27 Sep

La Dame de fer : une histoire de potes dans l’Angleterre thatchérienne

790546_01Tournée générale ! La vieille Maggy vient de passer l’arme à gauche et ça se fête. Surtout ici, à Kingsdown, petite ville de la côte sud de l’Angleterre située à quelques encablures de Douvres où la politique d’austérité de la Première ministre britannique a fait des ravages et laissé des traces…

Tournée générale donc et c’est le patron du pub, David, qui paye, un patron heureux de voir enfin disparaître ce satané personnage des écrans radar. « Mesdames, c’est un grand jour pour l’Angleterre ! on va fêter ça et ce sera pour la maison! ». C’est vrai qu’il a de quoi être heureux le patron. Et de se rappeler ses souvenirs de jeunesse quand la Maggy tenait le pays d’une main de fer et que ses deux potes, Abby et Owen, partageaient encore son quotidien avant de devoir migrer pour Londres dans l’espoir de trouver un job.

Mais qu’importe, Margaret Thatcher est aujourd’hui morte et enterrée, pas mal d’eau a coulé sous les ponts et de bière à la pompe, l’heure est aux retrouvailles. David monte un stratagème pour faire revenir ses deux amis d’enfance à Kingston. Ils se retrouvent tous autour d’une autre dame de fer, une vieille bécane – une Norton Manx pour les connaisseurs – qui a bercé et accessoirement promené leurs fesses sur les routes de la région. Ensemble, ils décident de relancer l’économie du village en créant un camping écolo bobo. C’est à la mode et c’est une belle revanche sur la vie !

Non, La Dame de fer n’est pas une énième biographie sur la mère Thatcher mais une histoire d’amitié dans l’Angleterre thatchérienne et post-thatchérienne. Plus souvent au dessin qu’au scénario, Michel Constant signe ici les deux avec réussite et nous offre un récit à la fois intimiste et universel autour d’une génération marquée par le punk rock. À lire en écoutant The Jam, The Stranglers et ça passe bien aussi avec The Only Ones.

Eric Guillaud

La Dame de fer, de Michel Constant. Éditions Futuropolis. 15€ 

© Futuropolis / Constant

© Futuropolis / Constant

 

23 Sep

Manhattan murmures : une échappée silencieuse dans New York signée Giacomo Bevilacqua

81U5AFFOcDLOù iriez-vous si vous aviez le besoin absolu d’une bonne cure de silence et d’isolement ? Sam, lui, a choisi New York. Une destination qui peut surprendre mais l’anonymat des grandes villes peut aussi donner le sentiment d’être seul au monde. Et libre…

« Ça ferait un bon titre de chanson. Une chanson dont les basses surpasseraient la mélodie. A écouter à fond, baffles dirigées vers le plancher. Pour en ignorer la musicalité, la mélodie. Pour n’en écouter que les vibrations et le rythme ». Oui, ça ferait un bon titre de chanson mais Manhattan murmures n’est pas une chanson, c’est une bande dessinée qui nous embarque finalement avec autant d’émotions dans ce qui est l’âme de New York. Et cette bande dessinée est signée Giacomo Bevilacqua, un auteur italien qu’on a pu découvrir de ce côté-ci des Alpes avec Panda aime paru chez Delcourt en 2013.

Pas de panda dans cette nouvelle histoire mais un homme, Sam, photographe de profession, à la tête d’un quotidien online, bien décidé à vivre pendant deux mois à Manhattan avec une règle simple : ne jamais parler à un autre être humain. Une sorte de défi qui doit nourrir un papier pour son journal et lui faire oublier une rupture amoureuse.

Et il y parvient, sans trop de difficulté, tout au moins au début, découvrant et nous faisant découvrir New York d’un autre oeil, d’une autre oreille. Au bas des buildings, Sam est seul au milieu du monde, seul avec ses pensées, ses souvenirs, ses blessures. Un récit introspectif qui nous plonge au plus profond de l’âme du photographe et nous offre en même temps de beaux instantanés de la ville. Une belle balade.

Eric Guillaud

Manhattan murmures, de Giacomo Bevilacqua. Éditions Vents d’Ouest. 20€

© Vents d'Ouest / Bevilacqua

© Vents d’Ouest / Bevilacqua

19 Sep

Frnck, Harmony, les Cochons dingues, Super Caca, Marie-Lune… Les héros de la BD jeunesse ont aussi fait leur rentrée.

hzMT7AAbpa7UfgInkjqvM6HWRyeY0deX-couv-1200Frnck est de retour, cinq petits mois seulement après un premier volume qui en a surpris plus d’un, à commencer par les hommes préhistoriques  et les mammouths qui ont vu débouler dans leur environnement un gamin de 13 ans qui ne ressemble à rien de connu pour eux. Et pour cause, Frnck, je sais c’est difficile à prononcer mais vous pouvez l’appeler Franck, est un ado d’aujourd’hui, moderne, jean, baskets rouges au pied, du genre à avoir tout le temps le nez sur les écrans. Sauf que là, dans la préhistoire, il n’y a pas de réseau, pas d’internet, pas de Facebook… bref la galère. Et justement, qu’est-il venu faire dans cette galère remplie de bestioles monstrueuses, d’hommes poilus qui mangent les voyelles et de jolies filles, enfin surtout d’UNE jolie fille qui ne le lâche plus depuis son arrivée ? Hein ? Alors ? Franck est simplement tombé dans une faille spatiotemporelle qui l’a propulsé jusqu’à la préhistoire. cochonsDinguesSi vous voulez en savoir plus, lisez le premier tome et sinon jetez-vous sur celui-ci, c’est toujours aussi poilant! Le Baptême du feu, Cossu et Bocquet, Dupuis, 10,95€

Eux n’ont rien de préhistoriques, quoique, ce sont Les Cochons dingues de Laurent Dufreney et Miss Prickly, des cochons d’Inde qui dorment, grignotent, dorment, grignotent, dorment, grignotent… bien au chaud dans le salon de la maison hôte. Un vie bien remplie troublée par l’arrivée d’un petit nouveau tout gris qui s’appelle César et se pose beaucoup de questions sur sa condition d’animal. Son objectif : s’évader. Enfin, après le repas et la caresse de la maîtresse… Les Cochons dingues, Dufreney et Miss Prickly, Delcourt, 10,95€

AgoChangement de style avec Harmony qui clôt son premier cycle avec un troisième volet intitulé Ago. Les jeunes filles adorent cette héroïne de Mathieu Reynès que l’on a pu découvrir en novembre 2015 dans les pages du journal Spirou puis en janvier 2016 en album. Le sacré coup de crayon de l’auteur, l’intrigue mystérieuse à souhait, la mise en scène particulièrement efficace et le caractère bien affirmé de l’héroïne ont fait de la série un succès d’édition. Tout avait commencé dans la cave d’une maison perdue au milieu des bois. Enfermée, Harmony se réveille. Elle est amnésique mais découvre très Dream-ballvite qu’elle est dotée d’un pouvoir surnaturel, la télékinésie. Ago, Harmony (tome 3), Reynès, Dupuis, 12€

Super Caca est de retour et avec lui Luca, le jeune garçon qui l’a inventé ou plus précisément rêvé lors d’un test d’admission à l’école de l’imaginaire. Oui je sais ça peut surprendre. Super Caca est un gros caca mais attention un caca qui sent la fraise. Et ça change tout parce que Super Caca et Luca ne vont plus se quitter de l’année scolaire et devoir affronter les épreuves et les rêves des autres ! Malgré ce que pourrait laisser penser le titre de la série, Super Caca n’a rien de débile et encore moins de scatologique ! Dream Ball, Super Caca (tome 2), Mourier, Silas, Sierro, Delcourt, 11,50€Capture d’écran 2017-09-19 à 19.31.23

Marie-Lune nage dans le bonheur. Ou presque ! Pour ce neuvième album, les parents de notre ado aux cheveux rose bonbon se sont remis ensemble, ça c’est le côté positif. Mais la famille s’est agrandie, un bébé, un garçon qui monopolise un peu trop l’attention. « Il est tellement mignon, il est tellement chou ». Pour Marie-Lune, hyper-méga jalouse, ça devient insupportable mais son attention va très vite se reporter sur Mathieu son ex-futur petit ami. Le problème, c’est que Pénélope, la nouvelle-ex-copine de Mathieu – vous suivez? – ne le sait pas encore… Un univers très coloré et une héroïne très très branchée devenue la coqueluche des pré-ados. Je nage (presque) dans le bonheur!, Marie-Lune (tome 9), Douyé et Yllya, Vents d’Ouest, 10,50€

Eric Guillaud

17 Sep

On Mars : Sylvain Runberg et Grun dessinent un futur possible pour l’humanité

81SI9ym80+LAprès avoir colonisé tout ce qu’il y avait à coloniser sur Terre, et au passage dilapidé toutes les ressources disponibles, l’homme doit se résigner à trouver un autre os à ronger et accessoirement un nouveau gîte d’accueil. Et pourquoi par Mars ? C’est le parti pris de Sylvain Runberg et Grun dans ce très bel album paru aux éditions Daniel Maghen. En route pour 2132… 

Coloniser Mars oui, ruiner la population terrienne non ! Les services RH et financiers n’auront pas à sortir la calculette et remuer le chiffon rouge des ETP, vous savez ces fameux équivalents temps plein qui régissent aujourd’hui la vie des entreprises, l’idée est toute trouvée : envoyer tous les repris de justice y bâtir la nouvelle colonie, une main d’oeuvre qui coûte absolument rien, nada, et qui ne discute pas, ne demande rien. Le rêve quoi ! Et ça bétonne dur comme ça depuis 20 ans maintenant. Une dizaine de cités dômes sont en construction pour les colons libres, des habitats confortables, agréables et autosuffisants en énergie, bref le bonheur pour tous… sauf bien sûr pour les condamnés à l’exil.

« Ça vous aura pris plus de six mois pour arriver ici… Ça ne vous prendra pas vingt-quatre heures pour comprendre comment fonctionne le plus grand camp de travail jamais construit dans notre système solaire. »

Jasmine Stanford est flic. Ou plutôt, elle était flic jusqu’à ce qu’elle foire une mission en tuant une gamine de 15 ans. Pour elle, ce sera 20 ans. 20 ans à casser du caillou et couler le béton pour les autres sur la planète rouge. Les conditions de travail sont rudes, il y a souvent des accidents, des morts, les violences entre prisonniers sont quotidiennes et l’environnement général n’est pas franchement idéal pour se refaire une opinion toute neuve sur l’humanité…

L’avantage avec cet album de Sylvain Runberg et Grun, c’est que vous n’avez nullement besoin pour comprendre l’intrigue d’avoir absorbé et digéré tout ce qui se fait en science fiction depuis des décennies. Aucune culture spécifique n’est demandé et, franchement, ça fait du bien. On repart de la base, le scénario est simple mais pas simplet et les planches de Grun, grand admirateur de Moebius, ancien designer de décors et de personnages dans une société de production de jeux vidéos, sont tout simplement magnifiques. Un cahier graphique en fin d’album, réunissant grandes illustrations en couleur et recherches graphiques, permet d’admirer plus encore son immense talent. Une histoire prévue en trois volumes. On attend la suite avec une très grande impatience!

Eric Guillaud

On Mars (tome 1) de Sylvain Runberg et Grun. Éditions Daniel Maghen. 16€

© DM / Runberg & Grun

© DM / Runberg & Grun

14 Sep

Epiphania : une fiction génialement cauchemardesque signée Ludovic Debeurme chez Casterman

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Ludovic Debeurme est un auteur rare et précieux qui s’est fait connaître du public ou plus restrictivement du public amateur d’une bande dessinée exigeante et parfois dérangeante, voire déroutante, avec l’album Lucille paru chez Futuropolis, Prix Goscinny en 2006, Essentiel du festival d’Angoulême en 2007. Onze ans et quelques albums plus tard, Ludovic revient avec Epiphania, un récit fantastique qui nous parle d’écologie, de paternité, de tolérance et d’amour…

Jeanne veut un enfant, David n’en veut pas. Il préfère jouer de la musique que changer des couches. Rien que l’idée d’être père lui fait faire des cauchemars. Le couple est en péril. Pour sauver ce qui reste à sauver, Jeanne et David acceptent de s’inscrire à un « Love Training Camp », un camp d’entrainement à l’amour. Sur une île. Mais à peine débarqués, à peine exposé le souci qui les amène ici et les éloignent l’un de l’autre, un tsunami géant ravage l’île et globalement la planète.

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retrouvez l’interview de l’auteur ici

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Jeanne disparaît. David survit. Et lorsque les eaux se retirent, les survivants découvrent des millions de foetus plantés dans la terre. Des êtres hybrides, mi-hommes mi-bêtes. David en trouve un dans son jardin et l’adopte. Lui qui se refusait d’être père le devient, un père affectueux et protecteur d’un monde qui sombre dans la violence et la haine, prêt à s’autodétruire…

Si vous avez aimé comme moi Lucille et la suite, Renée, deux albums respectivement parus en 2006 et 2011 chez Futuropolis, ou ses deux derniers albums, Trois fils et Un Père vertueux chez Cornélius, alors vous aimerez logiquement Epiphania dont le premier des trois volets annoncés vient de sortir.

Avec son graphisme dépouillé, un univers que certains jugent proche de Charles Burns, avec une touche de Daniel Clowes serait-on tenté d’ajouter, Ludovic Debeurme marque le neuvième art d’une empreinte indélébile, fantasque et ambitieuse, à l’image des auteurs appartenant à ce qu’on qualifie de Nouvelle bande dessinée, apparue au tournant du siècle. Ludovic Debeurme n’utilise pas le médium bande dessinée, il le réinvente, explore de nouvelles voies. Et c’est bien là l’essentiel. Magnifique !

Eric Guillaud

Epiphania, de Ludovic Debeurme. Éditions Casterman. 22€

© Casterman / debeurme

© Casterman / debeurme

13 Sep

Pauvre Jean-Pierre et Les Gens honnêtes : deux intégrales rigoureusement indispensables

697JqbzDzEi5cX5Qo7ObbIJkUQ53RZGO-couv-1200Je sais, le porte-monnaie va être encore mis à rude épreuve ce mois-ci tant les sorties sont nombreuses et pour certaines indispensables. C’est le cas de Pauvre Jean-Pierre de Grégory Mardon et des Gens honnêtes de Christian Durieux et Jean-Pierre Gibrat, deux albums parus chez Dupuis…

On commence a avec le Pauvre Jean-Pierre, une intégrale qui réunit les trois premiers albums de Mardon chez Dupuis, parus entre 2004 et 2006, les trois albums qui m’ont en fait permis de découvrir l’auteur. Il avait à l’époque déjà publié Vagues à l’âme aux Humanoïdes Associés et Cycloman chez Cornélius mais la trilogie aujourd’hui rassemblée sous le titre Pauvre Jean-Pierre vont le faire connaître du grand public et le propulser au rang d’auteur incontournable. Après une bonne vingtaine d’albums parmi lesquels L’Echappée chez Futuropolis, L’Extravagante comédie du quotidien chez Dupuis ou encore et tout dernièrement Prends soin de toi chez Futuropolis, l’intégrale que voici permet de nous relancer dans les pas de Jean-Pierre, du pauvre Jean-Pierre.

« Je me présente, Jean-Pierre Martin, ni grand, ni petit, ni beau, ni moche, je suis un individu moyen. Je rêve d’excès et de démesure, de déséquilibre et de sensations fortes. Je rêve de me sentir en vie mais je reste là, bien au milieu, imperturbablement raisonnable ».

Personnage central mais pas unique, Jean-Pierre nous permet de croiser et de suivre les ADxLfYDjLuMEwGl74SAmhVMUZHPwzWEz-couv-1200trajectoires de tout un tas de protagonistes, des hommes et des femmes tou(te)s plongé(e)s dans le bain de la vie urbaine offrant une photographie de notre société sans pareille, à la fois caustique et souriante, douce et poétique, Il y a du Monsieur Jean dans l’esprit, du Blutch dans le trait, et du génie dans l’air ! (Pauvre Jean-Pierre, de Mardon, Dupuis, 32€)

On reste dans la chronique du quotidien avec l’intégrale Les Gens honnêtes qui réunit les quatre volets existants, autant de petits bijoux de sensibilité, de tendresse et d’humanité publiés originellement entre 2008 et 2016 et signés par deux grands messieurs de la BD, Christian Durieux et Jean-Pierre Gibrat.

En héros de l’ordinaire cette fois, Philippe, la cinquantaine, une vie paisible, une femme, des enfants, une maison… jusqu’au jour où il apprend son licenciement. Patatras, tout s’écroule autour de lui, sa femme le quitte, il perd sa maison, plonge dans l’alcool avant de finalement se raccrocher à la vie, d’enchaîner les petits boulots, de retrouver une petite amie…

Le parcours accidenté d’un homme honnête en près de 300 pages. C’est beau, c’est intelligent et c’est émouvant. (Les Gens honnêtes, de Durieux et Gibrat, Dupuis, 35€)

Eric Guillaud

12 Sep

La Vallée du diable d’Anthony Pastor : embarquement pour la Nouvelle-Calédonie des années 20

Capture d’écran 2017-09-06 à 22.41.27Impossible de passer à côté de cette magnifique couverture qui promet à elle-seule voyage et aventure. Et de fait, dès les premières pages du récit d’Anthony Pastor paru aux éditions Casterman nous voilà propulsés aux antipodes, dans la Nouvelle-Calédonie des années 20…

1925 exactement. En Europe, les blessures de la grande guerre ne sont toujours pas cicatrisées et la vie difficile pousse certains à émigrer vers d’autres horizons. Blanca, Florentin, Pauline et Arpin sont de ceux-là. Ils ont décidé de fuir leur Savoie natale où ils ne trouvent plus leur place pour rejoindre la Nouvelle-Calédonie, promesse d’une nouvelle vie.

Mais depuis cinq ans qu’ils y ont débarqué, Blanca, Florentin, Pauline et Arpin ont largement eu le temps de déchanter. La Nouvelle-Calédonie est toujours en phase de colonisation. La population indigène est dans sa grande majorité parquée dans des réserves d’où elle peut uniquement sortir pour travailler. Exploités dans les fermes par les colons, réquisitionnés par l’administration pour certains travaux de force, maltraités d’une façon générale, réprimés à la moindre rébellion, les Kanak assistent impuissants à la main mise des Blancs sur les terres calédoniennes.

Totalement étrangers à cet univers colonial, les quatre Savoyards ne supportent pas le climat de tension permanente, les violences, les injustices flagrantes et le racisme qui gangrènent la Nouvelle-Calédonie. Et le mariage entre Pauline et Arpin n’y change rien, la nouvelle vie tant espérée n’a franchement pas le goût du bonheur.

Au delà de l’histoire de ces quatre migrants savoyards que l’on avait déjà pu suivre dans un album précédent intitulé Le Sentier des reines (éd. Casterman), Anthony Pastor nous raconte toute l’horreur de la colonisation qui ne prendra fin finalement qu’après la seconde guerre mondiale. Un passé pas si lointain qui a forcément laissé des traces sur ces lointaines terres de France. Sur un peu plus de 120 pages, Anthony Pastor déroule un scénario habile emporté par un mise en scène assez classique mais efficace, un graphisme époustouflant et des couleurs qui nous restituent parfaitement l’atmosphère. Un récit judicieusement complété par un dossier d’Isabelle Merle, historienne au CNRS et conseillère historique sur l’album.

Eric Guillaud

La Vallée du diable, d’Anthony Pastor. Éditions Casterman. 20€

© Casterman / Pastor

© Casterman / Pastor

Puta Madre : suite et fin d’un parcours initiatique digne d’un Quentin Tarantino sous acide

Mutafukaz_Puta-Madre_06Mélange détonnant entre la série carcérale Oz, l’univers ultra-brutal des gangs chicanos et quête initiatique, on avait déjà vanté les mérites des trois premiers tomes de la série Puta Madre au printemps dernier qui ici finit, apparemment, en fanfare.

Comme c’est marqué sobrement en bas de la page de verso, toutes les cases sont ici cochées : violence, langage grossier, sexe, religion, drogues et… ‘original gangsters’. Avec toujours aux manettes les deux dessinateurs ‘stars’ de l’écurie MUTAFUKAZ, Run et Neyef et toujours ce pot-pourri de culture hip-hop, de mystiques, de croyances incas et d’ultra-violence urbaine où l’on suit le destin de Jésus, enfant envoyé en prison pour un crime qu’il n’avait pas commis et éduqué derrière les barreaux par des codétenus qui lui ont appris à survivre dans un monde sans pitié.

© Ankama / Run & Neyef

© Ankama / Run & Neyef

Ce chapitre final a beau signifier la fin de la saga – du moins en surface car la dernière planche n’est pas vraiment définitive, comme si une éventuelle suite pouvait être envisagée – il n’y a pas vraiment de rédemption en vue. Même si c’est un personnage principal d’abord limite SDF et malade que l’on retrouve, éternellement à la recherche d’une famille de substitution et qui, cette fois-ci, jette son dévolu sur une drôle de troupes d’évangélistes (en même temps, avec un prénom pareil) dont tous les membres cachent leur visage derrière un masque de catcheur mexicain. Il fini d’ailleurs par en devenir un lui-même, s’inventant au passage une nouvelle identité (‘El Diablo’, le Diable) comme s’il voulait une bonne fois pour toute effacer le petit garçon apeuré qu’il avait été.

© Ankama / Run & Neyef

© Ankama / Run & Neyef

L’intérêt d’avoir deux dessinateurs au style si distinct est qu’ils apportent chacun un éclairage différent sur la même histoire : le style limite manga mais réaliste et stylé de Run (qui s’amuse même à incruster le temps de quelques cases son héros Lino !) contraste avec celui de Neyef, à la limite plus proche à la fois du graph et d’un Robert Crumb pris d’une soif de sang incontrôlable. Mais on reste toujours dans un style très comics US, ramassé et nerveux, parfait pour ce genre de format court même si cette fin qui n’en est pas vraiment une laisse pas mal de choses en suspens. Mais peut-être moins clivant qu’un Heartbreaker par exemple (trop de vampires ?) et plus ancré dans le réel que DoggyBags, ce dernier volume de Puta Madre est à la fois bien représentatif de l’état d’esprit de cette petite mais déjà costaude maison d’édition et en même temps assez à part. Le tout pour (seulement) le prix d’une bière fraîche…

Olivier Badin   

 Putra Madre #6, par Run et Neyef, Label 619, Editions Ankama, 3,90 euros

Big John Buscema : un gros pavé consacré à l’un des maîtres absolus de l’univers Marvel

CapturebigjohnIl aurait fêté ses quatre-vingt dix ans en décembre prochain. Décédé en 2002, John Buscema fut un monstre de la culture comics, lui qui a rencontré dès 1948 Stan Lee et qui entra chez MARVEL en 1966, juste au moment où après des années de crise, l’industrie redécolle à nouveau, lui offrant un nouvel âge d’or auquel, véritable stakhanoviste, il contribuera largement. Cet épais ouvrage retrace son parcours.

Alors hagiographique, ce livre l’est (forcément ?) un peu mais c’est un peu la nature de l’exercice. Autre bémol, histoire de vider nos tiroirs d’entrée : une traduction pas toujours bien adaptée, certes réussie sur le plan grammaticale bien sûr mais dont certaines tournures de phrases un chouia rigides gâche parfois la lecture. Mais on chipote. Parce que pour le reste, à part ses toutes premières publications (pour d’obscures raisons de droit ?), visuellement c’est un véritable festin où planches définitives et colorisées et croquis plus ou moins finalisés du maître de toutes les séries par lesquelles il est passé se côtoient, parfois sur une pleine page. Et c’est du lourd.

Déjà, on retrouve cette exigence dans le choix du papier, bien épais, et dans les iconographiques. De plus, l’auteur connaît à fonds son sujet et cela se voit. On revient notamment sur son enfance, son entrée (difficile) dans le monde des comics et comment cet admirateur absolu de Michel-Ange et fils d’immigrés italiens s’est fait tout seul. Certes, le ‘style’ Buscema reste pour toujours attaché à un certain état d’esprit des années 70. Et on voit combien le grand manitou de l’esprit MARVEL des origines Jack Kirby l’a influencé, même s’il a su s’en détacher par la suite. Mais ses références culturelles (l’homme ayant toujours affirmé préférer les récits mythologiques à la BD traditionnelle), son style très emphatique et son sens du dramatique ont marqué toute une génération de lecteurs, surtout qu’il a dessiné bon nombre de personnages emblématiques, des Avengers aux Quatre Fantastiques, en passant par Spider-Man ou Captain America.

Mais tout l’intérêt de ce superbe objet, en plus de pouvoir mesurer sur plus de 300 pages comment ce boulimique de travail a évolué en près de 50 ans de carrière, est de pouvoir réévaluer certains de ses travaux, comme cette trop brève série sur Le Surfeur D’Argent écrite avec Stan Lee, abandonnée au bout de dix-huit numéros par manque de succès. Ou comment ses années en tant que graphiste dans la pub aux débuts des 60’s ou avec Roy Thomas sur la série Conan le Barbare lui a permis progressivement de s’affranchir du style parfois trop policé des super-héros (qu’il affirmait, apparemment, d’ailleurs détester !) pour quelque chose de plus brut, sensuel et sombre, bref adulte. On découvre même que pendant un temps, ce type qui visiblement ne savait pas dire non, a donné dans les romans graphiques à l’eau de rose… Alors certes, le terme est un peu galvaudé mais on peut vraiment parler d’ouvrage exhaustif. Ou, traduction un chouia moins lettrée, juste un truc foutrement d’indispensable pour tout fan de comics digne de ce nom.

Olivier Badin

Big John Buscema, collectif, Urban Comics, 328 pages, 39 euros

10 Sep

Kérosène : le photographe Alain Bujak et l’auteur de BD Piero Macola donnent la parole aux manouches

Couv_307948C’est un endroit où personne ne devrait logiquement vivre, coincé entre une déchetterie et la base militaire aérienne B118 de Mont-de-Marsan, la plus active de France. 3000 soldats, 20 000 mouvements d’avions par an et du kérosène qui vous dégringole dessus en permanence. Non, personne ne devrait y vivre, pourtant la maison de Marie s’y trouve, et à côté d’elle d’autres familles, d’autres maisons, formant le plus ancien camp de gitans de France…

« De la graine de vauriens, des cambrioleurs, des voleurs de cuivre, des bagarreurs mal rasés qui sillonnent les routes de France et de Navarre à bord de grosses bagnoles tractant d’énormes caravanes. Des gens peu fréquentables, dont il faut se méfier et qui n’apportent que des ennuis… ».

Ces mots-là, nous les avons tous entendus un jour ou l’autre. Claquant comme une évidence. Alors, beaucoup d’entre eux se sont isolés et beaucoup d’entre nous les ont évités. Au point aujourd’hui de vivre chacun dans l’indifférence totale, deux mondes qui ne se voient pas, ne se parlent pas, d’un côté les manouches, de l’autre les gadjos et au milieu une rivière de préjugés, de méfiances et d’ignorances.

En arrivant au camp, le photographe Alain Bujak se remémore lui aussi ces mots. Et d’autres encore. Il est venu ici pour enquêter sur le prochain démantèlement du camp arès le rachat du terrain par l’armée et le relogement des manouches dans des habitations plus traditionnelles pour une vie forcément plus standardisée.

Marie est la première personne que rencontre Alain Bujak. Un passage obligé. Elle vit dans le camp de rond depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Elle y a vécu le racisme ordinaire, la misère, l’exclusion, la solitude. Mais elle y a aussi vécu de belles choses. En 60 ans et plus, Marie a largement eu le temps d’installer ses petites habitudes et d’engranger les souvenirs.

Comment réagit-elle à ce déménagement ? Comment tous voient-ils l’avenir ? Pourront-ils conserver leur manière de vivre, leur identité ? Leur culture ne risque-t-elle pas de se diluer dans un quotidien « normalisé » ? C’est à toutes ces questions et beaucoup d’autres que le photographe espère trouver des réponses en interrogeant les manouches.

Kérosène nous raconte cette enquête avec les dessins de Piero Macola, les photographies – une trentaine – d’Alain Bujak et un objectif clair : donner la parole aux manouches et garder la trace de cette histoire humaine. Une bande dessinée soutenue par Amnesty International.

Eric Guillaud

Kérosène, par Alain Bujak et Piero Macola. Éditions Futuropolis. 21€

© Futuropolis / Bujak & Macola

© Futuropolis / Bujak & Macola