04 Août

Pages d’été. Open Bar 2, tournée générale d’humour façon Fabcaro

Son nom est devenu une référence de l’humour absurde dans le monde du neuvième art mais pas seulement. Son fameux Zaï Zaï Zaï Zaï qui l’a rendu célèbre fait aujourd’hui l’objet de plusieurs adaptations au théâtre et au cinéma. Il revient avec la deuxième tournée de son Open Bar. Humour à volonté…

Avec Fabcaro, on pourrait penser que l’humour en BD c’est facile, qu’il suffit juste de réunir quelques feuilles à dessin, un peu d’encre noire, un pinceau et voilà. Sauf que c’est justement là toute la difficulté, faire croire que c’est naturel, que ça coule de source. Alors, oui, c’est peut-être plus facile pour le talentueux Fabcaro mais ça reste du boulot, beaucoup de boulot. Un métier…

Avec près de 200 000 exemplaires vendus depuis sa parution en 2015, le road movie burlesque Zaï Zaï Zaï Zaï est devenu un classique de l’humour absurde, presqu’un étalon pour tous ceux qui veulent aujourd’hui se frotter au genre, et une bouffée d’oxygène pour l’éditeur, 6 Pieds sous terre, pas franchement habitué à de tels scores.

Mais Fabcaro n’est pas l’homme d’une seule BD, près de 40 albums répartis entre petits et grands éditeurs constituent aujourd’hui sa biographie. C’est pour les éditions Delcourt, collection Pataquès, qu’il a lancé Open Bar dont le deuxième volet est sorti en juin. On y retrouve toute sa truculence dans le non-sens, des athlètes qui refusent le triple saut, des coiffures improbables, une compétition d’enfilage de housse de couette, un régime minceur qui marche à tous les coups, une pollution atmosphérique à base d’oméga-3, on y parle de féminisme, d’écologie, de coaching, d’amour, d’Eddy Mitchell, de raclette, de cuisse de poulet sur la tête… un concentré d’humour en format court à consommer sans modération.

Eric Guillaud

Open Bar 2, de Fabcaro. Delcourt. 12,50€

© Delcourt / Fabcaro

27 Juil

Pages d’été. Dans mon village, on mangeait des chats, ou la génèse d’un voyou racontée par Philippe Pelaez et Francis Porcel

Bon, autant le dire tout de suite, les amis des bêtes, et notamment des félins, ne seront effectivement pas à la fête au début du récit mais les choses auraient tendance à s’arranger par la suite. Enfin, pas pour tout le monde…

Sous ce titre aussi énigmatique que féroce, mais qui trouve son explication dès les premières pages de l’album, se cache l’histoire d’un voyou ou plus précisément le récit de son parcours initiatique.

Il faut dire que tout commençait mal pour Jacques, le voyou en question. Un père routier souvent absent, toujours violent, une mère qui vend ses charmes à droite et à gauche… le tableau familial n’avait effectivement rien de reluisant.

Et Jacques le supportait de moins en moins, comme il supportait de moins en moins la violence, celle du père bien sûr, celle du maire aussi, oui le maire du village, charcutier le jour, tueur de chats la nuit, une matière première gratuite pour les pâtés qu’il vendait aux petites mamies du coin. Si elles avaient pu se douter ! Jacques, lui, savait.

Une vraie saloperie ce charcutier. Jacques accepta pourtant, un peu forcé par son père, de devenir son apprenti avant de le liquider. Un coup de surin bien placé. Pour le charcutier et les villageois, finis les pâtés de chats. Pour Jacques, direction l’ISES, une institution spécialisée d’éducation surveillée où il continua à apprendre la vie, faire des rencontres et se glisser peu à peu dans la peau d’un voyou, jusqu’à devenir un ponte de la pègre locale.

« L’enfance décide de notre futur, elle oriente notre vie d’adulte », explique le scénariste Philippe Pelaez. C’est précisément ce qu’il a voulu mettre en images à travers cette histoire même s’il se défend de vouloir faire passer un message. On ne naît pas voyou, de même on ne le devient pas sans un terreau favorable. Le style est là avec un narrateur homodiégétique (c’est le héros lui-même qui raconte l’histoire), un graphisme délicieusement noir signé de l’Espagnol Francis Porcel et des atmosphères plutôt lourdes déconseillées aux estomacs fragiles.

Eric Guillaud

Dans mon village, on mangeait des chats, de Philippe Pelaez et Porcel. Grand Angle. 16,90€

© Grand Angle / Pelaez & Porcel

25 Juil

Pages d’été. Simon et Louise : une histoire bourrée de tendresse façonnée par Max de Radiguès

Voilà une BD qui tombe à pic pour une lecture – ou relecture puisqu’il s’agit d’une réédition en intégrale – sur la plage ou à l’ombre d’un olivier. Oui, Simon & Louise sent bon le sable chaud et l’amour naissant, de quoi s’aérer l’esprit avec un peu de légèreté et de drôlerie…

C’est l’été. L’école est finie, les cartables au fond du placard. Pas forcément le meilleur moment pour Simon et Louise qui vont devoir se séparer pendant deux mois. Un dernier bisou et chacun chez soi, chacun ses vacances, Simon avec sa mère, Louise avec ses parents.

Deux mois, c’est affreusement long quand on s’aime. Et ils s’aiment Simon et Louise. Enfin surtout Simon. Parce que Louise, de son côté, à peine rentrée chez elle, décide de changer son statut sur Facebook. Elle est désormais célibataire, prête à courir les beaux garçons sur les plages de Montpellier.

Le choc pour Simon lorsqu’il s’en aperçoit. Ni une ni deux, le voilà parti pour Montpellier, 520 kilomètres à parcourir, quelques aventures et mésaventures en cours de route, avant de pouvoir prendre sa douce dans les bras. Mais le voudra-t-elle encore ?

Paru initialement en deux volumes en 2012 et 2014, sous les noms de 520 km et Un Été en apnée, Simon & Louise est un récit d’une salutaire légèreté en ces temps de pandémie, un récit qui nous renvoie, pour le plus vieux d’entre nous, à notre jeunesse, avec une belle histoire d’amourette racontée ici à la fois du point de vue de Simon et de celui de Louise. C’est léger, c’est frais, aussi bien dans le propos que dans la mise en images, simple, drôle et efficace. Un bonheur, comme tout ce qu’a écrit Max de Radiguès pour les éditions Sarbacane, Casterman, Delcourt ou encore L’Employé du mois. Je ne peux que vous encourager à découvrir l’auteur.

Eric Guillaud

Simon & Louise, de Max de Radiguès. Sarbacane. 18,50€

20 Juil

Les voyages d’Ibn Battûta racontés par Lotfi Akalay et Joël Alessandra

Longtemps, les voyages ne se décidaient pas et ne se faisaient pas à la légère, sur un coup de tête et d’un simple coup d’ailes. Traverser un océan, un désert, une forêt, une montagne demandait force et courage à celui qui l’envisageait. Ibn Battûta en fît un mode de vie, parcourant le monde musulman pendant plus de 29 ans…

Certes, son nom ne vous cause pas de la même façon que peuvent le faire des Marco Polo, Christophe Colomb ou encore Magellan. Pourtant, Ibn Battûta fait partie des plus grands voyageurs de notre histoire, 120 000 kilomètres à lui seul entre 1325 et 1353, 29 ans d’un périple qui l’amena de Tanger, sa ville natale, à Pékin, en passant par Grenade, Alger, Le Caire, La Mecque, Constantinople, Kaboul, Singapour ou encore Sumatra.

Oui, Ibn Battûta fut un grand voyageur, mais pas seulement. De son périple, l’homme ramena des histoires qui seront consignées dans un manuscrit transcrit par le poète andalou Ibn Juzayy. Baptisé « Cadeau fait aux observateurs, traitant des curiosités offertes par les villes, et des merveilles rencontrées dans les voyages » ou plus simplement « Rihla », ce récit consacra dit-on un genre littéraire à part entière, celui du récit de voyage (rihla en arabe), avec des passages incontestablement véridiques et d’autres qui interrogent. Mais rihla ne désigne-t-il pas à la fois le voyage et le récit que l’on en fait ?

À l’origine de cette splendide adaptation BD, un autre grand voyageur, Joël Alessandra, qui a su avec ses croquis et ses somptueuses planches à l’aquarelle, et en s’appuyant sur les travaux de Lotfi Akalay qui en offrit une relecture, restituer les voyages d’Ibn Battûta avec tout ce que le personnage a de singulier, sa dimension religieuse en même temps que son amour immodéré pour les femmes. Conçu comme un carnet de voyage, raconté du point de vue du personnage, cet album paru dans la collection Aire Libre nous offre un voyage au long cours, absolument envoûtant et pour le moins exotique, le tout encadré d’une préface d’Ali Benmakhlouf, professeur à l’université de Paris-Est-Créteil et d’un texte d’Hubert de Chanville consacré à Lotfi Akalay, décédé en décembre 2019, et à Ibn Battûta. Une merveille !

Eric Guillaud

Les voyages d’Ibn Battûta, de Lotfi Akalay et Joël Alessandra. Dupuis. 29,90€

© Dupuis / Alessandra & Akalay

17 Juil

L’Eveil, Vincent Zabus et Thomas Campi réveillent nos consciences avec un récit bourré de charme et de poésie

Quel est le point commun entre un hypocondriaque replié sur lui-même et une artiste engagée ouverte sur le monde ? Ne cherchez pas, il n’y en a pas. Pourtant, Arthur et Sandrine vont être amenés à se croiser et à unir leurs personnalités opposées pour penser le monde autrement et éveiller les consciences…

Ne lui parlez surtout pas de maladie, Arthur est hypocondriaque à un stade avancé. Entre ses mains qui picotent, ses pointes au coeur et ses douleurs à la tête, Arthur a toujours une bonne raison de s’inquiéter, de s’imaginer le pire, se monter un scénario catastrophe comme il dit, dans le genre « un symptôme insignifiant qui cache un truc gravissime ».

Pour se soigner, Arthur n’a rien trouvé de mieux que de rejoindre un groupe de soutien aux malades en fin de vie, de quoi l’aider à apprivoiser l’idée de la mort, lui a dit son psy. Un hypocondriaque qui aide les malades, l’affaire est quand même loin d’être banale ! Peu banale aussi est la situation en ville. Depuis quelques jours, Arthur a remarqué les traces laissées par le passage d’un monstre, ici un coup de griffe, là une empreinte géante et même un arbre à moitié dévoré dont une des branches à failli choir sur la tête du héros de cette aventure. De quoi se poser de sérieuses questions !

Et des questions, il va s’en poser notre Arthur, jusqu’à ce qu’il rencontre Sandrine, l’artiste à l’origine de cette mise en scène, de cette installation artistique, car oui il s’agit d’une installation artistique qui a pour ambition de réveiller les gens, d’éveiller les consciences. Et contre toute attente, Arthur se retrouve mêlé à l’affaire et pourrait bien lui-aussi bénéficier d’un éveil au monde.

Après Les larmes du seigneur afghan, Les Petites gens, Macaroni ! et Magritte, Ceci n’est pas une biographie, le tandem Zabus – Campi se reforme autour de cette très belle histoire imprégnée d’une atmosphère semi-réelle, semi fantasmagorique. On y parle d’éveil des consciences et d’engagement autour de deux personnages attachants mais aux personnalités totalement opposées. On y parle aussi de l’art, du street art plus spécifiquement, et de sa place dans notre société. On y parle enfin d’une quincaillerie, un lieu véritable et éphémère de Bruxelles qui, pendant des mois, a été le refuge de gens engagés désireux de partager leur vision du monde. Un récit poétique, sensible et drôle !

Eric Guillaud

L’Eveil, de Zabus et Campi. Delcourt. 17,95€

© Delcourt / Zabus & Campi

15 Juil

Madeleine Riffaud et Baudelaire : deux cahiers pour l’été, deux BD pour 2021

Il n’est pas trop tôt pour tourner la page de 2020 et s’intéresser à 2021 qui sera, peut-on espérer, moins anxiogène. Les éditions Dupuis nous y aident avec deux prépublications en format cahier d’albums à paraître l’an prochain, un hommage à Baudelaire et ses poèmes d’un côté, le témoignage d’une vie héroïque de l’autre…

Deux personnages, deux biographies, deux hommages, deux séries de cahiers. D’un côté, un poète, immense, dont on célèbrera le bicentenaire de la naissance en 2021. De l’autre, une résistante, poétesse et grand reporter, toujours en vie, parmi les derniers témoins de la Libération de Paris.

Nous inviter dans le processus de création des auteurs est l’objectif de ces cahiers qui ont notamment déjà accueilli le Tif et Tondu de Blutch & Robber ou les derniers Théodore Poussin de Frank Le Gall. Et c’est encore le cas, plus encore ici peut-être, avec Yslaire et le cahier Baudelaire qui nous permet d’apprécier le majestueux travail d’esquisse de l’auteur avant l’encrage et la mise en couleur. Chaque planche, chaque vignette, est un bijou graphique finement travaillé qui promet un somptueux album. Baptisé La Vénus noire, il paraitra en 2021. Trois cahiers, tirés à 2500 exemplaires chacun, nous aideront à patienter d’ici là.

Dans un style graphique très différent, le cahier Madeleine de JD Morvan et Dominique Bertail nous invite à découvrir le premier chapitre d’un récit qui nous plongera au coeur de la vie héroïque de Madeleine Riffaud, grande figure de la Résistance, militante anticolonialiste, poétesse et reporter. Un récit construit d’après les souvenirs de la vieille dame de 95 ans que les auteurs on pu rencontrer. Ils racontent d’ailleurs cette entrevue dans une petite BD de quatre planches à découvrir dans les rabats de la jaquette. Autre bonus sympathique, le portrait de Madeleine Riffaud en couverture du cahier est signé Picasso, rien de moins. Une belle histoire, un trait réaliste d’une très belle sobriété, un album à paraitre en 2021, trois cahiers ici aussi nous permettront de suivre l’avancée des auteurs.

Eric Guillaud

Cahiers Baudelaire 1/3, d’Yslaire. Dupuis. 15,95€

Cahiers Madeleine 1/3, de JD Morvan et Dominque Bertail. Dupuis. 15,95€

04 Juil

Dceased : l’univers DC passe en mode apocalypse zombie !

Qui est le prochain ? Car oui, c’est bien ça LA question qui finit par tarauder le lecteur au début de chacun des six chapitres que constituent cette mini-saga. Oui, quel personnage de l’écurie DC COMICS va y passer ? Dceased (jeu de mot entre ‘deceased’ soit ‘décédé’ et DC) est bien un petit plaisir sadique, quasiment un snuff movie, tant il prend un plaisir manifeste à supplicier tous ces héros a priori invincibles.

Alors d’abord, pour tous ceux qui ont la mémoire courte, rappelons quand même que l’éternel concurrent de DC, MARVEL avait eu la même idée il y a quinze ans. Et oui, le point de départ de ce petit jeu de massacre (dans le sens premier du terme) est assez mince, avec le super-vilain Darkseid lâchant ce qu’il appelle « l’équation anti-vie » qui transforme tous ceux qu’elle infecte en une sorte de zombie affamés, dans le seul but est d’éradiquer tout vie sur Terre et tous les super-héros avec.

Mais ces deux problématiques sont assez vite évacuées et on sent bien que les auteurs, surtout le scénariste Tom Taylor, en ont surtout profité pour complètement lever le pied du frein et se lâcher. Et personne n’est épargné. Personne.

Le premier à y passer est Batman. Puis le Joker. Puis Green Lantern… Et ce, avant même la fin du deuxième chapitre ! Chapitres dont les titres seuls sont d’ailleurs éloquents : ‘le monstre tapi en chacun de nous’, ‘une mer de sang’, ‘la fin du monde’ etc. C’est gore, violent et sans pitié, à contre-courant total de l’idée que l’on se fait de ces histoires manichéennes où les gentils réussissent toujours à sauver la veuve et l’orphelin. Or ici, ils ne réussissent même pas à se sauver eux-mêmes.

© Comics-DC / Taylor, Hairsine & Gaudiano

Le monde DC passe donc ici en pleine horreur apocalyptique, une sorte de Walking Dead désespéré où ces a priori surhommes paraissent pour la première fois incapable d’enrayer la catastrophe. Si la métaphore avec les fake news (en plus du sang, le virus se transmet aussi par les images ou internet) et les ravages de l’hystérie collective est un chouia balourde, la bonne idée du scénario est de les confronter à un ennemi aussi implacable qu’invisible tout en jouant sur nos pires peurs paranoïaques, celles de voir notre frère ou notre ami se retourner soudainement contre nous. Une histoire de contamination sauvage qui, en plus en plein déconfinement, acquiert en plus une étrange résonnance…

Comme le célèbre roman Dix Petits Nègres, on sait que les héros vont un à un mourir, malgré tous leurs efforts. Et comme à la lecture du classique d’Agatha Christie, le lecteur tangue constamment entre complicité pas tout à fait assumé et voyeurisme, un sentiment ambivalent très bien entretenu tout le long de ces 220 pages, malgré une légère baisse de régime à mi-parcours avant le grand final, dantesque et sanglant.

Oui, personne n’est sacré, même les super-héros. Et Dceased prend un malin plaisir à les dézinguer à la tronçonneuse.

Olivier Badin

Dceased de Tom Taylor, Trevor Hairsine et Stefano Gaudiano. Urban Comics/DC. 22,50 euros

© Comics-DC / Taylor, Hairsine & Gaudiano

03 Juil

Baume du tigre : l’histoire d’une émancipation féminine dans une famille issue de l’immigration chinoise signée Lucie Quéméner (INTERVIEW)

Raconter l’immigration ne se limite pas à raconter le voyage, la fuite d’un pays pour un autre, la peur face à l’inconnu. Raconter l’immigration, c’est aussi raconter l’après-voyage, le chemin vers une intégration jamais facile, le poids des traditions, l’émancipation des nouvelles générations. C’est l’angle choisi par Lucie Quéméner pour cet album paru aux éditions Delcourt, un album en tout point remarquable…

La migration dans cette famille d’origine chinoise est déjà de l’histoire ancienne, c’est d’abord celle du grand-père, Ald. Et il est fier le grand-père, fier d’avoir fait sa place dans ce pays d’accueil, fier d’avoir monté son business à partir de rien, fier de ce qu’il offre aujourd’hui à sa famille, fier enfin de ses quatre petites-filles qui sont « le futur de la famille » et bien sûr de l’entreprise, un restaurant de cuisine asiatique.

Oui mais voilà, l’une des ses quatre-petites filles, Edda, a décidé de déposer le tablier et de faire médecine. Colère du grand-père qui ne voit là qu’un « projet absurde », révolte d’Edda et de ses sœurs qui se mettent aussi sec en grève et revendiquent en bloc la fin du couvre-feu le soir, la possibilité de sortir le week-end, l’arrêt des remarques sur leur apparence, sur leurs lectures, sur ce qu’elles regardent ou écoutent, les gens qu’elle fréquentent, et… surtout… elles veulent avoir dorénavant leur mot à dire sur le choix des études supérieures.

Ça fait beaucoup, beaucoup trop, pour le patriarche à tendance rigide et tyrannique. Le grand-père se braque. Les filles quittent le domicile familial bien décidées à s’émanciper…

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l’interview complète de l’auteure ici

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L’auteure de Baume du tigre, Lucie Quéméner, est née en 1998 d’un père breton et d’une mère chinoise. Si le récit n’est pas à proprement parler une autobiographie, il fait néanmoins écho à l’histoire de sa famille.

« J’ai voulu retranscrire dans ma BD mon expérience en temps que troisième génération d’une famille issue de l’immigration asiatique. J’ai créé un scénario de fiction dont la famille imaginaire aurait des problématiques s’inspirant de celles que j’ai ressenti dans ma propre famille: après le traumatisme de l’immigration et du racisme, les possibilité d’accomplissement personnel s’ouvrent de plus en plus au fur et à mesure des générations suivantes, et il faut alors savoir quoi faire de ce qui était un luxe pour nos parents ou nos grand-parents, et qui devient alors une responsabilité pour nous ». 

Même si le titre de l’album et le contexte familial ne laissent aucun doute sur les origines de cette famille, Lucie Quéméner aborde les thématiques de l’immigration, de l’intégration et de l’émancipation d’une façon plus large, plus universelle. En gommant déjà les clichés propres à l’identité chinoise, en essayant de « faire une histoire qui soit chinoise dans le fond et pas dans la forme. On devrait pouvoir écrire des fictions sur la culture chinoise sans qu’il y ait des motifs de dragons et des lampions dans chaque plan du décor, mais beaucoup de ce genre de décorum, souvent cliché, est utilisé dès qu’on évoque la Chine. C’est souvent quelque chose qui est évité dans les récits type « témoignage d’un Français en Chine », mais qui par essence portent un regard extérieur et étranger sur la culture du pays ou le vécu de ses habitants ».

256 pages en noir et blanc, un récit prenant, un dessin légèrement naïf, enfantin, mais séduisant, Baume du Tigre réunit toutes les conditions du succès. D’ailleurs, Lucie Quéméner est la très récente lauréate du premier Prix BD des étudiants de France Culture, prix qui récompense une bande-dessinée d’auteur émergent parue en langue française. « Les choses se sont un peu accélérées depuis ce prix, et passer de presque deux ans à travailler chez soi sans voir personne, à parler à la radio en direct, ça représente un changement assez déconcertant ! Mais ce prix est extrêmement encourageant bien sûr ».

Eric Guillaud

Baume du Tigre, de Lucie Quéméner. Delcourt. 23,95€

© Delcourt / Lucie Quéméner

Rencontre avec Lucie Quéméner, auteure de l’album Baume du tigre

Issue de la promotion Arthur de Pins de l’Académie Brassart Delcourt, Lucie Quéméner signe ici son premier roman graphique. Une histoire d’immigration, d’intégration et d’émancipation féminine au sein d’une famille d’origine chinoise. Interview…

© Vollermlo

Baume du Tigre n’est pas à proprement parler une autobiographie mais fait tout de même écho à l’histoire de ta famille. Plus précisément ?

J’ai voulu retranscrire dans ma BD mon expérience en temps que troisième génération d’une famille issue de l’immigration asiatique.
J’ai créé un scénario de fiction dont la famille imaginaire aurait des problématiques s’inspirant de celles que j’ai ressenti dans ma propre famille: après le traumatisme de l’immigration et du racisme, les possibilité d’accomplissement personnel s’ouvrent de plus en plus au fur et à mesure des générations suivantes, et il faut alors savoir quoi faire de ce qui était un luxe pour nos parents ou nos grand-parents, et qui devient alors une responsabilité pour nous.
J’ai construit cet album autour de ce thème et me suis appuyée sur les choses que j’ai pu vivre et observer pour mieux imaginer et écrire mon récit.

© Delcourt / Quéméner

Comment t’est venue l’idée de ce récit ?

J’avais depuis longtemps l’envie d’une histoire où les actions d’individus sont expliquées par les actions des générations qui leur précèdent. Avec l’idée d’un album dont le titre serait « Baume du tigre », j’ai pensé que parler de la culture chinoise, où la relation parent-enfant est si importante, serait un bon moyen de revenir sur une histoire multi-générationnelle. Le thème de l’immigration est venu ensuite logiquement.
L’idée d’une maison au bord de la mer, éloignée de tout, a fixé une trame pour le scénario, puisqu’elle induit intuitivement l’idée d’un cercle familial très isolé du reste de la société, renfermé sur lui-même, oppressant, mais aussi une idée de fuite pour aller vers la ville, et l’histoire s’est structurée autour de ça.

© Delcourt / Quéméner

Et quelle est son ambition ?

Là où on se représente la plupart des récits d’immigration comme racontant la traversée d’une frontière, j’avais envie de prendre cette idée à contre-pied et de faire un anti-récit de migrant, où l’intrigue démarrerait une fois que tout est réglé et que les personnages sont installés dans leur pays d’accueil.

Ensuite, j’ai aussi voulu essayer de faire une histoire qui soit chinoise dans le fond et pas dans la forme.
On devrait pouvoir écrire des fictions sur la culture chinoise sans qu’il y ait des motifs de dragons et des lampions dans chaque plan du décor, mais beaucoup de ce genre de décorum, souvent cliché, est utilisé dès qu’on évoque la Chine. C’est souvent quelque chose qui est évité dans les récits type « témoignage d’un Français en Chine », mais qui par essence portent un regard extérieur et étranger sur la culture du pays ou le vécu de ses habitants.
Bien sûr, toutes ces bandes dessinées contribuent à la richesse et à la variété de la production et sont donc importantes. Mais, parce que je ne l’ai pas vu évoquée si souvent, et surtout en BD, il m’a semblé d’autant plus important de parler de la culture chinoise à travers ses thèmes, en l’occurrence celui de l’immigration et la diaspora, la structure familiale chinoise traditionnelle, la conception de l’amour parental et filial, etc… sans faire appel à l’esthétique et au graphisme qu’on lui attribue souvent.

© Delcourt / Quéméner

Première BD et déjà un prix. Comment le vis-tu ? 

Les choses se sont un peu accélérées depuis ce prix, et passer de presque deux ans à travailler chez soi sans voir personne, à parler à la radio en direct, ça représente un changement assez déconcertant !
Mais ce prix est extrêmement encourageant bien sûr. Il l’est d’abord d’une manière très concrète, puisque qu’il a entraîné l’intérêt de la part de médias, de librairies, etc.. ce qui représente une avancée significative vers l’espoir de continuer à faire des bandes dessinées encore quelques temps. Il l’est aussi d’une manière plus émotionnelle, bien sûr, de savoir que ce qu’on a fait a été considéré comme digne d’intérêt, à la fois par des professionnels de la culture et des étudiants: Je suis particulièrement honorée de voir ma bd primée par un jury d’étudiants et donc de personnes de ma génération, à qui tout particulièrement j’espère pouvoir m’adresser avec pertinence. On espère toujours faire quelque chose qui parlera à nos pairs, donc je suis heureuse si ça a pu être le cas pour certains.

Propos recueillis par Eric Guillaud le 27 juin 2020

Retrouvez la chronique de l’album ici