31 Jan

L’adaptation réussie et tripante de l’un des récits les plus fantasmagoriques de l’immense H.P. Lovecraft

Bizarrement, malgré son énorme influence sur la fantasy au sens large du terme, Howard Philips Lovecraft et la bande dessinée n’ont jamais trop cliqué. Mais la tendance serait-elle en train de changer ? Après le très réussi Le Dernier Jour de Howard Philips Lovecraft, Kadath L’Inconnue réussit à nous emmener dans les contrées des rêves, quitte à nous perdre complètement…

Le pensum de Lovecraft dont l’écriture s’est, en gros, étalée sur vingt ans est, disons, vaste. Mais pourtant, le personnage de Randolph Carter y tient une place à part car il est l’un des seuls personnages récurrents de son œuvre, apparaissant ou cité dans une demi-douzaine de ces écrits. Parmi ces derniers, La Quête Onirique de Kadath L’Inconnue tient une place à part.

Même si publiée à titre posthume en 1943, c’est le joyau de ce qui fut appelé après coup Le Cycle des rêves. Un récit à tiroir en forme de quête où Carter essaye à tout prix dans ses rêves d’une majestueuse cité et résidence des dieux nommée Kadath, entre aperçue lors de songes précédents. Il s’embarque alors dans un voyage fantasmagorique au cours duquel il traverse plusieurs mondes délirants, dont certains rattachés au fameux culte de Cthulhu, cosmologie autour de laquelle la quasi-totalité de l’œuvre du reclus de Providence s’articule.

© Black River / Flórez, Sanna & Salomon

Pas besoin d’être psy pour comprendre très vite : Carter EST Lovecraft. Un écrivain à l’imagination débridée mais pas reconnu par ses semblables, condamné à s’échapper par les rêves où il rencontre toutes sortes de créatures à la fois mystérieuses et terrifiantes. Cette quête est donc un peu la sienne et cette adaptation, réalisée par deux espagnols et un français, est très référencée. Les auteurs connaissent, ou ont très bien potassé, les travaux du maître et cela se sent. Trop peut-être pour les néophytes qui sont tout de suite jetés dans le bain, sans préambule, les bases de ce qui ressemble au final un peu, à l’instar d’un Alice Au Pays Des Merveilles mais avec option cauchemar, à une sorte de trip perpétuel.

© Black River / Flórez, Sanna & Salomon

Carter rêve-t-il ou vit-il vraiment ces aventures ? Est-il vraiment tour-à-tour sauvé par des goules et des chats ? Rencontre-t-il vraiment Nyarlathotep dit  le Chaos Rampant ? Comment passe-t-il ainsi d’un monde à un autre ? Sans une solide connaissance du monde lovecraftien et de son ‘horreur cosmique’, le lecteur est désormais désorienté, voire perdu. Avant de comprendre, s’il s’accroche, que c’est justement le but et tout l’attrait de cette adaptation à la fois fidèle et quasi-psychédélique malgré ses traits au final assez simplistes.

Toute la force de Lovecraft l’écrivain était sa façon de suggérer plus de montrer les choses, un jeu d’ombres chinoises où le lecteur se retrouvait lui-même à combler les trous et ainsi y imprimer ses peurs les plus féroces. Conscients qu’ils ne pouvaient rivaliser, Florentino Flórez, Guillermo Sanna et Jacques Salomon ont donc pris le contrepied en choisissant l’un de ses textes les plus colorés et les plus visuels. Certes, cette adaptation souffre peut-être d’un rythme certes imparfait et d’une conclusion (comme le texte original cela dit) qui n’en est pas vraiment une. Mais son parti pris assez osé et en même temps plein d’admiration pour sa source ainsi que ces quelques clins d’œil à Little Nemo (!) dans des vignettes enfantines perturbantes prouvent, enfin, qu’adapter du Lovecraft est possible.

Olivier Badin

Kadath L’Inconnue, de Florentino Flórez, Guillermo Sanna & Jacques Salomon. Black River. 19,90 €

30 Jan

Des Maux à dire de Bea Lema : retour sur le Fauve d’Angoulême Prix du Public France Télévisions 2024

Sans vouloir dévoiler le secret d’une délibération, le choix du lauréat 2024 par les jurés du Prix du Public France Télévisions n’a pas été une mince affaire. Mais tout le monde a fini par se retrouver autour de l’album Des Maux à dire de l’Espagnole Bea Lema. Un album courageux et bouleversant…

© Katia Martin-Gilis / Bea Lema recevant son Fauve Prix du Public le 27 janvier 2024

« Nous remettons notre prix à une œuvre qui nous a touchés pour son audace et sa poésie graphique, qui met à l’honneur l’amour filial envers et contre tout à travers un traitement sensible de la santé mentale. Le Prix est attribué à… Bea Lema pour Des Maux à dire ». C’est par ces quelques mots sincères que les neuf membres du jury ont annoncé leur lauréat samedi 27 janvier à l’occasion de la cérémonie du 51ᵉ Festival international de la bande dessinée d’Angoulême.

Les discussions avaient commencé quelques heures auparavant autour d’un repas dans l’une des salles de la mairie. Autour de la table, neuf lecteurs de Nouvelle Aquitaine, Isabelle Daniel (Chaniers), Mélanie Gatte (Angoulême), Xavier Harismendy (Brive-la-Gaillarde), Aïcha Mallet (Talence), Marion Montrouge (Villenave-d’Ornon), Clément Picout (Aubusson), Anne-Sophie Pittié (Ascain), Kilian Rigaudeau (Lusignan) et Sylvain Rioland (Neuville-de-Poitou).

Objectif du jour : choisir LE Fauve Prix du public France Télévisions 2024 parmi les huit titres préalablement sélectionnés par un jury professionnel présidé par Augustin Trapenard et composé de journalistes spécialistes de la littérature et de la bande dessinée : Jérôme Debœuf (France 3 Poitou-Charentes), Francis Forget (France Info culture), Anne-Marie Revol (Franceinfo canal 27), Noëmie Roussel (France Télévisions) rejoints cette année par Isabel Hirsch (France 3 Poitou-Charentes) et Raphäl Yem (Culturebox l’émission, Culturebox) et votre serviteur, Éric Guillaud (France 3 Pays de la Loire).

Si les huit albums de cette sélection méritaient objectivement le prix, il fallait en garder un et un seul. Arguments contre arguments, les échanges ont été riches et intenses jusqu’à la décision finale qui a mis tout le monde d’accord.

Avec une belle et large palette de styles graphiques, il y a même de la broderie, l’Espagnole Beatriz Lema raconte ici la maladie mentale d’une femme en se mettant dans la peau de Vera, sa fille. Si l’histoire est autobiographique, ce changement de prénom lui permet certainement de garder une certaine distance. Quoi qu’il en soit, Des Maux à dire est un récit bouleversant de vérité dans lequel nous assistons aussi impuissants que Vera à la lente détérioration de la santé mentale d’une femme.

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L’interview de Bea Lema ici

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Exorcistes, psychiatres, médicaments… rien n’y fait, Adela, c’est son prénom, devient de plus en plus paranoïaque, méfiante, persuadée d’être habitée par le démon, et sujette à des pensées suicidaires. Sa vie est un enfer, celle de ses proches plus encore. Mais Vera ne la laissera jamais tomber, s’occupant d’elle jusqu’au bout, quitte parfois à s’oublier, à oublier sa propre vie.

Ce qui frappe dès les premières pages à la lecture de ce roman graphique, c’est l’immense liberté que s’est donnée l’autrice tant d’un point de vue narratif que graphique, les pages alternant broderies et dessins, traits au feutre ou au stylo, planches en couleurs ou en noir et blanc. Un album surprenant mais profondément séduisant !

Bea Lema est la cinquième lauréate du Fauve d’Angoulême Prix du Public France Télévisions après Chloé Wary pour Saison des roses en 2020 (FLBLB), Léonie Bischoff pour Anaïs Nin – Sur la mer des mensonges en 2021 (Casterman), Léa Murawiec pour Le Grand Vide en 2022 (Editions 2024) et Sole Otero pour Naphtaline en 2023 (Çà et là).

Des Maux à dire, de Bea Lema. Sarbacane. 25€

Angoulême 2024 : un deuxième Prix Schlingo pour les éditions nantaises Rouquemoute

Après Tendre enfance en 2019, la maison d’édition nantaise Rouquemoute rentre d’Angoulême avec une nouvelle fois le Prix Schlingo attribué dans le cadre du Off du Festival International de la Bande Dessinée à Zozo le Clown d’Olivier Besseron.

© Rouquemoute

Le Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême, qui s’est achevé dimanche 28 janvier, dispose de son programme officiel, de ses invités officiels, de sa compétition officielle et, comme tous les grands festivals, de son off officiel baptisé ici le Off of Off.

Ce Off remet lui aussi son lot de prix, notamment le Prix Couilles au cul récompensant le courage artistique, le Prix Elvis d’Or pour la meilleure BD rock de l’année ou encore le Prix Schlingo. Créé à l’initiative entre autres de l’autrice Florence Cestac, ce prix récompense un album de bande dessinée d’humour ou un auteur affichant une proximité avec l’œuvre de Charlie Schlingo, un auteur de bande dessinée décédé en 2005.

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24 Jan

Festival international de la bande dessinée d’Angoulême : pourquoi y aller ?

Le monde entier, à commencer par celui du neuvième art, s’y donne rendez-vous chaque année, bravant le froid, la neige, la grippe, le covid ou la gastro. Il faut dire que le Festival international de la bande dessinée d’Angoulême, qui se tiendra cette année du 25 au 28 janvier, a ce petit quelque chose d’unique qui le rend essentiel…

© F3 Pays de la Loire / Eric Guillaud

C’est LE rendez-vous de la bande dessinée en France et au-delà, un festival unique en son genre où se côtoient chaque année des dizaines de milliers de passionnés et de professionnels. Dédicaces, expos, concerts de dessins, rencontres, conférences, projections… Le programme est conséquent. Qu’y faire, qu’y voir ? On vous donne dix bonnes raisons d’y aller faire un tour. Mais il y en a beaucoup d’autres…

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BD. Huit nouveautés à lire avant le Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême

Plus que quelques heures avant la ruée vers Angoulême pour la 51ᵉ édition du Festival International de la Bande Dessinée. Histoire de ne pas partir en territoire inconnu, voici une sélection de huit albums essentiels, huit coups de cœur parus en ce début d’année 2024…

Huit bandes dessinées, c’est peu au regard des milliers de nouveautés quoi sortent chaque année, c’est peu mais c’est déjà assez pour illustrer la diversité, la créativité et la richesse du neuvième art.

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18 Jan

Le combat d’Henry Fleming de steve Cuzor : une plongée dans l’enfer de la guerre de Sécession

Après la guerre d’indépendance des États-Unis et la Seconde Guerre mondiale, Steve Cuzor nous entraîne sur un autre champ de bataille, celui de la guerre de Sécession, avec l’adaptation d’un grand classique de la littérature de guerre américaine, The Red badge of courage de Stephen Crane…

Ne vous est-il jamais arrivé de vous interroger sur l’homme ou la femme que vous auriez pu être pendant la Seconde Guerre mondiale ? Collabo ou résistant(e) ? Lui se demande quel homme il sera demain quand il faudra se lever et se lancer dans la bataille, sa première bataille. Héros ou déserteur ?

Lui, c’est Henry Fleming, un jeune gars de la campagne qui décide un beau jour de quitter sa mère et sa ferme pour s’engager dans l’armée fédérale. C’est la guerre de Sécession.

« Passer son temps derrière le cul d’une mule n’a jamais fait rêver personne. »

Mais la vie de soldat est bien loin de répondre à ses attentes. Lui qui rêvait de dépasser sa condition et de devenir quelqu’un aux yeux des autres enchaîne les corvées de patates, les manœuvres et les fausses alertes. Jusqu’au jour où la bataille est annoncée avec certitude pour le lendemain.

Et de se poser des questions :

« Tu voudrais savoir si tu seras capable de rester dans le rang quand les premiers tirs vont s’abattre (…), si tu auras les tripes de ne pas fuir comme un lâche ? »

© Dupuis / Cuzor

La bataille en question est celle de Chancellorsville, l’une des plus importantes de la guerre de Sécession. Fidèle au roman de Stephen Crane, moins connu de ce côté-ci de l’Atlantique qu’aux États-Unis où il est considéré comme un classique de La littérature de guerre, Steve Cuzor donne peu d’informations sur le contexte. Même le nom de la bataille n’est pas donné, simplement subodoré par les connaisseurs. Car l’essentiel est ailleurs !

© Dupuis / Cuzor

Le vrai combat mis en images ici est un combat intérieur. Celui d’un homme qui s’interroge face à la peur, face à la mort, face à la bêtise d’une obéissance aveugle. Entre ses démons et les sudistes, que choisira-t-il d’affronter ? Quel homme décidera-t-il de devenir ou pas ? S’enfuira-t-il dans le premier sous-bois ou fera-t-il face à son destin ? C’est toute la question du roman et de son adaptation.

Et pour approcher au plus près la réalité de la guerre, toucher l’horreur du bout des yeux, Steve Cuzor, par un savant jeu de cadrages, nous place, nous lecteurs, au même niveau que ces combattants, quasiment épaule contre épaule, de quoi ressentir la trouille au ventre du voisin quand les canons se font entendre ou sentir la pointe des baïonnettes d’un ennemi rendu invisible par la fumée des explosions.

© Dupuis / Cuzor

L’auteur nous avait déjà bluffés avec Cinq Branches de coton noir sorti il y a maintenant cinq ans et réalisé avec Yves Sente au scénario, il récidive seul cette fois avec ce western d’un nouveau genre, un récit qui met en lumière les pensées du protagoniste et nous interroge au plus profond de nous même. En cela, Le Combat d’Henry Fleming est un récit universel mais aussi un éclairage différent sur une guerre que l’on connaît finalement assez peu et qui a laissé une plaie ouverte dans la société américaine.

Graphiquement, on retrouve avec un immense plaisir le trait réaliste et dynamique de l’auteur associé à un découpage fluide et à une mise en couleurs minimaliste en monochromie, déjà expérimentée dans Cinq branches de coton noir, de quoi juste faire ressortir le magnifique travail d’encrage réalisé par l’auteur.

À l’instar de son album précédent, Le combat d’Henry Fleming existe en trois versions, une classique à 26€, une édition spéciale au tirage limité à 1499 exemplaires avec frontispice inédit imprimé sur papier d’art numéroté et signé à 39€, et une édition de luxe en noir et blanc au tirage limité à 1515 exemplaires à 45€. Dans tous les cas, un album indispensable !

Eric Guillaud

Le combat d’Henry Fleming, de Steve Cuzor. Dupuis. 26€ (en librairie le 9 février)

16 Jan

L’Expert : la société allemande des années 70 passée au scalpel dans un polar signé Jennifer Daniel

Dans les années de plomb du côté de Bonn en République Fédérale d’Allemagne, un employé de l’institut de médecine légale se retrouve impliqué dans un accident de la route qui a coûté la vie à une jeune femme et son fils. Tout indique qu’il en est le responsable mais quelques éclats de phare retrouvés sur place l’entrainent sur une autre piste…

Monsieur Martin, la cinquantaine bedonnante, partage son temps entre son appartement dans lequel il vit avec femme, enfant et belle-mère, et l’institut de médecine légale où il est chargé de photographier les autopsies. Rien de bien folichon dans les deux cas, notre homme tente juste de poursuivre une vie qui avait fort mal commencé, sous l’uniforme de la Wehrmacht. Une période de sa vie qu’il ne parvient pas à assumer et qui hante ses nuits et ses jours.

L’alcool et le jeu lui apportent un peu d’évasion jusqu’au jour où, en rentrant d’une partie de carte particulièrement arrosée, Martin a un accident de voiture. Une jeune femme, membre d’un groupuscule terroriste d’extrême gauche et son fils sont retrouvés morts. À la culpabilité d’avoir tué des hommes pendant la guerre vient s’ajouter celle d’avoir tué une automobiliste et un enfant. Pas longtemps ! Quelque chose lui dit qu’il n’est en rien responsable.

Du doute à la certitude, il n’y a qu’un pas, une ombre aperçue dans le noir au moment de l’accident et quelques débris de phares retrouvés sur le bitume. Le vrai responsable est là ! Est dès lors, Monsieur Martin n’aura de cesse de vouloir le retrouver…

Une société traumatisée par la seconde guerre mondiale, des organisations d’extrême gauche prêtes à recourir à la violence et une élite qui se croit au-dessus des lois, au-dessus des hommes, c’est l’atmosphère étouffante de ce roman graphique paru chez Casterman et signé par l’Allemande Jennifer Daniel.

L’Expert se déroule juste avant l’automne 1977 qui sera marqué par l’apogée des actes de violence terroriste en Allemagne. Enlèvements, détournements, assassinats, prises d’otages… La tension est alors à son comble dans le pays et ce polar, une fiction que l’autrice a voulue hyper réaliste, très documenté et inspiré par certains aspects de son histoire familiale, nous en offre un aperçu saisissant, une véritable autopsie de la société allemande de l’après-guerre, aussi froide que peuvent l’être les quelques 200 planches de l’album et le dessin réalisé sur ordinateur.

Eric Guillaud

L’Expert de Jennifer Daniel. Casterman. 25€

© Casterman / Daniel

10 Jan

Fauve d’Angoulême – Prix du Public France Télévisions 2024 : les huit albums sélectionnés en un clic !

Pour la cinquième année consécutive, France Télévisions s’associe au Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême pour décerner le Fauve d’Angoulême – Prix du public. Huit albums ont été présélectionnés. Le lauréat sera connu le samedi 27 janvier. En attendant, que racontent-ils, qui sont leurs auteurs et autrices ? Réponse ici et maintenant…

Mariée très tôt, trop tôt, à un homme choisi par sa mère, homme qui se révèlera être volage et joueur au point de ruiner le foyer, Yeon-lee n’a pas commencé sa vie d’adulte de la meilleure des façons. Et la suite n’est guère mieux ! Après avoir travaillé de nuit pendant des années pour éponger les dettes, tout en élevant trois enfants, la jeune femme doit se résoudre à divorcer pour échapper au pire. Et de se retrouver célibataire, position peu enviable dans la Corée contemporaine, employée dans une société de nettoyage, à récurer les toilettes sous le joug de chefs pervers, avec pour amant un coureur de jupons alcoolique. Bref, rien de bien réjouissant, pas la belle vie et le grand amour auxquels elle pouvait légitimement rêver ! Et autour d’elle, c’est la même chose, ses collègues, ses amies, doivent affronter, elles aussi, une vie sociale et intime difficile. Pourtant, Yeon-lee comme les autres parviennent tout au long de leur vie à faire face, à surmonter les difficultés, à soigner les blessures et même à toucher du doigt ce qu’on appelle le bonheur…

Portrait sensible de la gent féminine coréenne, Les Daronnes s’inspire des confessions de la propre mère de l’auteur, Yeong-Shin Ma, recueillies dans un carnet. Dans un esprit un peu fourre tout, elle y a consigné ses amours, ses amitiés, son travail… le récit de sa vie autant qu’une lettre à son fils. Couronné d’un Harvey Award aux États-Unis en 2021, l’album offre au delà de ce portrait intime, un regard sur la Corée d’aujourd’hui où la cause féministe a bien du mal à s’imposer face à une vague conservatrice et masculiniste musclée. Malgré ses 370 pages, le livre se lit d’un trait, aucune longueur à déplorer, et ce grâce à un ton qui oscille en permanence entre la comédie et la tragédie. (Les Daronnes, de Yeong-Shin Ma. Atrabile. 25€)

Avec une belle palette de styles graphiques, il y a même de la broderie, l’Espagnole Beatriz Lema raconte ici la maladie mentale d’une femme en se mettant dans la peau de Vera, sa fille. Est-ce une histoire autobiographique pour laquelle elle aurait changé de prénom, histoire de garder une certaine distance ? Peut-être ! Quoi qu’il en soit, Des Maux à dire est un récit bouleversant de vérité dans lequel nous assistons aussi impuissants que Vera à la lente détérioration de la santé mentale de cette femme. Exorcistes, psychiatres, médicaments… rien n’y fait, Adela, c’est son prénom, devient de plus en plus paranoïaque, méfiante, persuadée d’être habitée par le démon, et sujette à des pensées suicidaires. Sa vie est un enfer, celle de ses proches plus encore. Mais Vera ne la laissera jamais tomber, s’occupant d’elle jusqu’au bout, quitte parfois à s’oublier, à oublier sa propre vie.

Ce qui frappe à la lecture de ce livre, c’est l’immense liberté que s’est donnée l’autrice tant au niveau graphique, les pages alternant broderies et dessins au feutre ou au stylo, en couleurs ou en noir et blanc, qu’au niveau narratif. Un album surprenant mais profondément séduisant ! (Des Maux à dire, de Beatriz Lema. Sarbacane. 25€)

Après Cruelle et Pucelle, c’est avec Jumelle, une histoire parue en deux volumes aux éditions Dargaud, que Florence Dupré La Tour poursuit et clôt la biographie de son enfance, sous l’angle ici de la gémellité ! À sa manière, avec humour jusque dans le trait, et une bonne dose de liberté dans le ton, l’autrice nous raconte cette histoire d’amour car oui il s’agit d’une histoire d’amour entre elle, Florence, et sa jumelle, Bénédicte, une relation fusionnelle, exclusive, qui forge leur identité de couple pendant leur plus tendre jeunesse mais dont elles finiront par s’échapper pour se construire une identité propre. Un passage du « on » au « je » qui ne se fera pas sans douleur comme le montre si bien ce récit qui, comme les précédents, se révèle passionnant et instructif ! (Jumelle tomes 1 et 2, de Florence Dupré La Tour. Dargaud. 20,50€ le volume)

Vincent n’a rien d’un héros, c’est même l’anti-thèse du héros, le genre de garçon qui ne prend pas sa vie en mains, qui se lamente en permanence, qui ne décide jamais rien, a peur de tout, gâche sa vie. Seul, dans son appartement, il procrastine, jusqu’au jour où une nouvelle voisine vient frapper à sa porte. « Bonjour, je suis une tueuse en série. Nan, j’suis Julia la nouvelle voisine ». Elle est plutôt jolie, a visiblement de l’humour, de quoi le perturber un peu plus. Julia devient son obsession. Mais comment la conquérir ? C’est toute l’histoire de ce roman graphique au format à l’italienne de près de 290 pages. Dans un style graphique que l’on pourrait qualifier de pâte de mouche, proche de la gravure, par planches d’un à deux strips, Matthieu Chiara nous raconte les frasques de ce personnage attachant, ses questionnements les plus intimes, ses doutes existentiels. C’est franchement drôle et pas si léger que ça pourrait en avoir l’air, L’Homme gêné, c’est un peu l’histoire de chacun de nous à certains moments de notre vie. Adoré ! (L’Homme gêné, de Matthieu Chiara. L’Agrume. 26,90€)

Un space opéra de l’intime. Ainsi pourrait-on résumer Astra Nova, une BD de science-fiction réalisée par la jeune strasbourgeoise Lisa Blumen. S’il est question de la première à la dernière page d’un voyage dans l’espace, un aller sans retour vers une planète située à 2,5 millions d’années-lumière, on n’en voit pas le début du commencement. Non, tout se passe avant le départ avec une ultime formalité à laquelle Nova, la jeune astronaute conviée à ce voyage pas comme les autres, doit se plier : une fête d’adieu. Le cadre est plutôt sympa, une grande villa, piscine, nourriture et alcool à volonté. Reste à trouver des convives, des amis en quelque sorte. Ce qui n’est pas le fort de la jeune astronaute qui préfère depuis longtemps la solitude.

Qu’importe, l’agence spatiale lui trouve ce qu’il faut, trois vieux amis qu’elle n’a pas vus volontairement depuis une éternité. La surprise passée, les quatre reclus d’un soir finissent pas échanger, se confier, parler d’hier et de demain, justifier leurs trajectoires. Le voyage intergalactique prend des allures de voyage intérieur, Nova découvre ce qui lui a fait défaut pendant des années : les relations humaines.

Récemment récompensé par le Prix Utopiales BD 2023, ce deuxième album de Lisa Blumen, entièrement réalisé aux feutres, parle bien plus de notre monde actuel que du monde de demain, avec un regard sur le nécessaire lien entre les humains, ce lien d’où nait tout simplement la vie. Une histoire très touchante ! (Astra Nova, de Lisa Blumen. L’Employé du moi. 24€)

Auteur Iranien connu pour ses dessins de presse, pour ses récits sur le régime totalitaire iranien et sa condition de réfugié, Mana Neyestani, décrit ici avec justesse et force le quotidien difficile des kolbars, des porteurs kurdes iraniens transportant des marchandises d’un côté à l’autre de la frontière entre l’Irak et l’Iran, et ce à travers une fiction qui, précise-t-il, « n’a aucune prétention de description exhaustive de leurs vies. Il ne s’agit que de bribes de leur réalité, mêlées à mon imagination et aux nécessités du récit ».

Et de fait, Les Oiseaux de papier met aussi en images une magnifique histoire d’amour, bien évidemment tragique, entre une jeune femme qui rêve de liberté derrière son métier à tisser et un jeune kolbar. Car derrière l’oppression de l’homme, il y a aussi et toujours la question de l’émancipation de la femme. Un récit poignant dont le dessin fait de fines hachures renforce le caractère dramatique.

Mana Neyestani, qui a été condamné à des peines de prison et a reçu des menaces de mort pour une caricature lorsqu’il était encore en Iran, est aujourd’hui réfugié en France. Il a reçu en 2010 le Prix du courage décerné par le CRNI (Cartoonists Rights Network International), en 2012 le Prix international du dessin de presse des mains de Kofi Annan et en 2015 le Prix Alsacien de l’engagement démocratique. Autant dire le sérieux de ce travail à valeur journalistique. (Les Oiseaux de papier, de Mana Neyestani. çà et là / Arte éditions. 20€)

Après Whiskey & New York et Les Entrailles de New York, l’Américaine Julia Wertz nous embarque une nouvelle fois dans le décor de la grande pomme pour un récit autobiographique portant sur son alcoolisme. Thème ô combien difficile, aussi intime qu’universel, elle l’aborde pourtant avec beaucoup d’humour et de finesse jusque dans le trait, racontant avec force détails son cheminement personnel, depuis sa prise de conscience, assez brutale, jusqu’à l’abstinence, un parcours bien évidemment semé d’embûches, de rebondissements, de revirements, de découragements, de remises en question, de peurs de la rechute, entre ses réunions aux Alcooliques Anonymes, ses cures de desintox, ses histoires d’amours et de désamours, ses relations amicales, ses visites à la famille, son travail d’autrice BD. Un album époustouflant, à la fois drôle et bouleversant, qui parlera à tous ceux qui ont ou ont eu un problème avec l’alcool. Mais pas que… ! (Les Imbuvables, de Julia Wertz. L’Agrume. 26€)

Auteur d’une dizaine d’albums principalement publiés par des éditeurs indépendants, le Franco-Brésilien Matthias Lehmann débarque dans le prestigieux catalogue Casterman avec un roman graphique impressionnant qui déroule sur plus de 360 pages l’histoire d’une famille et celle d’un pays, en l’occurrence le Brésil, avec dextérité dans le trait et profondeur dans le propos…

Il lui aura fallu du temps pour le réaliser, trois ans et demi de travail, d’écriture, de mise en images et avant ça de recherches documentaires sur le Brésil et son histoire. Car même si Matthias Lehmann a du sang brésilien de par sa mère, l’auteur est né et a grandi en France. Bien sûr, il y aura des visites régulières à la famille restée là-bas. Bien sûr, la mère fera tout son possible pour transmettre à ses enfants l’amour pour son pays et sa culture. Mais ce n’est qu’une fois le travail terminé autour de la BD que Matthias Lehmann aura, dit-il, l’impression de véritablement connaître ce pays.

Pour autant, Matthias Lehmann n’a pas souhaité raconter l’histoire de sa propre famille, Chumbo n’est pas une autobiographie à proprement parler, assurément une fiction très documentée qui s’appuie sur un contexte réel et des personnages crédibles. « Mon récit part de la cellule familiale et se projette au dehors d’abord avec la ville de Belo Horizonte, ensuite l’État du Minas Gerais et, enfin, l’histoire du Brésil ».

La famille imaginée par Matthias Lehmann a pour patronyme Wallace, une famille bourgeoise qui travaille dans l’industrie minière à Belo Horizonte, ville située dans les terres à plus de 400 km de Rio de Janeiro. Il y a le père Oswaldo, la mère Maria-Augusta, et les enfants, Severino, Ramires, Adelia, Ursula et Berenice. Personnage abject, prêt à tout pour maintenir ses affaires à flot, Oswaldo ne parviendra pourtant pas à éviter le déclassement à sa famille. Peu à peu, au fil du siècle, les Wallace perdent de leur superbe tandis que le pays sombre dans la dictature militaire et se déchire jusqu’au cœur des cellules familiales.

Des années 30 au début des années 2000, Matthias Lehmann déroule cette histoire nous offrant au final une fresque familiale d’une intensité incroyable où l’intimité d’un foyer côtoie, affronte plus souvent, les événements, les bouleversements, d’un immense pays. Un récit ambitieux porté par un dessin tout en hachures, dense et méticuleux, qui fait de chaque planche un petit bijou avec des influences revendiquées venues de la bande dessinée indépendante américaine : Art Spiegelman, Robert Crumb, Daniel Clowes, Chris Ware et Julie Doucet. Que demander de plus ? Une perle ! (Chumbo, de Matthias Lehmann. Casterman. 29,95€)

Eric Guillaud

08 Jan

Les Derniers jours de Robert Johnson : Frantz Duchazeau retrouve l’univers du blues avec le destin d’une de ses plus grandes légendes

Frantz Duchazeau a déjà chanté le blues avec Le Rêve de Meteor Slim paru en 2008 aux éditions Sarbacane, il récidive avec Les Derniers jours de Robert Johnson, une autre histoire, un autre destin de musicien, aussi dramatique que bouleversant dans l’Amérique des années 30…

Avec Le Rêve de Meteor Slim, l’auteur Frantz Duchazeau abordait pour la première fois l’univers des musiques populaires américaines, en l’occurrence le blues, à travers le destin tragique d’Edward Ray Cochran alias Meteor Slim. À ce personnage de fiction, l’auteur faisait croiser la route d’un autre bluesman, bien réel cette fois, Robert Jonhson. 

Quinze ans plus tard, toujours aux éditions Sarbacane, Frantz Duchazeau nous entraîne dans les pas et les notes de ce fameux Robert Johnson, une vie là aussi marquée par la passion, la discrimination et l’alcoolisme, dans l’Amérique de la grande dépression.

Frantz Duchazeau, un passionné de blues ? Il l’est devenu avec le temps mais reconnaît qu’il n’y connaissait rien avant l’écriture du Rêve de Meteor Slim comme il le confiait à nos confrères d’ActuaBD en 2011.

© Sarbacane / Duchazeau

« Je vous avoue que je n’étais pas un fan de blues, j’ai découvert tout cela très récemment, il y a environ 5 ans, en voyant la série de films Martin Scorcese presents The Blues. L’ambiance générale de l’Amérique des années 1930 me plaisait beaucoup, plus que la musique. Pendant que je dessinais Meteor Slim, je n’y connaissais tellement rien que j’ai commencé à potasser et écouter les standards. Depuis, j’ai fait ma formation en blues, je connais désormais mes classiques ».

Et Robert Johnson est un de ces classiques ! Né en 1911, mort en 1938, à 27 ans, Robert Johnson est considéré comme l’un des musiciens les plus influents dans l’histoire de cette musique, un véritable mythe, un musicien vagabond qui écuma les bleds paumés et les plantations de coton du sud des États-Unis avec pour seuls compagnons, sa guitare, l’alcool et un passé qu’il trimbale partout comme un fardeau.

© Sarbacane / Duchazeau

Sweet Home Chicago, Travelling Riverside Blues, Love in Vain, Malted Milk, Come on in My Kitchen… Autant de standards du blues repris au fil du temps par les plus grands groupes de rock, de Led Zeppelin aux Rolling Stones, en passant par les Blues Brothers, des standards qui résonnent à la lecture de cet incroyable album dont la couverture bleue est à elle-seul un hommage au genre.

Avec ce trait charbonneux qu’on lui connait maintenant et qui colle parfaitement au contexte, Frantz Duchazeau nous raconte l’histoire d’une pure légende du blues, ses derniers jours mais aussi, par une succession de flashbacks, sa jeunesse, son apprentissage de la guitare, son errance sur les routes à la recherche de cachets, d’auditions et de gloire. C’est aussi une peinture de l’Amérique ségrégationniste des années 20 et 30 avec son lot de violences et de massacres contre la population noire. C’est enfin le récit universel d’un homme qui cherche à dépasser son destin, échapper à sa condition, par son art. L’année 2024 commence à merveille !

Eric Guillaud

Les Derniers jours de Robert Johnson, de Frantz Duchazeau. Sarbacane. 26€

04 Jan

2024, une année de franche rigolade ?

On ne peut pas dire que l’année 2023 nous ait fait pleurer de rire mais peut-être que 2024 va changer la donne. Restons optimistes ! En attendant de le vérifier, voici de quoi remettre nos zygomatiques en mouvement…

Ils s’appellent Pierre-Alain Maxence, Marie-Nadine Cathy, Pierre-Henri Ludovic ou encore Jean-Marc Gérard, des noms improbables mais des gens comme vous et moi — ou presque — capables de fabriquer des maquettes de tanks en peaux de clémentines, de collectionner les apéricubes, de faire de l’acupuncture avec du surimi ou de développer une phobie des abris anti-atomiques. Bref, du lourd, rien que du lourd, l’idéal pour un bon talk show, thématique et nom de cet album signé Fabcaro, réédition d’un ouvrage paru aux éditions Vide Cocagne en 2015. (Talk Show de Fabcaro. Delcourt. 12,50€)

Autre réédition, Charles Charles, Profession président est paru initialement en 2013. Il bénéficie ici d’une nouvelle mise en page et d’un nouveau format. Pour le reste, rien de changé, Marc Dubuisson et James nous embarquent du côté sombre du pouvoir avec un président des États-Unis de la République complètement misogyne, narcissique, grossier, odieux, peureux, détestable, stupide… mais épouvantablement drôle. Un savoureux nectar d’humour de 10 ans d’âge qui vieillit bien ! (Charles Charles, Profession président, de Dubuisson et James. Delcourt. 14,95€)

Guérir ses blessures intérieures, être soi-même, devenir riche, oser l’optimisme, avoir confiance en soi, retrouver l’énergie, voir le positif dans le négatif… les manuels de développement personnel de thérapeutes plus ou moins sérieux, plus ou moins charlatans et parfois limite gourous pullulent et promettent de transformer notre vie. Pour l’auteur chilien Alberto Montt, aujourd’hui installé du côté d’Angoulême, ce petit monde de marchands d’illusion est prétexte à sourire avec son Petit Manuel de non-développement personnel, un album au format carré qui remet les idées en place. Et ce n’est jamais inutile ! (Petit Manuel de non-développement personnel, d’Alberto Montt. ça et là. 13€)

Kebabs à volonté ! Dans les salons du palais du roi Ménélas, la fête a tourné à l’orgie et à l’indigestion. Au point que les gardes n’ont rien vu de l’enlèvement d’Hélène, la femme du roi, par le prince troyen Pâris, surnommé L’homme aux mille kebabs. C’en est trop pour le roi Ménélas qui aussitôt dit, aussitôt fait, part en quête des plus grands héros de Grèce pour attaquer et prendre Troie. Mais bien évidemment, l’affaire ne se fera pas simplement… Après Salade César et Waterlose, le tandem Karibou – Duparcmeur continue de revisiter l’histoire et la mythologie avec un esprit toujours aussi foutraque et décalé, faisant ici du prince troyen Pâris le roi du kebab. Et rien que pour ça… (Troie Zéro, de Karibou et Josselin Duparcmeur. Delcourt. 13,50€)

Comme le rappelle en préface Marc Lacombe, alias Marcus, un journaliste et animateur bien connu dans le milieu du jeu vidéo, jouer ensemble dans les années 80 ne signifiait pas se connecter chacun chez soi mais se retrouver dans une salle de jeu ou côte à côte sur un canapé. C’était l’époque des jeux d’arcade, le tout début de la game boy, de Double Dragon, Golden Axe, Altered Beast, Zelda II The Adventure of Link, Super Mario Bros 2… Toute une époque que le scénariste Loïc Clément et le dessinateur Boris Mirroir nous permettent de retrouver dans ce deuxième volume de Super Pixel Boy. Des souvenirs d’enfance gorgés d’humour qui causeront forcément aux amateurs d’hier et d’aujourd’hui ! (Super Pixel Boy, de Loïc Clément et Boris Mirroir. Delcourt. 19,99€)

Eric Guillaud