21 Nov

Le monde mutant de Corben : Apocalypse now!

L’éditeur Delirium poursuit son œuvre de salubrité publique avec la réédition des travaux du grand Richard Corben. Récits post-apocalyptiques noirs de chez noirs, Le Monde Mutant et sa suite Le Fils Du Monde Mutant sont donc enfin réunis dans une édition aussi complète que classieuse…

Ces deux histoires ne sont pourtant pas franchement ses œuvres les plus connues. La preuve, elles n’ont été traduites en France qu’une seule fois dans les années 80 et séparément. Mais elles sont marquées au fer rouge par le sceau de l’ancien collaborateur de Métal Hurlant. On retrouve ici des corps parfois grotesques et hypertrophiés, des gueules cassées et toujours ce mélange entre réalisme et cartoon fortement teinté de pessimisme.

Publié pour la première fois en épisodes en 1978, la première partie est la plus onirique, la plus désespérée. Tout se passe dans un monde post-apocalyptique en pleine décomposition où chacun se bat pour sa survie. Pas d’explication sur le pourquoi, pas de grandes théories, juste un constat, simple et désespéré. Corben a toujours dessiné l’homme dans tout ce qu’il a de plus vachard, d’hypocrite ou de pleutre.

D’ailleurs, celui qui sert de fil rouge dans ce monde en ruines est un mutant simple d’esprit du nom de Dimento. Un candide dont tout le monde essaye de profiter et qui symbolise à lui seul le peu qu’il reste de l’humanité, à la fois innocent et naïf alors que tout le monde, ici, essaye surtout de survivre jour après jour, quitte à bouffer son voisin. Si le récit apparaît d’abord un peu décousu, l’arrivée de son fidèle scénariste Jan Strnad (Ragemoor, réédité justement déjà chez Delirium) appelé à la rescousse change un peu la donne, sans lui enlever son côté à la fois absurde et cruel. On retrouve aussi son autre marque de fabrique, ces couleurs flashy, presque pop qui donnent au tout un côté presque surréaliste et très graphique.

La seconde partie, réalisée plusieurs années plus tard, adopte un ton différent. Déjà, parue à la base en noir et blanc, elle a été colorisée pour cette édition par la fille même de Corben. Et puis plus posée et plus humaine aussi, elle démarre d’une façon assez chorale avant que tous les protagonistes se retrouvent, avec une mention spéciale pour le grand méchant, sorte de croisement entre la momie et Humungus, le bad guy du film Mad Max 2 !

On peut parler d’happy end ici, même si l’horreur gothique de cet éternel fan d’Edgar Allan Poe n’est jamais loin non plus. Du grand Corben, moins littéraire et plus typé science-fiction certes mais avec toujours cette même vision assez unique. Il ne l’a pas volé son prix grand prix du festival d’Angoulême 2018 lui…

Olivier Badin

Le Monde Mutant – L’intégrale, de Richard Corben et Jan Strnad, Delirium. 25 euros

© Delirium / Richard Corben & Jan Strnad

05 Nov

Lovecraft : le maître du fantastique illustré par deux graphistes français

Quatre-vingt deux ans après sa mort, l’auteur américain et père du ‘mythe de Cthulhu’ continue de fasciner. Deux de ses textes sont aujourd’hui réédités par Bragelonne et mis en images par deux illustrateurs français aux approches différentes mais complémentaires.

Bien qu’il soit mort en 1937, Howard Phillips Lovecraft n’a jamais été aussi vivant. Cet auteur de fantastique et de science-fiction a pourtant vécu toute sa vie dans la quasi-misère, survivant péniblement en corrigeant les textes des autres. D’ailleurs, très peu de ses écrits, essentiellement des nouvelles, ont été publiés de son vivant. Pourtant, un peu comme son ami Robert E. Howard le créateur de Conan qui a subi le même sort, il est devenu progressivement une référence absolue du genre. Mille fois cité voire carrément plagié, il est surtout reconnu comme le créateur de Cthulhu et des Grands Anciens, ces êtres monstrueux venus d’une autre dimension avant l’avènement de l’homme et qui attendent de régner à nouveau sur terre.

Décédé sans héritier, son œuvre est tombée dans le domaine public. Aujourd’hui, tout le monde peut se l’approprier, ce que n’ont pas manqué de faire un bon paquet d’éditeurs. Les librairies regorgeant désormais de x version différentes des mêmes textes, chacun y va donc de sa propre petite exclusivité, histoire de se différencier. Cela passe souvent par de nouvelles traductions ou des notes écrites par exemple. Mais du côté de Bragelonne, on a choisi le créneau ‘belles éditions’ et les deux sorties du jour l’illustrent chacune à leur façon.

@ Bragelonne / Baranger

Il y a d’abord cette version ‘deluxe’ prévue en deux tomes de l’une de ses rares romans Les Montagnes Hallucinées. Alors déjà, on tient là peut-être l’un des tous meilleurs textes de ce grand maître macabre, à ranger à côté de ceux rédigés par Edgar Allan Poe à ses heures les plus hallucinées. Pour les chanceux qui n’ont pas encore entrepris ce voyage aux confins de l’horreur cosmique, on rappellera juste que le film de John Carpenter The Thing avec Kurt Russell est fortement inspiré de ce récit paru en 1936, un an avant sa mort… Écrit à la première personne, il raconte le destin tragique d’une expédition scientifique aux confins du monde, dans un désert glacé sur les traces d’une civilisation venue des étoiles pas tout à fait éteinte. Disponible en grand format, cette version profite surtout des illustrations du français François Baranger qui s’était déjà frotté au maître avec L’Appel de Cthulhu il y dix-huit mois. ’Concept artist’ pour le cinéma et les jeux vidéos, son style paraîtra peut-être un peu trop digital et froid pour certains mais il excelle vraiment lorsqu’il s’agit de faire revivre des décors grandioses de l’Antarctique. Et surtout, son trait réussit à conserver par moment un côté presque visqueux et organique, parfait pour suggérer les créature de cauchemars invoquées par Lovecraft.

@ Bragelonne / Baranger

La Cité Sans Nom est un texte moins connu, d’abord publiée en 1921 dans un petit fanzine. Il est malgré tout assez passionnant car même si plus court, il pose pas mal de jalons essentiels de l’œuvre lovecraftienne. D’abord c’est là que l’auteur a exploré pour la première fois l’idée d’une cité ancienne désertée, thème qui sera ensuite repris plusieurs fois, dont pour Les Montagnes Hallucinées. Et surtout, c’est ici qu’est cité pour la première fois Abdul al-Hazred, dit l’arabe dément, personnage fictif à l’origine du Necronomicon, ouvrage de magie noire à ne pas mettre entre toutes les mains et qui réapparaitra dans pas moins de treize de ses nouvelles par la suite.

Comparée à celle choisie pour Les Montagnes Hallucinées, l’approche est ici assez différente. Deuxième parution, après Dagon, de la série Les Carnets Lovecraft, on a opté cette fois-ci pour un petit format. Les illustrations, signées par un autre français du nom d’Armel Glaume, sont dans le même état d’esprit, c’est-à-dire des croquis réalisés en noir et blanc au crayon à papier, plus attachés à l’idée de mettre en valeur des petits détails qu’à dépeindre de grandes fresques. Le résultat est peut-être moins grandiloquent mais tout aussi envoûtant…

Alors si les fins connaisseurs de l’oeuvre de Lovecraft réfléchiront peut-être à deux fois avant d’investir de nouveau dans des textes qu’il connaissent par cœur, le néophyte qui hésitait encore à descendre dans cette crypte maintes visitée mais toujours aussi terrifiante, lui, aura du mal à résister à la tentation…

Olivier Badin

Les Montagnes Hallucinées, tome 1 illustré par François Baranger. Bragelonne. 29,9€

Les Carnets Lovecraft : Dagon, illustré par Armel Gaulme. Bragelonne. 15,9€

01 Nov

Bloodshot passe du 7e au 9e art

Après Marvel et DC Comics, c’est au tour de l’éditeur Valiant de franchir le cap du cinéma. La première bande-annonce de sa première adaptation a été dévoilée cette semaine…

Fondé en 1990, le studio Valiant a donné naissance à pas mal de héros plus sombres et plus torturés, comme Rai, Ninja K ou Archer & Armstrong. Mais c’est son héros le plus brut de décoffrage qui a été choisi pour ouvrir le bal, le mercenaire Bloodshot avec ses hordes de nanites (des robots miniaturisés) dans son corps qui lui permettent de presque instantanément cicatriser en plus de décupler ses capacités.

Après qu’on ait parlé pendant longtemps de Jared Leto, c’est finalement l’acteur bodybuildé Vin Diesel (Fast & Furious, Riddick) qui a été choisi pour l’incarner au cinéma, un choix qui tombe sous le sens tant son physique seul colle parfaitement au personnage tel qu’il est décrit dans les comics.

Si le réalisateur est un inconnu, on reconnaît par contre Guy Pearce dans le rôle du ‘méchant’ scientifique manipulateur. Et d’après la première bande-annonce officielle, ce premier film (sous-entendu : si cela marche, d’autres suivront) suit logiquement l’histoire de ses origines ou comment ce mercenaire subi une expérimentation sauvage visant à le transformer en soldat suprême, avant de se retourner vers ses créateurs.

En attendant une sortie prévue pour Mars 2020, vous pouvez toujours réviser l’histoire en relisant notre chronique ici

Olivier Badin

Le retour de la revanche du fils du méchant Doggybags, deuxième partie !

Après 13 numéros remplis d’hémoglobine en forme d’hommage aux pulps et aux films d’horreur des années 70, la série collégiale Doggybags s’était arrêtée, pour ne pas tomber dans la redite. Mais il faut croire que ses patrons avaient conservé au frigo quelques kilos de bidoche en stock car elle revient finalement d’entre les morts pour un nouveau triptyque d’histoires qui revisitent, chacune à leur manière, un pan de la culture horrifique.

Vendredi 13Les Griffes de la NuitSaw… Autant de sagas qui ont enchaîné les opus qui s’achevaient invariablement par la soi-disante mort du personnage principal… qui revenait systématiquement quelques années après. Freddy Krueger, Jason, Leatherface… Tous comme les grands héros, les grands méchants ne meurent jamais. Cela tombe bien, Doggybagsnon plus.

Lancée presque en catimini en 2011 par un petit studio indépendant, cette revue à la périodicité indéfinie fut la première en France a revisiter ce kaléidoscope de sous-genres qu’est l’exploitation. Un terme un peu barbare volé à la contre-culture anglo-saxonne des années 70 que des gens comme Quentin Tarantino (avec les films Grindhouse) ou Roberto Rodriguez (avec Une Nuit En Enfer) se sont mis en tête de ressusciter. Il désigne divers supports (BD, livres, films), réalisés en général avec peu de moyens et dédiés à un sous-genre bien précis de la culture bis. Ils vont jusqu’à revendiquer les clichés inhérents pour mieux, justement, les exploiter. On y retrouve en vrac des histoires de zombies ou de vampires, des récits post-apocalyptiques, des polars occultes etc.

@ Doggybags Ankama/Label

On a clairement affaire ici à de gros fans d’horreur qui connaissent les dialogues de Massacre à la Tronçonneuse par cœur. Doggybags est donc certes bourré de références plus ou moins subtiles mais il reste assez osé, aussi bien sur le plan visuel qu’éditorial. Ses auteurs vont d’ailleurs piocher aussi bien dans le manga que dans le street-art, aboutissant au final à quelque chose d’assez unique. On est donc content que Run, le papa de la série Mutafukaz et patron de Label 619, soit revenu sur sa décision, il en parle d’ailleurs avec pas mal d’humour dans l’édito qui ouvre ce numéro. 

Et puis on sait d’entrée qu’on va être entre gens de bonne compagnie en reconnaissant cette couverture signée Ed Repka. Un artiste américain que les métalleux connaissent bien, vu qu’il est responsable de la moitié des pochettes de thrash-metal dans la seconde moitié des années 80. Les plus cultes étant celles réalisées pour le groupe Megadeth pour lequel il a donné corps à leur squelette mascotte, Vic Rattlehead.

@ Doggybags Ankama/Label

Pour cette ‘saison 2’ comme ils le disent, on retrouve tout de suite nos marques avec cette mise en page colorée pleine de punchs. Entre deux histoires, on retrouve également le courrier des lecteurs, de fausses publicités pour, par exemple, « des masques mortuaires ». Mais aussi des articles on ne peut plus sérieux en forme de mise en point historique sur tel ou tel sujet abordé dans le numéro. Run lui-même nous la joue Alain Decaux en signant un article très instructif sur les différents moyens de torture depuis l’antiquité jusqu’à la dernière guerre par exemple…

Mais les joyaux de la couronne restent les trois histoires du jour, trois contes noirs où l’on retrouve des habitués de la maison comme Prozeet, Ivan Shavrin et Neyef. Trois variations assez distinctes : si la première, presque réaliste, utilise comme décor l’ex-bloc de l’Est livré à la pègre, la deuxième est beaucoup plus hallucinatoire et suffocante avec son personnage central emprisonné dans son propre corps. Quant à la dernière histoire, elle reprend (un peu) à son compte l’idée déjà développée par la série L’Amateur de Souffrances chez Glénat d’un exécuteur qui se nourrit de l’agonie des condamnés pour rester immortel.

@ Doggybags Ankama/Label

Les trois, bien que ne jouant pas sur le même registre, sont non seulement réussies mais elles s’inscrivent aussi en plus parfaitement dans le style Label 619. Un éditeur en passe de devenir une vraie marque de fabrique, un gage de qualité avec certes des bouts de dents cassées et quelques viscères dessus, de la BD d’horreur ‘à la française’ que les fans peuvent désormais acheter les yeux fermés. À condition d’aimer quand ça tache…

Olivier Badin

Doggybags 14, Saison 2, Ankama/Label 619. 13,90€

19 Oct

Nemesis le Sorcier ou la délirante guerre cosmique des aliens et des humains, version 2000 AD

Presque quarante ans après le début de sa parution dans la revue culte anglo-saxonne 2000 AD, voici une série déjantée qui reprend certains éléments de son copain Judge Dredd et le plonge dans un bain steampunk ébouriffant. Attention, chef d’œuvre !

Cela fait quelques temps que le petit mais costaud éditeur français Delirium s’acharne a enfin faire traduire en français les plus grands héros sortis des pages cultissimes de 2000 AD, l’équivalent en Angleterre du magazine Métal Hurlant dans les années 80.

Sauf que si certains, comme bien sûr Judge Dredd, ont dépassé les frontières, d’autres comme Nemesis Le Sorcier ont inexplicablement disparu du paysage. Cette réédition sera une découverte totale pour la majorité des lecteurs. Et là, attention, c’est le choc, aussi bien graphique que conceptuelle.

L’équipe de 2000 AD nous avait pourtant déjà habitués à ce genre de mélange détonnant entre steampunk, heroic fantasy, satire politique et science-fiction psychédélique. Mais ici, on franchit un cap et on tombe dans le délirant absolu que même le choix de ce sobre noir et blanc ne réussit pas à cadenasser.

Et le pire est que l’on ne tient là ‘que’ le premier tome de trois annoncés… Nemesis est un alien doublé d’un sorcier au physique surréaliste, sorte de centaure que l’on aurait pu croiser dans un rêve de HR Giger. Sa mission ? Sauver ses frères extra-terrestres du Grand Inquisiteur Torquemada qui a décidé de ‘purifier’ la galaxie et que rien, même la mort, ne semble en mesure d’arrêter dans sa croisade sanguinaire.

@ Delirium / Mills, O’Neill, Redondo & Talbot

Le long de ces 368 pages engoncées dans une couverture ‘en dur’ de qualité supérieure, on croise des vaisseaux spatiaux en forme de galions, des ‘terminators’ (terme utilisé des années avant le film de James Cameron) fanatisés, des combats de joutes, des cérémonies nécromanciennes et on en pense. Le tout n’hésitant pas parfois à s’étaler sur une seule case prenant toute une page pour laisser parler au mieux le stylo épique de Kevin O’Neill qui s’était déjà illustré avec La Ligue Des Gentlemen Extraordinaires.

Les corps, les bâtiments, les décors… Tout est acéré, chaotique et en même temps, bizarrement beau, baroque même. Même si deux histoires complètes signées Bryan Talbot et Jesùs Redondo ont été rajoutées en bonus en quelque sorte, c’est vraiment O’Neill et son style fin, inventif et en même temps presque décharné qui marque le plus, de loin.

@ Delirium / Mills, O’Neill, Redondo & Talbot

Et puis sous cette lutte sans merci entre deux montres dont aucun des deux n’est vraiment ni tout noir ni tout blanc, on retrouve aussi l’humour très grinçant du scénariste Pat Mills. Difficile d’ailleurs de ne pas voir dans cette série parue initialement dans la première moitié des années 80 une critique acerbe de l’Angleterre Thatcherienne, une société conservatrice, arc-boutée sur ses illusions d’ex-grand empire, sourde aux changements et xénophobe.

Certes, la parution originelle en épisode de quatre ou cinq pages donne lieu bout-à-bout à un rythme très haché, avec de sempiternels retours en arrière mais cela ne gâche absolument pas le plaisir, tant ici l’absurde côtoie le superbe. Délire cosmique et chef d’oeuvre méconnu, ce Nemesis est ce que l’on appelle une claque inratable, une baffe cyberpunk.

Olivier Badin

Nemesis Le Sorcier de Pat Mills, Kevin O’Neill, Jesùs Redondo et Bryan Talbot. Delirium. 35€

04 Oct

Noô ou la réhabilitation en BD d’un grand auteur français de SF des années 50

La carrière d’écrivain de Stefan Wul – alias Pierre Pairault, un dentiste ( !) parisien – a finalement été assez courte. Mais il a malgré tout marqué de son empreinte la science-fiction française des années 50. Son œuvre est aujourd’hui de nouveau célébrée par une nouvelle adaptation en bande dessinée…

La science-fiction francophone a toujours eu mauvaise presse. Moins grandiloquente que celle de ses confrères américains, moins biberonnée aux combats intergalactiques plein de ‘piou, piou’ et de bonds dans l’hyperspace mais par contre plus humaine et, limite, plus philosophique par moment, elle plonge ses racines dans les écrits fondateurs de Jules Verne, JH Rosny Ainé ou encore René Barjavel. Des auteurs dont l’héritage voue un culte à une science salvatrice et non pas destructrice et auquel Stefan Wul a rajouté une certaine poésie.

La reconnaissance, elle, est venue d’abord de Roland Topor puis, huit ans plus tard, de Moebius, qui ont respectivement signé l’adaptation en dessin animé de deux de ses romans, La Planète Sauvage (1973) et Les Maîtres du Temps (1981). Puis à partir de 2012, ce fut au tour de la BD de s’emparer de son œuvre. D’abord par l’intermédiaire de l’éditeur Ankama puis aujourd’hui via le Comix Buro. Soror, le premier volume d’une trilogie annoncée s’attaque à un gros morceau, l’ultime livre de Wul, sorti en 1977.

L’éditeur aime parler ici autant de ‘space opera’ que de ‘voyage initiatique’. ‘Space opera’ car le tout se passe de l’autre côté de l’univers, dans un monde où l’ultra-moderne se mélange à la nature la plus sauvage et où les hommes côtoient de drôles créatures évoquant des sortes d’oiseaux . Et ‘initiatique’ car tout tourne autour d’un jeune homme du nom de Brice. Arraché à la mort sur Terre par son père adoptif, il se retrouve, malgré lui, au plein cœur d’une rébellion qui l’oblige à fuir Grand’Croix, la capitale où il vivait, pour échapper aux forces gouvernementales lancées à sa poursuite.

L’intérêt de Noô, c’est d’avoir permis la rencontre entre un dessinateur assez rôdé à la SF (Alexis Sentenac) avec un auteur (Laurent Genefort) qui évoluait dans la même sphère mais, lui, en tant qu’auteur de romans et de nouvelles. C’est d’ailleurs sa première adaptation BD. Une relative inexpérience qui se ressent parfois dans le rythme général, des dialogues assez verbeux succédant parfois à des scènes plus graphiques sans trop crier gare, comme si en voulant rester le plus possible fidèle à l’esprit original du livre il avait tenu absolument à faire rentrer presque trop de choses dans ce premier volume. En même temps, dans toute trilogie digne de ce nom, le rôle de celui qui ouvre le bal est de justement ‘poser le décor’ comme on dit et c’est ce que fait Soror. Et puis autant Sentenac semble, limite, manquer de place pour s’exprimer durant les (longues) phases de dialogues, autant lors des passages plus contemplatifs qui s’étalent parfois sur une pleine page, il donne alors toute l’ampleur de son talent. Un essai donc peut-être imparfait donc mais transfiguré par quelques moments de pure beauté et qui donne surtout envie de (re)découvrir Stefan Wul.

Olivier Badin

 Noô, volume 1 : Soror de Laurent Genefort et Alexis Sentenac. Comix Buro/Glénat. 14,50€

@ Comix Buro/Glénat / Laurent Genefort & Alexis Sentenac

27 Sep

Tank Girl démonte la deuxième guerre mondiale !

Foutraque, anar, punk et avec toutes les aiguilles de la déconne dans le rouge : Tank Girl traîne ses Rangers et ses mégots depuis plus de trente ans. Et sa dernière aventure est toujours aussi déglingos.

Création du scénariste Alan Martin et du dessinateur Jamie Hewlett, elle a débarqué dans le monde la BD outre-Manche en 1988 comme un hippopotame en tutu au milieu d’une convention de dentistes. Alors que le règne de Margaret Thatcher touchait à sa fin et que le rock indépendant envahissait la culture grand public, son style très dense et bourré de références à la pop culture fut une sacrée baffe… Quitte à parfois laisser un peu de côté ceux qui n’aiment pas forcément ce côté limite hystérique. Surtout que malgré une désastreuse adaptation cinématographique que tout le monde a heureusement oubliée, ce personnage féministe, punk et surtout complètement destroy ne s’est toujours pas mis au bridge et à la couture.

Rien que le point de départ de ce Xe avatar d’une série désormais longue comme le bras bien que désertée par Hewlett (bien plus occupé avec le très lucratif Gorillaz qu’il a monté avec Damon Albarn) est volontairement digne d’un épisode des Monty Python. Enfin si John Cleese était fan des Clash… Pour faire simple, Tank Girl et son gang (dont son petit ami, un kangourou !) doivent remonter le temps jusqu’à la deuxième guerre mondiale pour retrouver l’une des leurs qui en a profité pour devenir une starlette d’Hollywood.

Tout ce petit monde a fini par se retrouver pour ce troisième et dernier épisode dans les Ardennes, coincé entre l’armée anglaise et toute une compagnie de chars allemands. Ah, et le détail qui tue : on est en plein hiver et bien sûr, Tank Girl commence l’aventure toute nue. Spoiler : tout ça se termine sur une île au milieu du Pacifique, avec plein de cocktails. Oui, on sait, c’est n’importe quoi. Et c’est drôle. Très drôle, à condition d’aimer les armes, les virages scénaristiques à 90° et la déconne à tout va. Ça plus un paquet de références plus ou moins cachées aussi bien aux grands films de guerre de la grande époque (avec en tête, La Grande Évasion) qu’à la série Stalag 13 ou même… Happy Days.

Bref, c’est le film ‘Inglorious Bastards’ de Quentin Tarantino mais à un rythme d’enfer et avec plus de paires de fesses. En gros, c’est du ‘Tank Girl’ survitaminé et c’est pour ça que c’est bon !

Olivier Badin

World War Tank Girl par Alan Martin et Brett Parson. Ankama / Label 619. 13,90 €,

Ankama / Alan Martin & Brett Parson

09 Sep

Oblivion Song : le papa de The Walking Dead se lance dans la science-fiction

Un monde parallèle, des scientifiques qui ont trop voulu jouer avec mère Nature, des militaires cyniques, un homme en quête de rédemption… Voici quelques-uns des ingrédients de cette nouvelle série qui verse certes dans le spectaculaire mais qui n’oublie jamais l’humain.

Oblivion Song pourrait presque être une série de science-fiction comme les autres, avec ses histoires de mondes parallèles et ses monstres terrifiants et démesurés régnant sur un monde cauchemardesque. Sauf que derrière tout ça, on retrouve le scénariste de la série mondialement connue The Walking Dead, Robert Kirkman dont on reconnaît d’ailleurs très vite le style. Et ça fait toute la différence.

Sa patte ? Imbriquer de l’horreur pure, mais galvanisée par le champ des possibles offert par la science-fiction, dans un contexte malgré tout très humain où chaque personnage a le temps de prendre de l’épaisseur et de laisser paraître ses forces mais aussi ses fragilités.

Le point de départ de la série est assez ambitieux : dix ans auparavant, sans crier gare, toute une partie de la ville de Philadelphie a disparue dans une autre dimension, ses 300,000 habitants avec. Des scientifiques ont malgré tout réussi à fabriquer une sorte de pont entre les deux mondes. Depuis, l’un d’entre eux fait quotidiennement le voyage pour tenter de ramener des gens parmi ceux qui ont réussi à survivre dans ce monde surnommé ‘Oblivion’ (‘oubli’), bien que cernés par des monstres de cauchemar et des moyens limités. Mais il cherche avant tout son frère, disparu corps et âme depuis la catastrophe…

@ Delcourt / Kirkman, de Felici & Leoni

Très réussie visuellement, cette nouvelle saga post-apocalyptique (dont les droits ont déjà été vendus au cinéma) est tout-à-tour bouillonnante et mélancolique. Certes, le tout met un certain temps à démarrer mais ensuite, cela va à un train d’enfer. Trop parfois, (surtout dans le tome 2, sorti cet été) et on a parfois un peu du mal à suivre. Mais cela vaut le coup de s’accrocher car Oblivion Song a les qualités de ses défauts. Notamment cette obsession qu’a toujours eu Kirkman de tout miser sur ses personnages et d’en faire les derniers espoirs d’une société sinon en pleine décadence. Ici, la clef de voûte de son récit reste l’opposition régnant entre ces deux frères qui ont tous les deux fait deux choix de vie très différents mais qui vont devoir, malgré tout, s’entraider.

À travers leur quête commune, on découvre donc une réflexion à peine voilée sur la notion de résilience, de rédemption mais aussi de culpabilité. On peut aussi y coller plein d’autres choses comme une métaphore sur un monde post-11 Septembre ou les Etats-Unis sous Trump mais bon, chacun y verra ce qu’il veut. Reste que tout cela faisait, justement, déjà la saveur de The Walking Dead et que cette double-lecture marche de nouveau très bien ici. Surtout qu’avec son épilogue aussi inattendu que frustrant, malgré ce que le deuxième tome laisse initialement croire, on en a visiblement pas fini avec Oblivion Song, bien parti pour prendre le même chemin que son illustre grand frère.

Olivier Badin

Oblivion Song tome 1 & 2, de Robert Kirkman, Lorenzo de Felici et Annalisa Leoni, Delcourt, 16,50€

@ Delcourt / Kirkman, de Felici & Leoni

02 Sep

Conan chez Marvel : Quel souffle par Crom !

Les plus grands héros ne meurent jamais. Et surtout pas Conan. La maison mère des Quatre Fantastiques et d’Iron Man a jeté une nouvelle fois son dévolu sur le cimmérien et le résultat est aussi sanglant qu’énorme…

On a déjà eu l’occasion plusieurs fois de le dire dans ce blog : bien que méprisé en Europe, et surtout en France, chez lui aux Etats-Unis, le personnage de Conan le Barbare reste synonyme de business. De gros business même. Notamment dès que l’on touche à son adaptation BD, dont les premières esquisses remontant aux années 60 furent d’ailleurs à l’avant-garde de sa reconnaissance. Or vu que sur le vieux continent ses droits sont tombés dans le droit commun, n’importe qui peut aujourd’hui se le réapproprier et on assiste depuis peu, notamment à travers la récente série d’adaptation lancée par Glénat avec des auteurs français, à une timide mais réelle campagne de réhabilitation.

Enfin ça, c’est chez nous. Parce que de l’autre côté de l’Atlantique, ces droits sont encore gérés par les descendants de Robert E. Howard et cela reste une histoire de gros sous. D’où une licence ayant plusieurs fois changé de mains depuis un demi-siècle. Et après des années chez Dark Horse, elle est revenue aujourd’hui du côté du Marvel, qui l’avait déjà exploitée entre 1970 et 1993 avant de l’abandonner sur un coup de tête. Histoire de fêter son retour au bercail, la maison à idées comme on l’appelle a donc décidé de mettre le paquet ! D’où l’annonce immédiate de quantités de ‘spin-off’, de produits dérivées et de divers projets, avec en guise de tête de gondole la résurrection de la série Conan The Barbarian (‘Conan le Barbare’ en VF) qui avait été brillamment lancée par le duo Roy Thomas Barry Windsor-Smith en 1970.

@ Marvvel – Panini Comics / Aaron, Asar & Zaffino

Alors si l’on se base sur les six premiers épisodes réunis dans un premier tome vendu pour le prix imbattable de dix euros, histoire d’attirer les curieux, on peut déjà dire que c’est une réussite. Déjà parce qu’au-delà la couverture signée par le désormais trop rare Esad Ribic, on retrouve ici au scénario Jason Aaron, vétéran des X-Men. Et le gars a visiblement bossé son sujet, profitant de l’occasion pour le ‘réactualiser’ tout en collant au plus près à l’esprit originel de son créateur. Ici, Conan est plus que jamais frustre, très physique, sans remord et pourtant nanti d’une sorte de moral bien à lui. Bref, un barbare dans le sens noble du terme et que l’on retrouve ici à plusieurs stades de sa vie, même si le fil rouge est cette nouvelle méchante qui promet, cette ‘crimson witch’ en VO (‘sorcière cramoisie’) qui veut à tout prix voler son sang pour réveiller son dieu malfaisant.

Épique, très graphique et en même temps proche du souffle quasi-cinématographique des récits originels, cette pourtant xième adaptation donne juste envie d’empoigner son glaive et d’aller tailler dans le gras en hurlant ‘croooooom’, tant elle est entraînante. Vivement la suite nom de Zeus, surtout que le titre est volontairement pessimiste et que, bien sûr, le tout se termine sur un cliffhanger difficilement supportable…

Olivier Badin

Conan le Barbare, tome 1 : Vie et Mort de Conan, de Jason Aaron, Mahmud Asar et Gerardo Zaffino, Marvel/Panini Comics, 10 €

07 Août

Amazing Grace : un récit initiatique et sanglant dans un monde en ruine

En voilà un marqué à la culotte comme on dit : recommandé par LE magazine du cinéma bis ‘Mad Movies’ et avec donc cette étiquette de ‘Grindhouse Stories’ (en référence à la série de films que Quentin Tarentino voulait lancer en hommage aux films d’horreur et d’action de série B des années 70) dont il est le premier avatar, Amazing Grace fait plus que poser toutes ses influences sur la table, il les revendique ouvertement.

D’ailleurs, impossible aussi de ne pas penser à la BD The Walking Dead à la lecture de ce récit racontant la cavale d’un père et d’une fille mutante dans un monde post-apocalyptique en 2035. S’ils n’utilisent pas comme leur grand frère les zombies comme croquemitaines, lui préférant un monde plongé dans le chaos par la menace atomique, les auteurs s’intéressent aussi plus à braquer les projecteurs sur une société en pleine déliquescence, où la nature humaine se révèle au final bien plus monstrueuse… Avec toujours cette éternelle même question au bout : êtes vous prêt à survivre à tout prix ?

@ Glénat / Ducoudray, Bessadi & Alquier

BD de genre qui s’assume donc, Amazing Grace embrasse tous les codes du genre. Bien sûr que l’on se prend facilement d’affection pour ce duo qui essaye tant bien que mal de survivre et d’avoir une relation père/fille normale bien que cette dernière soit à moitié recouvert de poils et capable d’une violence animale si poussée à bout. Et bien sûr que l’on sait que tout cela va finir très mal, même si un tome 2 est déjà en préparation. Parfois assez violent mais pas exempt non plus de quelques longueurs à force de prendre son temps à installer une scène qui, on le sait, va s’écrouler comme un château de cartes, le tout transpire quand même l’amour sincère des films de George Romero et de tous les disciples qu’il a suscité, surtout que cette belle édition compte quantité de bonus non négligeables, comme des croquis ou des interviews de ses créateurs – où l’on retrouve entre autres le scénariste Aurélien Ducoudray qui a participé à l’aventure Doggybags chez Ankama – assez éclaircissantes. Et puis il y a ce slogan, digne d’une affiche écornée de 1973, ‘le futur n’est pas pour les enfants sages’…

@ Glénat / Ducoudray, Bessadi & Alquier

Appelé à embrasser tous les ‘sous-genres’ trop souvent négligés que sont l’horreur, le fantastique, la science-fiction ou même le western, ces ‘Grindhouse Stories’ partent plutôt du bon pied, surtout qu’il y a déjà deux autres livres (Silencio et L’Agent) dans les bacs. Toi qui a passé des heures entières à fouiller les étagères des vidéos-clubs dans les années 80 à la recherche d’obscurs films maudits à regarder ou qui adore se gaver de séries horrifiques, tu vas être gâté.

Olivier Badin

Amazing Grace– tome 1 d’Aurélien Ducoudray, Bruno Bessadi et Fabien Alquier, Glénat, 25€