10 Fév

Courtney Crumrin : les aventures de l’adolescente apprentie sorcière rééditées en intégrale

CouvCCInew-1Désormais, dès qu’on cite les mots ‘enfants’, ‘sorcellerie’ et ‘fantastique merveilleux’, les gens pensent automatiquement Harry Potter, comme si le héros de JK Rowling représentait sans voie de recours l’alpha et l’oméga de ce désormais genre littéraire à part entière. Autant dire que Ted Naifeh (qui signe ici le dessin et le scénario) marchait sur un terrain sacrément miné en créant en 2002 pour une petite boîte indé US le personnage de Courtney Crumrin…

Voici l’histoire d’une petite pré-ado ronchonne avec une barrette en forme de chauve-souris et des parents quasi-invisibles qui semblent limite ignorer son existence et de son emménagement chez son grand-oncle. Un être taciturne qui se révèle être un sorcier qui va petit-à-petit l’initier aux arts interdits. Alors d’accord, ce pitch a priori assez classique pourrait laisser croire que le tout est avant tout à destination d’ados boutonneux qui croient qu’un t-shirt de Marilyn Manson et une paire de Doc Martin font de toi un « gothique ». Sauf que cette série qui a finalement accouché de six albums et quelques spin-offs va bien plus loin que ça.

D’abord grâce au trait de Naifeh, qui rappelle parfois celui du grand Mike Mignola la créateur de ‘Hellboy’ avec lequel il partage un goût certain pour le clair-obscur et une imagerie jouant justement à fonds sur le flou qu’il peut parfois exister entre imagerie enfantine et cauchemar adulte. Si chez lui les enfants ont des têtes, et bien, d’enfants, les monstres sont vraiment effrayants et semblent tout droit sortis d’un film d’horreur.

Mais c’est surtout au niveau du scénario qu’il se détache car comme son héroïne, le lecteur bascule constamment entre le monde dit ‘réel’ et celui caché qui vit une fois le soleil couché. Un monde qui fait, aussi, beaucoup pensé à l’univers de Tim Burton et où les gobelins se promènent en liberté dans la forêt, les enfants kidnappés la nuit à l’insu de leurs parents (et remplacés par des changelings) avant d’être vendus à la criée et où l’homme moderne n’a pas du tout sa place. Un bestiaire hétéroclite mais jamais gnangnan plein de références à la littérature fantastique populaire mais où Courtney Crumrin trône, grande gueule attachante qui ne se laisse jamais vraiment désarçonner. Et puis d’ailleurs, dans ce monde où rien n’est vraiment ce que l’on croit qu’il est, les ‘grandes personnes’ comme on dit sont bien souvent plus cruelles et plus effrayantes que ces monstres pas toujours assoiffés de sang mais avec leur morale et leurs règles bien à eux.

Si la première traduction française était en noir et blanc, cette nouvelle intégrale en trois tomes (avec deux histoires par livre) sort cette fois-ci en couleurs mais adaptées, c’est-à-dire tirant souvent sur le bleu foncé ou le violet et ne trahissant jamais l’ambiance crépusculaire et mystérieuse qui s’en dégage. C’est surtout une belle séance de rattrapage pour cette BD qui n’est pas vraiment à destination des enfants, ni de ceux qui ont peur des choses qui se cachent sous leur lit, vous savez celles qui attendent que vous vous endormiez pour vous manger…

Olivier Badin

Courtney Crumrin de Ted Naifeh, trois tomes, Akileos. 19 euros

© Akileos / Courtney Crumrin de Ted Naifeh

© Akileos / Courtney Crumrin de Ted Naifeh

05 Jan

Le Cirque de Minuit et Dans le Silence des Abysses… : les dernières traductions françaises de la saga Hellboy

hellboyT16Même si on ne cessera de regretter la semi-retraite (en tant que dessinateur) de Mike Mignola, il garde un œil avisé sur le devenir de sa plus belle création, Hellboy. Comme le prouve le dernier volume traduit en français de ses aventures bourrées de clins d’œil à la littérature fantastique du XIXe siècle et toujours aussi ensorcelantes…

Mike Mignola est un mec intelligent. Même si cela fait plus de dix ans qu’il a accepté de partager la destinée d’Hellboy avec d’autres dessinateurs, il n’est jamais très loin et continue d’en superviser les scénarios et la cohérence, assurant ainsi une certaine continuité. Après, chacun de ses disciples à son style avec des réussites diverses, même si aucun d’entre eux n’essaye vraiment de copier le maître.

De tous, l’anglais Duncan Fegredo par exemple est peut-être le plus fantasmagorique et le plus classieux. Des deux histoires que l’on retrouve ici dans le seizième tome des aventures du rejeton de l’enfer, celle qui signe (‘Le Cirque de Minuit’) est la fantasmagorique. Un jeune Hellboy (l’action se passe en 1948) faisant le mur y croise le chemin d’un mystérieux cirque ne s’animant qu’à la tombée de la nuit, Mignola établissant alors un parallèle périlleux mais réussi entre son destin et la légende de Pinocchio. Fourmillant de détails, le style de Fegredo rappelle bien sûr celui de son patron dans les séquences de la vie quotidienne mais prend vraiment son envol en quelque sorte lors des scènes d’hallucinations, grâce notamment à un subtil jeu de lumière qui entretient (volontairement) le doute sur la réalité ou pas des évènements.

Gary Gianni, lui, s’est surtout fait un nom en reprenant le flambeau de la série ‘Prince Valiant’ en 2004 mais dans le style, très 30’s, des strips originaux et en illustrant toutes les récentes rééditions de l’œuvre de Robert E. Howard (‘Conan’) parue sen France chez Bragelonne. Ce dessinateur est presque une anomalie en 2018, son style crayonné et assez figé rappelant beaucoup plus celui de l’avant-guerre, bien loin des standards de l’industrie des comics au XXIème siècle. Une patte très particulière qui, sur le papier, ne semble pas convenir à l’univers d’Hellboy… Sauf que ce n’est pas pour rien que ce grand lettré de Mignola, qui adore faire référence à ses auteurs classiques préférés, a dédié ‘Dans le Silence des Abysses…’ à Herman Melville et à son contemporain un peu oublié mais non moins excellent, William Hope Hodgson. Les visions de cauchemars semblant sortir d’un roman de Jules Vernes de ce drame nautique se passant sur une frégate de la seconde moitié du XIXème siècle commence et se termine comme un (mauvais) rêve, beau et terrifiant à la fois, suivant un peu le modèle de l’histoire qui l’a précédé. Un excellent cru !

Olivier Badin

Hellboy T16, Le Cirque de Minuit, de Mike Mignola, Duncan Fegredo, Gary Gianni et Dave Stewart, Delcourt, 15,50 euros

© Delcourt / Mike Mignola, Duncan Fegredo, Gary Gianni et Dave Stewart

© Delcourt / Mike Mignola, Duncan Fegredo, Gary Gianni et Dave Stewart

27 Nov

Justice League : après le film , une anthologie de 400 pages pour tout connaître (ou presque) sur la bande de copains de Batman et Superman

justice-league-anthologieLe manque de notoriété de la ‘Justice League’ en France n’est pas un hasard, tout comme le fait que son adaptation cinématographique (en salles depuis le 15 Novembre) qui n’est que le xième avatar de toute la série de portage ciné d’aventures de super-héros qui envahit désormais plusieurs fois par an depuis une décennie tous nos contrats, et ce alors que le public est proche de la saturation comme le prouvent quelques beaux récents gadins au box-office (Wonder-Woman). Un regroupement plutôt factice et trop hétéroclite pour vraiment convaincre d’héros de divers horizons cherchant clairement à faire de l’ombre aux ‘Avengers’ mais sans jamais y arriver. D’ailleurs, dans la longue intro de cette compilation de douze récits emblématiques de la série publiés initialement entre 1960 et 2017, on ne cherche même pas à cacher que le but initial de ce ‘crossover’ (aventure voyant plusieurs héros de séries différentes se croiser) était d’utiliser les poids lourds de la maison DC, Superman et Batman, pour attirer le chaland et lui faire découvrir ainsi au passage d’autres héros, disons, mineurs (plus grand monde ne se souvient de John Johns le Martien ou d’Extensiman si ?) qui n’avaient pas percé jusqu’à maintenant.

Pendant vingt-cinq ans, on a donc l’impression que la ‘Justice League’ était comme une sorte de vitrine promotionnelle un peu balourde où, d’ailleurs, l’homme chauve-souris et le natif de Krypton faisaient des apparitions de plus en plus épisodiques. Les patrons de DC semblent le reconnaître eux-mêmes car sur les douze épisodes de cette anthologie, seulement quatre datent d’avant 1992 (soit trente ans après sa création !) et ont clairement été inclus avant tout pour raisons, on va dire, historiques comme Starro, Le Conquérant parce que ce fut le tout premier ou Une Ligue Divisée parce qu’il permet de faire rencontrer la ‘vieille’ ligue et la ‘nouvelle’.

 © Justice League, DC Comics/Urban Comics

© Justice League, DC Comics/Urban Comics

En fait, comme beaucoup d’autres, la ‘Justice League’ devra attendre les années 90 et l’entrée dans l’âge adulte des comics pour prendre, enfin, une tournure plus consistante. Les personnages prennent plus d’épaisseur et ne passent plus leur temps à bastonner à tout va alors que des thématiques plus ‘sérieuses’ (la quête d’identité, qu’est-on prêt à faire pour sauver le monde). Hier, Aujourd’hui, Demain (2006) se permet même, sous couvert de se lancer dans une sorte de résumé de leur histoire commune, de gros sous-entendu sur un éventuel triangle amoureux entre Batman, Superman et Wonder-Woman.

Comme les autres volumes de la série ‘DC Anthologie’, cette sélection très subjective reste quand même une excellente séance de rattrapage, même si les téléspectateurs qui n’ont découvert la ‘Justice League’ avec le film risquent d’être un chouia perdus, le tout restant quand même truffé de références plus ou moins cachées qui parleront avant tout aux fins connaisseurs de super-pouvoirs en tout genre. Cerise sur la gâteau quand même : cette couverture sublime, comme toujours dans le cas des DC Anthologies, signée Alex Ross.

Olivier Badin

DC Anthologie : Justice League, DC Comics/Urban Comics, 25€

26 Oct

Comic Con : le rendez-vous parisien des fondus de comics du 27 au 29 octobre

Entre le festival Quai des Bulles à Saint-Malo et le Paris Games Week la semaine prochaine, ça bouscule niveau manifestations consacrés aux hommes masqués à cape du neuvième art.

1045x534AfficheSLIDER

Bien qu’il se définisse comme « un rendez-vous de la pop culture » et que ses organisateurs mettent très en avant la venue d’invités « prestigieux » venus essentiellement de l’industrie des séries télé ou ses concours de Cosplay, la version française du Comic Con, pendant européen de l’édition américaine qui a lieu chaque année à San Diego, reste avant tout centrée autour des comics et de la culture geeks en général.

En dehors d’un certain nombre d’avant-premières, c’est surtout l’occasion de rencontrer pour les fans de comics pas mal d’auteurs européens et américains de la nouvelle garde, dont plusieurs dessinateurs de l’écurie Valiant dont on ne cesse de vous dire du bien (le chef d’orchestre de la sage Imperium Josh Dysart, l’espagnol Pere Pérez, Fred Van Lente) mais aussi Elsa Charretier, l’une des rares auteures françaises à avoir réussi à s’imposer aux Etats-Unis avec sa série Infinite Loop ou encore Djet, nantais d’origine réunionnaise qui vient de signer le très horrifique mais réussi Croquemitaines chez Glénat. Cela dure trois jours de vendredi à dimanche, cela se passe pour la troisième fois à la Grande Halle de Villette à la Paris et pour tous les détails, c’est là qu’il faut aller !

Olivier Badin

Plus d’infos sur le festival ici

19 Oct

Faith : une vraie super-héroïne au féminin avec de vrais problèmes d’aujourd’hui ?

couv faithVous êtes fans de comics mais vous désespérez de pouvoir un jouer convertir Madame qui trouve que ces histoires de types volant surgonflés de partout en pyjama sentent un peu trop la testostérone et pas assez le quotidien pas toujours facile des ‘adulescents’ d’aujourd’hui ? Les toujours piquantes éditions Valiant ont pensé à vous…

Faith est une blonde aux yeux blues, a des super-pouvoirs, un costume de super-héros (forcément) et une double, non en fait une triple, identité et passe une bonne partie de son temps à combattre des méchants mal intentionnés. La base de tout bon comics donc. Sauf que l’intérêt n’est pas là et ses auteurs eux-mêmes le savent. En même temps, avec une héroïne qui est loin d’avoir la taille mannequin, qui vit comme une ado alors que c’est une adulte et qui fait ses rencontres amoureuses par internet car elle est trop timide pour les faire en personne…

Avec son ton décalé et humoristique plein de clin d’œil aussi bien aux lectrices du courrier des lecteurs de ‘Biba’ qu’aux tics de notre époque – timide et renfermée, elle étale par contre toute sa vie sentimentale sur internet via un blog par exemple ou participe à des conventions où elle se déguise en personnage du Seigneur des Anneaux – ‘Faith’ faith-tome-2.jpgest bien représentative de ce que le concurrent numéro un aux géants Marvel et DC Comics peut se permettre. Apparue pour la première fois dans la série Harbinger  – dont l’intégrale vient d’ailleurs d’être rééditée dans un gros volume – elle a largement méritée sa propre série. Bien sûr, à un moment, une certaine tradition doit reprendre son droit et on sort alors les bourre-pifs, une rentrée dans le rang pas toujours gagnante d’ailleurs. Or nous, on préfère largement quant elle nous ressemble, quant elle essaye de trouver sa place dans notre société, hésite à devenir une vraie adulte ou à suivre ses lubies d’enfance ou qu’elle tente de construire un couple avec un autre super-héros au complexe lui inverse (un adolescent tentant à tout prix de paraître plus vieux et mature qu’il n’est vraiment), Archer échappé de la série ‘Archer & Armstrong’ aussi sur Valiant. Bref, un comics qui n’en est pas vraiment un ou, en tous cas, qui sort des sentiers battus. À découvrir !

Olivier Badin

Faith, volume 1, 2 et 3, Valiant/Éditions Bliss. 14,95€  

Valiant/Éditions Bliss

Valiant/Éditions Bliss

12 Sep

Big John Buscema : un gros pavé consacré à l’un des maîtres absolus de l’univers Marvel

CapturebigjohnIl aurait fêté ses quatre-vingt dix ans en décembre prochain. Décédé en 2002, John Buscema fut un monstre de la culture comics, lui qui a rencontré dès 1948 Stan Lee et qui entra chez MARVEL en 1966, juste au moment où après des années de crise, l’industrie redécolle à nouveau, lui offrant un nouvel âge d’or auquel, véritable stakhanoviste, il contribuera largement. Cet épais ouvrage retrace son parcours.

Alors hagiographique, ce livre l’est (forcément ?) un peu mais c’est un peu la nature de l’exercice. Autre bémol, histoire de vider nos tiroirs d’entrée : une traduction pas toujours bien adaptée, certes réussie sur le plan grammaticale bien sûr mais dont certaines tournures de phrases un chouia rigides gâche parfois la lecture. Mais on chipote. Parce que pour le reste, à part ses toutes premières publications (pour d’obscures raisons de droit ?), visuellement c’est un véritable festin où planches définitives et colorisées et croquis plus ou moins finalisés du maître de toutes les séries par lesquelles il est passé se côtoient, parfois sur une pleine page. Et c’est du lourd.

Déjà, on retrouve cette exigence dans le choix du papier, bien épais, et dans les iconographiques. De plus, l’auteur connaît à fonds son sujet et cela se voit. On revient notamment sur son enfance, son entrée (difficile) dans le monde des comics et comment cet admirateur absolu de Michel-Ange et fils d’immigrés italiens s’est fait tout seul. Certes, le ‘style’ Buscema reste pour toujours attaché à un certain état d’esprit des années 70. Et on voit combien le grand manitou de l’esprit MARVEL des origines Jack Kirby l’a influencé, même s’il a su s’en détacher par la suite. Mais ses références culturelles (l’homme ayant toujours affirmé préférer les récits mythologiques à la BD traditionnelle), son style très emphatique et son sens du dramatique ont marqué toute une génération de lecteurs, surtout qu’il a dessiné bon nombre de personnages emblématiques, des Avengers aux Quatre Fantastiques, en passant par Spider-Man ou Captain America.

Mais tout l’intérêt de ce superbe objet, en plus de pouvoir mesurer sur plus de 300 pages comment ce boulimique de travail a évolué en près de 50 ans de carrière, est de pouvoir réévaluer certains de ses travaux, comme cette trop brève série sur Le Surfeur D’Argent écrite avec Stan Lee, abandonnée au bout de dix-huit numéros par manque de succès. Ou comment ses années en tant que graphiste dans la pub aux débuts des 60’s ou avec Roy Thomas sur la série Conan le Barbare lui a permis progressivement de s’affranchir du style parfois trop policé des super-héros (qu’il affirmait, apparemment, d’ailleurs détester !) pour quelque chose de plus brut, sensuel et sombre, bref adulte. On découvre même que pendant un temps, ce type qui visiblement ne savait pas dire non, a donné dans les romans graphiques à l’eau de rose… Alors certes, le terme est un peu galvaudé mais on peut vraiment parler d’ouvrage exhaustif. Ou, traduction un chouia moins lettrée, juste un truc foutrement d’indispensable pour tout fan de comics digne de ce nom.

Olivier Badin

Big John Buscema, collectif, Urban Comics, 328 pages, 39 euros

31 Août

Book of Death : le livre des géomanciens

bookLes ‘crossovers’ (collusion de plusieurs univers au sein d’un même volume) étant l’une des grandes spécialités des comics, on voyait mal comment l’éditeur spécialisé dans le genre Valiant allait y échapper, surtout à l’heure où ses productions sont ENFIN traduites en Français. Paradoxalement, cet imparfait Book of Death à la conclusion hélas un peu bâclée vaut presque plus par ses (généreux) bonus.

Au centre de ce tome une nouvelle fois volumineux (300 pages) se trouve le Guerrier Éternel, peut-être le personnage le plus maudit de l’univers Valiant car condamné, comme son nom l’indique, a ne jamais mourir et à traverser les âges pour protéger Gaia (en gros, la Terre mais perçue comme une entité consciente) et surtout sa géomancienne, sorte de mystique à laquelle elle est liée et dont la survie et qui ici apparaît sous a forme d’une jeune fille boudeuse et impatiente. Au passage, cette idée d’une humanité dont le destin dépend de la planète sur laquelle elle vit sans que cela l’empêche pour autant de la piller sans compter est d’ailleurs l’une thématique récurrente chez Valiant, sorte de variante écolo aux pays des super-héros si vous préférez…

© Valiant Comics / Venditti, Gill, Braithwaite, baron & Reber

© Valiant Comics / Venditti, Gill, Braithwaite, baron & Reber

Ici, les rôles sont quasi-inversés vu que le gentil est le méchant, enfin, ce que en tous cas les autres héros de l’écurie Valiant que l’on retrouve ici (X-O Manowar, Ninjak et Live Wire entre autres) croient : que le Guerrier Éternel défend une géomancienne qui ne contrôle pas ses pouvoirs et qui sème donc mort et destruction sur son passage, alors qu’en fait ce sont là les agissements d’un autre géomancien, capturé par un sorcier maléfique. Un scénario assez manichéen donc mais transfiguré par ces visions d’un possible futur apocalyptique si les prophéties du livre des géomanciens s’accomplissent. Des images chocs avec pas mal de combats au programme qui ne rattrapent pas, hélas, la faiblesse de certains personnages (Ninjak, par exemple, à qui Valiant a consacré trois volumes dont on parlera bientôt, apparaît aussi bourrin que buté) et une fin ratée car bien trop facile et surtout expédiée en quelques planches, comme si la montagne accouchait un peu d’une souris.

© Valiant Comics / Venditti, Gill, Braithwaite, Baron & Reber

© Valiant Comics / Venditti, Gill, Braithwaite, Baron & Reber

Non, une fois n’est pas coutume, c’est dans les bonus que ‘Book of Death’ fait la différence. Pas forcément avec cette opulente galerie de croquis ou ce petit prologue de trois pages initialement paru sur le web, non, mais bien dans ces quatre ‘spin-off’ d’une vingtaine de planches qui, individuellement, imagine la mort de quatre des héros de la galaxie Valiant. Or si celui consacré à Harbinger par exemple est trop bavard, le récit de la fin de Bloodshot est à classer parmi les meilleurs de cet éditeur car à la fois beau, mélancolique et d’une incroyable force émotionnelle. Vingt-cinq pages qui valent presque à elles seules l’achat, même si la porte d’entrée pour néophytes au vaste monde Valiant attendue n’est pas hélas vraiment au rendez-vous.

Olivier Badin

Book of Death par Robert Venditti, Robert Gill, Doug Braithwaite, David Baron et Brian Reber, Valiant Comics, éditions Bliss. 24,50€

30 Août

Le néo-Japon de Rai : le cauchemar de Philip K. Dick réinventé au XXXXIe siècle

rai 1Pas facile de se faire une place au soleil quand la plage est squattée depuis plusieurs décennie par deux géants qui n’ont laissé que des miettes aux autres. Après, les écuries MARVEL et DC COMICS pèsent un tel poids dans l’imaginaire populaire US depuis si longtemps qu’il faut limite être maso pour se lancer dans l’aventure… Pourtant, Valiant Comics réussit cet exploit et Rai est sûrement l’une de ses plus belles créations.

Pourtant, maso, VALIANT COMICS l’a été et il l’a payé cash, avec des débuts difficiles et une mise en sommeil forcé à la fin des années 90 pour cause de dettes abyssales. Au point qu’il a fallu attendre 2013 pour en voir les premières traductions françaises et 2015 pour qu’un nouvel éditeur, BLISS, prenne enfin les choses en main comme il se doit, aboutissant depuis peu à de nombreuses sorties attestant de la richesse d’un catalogue au milieu duquel Rai – attention, avis purement subjectif ! – trône presque sans pareil.

Nous sommes en 4001 et au Néo-Japon, sorte de gigantesque satellite crée à partie d’une portion de la Terre arrachée à la gravité et qui tourne autour d’une planète désormais ravagée par les guerres successives, règne Père, intelligence artificielle suprême devenue indépendante. Pour protéger une population asservie sans vraiment sans rendre compte, il a crée le Rai, ‘gardien du peuple’ en partie humain qui peut instantanément se téléporter partout pour sauver la veuve et l’orphelin. Sauf qu’après avoir découvert la vérité sur ses origines et que derrière cette belle façade se cache un monde totalitaire où chaque désir est cadenassé, le dernier de sa lignée décide de se rebeller…Rai 2

La thématique très Freudienne du ‘tuer le père’ est très populaire dans les comics donc en soit, Rai ne sort pas, a priori des sentiers battus et son univers cyberpunk rappelle invariablement ‘Blade Runner’ dont on attend d’ailleurs bientôt la suite au cinéma. Sauf que même si cette saga conséquente (deux fois 300 pages) étalée en douze chapitres sur deux volumes (plus un nombre négligeable de bonus revenant, entre autres, sur les origines du héros) met un certain temps à vraiment décoller, elle révèle un souffle sans pareil. Une grande partie du mérite revient à l’illustrateur Clayton Crain qui avait déjà repeint en noir la sage ‘Ghost Rider’ et dont le style épique et en même temps racé entre yakuza intergalactique et science-fiction crépusculaire a l’emphase nécessaire. Surtout qu’il est soutenu par un très intéressant travail sur les couleurs, à la fois éclatantes et en même temps avec toujours cette sous-teinte bleue froide, presque digitale qui colle si bien à cet univers post-apocalyptique, même cette approche quasi-numérique et parfois un peu trop figé ne sera pas du goût de tout le monde.

© Valiant Comics / Kindt & Crain

© Valiant Comics / Kindt & Crain

Et puis il y a aussi ce scénario d’abord faussement manichéen qui prend petit-à-petit pas mal d’épaisseur et s‘amuse à brouiller les cartes. On ne sait plus assez vite par exemple si l’on est désolé ou dégoûté par ces citoyens qui acceptent sans sourciller d’être abreuvé de propagande abrutissante ou de se voir imposer en guise de compagnons des androïdes nous ressemblant en tous points les ‘positrons’ pour mieux juguler la natalité. Ou encore comment aborder ce personnage principal qui apparaît d’abord comme une sorte de figure christique complice involontaire d’un système totalitaire, surtout le storytelling met donc un certain temps à prendre sa vitesse de croisière. Mais une fois dedans, difficile d’en sortir, même si les références abondent (Isaac Asimov, Philip K. Dick). Surtout qu’on a droit à quelques combats absolument dantesques qui auraient eu toute la place sur le film ‘Pacific Rim‘ de Guillermo del Toro, notamment les duels entre Rai et son créateur, pour parler à nos plus bas instincts.

Bref, de la science-fiction ambitieuse ET à la patte graphique assez unique. On vous disait bien qu’il y avait quelques belles pépites du côté de ce petit poucet, alias Valiant…

Olivier Badin

Rai (en deux volumes) de Matt Kindt et Clayton Crain, Valiant Comics, éditions Bliss. 28€

15 Juin

Wonder Woman : La première super-héroïne de l’histoire a bien grandi…

TM & © 2017 DC Comics. All Rights Reserved. Urban Comics pour l'édition française

TM & © 2017 DC Comics. All Rights Reserved. Urban Comics pour l’édition française

Profitant de la sortie le 7 Juin dernier de sa première adaptation cinématographique, plusieurs séries consacrées à Wonder Woman sont opportunément (ré)édités, histoire de ce rendre compte que ce personnage plus complexe qu’il n’y paraît est à chaque fois un bon reflet de son époque et de la lutte pas toujours gagnée pour l’égalité des sexes…

Dès ses débuts en 1941, Wonder Woman est une sorte de paradoxe : créée à la base avant tout pour répondre à ceux qui (déjà) accusaient les comics d’être sexistes et de n’offrir aucun modèle féminin, la première super-héroïne de l’histoire avait beau être une pin-up capable de soulever un tank ou de défendre l’univers, son identité secrète la reléguait au simple rôle de secrétaire, comme si une femme ne pouvait au final n’être que la subalterne d’un homme dans la vraie vie. La sortie simultanée de ‘Dieux et Mortels’ (en deux tomes) et de ‘Terre-Un’ (cinq tomes) est d’autant plus intéressante qu’on tient là deux réécritures clefs de son histoire, témoignant de l’évolution de la société depuis la seconde guerre mondiale, de notre vision de la femme et des comics en général.

TM & © 2017 DC Comics. All Rights Reserved. Urban Comics pour l'édition française

TM & © 2017 DC Comics. All Rights Reserved. Urban Comics pour l’édition française

Le premier est le plus gros morceau : signé par Georges Pérez au dessin, il revient sur ses origines sur l’ile de Themyscira, refuge d’amazones immortelles à l’écart des hommes depuis plus de 3,000 ans et comment l’intrusion accidentelle d’un pilote de l’US Air Force va tout chambouler et l’obliger à se confronter au monde réel et à Arès, le dieu de la Guerre. Le tout est sorti initialement en 1986 et cela se sent car baignant dans une certaine tradition (noblesse des sentiments, patriotisme, héros forcément bien intentionnés). Reste qu’en plus d’être un bon co-scénariste et d’être un fin connaisseur de la mythologie grecque qu’il a injecté ici à fortes doses, Pérez vit avec son temps et ose donc pour la première fois aborder certaines thématiques plus adultes, en premier lieu le féminisme et la prolifération des armes atomiques mais sans jamais que cela ne prenne le pas sur ce qui fait toute la saveur d’un comics classique. Mais son héroïne reste bien sage et limite asexuée, ce qui est loin d’être le cas de la dernière incarnation en date de Wonder Woman signée Yanick Paquette…

TM & © 2017 DC Comics. All Rights Reserved. Urban Comics pour l'édition française

TM & © 2017 DC Comics. All Rights Reserved. Urban Comics pour l’édition française

Même si l’histoire est à la base la même, avec le dessinateur canadien au crayon flamboyant et haut en couleur, la princesse Diana a des courbes renversantes digne d’un mannequin, tombe amoureuse d’un Steve Trevor ici à la peau noire tout en laissant aussi fortement sous-entendre sa possible bisexualité et n’est plus la petite fille sage respectueuse des règles érigées par les dieux. Quant aux hommes, ils ne sont plus seulement bêtes mais aussi et surtout violents et dangereux. Ce premier épisode tient donc limite plus du pamphlet anti-phallocrates que d’un comics plein de pif, paf et boum. Il est surtout en phase avec le ton du film qui vient de lui être consacré et qui est sur les écrans depuis le 7 Juin dernier, bien loin de l’image un peu kitsch mais ô combien culte de celui de son adaptation télé entre 1976 et 1979 dont l’actrice principale était devenue une icône gay. Oui, en trente ans, la vision de la femme a bien évolué. Et Wonder Woman aussi.

Olivier Badin

Wonder Woman : Dieux et Mortels, de George Pérez, Greg Potter et Len Wein, Urban Comics, 35 euros

Wonder Woman : Terre-Un,  de Yanick Paquette et Grant Morrison, Urban Comics, 15 euros

08 Juin

Les Losers : la seconde guerre mondiale vue par le créateur des « 4 Fantastiques », Jack Kirby

Capture d’écran 2017-06-08 à 23.32.26Une bande de faux bras cassés dont la main ne tremble jamais et qui donne du fil à retordre aux méchants, sauf qu’ici les héros portent le casque et l’insigne de l’US Army avec en face, les forces de l’Axe. Nourri par sa propre expérience de soldat lors de la phase finale du conflit, Jack Kirby donne ici SA vision de la seconde guerre mondiale, forcément pleine de fureur et de bravoure

Le nom de Jack Kirby, qui aurait fêté ses cent ans cette année, évoque tout un pan de la culture, pardon de la mythologie comics, l’homme ayant contribué avec le dessinateur Steve Dikto et surtout Stan Lee a jeter dans les années 60 toutes les bases de l’empire MARVEL dont il a alors lancé toutes les franchises qui encore aujourd’hui en constituent les bases : ‘Les 4 Fantastiques’, ‘Spider-Man’, ‘X-Men’… En gros, si vous étiez un gamin américain à cette période là passionné de comics, plus la moitié de votre collection portait sa signature. En langage commun, on appelle ça un monument, voilà.

© 1974, 1975, 2009 DC COMICS. Urban Comics pour la version française, sous licence DC Comics

© 1974, 1975, 2009 DC COMICS. Urban Comics pour la version française, sous licence DC Comics

Mais même s’il a passé toute sa carrière à faire la navette entre DC et MARVEL, Kirby a aussi tâté autre chose que les aventures de types en spandex et à cape, dont le comics de guerre, héritage des années 40 où le patriotisme à tout va avaient poussé les autorités à embaucher les héros de BD pour combattre le nazisme. Certes, la série ‘Les Perdants’ (‘les Losers’ en VO, titre ô combien ironique bien sûr) consacrée aux aventures de quatre baroudeurs de la Seconde Guerre Mondiale aux noms dignes de ‘L’Agence Tout Risques’ (capitaine Storm, Sarge, Johnny Cloud et Rafale !) existait avant que Kirby en prenne, brièvement, les rênes en 1975 et a d’ailleurs perduré après lui. Mais dès le premier des douze épisodes qu’il a réalisé (scénarios inclus), le alors vétéran de 58 ans l’a tout de suite retravaillé pour la faire entre dans son moule.

© 1974, 1975, 2009 DC COMICS. Urban Comics pour la version française, sous licence DC Comics

© 1974, 1975, 2009 DC COMICS. Urban Comics pour la version française, sous licence DC Comics

Dans le monde de Kirby, que l’on soit en haut d’un gratte-ciel de Manhattan en train de combattre un super-méchant ou au corps-à-corps dans la jungle au prise avec des fantassins japonais, le trait est le même. Les hommes ont des carrures de golem, les sentiments – bons ou mauvais – sont tous exacerbés et les héros n’écoutent que leur courage alors que leurs ennemis, eux, ne connaissent que la traitrise. Peu d’explications sur le pourquoi-du-comment ni de moments de répit avec lui : en général, dès les premières cases, les membres de ce commando spécial à qui on demande de faire le sale job pour les autres est souvent largué en plein terrain miné et en général, ça canarde très vite derrière.

Même si le style assez figé et très emphatique de Kirby avait déjà pris un petit coup de vieux au milieu des 70’s, il a su garder une vraie force dramatique. Et puis on ne passe pas autant d’années à dessiner des super-héros sans que, forcément, cela ressurgisse d’une façon ou d’une autre et même si ‘Les Perdants’ n’ont à leur actif aucun super pouvoir, ils ont en eux quelque chose de surhumain, dépassant leur nature de ‘simples’ mortels pour devenir ‘plus’. Dans le meilleur épisode du lot (‘Les Partisans’), il ajoute même un doigt de surnaturel histoire un petite touche macabre particulièrement efficace. Et puis aussi manichéen que soit le résultat, Kirby distille par ci et là un brin de poésie voire même d’ironie dans le choix de ses personnages secondaires, comme avec Panama Fattie mafieuse au look de Fat Mamma sentimentale ou celui de ‘Pumpkin le Martien’, soldat gringalet amateur… De comics.

© 1974, 1975, 2009 DC COMICS. Urban Comics pour la version française, sous licence DC Comics

© 1974, 1975, 2009 DC COMICS. Urban Comics pour la version française, sous licence DC Comics

Pour les amateurs éclairés de Kirby, le résultat vaut donc le détour, surtout que ce recueil sort à l’occasion de plusieurs évènements en partenariat avec le conseil général de Moselle et centrés autour de la thématique des relations entre BD et guerre. D’ailleurs, en plus d’avoir organisé entre le 3 et le 5 Juin dernier un festival consacré au neuvième art, le château de Malbrouck accueille jusqu’au 29 Octobre prochain une exposition ‘Les Héros Dessinés – de la Guerre de Troie à la Guerre des Étoiles’ dont une partie est spécialement dédiée à Jack Kirby, lui-même soldat de l’US Army lors de la bataille de Dornot en Septembre 1944. Bref, une page d’histoire couplée à l’une des pièces manquantes de l’héritage de l’un des (très) grands maîtres du comics dont on attendait la traduction depuis quarante ans.

Olivier Badin

Les Losers, de Jack Kirby, Urban Comics, 22,50€

Plus d’infos sur l’expo « Les Héros Dessinés – de la Guerre de Troie à la Guerre des Étoiles » ici