28 Mai

La Guerre, le récit coup de poing du dessinateur nantais Loïc Sécheresse et du scénariste Thomas Cadène

Alice et Alex donnent l’apparence d’un couple parfait, bien sous tous rapports. Jusqu’au jour où un événement brutal révèle leurs personnalités complexes et des pulsions perverses. Tout est alors en place pour un récit étourdissant qui ne laissera personne intact…

Ils sont beaux, ils sont jeunes, ils sont riches, ils sont intelligents, ils se ressemblent et s’assemblent. Mais au lendemain d’un accident de la circulation meurtrier dont ils sont responsables, Alice et Alex entrent en guerre contre les autres. Ou plus exactement contre la vie !

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18 Mai

Joe la Pirate, un biopic de Virginie Augustin et Hubert consacré à la flamboyante Marion Barbara Carstairs

Elle a porté plusieurs noms, vécu plusieurs vies, collectionné les conquêtes féminines et les records de vitesse sur l’eau, lesbienne assumée, la plupart du temps habillée en homme, riche héritière, Marion Barbara Carstairs eut un destin hors norme retracé ici de façon romancée par le scénariste Hubert et la dessinatrice Virginie Augustin…

Un destin comme celui-là mérite bien qu’on s’y attarde un peu, 200 pages, c’est ce que fait Joe la Pirate, un peu plus même, 210 pages d’un récit assez dense entièrement basé sur des faits réels mais avec ici et là quelques arrangements.

« Nous n’avons pas cherché à en faire une adaptation… », précisent les auteurs en épilogue, « mais à recréer librement l’existence de Joe pour lui redonner vie ». 

Et de ce côté-là, c’est plutôt réussi, Joe la Pirate allie un scénario aussi fougueux que pouvait l’être la vie de l’héroïne et un dessin élégant, racé, hérité de la ligne claire façon Chaland.

Depuis sa plus tendre enfance à Londres jusqu’à son dernier souffle en Floride, Joe la Pirate, alias Tuffy, alias Marion Barbara Carstairs a effectivement mené sa vie à fond, multipliant les expériences, servant pendant la première guerre mondiale dans la Croix-Rouge américaine, rejoignant la Légion féminine, au sein de la section de la mécanique et des transports, pendant la guerre d’indépendance irlandaise, battant des records de vitesse sur l’eau, achetant une île aux Bahamas où elle mit les indigènes au pas et au service de ses invités, multipliant enfin les conquêtes féminines, parmi lesquelles Greta Garbo et Marlene Dietrich…

Fantasque au possible, lesbienne affirmée, habillée en homme sans vouloir le devenir, Marion Barbara Carstairs vécut sa vie comme un rêve éveillé, sans limites, sans contraintes.

Le scénariste Hubert, à qui l’on doit notamment le magnifique Peau d’homme en compagnie de Zanzim, est décédé en 2020. il retrouvait ici Virginie Augustin avec qui il avait déjà réalisé le non moins magnifique Monsieur désire?. Ici, les auteurs nous offrent un album de toute beauté avec un scénario qui interroge la vie et ce qu’on en fait, avec, et c’est bien le seul petit reproche, un rythme au pas de charge qui peut parfois nous égarer dans la trépidante vie amoureuse de l’héroïne.

Eric Guillaud

Joe la Pirate, de Virginie Augustin et Hubert. Glénat. 23€

© Glénat / Hubert & Augustin

16 Mai

Amen ou la quête mystique de Georges Bess aux confins de l’univers

La sortie l’année dernière de sa superbe adaptation de Dracula nous a rappelé combien le trop rare Georges Bess est un peu une exception dans le paysage actuel. Un français au trait très classique d’un autre temps (il est né en 1947 et a fait les Beaux-Arts) mais qui, justement, tranche avec le tout digital ambiant pour mieux nous envoûter. Une œuvre comme Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad, qui avait déjà inspiré Francis Ford Coppola pour son Apocalypse Now, ne pouvait donc que l’inspirer.

Georges Bess est un admirateur assumé de Jean Giraud, fasciné par les voyages mais aussi par une certaine forme de mysticisme et tout cela transpire ici. Cela dit, sur le papier, Amen est avant tout un pur soap-opera venu directement des années 70. Dans ce monde dominé par les guerres de religion, une mission d’évangélisation est envoyée sur une planète méconnue nommée Arcadia censée détenir un secret pouvant apporter la paix. Â la tête de ce conglomérat de mercenaires décérébrés et de moines illuminés, on retrouve un esclave affranchi devant faire face à l’hostilité larvée des autochtones et à des phénomènes inexpliqués qui décime peu-à-peu leurs rangs.

© Comix Buro/Glénat – Georges Bess

Impossible de ne pas penser au magazine français culte Métal Hurlant aussi ou à certains travaux de Jodorowsky, avec lequel il a d’ailleurs collaboré. Un récit plein de faux-semblants aux airs rétro-futuristes plein de conquistadores des temps modernes armés de pistolets lasers. Pourtant, tout ceci n’est qu’apparat car ce ne sont ni les vaisseaux spatiaux ni la conquête intersidérale qui intéressent vraiment Bess mais bien le cœur des hommes et comment peut s’y cacher avant tout une invariable soif de conquête sous prétexte de propager la bonne parole. Oui, c’est bien la folie des hommes et la religion dans tout ce qu’elle a de plus hypocrite et destructeur qui sont au cœur de ce récit en deux parties (le second tome est attendu pour cet été) dont l’autre référence est aussi le film Aguirre – La colère de Dieu de Werner Herzog avec lequel il partage la thématique centrale.

© Comix Buro/Glénat – Georges Bess

Après, une fois digérée la scène d’introduction assez violente, l’auteur prend la quasi-totalité de ce volume à nous préparer à une rencontre qui, a priori, n’aura lieu que dans la suite. C’est ce qui s’appelle laisser ses lecteurs en suspend… Un défaut rattrapé par le trait fin de Bess et les couleurs, presque psychédéliques d’un auteur décidément à part et qui emmène ici très loin.

Olivier Badin 

Amen – Ishoa ou la procession des équinoxes de Georges Bess, d’après le roman de Joseph Conrad. Comix Buro / Glénat. 14,95 €.

13 Mai

Comment devient-on raciste ? Réponse en BD avec Ismaël Méziane, Carole Reynaud-Paligot et Evelyne Heyer

On ne nait pas raciste, on le devient ! Et comment le devient-on ? C’est justement le propos de cet album réalisé par l’auteur de bande dessinée Ismaël Méziane, l’anthropologue généticienne Évelyne Heyer et l’historienne Carole Reynaud-Paligot…

En 2015, comme quatre millions de Français, l’auteur de bande dessinée Ismaël Méziane manifeste dans la rue pour apporter son soutien à Charlie Hebdo et à toutes les victimes des récents attentats. Un peuple uni et debout contre l’intolérance, contre la violence et le racisme, c’est beau. Mais la bêtise n’est jamais loin. Un regard haineux lui fait comprendre qu’il n’a rien à faire dans le cortège, qu’il est peut-être même un peu responsable de ce qui s’est passé.

C’est cette histoire consignée ici en quelques cases qui est à l’origine de l’album. Mais Comment devient-on raciste? ne s’en tient pas aux seules expériences malheureuses de l’auteur, il décortique de façon didactique la mécanique intellectuelle du racisme grâce aux travaux de deux universitaires, l’anthropologue généticienne Évelyne Heyer et l’historienne Carole Reynaud-Paligot, par ailleurs commissaires de l’exposition Nous et les Autres qui s’était tenue en 2017 au Musée de l’Homme à Paris.

Avec pour résultat un livre didactique, certes, mais jamais indigeste, Ismaël Méziane ayant par ailleurs opté pour une mise en images largement accessible et des couleurs douces qui apportent un peu de légèreté au propos. Un livre d’utilité publique !

Eric Guillaud

Comment devient-on raciste ?, d’Ismaël Méziane, Carole Reynaud-Paligot et Evelyne Heyer. Casterman. 16€

© Casterman – Ismaël Méziane, Carole Reynaud-Paligot & Evelyne Heyer

12 Mai

Underground : tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la face cachée de l’histoire de la musique sans oser le demander avec Arnaud Le Gouëfflec et Nicolas Moog

Certains sont connus d’un large public pour avoir un jour rejoint la surface mais la plupart n’ont pas quitté les profondeurs de l’anonymat même s’ils ont marqué la musique, influencé des d’artistes, participé à la création de courants, de styles, de modes. Rockeurs maudits ou grandes prêtresses du son, Arnaud Le Gouëfflec et Nicolas Moog ont déterré une quarantaine de personnages qui ont contribué à l’histoire de la musique…

Un beau et gros pavé que ce livre paru chez Glénat, plus de 300 pages, une quarantaine de tranches de vies, d’anecdotes, dénichées et condensées par le scénariste Arnaud le Gouëfflec et mises en images par Nicolas Moog.

Underground, tel est son nom, est une balade dans l’histoire de la musique en compagnie de quelques « grands frappés » comme les appelle Arnaud le Gouëfflec, « des figures hautement surréalistes », des doux, des dingues, des paumés, des poètes, des marginaux, des inadaptés, des artistes dans tous les cas qui n’ont pas vendu leur âme à la célébrité mais sont allés jusqu’au bout de leur rêve, de leur vision.

Parmi eux, on trouve quelques figures connues du grand public comme Patti Smith, Brigitte Fontaine, Boris Vian, Nico ou même les Cramps, mais la majorité appartient au monde de l’underground, ce qui ne veut pas dire pour autant que ces artistes n’ont pas eu leur importance dans l’histoire de la musique et même leur heure de gloire, bien au contraire, à l’image du groupe The Residents par exemple dont les musiciens ont toujours caché leur identité sous des masques en forme de globes oculaires et influencé pas mal chanteurs masqués, comme les Daft Punk pour ne citer qu’eux.

Et que dire de Colette Magny – volontairement ? – oubliée de l’histoire de la chanson française parce que trop politique, trop communiste et pourtant reconnue à l’étranger pour avoir expérimenté dès 1966 le collage sonore, associant sa voix à des sons captés dans la rue. Elle connaîtra son heure de gloire avec les événements de mai 68.

Tous deux passionnés de musique et musiciens, Arnaud le Gouëfflec et Nicolas Moog remettent sous la lumière ceux qui ont eu « une audience restreinte mais une influence considérable » en restant eux-mêmes dans un registre underground, notamment grâce à un trait semi-réaliste très clair mais des choix narratifs plus rock’n’roll : « je me plais à penser que ces planches sont dignes d’un tract punk patchwork ou d’un tricot de grand-mère sous acide… », explique Nicolas Moog.

Eric Guillaud 

Underground d’Arnaud Le Gouëfflec et Nicolas Moog. Glénat. 30€

© Glénat / Arnaud Le Gouëfflec & Nicolas Moog

Elric, la nouvelle adaptation du chef d’oeuvre de la fantasy se termine en beauté

Alors que les trois premiers volumes s’étaient enchaînés assez vite, il aura fallu plus de trois ans et demi pour voir cette nouvelle adaptation de la saga d’Elric le Nécromancien, saluée par son créateur Michael Moorcock, s’achever. La cité qui rêve clôt donc cette quadrilogie d’heroic fantasy au souffle épique. Et on en redemande !

Un univers à la fois sombre et enchanteur, des personnages tout sauf manichéens, un trait propre… Oui, la montagne était haute. Et avant eux, plusieurs s’y sont cassé les dents. Et pourtant, on peut dire que l’équipe franco-belge que l’on retrouve derrière ce Elric s’en tire avec les honneurs. Certes, bizarrement, le trait du dessinateur Julien Telo apparaît cette fois-ci un chouia plus hésitant, comme s’il arrivait moins à se décider entre style plus ‘grand public’ et quelque chose de plus noir en directe affiliation avec un Philippe Druillet qui avait signé la première adaptation BD de cette série emblématique de la culture heroic fantasy. Et même si vous n’avez pas lu les épisodes précédentes, un rattrapage s’impose, tant le propos est dense et assez ésotérique. Mais ce sont là presque des détails.

© Glénat / Julien Blondel, Jean-Luc Cano & Julien Telo

Car le souffle épique et grandiloquent (dans le bon sens du terme) des volumes précédents et là et bien là, surtout dans la dernier quart où le prince albinos déchu Elric attaque son propre royaume. L’île aux Dragons y est superbement décrite comme une sorte de nécropole gigantesque où l’ancienne amante du héros, devenue reine à sa place, règne sur un peuple au destin déjà scellé. Tout comme la relation toxique et très symbolique entre ce anti-héros que l’on n’arrive pas totalement ni à détester ni à aimer et son épée magique buveuse d’âmes, Stormbringer.

© Glénat / Julien Blondel, Jean-Luc Cano & Julien Telo

Avec La cité qui rêve, les scénaristes Julien Blondel et Jean-Luc Cano ainsi que  le dessinateur Julien Telo achèvent donc enfin cette première adaptation lancée en 2014 et réalisent leur pari d’offrir une relecture à la fois fidèle et à part de ce premier cycle. Et vu la façon dont le tout se termine, tout laisse à penser qu’un nouveau pourrait démarrer très vite, à condition que le public suive, ce qui n’a pas toujours le cas en France.

PS : à noter pour les fans d’Elric que ce mois-ci, le groupe de hard-rock américain CIRITH UNGOL sortira un nouveau maxi quatre-titres du nom d’Half Past Human. Et comme toutes leurs sorties depuis leur premier album datant de 1981, celle-ci-ci a droit à une pochette signée par l’illustrateur américain Michael Whelan et mettant en scène Elric brandissant Stormbringer.

Olivier Badin

Elric, tome 4 : La cité qui rêve de Julien Blondel, Jean-Luc Cano et Julien Telo. Glénat. 15,50 €.

11 Mai

La remplaçante : une BD de l’Angevine Mathou et de la Bretonne Sophie Adriansen sur le post-partum

Si la vie n’est pas toujours un long fleuve tranquille, la vie des jeunes mamans peut se transformer en un torrent de douleurs et de doutes. C’est à elles mais aussi à nous tous et toutes que s’adresse cette bande dessinée, une fiction qui a tout de la réalité…

Marketa et Clovis attendent un bébé. Enfin, pour le moment, c’est surtout Marketa qui attend avec impatience d’accoucher pour mettre un terme à ces contractions de Braxton Hicks, entendez de fausses contractions qui vont obliger la jeune femme à patienter dans la douleur. Jusqu’au jour de la libération, de l’accouchement. Une petite Zoé. 

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07 Mai

Fourmies la Rouge : Retour sur le drame du 1er mai 1891 avec le talentueux Alex W. Inker

Après la formidable adaptation du premier roman de Virginia Reeves, Un Travail comme un autre, également parue aux éditions Sarbacane, le talentueux Alex W. Inker revient avec Fourmies la Rouge, dont il signe à la fois le scénario et le dessin. Retour sur un drame ouvrier qui eut un retentissement international…

«Il y a quelque part sur le pavé de Fourmies, une tache de sang innocent qu’il faut laver à tout prix». Ces quelques mots ont été prononcés par George Clémenceau au lendemain de la tragédie de Fourmies le 1er mai 1891, il y a 130 ans. Il faut dire que le drame qui se joua ce jour-là dans cette petite ville du nord qui connaissait alors une véritable explosion démographique avec le développement de l’industrie textile, marqua à jamais l’histoire du 1er mai et plus largement l’histoire des luttes ouvrières.

Avec un style graphique différent de celui qu’on a pu apprécier dans Un Travail comme un autre, inspiré cette fois des journaux de l’époque ou presque, et notamment de L’Assiette au beurre, Alex W Inker nous raconte cette fameuse journée, la mobilisation des ouvriers dès les premières lueurs du jour, les premiers cortèges, les premières échauffourées, les premières arrestations, l’arrivée de l’armée en renfort, et pour finir la répression brutale, aveugle, 10 morts, des hommes, des femmes et des enfants, et une trentaine de blessés.

© Sarbacane – Alex W. Inker

« Tu sais qui c’est qui leur a mis leurs idées de grève en tête ? », dit un militaire à un autre. « J’sais pas, La Misère ? La faim ? » rétorque l’autre. « innocent va! C’est des idées boches ! Qui travaillent à saboter le pays ! ». 

Dans ce dialogue, Alex W Inker dit tout : la bêtise, la haine, la propagande, la légitimation de la République à tirer sur ses propres enfants mais aussi la misère du monde ouvrier qui trime alors sans relâche avec pour seul horizon les cheminées d’usine, pour seule distraction les estaminets, et pour seul réconfort la solidarité du monde ouvrier.

Et si l’auteur parvient à dire autant en deux phrases, et à nous plonger littéralement au coeur même de la tragédie, c’est peut-être parce qu’il est lui-même originaire de Fourmies. Les lieux du drame, il les connaît pour les avoir fréquentés dans sa jeunesse. « Jusqu’à la fermeture des usines… », confie-t-il, « la quasi-totalité de ma famille était composée d’ouvriers d’usine et d’ouvriers en filature. J’ai été élevé entouré de grands-mères, grands-oncles, grandes-tantes, qui avaient passé leur vie derrière les machines. C’est de là que je viens ». Un magnifique hommage à ses ancêtres, à nos ancêtres, à tous ceux qui se sont battus et parfois sont morts pour un monde plus humain !

Eric Guillaud

Fourmies la Rouge, de Alex W. Inker. Sarbacane. 19,50€

© Sarbacane – Alex W. Inker

Batman et metal font-ils bon ménage ?

Le Hellfest vous manque ? Vous aimez Batman et les grandes sagas épiques au long cours servies par les comics depuis les années 80 ? Vous raffolez des objets collectors ? Batman Death Metal coche toutes les bonnes cases !

Même si l’évènement est passé un peu inaperçu en France, la saga Batman Metal a remis presque complètement à plat en 2018 non seulement l’univers du Vengeur Masqué mais aussi de DC Comics en général. Une espèce de cataclysme difficilement résumable mais qui, en gros, a rassemblé une bonne partie des héros maison – Batman bien sûr mais aussi Superman, Wonder Woman, plus toute La Ligue De Justice etc. – pour tous ensuite tout chambouler en les envoyant de façon sadique dans un blender. Et les lecteurs avec.

Mais qu’importe : avec sa grosse remise à plat de tout ce que l’on considérait comme acquis, son gros méchant bien flippant (le Batman Qui Rit), son gros nom au scénario (le très côté Scott Synder) et ses multiples ramifications annoncées, DC avait clairement décidé ici de ne pas faire les choses à moitié. Dont acte.

© Urban Comics/DC – Scott Snyder & Greg Capullo

Presque trois ans après, le constat est, disons, mitigé mais et ce n’est pas ce nouvel appendice qui va changer la donne, bien au contraire. Avec toujours Snyder et le très doué dessinateur Greg Capullo à la manœuvre, Batman Death Metal se révèle être un curieux objet, au format et aux concepts, disons, hybrides.

Alors d’entrée, on prévient les malheureux qui oseraient s’y aventurer sans avoir au préalable réussit l’exploit d’avoir assimilé Batman Metal : n’essayez même pas malheureux ! Même les connaisseurs risquent de sentir d’abord perdus face à tous ces allers-retours incessants entre les différents Multiverse, ces versions multiples du Vengeur Masqué et surtout toutes ces sous-intrigues. L’ambition de Snyder d’accoucher de la saga ultime transpire à toutes les pages. Mais à force de vouloir verser dans le grandiloquent, les personnages semblent parfois désemparés face à une telle démesure pas toujours justifiée.

Ensuite il y a ce format, assez frustrant car seulement de 40 pages par épisode, même si le tout est vendu à un prix largement abordable.  

© Urban Comics/DC – Scott Snyder & Greg Capullo

Mais ce qui risque de diviser le plus, c’est ce choix éditorial d’associer à chaque numéro (sept en tout) un groupe de metal. Un concept marketing un chouia scabreux visant à récupérer les fans de ce style de musique susceptibles de se retrouver dans cet univers très sombre tout en réalisant un jeu de mot un peu facile – musique métal et Batman Metal, pour ceux du fond qui n’avaient pas compris. Or l’implication de chacun des groupes se limite en fait à une pochette thématique les mettant en scène dans le monde de Batman Metal, une préface signée de leur main ainsi qu’en fin de parcours une page d’interview et une petite bio. Mais sans que tout cela ait le moindre lien avec le récit.

Alors qui est visé ici ?

Les fans de metal justement ? Peut-être, surtout que l’éventail des groupes choisis ici est très large, allant du rock/metal théâtral de Ghost en passant par le thrash de Megadeth et Sepultura, le metal progressif d’Opeth et Dream Theater etc. Sauf qu’ils n’apprendront rien ici et ne seront donc probablement attirés que par l’aspect collector de l’objet.

Les fans de Batman alors ? Les plus acharnés peut-être, les autres risquant d’être rebutés. Soit par le rapport taille du texte/prix, soit par le gloubiboulga concocté par un Snyder en roue libre et très occupé à construire son propre mythe. Reste cette initiative, plutôt osée, d’allier musique et comics au service d’un récit certes ampoulé mais qui n’a pas peur d’écraser sous son talon clouté toute une mythologie populaire pour mieux la reconstruire, mais en version plus moderne et surtout, bien plus méchante.

Olivier Badin 

Batman Death Metal, Vol. 1 & 2 de Scott Snyder et Greg Capullo. Urban Comics/DC. 10 euros.

04 Mai

Stuck Rubber Baby : la réédition du chef d’oeuvre de l’Américain Howard Cruse bientôt en librairie

Initialement paru aux États-Unis en 1995 avant de traverser l’Atlantique en 2001 via les éditions Vertige Graphic et une traduction baptisée Un Monde de différence, le roman graphique Stuck Rubber Baby d’Howard Cruse est enfin réédité chez Casterman. L’occasion se replonger dans l’Amérique des années 60 et de mesurer l’avancée – ou non – de notre monde face à l’homophobie et au racisme…

Soixante ans ! Légitimement, on peut se dire que le monde a eu le temps d’évoluer. Et c’est effectivement le cas pour pas mal de choses comme la technologie qui nous entoure, tantôt nous libère, tantôt nous oppresse. Mais en nous, avons-nous changé un tant soit peu, avons-nous modifié notre vision du monde, repensé notre approche de l’autre, accepté la différence ?

Pas certain ! Jean-Paul Jennequin traducteur de la première version française de Stuck Rubber Baby parue aux éditions Vertige Graphic en 2001 et auteur de la préface qui accompagne cette nouvelle édition titre cette dernière ainsi : « Stuck Rubber Baby, un monde pas si différent ? ».  Avec un point d’interrogation qui a tout du point d’exclamation !

Car oui, la lutte pour les droits des homosexuels est plus que jamais d’actualité et l’ascension du mouvement Black Lives Matter aux États-unis dit tout de la situation actuelle des Afro-Américains. L’homophobie et le racisme gangrènent toujours notre société, Stuck Rubber Baby nous parle d’un temps que les moins de 20 ans peuvent par conséquent connaître…

Sur près de 210 pages, Howard Cruse déroule une histoire presque ordinaire dans une Amérique elle-aussi ordinaire, de classe moyenne, blanche, raciste et homophobe. Avec un personnage, Toland Polk, qui nie son homosexualité, s’interroge sur l’infériorité éventuelle du peuple noir avant de finalement accepter son orientation sexuelle et de soutenir la lutte contre les inégalités. Stuck Rubber Baby n’est pas un reportage ou une autobiographie, il s’agit d’une fiction. Ses personnages, la petite ville de Clayfield elle-même, sont une invention de l’auteur. Mais derrière la fiction, il y a bien sûr la réalité et le vécu :

« Je n’aurais sans doute pas été poussé à réaliser ce roman graphique si je n’étais pas devenu adulte à Birmingham, dans l’Alabama, au début des années 1960, et je ne peux pas nier que l’histoire de Toland Polk est parsemée d’épisodes significatifs de ma propre jeunesse » 

Une narration dense, un trait précis, pointilleux, des personnages riches et profonds, des thématiques sociétales de première importance… Stuck Rubber Baby s’inscrit dans la lignée de la bande dessinée underground des USA offrant un portrait sans filtre de la société américaine. L’album a reçu le Prix Eisner du meilleur album en 1996 et le Grand prix de la Critique en 2002. L’auteur est décédé en 2019 mais son oeuvre risque bien d’être éternelle.

Eric Guillaud

Stuck Rubber Baby, de Howard Cruse. Casterman. 22€ (en librairie le 19 mai)

 

© Casterman / Howard Cruse