28 Nov

La grande aventure : l’histoire de l’humanité ou presque résumée par Bouzard

Il faut du talent pour raconter en quelques coups de crayon l’histoire de l’humanité, Bouzard en a beaucoup. L’auteur de Moi, BouzarD, Plageman ou encore de La Planète des sciences le prouve une nouvelle fois avec un recueil de strips paru chez l’éditeur nantais Rouquemoute spécialisé dans l’humour…

Ils en sont fiers chez Rouquemoute. Et ils peuvent l’être ! Harponner un Bouzard et le coller dans un catalogue d’éditeur n’est pas donné à tout le monde, plus encore pour une petite maison d’édition indépendante comme celle-ci.

Oui, ils en sont fiers mais ils le méritent parce que, comme Bouzard ils défendent un certain sens de l’humour, et comme Bouzard ils aiment le travail bien fait, les beaux albums bien imprimés et les belles histoires bien faites.

Et La Grande aventure est un bel album, 200 pages au format à l’italienne, imprimées sur du papier (c’est plus pratique que sur les parois des grottes), 200 pages disais-je faites d’une déambulation burlesque au pays des Crocs-Magnons qui découvrent le monde au fil de leurs aventures et des pages : ici le danger des éruptions volcaniques, là les bienfaits du feu, plus loin la férocité des crocodiles, la crotte des mammouths, le lait d’aurochs, la musique, la peinture, la femme, l’amour, la mort, la vie quoi…

Bon je dis ça, je ne dis rien, mais Noël approchant à grandes enjambées, il serait intelligent d’attraper votre peau de bête la plus proche, de courir chez votre libraire préféré et d’en récupérer un exemplaire ou même plusieurs afin de les offrir à la famille, aux amis et aux ancêtres cromagnonesques de votre entourage.

Eric Guillaud

La grande aventure, de Bouzard. Rouquemoute. 20€

27 Nov

Le château des animaux : une fable en quatre volets de Félix Delep et Xavier Dorison

Attention, chef d’oeuvre ! Xavier Dorison, auteur du cultissime Troisième testament, est de retour avec une fable en quatre actes mise en images par un jeune prodige du pinceau qui signe ici son premier album, Félix Delep…

Un prodige et le mot est faible tant chaque planche du Château des animaux est un bonheur en soi. On y oublie le temps, on s’égare dans une vignette avant de rebondir sur la suivante, de repartir en arrière et de finalement tourner la page et recommencer.

Alors, bien sûr, Félix Deep vous dira que « les animaux sont quand même moins compliqués à dessiner que les humains », oui peut-être, mais ses animaux ont un supplément d’âme, une expressivité rarement observée dans les récits animaliers en bande dessinée. Et rien que pour ça…

L’histoire ? Elle est assez proche de La Ferme des animaux de George Orwell mais n’en est pas une adaptation en BD, ni une réécriture, précise Xavier Dorison, « Ce n’est ni le même endroit, ni les mêmes animaux, ni les mêmes personnages, ce roman est une source d’inspiration. Simplement, dans le genre du conte politique, La Ferme des animaux est probablement le récit majeur ».

© Casterman / Delep & Dorison

Tandis que La Ferme des animaux met en scène des animaux se soulevant contre le fermier, Mr Jones, prenant le pouvoir, instaurant sept commandements pour le bien-être de la communauté et plaçant un cochon nommé Napoléon à leur tête, Le Château des animaux raconte la résistance pacifique des animaux d’un château, déserté par les humains, contre la loi du plus fort instaurée par le taureau Silvio et sa milice de chiens épouvantablement cruels. Je vous l’ai dit, l’histoire est assez proche mais…

« Utiliser vos crocs ou vos griffes pour obtenir votre liberté revient à dire que vous espérez récolter une rose en plantant des orties », dit l’un des personnages de l’album.

C’est là toute la subtilité du récit de Xavier Dorison qui distille dans ces pages ce sentiment profond que la violence ne résout rien.

© Casterman / Delep & Dorison

« Nos sociétés ont encore largement tendance à considérer la colère comme un signe de force et de virilité!… », explique Xavier Dorison, « Nos modèles narratifs les plus répandus valorisent des héros « super », tout en muscles, et qui sauvent le monde à grands coups de poing ».

« Je me retrouve vraiment dans cette histoire de lutte non-violente… », poursuit Félix Delep, « Parce qu’elle n’est pas naïve, il ne s’agit pas d’un sitting et puis tout va bien. La lutte est non-violente mais elle doit faire face à la violence qu’elle génère ».

Pas de violence donc pour mener la révolution et mettre le despote à terre, pas de violence, pas de combats à mort, non rien de tout ça, juste de l’humour utilisé comme une arme.

Le Château des animaux est une comédie tragique ou l’inverse, Xavier Dorison y explore une belle variété de tons qui s’accommode ô combien de la majestueuse mise en images de Félix Delep à la fois drôle et effrayante. L’album fait partie des albums sélectionnés pour la compétition officielle du prochain Festival International de la Bande Dessinée à Angoulême.

Eric Guillaud

Miss Bengalore, Le Château des animaux tome 1, de Delep et Dorison. Casterman. 15,95€

22 Nov

Vertiges : un somptueux artbook consacré à Jean-Marc Rochette

Il se peut, parfois, que le talent donne le vertige, c’est le cas, et doublement le cas, avec l’auteur Jean-Marc Rochette. Les éditions Daniel Maghen, qui viennent de lui consacrer un somptueux artbook très justement baptisé Vertiges, avec un s, ne s’y sont pas trompées. Elles ne se trompent d’ailleurs jamais…

On ne s’en était pas vraiment caché, on avait adoré l’artbook consacré à Jean-Pierre Gibrat paru en avril dernier. On reste aujourd’hui pantois d’admiration devant celui-ci, consacré au plus montagnard des auteurs de bande dessinée, Jean-Marc Rochette.

Construit sur le même canevas, autour d’un entretien avec la journaliste Rebecca Manzoni qui semble avoir désormais son rond de serviette à la table des éditions Daniel Maghen, Vertiges nous offre une belle et vivifiante balade à travers l’oeuvre de Jean-Marc Rochette, une oeuvre qui lui ressemble, qui ressemble à son horizon, le Massif de l’Oisans, belle et éternelle.

Oui oui, n’ayons pas peur des mots, l’oeuvre de Jean-Marc Rochette est belle et éternelle. Et j’ai d’autant moins de mal à le dire, ou plus exactement à l’écrire, que j’imagine l’homme empreint d’une humilité certaine.

Regardez Tranceperceneige, ce chef d’oeuvre de la science-fiction post-apocalyptique paru dans les années 80 avec, déjà, pour décor, la montagne. Presque 40 ans après, Transperceneige est toujours une référence, portée au cinéma en 2013 par le Coréen Bong Joon-ho, prochainement adaptée en série sur Netflix et prolongée en bande dessinée par un préquel co-scénarisé avec Matz.

Bien sûr, depuis Transperceneige, de l’eau, beaucoup d’eau a coulé dans les vallées du massif de l’Oisans où Jean-Marc Rochette habite une partie de l’année. Il a fait de beaux albums avec au scénario ici Martin Veyron, là René Pétillon ou Benjamin Legrand.

Et puis, en 2018, il réalise Ailefroide : altitude 3954. La montagne est une nouvelle fois le décor de cette histoire, elle en est même l’un des personnages principaux. Dans ce récit autobiographique, co-scénarisé par Olivier Bocquet, Jean-Marc Rochette raconte sa passion pour la montagne et l’accident qui lui a valut d’arrêter l’alpinisme, une autre de ses passions. Un tournant dans sa carrière. Un très beau succès aussi.

« Est-ce qu’aujourd’hui, le succès est important pour toi ? », lui demande Rebecca Manzoni dans cette belle et longue interview. « Oui, c’est important, oui… », répond Jean-Marc Rochette, « C’est important parce que je trouve que c’est un succès qui existe pour un livre qui le mérite. Parfois, tu fais une bouse et tu as du succès, ce qui te donne l’impression d’être un imposteur. Mais Aliefroide, ce n’est pas ça. C’est mon vécu, raconté et dessiné avec la volonté d’être au plus juste. Quand tu dis les choses qui te tiennent le plus à coeur et que les gens adhèrent, c’est fabuleux. La vraie question, c’est pourquoi je ne l’ai pas fait avant, pourquoi ça m’a pris autant de temps ».

La montagne, encore et toujours, dans son dernier album en date Le Loup publié en mai 2019 aux éditions Casterman. Le Loup raconte l’affrontement entre un loup et un berger dans la vallée du Vénéon du massif des Écrins, un affrontement qui tournera finalement à la cohabitation.

Dans ce magnifique artbook, Jean-Marc Rochette parle bien évidemment de la montagne, de sa montagne, qui impose l’humilité.

© Casterman / Rochette

« Dans l’Oisans, j’y suis depuis que j’ai 10 ans, donc je connais tout comme ma poche : les sommets, leurs noms, la profondeur des vallées. Je sais même à peu près où sont les loups. C’est ma maison ».

« C’est aussi un lieu qui t’oblige à une certaine philosophie. J’habite dans une vallée où tu as un sentiment de fatum, de fatalité, à cause d’énormes avalanches de pierres notamment (…) Tu sais que ta maison est là aujourd’hui et qu’elle peut très bien ne plus y être demain. Le fatum te renvoie à la modestie de ta condition et la montagne te remet clairement à ta place dans l’échelle du temps : face à elle, tu n’es qu’un éphémère ».

© Casterman / Rochette

Il parle de la montagne, beaucoup, avec passion, mais pas uniquement. Jean-Marc Rochette parle aussi de la bande dessinée, de son métier d’auteur, de ses albums, de son accident de montagne, de son grand-père résistant, de son père mort en Algérie, de la désobéissance et bien sûr de le peinture. L’auteur de bande dessinée est aussi peintre, un peintre montagnard.

Si vous cherchez à passer un bon moment et à être rassasié en émotions graphiques et propos intelligents, alors la lecture de ces deux livres, Vertiges et Le Loup, s’impose bigrement !

Eric Guillaud

Vertiges, artbook de Jean-Marc Rochette. Editions Daniel Maghen. 39€

Le Loup, de Jean-Marc Rochette. Editions Casterman. 18€

21 Nov

Le monde mutant de Corben : Apocalypse now!

L’éditeur Delirium poursuit son œuvre de salubrité publique avec la réédition des travaux du grand Richard Corben. Récits post-apocalyptiques noirs de chez noirs, Le Monde Mutant et sa suite Le Fils Du Monde Mutant sont donc enfin réunis dans une édition aussi complète que classieuse…

Ces deux histoires ne sont pourtant pas franchement ses œuvres les plus connues. La preuve, elles n’ont été traduites en France qu’une seule fois dans les années 80 et séparément. Mais elles sont marquées au fer rouge par le sceau de l’ancien collaborateur de Métal Hurlant. On retrouve ici des corps parfois grotesques et hypertrophiés, des gueules cassées et toujours ce mélange entre réalisme et cartoon fortement teinté de pessimisme.

Publié pour la première fois en épisodes en 1978, la première partie est la plus onirique, la plus désespérée. Tout se passe dans un monde post-apocalyptique en pleine décomposition où chacun se bat pour sa survie. Pas d’explication sur le pourquoi, pas de grandes théories, juste un constat, simple et désespéré. Corben a toujours dessiné l’homme dans tout ce qu’il a de plus vachard, d’hypocrite ou de pleutre.

D’ailleurs, celui qui sert de fil rouge dans ce monde en ruines est un mutant simple d’esprit du nom de Dimento. Un candide dont tout le monde essaye de profiter et qui symbolise à lui seul le peu qu’il reste de l’humanité, à la fois innocent et naïf alors que tout le monde, ici, essaye surtout de survivre jour après jour, quitte à bouffer son voisin. Si le récit apparaît d’abord un peu décousu, l’arrivée de son fidèle scénariste Jan Strnad (Ragemoor, réédité justement déjà chez Delirium) appelé à la rescousse change un peu la donne, sans lui enlever son côté à la fois absurde et cruel. On retrouve aussi son autre marque de fabrique, ces couleurs flashy, presque pop qui donnent au tout un côté presque surréaliste et très graphique.

La seconde partie, réalisée plusieurs années plus tard, adopte un ton différent. Déjà, parue à la base en noir et blanc, elle a été colorisée pour cette édition par la fille même de Corben. Et puis plus posée et plus humaine aussi, elle démarre d’une façon assez chorale avant que tous les protagonistes se retrouvent, avec une mention spéciale pour le grand méchant, sorte de croisement entre la momie et Humungus, le bad guy du film Mad Max 2 !

On peut parler d’happy end ici, même si l’horreur gothique de cet éternel fan d’Edgar Allan Poe n’est jamais loin non plus. Du grand Corben, moins littéraire et plus typé science-fiction certes mais avec toujours cette même vision assez unique. Il ne l’a pas volé son prix grand prix du festival d’Angoulême 2018 lui…

Olivier Badin

Le Monde Mutant – L’intégrale, de Richard Corben et Jan Strnad, Delirium. 25 euros

© Delirium / Richard Corben & Jan Strnad

Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême 2020 : 72 albums en compétition officielle

Moment très attendu par tous les professionnels de la bande dessinée et par le public, le Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême a dévoilé ce matin les albums sélectionnés pour la compétition officielle…

@ Burns / extrait de l’affiche du FIBD 2020

Le Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême vient de faire connaître la liste des albums en lice pour les différents Fauve, Prix du meilleur album, Prix spécial du jury, Prix révélation, Prix de la série, Prix de l’audace et Prix du public France Télévisions.

Parmi ces 43 albums, Acte de Dieu de Giacomo Nanni, Algues vertes d’Inès Léraud et Pierre Van Hove, Berlin, Ville de lumière de Jason Lutes, Blueberry tome 1 de Blain et Star, Clyde Fans de Seth, Dédales de Charles Burns, Le Dernier Atlas de Blanchard, Tanquerelle, Vehlmann et de Bonneval, Il était 2 fois Arthur de Nine Antico et Grégoire Carlé, Les Indes Fourbes de Alain Ayroles ou Juanjo Guarnido, Le Loup de Rochette ou encore Le Roi des Bourdons de David de Thuin.

À cela s’ajoutent…

Le Fauve Polar SNCF, six albums sélectionnés dont l’excellent Grass Kings de Matt Kindt et Tyler Jenkins.

Le Fauve Prix du patrimoine, 7 albums en compétition, parmi lesquels Les Fleurs rouges de Yoshiharu Tsuge et Stray Bullets de David Lapham.

Le Fauve Prix jeunesse et Le Fauve Prix Jeunes adultes, 8 albums sélectionnés dans chaque catégorie.

Le Palmarès officiel du festival International de la Bande dessinée sera dévoilé le samedi 1er février 2020 à 19 h.

Tous les albums, toutes les infos ici

18 Nov

De Chaplin à Charlot, la vie d’une étoile du cinéma racontée par le Nantais Bruno Bazile et le Belge Bernard Swysen

Tout le monde connaît Charlot. Mais qui connaît vraiment son créateur ? Avec Bernard Swysen au scénario, le Nantais Bruno Bazile vient de retracer sa vie dans une BD parue chez Dupuis. Nous l’avons croisé à l’exposition Chaplin du Musée d’arts de Nantes. Interview et déambulation…

@ F3 – Eric Guillaud

La suite ici

17 Nov

Seconde partie de carrière : une histoire de mamies braqueuses signée Jean-Philippe Peyraud et Philippe Périé

À soixante-dix ans bien tassés, Sonia pourrait prétendre à se la couler douce dans l’Ephad le plus proche, à jouer aux dominos en attendant le souper, mais ce serait mal la connaître. Avec ses copines, elle a décidé de se lancer dans une nouvelle activité : le braquage de magasins de luxe. Pour le plaisir…

Ancienne activiste de l’OAS, ancienne avocate, ex-épouse et mère de flics, Sonia a eu une vie plutôt bien remplie. De celle qui peut vous mettre sur le flanc avant même la retraite.

Entre toutes les maladies disponibles au catalogue des 70 ans et plus, Sonia a choisi la sclérose en plaques. Elle ne peut plus marcher cent mètres toute seule. Sa fille et un aide-soignant doivent se relayer pour les courses et les tâches quotidiennes.

Mais si Sonia n’a plus de jambes, elle a encore un cerveau, elle est même devenue LE cerveau d’un gang de mamies braqueuses. Une reconversion sans préavis, sans bilan de compétence, sans plan de carrière non plus, mais une reconversion totalement assumée.

Dernier coup en date, une boutique de luxe, 250 000 euros de sacs et montres subtilisés pendant qu’un groupe de touristes atteints de vieillesse avancée et d’alzheimer faisait diversion… Et qui la police envoie-t-elle sur le coup ? Camille, la propre fille flic de Sonia. Alors forcément, l’affaire prend une toute autre tournure…

Inutile de vous dire que Seconde partie de carrière est une histoire drôle à souhait même si elle est librement adaptée d’un récit très sérieux du sociologue Serge Guérin, spécialisé dans la question des âges et de l’intergénération, et même si, comme le rappelle ce même Serge Guérin en postface, elle s’appuie sur une réalité sociologique : l’influence grandissante des ainés sur la société.

Les séniors, de 45 à 115 ans, « représentent environ 25 millions de personnes, plus du tiers de la la population française… », rappelle-il, et si le récit de Jean-Philippe Peyraud et Philippe Périé se focalise sur des femmes, ce ne serait pas un hasard : « plus on avance en âge et plus elles prennent le pouvoir démographique sur les hommes qui apparaissent bien moins résistants ! ». Nous voilà prévenus.

Un regard jeté sur l’évolution de notre monde à travers une comédie jubilatoire, portée par le trait singulier et dynamique de Jean-Philippe Peyraud.

Eric Guillaud

Seconde partie de carrière, de Peyraud et Périé. Futuropolis. 21€

@ Futuropolis / Peyraud & Périé

11 Nov

Marzi réédité en version intégrale définitive

Publié entre 2005 et 2017 aux éditions Dupuis, le récit autobiographique de Marzena Sowa et Sylvain Savoia a connu différentes collections et formats au fil des rééditions. Il rejoint aujourd’hui la collection Aire Libre dans une superbe version intégrale définitive…

« Je suis née en Pologne lorsqu’elle vivait de grands changements… », explique Marzena Sowa, « Je la regardais se rebeller, je la regardais rêver. Et j’ai vu ses rêves se réaliser. Cela m’a permis de croire qu’avec de la persévérance et de la force de caractère, on pouvait changer le monde ».

De caractère, son personnage n’en manque pas dans ce récit autobiographique mis en images par Sylvain Savoia. À travers son quotidien de petite fille, Marzena Sowa apporte un témoignage essentiel sur la Pologne communiste des années 80, celle de Jaruzelski et de Walęsa, celle de Solidarność et des grèves dans les mines, celle encore de l’état de siège et de la pénurie. 

Initialement publié dans une édition classique couleur, Marzi ne semble pas trouver immédiatement son public et végète jusqu’à un certain jour de 2008 où les éditions Dupuis ont l’idée de publier le récit sous la forme d’un roman graphique. Les couleurs ont laissé place à une bichromie, les pages ont été remontées avec quatre cases maximum sur chacune d’elles, des dessins ont été ajoutés.

Marzi devient une toute autre bande dessinée qui rencontre dès lors un véritable engouement auprès des médias, du public et des professionnels du neuvième art.

Cette nouvelle réédition en version intégrale couleur, publiée à l’occasion des 30 ans de la chute du mur de Berlin, réunira à terme les sept volumes parus, permettant ainsi à une nouvelle génération de lecteurs de découvrir ce récit tout à fait passionnant.

Eric Guillaud

Marzi, une enfance polonaise 1984 – 1989. Intégrale tome 1. Dupuis. 29,90€

@ Dupuis / Savoia & Sowa

10 Nov

Miles et Juliette, Elvis, Hip Hop Family Tree… Quand la BD sort les partitions !

Rock, jazz ou hip hop, la musique fait bon ménage avec la bande dessinée même si cette dernière est par essence silencieuse. En voici une nouvelle démonstration avec ces trois albums récemment parus chez Delcourt, Seuil et Glénat…

On commence avec le rock’n’roll et l’un de ses plus grands représentants, celui qui en a posé les bases musicales ou du moins une certaine philosophie, Elvis Presley bien entendu. Dans cet album conjointement publié par les éditions Delcourt et Seuil, Patrick Mahé et Kent, oui oui, le chanteur Kent, ex-Starshooter, remontent le temps pour raconter la vie du King, sa naissance dans un foyer très modeste, la mort de son frère jumeau, le père en prison, son premier concert au lycée, son premier enregistrement, son premier passage radio, sa première tournée, sa première Cadillac, son premier film, ses aventures amoureuses, les médicaments, la maladie… et sa mort prématurée. Un beau boulot d’écriture et de mise en images en noir et blanc un peu à la Will Eisner, avec ici et là quelques aplats de couleurs façon années 50. (Elvis, Ombre et Lumière, de Kent et Patrick Mahé. Seuil/Delcourt. 17,95€)

Toujours chez Delcourt mais avec une légende du jazz cette fois, Miles Davis est au coeur de cette bande dessinée signée par deux Espagnols, Salva Rubio et Sagar. Et aux côtés de Miles Davis, une autre figure de la musique, surnommée la muse de l’existentialisme, Juliette Greco. Pour ceux qui seraient récemment nés, voire pas encore, Miles Davis et Juliette Gréco vécurent une histoire d’amour, brève mais intense, à l’occasion de la venue du trompettiste au festival International de Jazz à Paris en 1949. Brève, très brève, quelques jours, le temps pour lui de rencontrer l’élite artistique parisienne de l’époque, Jean-Paul Sarthe, Boris Vian, Simone de Beauvoir… et de découvrir un pays moins raciste que les États-Unis, où il aura l’impression, pour la première fois, « d’‘être traité comme un être humain ». Les carrières de l’un et de l’autre, les pressions sociales autour des mariages mixtes, auront raison de leur amour. (Miles et Juliette, de Rubio et Sagar. Delcourt. 15,50€)

Et de quatre ! La saga Hip Hop Family Tree du génial Ed Piskor consacrée à l’histoire du hip hop vient tout juste de s’enrichir d’un quatrième volume qui s’intéresse cette fois aux années 1984-1985. On commence avec les platines d’Egyptian Lover avant de croiser au fil des pages Kid Wizard, Afrika Bambaataa, les Cold Crush Brothers, le producteur Malcolm McLaren, ice Cube, Doug E. Fresh, les Beastie Boys et beaucoup beaucoup beaucoup d’autres. Une série pour les fans du genre ? Oui mais pas seulement. Hip hop family Tree s’adresse à tous ceux et toutes celles qui s’intéressent un tant soit peu à la musique, son histoire, ses courants, ses acteurs. Hip Hop Family Tree a remporté un Eisner Award aux États-Unis en 2015 dans la catégorie de la meilleure série inspirée de la réalité et a figuré dans la sélection 2017 du festival d’Angoulême. Génial ! (Hip hop Family tree, de Ed Piskor. Papa Guédé. 26€)

Eric Guillaud

Flesh Empire: un voyage aux confins de la SF signé Yann Legendre

Roman (incroyablement) graphique ? BD futuriste ? Récit en bichromie ? Dystopie glaçante ? Tout ça en même temps ? Célèbre graphiste, Yann Legendre livre ici sa première œuvre pour le neuvième art. Un objet fascinant et un délire visuel SF sans équivalent sur la recherche d’identité. Attention OVNI !

La lutte de quelques individus pour exister dans une société ultra-technologique où l’humain a cédé le pas aux machines est l’une des thématiques les plus usées de la science-fiction. À ce titre-là, Flesh Empire ne se démarque donc franchement pas. Mais en fait, il assume carrément ses emprunts à droite et à gauche, que cela soit du côté cinématographique (Tron, Blade Runner) ou littéraire (un personnage qui se nomme Ray Zimov en forme de clin d’œil à l’auteur Isaac Azimov par exemple). Car peu importe le fond, c’est vraiment dans la forme qu’il se démarque.

@ Casterman / Yann Legendre

Avec son noir et blanc ultra-contrasté et surtout ses formes géométriques à la fois limpides et complexes, chaque planche semble ici presque irréelle, presque mathématique. Certaines s’étalent parfois sur des double-pages hallucinantes, dans tous les sens du terme. Les gestes y sont comme figés et les hommes et les machines se confondent dans un seul et même jet. Un style qui résonne en fait avec ce monde peut-être pas si éloigné de nous qu’il décrit, cet univers du futur nommé ‘singularity’. Une sorte de super-conscience virtuelle y régente en dictateur toute la population et emmagasine, tel un disque dur géant, les personnalités de chaque individu pour ensuite mieux les réinjecter à l’infini dans de nouveaux corps, assurant ainsi leur immortalité. Mais aussi leur asservissement.

Glaciale et figée mais aussi claque visuelle qui ne ressemble à aucune autre, ce récit cyberpunk pas si simpliste qu’il n’y paraît d’abord est unique. Une œuvre d’art à part entière à l’identité très singulière qui dépasse le simple cadre de la SF.

Olivier Badin

Flesh Empire de Yann Legendre. Casterman. 19€

@ Casterman / Yann Legendre