15 Sep

Poussière : Geoffroy Monde dépoussière les utopies écologiques (interview)

On le connaissait jusqu’ici pour ses univers absurdes hérités de gens comme Goosens ou Gotlib, il a fait sa rentrée avec Poussière, un récit de science fiction à forte connotation écologique et au graphisme absolument surprenant, Geoffroy Monde change d’univers et le fait bien…

Ce qui saute aux yeux de prime abord, ce sont les couleurs, des aplats aux tons pastel au milieu d’une nature luxuriante, bienvenue sur la planète Alta ! C’est là que Geoffroy Monde déroule son histoire, celle d’un peuple confronté à la colère de la nature, une colère qui prend les traits de cyclopes géants. À chaque fois, c’est le même scénario, les cyclopes attaquent, les humains répliquent, les tuent, mais ils sont systématiquement ressuscités par les Augures parce qu’ils feraient partie intégrante de l’équilibre écologique de la planète. Et les attaques sont de plus en plus violentes et dévastatrices…

Après toute une série de récits humoristiques, le Lyonnais Geoffroy Monde se frotte à la science fiction avec bonheur, mettant en place dès ce premier volet de la trilogie un univers surprenant et passionnant. Les planches sont magnifiques, la palette de couleurs est subtile, le scénario, habile et même audacieux… et la question écologique omniprésente mais pas plombante, de quoi nous donner envie de lui poser quelques questions. Interview…

De rien, Serge & demi-Serge, Papa Sirène et Karaté Gérald… On te connaissait jusqu’ici pour tes univers absurdes, tu débarques sans crier gare dans le monde de la SF avec Poussière. Pourquoi ce changement radical ?

Geoffroy Monde. Je lisais pas mal de comics étant gamin, et j’avais toujours gardé dans un coin de ma tête qu’un jour je me lancerai dans une grande aventure de science fiction à ma sauce. Il a principalement fallu que j’attende d’avoir le niveau technique (et le style graphique) qui me semblait nécessaire pour ça – en plus de parvenir à trouver une histoire qui me motiverait suffisamment pour une saga de trois tomes.

Et plus généralement, j’aime m’essayer à des choses différentes (aussi bien en m’essayant à d’autres formes d’art qu’expérimenter au sein même des métiers de l’illustration). Je trouve aussi important de pouvoir me dire tous les 4-5 ans que ce que je produis n’a rien à voir avec ce que je produisais auparavant. Je suis pas mal incapable de faire la même chose très longtemps.

© Delcourt / Monde

C’est une remise en cause totale de ton travail y compris de ton approche graphique. Comment s’est opéré le changement ? Pratiquement, techniquement, comment as-tu procédé ?

Geoffroy. Pour trouver ce nouveau style, je me suis « simplement » lancé dans le dessin de Poussière, et ai réussi à l’apprivoiser au fil des pages. Mais il existe une première version des pages du début du tome 1 qui sont radicalement différentes de celle imprimée, quand je m’imaginais faire l’intégralité de la bd dans un style réaliste et peint tout en volume. C’était très laborieux et plutôt laid, je n’avais pas le niveau. Et même pour la version imprimée, je suis beaucoup revenu sur le dessin de la première partie du tome, puisqu’arrivé à la moitié de sa production, j’avais une maitrise plus claire du style graphique dans lequel je m’étais lancé. Inutile de dire qu’il continue à se perfectionner alors que j’évolue actuellement dans le dessin du tome 2. 

On sent pas mal d’influences dans ce premier volet, je pense beaucoup en le lisant aux débuts d’Aquablue de Vatine et Cailleteau même si ça n’a rien à voir graphiquement . Es-tu un grand lecteur de SF ? Qu’est-ce qui a pu t’influencer ?

Geoffroy. Je lis quasiment aucune SF, mes souvenirs de lectures importantes dans ce genre remonte à priori aux comics du collège ; mais bon j’ai quand même lu des albums de SF, vu des films, tout ça, qui ont nécessairement nourri ma première excursion dans ce genre – mais je pourrais pas vraiment citer de titres précis. Je sais par contre que j’ai jamais lu d’Aquablue mais je vois le genre.

L’influence plus identifiable, pour moi, ce sont les jeux vidéos du type JRPG auxquels je joue régulièrement (Breath of fire, Final Fantasy, etc.), et qui je pense ont une empreinte plus marquée sur l’univers de Poussière.

Il y a une autre influence précise, en BD, qui a relancé clairement mon envie de faire une grande saga de science fiction (cette envie qui existait en sommeil depuis gamin) : Gaspard de La Nuit, de Joan de Moore. Ce qui s’y passe, graphiquement comme narrativement, n’a à peu près rien à voir avec Poussière. Mais l’ensemble d’albums qui la compose a refait poindre en moi l’envie de produire une œuvre de cette forme et de cette ambition.

© Delcourt / Monde

L’écologie est au coeur de l’album avec ces cyclopes qui personnalisent la colère de la nature. Est-elle aussi au coeur de tes préoccupations quotidiennes ?

Geoffroy. Je dirais que l’écologie est modérément dans mes préoccupations quotidiennes, je ne suis pas particulièrement plus engagé là-dedans que le français moyen qui fait son tri et ne laisse pas sa TV en veille. Les préoccupations écologiques qui habitent l’univers de Poussière auront un angle particulier, mais je peux pas trop en parler plus pour le moment. Dans un premier temps, avec ce tome 1, je délivre une vision assez basique du problème (la nature est en colère et se retourne contre les humains).

On l’a vu encore avec le typhon qui s’est abattu sur le Japon ces derniers jours, la nature ne fait pas de cadeaux, comme tes cyclopes. C’est une remise en place nécessaire, salutaire, de l’homme selon toi ?

Geoffroy. Non ; je ne suis pas climato sceptique, je suis d’accord avec l’idée que l’activité humaine est à l’origine des dérèglements climatiques. Mais j’ai une autre interprétation de cette causalité, qui n’implique pas vraiment de notion de bien nécessaire (ou même de mal).

© Delcourt / Monde

Aurais-tu pu aborder des questions environnementales comme celles que tu abordes ici par l’humour ?

Geoffroy. J’imagine que oui, puisque je suis assez mauvais pour parler sérieusement d’à peu près n’importe quel sujet. Je fais des efforts dans mes réponses, là.

Les couleurs font ici réellement parties du récit, elles sont magnifiques et surprenantes. Peux-tu nous en dire un mot ? Comment les as-tu imaginées, réalisées ? 

Geoffroy. Je suis d’avis qu’une palette réduite est plus efficace visuellement qu’une palette très variée qui imiterait pourtant la diversité du réel. Je galère beaucoup à trouver mes palettes, c’est souvent un moment angoissant de la réalisation des planches. J’ai essayé de m’intéresser aux théories de colorimétrie (couleurs complémentaires, hue et saturation, etc) mais le lendemain j’oublie tout donc au final j’avance plus à tâtons.

© Delcourt / Monde

À quoi vont ressembler les prochaines semaines de Geoffroy Monde ?

Geoffroy. Beaucoup de dédicaces prévues un peu partout pour Poussière (librairies et festivals), tout ça est encore en cours d’organisation. Et entre deux escapades, j’avance sur la colorisation du tome 2, qu’on compte sortir en janvier.

Propos recueillis par Eric Guillaud le 12 septembre 2018

Poussière tome 1, de Geoffroy Monde. Delcourt. 15,50€

19 Avr

Théodore Poussin, l’album de la reconquête. Interview Frank Le Gall

Il y a du retour dans l’air, il y a surtout de la reconquête dans l’air pour reprendre l’expression d’un éditeur de la maison Dupuis. Treize ans sans nouvelles, c’est long, très long,  de quoi imaginer Théodore Poussin perdu à jamais pour le neuvième art, échoué dans quelques tripots enfumés de Singapour ou d’ailleurs, à se repasser le film de sa vie d’aventurier au long cours. Et il y a de ça ! Mais notre personnage a de la ressource, son créateur aussi. Frank Le Gall lui redonne vie dans Le dernier voyage de l’Amok, un treizième album époustouflant. Rencontre avec Frank Le Gall…

« On m’a fait remarquer que c’était l’album de la reconquête. Non seulementThéodore reconquiert sa dignité, il reconquiert ensuite son île et je suis reparti pour ma part en quête de moi-même et du public ». C’est bien ça, Le Dernier voyage de l’Amok est l’album de la reconquête. Vous avez aimé les aventures de Théodore Poussin il y a treize ans ? Alors vous adorerez ce nouvel épisode. Vous ne connaissez pas Théodore Poussin ? Alors vous allez découvrir l’un des grands personnages du neuvième art. Retrouver Théodore Poussin, c’est aussi quelque part retrouver Frank Le Gall. Interview…

Quelles sont les raisons qui t’ont poussé à arrêter la série il y a treize ans ?

Frank Le Gall. En fait, Je n’ai jamais arrêté la série, certains événements de ma vie privée m’ont empêché de travailler et m’ont rendu difficile le retour à la table à dessin. J’avais perdu l’entrainement, l’habitude. J’ai eu beaucoup de mal à m’y remettre. Bon, j’ai quand même fait un Spirou (Les Marais du temps, ndlr) ainsi que du scénario pour d’autres gens. Et je savais déjà il y a 13 ans ce que raconterait Le dernier voyage de l’Amok. Je ne termine jamais un album à l’aveuglette sans savoir où je vais après. J’ai en général deux ou trois albums d’avance dans la tête. À l’époque où les Théodore s’enchaînaient, je dessinais un album tout en écrivant le scénario du suivant, d’abord parce que, financièrement, je ne pouvais pas me permettre de m’arrêter entre deux albums. Mes droits d’auteur étaient encore insuffisants, je gagnais donc ma vie avec mes planches. J’étais condamné à faire des pages mais c’était une bonne chose…

On dit que c’est le dernier Théodore Poussin mais non

Reconnaissance du public et des professionnels, récompenses… Certains ont vu cet arrêt comme un suicide littéraire, même si le terme est un peu fort.

Frank Le Gall. Non. Le fait est qu’il n’y a pas eu de communication à l’époque. Certains journaux, notamment Télérama proche de mon lectorat, ont affirmé que la série était terminée en ajoutant que c’était dommage qu’elle n’ait pas rencontré le succès. J’ai trouvé ça drôle, en même temps ça m’a un peu froissé. Il suffit qu’un journaliste écrive ça et tout le monde le reprend en cœur… C’est comme avec Le dernier voyage de l’Amok, à nouveau, on dit que c’est le dernier Théodore Poussin mais non…

© Dupuis / Le Gall

Sans dévoiler la fin, on peut pourtant avoir le sentiment avec cet épisode que Théodore Poussin peut se retirer tranquillement de sa vie d’aventurier…

Frank Le Gall. Non non non… Les derniers mots qu’il prononce dans le livre sont « être vivant », c’est au contraire une promesse de vie, Novembre n’étant plus là (Frank le fait mourir dans les dernières pages, ndlr), il va falloir qu’il prenne sa destinée en main. Et puis, il a des choses à résoudre pour passer à l’âge adulte, mentalement, des choses qui sont évoquées dans l’album. Lors de sa rencontre avec la trafiquante d’armes Aro Satoe, le dialogue qu’ils ont entre eux donne énormément de clés sur ce qui va se passer maintenant. Si jamais j’avais eu l’idée saugrenue de terminer Théodore Poussin, ce que je ne ferai jamais, je n’aurais pas fait une fin comme ça, je me serais ménagé plus de place… Certains lecteurs disent que la fin n’en est pas vraiment une. Bien entendu, comme dans tous les albums de Théodore Poussin. L’album s’appelle Le dernier voyage de l’Amok. C’est à prendre au pied de la lettre, c’est le dernier voyage du bateau, pas celui de Théodore Poussin.

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retrouvez la chronique de l’album ici

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Tu viens de l’évoquer, Novembre serait donc vraiment mort?

Frank Le Gall. Ah ça… je ne dis rien mais il y a des indications dans l’album. Ce n’est pas la première fois qu’il meurt…

© Dupuis / Le Gall – recherches graphiques

Te souviens-tu de la sortie du premier tome, Capitaine Steene. Dans quel état d’esprit étais-tu à ce moment-là ? D’ailleurs, était-ce vraiment ton premier album ?

Frank Le Gall. Capitaine Steene est mon deuxième scénario mais le premier accepté. En fait, mon premier album, c’est Yoyo en 1984 réalisé avec Yann pour Glénat. Les éditions Dupuis de leur côté préféraient avoir la matière de trois albums pour sortir les deux premiers de façon rapprochée. Du coup, Capitaine Steene ne sortit en album qu’en 1987.

J’étais extatique, partout où je passais, on me parlait de Théodore

J’ai vite compris que Théodore Poussin était important, ne serait-ce que par les réactions des copains qui passaient à la maison. Chez Spirou, j’avais deux fans acharnés, René Hausman et Paul Deliège. René et Paul sont devenus mes parrains. Et des amis. J’étais extatique, partout où je passais, on me parlait de Théodore… il y a eu un succès d’estime immédiat et de mon côté j’ai eu très vite un attachement pour le personnage. Je me suis dit que j’avais trouvé ma série…

Et au moment du douzième tome, aimais-tu toujours autant ton personnage?

Frank Le Gall. Je n’ai jamais eu de problème, ni avec mon personnage, ni avec ma série. Mais la vie, qui n’est pas toujours un long fleuve tranquille, a fait qu’au moment de l’album Les Jalousies, effectivement, j’avais du mal à travailler. Il y avait un ressort cassé. C’était pénible de dessiner mais pas de dessiner Théodore, c’était pénible de dessiner tout simplement.

© Dupuis / Le Gall

Qu’est-ce qui t’a poussé finalement à reprendre les aventures de Théodore  ?

Frank Le Gall. Il y a eu plusieurs signes, des gens, des encouragements, qui m’ont poussé à accélérer le mouvement… Mais ça ne s’est pas fait brutalement. Il ne faut pas oublier que j’avais un projet chez Aire Libre qui est ensuite passé chez Futuropolis, une BD réaliste en couleurs directes, Mary Jane, qui m’a demandé énormément de travail en recherches de documentation, parce qu’elle se passait au 19e siècle, en recherches graphiques aussi parce qu’elle était plus réaliste avec des planches très longues à réaliser. J’ai dû mettre 10 ans pour faire 33 pages. Et tant que cet album n’était pas fini, il m’était impossible de passer à autre chose. Cette histoire bouchait mon horizon. Je bloquais. J’ai mis longtemps à le comprendre, à en faire mon deuil mais lorsque j’y suis enfin parvenu, j’ai pu me lancer dans le nouveau Théodore.

Théodore n’est pas un anti-héros, c’est un non-héros

Théodore Poussin a évolué au fil des pages et des épisodes, tant sur la plan du graphisme que du caractère. Est-il resté selon toi l’anti-héros de ses débuts ?

Frank Le Gall. Pour moi, Théodore n’est pas un anti-héros, c’est un non-héros. La nuance est subtile, c’est vrai, mais un anti-héros pour moi, c’est Blueberry dans la deuxième partie de ses aventures, quand il est mal rasé, déserteur… Un non-héros, c’est quelqu’un qui se comporte à l’inverse d’un Tintin ou d’un Spirou, il ne passe pas son temps à courir après les gangsters et ceux qui s’en prennent à la veuve et l’orphelin. Après, c’est tout de même un héros dans le sens où il est le personnage principal d’une histoire et qu’il a une quête. C’est un héros au même titre qu’Ulysse, toute proportion gardée, ou que Don Quichotte.

© Dupuis / Le Gall – recherches graphiques

Ton personnage est souvent présenté comme un savant mélange de Corto et Tintin. C’est aussi ta vision ?

Frank Le Gall. Tout le monde le dit, c’est flatteur bien sûr, mais j’aimerais mieux que les gens le voient comme Théodore tout simplement. Je relis des Tintin en ce moment et je suis comme à chaque fois étonné. Hergé à tout exploité, tout exploré, on est forcé de retomber sur lui. C’est un peu la même chose quand on fait de l’humour avec Charlie Chaplin. Impossible de trouver un gag inédit. Donc, dans les situations d’aventures, Hergé a tellement fait le tour qu’on se retrouve dans la même situation.

Qu’est ce qui a changé dans ta manière d’aborder le personnage et la série ?

Frank Le Gall. Rien. Si il y a des différences entre cet album et les précédents, c’est dû au fait que j’ai naturellement évolué. J’ai toujours évolué d’ailleurs. Et puis il y a eu Mary Jane qui m’a poussé vers plus de réalisme, il y a aussi le fait que je me suis mis à la peinture, j’ai pris en retour de grandes leçons sur l’équilibre des masses, la couleur… même si je travaille toujours en noir et blanc.

Comment définirais-tu ton style ?

Frank Le Gall. Je pense être un enfant d’Hergé au départ mais mâtiné de tellement d’autres auteurs, qui vont de Morris à Crumb, en passant par les dessinateurs réalistes américains, Alex Toth…

© Dupuis / Le Gall

Tu ne te rattaches à aucune école ?

Frank Le Gall. Non, je me rattache à une génération, celle du Spirou des années 80, la génération Yann et Conrad, Hislaire, Berthet, Frank Pé… il y a un côté famille entre nous. Je me sens très proche de Frank Pé parce qu’on s’influençait mutuellement, parce qu’on grandissait ensemble.

La littérature a toujours été cruciale pour toi. Quelles lectures… ont pu inspirer ce nouvel épisode ?

Frank Le Gall. Plusieurs livres m’ont inspiré, des livres que j’ai lus il y a longtemps. Il y a d’abord Au creux de la Vague, un petit roman de Stevenson dans lequel les trois héros sont dans la mouise au début du livre, ils dorment sur la plage, ils picolent… ça me plaisait bien cette idée de trois héros dans la débine, j’aime les trios, c’est mieux que deux personnages, il y a plus d’interaction, ça m’a poursuivi pendant des années et là, le nouveau Théodore me donnait l’occasion d’utiliser trois personnages qui vont remonter la pente.

Il y a aussi Rocher de Brighton de Graham Greene. J’avais envie de faire une première partie très importante à Singapour dans ce treizième album, j’avais aussi envie de faire une histoire à la Graham Greene avec des personnages qui se suivent, s’espionnent, complotent… Cette première partie est longue, disproportionnée diraient certains, mais les scènes d’action m’embêtent. De fait j’ai toujours tendance à les ramener au plus court. Dans Le dernier voyage de l’Amok, il y a beaucoup de place donnée à la préparation de l’expédition et à l’expédition en elle-même. Mais l’affrontement sur l’île est réglée très rapidement. Il y a une accélération sur la fin où je tue tout le monde. C’est voulu, la mort de Novembre par exemple n’est pas traitée avec emphase, il n’a même pas le droit à une scène à lui tout seul.

© Dupuis / Le Gall

C’est injuste…

Frank Le Gall. Non ce n’est pas injuste, c’est un signe. Un indice. Parlons franchement, si Novembre devait mourir, je lui donnerais plus de place bien évidemment. La fin est très abrupte mais c’est voulu. je ne reviens pas après 13 ans pour faire une fin paisible, je voulais que la cassure soit abrupte et qu’on se demande : « Et maintenant qu’est ce qui se passe? »

C’est comme un puzzle, j’ai tous les éléments, il me faut maintenant les assembler pour faire une seule image

Justement, tu travailles actuellement sur le 14e album. Peut-on espérer le lire avant dix ans ?

Frank Le Gall. Non, je ne mettrai pas 10 ans cette fois, je vous le promets… je vais le faire assez rapidement. Pour l’instant, j’en suis au stade où j’amasse certaines scènes dialoguées avant de m’attaquer à un découpage dessiné. Je travaille encore sur des parties de l’histoire que je n’arrive pas encore à raccorder, il me manque une cohérence pour le moment… C’est comme un puzzle, j’ai tous les éléments, il me faut maintenant les assembler pour faire une seule image.

Merci Frank. Propos recueillis par Eric Guillaud le 16 avril 2018

Le dernier voyage de l’Amok. Dupuis. 14,50€

© Dupuis / Le Gall

05 Avr

Trois questions à… Véro Cazot autour de son album Les Petites distances réalisé avec Camille Benyamina

Il y a à peine six mois, la scénariste Véro Cazot se faisait remarquée avec Betty Boob ou le parcours de reconstruction d’une jeune femme ayant perdu son sein gauche, son job et son mec, album mis en images par Julie Rocheleau. Elle revient avec Les Petites distances en compagnie cette fois de la dessinatrice Camille Benyamina, un récit un peu plus léger en apparence qui tient autant de la comédie sentimentale que du récit fantastique. Son titre : Les Petites distances. Interview…

Véro Clazot

Quel a été le déclic de cette histoire ?

Véro Cazot. Je voulais raconter une histoire d’homme invisible plus intime et plus psychologique que celles que j’ai pu lire ou voir jusqu’ici. J’avais envie d’écrire une histoire fantastique très ancrée dans le réel, le quotidien et sous forme de comédie sentimentale. Mon homme invisible n’est pas victime d’une expérience scientifique ou d’un phénomène spectaculaire. C’est juste quelqu’un qui n’arrive pas à s’affirmer, à trouver sa place dans le monde et qui sombre peu à peu dans l’oubli jusqu’à disparaître totalement de la vue et de la mémoire des gens. Il ne peut rien faire de magique et n’a pas de pouvoir sur les choses matérielles. (Par exemple, s’il prend un chapeau, on ne voit pas le chapeau se déplacer dans le vide : le chapeau ne fait que se dédoubler pour devenir une image immatérielle). Le seul pouvoir de Max est de toucher nos sens, notre inconscient, de provoquer par des actions subliminales des douleurs, des émotions, de la joie ou du désir, tout ce qu’on ne peut pas toujours expliquer.

© Casterman / Cazot & Benyamina

J’avais envie d’explorer les avantages et les limites d’être invisible d’un point de vue purement humain. Découvrir une personne dans toute sa vérité, débarrassée de tout masque social parce qu’elle ne nous voit pas est une expérience aussi merveilleuse qu’ambigüe. Tomber amoureux d’une personne qui ignore tout de notre existence est une limite. Éveiller en elle un désir que seul un corps matériel peut combler en est une autre.

C’est comme ça qu’est née l’idée de départ : Comment un homme effacé va apprendre à s’affirmer et se connaître en devenant invisible. Et comment une femme qui a peur de tout et de tout le monde va prendre confiance en elle et en l’Autre au contact de cet homme invisible. Et enfin comment cette relation ne peut être que bancale et incomplète quand le désir entre en scène et que Léonie commence à être attirée par d’autres hommes, physiques et palpables.

© Casterman / Cazot & Benyamina

Qu’est-ce qui a été le plus difficile dans l’écriture et peut-être dans la réalisation graphique de l’album ?

Véro Cazot. Être compréhensible dans mon concept de vie à deux à sens unique. Il fallait absolument que cette intrusion de Max dans l’intimité de Léo ne soit pas perçue comme (trop) malsaine. Il fallait qu’on aime ce personnage et qu’on le comprenne. Qu’il y ait un maximum d’humour et de bienveillance dans leur “relation“.

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retrouvez la chronique de l’album ici

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Mais le vrai casse-tête a été de rendre compréhensible ce principe de monde dédoublé dans lequel notre homme invisible évolue. Il a fallu établir des règles strictes sur ce qu’il peut faire ou ne pas faire pour que tout tienne et reste crédible. Je pars du principe que Max a basculé dans un monde superposé au monde réel. Qu’il est comme un écho du monde matériel et qu’il ne peut donc toucher que l’écho de tout ce qui l’entoure. Il fallait donc décider par exemple que tous les objets que Max utilise, n’ont qu’un seul écho et ne peuvent se dédoubler qu’une fois. Par exemple, la tasse de thé que Max prend à Léonie n’a qu’un seul écho, la chaise qu’il dédouble pour s’y asseoir aussi. Sinon, les objets se seraient entassés à l’infini dans l’appartement de Léo, il y aurait eu des centaines de tasses et de chaises accumulées dans la dimension de Max et la dessinatrice de l’album, Camille Benyamina, se serait arraché les cheveux.

© Casterman / Cazot & Benyamina

Quel fantasme réaliseriez-vous si vous deveniez subitement, comme votre personnage, invisible ?

Véro Cazot. J’ai déjà réalisé tous mes fantasmes dans cet album ! Cette histoire est la moins réaliste et pourtant la plus personnelle que j’ai écrite jusqu’ici. Comme Léo, je n’ai pas vraiment de barrière entre le réel et l’imaginaire. Et comme Max, il m’arrive fréquemment de manquer de matière et de douter de mon existence.

Propos recueillis par Eric Guillaud le 4 avril 2018

© Casterman / Cazot & Benyamina

18 Déc

INTERVIEW. Ramona, histoire d’une rencontre amoureuse intense mais éphémère signée Naïs Quin chez Vraoum

C’est un lieu improbable, niché au bout du bout du monde. Un enchevêtrement de collines pour horizon, une terre aride et une caravane, enfin ce qu’il en reste, celle de Paul, celle de son père surtout qui a dû s’absenter quelques mois pour le travail. Paul est resté seul, vraiment seul, jusqu’au moment où surgit Ramona…

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Quelques boîtes de conserves pour repas, des avions de papier et un Rubik’s Cube pour distraction, un père parti faire la saison ailleurs…. On ne peut pas dire que les vacances de Paul prennent une orientation très folichonne. Mais soudain débarque Ramona, une brune de caractère sortie de nulle part. Ramona et Paul vont partager quelques instants, quelques jours, découvrir l’amour, combattre ensemble la solitude et tenter de soigner leurs blessures respectives…

Ramona est le premier roman graphique d’une jeune auteure nantaise qui a toujours voulu faire de la BD. Elle sort de l’école Pivaut à Nantes et nous raconte comment ce qui n’était à l’origine qu’un projet de diplôme est devenu un album publié aux éditions Vraoum…

Quel a été le déclic pour l’écriture de ce premier roman graphique?

Naïs. Ça date de quand j’étais étudiante, plus précisément d’un exercice où j’ai commencé à dessiner un garçon roux maigrichon et tout ramassé dans des décors de campagne un peu désolée, avec une fille brune un peu étrange sur certains plans. Ensuite ça s’est déroulé assez naturellement jusqu’à devenir l’histoire de Ramona.

© Vraoum / Quin

© Vraoum / Quin

Peux tu nous expliquer en deux trois mots l’histoire ?

NaÏs. On suit Paul, un garçon timide et solitaire, qui passe l’été au beau milieu d’une campagne désertique. Un beau jour débarque Ramona, une fille exubérante et charmante mais qui reste très énigmatique. Sans trop que Paul en apprenne plus sur elle, les deux adolescents tombent amoureux, alors qu’en parallèle Ramona commence à se conduire de façon de plus en plus étrange et malsaine.

D’où vient Ramona ? Où va Romona ? On aimerait bien en savoir un peu plus sur cette gamine. Tout est un peu trouble. Qu’est-ce que tu peux en dire de plus ?

Naïs. Rien ! Plus sérieusement, je préfère laisser les lecteurs sur les éléments que j’ai disséminés dans la BD. Que ça soit en tant que public ou auteure, j’aime qu’une histoire laisse de la place au lecteur pour y apporter ses interprétations, et plus largement qu’il puisse remplir les zones de flou avec un peu de lui-même, et qu’ainsi chacun s’approprie l’histoire de façon personnelle. On est forcément plus touché par quelque chose quand on y a apporté du sien, à mon avis.

Je pense que ça serait un peu casser l’expérience de lecteur que d’invalider par la suite ce qu’il aurait naturellement compris (ou non) par lui-même.

D’ailleurs je n’ai pas forcément moi-même de réponses, j’ai mis dans la BD ce que je voulais raconter, et comme ce que je voulais raconter restait par essence évasif ça ne m’a pas semblé très intéressant à creuser.

© Vraoum / Quin

© Vraoum / Quin

Après ce premier album, tu te sens plutôt dessinatrice, plutôt scénariste ou plutôt les deux ?

Naïs. Disons auteure, puisque j’ai géré tous les éléments de la BD. Je trouve que tout ça fonctionne de façon très imbriquée quand on est à la fois scénariste et dessinateur sur une histoire.

Personnellement, c’est vraiment l’histoire et la narration qui m’intéressent et me préoccupent en priorité, et je mets le dessin au service de ça. En général, je peux avancer assez loin dans ma tête sur une histoire sans avoir encore fait le moindre dessin.

© Vraoum / Quin

© Vraoum / Quin

Quelles sont tes influences en général et peut-être plus précisément tes références pour cet album ?

Naïs. En ce qui concerne la bande dessinée, même si je ne cherche pas à m’inspirer volontairement d’autres oeuvres, j’ai été particulièrement marquée par Inio Asano (Bonne nuit Punpun étant sans conteste ma bande dessinée préferée, qui m’a beaucoup touchée en terme de ressenti et de narration), et Cyril Pedrosa (Pour Portugal et Trois Ombres, c’est ici en particulier son dessin que j’admire beaucoup).

Cela étant dit, je pense être beaucoup plus influencée par le cinéma que par la bande dessinée pour ce qui est de la narration et des influences en général. Pour Ramona, je pense pouvoir citer Morse, Submarine ou encore Restless. Quant aux décors, certains passages de Kill Bill 2 ont dû pas mal m’influencer.

Est-ce que tu as une idée de bande son pour ton album ?

Naïs. J’avais utilisé Hood de Perfume Genius pour un sorte de mini trailer en BD que j’avais réalisé à l’école, qui est un morceau que j’adore et qui colle pas mal à l’esprit de l’histoire.

Je m’étais aussi amusée à trouver des thèmes musicaux spécifiques aux personnages, et je m’étais arrêtée sur Youth knows no pain de Lykke Li pour Ramona et Awake my soul de Mumford and Sons pour Paul. D’ailleurs je pense que ce dernier groupe pourrait globalement être une bonne bande son pour la BD.

Comment te situes-tu dans le milieu de la BD nantaise ?

Naïs. Je ne pense pas en être à un stade où j’ai réellement une place quelconque dans le milieu.

En tout cas, entre les anciens camarades d’école et les rencontres ultérieures que ça implique, l’immense majorité de mes amis se compose d’autres jeunes auteurs/dessinateurs nantais, qui sont très talentueux en plus d’être des personnes merveilleuses !

Ça va ressembler à quoi le proche avenir de Naïs ? Quels sont tes projets ?

Naïs. J’ai été contactée par un scénariste il y a quelques mois, et nous essayons de proposer un projet BD, dont je ne peux pas encore trop parler.

Si cela se concrétise, comme je serai cette fois uniquement dessinatrice, je commencerai sans doute à réfléchir à un prochain projet personnel.

Merci Naïs

Propos recueillis par Eric Guillaud le 15 décembre 2017

Ramona, de Naïs Quin. Éditions Vraoum. 20€

© Vraoum / Quin

© Vraoum / Quin

07 Nov

Utopiales 2017 : rencontre avec Éric Henninot, auteur de l’adaptation en BD du roman culte d’Alain Damasio, La Horde du Contrevent

Un homme tranquille, tranquille et heureux. C’est l’impression que m’a tout de suite donné Éric Henninot lors de notre rencontre au festival international de science fiction de Nantes. Un homme tranquille et heureux d’avoir enfin réalisé après deux ans et demi d’un travail parfois difficile le premier volet d’une adaptation qui lui tient particulièrement à cœur, celle de La Horde du Contrevent, un roman d’Alain Damasio…

 © Eric Guillaud - Eric henninot aux Utopiales 2017

© Eric Guillaud – Eric Henninot aux Utopiales 2017

Tranquille et heureux de découvrir également l’exposition consacrée à son travail et présentée dans le grand hall impersonnel de la cité des congrès à Nantes. Des reproductions de planches à la fois en noir et blanc et en couleurs, un écran vidéo, le tout dans un décor sobre mais efficace pour qui veut s’immerger dans l’univers de cette aventure profondément venteuse parue aux éditions Delcourt il y a quelques jours.

Né à Rouen d’une famille originaire du Nord, Éric Henninot vit aujourd’hui à Marseille où souffle le mistral, ce qui n’a rien d’anecdotique comme nous le comprendrons dans cette interview. Il nous a parlé du vent mais aussi et bien sûr du roman, de son travail d’adaptation, de la science fiction, des Utopiales et de plein d’autres petites choses…

 © Delcourt / Henninot

© Delcourt / Henninot

Éric, peux-tu nous présenter l’histoire en quelques mots ?

Éric Henninot. C’est l’histoire de personnes parties à la recherche de l’origine du vent. Ces personnes vivent dans un monde où le vent souffle en permanence, il ne s’arrête jamais, il peut être calme parfois, il peut être surtout violent, voire très violent. Ces gens vivent dans ce monde sans savoir d’où le vent vient même s’il souffle toujours d’est en ouest. Alors, régulièrement, ils forment une espèce de troupe d’élite pour aller en quête de l’Extrême-Amont à la recherche de la source du vent et trouver une solution aux problèmes qui lui sont liés. En effet, les récoltes s’ensablent sans arrêt, les maisons sont sans cesse à reconstruire…

Oui, la vie dans ce monde est semble-t-il insupportable…

E.H. Insupportable, je ne sais pas, elle est difficile en tout cas. Ça fait huit siècles que ces gens cherchent la source du vent, on suit ici la 34e horde qui atteindra peut-être l’Extrême-Amont.

Au delà ce cette simple lutte contre les éléments, peut-on y voir, peut-on y lire autre chose ?

E.H. Oui, ça me semble assez évident, c’est pour moi une métaphore. Ce qu’il y a d’intéressant dans l’histoire, c’est que sous cet aspect assez simple d’une quête, et d’un trajet assez linéaire finalement puisque la Harode se dirige toujours contre le vent, il se trouve que pour chaque personnage, l’Extrême-Amont est une quête intime. C’est ce qui m’a plu dans le roman d’Alain Damasio, avec aussi la cohérence de l’univers et son extrême richesse où tout est bâti autour du mouvement, de la turbulence, du vortex.

 © Delcourt / Henninot

© Delcourt / Henninot – recherches graphiques

Comment as-tu découvert le roman ?

E.H. C’est un ami qui me l’a fait lire en me disant que c’était extraordinaire. Et de fait…

As-tu tout de suite imaginé l’adapter en BD ?

E.H. Non non, ça a pris du temps. Déjà, il a fallu que je digère le bouquin parce qu’il m’a accompagné un bon moment, et puis, petit à petit, je me suis dit que je pourrai en faire une BD. j’ai des amis qui connaissent Alain Damasio, il est marseillais comme moi, il n’est donc pas inaccessible, il gravite dans mon entourage, alors peu à peu l’idée a germé. Et puis, je me voyais bien passer du temps avec cette horde.

Et en l’occurrence, tu vas passer beaucoup de temps en compagnie de cette horde…

E.H. Oui, j’ai déjà passé un bon moment avec elle et je vais en passer encore pas mal, 5 ou 6 albums, à raison d’un an, d’un an et demi par album…

Oui, le calcul est vite fait. Combien de temps a été nécessaire pour la réalisation de ce premier volet ?

E.H. C’est difficile à quantifier parce que j’ai commencé le projet en étant sur autre chose. Il faut dire aussi que c’est la première fois que j’écris le scénario, il a donc fallu apprendre les mécanismes de l’écriture, écrire un premier scripte, le réécrire, travailler, retravailler, pendant 2 ans, 2 ans et demi. L’album fait 74 pages, presque un album et demi. il fallait mettre en place l’univers et entamer l’histoire, créer le design, les univers graphiques, ça prend beaucoup de temps. Mais tout ça, je n’aurai plus à la faire pour les prochains tomes.

 © Delcourt / Henninot

© Delcourt / Henninot – recherches graphiques

Est ce que le résultat aujourd’hui correspond à ce que tu avais en tête au moment de ta première lecture du roman ?

E.H. Non pas du tout. Dans la préface, Alain Damasio écrit que si on lui avait posé la question de savoir à quoi ressemble Golgoth, à quoi ressemble Caracole, il aurait répondu que non. Et moi c’est pareil, j’ai des idées, des sensations, j’ai eu des impressions diffuses en lisant le roman, mais les images apparaissent vraiment en dessinant. Ça se modèle comme une pâte. C’est pour ça qu’il faut faire et refaire des croquis, parfois aller dans de mauvaises directions, se tromper, revenir en arrière, essayer d’autres choses, avant de se dire, oui là c’est bon c’est Golgoth. Il n’y a pas cette forme d’évidence même si je travaille dans l’image. Quand je lis des romans, je n’ai jamais en tête une image du personnage principal, je me fais une idée mais c’est très vague, juste une impression.

Adapter, c’est forcément trahir, suggère Alain Damasio dans la préface de l’album. As-tu le sentiment d’avoir suffisamment trahi le roman ?

E.H. C’est vraiment difficile à dire. Au départ, quand j’ai voulu adapter le roman, je me suis vraiment posé la question de savoir si il y avait un intérêt à faire l’adaptation d’un bouquin que je trouve formidable. Que pouvais-je y apporter de plus ? Et puis, est-ce que faire une adaptation, c’est ajouter quelque chose. Finalement, c’est en la réalisant que je me suis rendu compte de ce qu’était une adaptation. Il se trouve que  le roman  d’Alain est une polyphonie, chaque personnage de la horde parle et le lecteur recompose l’histoire comme un kaléidoscope. Dans la bande dessinée, j’ai fait un choix différent qui s’est fait assez spontanément, i’ai choisi Sov (le scribe, ndlr) comme personnage principal. J’ai dû redramatiser toute l’histoire autour de lui, c’est un personnage qui me touche à titre personnel. Bien sûr, j’ai continué de raconter l’histoire de la horde mais avec Sov en fil rouge.

Le fait de passer d’une polyphonie à un récit plus classique avec un personnage principal, un héros, change déjà considérablement les choses. Alain Damasio dit que je suis trop fidèle au roman mais bon, moi j’ai l’impression d’avoir modifié pas mal de choses déjà. J’essaie de créer une oeuvre en tant que telle même si  je pars d’un roman. La Horde du Contrevent est mon premier scénario. C’est la première fois que j’ai l’impression de signer une oeuvre personnelle. Ça peut paraître paradoxal mais à force de travailler sur l’adaptation, je me suis en quelques sortes approprié l’histoire.

Justement, à qui pensais-tu t’adresser en adaptant ce livre : aux fans d’Alain Damasio, aux fans de SF, aux fans de BD ? As-tu l’impression d’avoir rendu l’oeuvre plus accessible ?

E.H. C’était une volonté, J’avais fait une première version qui était un peu abrupte comme le roman. Dans les premiers retours, tous les gens qui ne connaissaient pas le roman m’ont dit qu’ils ne comprenaient rien. Moi, je voulais que ce soit comme dans le roman, qu’on soit aveuglé, qu’on se prenne du vent dans la figure, du sable, qu’on ne comprenne rien. Mais ce qui fonctionne en roman ne fonctionne pas toujours en BD où on est plus proche du théâtre et du cinéma. La dramaturgie y est extrêmement importante. De fait, cette simplification est simplement dû à un changement de média, non à l’éventuelle complexité du roman.

 © Delcourt / Henninot

© Delcourt / Henninot – recherches graphiques

J’imagine que le travail fut énorme (univers complexe, écriture particulière, personnages).  Qu’est-ce qui a été le plus compliqué pour toi ?

E.H. Deux choses, d’abord ce moment des premiers retours. Ça faisait plus d’un an que je bossais, 30 pages étaient encrées, et tout d’un coup on me dit que c’est trop compliqué. Là je me suis effondré, j’ai pense arrêté. Un vrai moment d’abattement. C’est dur de se dire qu’il faut recommencer. Mais je l’ai fait… et je suis content de l’avoir fait. L’adaptation doit finalement beaucoup à ces retours. La deuxième chose très difficile, c’est la création des design, une longue recherche. Je ne devais pas me planter parce que j’allais dessiner les personnages pendant quelques années.

Et le vent ? Traiter le vent en BD n’est pas vraiment simple. Comment t-y es-tu pris ?

E.H. C’est venu assez facilement, peut-être par le fait d’habiter à Marseille, d’être régulièrement confronté à cette présence du vent, du mistral. Et puis, il y a eu un déclic assez important un jour de grand vent , je me suis aperçu que non seulement le vent nous obligeait à nous incliner, qu’il tirait un peu sur les vêtements, mais qu’en plus il avait une présence sonore incroyable. Je me suis dit que le son était fondamental et qu’il fallait le rendre. Je n’avais pas le son mais j’avais les onomatopées, elles sont très présentes dans l’album.

 © Delcourt / Henninot

© Delcourt / Henninot

Que représente les Utopiales pour toi ? Et la SF d’une façon générale ?

E.H. C’est la première fois que je viens aux Utopiales, je découvre, je trouve ça passionnant. Ensuite, la SF, est un univers dans lequel j’ai toujours navigué, même si je ne suis pas un grand spécialiste. Il y a plein de livres, plein d’auteurs que je n’ai pas lus mais c’est une littérature qui me fascine et me passionne.

Quel livre, quel auteur, a pu te décider à faire ce métier ?

E.H. Bonne question mais il m’est impossible de donner un nom précis, la BD a toujours été très présente dans mon enfance, mon adolescence. J’ai toujours voulu dessiner.

À quoi va ressembler l’avenir proche d’Éric Henninot ?

E.H. Je vais replonger dans l’écriture, le deuxième volet est en cours…

Propos recueillis par Eric Guillaud le 4 novembre 2017 aux Utopiales.

La horde du Contrevent (tome 1), Éditions Delcourt. 16,95€

Retrouvez la chronique de l’album ici

 © Delcourt / Henninot

© Delcourt / Henninot

02 Oct

« Il y a chez moi depuis toujours une double injonction : cacher et révéler » : rencontre avec Ludovic Debeurme à l’occasion de la sortie d’Epiphania

Ludovic Debeurme appartient à cette catégorie d’auteurs qui explorent les voies parfois inconnues ou peu empruntées du médium bande dessinée, quelque part entre autobiographie et onirisme, réalisme et fantastique. Mes Ailes d’homme, Lucille, Le grand autre, Renée, Un Père vertueux et aujourd’hui Epiphania, son oeuvre est complexe, ambitieuse, exigeante, à la fois intimiste et universelle, en tout cas reconnaissable entre mille. La marque d’un grand du neuvième art !

Et comme pour tous les grands, il s’avère aventureux de proposer à Ludovic Debeurme une interview pile au moment de la sortie d’un de ses albums. Sans cesse en déplacement pour des séances de dédicaces ou des vernissages, L’auteur a tout de même pris le temps nécessaire pour répondre à cette interview. Prenez à votre tour le temps de la lire et de trouver les clefs pour comprendre son univers, découvrir sa vision de la BD, de la musique, de l’art en général, des hommes, de la vie plus largement. C’est passionnant…

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Un journaliste du Monde disait de ton album Le Grand autre qu’il intimidait « par son épaisseur, plus de 300 pages, son titre, qui reprend un concept lacanien, mais surtout par son univers dérangeant… ». Tu as conscience de faire une bande dessinée pas forcément très accessible ?

Ludovic Debeurme. Il y a chez moi depuis toujours une double injonction : cacher et révéler.

Quelque chose de mon passé, de mon enfance, de mon histoire personnelle a dû être si puissamment problématique et envahissante que je passe beaucoup d’énergie à la cacher à mes propres yeux en l’habillant de manteaux aux allures plus respectables.

L’art est un habillage qui n’est pas toujours là pour rendre plus beau, mais avant tout rendre visible ce qui – contrairement aux idées reçues – n’est pas invisible, mais si visible qu’il nous brûlerait les yeux.

Alors j’en fais une histoire cryptée. Un code avec le lecteur. Il n y a pas de clefs miracles pour ouvrir les portes de mes histoires. J’ai essayé de construire pour chacun de mes livres, une serrure aux formes multiples et mouvantes, afin que chaque lecteur puisse y trouver ce qu’il vient chercher, tant qu’il se laisse un peu prendre – volontairement – à mon piège. Si tout se passe bien, possible que le voyage déplace légèrement la conscience de celui qui en a pris le train. Je n’ai pas d’autres ambitions que ce déplacement.

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La chronique de l’album ici

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Ton nouvel album, Epiphania, met en scène des millions de fœtus qui impactent notre planète, un peu comme une pluie de météorites, s’enfoncent dans la terre où ils vont poursuivre leur gestation. Comment peut-on avoir une idée aussi surprenante ? Faut-il prendre beaucoup de psychotropes ou juste avoir un imaginaire hyperactif ?

Ludovic Debeurme. C’est souvent une telle idée, très graphique qui me vient à l’esprit et qui guide le reste. Je crois bien que ce qui est venu en premier lieu c’est l’image de ces têtes à moitié ensevelies, dont seul les yeux et le haut de la tête sortaient de terre. Un mouvement vers le haut, le monde, prêtes à l’habiter, peut-être le coloniser. À partir de cette image initiale, je cherche l’histoire qui pourrait l’entourer. Celle qui amène à cette image flash, et celle qui continue et propose le devenir de cette vision initiale.

Il faut, pour que je retienne une telle image qu’elle s’inscrive profondément en moi. Qu’elle se loge dans tous les interstices. Qu’elle épouse tout à fait ma psyché. En somme que je la reconnaisse comme étant la parfaite illustration de qui je suis à cet instant. Un être entre terre et ciel, à moitié plongé dans l’inconscient, la matrice, et l’autre moitié le regard en observation du monde.

Comment l’image arrive ? Je n’en sais rien. Souvent le matin alors que je me réveille !

© Casterman / Debeurme

© Casterman / Debeurme

La part autobiographique n’est pas négligeable dans ton œuvre, on le sait. Est-ce toujours le cas ici ?

Ludovic Debeurme. Oui et non, je n’ai pas eu, par exemple, des doutes aussi forts avant la naissance de mon enfant, contrairement à David. Je l’aimais avant qu’il apparaisse au monde ! Mais la façon dont la précarité, la fragilité de l’être qui vient de naître bouleverse David et balaie d’un coup ses moindres doutes, comme une injonction extrêmement puissante à s’occuper du nouveau-né si fragile et dépendant de son parent, c’est quelque chose que l’on vit tous à la naissance d’un enfant. Parfois l’amour est déjà là, parfois il vient avec le temps. Parfois il nous foudroie.

Je voulais par exemple rendre compte de ce sentiment qui est plus fort que toutes les lois, tous les doutes. Je sais que certains ne ressentent pas cela. Donc oui, je fais part de quelque chose de personnel mais qui a tout de même une part très universelle. Ce qui compte ici, c’est que l’enfant soit un monstre. Un hybride. Mi-homme mi-animal. L’enfant qui arrive est toujours à la fois un autre que nous, un étranger mais aussi notre semblable, notre chair.

J’ai pris cette exemple pour illustrer une part autobiographique dans le récit, mais il y en a d’autres. Je m’autorise dans les récits à me nourrir de tout ce qui rendra le récit plus juste et plus percutant. Mon histoire. Celle de mes proches. Les drames qui me hantent, les miens comme ceux du monde. Mais autour de tout cela, le ciment c’est l’imaginaire. C’est toujours lui qui a le dernier mot pour façonner dans un sens ou l’autre l’histoire.

La question de la colonisation de notre imaginaire par notre système ultra-libéral est une question centrale du livre

On dit souvent que tes livres sont marqués par la psychanalyse, les mondes oniriques, les fantasmes. Il y aussi un regard aigu sur la vie me semble-t-il.

Ludovic Debeurme. Je suis fasciné par le monde qui m’entoure, les gens en premier lieu. Leurs manières, leurs voix, leurs paroles. La façon dont ils interagissent. Leur laideur comme leur beauté. Et clairement je ne mets pas derrière les mots beau et laid, les critères habituels de notre société.

Ce qui rend beau c’est toujours l’humanité qui transparaît à travers la peau, les gestes. Il y a dans la singularité des corps, ce qu’on appelle souvent la laideur ou la disgrâce, la vraie marque de l’originalité. Qu’est-ce que ces corps en mouvement racontent sur leur intériorité, c’est cela qui me fascine. La quasi impossibilité que le corps a de mentir sur ce qu’il est en profondeur ; ça, c’est la marque d’une vraie créativité.

La norme me rend toujours extrêmement triste ; comme s’il manquait là l’humain et son désir propre, aspiré par ce que la société de consommation induit fortement de négation de l’être. On ne peut pas imaginer un être qui désirerait autre chose que ce qui lui est proposé de préfabriqué, pré-imaginé pour combler en apparence ses désirs et qui serait un bon consommateur.

La question de la colonisation de notre imaginaire par notre système ultra-libéral est une question centrale du livre. C’est l’axe qui sous-tend les trois tomes. Ces hybrides sont une proposition de revoir le corps, re-imaginer notre rapport au monde. Ils sont une apparition, une Epiphanie de ce terrain caché, notre imaginaire repoussé au loin dans notre inconscient noué, afin de laisser tant de place aux images formatées qui obscurcissent le monde. Des images qui ont toute l’apparence du libre et du beau, c’est cela qui est pervers. La publicité – nourrie des théories originelles d’un Edward Bernays – vend de ce rêve impossible, base de toutes les frustrations et du malaise contemporain. Mais en réalité, la publicité n’est plus le seul endroit contaminé par le système ultra libéral de notre bon capitalisme hégémonique, l’art lui-même souffre de ce conformisme. Toutes ces images nous hantent, prennent la place de nos désirs comme un écran enivrant. Jamais l’image ( et je mets derrière le terme image, bien d’autres choses que ce seul média ) n’a été autant protéiforme et libéré en apparence.

Mais nous, où sommes-nous derrière elle ? C’est ce « nous » que je scrute et cherche en regardant le monde, mes compatriotes humains. Car quand je le trouve, il me rassure et me redonne confiance. La folie des uns et des autres me nourrit. Car une forme de folie est une vraie preuve tangible de la créativité des hommes envers l’implacable rouleau-compresseur qui les normalise à son profit. Être un peu fou, c’est résister. Et je ne parle pas de la folie dépressive qui hante nos populations devant la précarité grandissante de notre planète. Je parle de la folie qui nous rend unique les uns aux regards des autres.

© Casterman / Debeurme

© Casterman / Debeurme

Moi je n’invente rien, je regarde les gens, je regarde les fleuves et les forêts, les océans, je ne fais rien d’autre que ce qu’ont fait tous les peintres de tous temps.

J’ai écrit dans ma chronique que l’album parle d’écologie, de paternité, de tolérance et d’amour. J’aurai dû ajouter « dans un monde de brutes » parce que l’univers que tu dépeins fait assez peur tout de même.

Ludovic Debeurme. Mais notre monde tel que nous le fabriquons, ou plutôt tel que nous le démembrons aujourd’hui fait peur ! Il ressemble de plus en plus à un moribond aveugle qui ne verrait pas ses propres blessures. Demandez à des adolescents ce qu’ils pensent de leur avenir. Si certains sont encore protégés en apparence par un puissant dénis, la plupart portent des mots très clairs et directs sur l’inquiétude lié au futur, même immédiat. Pour qui sait entendre, les mots sont là. Et ils dépassent largement l’inquiétude liée au monde du travail. L’inquiétude est globale. Il souffle un vent d’apocalypse. Seuls quelques fous pensent qu’ils vont s’en tirer à coup de solutions court-termistes.

Moi je n’invente rien, je regarde les gens, je regarde les fleuves et les forêts, les océans, je ne fais rien d’autre que ce qu’ont fait tous les peintres de tous temps.

Et je vois qu’il est grand temps d’imaginer autre chose. Plein de gens proposent depuis un bon moment déjà des solutions très concrètes et sensées pour tenter d’inverser le cours des choses sur le long terme. Moi, en tant qu’artiste je peux montrer ce que je vois, mais aussi et surtout tenter de remettre du singulier et de l’imaginaire dans le social. Car nous avons besoin de cette créativité pour nous réinventer et sortir du carcan soyeux dans lequel on nous a bercé jusqu’ici.

On évoque souvent  Burns ou Clowes parmi tes influences. Moi je voudrais savoir quelle a été ta première lecture marquante, celle qui a peut-être changé le cours de ta vie ?

Ludovic Debeurme. Mes premières lectures d’enfant, c’est à la fois Spirou, Tintin, Pif, Astérix et Obélix, mais aussi les pieds Nickelés, Reiser, Gébé et son surréalisme engagé qui me fascinait tant. À l’adolescence, vers 15 ans, je découvre Will Eisner qui joue avec les genres BD, illustration, roman, documentaire. Jean-Claude Forest, qui me dit à travers ses livres que l’improvisation à sa place dans la BD.  Moebius et son major Fatal qui vont aussi dans ce sens. Je me mets à faire alors des pages sans bords de cases, improvisées. Pas si loin finalement de choses que j’ai publiées 15 ans plus tard.

Et puis je découvre Crumb, c’est mon dieu alors. Un ami avec qui je dessine passe des vacances tous les étés chez lui. Il nous rapporte des dessins de Crumb, ça nous rend dingue. Et puis à la même époque je découvre aussi le trait épais et à la fois rigide et souple de Burns. Cette façon de jouer avec les canons publicitaires américains pour les pervertir me fascine. Cette ligne épaisse qu’on retrouve dans certains Comics, ou bien chez Chris Ware, ce monolithisme pose un monde dans le marbre.

Mais je me sens pour tout dire bien plus influencé par des artistes comme Otto Dix, les frères Chapman, la peinture flamande et son rapport si libre au corps. Ce sens du grotesque, du trivial. Que l’on retrouve chez Crumb d’ailleurs, parle à mes origines belges peut-être ! Voilà pour citer quelques noms dans le domaine de l’image dessinée et peinte. Mais il faudrait parler de littérature, de cinéma, de philosophie, d’économie, de psychanalyse. Et bien-sûr de musique. Je ne me sens pas plus influencé que ça par les arts graphiques. C’est une partie d’un tout.

© Casterman / Debeurme

© Casterman / Debeurme

Illustration de presse, vidéo, peinture… Tu as toujours baigné dans l’art d’une manière générale. Qu’est-ce qui t’a finalement amené à la bande dessinée ? Pourquoi ce médium plutôt qu’un autre ?

Ludovic Debeurme. Et bien en réalité je n’ai jamais réellement choisi là BD plus que le reste. J’ai été longtemps illustrateur et je le suis encore parfois. Je peins. Je crée des installations. Je joue de la musique. J’écris. Je fais tout ça presque en même temps. Mais il se trouve que le temps que nécessite l’élaboration d’un album de BD est considérable. Possible que je passe un peu plus de temps, de fait, à faire de la BD. Mais je n’en suis même pas sûr. J’ai besoin de jouer de la musique tous les jours. Ça prend du temps !

Mais je dois dire tout de même, que la BD réunit deux choses qui m’ont toujours été chères, et ce depuis ma plus lointaine enfance : inventer des histoires et dessiner. J’ai toujours eu besoin de ces deux mondes ; sans eux je ne survivrai pas. Avec la BD je peux les conjuguer dans le même lieu.

Comme tu le soulignes, tu es musicien par ailleurs. En quoi la musique peut-elle influencer ton travail graphique et inversement ?

Ludovic Debeurme. Il y a tellement de porosités. Le rythme par exemple. La BD c’est du rythme.

Mais au-delà des parallèles directs, je pense que c’est l’ouverture d’esprit que demandent l’un et l’autre en permanence ; la nécessité d’être là dans l’instant, intensément, qui est le lien le plus fort. Cette exigence nourrit les deux pratiques en continu. Avancer dans l’une, c’est avancer dans l’autre.

Quels sont en BD et en Musique les albums qui t’ont récemment enthousiasmé ?

Ludovic Debeurme. Ha, c’est dur comme question ! Je vois des choses belles, j’en entends. Mais enthousiasmé … Ça fait un moment que je ne l’ai pas été réellement.

En ce moment ce qui m’enthousiasme ce sont des gens comme Gilles Bœuf. Ils disent notre monde. Il n’est ni catastrophiste ni donneur de leçon, mais il nous donne le pouls de notre planète. Il faut l’écouter. On a besoin d’écouter des gens comme lui. C’est vital.

L’avenir proche de Ludovic Debeurme, c’est quoi ?

Ludovic Debeurme. Le deuxième tome d’Epiphania ! Je fais tout pour qu’il sorte début 2018.

Merci Ludovic. Propos recueillis par Eric Guillaud le 27 septembre 2017. 

La chronique de l’album ici

© Casterman / Debeurme

© Casterman / Debeurme

02 Juin

Hate, chroniques de la haine : rencontre avec l’auteur Adrian Smith à l’occasion de son passage à Paris

© Fef 2017

© Fef 2017

Baroque, épique, homonyme d’un des guitaristes d’iron Maiden (ceci expliquant cela ?) et bien connu des fans de jeux de plateaux, l’un des maîtres de la ‘dark fantasy’ Adrian Smith voit son premier livre intégralement signé de sa main paraître en français, alors qu’une exposition à la galerie Glénat à Paris salue son talent d’illustrateur…

« De toutes façons, je ne me considère pas comme un dessinateur de comics. Cela ne m’intéresse pas plus que ça et je ne crois pas que les fans du genre aiment beaucoup ce que je fais non plus de toute façon… », lâche Adrian Smith avant de se marrer doucement, avec ce mélange de punk sur le retour (t-shirt noir, cheveux longs blancs, regard amusé) et de flegme typiquement britannique. Mais d’une certaine HATE_couverturemanière, il a raison. C’est avant tout comme illustrateur que cet Anglais né en 1969 dans le Sussex est connu, notamment pour son travail pour Games Workshop, célèbre boîte de figurines pour jeux de plateaux dont les stars incontestées restent ‘Warhammer’ et son extension futuriste ‘Warhammer 40,000’. Soit des mondes imaginaires autour desquels des millions de nerds armés tout juste d’un dé et de quelques pots de peinture se retrouvent régulièrement pour écharper du troll à tout-va à coups de sort d’épées à double main ou de sort de boule de feu niveau 14. Des mondes peuplés de créatures hypertrophiées, aux muscles proéminents et armées jusqu’aux dents à faire passer le bestiaire du ‘Seigneur des Anneaux’ pour le village des Bisounours et où Smith à faire voler les têtes, un peu comme un John Frazetta des temps modernes gonflé aux OGM.

 

© Glénat / Adrian Smith

© Glénat / Adrian Smith

‘Les Chroniques de la Haine’ ne sont pas exactement ses premiers pas dans les comics. Avant cela, il avait déjà fait des couvertures pour le magazine anglais ‘Toxic’ avant de signer en 2005 ‘Broz’ (sorti en deux tomes chez éditions Nickel). Sauf que ‘Hate’ se révèle être une œuvre beaucoup plus personnelle dont la réalisation s’est étalée sur près de trois ans. « Tout est parti d’une illustration toute bête de celui qui allait devenir le personnage central de l’histoire. C’était vraiment sous le coup de l’inspiration du moment et je l’ai faîte sans vraiment savoir ce que j’allais en faire, juste pour mon plaisir. Mais je ne sais pas, il y avait quelque chose en elle qui me disait que derrière, il y avait tout une histoire à raconter. J’ai donc commencé à dessiner page par page l’histoire, chacune m’entraînant car je ne suis pas scénariste ! C’était très organique et quelque chose de très égoïste en même temps car je l’ai vraiment faîte avant tout pour moi, souvent entre minuit et cinq heures du matin lorsque j’avais fini mon ‘vrai’ boulot, tu sais, celui qui permet de payer le loyer… » rajoute t’il en souriant. « C’est un peu comme une maîtresse que ma femme m’autorise à avoir, du moins à certaines heures. »

© Glénat / Adrian Smith

© Glénat / Adrian Smith

Smith n’y croit pourtant tellement pas qu’une fois fini, il décide de mettre gratuitement l’intégralité à disposition via les réseaux sociaux, jusqu’à ce qu’un éditeur américain décide d’en faire une première sortie papier sur le continent américain il y a trois ans, avant que Glénat ne s’en empare en 2016 afin d’en publier les deux volumes pour le territoire français. Une transcription rendue encore plus facile grâce par la facilité de la traduction, vu le peu de dialogue. « Et encore, je n’en voulais pas du tout ! C’est un ami qui m’a conseillé d’en mettre un petit peu, histoire de donner quelques repères aux lecteurs. Et puis le héros est muet et en partie sourd donc je voulais que le lecteur ressente et vive l’aventure de la même façon que lui. Et puis le plus important pour moi était l’atmosphère. C’est aussi pour cette raison que j’ai décidé de tout faire en noir et blanc, j’avais peur que la couleur ne devienne une trop grande distraction. Et puis pour être honnête, cela m’a aussi permis de travailler plus vite. »

À l’inverse de ses nombreux confrères américains dont les héros gigotent comme s’ils étaient atteints de la maladie de Parkinson, Smith est très avare en mouvement. Il y en a ici très peu, l’action devenant presque comme les vignettes de pellicule d’un film muet d’heroic fantasy oublié de la grande époque du cinéma expressionniste allemand. « Je n’ai pas besoin de faire quinze planches pour décrire une bataille, je trouve beaucoup plus fort de dessiner l’avant et l’après. On revient toujours à cette notion d’atmosphère, je préfère suggérer plutôt que tout montrer. Et puis je trouve beaucoup plus fort mettons une simple image des piles de corps et des vautours tournant autour une fois que les armes se sont tues. »

© Glénat / Adrian Smith

© Glénat / Adrian Smith

Monochrome et parfois plus proche du concept-art que la BD pure, ‘Hate’ n’est pas fait pour tout le monde. Autant immersif que contemplatif, son monde est aussi ahurissant de beauté que laid car cruel et sans pitié. Pas de grande explication, pas de philosophie cosmique ni d’ode à l’aventure ici mais juste des créatures parfois grotesques et effrayantes qui vit par l’épée et meurt par l’épée. Son trait incroyablement précis est un condensé de l’essence même de la dark fantasy, celle sublimée par les écrivains Robert E. Howard (‘Conan’) ou Karl Edward Wagner (‘Kane’). Bonne nouvelle : il commence tout juste à travailler à la suite, ou plutôt à un préquel dont l’action se situera donc avant celle de ‘Hate’.

Histoire de compléter votre lecture, un petit conseil : passer dans le 3e arrondissement à Paris jeter un œil à l’exposition consacrée à l’auteur jusqu’au 21 Juin. Soit la douzaine de planches originales réalisées entièrement à la main (le reste a été fait à l’aide d’outils numériques) plus que quelques acryliques peintes spécialement pour l’occasion qui permettent de se rendre compte de la masse de travail accomplie.

Olivier Badin

Hate : Chroniques de la Haine d’Adrian Smith, Glénat, 30 euros

Exposition Adrian Smith, jusqu’au 21 Juin, 22 Rue de Picardie, 75003 Paris. Plus d’infos ici

Dans l’atelier d’Olivier Schwartz, auteur avec Yann d’une aventure de Spirou : “La Femme-léopard”

© Eric Guillaud

© Eric Guillaud

En plein marathon de dédicaces, entre deux déplacements et avant une bonne cure de sommeil, Olivier Schwartz a accepté de nous recevoir dans son atelier rezéen pour nous parler de son nouvel album, une aventure de Spirou au Congo…

Spirou au Congo ? Exactement. Plus de 85 ans après Tintin, Spirou prend lui aussi le bateau pour ce qui était autrefois la dixième province de Belgique.

Avec quelques clins d’oeil bien évidemment aux aventures du célèbre reporter à houppette, quelques clins d’oeil et surtout une aventure rocambolesque qui commence à Bruxelles au lendemain de la seconde guerre mondiale avec un Spirou ivre mort, une femme-léopard à la recherche d’un fétiche, un Fantasio complètement zazou qui traîne ses guêtres du côté de Saint-Germain-des-Prés, quelques scientifiques nazis qui tentent de poursuivre leurs sombres desseins sous d’autres horizons, une reporter de Life plutôt sexy, un missionnaire liégeois qui fait le tour de la brousse avec des films burlesques, un mégalomane qui veut atomiser Bruxelles… et un Congo qui crève la page, magnifique, sauvage.

Alors pourquoi ne pas avoir appelé cette aventure africaine « Spirou au Congo », plutôt que  » La Femme Léopard » ou « Le Maître des hosties noires », titre du deuxième volet sorti en ce mois de mars ? Une très bonne question, la première que nous avons posée au dessinateur Olivier Schwartz qui, en guise de réponse, a fièrement extirpé de sa bibliothèque l’édition bruxelloise de l’album (à droite sur la photo). Surprise : la couverture reprend dans les grands traits celle de « Tintin au Congo » et le titre est sans équivoque : « Spirou au Kongo Belche »…

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18 Jan

Rencontre avec Hervé Tanquerelle, auteur de l’album « Groenland Vertigo » paru chez Casterman

Hervé Tanquerelle n’est pas vraiment du genre baroudeur. En 2011, pourtant, l’auteur embarque sur un voilier pour trois semaines d’expédition au Groenland. Il en tire aujourd’hui une bande dessinée, une fiction autobiographique. Nous avons poussé la porte de son atelier pour en savoir un peu plus. Rencontre…

Une vidéo et le reportage complet ici