16 Mar

White Spirit : un récit décapant signé Dédo et Weldohnson

Si vous avez le cerveau embué sous une épaisse couche de morosité visqueuse et cherchez quelque chose pour décaper tout ça, alors voici notre prescription : une bonne dose de White Spirit, album complètement trash tendance drôle... 

« Il a autant de talent qu’un bon mètre carré de pelouse… De la pelouse de mauvaise qualité, qu’on aurait plantée dans le désert du Sahel… Sur laquelle on jouerait un match de rugby toutes les 4 heures… ». Bref, n’en rajoutez pas, vous l’aurez compris, Pascal, jeune Parisien et accessoirement protagoniste de cette histoire, déteste l’artiste qui expose ce soir-là à la galerie Ombrage.

Alors, pourquoi me direz-vous se retrouve-t-il là en plein milieu du vernissage ? Pour faire de la figuration ou des rencontres peut-être. Il en fait une d’ailleurs, Sandrine. Ils resteront ensemble pendant trois années… aussi ennuyeuses que le reste de sa vie.

Mais les choses vont subitement changer. À la suite d’une séance de spiritisme avec des amis, où il abusera de son humour corrosif, le jeune-homme voit son frère débarquer chez lui, un bras en moins, la gueule cassée.

Le souci, ce n’est pas tant son aspect physique mais sa présence même, ici, maintenant, dans la chambre de Pascal. Et pour cause, Adrien, c’est son nom, est mort huit ans auparavant dans un accident de voiture.

Pascal n’aurait jamais dû plaisanter avec l’au-delà. À partir de ce moment-là, sa vie devient un enfer, de quoi regretter sa vie ennuyeuse…

Publié dans la jeune collection Une Case en moins! des éditions Delcourt, White Spirit est la première bande dessinée d’un tandem qui pourrait bien faire parler de lui à nouveau, Dédo l’humoriste au scénario, Weldohnson au dessin. Dialogues percutants, dessin sombre et nerveux, personnage principal détestable à souhait, histoire à la fois drôle et gore… C’est clair, White Spirit est un bon décapant pour la morosité ambiante.

Eric Guillaud

White Spirit, de Dédo et Weldohnson. Delcourt. 16,5€

@ Delcourt / Dédo et Weldohnson

11 Mar

François Walthéry, une vie en dessins : premier volume d’une série rendant hommage aux plus grands auteurs du neuvième art aux éditions Champaka Brussels

Premier volume d’une série consacrée aux grands auteurs du neuvième art, François Walthéry, une vie en dessins nous embarque dans l’univers graphique d’un dessinateur de génie, créateur de la célèbre hôtesse de l’air Natacha qui apporta un souffle nouveau au journal Spirou dans les années 70…

C’est un ouvrage fantastique, un énorme hommage à l’un des derniers grands de l’école de Marcinelle, près de 384 pages, plus de 250 fac-similés de planches originales, une immersion totale dans le monde graphique de François Walthéry, 73 ans à ce jour et considéré comme l’un des auteurs majeurs du neuvième art de ce côté-ci de la planète.

Il faut dire que son parcours est éloquent et sa contribution à l’évolution de la bande dessinée, immense. Assistant de Peyo à ses débuts, il dessine les personnages secondaires dans les aventures des Schtroumpfs, de Benoît Brisefer ou encore de Johan et Pirlouit. Il encre également les planches, réalise des décors, des couvertures pour le journal Spirou… Il apprend le métier !

C’est en 1970 que François Walthéry s’affranchit du maître Peyo en lançant son propre héros ou plus précisément sa propre héroïne, Natacha, avec Gos au scénario. Natacha est la première grande héroïne du journal Spirou, une femme sexy, libérée, qui travaille et vit des aventures au même titre que ses homologues masculins. Une petite révolution dans les pages du journal Spirou!

Natacha, c’est vingt trois aventures à ce jour et un univers qui a permis à l’auteur d’imprimer sa marque dans la bande dessinée franco-belge, au même titre que Peyo, Franquin, Jijé ou Will.

« Francois Walthéry est sans doute le dernier des grands dessinateurs « classiques » du Journal de Spirou, en même temps que le chef de file des auteurs dits « modernes », écrit l’éditeur en ouverture de ce livre. Et c’est vrai, François Walthéry est le lien fondamental entre le monde de l’après-guerre, des héros à l’américaine, forcément masculins, très souvent détectives privés ou journalistes, et le monde de la fin du XXe siècle, celui des héros ordinaires et même parfois des anti-héros comme Gaston.

Ce livre conséquent permet de découvrir en profondeur le travail de l’auteur. Peu de bla-bla, beaucoup de dessins, de planches, d’illustrations de couvertures, de photos… L’essentiel en somme.

Après le Belge François Walthéry, les éditions Champaka Brussels annoncent un deuxième volume consacré au Français Yves Chaland. Sortie prévue en octobre prochain.

Eric Guillaud

François Walthéry, une vie en dessins. Champaka Brussels / Dupuis. 55€

10 Mar

Tête de gondole : le nouvel album de Tronchet et Nicoby au rayon frais de votre librairie

Après Le Meilleur ami de l’homme, le tandem Tronchet – Nicoby se reforme autour d’une nouvelle comédie mordante où il est question de grande consommation, de finance internationale et de détournements de fonds…

Dans le milieu, on l’appelle Le Jogger. Mais son vrai nom est Gérard Mandon. Pourquoi Le Jogger ? Tout simplement parce que l’homme, accessoirement directeur d’hypermarché quelque part en Bretagne, aime faire son jogging tous les matins dans les rayons de son magasin pour vérifier le bon ordonnancement des produits et la lisibilité des étiquettes. Après ça seulement, Mandon peut ouvrir les portes du magasin aux clients.

« Bonjour!, bonjour!, bonjour! Surveillez bien les promos du jour… ». Sacré Mandon, toujours prêt à donner de sa personne pour faire tourner son commerce et le groupe auquel il appartient. Pourtant, en haut lieu, l’homme n’est pas franchement apprécié, « Un vrai malade… « , dit-on de lui, « on cherche un motif pour le gicler, on va trouver… ».

Sauf que Mandron est du genre irréprochable ! Jusqu’au jour où il accepte à la demande expresse de sa fille adorée de prendre une semaine de congés pour faire un stage chez un ferrailleur magouilleur, condition sine qua non pour qu’elle-même accepte de faire un stage au siège social du groupe auquel appartient l’hypermarché. Et là, forcément, tout dérape…

On connait Tronchet et son humour corrosif. Ici, l’auteur de Raymond Calbuth, Les Damnés de la terre associés ou encore Jean-Claude Thergal, est au scénario. C’est Nicoby avec qui il a déjà réalisé Le Meilleur ami de l’homme en 2017, déjà chez Dupuis, qui signe le dessin. On s’amuse beaucoup, mais derrière l’humour, comme toujours avec Tronchet, il y a une vraie critique sociale avec cette fois, en ligne de mire, les grands groupes de la distribution prêts à tout et même au pire pour gagner quelques euros de plus. De quoi se révolter et monter des barricades avec des boites de petits pois !

Eric Guillaud

Tête de gondole, de Tronchet et Nicoby. Dupuis. 22€

09 Mar

Crossroads : la confrontation de deux mondes créatifs par Paco Roca, auteur de BD, et Seguridad Social, musicien rock

Entre le rock et la BD, c’est une longue histoire d’amour. Mais pourquoi les deux univers sont-ils si proches ? Et le sont-ils vraiment d’ailleurs ? C’est à ces questions que répond le nouvel album de l’Espagnol Paco Roca, associé pour l’occasion au musicien José Manuel Casañ, aka Seguridad Social…

À ma droite Paco Roca, auteur de bande dessinée, reconnu dans son pays et bien au delà pour ses albums emprunts d’humanisme et de sensibilité, La Tête en l’air, La Nueve ou La Maison, pour ne citer que ces trois-là. À ma gauche, José Manuel Casañ, aka Seguridad Social, musicien qui connût un beau succès à l’international avec notamment les titres Chiquilla et Quiero tener tu presencia. Au centre, un album de bande dessinée, Crossroads, et un album de musique, La Encrucijada.

Ces deux projets ont germé dans l’esprit des deux hommes il y a plusieurs années, à la faveur d’une rencontre dans une émission de radio. Paco Roca voulait comprendre comment naît une chanson, comment on crée une mélodie, comment se font les arrangements, José Manuel Casañ voulait de son côté raconter l’histoire de la musique anglo-saxonne.

Leur projet a évolué au fil des discussions, Crossroads est à la fois l’histoire d’une rencontre humaine entre l’auteur et le musicien, un échange autour de leur expérience, de leur passion et de leur métier respectifs, un peu à la manière des Ignorants, l’album d’Etienne Davodeau qui mettrait en scène une initiation croisée, celle d’un vigneron à la bande dessinée et celle d’un auteur à la viticulture.

Ici, on ne parle pas de vin mais plutôt des affres de la création, du premier album, de la première signature avec une major ou un éditeur, de la répartition des droits, des ventes, des tournées, du succès, de l’industrie du disque et du l’édition, des producteurs, des éditeurs, des similitudes et des différences entre les deux univers… Et en bonus, les morceaux de l’album La Encrucijada (disponible sur les plateformes habituelles) mis en images par Paco Roca dans des styles graphiques variés.

Pour ceux qui ne sont pas espagnols et ne connaissent pas spécialement Seguridad Social, l’intérêt reste évident dans cet échange d’expériences entre un auteur de BD et un musicien. Comme toujours, le dessin de Paco Roca fait merveille, un univers graphique raffiné et serein. Coup de coeur !

Eric Guillaud

Crossroads, de Paco Roca et Seguridad Social. Delcourt. 21,50€

@ Delcourt / Paco Roca

05 Mar

Lily a des nénés : un regard tendre et drôle sur le début de l’adolescence signé Geoff

Pour faire un bon film, expliquait Henri-Georges Clouzot, « il faut premièrement une bonne histoire, deuxièmement, une bonne histoire, troisièmement, une bonne histoire ». En bande dessinée, c’est pareil avec en bonus un bon dessin. C’est le cas avec Lily a des nénés, première bande dessinée du réalisateur de films d’animations Geoff…

Attention talent ! Ce n’est pas la première bande dessinée à parler du passage délicat de l’enfance à l’adolescence mais Geoffroy Barbet-Massin, aka Geoff, le fait avec une telle modernité, une telle légèreté et un tel sens de l’humour, qu’on en oublierait presque tous les autres. Bon, j’exagère peut-être mais Lily a des nénés accroche résolument le lecteur dès la première page, dès la première case avec un très beau dessinréalisé au pastel à l’huile, avec des couleurs profondes, des dialogues et une voix off jubilatoires, et bien sûr un personnage, ou plus exactement des personnages littéralement à croquer.

@ Casterman / Geoff

Alors voilà, je m’appelle lily, j’ai dix ans, j’ai des seins et je suis fière…! Enfin, pas trop, mais j’me force

Voilà en une ligne la problématique posée. Lily est une gamine bien dans ses bottes, amoureuse du meilleur copain de son frère jumeau, Tituan. Tout va bien dans le meilleur des mondes jusqu’au jour où ce fameux frangin découvre qu’elle a des nénés.

Euh… là… J’ai plus envie de prendre le bain avec toi… ! On dirait un zombie, et j’trouve ça un peu dégoûtant!

Tituan est sous le choc. ça devrait lui passer. Pour Lily, il va falloir assumer ce corps qui change et accepter le fait qu’elle n’est plus tout à fait une enfant.

@ Casterman / Geoff

« J’ai deux filles, de 7 ans et 9 ans… », explique l’auteur, « je les regarde et les écoute beaucoup. Un jour, quand ma fille aînée était au CP, je lui ai demandé comment elle voulait s’habiller. Elle m’a répondu qu’elle ne voulait plus mettre de jupes ou de robes. J’ai été profondément choqué qu’une fille de 6 ans puisse déjà dire : « Je ne veux pas montrer mon corps parce que je ne veux pas être embêtée ». Le personnage de Lily est né de cette colère, de ce besoin d’acceptation ».

Je deviens une femme… enfin, je débute

Née d’un appel d’offres de France Télévisions pour un épisode animé de 26 minutes sur le thème d’une héroïne contemporaine, Lily nous embarque avec bonheur dans le monde de l’enfance, brisant au passage quelques idées reçues sur les filles, le tout dans le décor fabuleux et légèrement revisité de Portsall, localité côtière faisant partie de la commune de Ploudalmézeau, située dans le nord-ouest du Finistère (merci Wiki!). « la ville existe… », précise l’auteur, « mais elle est un peu réinventée, imaginaire, idéale ».

@ Casterman / Geoff

Ici, c’est la Bretagne, il pleut 150 jours par an, il bruine 100 jours, et le reste du temps, il fait juste pas beau

Elle exagère un peu notre héroïne, même si elle garde une grande partie du temps son ciré jaune et son bonnet rouge, les planches de Geoff donnent une idée plutôt joyeuse et lumineuse de ce petit coin de paradis breton. Bref, une belle bande dessinée, pardon, une première belle bande dessinée signée Geoff. Un deuxième volet est annoncé pour fin 2019. Hâte !

Eric Guillaud

Lily a des nénés, de Geoff. Casterman. 14€ (en librairie le 6 mars)

03 Mar

Dans un rayon de soleil : une histoire d’amour lumineuse signée Tillie Walden

Du haut de ses 22 ans, Tillie Walden fait figure de jeune prodige de la BD américaine avec cinq livres à son actif et déjà un Eisner Award dans la poche. Après l’autobiographique Spinning, lui-aussi publié en France aux éditions Gallimard, la jeune artiste fait son retour de ce coté-ci de l’Atlantique avec Dans un rayon de soleil (On a Sunbeam), une histoire d’amour futuriste, 500 pages de délice graphique et narratif…

C’est un livre magnifique de plus de 500 pages que nous offrent ici les éditions Gallimard et bien évidemment son auteure, l’Américaine Tillie Walden, 500 pages de virtuosité graphique et narrative, au service d’une histoire d’amour fascinante dans un futur qu’on ne parvient pas à dater. Existe-il encore une vie sur Terre ? On n’en sait rien, quoiqu’il en soit, ici, toute l’action se déroule dans l’espace et surtout sans l’ombre d’un homme, d’un mec. Amateurs de héros mâles, hétérosexuels, blancs de plus 50 ans, passez donc votre chemin ! Il faut dire que l’auteure ne fait aucunement mystère de son homosexualité et de son souhait d’aborder le sujet aussi fréquemment que naturellement.

« Je ne vois pas vraiment comment faire un travail qui ne traite pas de la question queer… », déclare-t-elle dans une interview accordée au site comicsverse, « Être lesbienne est aussi fondamental pour moi que de porter des lunettes et d’avoir les cheveux blonds. Donc, l’incorporer à mes bandes dessinées m’a toujours semblé très simple et clair ».

Publié à l’origine sous la forme d’un webcomic, toujours disponible dans son intégralité et gratuitement mais en anglais ici-mêmeOn a Sunbeam, Dans Un rayon de soleil pour la traduction française, nous embarque donc dans l’espace pour une histoire d’amour entre deux jeunes filles, une histoire d’amour contrariée bien sûr par la distance qui les sépare. Mia et Grace s’étaient rencontrées au pensionnat. Mais leurs routes se sont un jour écartées, Mia travaille désormais dans un vaisseau spatial avec pour mission de restaurer des structures architecturales ou des œuvres d’art délabrées qui pullulent dans l’espace. Grace, elle, est retournée vivre avec sa famille dans L’Escalier, une des zones les plus mortelles et les plus isolées de l’espace.

L’amour perdu, c’est ce dont parle ce nouvel album de Tillie Walden. En une succession de flashbacks, l’auteure raconte le passé de Mia, sa rencontre avec Grace, leur amitié qui se transforme en amour, puis cette séparation, brutale, insupportable. Mais l’amour donne des ailes, c’est bien connu, et bientôt Mia décide de retrouver Grace, même si elle doit risquer sa vie pour cela.

L’histoire, à priori assez simple et intemporelle, se distingue par le graphisme bien sûr et l’atmosphère générale de l’album, avec des planches d’une grâce, d’une subtilité et d’une pureté exceptionnelles, une palette de couleurs idéale, un contexte futuriste et spatial inhabituel pour ce genre d’histoire et des références graphiques et scénaristiques à l’architecture, une des grandes sources d’inspiration de Tillie Walden. Un très bel univers, un vrai rayon de soleil !

Eric Guillaud

Dans un rayon de soleil, de Tillie Walden. Gallimard. 29€

@ Gallimard / Tillie Walden

01 Mar

L’arche de Néo : Stéphane Betbeder et Paul Frichet n’ont pas attendu le déluge pour aborder la condition animale

C’est l’un des grands sujets de société actuels et même un enjeu de société. La condition animale. Doit-on mettre un terme aux élevages intensifs, fermer les abattoirs industriels, arrêter purement et simplement de consommer de la viande et du poisson, considérer toutes les espèces sur un plan d’égalité ? Le Nantais Stéphane Betbeder et le Lyonnais Paul Frichet tentent de nous sensibiliser sur le sujet à travers une fable en bande dessinée à paraître aux éditions Glénat….

Stéphane Betbeder en compagnie d’un ancêtre de Néo

Il était une fois quatre animaux domestiques, une vache, Renata, une poule, Ferdinand, une brebis, Soizic, et un cochon nain, le fameux Néo du titre. Tous vivaient en harmonie ou presque dans une ferme tranquille située quelque part dans un bocage qui pourrait ressembler à celui de Notre-Dame-des-Landes, là où l’état souhaitait il y a encore peu construire un aéroport.

Un jour, des hommes armés jusqu’aux dents débarquent dans la campagne, expulsent les paysans et emmènent les animaux à l’abattoir. Renata, Soizic, Ferdinand et Néo parviennent à s’enfuir et se réfugier dans la forêt proche, parmi les animaux sauvages.

Par cette fable, Stéphane Betbeder et Paul Frichet souhaitent nous sensibiliser à la cause animale, nous interroger sur le rapport que nous entretenons, nous les humains, avec les autres espèces. Ici pas de déluge en vue, pas d’anthropomorphisme déplacé, pas de militantisme exacerbé non plus, nous assurent-ils, mais une volonté de montrer que les cochons, brebis, poules, vaches… sont des animaux comme les autres dotés d’une sensibilité, d’une intelligence.

Alors bien sûr, cette bande dessinée, vous ne la trouverez pas chez votre boucher, dixit l’éditeur, par contre vous la trouverez facilement chez votre libraire préféré dès le 6 mars. En attendant, nous avons cuisiné le scénariste Stéphane Betbeder pour en savoir un peu plus…

@ Glénat / Betbeder & Frichet

Comment vous est venue l’idée de cette histoire ?

Stéphane Betbeder. Je répondrai par le petit texte argumentaire que j’ai envoyé à l’éditeur qui explique combien ce sujet remonte à loin dans mon histoire perso et est le résultat d’un long processus mental.

« J’ai vu ma grand-mère tirer sur la peau d’un lapin pendu par les pattes pour lui ôter son manteau, ou rompre le cou d’un poulet avant le repas dominical. J’ai vu mon grand père pleurer dans l’étable quand une vache partait chez le boucher ou qu’un veau mourait. Au cours des ans, j’ai vu les montagnes de bidoche sous cellophane grandir dans les supermarchés. Écœuré par tout cet étalage, j’ai supprimé la viande de mon assiette, le poisson a suivi peu après. J’ai été surpris de l’émoi suscité par les images de torture animale filmées à la dérobée aux abattoirs de Mauléon. Je me disais qu’il y avait des combats plus importants, plus urgents, plus nobles. Peu après, j’ai été intrigué d’apprendre qu’un article avait été ajouté à la constitution, reconnaissant les animaux comme « êtres sensibles ». J’ai appris que les poules savaient compter jusqu’à cinq, qu’un rat était capable d’empathie en venant au secours d’un camarade en mauvaise posture, qu’un cochon pouvait littéralement mourir de peur dans une salle d’abattage. Mon végétarisme, qui n’était au départ qu’une lubie passagère, s’est alors transformé en choix éthique L’animal est un être sensible. Il souffre comme nous et il a, lui aussi, conscience de lui-même. L’écriture de l’Arche de Néo s’est nourrie de ce vécu, de ces réflexions, de ce choix ; j’y donne la parole aux animaux en essayant d’imaginer la manière qu’ils ont d’appréhender le monde que nous, humains, leur imposons« .

Vu l’état de la planète, diminuer drastiquement notre consommation de viande est un pas qui me semble nécessaire, responsable

Dans l’Arche de Noé, il est question de sauver l’espèce humaine ainsi que l’espèce animale du déluge. Ici, il est question de sauver avant tout l’espèce animale de son plus grand prédateur, l’homme. Quel est votre objectif, la sensibilisation à la condition animale ou la conversion au veganisme ?

Stéphane Betbeder. Loin de moi l’idée de faire du prosélytisme, et j’espère que ce n’est pas la sensation qu’on a à la lecture de notre album, sinon c’est foiré. C’est bien sûr plus proche de la sensibilisation à la condition animale et la volonté qu’on puisse imaginer sortir peu à peu de notre anthropocentrisme. Maintenant, vu l’état de la planète (dernier rapport du GIEC, tribune des 15 000 scientifiques publiée dans le Monde il y a près d’un an etc…) diminuer drastiquement notre consommation de viande est un pas qui me semble nécessaire, responsable.

Et si ça peut amener les gens à se poser des questions sur leur consommation de viande et à considérer les animaux comme des êtres vivants avant de les considérer comme des produits ou des « robots » au sens cartésien du terme, ça me va. Ne nous méprenons pas, jamais je ne me serai lancé dans cette histoire si je n’avais pas d’affection pour les personnages, leur parcours, leur sensibilité. L’Arche de Néo est une fable et comme toute fable ça interroge une question sociétale du moment, mais aussi et surtout : ça raconte.

@ Glénat / Betbeder & Frichet

Dans les premières pages, il est fait allusion à l’antispecisme, c’est une philosophie que vous partagez ?

Stéphane Betbeder. Je considère qu’une œuvre militante fait toujours (ou alors je n’ai pas lu ou vu les bonnes œuvres) un mauvais bouquin ou un mauvais film. Je le répète, je n’ai pas fait un livre militant, j’ai raconté une histoire et il se trouve que celle-ci a pour thème l’une des questions essentielles pour notre avenir sur cette planète. je n’ai pas écrit cette BD dans le but de dénoncer ou de donner des leçons. Je garde toujours en tête ce que disait Orson Welles pour le ciné (que je paraphrase peut être mal, mais c’est le souvenir que j’en ai et qui m’a marqué) : « un bon film, c’est simple : c’est une bonne histoire, une bonne histoire et une bonne histoire ». C’est une recette que je garde toujours en tête quand je compose un scénario.

Certains voient dans l’antispecisme le mépris de l’homme. Qu’en pensez-vous ?

Stéphane Betbeder. Je pense aussitôt aux remarques des masculinistes qui voient dans le féminisme un mépris de l’homme. Ou des blancs qui voient dans les mouvements anti-racistes, un mépris des blancs. Réducteur et caricatural.

Pour revenir à l’antispécisme, je comprends cette réticence, même si je trouve que c’est un faux débat. Et je ne suis pas antispéciste. Peter Singer (je crois), chantre de l’antispécisme, disait qu’un animal en pleine santé avait plus de valeur à ses yeux qu’un enfant handicapé. je ne sais si c’est de la provoc ou s’il le pensait vraiment, mais ce genre d’argument me choque tout autant qu’une personne lambda omnivore. Ceci dit, ce qui me choque aujourd’hui c’est le mépris de l’animal. quand on pense que 60% des mammifères de la planète sont destinés à notre consommation alors qu’il ne reste que 4% de mammifères sauvages (les 36% restant sont les humains), il y a quand même quelque chose qui ne tourne pas rond.

@ Glénat / Betbeder & Frichet

Dans la majorité des bandes dessinées animalières, les animaux anthropomorphisés le sont généralement par leur morphologie ou leur comportement. Ce n’est pas vraiment le cas ici sauf qu’ils parlent, se comprennent et sont sensibles aux événements qui se déroulent dans leur environnement. Ils vont même se rebeller contre l’abattoir. Quelles ont été vos influences pour cet album ?

Stéphane Betbeder. C’était une volonté de ne pas anthropomorphiser les animaux, je voulais être au plus près de ce que je les imagine être. Là, je dois rendre hommage au travail de Paul, le dessinateur. C’est son graphisme et sa sensibilité qui ont su leur donner vie et les rendre touchants, expressifs, et qui permettent de se projeter dans leur aventure. Sans son talent le pari aurait été perdu.

Concernant les influences, je me suis inspiré de mes lectures sur la condition animale. Référence très importante, les deux derniers bouquins de Frans de Waal un éthologue qui étudie les primates depuis plus de 30 ans. « Sommes-nous trop « bêtes » pour comprendre l’intelligence des animaux ?» et « dernière étreinte ». Et aussi bien sur, le livre WaterShip down, dont je parle dans les remerciements de mon album, un livre des années 70 édité en france en 2016 sur une bande de lapins qui fuient leur garenne pour en reconstruire une autre. Ce bouquin qui fut un immense succès dans les pays anglo-saxons m’a bouleversé. En BD, je pense à Blanco de Taniguchi qui m’a marqué quand j’étais plus jeune, NOU3 la BD SF qui suit 3 animaux robots armes de guerre expérimentales, et en littérature encore L’appel de la forêt de Jack London. Encore un bouquin d’adolescence qui m’a énormément touché.

@ Glénat / Betbeder & Frichet

L’action se déroule dans une ZAD non identifiée. On pense bien évidemment à la ZAD de Notre Dame des Landes. C’est un combat que vous avez soutenu ? Vous vous y êtes déjà rendu ?

Stéphane Betbeder. Oui, j’y suis allé plusieurs fois. et j’y ai rencontré certains des habitants pour justement documenter L’Arche de Néo. Car le parcours physique qu’ils font est un vrai trajet, ils partent de la ZAD de NDDL pour aller à Châteaubriant où se trouve un abattoir. j’ai pris deux jours pour faire tout ce parcours et prendre des centaines de photos sur lesquelles Paul s’est appuyé pour dessiner les scènes. Dès le départ mon idée était claire : s’influençant du manga, je voulais des décors réalistes et des personnages archétypaux.

Oui, je soutiens ces initiatives comme les ZAD qui défendent une vision du monde qui prend en compte les problèmes auxquels nous commençons à être confrontés : accélération du changement climatique, hausse de températures, pénurie des ressources énergétiques. Je pense que ces initiatives encore marginales sont les « mauvaises herbes » qui augurent du monde de demain, quand le mode de vie et le confort que nous avons tous aujourd’hui ne sera concrètement plus possible.

@ Glénat / Betbeder & Frichet

À mort les vaches est le premier tome. Combien en prévoyez-vous ? Et qu’aborderont-ils comme thématique ?

Stéphane Betbeder. Il y en aura 6 pour une raison que je ne peux pas expliquer ici sans dévoiler le grand arc narratif du projet, mais je sais exactement où je vais et comment cette série se termine. 

Le prochain tome se nomme « remède de Cheval ». Néo et ses amis essaient de rejoindre Pig island, l’île aux cochons, et ils devront demander l’aide d’un cheval de race particulièrement égocentrique et imbuvable pour tenter de traverser l’atlantique. Ce tome aborde en filigrane le traitement des animaux dans les cirques et dans les concours équestres. Les prochains toucheront aussi des thématiques particulières liées au traitement des animaux et du rapport que nous entretenons avec eux.

C’est facile à vendre aux éditeurs ce genre de sujet ?

Stéphane Betbeder. Très. Je pense que Glénat y a même vu une aubaine. C’est un sujet dans l’air du temps qui a une résonnance chez beaucoup de gens, le thème et le traitement sont originaux et se démarquent de la production habituelle. Maintenant reste à voir si le pari qu’on a fait ensemble saura trouver son lectorat. En tous les cas, notre éditeur a joué le jeu, nous a soutenus tout au long de sa production jusqu’à sa commercialisation et je l’en remercie vivement.

Propos recueillis par Eric Guillaud le 28 février 2019. 

À mort les vaches, L’arche de Néo (tome 1), de Betbeder et Frichet. Glénat. 14,95€ (sortie de l’album le 6 mars)

26 Fév

Une Maternité rouge : L’incroyable odyssée d’un jeune Malien et d’une statuette Dogon racontée par Christian Lax

De la brousse malienne à la pyramide du Louvre, des croyances ancestrales à l’actualité la plus brûlante, Christian Lax nous ouvre une nouvelle fenêtre sur le monde avec une forte dose d’humanisme et une élégance graphique qui en font l’un des auteurs phares du neuvième art…

L’auteur Christian Lax écrit des récits qui ont du sens, de ceux qui témoignent de notre monde et véhiculent des valeurs humanistes. On pense en écrivant ces lignes à Des maux pour le dire ou Pain d’alouette, mais son oeuvre entière est dictée par cette attention portée à l’homme. Et c’est encore le cas, peut-être plus que jamais, avec Une Maternité rouge, son nouvel album paru chez Futuropolis en janvier.

Au coeur du récit, une statuette, mais pas une quelconque statuette, une Maternité rouge vieille de plusieurs siècles figurant une femme enceinte. Alou, un jeune chasseur de miel malien l’a découverte après qu’une bande de djihadistes ait fait exploser un arbre sacré. La statuette cachée dans son tronc depuis des années refait surface. Alou la ramasse et court la présenter au sage du village qui l’attribue au maître de Tintam, dont une première Maternité se trouve déjà au Louvre, au Pavillon des Sessions.

Afin de la sauver de la folie destructrice des islamistes radicaux, le sage confie à Alou le soin de quitter le pays avec la Maternité, de rejoindre Paris et de la confier au Louvre. Commence alors pour le jeune garçon un périlleux voyage, celui d’un migrant qui risquera sa vie sur terre et sur mer pour sauver une statuette, la vie d’un homme pour la sauvegarde d’un petit bout du patrimoine humain, était-ce vraiment raisonnable ?

« Je voulais aborder le sujet très actuel des migrants… », explique Christian Lax, « La question de la survie d’êtres humains en danger est sans commune mesure avec tout autre problème ou épreuve à surmonter. Alou, le jeune Malien qui a découvert cette statuette du quatorzième siècle, et qui est chargé de l’emmener vers le musée du Louvre, a pleinement conscience que rien n’est plus précieux qu’une vie humaine. Prendre des risques pour mettre hors de portée de l’obscurantisme destructeur des islamistes un patrimoine artistique peut paraître dérisoire par rapport à celles et ceux qui se jettent sur les mêmes chemins mortifères pour sauver leur peau, et arracher leurs enfants à l’enfer. Mais préserver nos patrimoines culturels, sociaux, artistiques, c’est conserver les traces des générations précédentes. C’est entretenir la mémoire de nos origines, savoir d’où l’on vient et de qui l’on vient, autant de connaissances indispensables qui nous permettent d’envisager où l’on va ».

Après un accident qui l’a immobilisé de longs mois, Christian Lax fait donc son retour en librairie avec cet incroyable récit où se télescopent la fiction et la réalité, les croyances ancestrales du Mali et l’actualité européenne la plus brûlante, la beauté de l’art et la folie des hommes. Un graphisme au top, un scénario brillant, une histoire engagée, un regard humaniste, beaucoup de compassion et d’amour… Du Lax comme on aime!

Eric Guillaud

Une Maternité rouge, de Christian Lax. Futuropolis / Louvre Éditions. 22€

@ Futuropolis – Louvre Éditions / Lax

22 Fév

De Strangers in paradise à Motor girl : Terry Moore, l’homme qui aimait les femmes

Chantre du comics indépendant de l’autre côté de l’Atlantique, Terry Moore est surtout connu pour sa série Strangers in Paradise, véritable saga et équivalent BD de la série TV reine des années 2000, Desperate Housewives, à mi-chemin entre sitcom, polar et comédie romantique. Alors que sa série phare a été rééditée l’année dernière en trois gros volumes, le Texan faisait un détour par Paris avant d’aller au festival d’Angoulême pour parler un peu de Motor Girl, série dont les dix épisodes ont été réunies en un seul livre dans sa traduction française. On a donc parler de sa dernière création, de Strangers in Paradise bien sûr et des femmes en particulier, vu que de toutes les façons les trois sont étroitement liés…

© Chloé Vollmer Lo

Avec son regard presque enfantin et son rire cristallin, Terry Moore ne fait pas vraiment son âge. Tout comme il trahit difficilement ses origines texanes : délicat avec toujours cette petite étoile brillante dans le coin des yeux, l’artiste est presque déstabilisant de simplicité. Qu’on ne s’y trompe pas pourtant : l’homme est déjà un monument de la BD américaine, et pas seulement parce qu’il est l’un des rares à avoir fait son trou hors des grands éditeurs établis. Du haut de ses plus de deux milles pages ( !) dans sa version française (et encore, la dernière suite en date n’a pas été encore traduite ici), « l’œuvre de ma vie » comme il le dit lui-même Strangers in Paradise est un véritable pavé autour duquel il a articulé toutes ses autres œuvres, de Echo à Rachel Rising et la petite dernière, bien que teintée de SF pas tout à fait sérieuse (mais peu de choses le sont avec lui), Motor Girl n’échappe pas à la règle.

Il semble que quoique tu fasses, tu seras toujours pour le public avant tout LE dessinateur de Strangers in Paradise. Est-ce que cela te va ?

Terry Moore. Oh oui, sans problèmes, Strangers in Paradise est un peu l’œuvre de ma vie, ma baleine blanche à moi et c’est si énorme que quoique je fasse, cela sera toujours quelque part dans le cadre. C’est un peu mon Moby Dick… (sourire)

Est-ce pour cette raison que dans tes autres séries, tu t’es amusé à établir des liens plus ou moins forts avec, justement, l’univers de Strangers in Paradise ?

T. Moore. Cette question risque de t’amener dans le trou de lapin, attention ! (il fait ainsi référence à ‘Alice au pays des merveilles’ et la porte supposée l’emmener dans un autre monde – ndr) Donc oui, toutes ces histoires se passent à la même époque et dans le même univers on va dire donc techniquement, ces différents personnages pourraient tout à fait se rencontrer et d’ailleurs, c’est ce qui se passe dans Strangers in Paradise XXV qui vient de sortir aux Etats-Unis et qui les unit donc toutes entre elles.

Strangers in paradise @ Delcourt / Moore

Est-ce que c’était prévu dès le départ ?

T. Moore. Non. Â la base, je n’avais en tête qu’une seule histoire, centrée exclusivement autour de l’histoire d’amour entre Katchoo et Francine, deux paumées. Après, j’ai tout de suite pensé que je pourrais en quelque sorte par exemple faire toute une série sur le quartier où elles vivaient, en dédiant une histoire par foyer de résidents. Mais petit-à-petit, la chose a débordé ce petit cadre et très vite, je me suis rendu compte que ma propre création m’avait un peu dépassé, devenant un monde à part entière que je ne cesse depuis de remplir.

L’un de tes traits de caractère est ce besoin que tu as de partir de situations ordinaires, une histoire d’amour entre deux personnes par exemple sur Strangers in Paradise, et d’y injecter à chaque fois des éléments complètement inattendus, comme le passé criminel de Katchoo ou ces petits hommes verts rigolos dans Motor Girl

T. Moore. J’adore l’idée de dépeindre des personnages ordinaires se retrouvant dans des situations extraordinaires. Regarde Spider-Man, c’est un peu la même chose, l’histoire d’un adolescent timide qui se fait un jour piqué par une araignée radioactive et qui devient un super-héros… J’avoue d’ailleurs que c’est la partie de la saga que je préfère ! Dès qu’il s’allie avec les Avengers et qu’ils essayent de sauver le monde, cela ne m’intéresse plus ! J’aime l’idée qu’une histoire te transporte ailleurs, tout en restant plus ou moins crédible. Et puis je n’oublie pas que je suis artiste de comics. Si Strangers in Paradise se résumait à une banale histoire d’amour, cela ressemblerait trop à un mauvais sitcom non ? Alors qu’en tant que dessinateur, je n’ai aucune limite de moyens, je peux dessiner ce que je veux pour rendre une histoire ordinaire extraordinaire.

Strangers in paradise @ Delcourt / Moore

Dans Motor Girl, le personnage central, Samantha, est accompagné par un gorille imaginaire qu’elle est la seule à voir et avoir des conversations avec. Difficile de ne penser à Calvin et à son tigre imaginaire Hobbes… 

T. Moore. (sourire) J’aimais bien l’idée d’avoir un mâle alpha dans l’histoire. Tout est parti de l’idée d’une série que j’avais eue il y a quelques années. J’avais prévu d’en être le personnage central et sur les croquis préparatoires, je m’étais représenté comme un type un peu gauche et maladroit. J’avais même commencé à dessiner une première histoire où je me retrouvais à inviter à diner mon voisin ultra-macho et viril que j’avais imaginé, justement, en gorille avec un costard trop petit pour lui. J’aimais bien cette idée et je l’ai donc recyclé pour Motor Girl en quelque sorte. Et puis en lui collant un gorille aux basques, j’étais ainsi sûr qu’il n’y avait aucun risque qu’elle soit draguée par qui que ce soit car soyons honnête, aucun homme ne peut lutter face à un gorille ! Je comprends le parallèle avec Calvin & Hobbes, en fait je pense que cette idée d’ami imaginaire est presque un genre en soit. J’adore aussi par exemple le film Harvey de 1950 où James Stewart a pour un ami un lapin imaginaire de deux mètres de haut… Donc Motor Girl est un peu ma contribution à ce mythe.

Sauf que tu es, limite, sadique avec le lecteur car sans en dévoiler trop, on comprend assez vite que ce gorille est en fait le symptôme d’un traumatisme profond qui tourmente l’héroïne. Donc d’un côté tu espères qu’elle va en sortir et de l’autre, tu sais que si c’est le cas, ce gorille auquel on finit par s’attacher disparaîtra de facto

T. Moore. Mais c’est exactement pour ça que cela m’intéressait. C’est le syndrome Roméo & Juliette tu sais, ah c’est beau, tu es amoureuse ah mais non, pas de ce garçon-là, surtout pas ! (sourire) Sur le plan dramaturgique, on peut faire plein de choses avec ce genre d’amour condamné d’avance. Si elle voit ce gorille, c’est parce que lors de sa dernière mission en Irak en tant que soldat, un petit garçon lui a confié son doudou gorille avant de mourir alors qu’elle essayait de le sauver. Donc cette peluche devenue un être à part entière à ses yeux représente la culpabilité avec elle est doit vivre depuis, mais dont elle sait qu’elle devra, un jour, se séparer.

Strangers in paradise @ Delcourt / Moore

Est-ce pour contrebalancer ce sous-texte assez dur que tu as rajouté les personnages de Vic et Larry, deux hommes de main gaffeurs et pas si méchants que ça ?

T. Moore. J’avais besoin de cet élément de burlesque pour retrouver un certain équilibre, sinon rien qu’avec cette thématique assez dure et ses références à la guerre en Irak et autres, Motor Girl aurait été trop noir. Et puis il y a toujours besoin d’un rayon d’espoir au bout du tunnel, sinon pourquoi continuer à vivre ? Après, c’est aussi comme ça que je fonctionne, je peux me retrouver à un enterrement et malgré tout y trouver l’inspiration pour un gag par exemple. Que veux-tu, je suis un peu bizarre… (sourire)

Tes personnages principaux sont tous des femmes. Est-ce parce qu’en tant qu’auteur, tu les trouves, disons, plus intéressantes ?

T. Moore. Oui. Mettons que toi et moi, nous nous retrouvions confrontés à un grave problème. En tant que homme, nous aurions alors, dans le meilleur des cas, trois options : taper dessus, le brûler ou tout simplement courir dans la direction opposée le plus vite possible… Alors qu’une femme aura, je ne sais pas, cinq ou six autres idées : lui parler, le comprendre, l’aider etc. C’est la nature humaine et c’est pour ça qu’en tant qu’auteur, les femmes sont beaucoup plus intéressantes, oui. 

Si tout ton univers est connecté comme tu le dis, est-ce que cela veut dire que nous allons retrouver à un moment Samantha ?

T. Moore. Oui, d’ailleurs lorsque la suite de Strangers in Paradise XXV sortira en France, tu comprendras ce que je veux dire. La fin de Motor Girl laisse volontairement plusieurs questions en suspens : qu’est-ce qui lui arrive ? Où est-elle partie ? Comment vieilli t’elle ? Le lecteur pourra trouver toutes les réponses à ses questions avec Strangers in Paradise XXV.

Est-ce que cette dernière série sera le point final de la saga ?

T. Moore. J’espère que non. D’ailleurs, même si je ne peux pas tout te dévoiler, disons queStrangers in Paradise XXV se termine sur une note, disons, assez salée et avec un gros, gros souci à résoudre. Donc il va bien falloir à un moment que je règle ça ! Après, j’ai soixante-quatre ans et j’ai beau un hyperactif, je ressens le besoin actuellement de lever un peu le pied. En tous cas, c’est ce que ma femme me dit (sourire) donc cela risque de prendre un certain temps. Mais cela arrivera.Strangers in Paradise est l’œuvre de ma vie donc tant que je respire, je compte bien la perpétuer. 

Des rumeurs parlent d’une adaptation ciné de Strangers in Paradise. Tu confirmes ?

T. Moore. Oui, même si je ne peux pas te dire grand-chose. Sauf que le casting est plus ou moins bouclé et le choix des actrices principales risquent d’en surprendre plus d’un ! Si tout se passe bien, cela devrait sortir l’année prochaine.

Propos recueillis par Olivier Badin à Paris le 23 Janvier

Motor Girl de Terry Moore, Delcourt, 19,99 euros

20 Fév

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