24 Jan

Wild West : Jacques Lamontagne et Thierry Gloris dégainent un bon vieux western

On le sait, le western qui n’a jamais totalement disparu du rayon neuvième art, effectue un retour en force depuis quelques temps. La reprise de Lieutenant Blueberry par Sfar et Blain en est peut-être la preuve la plus éclatante mais pas la seule. Plusieurs projets fleurissent à gauche et à droite comme ici avec le Français Thierry Gloris et le Québécois Jacques Lamontagne qui inaugurent une nouvelle série aux Éditions Dupuis. En selle pour l’Ouest avec Wild West et la jeunesse d’une légende…

Regardez cette frimousse en couverture, elle n’est pas magnifique notre Martha? Pas vraiment un visage d’ange, plutôt un visage endurci par la dure loi de l’Ouest, un visage qui laisse entrevoir en tout cas un sacré caractère. Et il en fallait du caractère pour vivre et survivre dans l’Ouest américain du XIXe siècle.

Martha Jane Cannary, plus connue sous le nom de Calamity Jane, fût de son vivant une véritable légende. Et le temps n’a rien effacé, bien aux contraire, ajoutant quelques lignes de mystère et de romantisme à sa biographie.

C’est à la vie de cette célébrité que se sont intéressés Jacques Lamontagne et Thierry Gloris, ou plus exactement à la première partie de sa vie, avant qu’elle ne devienne justement célèbre. Martha n’est alors qu’une gamine orpheline qui découvre la vie par le petit trou de la serrure d’un bordel. Pas comme prostituée, du moins dans un premier temps, non plutôt comme femme à tout faire. Elle nettoie les chambres entre les passes et guide les clients.

Violée, violentée, abusée, Martha se forgera un caractère qui donnera naissance à la Calamity Jane que l’on connaît encore aujourd’hui. Un western qui nous embarque pour une chevauchée fantastique au cœur de l’Ouest américain, grâce au magnifique dessin réaliste de Jacques Lamontagne et au scénario bien ficelé de Thierry Gloris. À suivre…

Eric Guillaud

Martha Jane, Wild West tome 1, de Gloris Lamontagne. Dupuis. 14,50€

© Dupuis / Gloris & Lamontagne

Le retour du rebelle cosmique Lone Sloane de Druillet… sans Druillet

Le débat a récemment refait surface à l’occasion de la sortie du dernier album d’Astérix : une œuvre doit-elle survivre à son auteur ? Philippe Druillet a décidé d’y répondre à sa façon en confiant les rênes de son personnage de ‘rebelle cosmique’ Lone Sloane à deux jeunes auteurs tout en gardant un œil protecteur sur sa création. Le premier fruit de ce passage de témoin, Babel, vient de sortir.

En 1966 à son apparition, sous la France d’avant-Mai 68, aucun personnage de BD ou presque ne ressemblait à cet étrange mercenaire aux yeux rouges, ce « rebelle cosmique » tel qu’il avait été désigné, apparaît comme l’héritier azimuté des délires les plus cosmiques de Jack Kirby mais avec, déjà, la ‘patte’ du alors pourtant jeune Philippe Druillet.

Plus de quarante-six ans plus tard, après neuf aventures, dont une délirante et mythique relecture très libre de Salammbö de Gustave Flaubert, il s’était, a priori, envolé pour une dernière fois sous la houlette de son créateur en 2012 pour Delirius 2. Sauf que bien que plus ou moins retiré des voitures, du moins en ce qui concerne la BD, Druillet a décidé de laisser deux petits jeunes ressusciter en quelque sorte son personnage tout en gardant une sorte de rôle de conseiller spécial. Un geste malin car avoir ainsi confié les reines à deux quasi-inconnus du grand public leur permet de se fondre plus facilement dans la mythologie. Mais un geste aussi casse-gueule, tant son style complètement baroque et démesuré aux myriades de détails et s’étalant en cinémascope est iconique et donc très lourd à porter. Une configuration donc un peu bâtarde (qui est le vrai patron dans l’histoire ?) qui a fini par aboutir à une œuvre intrigante car plus intermédiaire que définitive.

© Glénat / Cazaux-Zago, Avramoglou & Druillet

Alors autant le dire tout de suite, même si Babel n’a pas été dessiné ni scénarisé par Philippe Druillet, il est marqué au fer rouge du sceau du maître dont le nom apparaît d’ailleurs tout en haut de l’affiche. On retrouve dans ce qui semble être une nouvelle fois presque une geste, dans le sens presque moyenâgeux du terme, chevaleresque le même souffle grandiose. Un bouillonnement de couleurs et de formes qui, régulièrement, laisse une seule image s’étaler sur une pleine page, voire deux. Un univers toujours très SF où l’organique se mélangeant à la Giger aisément à la chair et où tout est démesuré, jusqu’en dans la composition des pages.

Sauf que si l’on retrouve un certain nombre des héros récurrents de la saga – notamment l’ennemi absolu de Sloane, Shaan – des petits encarts discrets ont été insérés ci et là pour donner quelques clefs aux nouveaux venus. On apprécie d’ailleurs cette volonté affichée de parler à la fois aux vieux fans et aux nouveaux. Ainsi que ces discret apports personnels sur le plan graphique, comme ce lifting réussi de Dame Légende, la compagne du héros. Ou ce choix de couleurs plus sombres et moins ‘psychédéliques’ si l’on peut dire, qui ancre bien le tout dans son époque.

Mais là où Babel reste le plus ‘Druillet’, c’est dans son approche quasi-littéraire des textes, quelque chose de très verbeux et référencés, en phase avec le délire graphique sans borne qu’il sert mais forcément, à sa façon, complètement excessif. Le résultat est donc une espèce de gigantesque space cake aux effets hallucinogènes, un machin XXL qui vous embarque au fin fonds de la galaxie dans un tourbillon de lumière ou qui, au contraire, laissera à quai les plus réfractaires à ce genre de déluge cosmique.  Un peu comme toute la saga en somme…

Olivier Badin

Babel de Xavier Cazaux-Zago, Dimitri Avramoglou et Philippe Druillet, Glénat, 19€

© Glénat / Cazaux-Zago, Avramoglou & Druillet

22 Jan

Payer la terre : une enquête dense et rigoureuse de Joe Sacco en terre dénée

Joe Sacco ! Ce prénom et ce nom suffisent à dire le sérieux de l’affaire. Joe Sacco est un journaliste et un auteur de bande dessinée américain largement réputé et apprécié des amateurs de BD-reportages, genre qu’il a impulsé pour ne pas dire initié dès 1993 en publiant aux États-Unis l’album Palestine. Il est de retour en 2020 avec Payer la terre, un récit qui nous emmène à la rencontre des Indiens dénés, l’une des Premières Nations du Canada…

Les Premières Nations, quèsaco ? Un petit tour rapide sur internet, merci Wiki, suffit à nous renseigner, les Premières Nations sont les peuples autochtones canadiens qui ne sont ni des Inuits, ni des Métis. Ils seraient plus d’un million répartis dans une cinquantaine de groupes linguistiques et plus de 600 communautés. La grande majorité vivant aujourd’hui dans des zones urbaines et non plus dans des réserves.

C’est lune des ces Premières Nations que Joe Sacco est allé rencontrer. Les Dénés vivent au Nord-Ouest du Canada, dans une région grande comme la France et l’Espagne réunies mais peuplée de seulement 45000 personnes. Un désert humain aussi beau que sauvage, forêts et neige à volonté.

Autrefois, les Dénés vivaient avec la nature, suivant son rythme, se levant tôt, « en général à l’aube, pour saluer le soleil », se couchant de bonne heure pour « laisser les autres esprits faire leurs affaires pendant la nuit ».

Une vie, une culture intimement liée à la terre, jusqu’au jour où l’industrie pétrolière débarque, s’approprie les richesses de cette terre et enclenche un changement profond des mentalités. Argent, alcoolisme, drogue, prostitution, les Dénés sont dès lors confrontés aux mêmes problèmes sociétaux que dans les grandes villes canadiennes…

Avec les problèmes environnementaux en sus ! Car, les industriels du pétrole abandonnent les forages classiques pour la fracturation hydraulique, impliquant l’injection de produits chimiques toxiques dans la terre.

© Futuropolis / Joe Sacco

C’est l’histoire de ce peuple qui est ici racontée, les traditions ancestrales, l’humilité devant la nature, l’arrivée des premiers colons, l’abandon de ses droits sur le sol contre quelques promesses, le vaste plan d’assimilation lancée à marche forcée et qui se poursuit jusque dans les années 80, l’acculturation…

Combien sont-ils aujourd’hui à maîtriser encore leur langue d’origine, à connaître et défendre leur culture ?

Journaliste de formation, auteur de plusieurs bandes dessinées reportages telles que Palestine, Goradze, Gaza 1956 ou encore Jours de destructions jours de révolte…, Joe Sacco a traîné ses guêtres et ses crayons sur pas mal de fronts, de terrains minés, dans tous les sens du terme, avec toujours le même volonté de rechercher la vérité et de témoigner.

« Je réalise un travail de journaliste en essayant de penser comme un historien », expliquait l’auteur il y a quelques années au site du9, ce qui se concrétise par une immense curiosité et une extrême rigueur dans sa façon d’aborder les choses, d’aller au contact, de croiser les infos, de recueillir les témoignages, une rigueur qui se prolonge dans son dessin réaliste ultra-léché, méticuleux.

Publié initialement en deux fois trente pages dans la revue XXI, Payer la terre paraît aujourd’hui en album en France avant même de paraître aux États-Unis. C’est tellement rare que ça mérite d’être signalé. L’auteur sera d’ailleurs en terre charentaise à la fin du mois de janvier à l’occasion du Festival International de la Bande Dessinée à Angoulême. Juste le temps de lire Payer la terre à tête reposée, il le mérite amplement !

Eric Guillaud

Payer la terre, de Joe Sacco. Futuropolis et XXI. 26€

15 Jan

Festival de la BD d’Angoulême 2020 : les noms des trois auteurs en lice pour le Grand Prix dévoilés ce matin

Le festival approche à grandes enjambées, la preuve avec la révélation des albums sélectionnés pour le Prix Public France Télévisions hier et la réveiller révélation ce matin des trois auteurs en compétition pour la Grand Prix…

Et ces trois auteurs, ou plus exactement ces deux auteurs et cette autrice, sont : l’Américain Chris Ware, la Française Catherine Meurisse et le Français Emmanuel Guibert.

L’organisation du festival rappelle dans son communiqué que « le Grand Prix est attribué à la suite d’un vote de la communauté des auteurs et autrices professionnels de bande dessinée ».

« Tous les auteurs et autrices de bande dessinée professionnels, quelles que soient leurs nationalités et dont les œuvres sont traduites en français et diffusées dans l’espace francophone, sont admis à voter pour l’élection du nouveau Grand Prix du Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême.
Le vote s’effectue en deux tours et sous forme électronique. Le lauréat est un auteur ou une autrice vivant au moment du vote, récompensé(e) pour l’ensemble de son œuvre et son empreinte sur l’histoire de la bande dessinée ».

« L’ensemble de la communauté des autrices et auteurs est éligible, à l’exception de ceux déjà récompensés par un Grand Prix, qu’il soit exceptionnel (prix du 10e, 20e, 40e anniversaire ou du millénaire – sauf le prix du trentenaire dit prix des fondateurs) ou non ».

Eric Guillaud

14 Jan

Luc Jacamon et Matz relancent Le Tueur sur des Affaires d’état

Il avait disparu des écrans radar depuis six ans, de quoi nous laisser craindre le pire pour sa personne mais le revoici en grande forme, plus sombre et cynique que jamais, le Tueur reprend du service dans une nouvelle série baptisée Le Tueur Affaires d’état

Terminées les missions à l’étranger. Au rayon souvenirs l’Argentine, Cuba, le Chili, le Mexique ou encore le Venezuela. Le Tueur est de retour à la maison et s’est même dégoté un job des plus honnêtes dans une entreprise installée sur le port de ce qui ressemblerait bien à la bonne ville du Havre en Normandie.

Un job honnête, oui, mais à temps partiel. Une couverture en fait qui lui laisse tout le temps nécessaire pour vaquer à d’autres occupations beaucoup moins… comment dire… honorables. Car le Tueur n’a pas raccroché les flingues. Bien aux contraire. Lui le solitaire, à son compte, est dorénavant aux ordres de la DGSE. Il n’a pas eu vraiment le choix. C’était ça ou on retrouvait son squelette au fin fond de la Patagonie.

« Je ne sais pas comment ils avaient fait pour me retrouver, mais j’avais reçu le message cinq sur cinq, d’une ils me retrouveraient n’importe où, et deux, j’avais la chance qu’ils avaient besoin de moi… »

Oui, la DGSE avait besoin de lui. Pour des dossiers épineux, des règlements à l’amiable, enfin… à l’amiable comme peut l’exiger la raison d’état.

Et ça tombe bien parce que notre tueur n’a aucune problème de conscience, il n’en a jamais eu. Alors la DGSE ou un autre, peu importe, il reçoit des ordres, il exécute…

Pour le premier épisode de cette nouvelle saison, le plaisir est bien au rendez-vous. Le scénario est carré, limpide, rythmé, et la mise en images moins clinique que dans les derniers albums parus, Luc Jacamon ayant troqué sa tablette graphique qu’il utilise depuis le deuxième tome contre des pinceaux et de l’encre. Quant au personnage, rien de changé véritablement, son cynisme hache menu notre société, ses petits travers et ses grandes lâchetés. Un beau retour !

Eric Guillaud

Le Tueur Affaires d’état tome 1, de Jacomon et Matz. Casterman. 18€ (en librairie le 15 janvier)

© Casterman / Jacamon & Matz

Festival d’Angoulême : les huit titres en lice pour le Fauve d’Angoulême – Prix du Public France Télévisions

Le jury de pré-sélection constitué de journalistes et de spécialistes de la littérature du groupe France Télévisions vient de dévoiler les huit titres qui seront en lice pour le Fauve d’Angoulême – Prix du public France Télévisions…

Huit titres viennent d’être choisis par des journalistes et spécialistes de la littérature de France Télévisions à partir de la sélection officielle du festival. Ces titres sont :

  • Dans l’Abîme du temps, de Gou Tanabe (Ki-oon)
  • In Waves, de AJ Dungo (Casterman)
  • Le Loup, de Jean-Marc Rochette (Casterman)
  • Les Entrailles de New-York, de Julia Wertz (L’Agrume)
  • Les Indes fourbes, de Alain Ayroles et Juanjo Guarnido (Delcourt)
  • Préférence système, de Ugo Bienvenu (Denoël Graphic)
  • Révolution, Tome 1 Liberté, de Florent Grouazel et Younn Locard (Actes Sud/L’An 2)
  • Saison des roses, de Chloé Wary (Flblb)

Place maintenant à un autre jury, constitué cette fois de 9 téléspectateurs, qui aura pour mission de voter et élire le lauréat de ce nouveau Prix du Public France Télévisions. Celui-ci sera décerné lors de la cérémonie de remise des prix du Festival samedi 1er février à partir de 19h au Théâtre d’Angoulême, Scène Nationale.

Les 9 membres du jury public : Pierre Cordier (Angoulême), Cécilia Correia (Agen), Yoann Debiais (Jaunay-Marigny), Adrien Kieronczyk (Cenon), Jean-François Mariet (Magnac sur Touvre), Maud Michel-Amadry (Arc-et-Senans), Pierre Piganiol (Saint Martin de Ré), Mathilde Saphore (Saujon) et Nathalie Sougnoux (Barsac)

Le jury de pré-sélection France Télévisions : Michel Field, président du jury de sélection, Delphine Chaume, Un livre un jour – France Télévisions, Jérôme Deboeuf, France 3 Poitou-Charentes, Elodie Drouard, FranceInfo, Francis Forget, FranceInfo culture, Eric Guillaud, France 3 Pays de la Loire

11 Jan

Tif et Tondu, héros un jour, héros toujours

Spirou, Lucky Luke, Astérix, Blake et Mortimer, Corto Maltese ou encore Blueberry, les héros de papier sont finalement assez nombreux à survivre à leurs créateurs et c’est tant mieux pour les amoureux du neuvième art. Couple mythique des années d’après-guerre, Tif et Tondu sont eux-aussi de retour en ce début d’année 2020 avec deux albums distants de 50 ans et un roman…

Tif et Tondu le retour ! Le mythique tandem imaginé par Fernand Dineur en 1938 pour le journal Spirou connaît une nouvelle aventure sous la plume et les pinceaux des deux frangins Blutch et Robber baptisé Mais où est Kiki ? et dont la parution un temps annoncée pour octobre 2018 se fait finalement en ce début d’année 2020.

Un petit retard à l’allumage qui ne gâche en rien notre plaisir. Cette histoire traîne depuis 10 ans dans les cartons des auteurs mais l’écriture du scénario et sa présentation aux ayant-droits auraient imposé ce délais. D’autant que les auteurs, amoureux de la série, ne voulaient surtout pas la « singer », comme le confiait il y a quelques temps Blutch au site ligneclaire.

Et c’est vrai qu’on est assez loin du style graphique de Will et des histoires de Rosy, Tillieux ou même Lapière qui se sont succédés à l’écriture. De quoi faire hurler les intégristes de la série ? Peut-être mais Blutch et Robber apportent un vrai et nécessaire dépoussiérage à la série, les planches sont magnifiques, les décors soignés, l’histoire peut-être un peu plus adulte et le tandem toujours aussi savoureux.

La parution de cet album couleur a été précédée par la publication de trois cahiers réunissant l’ensemble des planches en noir et blanc et par un roman de Tif et Tondu rédigé par Robber, L’Antiquaire sauvage, qui est bien évidemment étroitement lié au scénario. L’album est également disponible en noir et blanc.

Autre temps, autre histoire, L’Ombre sans corps est une pièce maîtresse de l’oeuvre de Will et Tillieux. Initialement publiée en 1970, il y a donc tout juste cinquante ans, elle ressort aujourd’hui dans la très belle collection 50/60 du label Niffle du nom de son créateur, Frédéric Niffle, directeur du journal Spirou. Les amateurs du patrimoine auront plaisir à retrouver dans cette édition les planches en noir et blanc commentées par Hugues Dayez, critique de cinéma, journaliste, grand connaisseur de la bande dessinée franco-belge. On y apprend énormément de choses sur l’écriture du scénario, la mise en images, les auteurs, le contextes… Passionnant !

Eric Guillaud

Mais où est Kiki ?, de Blutch et Robber. Dupuis. 16,50€. 39€ pour la version en noir et blanc. L’Antiquaire sauvage, de Blutch et Robber. Dupuis. 22€. L’Ombre sans corps, de Tillieux et Will. Niffle. Dupuis. 25€

09 Jan

Un auteur de BD en trop : histoire cruellement drôle dans le milieu du neuvième art signée Daniel Blancou

Vous pensiez qu’auteur de bande dessinée était un métier d’avenir ? Qu’on pouvait s’enrichir à tous les coups ? Redescendez sur Terre et lisez donc les aventures de ce pauvre Daniel, auteur de base pour ne pas dire auteur de fond qui trouve son salut – provisoire – dans le plagiat…

Vous le voyez sur la couverture ? Oui, tout en haut à droite, avec son gilet rouge, seul, affreusement seul, à l’écart d’une foule attirée par la promesse d’une dédicace. C’est l’auteur de BD en trop, Daniel de son prénom, responsable et coupable d’albums profondément dispensables comme le dernier en date, un documentaire sur les difficultés du commerce des chenilles alimentaires en Centrafrique.

Rien de très sexy mais Daniel est capable de pire encore. Son prochain ouvrage doit traiter des conséquences de la grippe aviaire dans les Bouches-du-Rhône. À moins que ce ne soit de la grippe espagnole en Alsace. On s’y perd, lui aussi, mais peu importe, puisqu’il ne traitera au final de rien du tout, son éditeur venant de lui faire savoir qu’il était contraint de « resserrer son catalogue sur les titres qui ont du potentiel ». Ça calme!

Il a pourtant gagné un prix à Angoulême notre Daniel. Mais c’était il y a 20 ans dans la catégorie scolaire. Depuis, il est dans la cagade jusqu’au cou comme il dit. Alors, pour s’en sortir, pour payer son loyer, il va jouer avec le feu, plagier le travail d’un jeune gamin écervelé mais fichtrement talentueux. Son éditeur lui prédit un succès énorme, le livre est sélectionné au festival d’Angoulême…

Très bel album proposé par Daniel Blancou (Être riche, Sous le feu corse: L’enquête du juge des paillotes…), et les éditions Sarbacane, un grand format avec dos toilé rouge du meilleur effet, des planches de toute beauté, une narration, un scénario et un dessin des plus soignés, et un regard sur le métier d’auteur et le monde du neuvième art qui pourrait bien calmer les ardeurs de certains. Follement drôle mais tellement vrai !

Eric Guillaud

Un auteur de BD en trop, de Daniel Blancou. Sarbacane. 22,50€

© Sarbacane / Blancou

08 Jan

Les Next-Men, les X-Men oubliés des années 90 pour la génération X

Après 2112, Delerium continue sa campagne de réhabilitation des œuvres ‘oubliées’ du dessinateur John Byrne en éditant pour la première fois en France la saga Next Men. Des mutants tous sauf gentils bien éloignés de leurs très sages cousins les X-Men.

John Byrne est une légende vivante du monde des comics. Un canadien qui a commencé timidement en bas de l’échelle chez Marvel mais qui a, ensuite, préfiguré dès la fin des années 70 la tournure plus ‘adulte’ qu’allait prendre le genre la décennie suivante. D’abord en prenant en main les X-Men puis Les Quatre Fantastiques pour transformer ces jadis héros un chouia caricaturaux en des personnages complexes et presque shakespeariens.

Au sommet de sa gloire au milieu des années 80, il accepte de partir chez la concurrence DC Comics pour relancer la série Superman. Encore un succès. Pourtant c’est vers une maison d’édition plus modeste qu’il émigre ensuite en 1991 (Dark Horse, l’éditeur de Hellboy), transfert qui lui permet surtout d’avoir un contrôle éditorial absolu et de passer à quelque chose de plus mature. Le résultat se nomme Next Men, resté bizarrement non-traduit en France jusqu’à ce que la petite mais costaude maison indépendante Delirium au mauvais/bon goût (Creepy, Richard Corben, The Mask) décidément impeccable ne décide de réparer cette injustice.

© Delirium / John Byrne

Il y a six mois paraissait 2112, sorte de vrai-faux prologue, une histoire indépendante qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lu pour comprendre la saga des Next Men. Elle a malgré tout permis de ‘poser’ l’univers qui en rappelle pas mal d’autres. Ce n’est pas d’ailleurs pas pour rien que le titre Next Men rappelle, forcément, celui des X-Men car on retrouve ici pas mal des thématiques déjà développées par Byrne dans la célèbre série. Notamment la difficulté à vivre sa différence ou à se faire accepter par une société que vous voulez aider mais qui a pourtant peur de vous. Le style graphique non plus n’a pas trop évolué et a désormais une patte très 80’s un peu datée, avec ses corps bodybuildés et ses expressions très figées. Limite, on pourrait même au début du récit se dire que le dessinateur radote, avec ce personnage de Scanner par exemple qui ressemble énormément à celui de Scott Summers (alias Cyclope des X-Men) ou ce pitch de départ où un savant fou financé par le gouvernement en secret travaille sur des cobayes humains aux mutations incontrôlables qui finissent par s’échapper.

Sauf qu’assez rapidement dans ce premier tome (trois sont prévus au total), Byrne montre qu’il a bien compris que le monde a évolué vers quelque chose de plus brut et plus violent et les comics avec lui. Â ce titre, la scène la plus révélatrice est celle où l’une des mutantes en passe d’être violée par des rednecks dans un bar mal famé éventre à la main ( !) l’un de ses agresseurs. Un geste aussi inattendu que très brutal pour le lecteur habitué au style finalement très policé des Quatre Fantastiques… 

© Delirium / John Byrne

Cette rupture de ton est assez révélatrice et est bientôt suivie par des scènes de sexe plus ou moins explicites (là aussi, une première pour l’auteur) ainsi que par des personnages de moins en moins manichéens. En gros, ici, personne n’est vraiment noir ni blanc et tout le monde a du sang sur les mains. Et surtout, des années avant Matrix et l’avènement d’internet, Byrne aborde ici pour la première fois la notion de monde virtuel, les héros ayant ‘grandi’ dans un monde imaginaire sous contrôle, sans savoir que pendant tout ce temps leurs corps aient maintenus en vie dans des caissons sous surveillance.

Les Next Men sont donc un peu les doubles maléfiques des X-Men, ce qu’ils auraient pu devenir si la maison Marvel n’avait alors pas été obsédée par le politiquement correct. Une œuvre qui met un peu de temps à démarrer mais qui se révèle avec le recul comme l’un des chaînons manquants, et donc indispensables, entre les comics des années 80 et ceux, plus moralement incorrects, des années 90.

Olivier Badin

Next Men de John Byrne. Delirium. 26€