rues. Entre sa maîtresse, une brune plantureuse, sa peinture et la taverne du coin, notre homme retrouve son foyer, le temps de tuer sa femme dans une crise de jalousie. Et de fuir ! Direction la campagne avec pinceaux mais aussi sabre et pistolet dont il sait tout autant se servir. On ne sait jamais en ces temps chaotiques !

Et c’est dans un monastère qu’il se réfugie, lui le pourfendeur d’ecclésiastiques, avec une ambition, une seule : peindre. Et oublier ce pays qui se déchire.

« Ce n’est rien que de donner un coup de sabre ou un coup de fusil… », se dit-il devant la beauté d’un paysage, « mais c’est bien autrement difficile de donner un coup de pinceau sur le haut des arbres ou sur un ciel bleu ».

Mais la colère des hommes ne s’arrête pas aux rues de Paris. Des révolutionnaires, des royalistes, ratissent la campagne à la recherche de têtes à couper. Bruandet doit poser ses pinceaux à contrecoeur pour apprendre à ces hôtes, les moines, à se défendre…

Sacré personnage que ce Lazare Bruandet, dans la vraie vie comme ici, une gueule de héros comme on les aime, taillé à la serpe, au regard aussi fou que déterminé, un dur à cuire qui s’attendrit devant la beauté de la nature et déteste la violence des hommes dont il a pu souffrir enfant, un hors-la-loi ou plus exactement un esprit libertaire, égocentrique, qui se moque des règles imposées. Oui, un sacré personnage, un sacré caractère et une sacrée BD au scénario d’une très belle fluidité et au trait charbonneux séduisant.

Ceux qui ont adoré Le Rêve de Meteor Slim aux éditions Sarbacane – et j’en fais partie – ne pourront que se régaler ici. La somptueuse couverture devrait suffire à les en convaincre !

Eric Guillaud 

Le peintre hors-la-loi de Frantz Duchazeau. Casterman. 20€

© Casterman / Duchazeau

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