12 Nov

Le petit théâtre de Spirou : Al adapte en BD les pièces jouées par le théâtre du Farfadet pendant la Deuxième guerre mondiale

Après Spirou sous le manteau et À tous les coups c’est Spirou!, le discret, rare mais précieux Alec Severin, alias Al, est de retour aux éditions Dupuis avec Le Petit théâtre de Spirou, l’adaptation en BD de saynètes écrites sous l’occupation par Jean Doisy pour un théâtre de marionnettes…

Durant la Seconde guerre mondiale, le journal de Spirou alors très sérieusement menacé de censure par l’occupant allemand, cherche une façon de garder le contact avec ses lecteurs. Il tente de le faire sous un format mensuel inauguré par un almanach sorti en décembre 1943. Sans lendemain ! L’occupant veille…

Il le fait aussi dès 1942, et l’histoire est moins connue, par l’intermédiaire d’un théâtre de marionnettes ambulant fondé par André Moons avec le soutien des éditions Dupuis. Les marionnettes à l’effigie des vedettes du journal, Spirou, Spip, Fantasio ou encore de Tif et Tondu, ont pour objectif d’entretenir la flamme de Spirou et de véhiculer ses valeurs humanistes dans une succession de pièces écrites par Jean Doisy, alors rédacteur en chef du journal de Spirou.

Mais ce n’est pas tout, « dans les coulisses… », écrivent Christelle et Bertrand Pissavy-Yvernault pour les excellents Cahiers de la BD, « se cachait un important réseau clandestin. Dès le début, Doisy, l’homme de toutes les manigances, avait perçu la double opportunité qu’offrait la création de cette compagnie itinérante : par son intermédiaire, des résistants pouvaient sillonner la Belgique munis d’Ausweis en bonne et due forme, sous couvert de prospections de nouveaux spectacles ».

À la Libération, le journal de Spirou retrouve son public et les pièces du Farfadet sont remisées dans un coin de grenier avant d’être miraculeusement retrouvées il y a quelques années par les mêmes Christelle et Bertrand Pissavy-Yvernault alors plongés dans l’écriture de l’ouvrage de référence La Véritable histoire de Spirou.

L’idée de les ramener à la lumière et de les mettre en images trouve en Alec Severin, alias Al, un allié de poids. Avec son trait malicieux, savoureusement rétro, l’auteur avait déjà signé Spirou sous le manteau, un recueil de dessins mettant en scène Spirou et Fantasio pendant la fameuse période d’interdiction du journal en 1943 et 1944.

Un graphisme étonnant de virtuosité, des planches de toute beauté, une construction intelligente, un texte respecté à la virgule près, un dos toilé rouge à l’ancienne, un très grand format, le tout accompagné du programme du Farfadet en fac-similé, Le Petit théâtre de Spirou est un album essentiel pour tous ceux qui s’intéressent un tant soit peu à l’univers du groom, un album qui aurait très bien pu être écrit au lendemain de la guerre comme un passage de témoin entre le créateur de Spirou, Rob-Vel, et celui qui hérite de ses aventures entre 1944 et 1946, Jijé. Une vraie curiosité !

Eric Guillaud

Le petit théâtre de Spirou, de Al. Dupuis. 24,95€

10 Nov

Une vie à schtroumpfer : une biographie en images de Peyo orchestrée par Vincent Odin

On ne le dirait pas à première vue mais les Schtroumpfs ont 60 ans. L’occasion pour les éditions Daniel Maghen de rendre un hommage appuyé à leur créateur à travers cet incroyable ouvrage de plus de 300 pages. De quoi schtroumpfer pour l’éternité…

Tout le monde ou presque connaît les fameux lutins bleus imaginés par Pierre Culliford, alias Peyo. Mais combien savent comment et où ils sont nés ?

Non, il ne sont pas nés dans des choux, fussent-ils de Bruxelles, mais dans une aventure de Johan et Pirlouit, La Flûte à six trous, publiée en octobre 1958 dans le journal Spirou. Au détour d’une page, les deux héros tombent nez à nez avec des Schtroumpfs qui n’arrêtent pas de schtroumpfer en schtroumpfant. Mais d’où venaient ce nom et ce langage si particuliers ? Peyo aimait raconter l’anecdote :

« J’étais en vacances à la mer avec Franquin, et à table, je lui ai demandé de me passer quelque chose, sans en trouver le nom : « Passe-moi le… heu… le schtroumpf! » Franquin a immédiatement répondu : « Tiens, voilà ton schtroumpf », à quoi j’ai répliqué ; « Merci de me l’avoir schtroumpfé, quand je n’en n’aurai plus besoin, je te le reschtroumpferai » et nous avons continué à parler schtroumpf pendant tout le repas, puis les jours suivants ».

Cette anecdote savoureuse figure bien évidemment dans cet ouvrage fantastique qui réunit sur plus de 300 pages des croquis, des illustrations de couvertures, des planches en noir et blanc, avec les marques de scotch et les traits de lettrage s’il vous plait, le tout ponctué par des extraits d’interviews de Peyo données tout au long de sa carrière. On y parle des Schtroumpfs, beaucoup, mais pas seulement. Vincent Odin, créateur de la collection, évoque aussi les débuts de l’auteur, les séries Johan et PIrlouit et Benoit Brisefer, les adaptations en dessin animé…

Après Juillard, Vicomte, Cosey, Tillieux, Tibet et Will, voici donc une nouvelle biographie en images sur l’un des auteurs phares de de la bande dessinée franco-belge. Un livre totalement indispensable pour tous les inconditionnels de Peyo et plus largement pour tous les amateurs du neuvième art !

Eric Guillaud

Une Vie à schtroumpfer, de Peyo, réalisation de Vincent Odin. Daniel Maghen. 59€ (en librairie le 15 novembre)

09 Nov

C’est quoi ce Pataquès ?

Il paraîtrait que Pataquès est le nom d’une nouvelle collection chez Delcourt. Tu parles d’un nom. Pataquès. Et puis quoi encore ? On pourrait aussi appeler les bouquins Pan! T’es mort! pendant qu’on y est. Ou mieux encore, Amour, Djihad & RTT. Ah ah ah, non vraiment, ils ont de drôles d’idées chez Delcourt…

Ils ont de drôles d’idées mais c’est pour mieux se marrer mon enfant. Et c’est bien là l’essentiel ! Tenez, prenez Amour, Dijhad & RTT, oui ça existe vraiment, Marc Dubuisson, l’auteur, nous offre un délire islamo-djihadiste de près de 80 pages autour d’un autoradicalisé qui n’a lu du Coran que la définition dans Wikipedia, et menace depuis lors tous ses collègues de bureau avec un trombone et une agrafeuse. Bon, l’impact est limité mais la vie de l’entreprise s’en trouve perturbée. Surtout quand notre djihadiste s’embarque dans une prise d’otage avec pour revendications : 10 tonnes d’uranium, 20 millions de francs et la libération de la Palestine… Le seul  hic, c’est que ça risque d’être long et de déclencher des heures sup pour les otages. Le boss fulmine…

Quant à Pan! t’es mort!, oui oui ça existe aussi, ils s’y sont mis à deux, Terreur Graphique et Guillaume Guerse, pour écrire un bouquin qui n’a qu’un objectif : faire un mort par page. Alors, pas de quartier, tout le monde y passe, les vieux, les jeunes, même les gamins, les amoureux, les chasseurs, les lapins, les légumes… Et tant qu’à faire, dans d’atroces souffrances. Quant aux lecteurs, eux-aussi pourraient bien mourir…de rire.

Et si vous n’en avez pas assez, alors Pataquès vous a concocté d’autres albums tout aussi savoureux. Team Méluche d’Hervé Bourhis par exemple vous entraînera au cœur du mouvement de jeunesse « En Marche » et du fameux projet Team Méluche qui a pour objectif « d’intégrer le mélenchonisme dans la startup nation, en vue d’aboutir à une fusion-acquisition des Insoumis ». Ça ne s’invente pas ! Dans l’album Medley, le Nantais RaphaëlB nous donne toutes les réponses aux questions essentielles que chacun de nous se pose tous les jours sur la musique, du genre : quelle musique écoute les super-héros ? Peut-on être laid dans la vie et sexy sur scène ? Les pianistes jouent-ils vraiment debout ? Enfin, dans Les Aventures du Mékong, Marc Pichelin et Guillaume Guerse nous invitent à suivre les aventures totalement loufoques et improbables de deux auteurs de BD, Marco et Gégé, obligés de surfer sur la vague de la BD reportage pour espérer avoir du boulot et des bouquins qui se vendent. Et comme ils ne font rien à moitié, direction le Laos…

C’est quoi ce Pataquès, c’est aujourd’hui cinq albums et plein de projets pour 2019. Et si vous n’avez pas tout compris sur la ligne éditoriale de la collection, la réponse est là, signée de son directeur James…

© Delcourt / James

Eric Guillaud

Amour, Djihad & RTT, de Marc Dubuisson. 12€ / Pan! T’es mort!, de Terreur Graphique et Guerse. 12€ / Team Meluche, de Hervé Bourhis. 12€ / Medley, de RaphaëlB. 12€ / Les aventures du Mékong, de Pichelin et Guerse. 18,95€

07 Nov

San-Antonio, Frédéric Dard, François Boucq et les autres…

Attention, ça sent le sapin à plein nez, pas celui qui finit par nous servir de maison pour l’éternité mais celui qui s’invite chaque année dans notre salon avec une déco parfois douteuse. Oui, ça sent le sapin parce qu’un bouquin comme ça, ça s’emballe et ça s’offre !

Bien sûr, on n’enseigne pas San-Antonio dans les écoles mais vous ne pouvez pas ne pas connaître. C’est un pan de notre patrimoine littéraire, un mythe, 50 ans de bons et loyaux services, 175 volumes, des centaines de millions d’exemplaires vendus un peu partout et surtout un univers à la Frédéric Dard, unique, du polar trafiqué à l’humour, au jeu de mots et à la grivoiserie.

Ce très beau livre publié par les éditions Dupuis sous label Aire Libre -Champaka réunit les 175 couvertures réalisées par François Boucq, l’auteur de Jérôme Moucherot, Bouche du Diable et du Bouncer, un énorme chantier lancé par les éditions Fleuve Noir en 2000 et qui se poursuit aujourd’hui encore avec les couvertures des Nouvelles aventures de San-Antonio écrites par le fiston, Patrice Dard.

En bonus, l’excellente interview de Frédéric Dard par Antoine de Caunes, réalisée en 1985 pour le magazine Metal Hulrlant, un texte de François Rivière, spécialiste du roman populaire et de San-Antonio, ainsi qu’une mise en avant du travail de François Boucq signé Eric Verhoest. Un très beau cadeau je vous dis !

Eric Guillaud

San-Antonio, de Boucq et Dard. Dupuis. 28,95€

04 Nov

Les Grands espaces : Quand Catherine Meurisse rêvait de Versailles

C’est un petit coin de paradis, un Versailles en mode familial, avec son potager à la française et en son milieu la statue d’un nain de jardin en guise de Roi-Soleil. C’est un petit coin de paradis à l’abri du temps qui passe trop vite, à l’abri de la cupidité des hommes, un petit coin de paradis qui doit tout à la nature, à la littérature et à la peinture…

Mais à qui appartient ce petit coin de paradis ? À l’auteure du livre elle-même, Catherine Meurisse, ou du moins à ses souvenirs de jeunesse. Catherine n’est alors qu’une toute jeune-fille lorsque ses parents décident de s’installer à la campagne. « Les filles, la campagne sera votre chance », avaient-ils décrété comme une nouvelle évidence. Et voilà toute la petite famille partie s’installer dans une ferme en ruine, au milieu de nulle part, à proximité de pas grand chose.

L’imagination au pouvoir

Il fallait avoir de l’imagination pour espérer redonner fière allure à ce lieu. Les parents n’en manquèrent pas, le père dessinant dans sa tête le plan de la future habitation, « là, ce sera la salle à manger. Ici, je vois bien la cuisine… », la mère plantant tout ce qu’elle pouvait, ici un rosier provenant du jardin de Marcel Proust, un autre du jardin de Montaigne, là un figuier venant de chez Rabelais, des ancolies de la grand-mère, des hêtres, des prunus, des cognassiers, des acacias et autres merisiers. Bref, de quoi remettre la nature en ordre de marche.

© Dargaud/Rita Scaglia

Et lorsque la pollution agricole s’invite aux portes du jardin, sous la forme d’un épandage de sang d’abattoir, la mère ne jardine plus, elle entre en résistance, plante une haie pour freiner les vents et les odeurs. Comme un pied de nez au remembrement. « Patience! Dans quelques années, on aura un parc superbe comme au château de Versailles ».

Catherine réclame sa part de château. Elle gagne un petit lopin de terre divisé en carré, comme à Versailles, à la Le Nôtre. À elle d’y faire pousser ce qu’elle veut. Des campanules, des acanthes, des benoîtes écarlates, des rhodantes, des clarkias… ? Pourquoi pas un parterre à la Zola, le fameux paradou de La Faute de l’abbé Mouret. « Tu crois que Zola a mis de l’engrais? », demande-t-elle à sa mère.

Peu à peu, à grand coup de boutures et de littérature, le paradis prend forme. Mais pendant ce temps, tout autour, c’est l’enfer qui se dessine ! Les arbres disparaissent, les lotissements grignotent l’espace, les agriculteurs carburent au roundup, les lignes à haute tension poussent comme des champignons, les forêts de panneaux publicitaires barrent l’horizon…

Le Louvre comme refuge

La famille de Catherine a envie de voyager. Mais pas de quitter le paradis pour l’enfer. C’est une nouvelle fois la littérature et plus précisément Marcel Proust qui indique la bonne direction : le Louvre. C’est là que Catherine découvre le beau, c’est là aussi que naît sa vocation pour le dessin. « En arrivant au Louvre, j’ai eu l’impression que j’arrivais dans une seconde maison… », confie-t-elle sur France Culture, « J’étais attirée par les peintures qui représentaient de la verdure, des prés, des arbres, tout ce que j’avais autour de moi mais il fallait que je vois ça à travers les yeux des artistes ». Lorsqu’elle retrouve son jardin, c’est dorénavant pour le dessiner, le peindre.

Après La Légèreté, qui s’apparentait à « un cheminement, une tentative de refaire surface » , un retour à la vie après l’attentat de Charlie auquel elle a miraculeusement échappé, Catherine Meurisse nous raconte dans ce nouvel album d’où elle vient, ce qui l’a nourri dans sa jeunesse, la nature bien sûr mais aussi la littérature et la peinture avec pour horizon commun la liberté, la beauté et les grands espaces, réels ou imaginaires. Une chronique de l’enfance tendre, poétique érudite et pleine d’humour emmenée par un trait au crayon sensuel. Pour voir le monde autrement !

Eric Guillaud

Les Grands espaces, de Catherine Meurisse. Dargaud. 19,99€

L’Info en + Catherine Meurisse sera en dédicace à Nantes, à la librairie Les Bien-Aimés, le samedi 10 novembre

© Dargaud/Meurisse

02 Nov

Il est l’un des dessinateurs de Spawn, rencontre avec Brian Haberlin à l’occasion de la sortie du tome 16 de la saga en France

À la base, nous voulions profiter de la dernière édition française du Comic Con qui s’est tenue à Paris fin octobre pour parler avec Brian Haberlin de son travail sur Spawn. Le tome 16 des aventures de la créature horrifique de Todd McFarlane Révélations ayant été enfin traduit en français au début de l’année, l’occasion était trop belle. Sauf que cet Américain n’est pas du genre à tenir en place deux secondes, ce qui explique aussi qu’en vingt-cinq ans de carrière dans le milieu des comics il a occupé tous les postes imaginables : scénariste, dessinateur, coloriste, producteur et on en passe.

© Tous droits réservés

Donc bien qu’il parle avec plaisir du passé avec son interlocuteur (Monsieur est un professionnel, ne l’oublions pas), Brian pense, déjà, au futur. Et en deux temps trois mouvements, après avoir dégainé sa tablette et avant même qu’on ait posé la moindre question, il est déjà debout et exulte comme un gamin devant sa dernière trouvaille en montrant en avant-première sa prochaine production pour enfants qui devrait sortir en avril prochain aux États-Unis.

Une œuvre ultra-connectée qui ne se contente pas d’être simplement lue mais qui permet d’interagir avec elle et d’offrir bien plus, allant des secrets de fabrication à de véritables jeux…

En même temps, c’est cette vision, littéralement, en trois dimensions qui lui a ouvert les portes alors très fermées de ce petit milieu après plusieurs tentatives infructueuses. Pourtant, ce passionné de longue date aurait pu démarrer sa carrière dès l’âge de dix-huit ans après que le mastodonte Marvel lui ait proposé un poste de coloriste. Mais de son propre aveu, l’obligation de déménager à New-York, alors qu’il reste ancré sur la côte ouest, et « le salaire ridicule qu’ils m’ont alors proposé ont pas mal refroidi mon ardeur. J’ai préféré aller à l’université à la place pour y étudier la production et le story-boarding ».

Des études qui au milieu des années 80 lui ont permis de commencer à travailler à la télévision, « sans que jamais le virus des comics ne me lâche, jamais ». À ses heures perdues, il continue de dessiner tout en se passionnant pour l’ébauche en 3D alors naissante et se rend régulièrement à des conventions pour essayer de se vendre, sans succès.

Le déclic se produit finalement en 1993 lorsqu’un ami lui propose de partager sa table au Comic Con à San Diego. « J’ai alors décidé de faire les choses en grand ! J’avais notamment modélisé en trois dimensions une représentation de Green Lantern avec un gigantesque panneau. J’avais aussi installé des écrans télé qui diffusaient en boucle une animation aussi en 3D de Spawn en mouvement… Et là, d’un seul coup, tous les gens qui avaient jusqu’à maintenant refusé ne serait-ce que de me recevoir se sont intéressés à ce que je faisais».

À partir de là, les choses vont assez vite : il devient le coloriste que l’on s’arrache grâce à sa connaissance des nouveaux outils informatiques et crée son propre studio. Il croise assez rapidement la route de Todd McFarlane qui, impressionné par son travail sur le personnage de Witchblade, lui propose de bosser sur lui, offre qu’il refuse « plusieurs fois » avant de finalement l’accepter en 2006. En plus de devenir le rédacteur-en-chef de la série, il se charge aussi de sa colorisation avant d’en devenir le dessinateur attitré en 2008, donnant à la série une impulsion très différente, moins cartoonesque et encore plus horrifique.

© Delcourt / McFarlane, Hine, Haberlin, Van Dyke, Noora

À l’écouter, tout ceci est la faute en quelque sorte du scénariste attitré de la série David Hine, présent aussi au Comic Con et qui viendra d’ailleurs lui dire au revoir pendant notre entrevue. Il faut dire que le britannique était déjà allé assez loin : dans les épisodes réunis en France dans le tome 15 (sorti en 2017) au titre révélateur Armageddon, il proposait rien de moins que la bataille finale tant attendue entre le Bien et le Mal, aboutissant à la destruction de notre monde (tout en douceur, on vous l’a dit !) avant de le voir récréé de toutes pièces par Spawn, devenu démiurge suprême.

« David voulait aller jusqu’au bout, être extravagant pour faire mieux table rase du passé. Ce reboot (technique très en vogue dans le comics qui permet de reprendre les choses à zéro sur de nouvelles bases) nous a permis de donner naissance à une nouvelle version de Spawn, plus terre-à-terre mais aussi encore plus sombre. David lisait beaucoup de manga japonais d’horreur à ce moment-là et avait été assez marqué par leur approche plus adulte mais encore plus dérangeante».

Une influence surtout ressentie dans le premier des douze épisodes que l’on retrouve aujourd’hui dans Révélations, récit tournant d’un immeuble ‘maudit’ où ses habitants sont tous affectés d’une façon particulièrement traumatisantes pour le lecteur…

© Delcourt / McFarlane, Hine, Haberlin, Van Dyke, Noora

Haberlin quitte la série après deux années, tout simplement parce qu’il était titillé comme il l’avoue aujourd’hui d’être à nouveau « en charge de mes propres créations et pas de celles des autres », et ce même si ses relations avec McFarlane n’en n’ont pas souffert. D’ailleurs, en partant, il nous laisse un exemplaire du crossover Witchblade/Spawn qu’il a réalisé et qui vient de sortir aux Etats-Unis, tout en nous donnant rendez-vous en 2019 avec, entre autres, une adaptation visiblement très rétro-futuriste du Phare du Bout du Monde de Jules Verne. On vous avait bien dit que ce type là ne s’arrêtait jamais…

Olivier Badin

Spawn Tome 16 : Révélations, de McFarlane, Hine, Haberlin, Van Dyke et Noora. Delcourt, 27,95€

30 Oct

Les Mauvaises herbes : le témoignage poignant d’une esclave sexuelle de l’armée japonaise recueilli par Keum Suk Gendry-Kim

Oksun ne rêve que d’une chose : aller à l’école. Comme son petit frère. Mais la jeune Coréenne n’ira jamais. Pire encore, à 16 ans, elle sera vendue par ses parents à une famille de restaurateurs comme bonne à tout faire. C’est le début d’une descente aux enfers qui la conduira jusqu’en Chine où elle deviendra une « femme de réconfort » pour les soldats japonais…

Si le terme « femmes de réconfort » est encore aujourd’hui d’usage au sein de certaines organisations gouvernementales et associations sud-coréennes, « esclaves sexuelles » serait pourtant plus adapté à la situation et le plus répandu sur le plan international. L’auteure Keum Suk Gendry-Kim utilise quant à elle une très jolie métaphore pour les désigner, les mauvaises herbes, car, comme l’explique en postface l’historienne Sun Myungsuk, « tout comme elles, elles se redressent après que le vent les a fait plier ou malgré le fait qu’on les a piétinées ».

200 000. Elles furent environ 200 000 femmes, des Coréennes bien sûr, mais aussi des Taïwanaises, des Indonésiennes…, à s’être retrouvées esclaves sexuelles de l’armée japonaise dans les années 30 et 40, pendant la guerre sino-japonaise. Oksun Lee est l’une d’entre elles, une « mauvaise herbe » parmi tant d’autres.

Son histoire commence dans les années 30 du côté de Busan. Très jeune, Oksun aide ses parents. Son frère a la chance d’aller à l’école, elle, elle n’ira pas. La misère impose des choix ! Comme celui de la vendre un peu plus tard à un couple de restaurateurs, avec la promesse qu’elle aura à manger et peut-être même accédera à son rêve: l’école. Mais là non plus elle n’ira pas. Elle servira tout simplement de bonne à tout faire avant d’être à nouveau vendue pour travailler dans un bistrot. Mais durant l’été 1942, Oksun est enlevée et emmenée en Chine pour devenir une esclave sexuelle de l’armée japonaise.

Avec beaucoup de pudeur, les scènes violentes sont intelligemment suggérées, Keum Suk Gendry-Kim raconte les années d’horreur vécues par Oksun Lee. La mauvaise herbe s’est pliée, a été piétinée, mais a survécu et témoigne aujourd’hui de son tragique parcours. Et l’intérêt du livre de Keum Suk Gendry-Kim est de ne pas s’arrêter à cette période d’esclavage. Le témoignage d’Oksun va bien au-delà, relatant sa vie après, son mariage, et surtout son retour en Corée du Sud plus de 60 ans après, espérant retrouver ses proches et enfin le bonheur. Ce ne sera pas vraiment le cas ! Un récit très fort, parfois très noir mais aussi, parfois, éclairé à le lueur de l’espoir.

Eric Guillaud

Les Mauvaises herbes, de Keum Suk Gendry-Kim. Delcourt. 29,95€

Providence : quand Alan Moore fait du Alan Moore et réécrit Lovecraft

Le créateur des Watchmen s’attaque à Cthulhu, les Yuggoth et tous les bestioles verdâtres et baveuses sorties de l’imagination de l’un des maîtres de la littérature fantastique de la première moitié du XXème siècle, Howard Philips Lovecraft. Et le résultat est à l’image du bonhomme : très personnel, très fouillé, parfois génial, parfois bien trop bavard mais jamais commun.

 

Alan Moore est un ogre. L’un des rares scénaristes de BD moderne ‘star’ dont tout le monde connaît au moins l’oeuvre majeure – Watchmen pour ne pas la nommer – même s’il ne l’a pas lu. Son physique d’ermite (ou d’homme des cavernes, au choix) très particulier, son égo disons gentiment quelque peu surdimensionné mais aussi et surtout son écriture ultra-dense et tortueuse lui ont donné cette image de personnage XXXL qu’il entretient savamment. D’ailleurs, histoire de ne surtout pas se méprendre sur ce pavé réunissant pour la première fois en français les douze volumes de la série Providence publiée initialement en 2010, c’est bien écrit en gros sur le revers : ‘la réinterprétation du monde Lovecraft par Alan Moore’. Même pas un mot sur le dessinateur Jacen Burrows, pratiquement relégué au rang de simple exécutant et que l’on sent d’ailleurs tout le long du récit comme presque figé, écrasé même pourrait-on dire, par son imposant patron…

© Panini Comics / Alan Moore & Jacen Burrows

Car il ne faut pas se tromper : ici, Alan Moore fait du Alan Moore. C’est-à-dire qu’il se réapproprie à sa façon l’univers de l’auteur fantastique, bien connu notamment des fans de jeux de rôles Howard Philips Lovecraft (1890-1937). Le titre fait d’ailleurs référence à la ville de naissance de Lovecraft… Ici, Moore s’est transformé en démiurge, refaçonnant le mythe de Cthulhu qui est au centre du travail de Lovecraft tout en y glissant ses obsessions personnelles, à commencer par cette idée récurrente dans son corpus que l’on n’est jamais mettre de son destin mais juste le pion de forces qui nous dépassent mais qui finissent toujours par amener là où elles veulent.

Si le tout commence presque de façon assez classique à travers la quête de Robert Black, jeune journaliste juif new-yorkais et homosexuel sur les vieilles croyances de la Nouvelle-Angleterre dans les années 20, très rapidement Moore s’amuse à déconstruire le récit comme pour mieux perdre le lecteur dans des dédales où, de toutes façons, tout est plus suggéré que montré. En ça, le scénariste est resté fidèle à l’esprit de Lovecraft, personnage d’ailleurs à part entière du récit dans sa seconde moitié !

© Panini Comics / Alan Moore & Jacen Burrows

Mais l’abondance de mots, sans parler de ses nombreuses insertions de textes pures censées être tirées du journal intime de Black et de digressions quasi-philosophiques rend le tout particulièrement ardu. Cela transforme ce que peut-être certains attendaient avant tout comme un ‘simple’ hommage (pas le genre de la maison, pourtant) en une sorte de réflexion métaphysique et très cosmique sur le monde du réel, celui des rêves et une autre dimension voisine de la nôtre attendant son heure pour dévorer notre monde. Les fans de la série TV Stranger Things apprécieront peut-être d’ailleurs la thématique mais ce côté hermétique en font un monstre exigeant qui est sûrement la marque des grandes œuvres mais qui, aussi, risque d’en laisser pas mal sur le palier de cet univers grandiloquent. Mais en même temps, n’est-ce pas le cas de tous les livres d’Alan Moore ?

Olivier Badin

Providence – L’Intégrale, Alan Moore & Jacen Burrows, Panini Comics, 36,95€

27 Oct

Artbook Chabouté : bricoles, gribouillis, fonds de tiroirs… et autres trésors graphiques

Des bricoles, des gribouillis, des fonds de tiroirs… un artbook fait de petits riens en somme, des petits rien qui ont pourtant tout du grand génie. Considéré comme l’un des maîtres du noir et blanc en France, Christophe Chabouté nous ouvre ici les coulisses de son imaginaire avec une très belle compilation de croquis, recherches graphiques, illustrations de couvertures et autres pièces d’expositions…

Quand il dessine des musiciens, on entendrait presque des notes de musique. Lorsqu’il dessine New York, on pourrait penser qu’il y a vécu toute sa vie. Et lorsqu’il met en scène des trois-mâts dans une mer déchaînée, on n’imaginerait pas un moment que l’homme n’a jamais mis les pieds sur un bateau. C’est tout le talent d’un raconteur comme Christophe Chabouté.

« Mon métier n’est pas de vendre des bouquins, mon métier est de raconter des histoires du mieux que je peux, d’embarquer des gens dans l’univers que je dessine, de leur donner envie de tourner les pages du livre qu’ils sont en train de lire et de préférence avec enthousiasme, curiosité et plaisir… ».

Par ces mots recueillis en 2014, à l’occasion d’une interview pour ce même blogChabouté nous expliquait son approche du métier. Modeste, discret, Alsacien d’origine, Oléronais d’adoption, l’auteur de Moby Dick, Un Peu de bois et d’acier, Tout seul ou encore de Terre-Neuvas, fait partie de la cour des grands, de ceux qui sont capables de nous faire voyager d’un seul coup de crayon.

L’artbook publié par les éditions Vents d’ouest en collaboration avec la galerie Huberty & Breyne en apporte une confirmation éclatante. 250 pages, des centaines d’illustrations, autant de trésors graphiques que certains d’entre vous ont peut-être aperçu sur le compte Facebook de l’auteur où il en poste très régulièrement. Un très très beau livre, indispensable pour tous les inconditionnels de l’auteur mais pas que….

Eric Guillaud

Artbook Chabouté, Vents d’Ouest. 39€ (en librairie le 31 octobre)

26 Oct

L’Aimant, Le roman graphique de Lucas Harari en compétition pour le prix Utopiales BD 2018

Ce n’est pas ce qu’on appelle une nouveauté, L’Aimant a paru en août 2017, il y a donc un peu plus d’un an. Alors pourquoi en parler ici et maintenant ? Tout simplement parce que l’album est en lice pour le Prix Utopiales BD 2018. L’occasion de se plonger ou replonger dans cette histoire singulière et marquante…

Une histoire singulière et plus largement un livre singulier. L’Aimant s’offre d’abord au regard, 150 pages en trichromie, un dos toilé rouge, une très belle illustration de couverture à l’atmosphère envoûtante et un titre magnétique. L’Aimant est un bel objet, le genre de livre qu’on aime laisser traîner de façon à pouvoir régulièrement jeter un oeil bienveillant dessus.

Et puis il y a l’histoire, construite autour d’une fascination, celle d’un jeune étudiant en architecture pour les – véridiques – thermes de Vals, érigées au coeur de la montagne suisse par l’architecte Peter Zumthor entre 1993 et 1996.

Pierre, le jeune étudiant en question, en avait fait son sujet de mémoire avant de faire une bouffée délirante et de perdre toutes ses recherches. Renouant avec ses études, Pierre décide de se rendre sur place et de percer le mystère de ce bâtiment. Car il en est persuadé, au-delà de leur intérêt architectural, les thermes de Vals renferment un secret, une porte dérobée…

Nourri dès sa plus tendre jeunesse à l’architecture grâce à des parents qui transformaient les moindres vacances en pèlerinages architecturaux, Lucas Harari a été immédiatement fasciné par ces thermes et « submergé par l’atmosphère », comme il le reconnait aujourd’hui dans une interview accordée à France Inter.

À l’esthétisme impeccable et un peu froid du bâtiment de Zumthor, Lucas Harari répond par un graphisme épuré tendance ligne claire troisième génération, héritée de Hergé, Chaland ou Ted Benoît. Certains y verront aussi une touche de Joost Swarte ou du Chris Ware dans l’aspect minutieux des planches, aussi minutieux que le travail de Peter Zumthor.

Plus proche du thriller que de la science-fiction, c’est sans doute sa petite touche fantastique qui lui permet aujourd’hui de se retrouver en lice pour le Prix BD 2018 du Festival international de la science-fiction de Nantes, aux côtés des albums All-Life, Essence, Contes ordinaires d’une société résignée, Ces Jours qui disparaissent et L’Homme gribouillé.

Eric Guillaud

L’Aimant, de Lucas Harari. Sarbacane. 25€