17 Mai

La Querelle des arbres : une fiction de Renaud Farace et Amaya Alsumard au cœur de l’Indochine française

Au départ, La Querelle des arbres n’était qu’un mini récit sélectionné en 2005 au Concours Jeunes Talents du Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême. Il est aujourd’hui un beau et gros roman graphique de plus de 200 pages publié aux éditions Casterman. Un récit romanesque à dimension politique et écologique…

Settimo Orsù a un corps de bûcheron. Il l’est ! Ou du moins l’était-il dans sa Corse natale, avant la Grande Guerre. Changement de décor et d’ambiance, l’homme a troqué le bord de la Méditerranée pour les rives du Mékong. Avec pour mission d’encadrer des coolies (travailleurs agricoles locaux) sur une exploitation forestière, la Plantation de la Souche. Nous sommes en 1920, l’Indochine est française. Et les colons, les longs nez comme on les appelle ici, ont tout loisir d’exploiter les ressources du pays avec la bénédiction « forcée » du peuple autochtone réduit à l’état de quasi-esclavage.

Un job tranquille ? Pas vraiment. À son arrivée, Settimo est accueilli par des policiers qui vont rapidement le mettre au parfum et tenté de le mettre dans leur poche. Car un des coolies, qui se fait appeler « Corbeau de cendre », multiplie les articles diffamatoires contre la nation française dans une feuille de chou distribuée sous le manteau. L’Indochine est française, oui, mais pas pour le bonheur de tous !

© Casterman / Farace, Alsumard & Drac

En ayant pris soin d’éviter tout manichéisme et de diluer leur documentation dans le quotidien, Renaud Farace et Amaya Alsumard nous offrent une belle fiction au cœur de l’Indochine coloniale, avec une ambiance « juste » comme ils disent, mais sans prétention aucune de faire de La Querelle des arbres une bande dessinée historique.

© Casterman / Farace, Alsumard & Drac

Son titre, d’ailleurs, suffit à lui-seul à nous en donner le ton général. Si l’histoire permet effectivement de mettre en exergue le colonialisme dans toute sa splendeur avec la violence, le mépris ou dans le meilleur des cas l’indifférence des colons envers la population locale, et ce même si certains comme la patronne Alexandra de la Souche affiche une certaine bienveillance, il permet aussi de nous raconter une aventure au souffle romanesque, l’émancipation d’un peuple sur fond de légendes.

Une belle brochette de personnages, des décors bien évidemment somptueux, une histoire dense, mais rondement menée, un dessin de caractère et des couleurs au service de l’histoire… La Querelle des arbres pourrait mettre tout le monde d’accord !

Eric Guillaud

La Querelle des arbres, de Renaud Farace et Amaya Alsumard. Casterman. 30€

14 Mai

Octopolis : à la recherche du père et de la mer

Après Les Grands cerfs, le grand bleu version Gaétan Nocq, un voyage à la recherche de soi-même mais aussi à la rencontre de ce monde sous-marin que l’homme, aveuglé par la richesse, s’évertue à détruire petit à petit…

Octopolis est un objet hybride, à la fois roman graphique et outil pédagogique. C’est surtout l’œuvre d’un artiste complet, à la fois dessinateur, peintre et carnettiste, fasciné par la nature et ses mystères.

Mais ce qui ressort avant tout de cet Octopolis est ce bleu profond, présent à toutes les pages, parfois dénuées de tout texte, comme pour suggérer les silences des abysses et de la faune sous-marine que découvre son héroïne, et nous avec. 

© Daniel Maghen / Nocq

Personne solitaire et mutique, Mona est rappelée à Paris suite à la disparition de son père, avec lequel elle a pourtant rompu tout contact depuis la mort de sa mère sept ans avant. Chercheur-paléontologue, il travaillait sur un essai intitulé Octopolis qu’elle retrouve sur le disque dur de son ordinateur, à propos d’un lieu unique au monde, refuge des poulpes sur lesquels il a fait des recherches toute sa vie.

Au fur et à mesure de ses rencontres – une chercheuse du muséum d’histoire naturelle de Paris, un moniteur de plongée mutique, le tenant d’une galerie d’art océanien à Paris – elle essaye de démêler cette pelote de laine qui finit par l’emmener au bout du monde, jusque dans un atoll perdu de l’océan Pacifique.

© Daniel Maghen / Nocq

Tout est très symbolique ici : Mona doit d’abord essayer de retrouver son père au milieu d’une ville de deux millions d’habitants. Sans succès. Au final, ce n’est qu’en s’enfonçant sous la mer, loin de ses semblables puis en s’exilant à l’autre bout de la Terre sur un minuscule lopin de terre inhabité, qu’elle finit par trouver en partie ce qu’elle recherche. Quant aux méchants de l’histoire si l’on peut dire, on ne voit jamais vraiment leurs visages, seulement les gigantesques machines qu’ils ont lancées pour assouvir leur avidité sans fin, au mépris de la faune sous-marine.

Sorte de thriller écologique, Octopolis est avant tout un conte graphique, réalisé à la plume et au pinceau. Le récit principal de la quête de cette jeune femme alterne avec des reportages sur la faune sous-marine, pleins de poésie. En résulte un objet hybride, à la dramaturgie certes imparfaite (la conclusion hâtive, par exemple, laisse sur notre faim) mais à la beauté évanescente, sans de réel équivalent dans la production actuelle.

Olivier Badin

Octopolis de Gaétan Nocq. Daniel Maghen. 30€

12 Mai

Nuages, une ode à la rêverie signée J. Personne

Les rêves sont-ils faits pour être réalisés ou, comme disait Coluche, pour être simplement rêvés ? Dans ce très bel album paru aux éditions Glénat, J. Personne n’apporte pas forcément de réponse mais encourage à ne jamais renoncer…

Léo a un rêve, un drôle de rêve : celui de voler ! Sans doute l’influence de ses lectures de jeunesse. Et de s’imaginer dans les airs le poing en avant comme tout super-héros qui se respecte, fendant l’air, traversant les nuages, dépassant l’horizon, pour changer la vie, pour changer le monde.

Ce rêve ne le quittera jamais, accompagnant toutes les étapes de sa vie, depuis sa plus tendre jeunesse jusqu’à son dernier souffle. Une vie ordinaire, presque banale, des vacances à la mer avec ses parents, des années à user ses fonds de culotte sur les bancs de l’école, les jeux avec les copains, les premières amoureuses, les premiers baisers, les études à Paris, les petits boulots, le grand amour, le mariage, la paternité… et puis le décès de son père, la maladie de sa mère, son couple qui périclite, le divorce, la vieillesse. Des nuages qui s’amoncellent mais des rêves qui persistent !

Avec une touche de mélancolie et beaucoup de poésie, Nuages nous raconte une vie, LA vie, la vraie, avec le temps qui passe inéluctablement, les moments de bonheur et les autres, les rêves qui se confrontent à la réalité, les histoires d’amour qui finissent mal en général, la vieillesse qui arrive sans prévenir, la mort.

Auteur d’une poignée d’albums, parmi lesquels La famille Yacayoux paru aux éditions Bang ou Soufflement de narines chez Delcourt, J. Personne développe un univers fait de douceur et de poésie, de gravité et de fantaisie. Une histoire touchante qui met des mots (choisis) et des images (splendides) sur des émotions universelles. À lire tout doucement…

Eric Guillaud

Nuages, de J. Personne. Glénat. 25€

© Glénat / J. Personne

Hellboy, une édition spéciale pour les 30 ans du super-héros de Mike Mignola

Personnage culte de la bande dessinée américaine, Hellboy fête ses trente ans à travers un très bel album paru aux éditions Delcourt. 400 pages pour revenir à ses origines…

Au départ était un dessin, un dessin parmi tant d’autres, un monstre aux cornes proéminentes et à la boucle de ceinture assez large pour que Mike Mignola y inscrive ces sept lettres : HELLBOY.

Nous sommes en 1991, Mike Mignola enchaîne les projets chez DC Comics et Marvel, oubliant un temps ce dessin avant d’y revenir, convaincu de ne plus vouloir raconter « des histoires de Batman ».

« J’ai repris ce dessin du monstre avec ce drôle de nom, je l’ai retravaillé, lui ai mis un long manteau et voilà : grosso modo, je tenais mon personnage. »

Une véritable success-story

En 1994 parait la première aventure de ce fameux Hellboy, Seed of destruction pour les Américains (Dark Horse), Les Germes de la destruction pour les Français (Dark Horse France), point de départ d’une success-story qui ne se dément toujours pas après 30 ans de bons et loyaux services, une vingtaine d’albums au compteur chez Delcourt, des adaptations en dessin animé, en jeux vidéos ou pour le cinéma… De quoi faire dire à son auteur :

« J’aime bien l’idée d’avoir une biographie constituée d’une seule et unique phrase : Mike Mignola est le créateur de Hellboy ».

Oui, Mike Mignola est le créateur de Hellboy, aucun doute, un créateur de génie qui a donné naissance à un personnage qui est aujourd’hui entré dans le patrimoine mondial de la bande dessinée, un monstre né pour combattre d’autres monstres sous l’étiquette du Bureau de Recherche et de Défense sur le Paranormal.

Une édition spéciale 30 ans

Afin de marquer le coup à l’occasion de ses trente ans, les éditions Delcourt publient cette édition spéciale qui réunit le premier tome de la série principale, l’intégralité des récits courts ainsi que des peintures et croquis de recherche, dont le fameux premier dessin de Hellboy, tous issus des carnets de l’auteur. Un beau et gros pavé de plus de 400 pages qui ravira les connaisseurs et les autres.

Eric Guillaud

Hellboy, édition spéciale 30ᵉ anniversaire, de Mike Mignola. Delcourt. 39,95€ (en librairie le 15 mai)

© Delcourt / Mignola

02 Mai

Habemus Bastard : un miracle signé Jacky Schwartzmann et Sylvain Vallée

Lucien n’a pas vraiment la foi, ne connaît pas un mot de latin, n’a jamais dit la messe et pense que la religion est un business comme un autre. Alors pourquoi se retrouve-t-il parachuté à la tête d’une église dans le Jura ? Certainement pas pour sauver les âmes…

Il faut bien le reconnaître, pour aller à Saint-Claude de son libre arbitre, il faut soit être collectionneur de pipes, soit avoir une foi à toutes épreuves. Pour Lucien qui vient tout juste de poser les pieds sur le quai de la gare sous une pluie battante, la raison est tout autre. Car même s’il porte une soutane et se fait appeler Père-Philippe, notre homme espère surtout se trouver une planque pour quelque temps…

Et quoi de mieux qu’une église pour cela ? La paroisse de Notre-Dame-de-L’Assomption a justement besoin d’un curé. Et tant pis s’il n’a jamais officié de sa vie, tant pis si sa religion à lui est celle du flingue, tant pis s’il n’a pas fait vœu de pauvreté et encore moins de chasteté. Se faire oublier tout en profitant de quelques avantages en nature, voilà son programme, son sacerdoce…

© Dargaud / Vallée & Schwartzmann

Sylvain Vallée nous avait bluffé avec Tananarive paru en 2021 sur un scénario de Mark Eacersall (Glénat), il récidive ici avec l’adaptation de cette histoire inédite du romancier Jacky Schwartzmann, un polar en deux tomes qui a tout de la comédie ou l’inverse. Le scénario, est un modèle du genre, les dialogues sont percutants, le décor urbain (Saint-Claude) inhabituel en BD, le graphisme semi-réaliste époustouflant, les couleurs d’Elvire de Cock remarquables, et notre personnage de Lucien qui porte aussi bien la soutane que des tee-shirts du Hellfest et de Black Sabbath est absolument diabolique.

Bref, on se laisse totalement embarquer dans cette histoire qui rappellera à certains la série Soda lancée par Philippe Tome et Luc Warnant il y a une quarantaine d’années maintenant. Sauf que le costume de curé cachait un flic et non un truand comme ici.

Eric Guillaud

L’Être nécessaire, Habemus Bastard (tome 1), de Sylvain Vallée et Jacky Schwartzmann. Dargaud. 19,99€ (en librairie le 3 mai)

28 Avr

Caricature et Pussey! : deux nouveaux titres dans la Bibliothèque de Daniel Clowes aux éditions Delcourt

Après Monica, Fauve d’or au dernier Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême, les éditions Delcourt poursuivent leur travail de réédition autour de l’œuvre de Daniel Clowes avec Pussey! et Caricature

En lançant La Bibliothèque de Daniel Clowes en 2023, les éditions Delcourt ambitionnaient de réunir sous les couleurs de cette collection le plus grand nombre de parutions traduites de l’auteur, des rééditions mais aussi des nouveautés telles que Monica paru en novembre 2023, titre qui offrit au passage à Daniel Clowes un Fauve d’or au Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême.

Avec aujourd’hui sept titres, le pari n’est pas encore gagné mais il est en bonne passe de l’être. Pussey!, sorti en mars, et Caricature, en ce début mai, ont rejoint Comme un gant de velours pris dans la fonte, Ghost World, Patience, Eightball, et donc Monica sur les étagères de nos librairies préférées.

Si les deux albums ont bénéficié d’une nouvelle traduction et d’un nouveau lettrage, et Caricature d’une nouvelle couverture, pour le reste, rien de changé, les inconditionnels de ce grand maître de la bande dessinée indépendante américaine y retrouveront ce qui a fait sa notoriété, à savoir un style graphique inimitable, des personnages esquintés par la vie et un regard aiguisé et sans concession sur la société américaine. Caricature et Pussey!, deux albums que je recommande vivement, une belle porte d’entrée pour découvrir l’univers pas toujours accessible de Daniel Clowes !

Eric Guillaud

Caricature, Delcourt. 19,99€ / Pussey!, Delcourt. 13,50€

Pussey! © Delcourt / Clowes

26 Avr

West Fantasy ou Tolkien chez les cowboys !

Jean-Luc Istin est le très prolifique créateur d’Aquilon, vaste monde directement influencé par les écrits de Tolkien, avec au bout du bout un nombre impressionnant de titres chez l’éditeur Soleil. Pour les éditions Oxymore et cette nouvelle série, il reprend les mêmes ingrédients de l’heroic-fantasy pour les mélanger cette fois-ci… au western !

Orcs Et Gobelins, Mages, Guerres d’Arran, Elfes… Autant de titres aux multiples suites (jusqu’à 35 tomes !), tous ancrés dans le même monde imaginaire peuplé de nains, de sorciers, de valeureux guerriers ou encore d’orcs maléfiques, tous inventés par la même personne : Jean-Luc Istin. Dessinateur mais surtout scénariste, ce breton de cinquante-quatre ans a construit depuis le début des années 2000 un univers à part entière aux références assumées, du Seigneur des Anneaux aux jeux de rôles, en passant par des jeux vidéo, style World Of Warcraft. Soit un syncrétisme plutôt malin car permettant de brasser large, bien au-delà du ‘simple’ lecteur de BD occasionnel.

Sa productivité, impressionnante, est facilitée par sa façon quasi-systématique de mener le récit, avec toujours le même type de chapitre introductif pour chaque personnage, beaucoup de dialogues et des dessinateurs efficaces mais ayant tendance à s’effacer un peu trop souvent derrière l’œuvre, devenant ainsi un peu interchangeables. En fait, tout le travail d’Istin s’apparente à celui d’un showrunner à l’américaine, misant tout sur l’efficacité tout en exploitant à fonds le monde dans lequel tout cela évolue une fois posé.

© Oxymore / Istin, Benoit & Nanjan

Alors, ne nous trompons pas : même s’il sort sur un autre éditeur (monté par un… Ex-Soleil) et mise sur un élément inédit (le western donc), West Fantasy se positionne de la même façon. Pour faire un parallèle avec une série télé, c’est un peu comme découvrir tous les quatre ou cinq ans la dernière série en date de la saga Star Trek : c’est la même ambiance, avec les mêmes valeurs disons mais des personnages et des lieux différents.

© Oxymore / Istin, Benoit & Nanjan

Comme tout premier tome digne de ce nom, celui-ci pose donc le décor et les trois premiers personnages principaux, présentés d’abord séparément avant de voir leurs chemins se croiser. Histoire de faire simple, on retrouve les trois sur la couverture, sous un titre lui aussi on ne peut plus explicite : Le Nain, Le Chasseur De Primes & Le Croque-Mort. Histoire de faire toujours simple, d’ores et déjà, il a été annoncé que l’un de ses trois héros réapparaîtra dans le tome suivant, formant ainsi un nouveau trio tout en assurant une continuité de l’œuvre.

© Oxymore / Istin, Benoit & Nanjan

Alors, est-ce que la greffe prend ? Oui, plutôt. Ce qui n’est pas trop surprenant tant, au final, les deux mondes – western et fantasy – ont pas mal de choses en commun : les grands espaces, une civilisation tentant tant bien que mal de domestiquer la nature, l’irruption soudaine de la violence, l’anarchie latente etc. Après, au bout du bout, à partir du moment où l’on fait très vite intervenir la magie, des zombies et autres créatures sortant tout droit d’un donjon malfamé, la partie fantasy finit invariablement par prendre la part du lion. Reste à savoir si les déjà prévues quatre suites réussiront à rétablir la balance…

Olivier Badin

West Fantasy – le Nain, Le Chasseur de Primes & le Croque-Mort de Jean-Luc Istin, Bertrand Benoit et Nanjan. Oxymore. 15,95€

« Appels en absence » de Nora Dåsnes : un récit bouleversant sur les attentats du 22 juillet 2011 en Norvège

Le 22 juillet 2011, sur l’île d’Utøya, un homme armé ouvre le feu sur des jeunes venus participer à l’université d’été du Parti travailliste. Un peu plus tôt, une voiture piégée explosait dans le centre d’Oslo. Un seul homme est responsable de ces deux événements, l’extrémiste de droite Anders Behring Breivik. Avec un bilan tragique : des dizaines de morts, des centaines de blessés et des milliers de traumatisés pour la vie. Nora Dåsnes avait 16 ans en 2011. Cette histoire est un peu la sienne, un peu celle de tous les Norvégiens…

Le 11 septembre 2001 à New York, le 22 juillet 2011 à Oslo, le 13 novembre 2015 à Paris… Comme si l’histoire hoquetait, avec à chaque fois son cortège de victimes directes ou indirectes et un pays traumatisé. Au moment des attentats sur l’île d’Utøya et dans la capitale norvégienne en 2011, Nora Dåsnes a 16 ans et s’apprête à rentrer au lycée.

C’est son histoire, son ressenti, sa douleur et son incompréhension face à de tels actes qu’elle raconte aujourd’hui à travers les pages de ce roman graphique qui débute un mois après les faits et met en scène une jeune héroïne prénommée Rebekka.

Comme Nora sans doute, comme beaucoup d’enfants et d’adultes, Rebekka fait beaucoup de cauchemars, de crises d’angoisse et cherche par tous les moyens à comprendre pourquoi ? Pourquoi cette tuerie ? Pourquoi ici ? Pourquoi maintenant ?

J’ai l’impression qu’il manque la fin. La conclusion. J’essaie de la trouver mais… je sais pas si c’est possible.

Entre sa mère, déprimée et scotchée devant les infos en continu, son frère ainé pris d’accès de violence, ses journées au lycée où chacun joue à paraître le moins affecté possible et ses soirées sur internet à espérer trouver des explications à la tragédie, Rebekka ne parvient pas à reprendre le cours normal de sa vie d’ado. Elle ne fait que penser à cette journée, encore et encore.

Je pense aux premières heures quand on savait pas encore qui était sur place, ni si on connaissait quelqu’un, au lendemain matin, à tous ces morts, au fait que personne n’a réussi à l’arrêter.

Rebekka fait partie des traumatisés pour la vie, même si elle n’était pas sur place au moment des faits et ne connaissait aucune des victimes, aucune des personnes présentes sur l’île. Rebekka est ce qu’on pourrait appeler une traumatisée par procuration qui devra comme tant d’autres trouver le chemin de la reconstruction…

Trois couleurs dominent ce récit, le bleu-gris pour le temps présent, le noir pour les cauchemars et le rouge pour les flashbacks sur la journée du 22 juillet 2011. Appels en absence est un récit bouleversant, qui vous serre la gorge, tant le témoignage est fort, tant les interrogations, les doutes, sont palpables, tant enfin, la peur de l’oubli ou pire encore le peur de la répétition de l’histoire est présente.

Après L’année où je suis devenue ado, son premier roman graphique traduit en 11 langues et sélectionné au Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême 2022 dans la catégorie jeunesse 8-12 ans, Nora Dåsnes confirme ici un talent hors norme.

Eric Guillaud

Appels en absence, de Nora Dåsnes. Casterman. 25€ (en librairie le 1ᵉʳ mai)

25 Avr

Borboleta de Madeleine Pereira : pour que la mémoire du Portugal ne s’envole pas

Il y a cinquante ans aujourd’hui, la révolution des Œillets renversait la dictature salazariste au Portugal. Madeleine Pereira, issue de l’immigration portugaise, née en France, ne l’a pas connue, ne l’a pas subie, mais tente ici, dans ce qui est son tout premier album, d’en cerner les contours et de rétablir une connexion avec un pays, un peuple et une culture qu’elle aime…

Quarante-huit ans ! La dictature au Portugal est la plus longue que l’Europe ait connue au XXe siècle. Dépassant de loin celles instaurées par Hitler, Mussolini ou même le voisin espagnol, Franco. Et malgré tout, cette dictature-là est la moins connue de toutes, la moins enseignée dans les écoles.

Madeleine Pereira est née en France, vit à Angoulême, mais ses racines familiales sont portugaises. Elle-même ne connaissait pas grand-chose à cette histoire avant qu’elle décide d’utiliser son art, la bande dessinée, pour recueillir des témoignages, ici des membres de sa famille, là des amis de son père, et les réunir dans cet album baptisé Borboleta, papillon en français.

À travers ces témoignages, Madeleine Pereira retrace l’histoire de sa famille et au-delà celle de tout un pays. Elle raconte aussi son parcours personnel et intime, depuis la jeune fille refusant tout signe d’appartenance à la communauté franco-portugaise jusqu’à la jeune femme curieuse et fière de ses origines. 

Avec un dessin faussement naïf et un découpage très simple, Madeleine Pereira nous invite à remonter le temps, partager la vie de ces hommes et femmes qui ont accepté de témoigner, de raconter leur parcours, le poids de la dictature, le départ pour la France, la difficile intégration, et parfois, après des décennies d’exil, le retour au pays.

Eric Guillaud

Borboleta, de Madeleine Pereira. Sarbacane. 24€

© Sarbacane / Pereira

21 Avr

Une Vie en dessins : un nouveau volume consacré à la belle chevauchée de Willy Lambil et Raoul Cauvin aux côtés des Tuniques bleues

Après François Walthéry, Yves Chaland, Frank Pé ou encore Tome et Janry, c’est au tour de Willy Lambil et Raoul Cauvin de recevoir les honneurs de la très belle collection de monographies Champaka Brussels des éditions Dupuis…

Raoul Cauvin et Willy Lambil ont commencé leur carrière comme lettreurs aux éditions Dupuis. Une entrée par la toute petite porte, comme nous le rappelle dès les premières pages de ce très beau livre l’auteur Didier Pasamonik. C’était au début des années 50. Ils y feront la carrière qu’on leur connait aujourd’hui, le premier comme scénariste, le second comme dessinateur. Avec un bébé en commun, un beau bébé qui va bientôt fêter ses 65 ans : Les Tuniques bleues.

Sa recette magique, un mélange d’aventure, d’humour et d’antimilitarisme,  a permis à la série de connaître un immense succès. Elle compte aujourd’hui 67 volumes et enregistre 21 millions d’albums vendus. Inutile de préciser qu’elle a marqué plusieurs générations de lecteurs et inspiré quantité d’auteurs. Et pourtant, comme le rappelle également Didier Pasamonik, Cauvin et Lambil sont restés « largement ignorées des cercles académiques ».

Mais qu’importe, Lambil et Cauvin appartiennent avant tout à leurs fans et ils sont nombreux ! Didier Pasamonik est visiblement l’un d’eux. Ce neuvième volet de la série Une Vie en dessins leur rend en tout cas un bel hommage.

Avec plus de 250 pages d’illustrations, de planches originales, de dessins de couvertures, de photographies et d’extraits d’entretiens, Didier Pasamonik remet en perspective le travail de ces deux immenses signatures de la bande dessinée franco-belge et nous permet d’apprécier au plus près le fabuleux coup de crayon de l’un, l’écriture de l’autre, et le génie d’une série qui aura incontestablement marqué l’histoire de la bande dessinée.

Eric Guillaud

Une Vie en dessins tome 9, Lambil et Cauvin. Dupuis / Champaka Brussels. 69€ (en librairie le 26 avril)

© Dupuis – Champaka Brussels / Lambil et Cauvin

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