31 Jan

L’Arme à gauche : les années de plomb Pierre Maurel

Pierre Maurel était pour la quatrième fois en compétition au festival international de la bande dessinée d’Angoulême avec le dernier album en date de sa série Michel. Pas le temps de se reposer aux Bahamas, l’auteur revient en ce début d’année avec L’Arme à gauche, l’histoire d’un ex-activiste italien réfugié en France…

On ne peut pas dire qu’il soit apprécié dans le village. Il ferait même un petit peu peur avec son air renfrogné et sa moustache à la Staline. Certains le disent Corse ou « un truc comme ça », d’autres prétendent qu’il a fait de la prison ou encore qu’il s’agit d’un ancien barbouze venu se mettre au vert. De là à imaginer qu’il débarque un jour avec un fusil et tire dans le tas, il n’y a pas loin !

Pourtant, à bien le regarder, il a l’air plutôt tranquille le papy. Mario il s’appelle. Dans sa bicoque à l’écart du village, il fait son potager et braconne à l’occasion. Tranquille quoi ! Jusqu’au jour où il reçoit un message : « Harpo e morto » ! Pas besoin d’avoir fait BAC + 15 en langues étrangères pour comprendre. Mario fait son sac, prend la route à pied, direction… son passé.

Au fil de sa route, au fil des pages, Mario déroule ses jeunes années de militant dans les années 70, un militant aux actions plutôt musclées. Avec son groupe, il n’hésitait pas à enlever des commerçants plein aux as et à réclamer des rançons. Et puis un jour, il fallut se disperser et se cacher. Mario choisit alors la France…

Sans vouloir spoiler l’histoire, puisque beaucoup de chose se dénoue vraiment sur les dernières pages, Pierre Maurel, comme à son habitude, met en images des destins ordinaires ou presque pour nous parler de notre monde et plus précisément ici de l’engagement politique et de ses limites. Avec ce titre à double sens, L’Arme à gauche, il nous permet de découvrir un nouveau personnage, aussi attachant et profondément humain que le bedonnant reporter Michel, de sa série éponyme, à qui il fait d’ailleurs un petit clin d’œil dans l’album. En route pour une cinquième nomination à Angoulême 2024 !

Eric Guillaud

L’Arme à gauche, de Pierre Maurel. Glénat. 17,50€

© Glénat / Pierre Maurel

29 Jan

Festival International de la BD d’Angoulême 2023: le palmarès complet

Le Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême referme ses portes sur un bilan très positif selon les organisateurs en présence d’un public venu en nombre. Quant au palmarès 2023, il est à l’image de cette cinquantième édition, résolument ouvert sur l’Asie, sur la jeunesse et les nouvelles voies du neuvième art…

Le pavillon du manga © Eric Guillaud

 

Grand Prix : Riad Sattouf

Fauve spécial de la 50e édition : Hajime Isayama

Fauve d’honneur : Ryōichi Ikegami

Fauve d’honneur : Junji Itō

Prix Philippe Druillet : La falaise – Manon Debaye (Sarbacane)

Prix Konishi : Sylvain Chollet pour la traduction de Dai Dark – Tome 1 Q Hayashida (Soleil)

Prix René Goscinny – Meilleur scénariste : Thierry Smolderen pour
Cauchemars ex Machina, Dessin de Jorge González (Dargaud)

Prix René Goscinny – jeune scénariste : Mieke Versyp pour
Peau – Dessin de Sabien Clément – Traduction de Françoise Antoine
(Çà et Là)

Fauve jeunesse : La longue marche des dindes de Leonie Bischoff – Kathleen Karr (Rue de Sèvres)

Fauve spécial du grand jury jeunesse : Toutes les princesses meurent après minuit de Quentin Zuttion (Le Lombard)

Fauve polar SNCF : Hound Dog  de Nicolas Pegon (Denoël Graphic)

Fauve de la bande dessinée alternative : Forn de Calç (Extinció Edicions)

Eco-Fauve Raja : Sous le soleil d’Ana Penyas – Traduction de Benoît Mitaine (Actes Sud L’An 2)

Fauve Prix Patrimoine : Fleurs de Pierre de Hisashi Sakaguchi – Traduction d’Ilan Nguyen (Revival)

Fauve Prix du public France Télévisions : Naphtaline de Sole Otero – Traduction d’Éloïse de la Maison (Çà et Là)

Fauve des lycéens : Khat de Ximo Abadía – Traduction d’Anne Calmels et David Schalvelzon (La Joie de lire)

Fauve révélation : Une rainette en automne (et plus encore…) de
Linnea Sterte – Traduction par Astrid Boitel (Les Éditions de la Cerise)

Fauve de la série : Les Liens du sang T.11 de Shuzo Oshimi – Traduction de Sébastien Ludmann (Ki-oon)

Fauve spécial du jury : Animan d’Anouk Ricard (Exemplaire)

Fauve d’or meilleur album : La couleur des choses
Martin Panchaud (Çà et Là)

Quelques prix périphériques 

Prix des libraires de bande dessinée CanalBD : Hoka Hey!  de Neyef (Label 619)

Prix Couilles au cul : l’autrice russe Victoria Lomasko

Prix Elvis d’or de la meilleure BD rock : Kiss the Sky de Mezzo et Dupont ( Glénat)

Prix bdgest de la plus belle couverture : Emem pour Renaissance tome 5

Eric Guillaud

23 Jan

L’Université des chèvres : un plaidoyer contre l’obscurantisme signé Christian Lax

On le présente comme le plus beau métier du monde. Le plus beau peut-être mais certainement pas le plus facile car de tout temps l’enseignement a eu ses détracteurs, ses ennemis. Christian Lax nous le rappelle dans ce dernier album, une histoire en deux temps, deux époques et différents lieux…

« L’éducation est l’arme la plus puissante que vous puissiez utiliser pour changer le monde ». Nelson Mandela à qui on doit ces quelques mots et tellement d’autres avait diablement raison. Tellement raison que certains s’évertuent à la combattre, à l’interdire. Pour les filles ici. Pour tout le monde un peu plus loin.

On pense bien évidemment à l’Afghanistan, où les Talibans ont interdit encore récemment l’accès des femmes aux universités du pays, mais ce n’est bien évidemment pas le seul endroit sur Terre où l’ignorance est préférée à la connaissance, histoire de bloquer toute velléité d’émancipation, tout appétit de liberté.

Dans son dernier album en date, le dernier tout court puisqu’il aurait décidé de mettre un terme à sa carrière d’auteur de bandes dessinées, Christian Lax nous emmène dans les pas de deux personnages bien décidés à transmettre le savoir. Le premier, Fortuné Chabert, est un instituteur itinérant qui sillonne les Alpes du Sud dans les années 1830 pour enseigner l’écriture et le calcul aux enfants. Le second, Sanjar, fait de même bien loin des Alpes du sud, dans les montagnes afghanes, et de nos jours.

© Futuropolis / Lax

Deux époques, deux territoires éloignés, mais une histoire qui bégaye, l’un et l’autre se voyant obligés de mettre un terme à leur mission, leur sacerdoce, face à la réticence et à la violence des obscurantistes de tout poil, ici un curé, là un djihadiste.

Et entre ces deux hommes, un lien, un trait d’union en la personne d’une journaliste américaine, Arizona Florès, descendante de Fortuné Chabert, en lutte contre le NRA, le lobby des armes à feu, et les violences faites à l’école, envoyée un beau jour par sa rédaction en Afghanistan où elle aura pour fixeur Sanjar…

À travers le destin ce ces hommes et leur obstination commune à délivrer cet enseignement nomade qu’on nomme l’université des chèvres, Christian Lax aborde un thème qui lui est particulièrement précieux, l’émancipation par le savoir face à l’obscurantisme. Il le fait à sa façon, avec sagesse et humanisme, en douceur mais non sans conviction, dans une fiction très documentée, notamment nourries de témoignages recueillis auprès de réfugiés afghans. Un récit forcément engagé soutenu par un graphisme des plus sensibles. Du grand Lax !

Eric Guillaud 

L’Université des chèvres, de Christian Lax. Futuropolis. 23€

22 Jan

La Fabrique de héros, 100 ans d’édition chez Dupuis… et l’éternité pour horizon

Il n’y a pas que les héros qui sont immortels, on aimerait penser que certaines maisons d’édition le sont tout autant tant elles nous ont offert et nous offrent encore du rêve, de l’évasion, de l’aventure… En attendant, Dupuis a 100 ans, le début de l’éternité, et publie un beau petit livre sur son histoire en complément d’une exposition à Charleroi…

Comment évoquer les 100 ans d’une maison d’édition comme Dupuis ? Et par où commencer ? Par le début tout simplement lorsque Jean Dupuis achète sa première presse à pédale et s’improvise imprimeur-éditeur. Nous sommes en 1896.

Quelques photos en noir et blanc du patriarche et de la famille et on arrive au lancement de la revue Les Bonnes soirées en 1922, de l’hebdo Le Moustique en 1924 et bien évidemment du fameux Journal de Spirou en 1937 qui offrira très vite à la maison d’édition belge une reconnaissance internationale.

Après, tout s’enchaine très vite, la création du héros-titre, les ADS, Amis de Spirou, Tif et Tondu, la guerre, l’Almanach 1947, Jijé, Valhardi, Lucky Luke, Gaston, les gags de poche, Yoko Tsuno, le Trombone illustré, Aire Libre, Largo Winch…

100 ans en 200 pages, une véritable gageure quand on connait un peu l’histoire de la maison mais le but de ce livre n’est pas d’être exhaustif, plutôt d’offrir aux amoureux du 9e art et plus spécifiquement des éditions Dupuis un panorama le plus large possible de la création en son sein en s’appuyant sur de nombreuses anecdotes et illustrations.

Héros, auteurs, expériences éditoriales… l’essentiel est ici et dans l’exposition qui se tient au Musée des Beaux-Arts de Charleroi jusqu’au 30 juillet 2023.

Eric Guillaud

La Fabrique de héros, 100 ans d’édition chez Dupuis, de José-Louis Bocquet et Sergio Honorez. Dupuis. 34€

© Dupuis

19 Jan

Fauve d’Angoulême – Prix du Public France Télévisions 2023 : coup d’œil sur les huit BD en lice

J-10. Pour la quatrième année consécutive, France Télévisions s’associe au Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême pour décerner le Prix du public. Huit albums ont été sélectionnés. Le lauréat sera connu le samedi 28 janvier. Qui sont les auteurs ? Que racontent leurs livres ? Réponse ici et maintenant…

La suite ici

 

Dormir dans les transports en commun : Quand Emmanuel Guibert croque la petite mort !

Quelle tête faites-vous lorsque vous dormez à poings fermés ? Peut-être ressemblez-vous à l’un ou l’autre de ces endormis croqués sur le vif dans les transports en commun par Emmanuel Guibert. Peut-être même allez-vous vous reconnaître ou reconnaître l’un de vos proches…

Voilà bien une drôle d’idée : tirer le portrait des gens tombés dans les bras de Morphée entre deux stations de métro, deux arrêts de bus ou deux gares. Cette idée-là vient d’Emmanuel Guibert, le même qui nous avait embarqué en 2020 dans les musées et autres lieux de culte et réuni dans le premier volet de Légendes une série de croquis et dessins réalisés au cours de ses pérégrinations.

Le Grand Prix de la ville d’Angoulême 2020, auteur du Photographe ou de La guerre d’Alan, pour ne citer que ces titres-là, revient avec un deuxième volet où il croque sur le vif, avec des techniques variées et dans des styles différents, son voisin voyageur plongé dans un profond sommeil, une « petite mort » bien réparatrice, l’occasion pour lui de s’interroger, de nous interroger sur notre rapport à la mort, la vraie, entre anecdotes personnelles et considérations philosophiques.

Un beau et bon petit bouquin, un peu cher certes, mais qui se lit avec grand plaisir malgré la thématique et nous amène à réfléchir sur notre existence. Et ça, ça n’a pas de prix !

Eric Guillaud

Légendes tome 2, Dormir dans les transports en commun, d’Emmanuel Guibert. Dupuis. 38€

© Dupuis / Guibert

15 Jan

Sélection officielle Angoulême 2023 : Ils brûlent de Aniss el Hamouri aux éditions 6 Pieds sous Terre

Repéré dès son premier album, Comme un frisson, prix révélation ADAGP du festival Quai des Bulles, Aniss el Hamouri revient en 2022 avec un récit de dark fantasy en trois tomes résolument sombre et tourmenté…

Ne cherchez pas une once d’espoir dans les pages de cet album, il n’y en a pas. Ou si peu. L’univers médiéval élaboré par Aniss el Hamouri est désespérément sombre et violent. Pour un rien, vous pouvez finir sur un bûcher ou le ventre transpercé d’un coup d’épée.

Le seul rayon de lumière, le seul élan de bonté, vient d’une amitié, celle qui unit le jeune et bienveillant Georg à Pluie et Ongle, deux adolescentes dotées de pouvoirs surnaturels qui ont décidé de s’enfuir du Sanctuaire, une prison de l’inquisition. Depuis, elles sont pourchassées par Le Mage, un inquisiteur sans pitié, et rejetées partout où elles passent. Georg fera tout son possible pour les aider à fuir les soutanes et à surmonter les traumatismes physiques et psychiques endurés par le passé et qu’il découvre au fil de leur périple…

Plus qu’une fuite, c’est une quête que l’auteur belgo-marocain Aniss el Hamouri met ici en images, une quête d’identité pour nos trois personnages, autant de caractères inadaptés à ce monde de brutes épaisses et de croyances obscures.

Avec son trait hyper nerveux et expressif, quasiment habité, et une narration musclée, l’auteur parvient à nous happer jusqu’au bout de son histoire même si les premières pages nécessitent peut-être un petit temps d’acclimatation à l’univers.

Ils brûlent figure dans la sélection des albums en lice pour le Fauve d’Angoulême – Prix du Public France Télévisions 2023

Eric Guillaud

Ils brûlent tome 1, Cendre et rivière, de Aniss el Hamouri. 6 Pieds sous Terre. 20€

© 6 Pieds sous Terre / Aniss El Hamouri

14 Jan

Sélection officielle Angoulême 2023 : Roxane vend ses culottes de Maybelline Skvortzoff aux éditions Tanibis

Rejetée de toutes les écoles d’art françaises pour son trait un peu trop calqué sur celui de Robert Crumb, Maybelline Skvortzoff a fini par trouver refuge dans un master en bande dessinée à l’institut Saint-Luc à Bruxelles avant de finalement nous revenir avec une première bande dessinée sacrément culottée…

Roxane est plutôt du genre à croquer la vie à pleines dents, à se droguer un peu, à faire l’amour beaucoup, à faire la fête énormément. Et bien évidemment, tout ça coûte cher. Alors, histoire d’arrondir ses fins de mois et peut-être de pimenter un peu plus encore sa life, Roxane décide de vendre ses culottes sales sur internet. Et ça rapporte ! 60 euros la culotte, plus encore quand elle accepte de la remettre en main propre.

Mais de fil en aiguille, Roxane se retrouve embringuée dans un monde qui n’est pas le sien, un monde étrange, voire glauque, dérangé et dérangeant, qui lui fait faire des choses qu’elle ne se serait jamais autorisée auparavant, au risque de se perdre, au risque aussi de perdre tous ceux et toutes celles qui l’entourent et l’aiment.

Mère, amants, copines, ses relations ne sont d’ailleurs pas au beau fixe et Roxane n’hésite pas à se débarrasser des gens comme elle le fait de ses culottes sales au moindre changement d’humeur. Une fuite en avant tête baissée, jusqu’au jour où elle se retrouve face à un point de non-retour…

Des dialogues crus, des séquences trash, un personnage pas toujours sympathique, assez égoïste, un trait parfois un peu rêche… ce premier roman graphique ne peut pourtant pas laisser indifférent tant la jeune autrice y a mis du sens et un peu de sa vie, abordant au passage des questions aussi essentielles que l’amitié, l’amour, la famille, le sexe ou le pouvoir de l’argent. Un récit au ton résolument libre, moderne, à la fois tragique et comique, sous une couverture très réussie offrant un touché peau de pêche bien agréable.

Roxane vend ses petites culottes figure dans la sélection des albums en lice pour le Fauve d’Angoulême – Prix du Public France Télévisions 2023

Eric Guillaud

Roxane vend ses culottes, de Maybelline Skvortzoff. Tanibis. 19€

© Tanibis – Skvortzoff

10 Jan

Sélection officielle Angoulême 2023 : Naphtaline de Sole Otero aux éditions çà et là

Il n’y a pas que des footballeurs arrogants en Argentine, il y a aussi des auteurs de bande dessinée aussi modestes que talentueux. On en a eu la preuve par le passé avec notamment Jorge González, on l’a à nouveau aujourd’hui avec Sole Otero et son album Naphtaline, une épopée familiale qui débute quelque part en Italie au moment de l’accession au pouvoir d’un certain Mussolini…

L’histoire débute par la fin. La fin d’une vie. Un cimetière, trois personnes en tout et pour tout devant un cercueil, un dernier adieu et c’est la vie qui continue. Pourtant, RocÍo n’en revient pas qu’il y ait si peu de monde à l’enterrement de sa grand-mère Vilma.

En attendant, elle hérite de sa maison ou du moins est-elle autorisée à l’habiter en attendant qu’elle soit un jour vendue. Après la crise ! Nous sommes en 2001 en Argentine et le pays se trouve dans une situation économique et politique catastrophique.

Une fois dans la maison, RocÍo se remémore les rares fois où elle est venue visiter cette grand-mère. Elle n’était pas très proche d’elle ou plus exactement, la grand-mère n’était proche de personne. Un sacré caractère, solitaire, acariâtre, colérique, qui a réussi à se fâcher avec tous les membres de la famille. Sauf RocÍo. Il faut dire que sa vie n’a rien eu d’un long fleuve tranquille.

Et de se remémorer l’histoire de cette grand-mère, une histoire qu’elle connaît finalement par cœur pour l’avoir entendue par bribes, à commencer par l’installation de la famille en Argentine après avoir fuit l’Italie fasciste, sa jeunesse bridée par une éducation patriarcale rigoriste, son premier flirt, son mariage forcé avec un voisin lorsqu’elle tombe accidentellement enceinte, sa fausse-couche, son frère qui cache son homosexualité…

Avec un ton et un esthétisme résolument modernes, originaux, l’autrice Sole Otero nous offre la photographie d’une Argentine en crise en même temps qu’elle nous raconte la destinée d’une famille d’immigrés italiens fuyant l’horreur fasciste et tentant de se reconstruire à l’autre bout du monde entre sacrifices et désillusions. C’est aussi l’histoire de deux femmes, Vilma et RocÍo, qui chacune à leur manière et à leur époque s’interroge sur la vie, leur vie. Une très belle découverte et une autrice à suivre !

Naphtaline figure dans la sélection des albums en lice pour le Fauve d’Angoulême – Prix du Public France Télévisions 2023

Eric Guillaud

Naphtaline, de Sole Otero. çà et là. 25€

© çà et là / Otero

05 Jan

Sélection officielle Angoulême 2023 : La Dernière reine de Jean-Marc Rochette aux éditions Casterman

Il a annoncé il y a quelques jours son intention de se retirer du monde de la bande dessinée. Peut-être le fera-t-il, peut-être changera-t-il d’avis. En attendant, Jean-Marc Rochette nous livre avec La Dernière reine un livre magnifique dans lequel la montagne, sa montagne, joue une fois encore un rôle primordial…

« J’ai 67 ans, ça fait 45 ans que je fais ce métier. Je suis fatigué. J’ai expliqué que La Dernière reine serait mon dernier bouquin. C’est le cas. Il m’a demandé trop d’énergie », a déclaré Jean-Marc Rochette, à nos confrères de France 3 Alpes.

Lancée dans la foulée de la polémique Bastien Vivès en réaction à ce qu’il appelle dans un post « une surveillance de l’édition par des commissaires politiques« , cette annonce a fait plusieurs fois le tour de la planète BD avant de se poser comme une évidence, l’homme est fatigué physiquement et fatigué de l’ambiance « liberticide qui est en train de se répandre », pour reprendre une fois encore ses propres mots.

© Casterman / Rochette

L’affaire n’est pas classée mais la BD doit reprendre ses droits et La Dernière reine paru en octobre dernier nous invite forcément à prendre un peu de hauteur. « Que la montagne est belle… » chantait Ferrat. La montagne ardéchoise pour Ferrat, la montagne iséroise pour Rochette, la beauté de la nature à l’état sauvage dans les deux cas.

Car oui, après Ailefroide, altitude 3954 et Le Loup, l’auteur retrouve ici une fois encore la montagne, sa montagne, celle où il vit été comme hiver, avec cette fois une double histoire, celle d’abord du dernier ours du Vercors abattu en 1898 par la bêtise humaine, celle ensuite qui fait se croiser les destinées d’une gueule cassée de la guerre de 14, Édouard Roux, et d’une artiste sculptrice animalière parisienne, Jeanne Sauvage.

© Casterman / Rochette

Entre les deux c’est le coup de foudre, une histoire d’amour à La Belle et la Bête, lui le défiguré descendu de son plateau du Vercors natal le temps d’une guerre et d’une salle blessure, elle, qui sera lui rendre un aspect humain en lui remodelant un visage.

Elle l’introduit dans le milieu artistique parisien de l’entre-deux-guerres où l’on croise Soutine, Picasso, Cocteau, François Pompon ou encore Aristide Bruant. Lui l’encourage à réaliser SON œuvre et lui fait découvrir la montagne, la beauté ultime…

Si Jean-Marc Rochette confirme et partage dans les 240 pages que fait l’album son amour pour la montagne, avec des paysages absolument magnifiques habités par de nombreux animaux dont bien sûr cet ours, la dernière reine, il explore aussi les sentiments qui peuvent se nouer au-delà de l’apparence physique. La gueule cassée et la jeune artiste s’aiment et s’aimeront jusqu’à la mort.

© Casterman / Rochette

Magnifique, émouvant, beau, sauvage, intense, sombre, ce nouveau récit de Jean-Marc Rochette est une pure merveille, une ode à la montagne, à l’amour et à l’art, avec des questionnements écologiques profonds et sincères.

Un seul petit regret, que les albums de la trilogie alpine que forment Ailefroide, altitude 395, Le Loup et La Dernière reine, n’aient pas été publiés dans un plus grand format, histoire de profiter pleinement du trait charbonneux de l’auteur et de ces magnifiques paysages de montagne. Mais serait-ce là l’occasion d’un nouveau récit, d’un nouveau dernier récit ? On le souhaite et on croise les doigts…

La Dernière reine figure dans la sélection des albums en lice pour le Fauve d’Angoulême – Prix du Public France Télévisions 2023

Eric Guillaud

La Dernière reine, de Jean-Marc Rochette. Casterman. 30€