14 Oct

Joker vs The Mask : un sacré petit jeu de massacre

The Mask, un vrai-faux méchant drôle que pour les enfants ? Vous allez pouvoir réviser vos classiques, grâce à la réédition de cette double rencontre explosive… Attention, ça défouraille sec !

Pour le grand public, le personnage de The Mask restera éternellement associé à Jim Carrey et à sa prestation hystérique dans l’adaptation cinématographique en 1994 du même nom. Sauf que comme l’a rappelé récemment l’excellente anthologie parue chez Delirium et rassemblant ses toutes premières escapades, The Mask est avant tout une bande dessinée complètement délirante profitant à fonds de son postulat de départ – un masque aux origines mystérieuses confère à celui qui le porte des pouvoirs quasi-infinis tout en pervertissant subtilement sa personnalité – pour mieux partir dans des délires dignes d’un cartoon sous acide.

Or vu la personnalité du Joker – a-t-on besoin de vous rappeler que ‘joker’ peut être traduit par ‘bouffon’ ? – les deux étaient forcément faits pour se rencontrer un jour. Et c’est finalement arrivé dans ce crossover– The Mask est chez Dark Horse alors que le Joker est bien sûr l’une des têtes de gondole de DC Comics – datant du début des années 2000.

Oui, Batman apparaît sur la couverture (il faut bien attirer le chaland ma bonne dame) mais pour être franc, il fait ici limite de la figuration, histoire de mettre l’accent sur le combat entre les deux méchants. Combat intérieur si l’on peut dire car toute l’intrigue tourne autour d’un Joker trouvant par hasard ce masque ancien lors d’un casse improvisé du musée de Gotham avant de l’endosser pour devenir une espèce de mélange des deux.

© DC Comics – Dark Horse – Urban Comics / collectif

Autre potentiel malentendu : oui, le graphisme emprunte clairement aux séries animées contemporaines mettant en scène ses différents personnages et destinés, à la base, aux enfants. Sauf qu’ici ce ne sont pas vraiment nos bambinos qui sont visés mais plutôt leurs grands frères, vu comment tout ce petit monde tournant à 200 à l’heure redouble d’ingéniosité pour s’égosiller dans tous les sens.

Le résultat est assez réjouissant. Déjà, c’est franchement assez drôle, à condition d’aimer l’humour assez acide lancé à toute berzingue. Et puis il y a cette façon si particulière qu’a The Mask de se mettre constamment en scène, de changer de forme et de costumes ou de multiplier les clins d’œil aux lecteurs auxquels il semble constamment s’adresser directement, nous rappelant donc que le grand public a sûrement oublié combien ce anti-héros n’était pas si mignonnet et politiquement correct que ça.

© DC Comics – Dark Horse – Urban Comics / collectif

C’est d’ailleurs encore plus flagrant dans le bonus pas si anodin que cela rajouté en seconde partie, cet autre crossover autant si ce n’est encore plus explosif avec Lobo, le bad boy chasseur de primes intergalactique si populaire dans les années 90 mais aujourd’hui hélas un peu oublié. Ici, vous pouvez oublier le style plus enfantin de la rencontre avec le Joker et surtout, lâchez les chiens ! Les scénaristes assument complètement leur parti-pris de rapidement se débarrasser de toute intrigue alambiquée avec un point de départ des plus basiques : payé par un consortium d’aliens baveux, le flingueur à gros cigares débarque sur Terre pour envoyer à la casse The Mask. Voilà, c’est tout. S’ensuit baston sur baston à coups de délires visuels et gore adorant foutre ses doigts purulents dans son nez en disant des gros mots. Un véritable feu d’artifice où Tex Avery croise Evil Dead et LA pépite de ce volume plus subversif qu’il n’y paraît…

Olivier Badin

Joker vs The Mask de Henry Gilroy, John Arcudi, Alan grant, Ramon F. Bachs et Douge Mahnke. DC Comics/Dark Horse/Urban Comics. 23 euros

30 Sep

Wolverine en rouge et noir (avec un peu de blanc aussi)

Pur exercice chromatique, cette anthologie en grand format est l’occasion pour le héros le plus sauvage de l’univers Marvel de s’adonner à ses plus bas instincts…

Certains pourraient dire que pour le meilleur et pour le pire, tout est ici contenu dans le titre du livre : Wolverine, en noir, blanc et sang (rouge). Et c’est plutôt bien vu, même si on y a ajouterait le format A3, imposant et qui met encore plus en valeur cet espèce d’exercice de style décliné donc sur douze courtes histoires par douze équipes artistiques différentes. Les vieux fans seront contents de retrouver dans le lot le vétéran Chris Claremont, scénariste historique de la saga X-men entre 1975 et 1991.

Le personnage Wolverine, ou Serval tel qu’il était appelé en VF lorsqu’il a débarqué en France dans les pages de Strange, a toujours été l’un des plus populaires de la série X-Men. Notamment grâce à sa virilité assumée mais aussi à cause du caractère torturé de ce mutant aux capacités de régénération quasi-infinies et armé d’un squelette en adamantium, la même matière quasi-invincible avec laquelle le bouclier de Captain America a été fabriqué. Mais surtout, Wolverine a amené avec lui un élément de sauvagerie et de violence incontrôlée jusqu’à plutôt absent chez les élèves du professeur X.

© Panini Comics/Marvel. Collectif

Et c’est justement sur ce dernier élément que l’accent est mis ici, histoire de miser à fonds sur le concept du jour, avec une surabondance d’hémoglobine. Après, comme souvent dans ces œuvres collectives, il y a à boire et à manger. Mais c’est (forcément) lorsque les auteurs ont joué le jeu à fonds que cela marche mieux. Le meilleur exemple ici reste le très figuratif 32 Guerriers Et Un Cœur Brisé, scénarisé et dessiné par Jorge Fornés mais dénué de tout dialogue, comme pour mieux laisser parler les images. Ou encore Vacances Sauvages où Paulo Siquiera (Spider-Woman) profite du pitch un peu improbable (Wolverine face à un T-Rex !) pour se lâcher sur des dessins pleine page.

© Panini Comics/Marvel. Collectif

Pour le reste, même si elles s’enchaînent sans vraie distinction marquée, chaque histoire est indépendante, a sa propre patte et utilise à sa façon des personnages de la ‘mythologie’ Wolverine. Une façon ludique mais aussi très graphique d’explorer ce personnage culte.

Olivier Badin

Wolverine : Black, White & Blood, collectif. Panini Comics/Marvel. 26 euros.

30 Juin

L’épée à la main dans le creuset avec Conan !

Voici le troisième volume traduit en français de la dernière série en date dédiée au barbare le plus célèbre de la culture pulp, lancée en 2019 après son retour sous le giron Marvel. Avec, au passage, un retour aux fondamentaux, quitte à ne pas prendre (trop) de risque.

Avec sa couverture signée par Esad Ribic, son scénario du très apprécié Jason Aaron (‘Thor’, ‘Avengers’ etc.) et surtout son ton plus ‘adulte’, les deux premiers volumes de ce xième reboot de Conan le barbare avait mis tout le monde d’accord. Pour son retour chez Marve,l après presque vingt ans chez le concurrent Dark Horse, on avait clairement mis les petits plats dans les grands et cela a payé. Mais bon, il faut maintenant installer la série sur la durée.

D’où une nouvelle équipe artistique un chouia moins capée (même si le scénariste Jim Zub a déjà été récemment chargé d’écrire le destin du barbare) et le retour ici à un ton plus traditionnelle, moins sombre et collant plus aux standards imposés par le style ‘sword & fantasy’.

Cela se ressent particulièrement dans la première (et la meilleure) des deux histoires présentées dans ce volume, où notre héros se retrouve bien malgré lui piégé au sein d’un labyrinthe bourré de pièges et accompagné de vrai/faux alliés. Un scénario digne d’une bonne vieille partie de jeu de rôle et avec son lot de tyran, de créatures maléfiques et de cultes sanglants. C’est déjà vu et revu mais quand même très divertissant et tout à fait dans l’état d’esprit d’un ‘Savage Sword Of Conan’, la précédente incarnation de cette série dans les années 70.

Le second récit (‘La malédiction de l’étoile de nuit’) suit à peu près le même ton mais avec moins de réussite. Cette histoire d’épée maléfique et buveuse d’âmes mettant Conan sous sa coupe souffre d’une proximité bien trop grande, à la limite du plagiat, avec la saga d’Elric le nécromancien et de son épée Stormbringer, signée Michael Moorcock et adaptée de multiples fois en BD.

Un ‘petit’ Conan donc avec de bonnes choses dedans malgré tout mais à qui il manque ce petit plus qui aurait fait la différence.

Olivier Badin

Conan le barbare : dans le creuset de Jim Zub, Rogê Antönio, Robert Gill & Lucas Pizzari. Marvel/Panini Comics. 18€

© Marvel/Panini Comics – Jim Zub, Rogê Antönio, Robert Gill & Lucas Pizzari

27 Juin

Les soldes du printemps de Marvel : une (bonne) aubaine !

Dix sorties simultanées, dix personnages différents, dix couleurs… Simple opération marketing de la part de Marvel ? Sûrement. Mais pas que. Même si le lecteur y trouvera à boire et à manger, il y a quand même dans le lot quelques perles pas forcément très connues et surtout toute une brochette de jeunes auteurs et de jeunes scénaristes qui n’attendent qu’à être (re)découverts par le grand public.

Sous prétexte de célébrer le ‘printemps des comics’, la ‘Maison des Idées’ a donc dégainé simultanément dix volumes numérotés. Leur point commun ? Chacun est consacré à la réédition de mini-sagas dédiées à un personnage en particulier. Alors oui, on vous voit venir et le pire c’est qu’on est plutôt d’accord. Sur le papier, voici bien une énième opération de repackaging dont Marvel a le secret. Déjà, nous n’avons affaire ici qu’à des histoires déjà parues et toutes assez récemment en plus. Ensuite il y a ce choix de thématique, disons, un peu légère : un héros par couleur. Et puis parmi les dix dits héros, on passe allégrement de têtes d’affiche confirmées à des seconds couteaux ne méritant forcément autant d’honneur (oui, Hawkeye on pense surtout à toi !). Sauf que…

Il y a déjà, soyons lucides, l’aspect économique : à seulement six euros le volume avec une pagination assez conséquente allant de 120 à 184 pages, le rapport qualité/prix est imbattable.

Mais c’est une surtout une formidable carte de visite pour la ‘nouvelle génération’ (même si tous ne sont pas si jeunes que ça mais bon…) d’artistes, pas forcément très connus du grand public. Certes tout n’est pas parfait car certaines de ces histoires, à l’image de leur personnage central, manquent un peu de carrure. Mais prenez par exemple ‘Rex’, le volume consacré à Venom, ce symbiote d’abord ramené par erreur par Spiderman de l’espace qui a besoin d’un hôte pour survivre. Si le duo Donny Cates (scénario) et Ryan Stegman (dessins) fait d’abord bien attention à se raccrocher à la mythologie maison, c’est pour mieux très vite s’en détacher. Avec son trait réaliste et toujours dans le mouvement, Stegman fait, lui, pas mal penser à Todd MacFarlane le créateur de Spawn mais c’est avant tout la façon dont les deux auteurs se complètent qui donne toute son envergure à ce récit se terminant dans une débauche cosmique de couleurs. Une vraie claque, excessive par nature et très ambitieuse.

© Marvel

Plus subtil mais tout aussi talentueux, le dessinateur Tim Sales tient le pinceau dans deux des volumes de la série tournant autour de la même idée : revisiter certaines périodes clefs des héros en question. Dans le cas de Daredevil, il remonte carrément à l’origine même, ressortant pour l’occasion du placard son tout premier costume mâtiné de jaune, tel qu’il avait été initialement conçu par Bill Everett en 1964. Sauf que le style de Sales est au final plus proche de celui de Frank Miller (‘Sin City’) qui avait complètement relancé en série dans les années 80, notamment dans le choix des cadres. Mais malgré de subtils clins d’œil à certains de ses aînés (Gene Colan en tête), il apporte quand même avec lui un côté moins froid, plus humain, voire assez ironique. Des qualités que l’on retrouve aussi dans ‘Spiderman Bleu’ où il utilise le même artifice scénaristique (le héros s’adresse à son ancienne petite amie décédée) pour raconter cette fois-ci la rencontre du Tisseur avec Gwen Stacy, son premier grand amour et ce alors que le Vautour et Kraven le Chasseur rôdent. Une histoire dessinée à l’origine par le grand John Buscema mais qu’il réussit, pourtant, à complètement se réapproprier. On retrouve encore Donny Cates à la manœuvre derrière l’apocalyptique ‘Thanos Gagne’, série d’une noirceur assez rare et digne des écrits très ‘cosmiques’ de Jim Starlin dans les années 70. Soit un futur alternatif désespéré où le Titan Fou a éradiqué toute vie sur Terre, super-héros inclus, pour mieux se retrouver confronté… à lui-même.     

© Marvel

Après, on le disait, tout n’est pas du même niveau. On a toujours par exemple toujours du mal à être en empathie avec la dernière version assez pleurnicharde (et féminisée) de Captain Marvel (‘La vie de Captain Marvel’). Et malgré les efforts du scénariste Mark Millar pour réinventer les Avengers sous le nom de Ultimates, près de dix ans après sa parution initiale le choix du dessinateur Bryan Hitch et de son style figé et désincarné ne passe toujours pas (‘Ultimates – super-héros’). 

Même s’ils s’adressent plus aux néophytes ou aux lecteurs occasionnels, ces derniers auront donc plutôt intérêt à chercher les conseils d’un connaisseur, histoire faire une petite pré-sélection. Mais pour à peine plus que le prix d’une bière, voici quand même une sacrée chance de mettre la main sur quelques pépites et surtout donc de découvrir quelques belles gâchettes en devenir ou déjà confirmées de la grande maison Marvel.     

Olivier Badin

Le Printemps des comics Marvel. Panini Comics. 5,99€ par Volume.

16 Juin

Panorama ou mon corps est mon ennemi

Pari osé pour Delirium. Jusqu’à maintenant la petite mais costaude maison d’édition avait construit sa réputation sur des rééditions luxueuses de comics de la culture bis. Mais cette fois-ci, elle mise sur un jeune auteur contemporain inconnu jusqu’à lors en France, Michel Fiffe. Panorama est la première des deux séries qu’elle s’apprête à rééditer et malgré son austérité de surface, sa radicalité risque de diviser.

Pourtant, lorsqu’on ouvre Panorama, ce choix ne semble d’abord pas si révolutionnaire. Au contraire : avec son trait parfois volontairement désordonné et très dépouillé ainsi que ce choix d’un noir et blanc cru, le style Fiffe apparaît en fait surtout plutôt austère et naïf. Mais ce n’est que pour mieux surprendre le lecteur dès la quatrième page et dès la première ‘métamorphose’ de l’un des deux personnages principaux, Augustus. Un jeune homme paumé à la sortie de l’adolescence et dont le corps ne répond plus, pour mieux se déformer lors de crises violentes pour ne devenir plus qu’une masse désordonnée de chair. Désespéré, il fait alors appel à Kim, sa petite amie, seule personne selon lui capable de le sauver bien qu’elle soit elle-même aussi perdue que lui…

© Delirium – Michel Fiffe

La première référence évidente ici, c’est bien sûr le cinéma de David Cronenberg et plus globalement ce qui a été qualifié de ‘body horror (‘horreur organique’), art où le corps est supplicié à l’extrême. Comme son compatriote cinéaste, le canadien semble manipuler ses héros comme on manipule une marionnette, tout en lui faisant subir les pires sévices. Et plus Augustus et Kim explosent leur enveloppe charnelle et plus le sens du récit les suit, mettant aussi bien à mal la chronologie ou autre repère spatio-temporel, au point qu’à plus d’une reprise, le lecteur se sentira potentiellement perdu. Sauf que comme dans un film de Cronenberg, c’est bien là le but : emmener les gens loin, très loin au point qu’ils ne savent plus où ils sont.

© Delirium – Michel Fiffe

Sauf qu’ici en sous-couche, on découvre également une double parabole. Sur la confusion des genres mais aussi sur le passage à l’âge adulte, cette période troublée et troublante où le corps – NOTRE corps – subit des changements qu’on ne peut pas contrôler ni comprendre. Fugueurs et sans repère parental, ni Augustus ni Kim ne savent quelle est leur place dans ce monde. Et personne autour d’eux ne semble en mesure de les comprendre ni même vouloir les aider. Le monde extérieur – ici une mégapole désincarnée et sale – est à l’égale de leurs corps : une prison dont ils ne peuvent s’échapper.

Avec sa perpétuelle déconstruction scénaristique, son style assez minimaliste traversé par de soudaines poussées de fièvres carrément psychédéliques et surtout son choix de sujet atypique qui mettra sûrement mal à l’aise certains, Panorama sort complètement des clous et ne plaira donc pas à tout le monde. Mais c’est bien ce qui le rend si unique. Et c’est aussi au passage la découverte d’un auteur dont on attend donc désormais l’autre série appelée à sortir pour la première fois en France, Copra.  

Olivier Badin

Panorama de Michel Fiffe, Delirium. 20 euros

15 Juin

Batman comme en 40

Un peu plus de quinze mois après la sortie du premier opus, ce deuxième volume réédite les aventures de Batman parues dans les quotidiens américains à la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Même formule, même réussite. Des rééditions comme on aimerait en voir plus souvent !

La même reproduction de très haute qualité, le même choix de ce papier épais et granuleux mettant bien en valeur ce noir et blanc classieux et, de nouveau majoritairement à la manœuvre, le grand dessinateur Bob Kane (1915-1998), à l’origine du personnage : dans on retrouve avec plaisir dans Batman, The Dailies : 1943-45 tout ce qui avait du premier volume une référence dans le genre.

Mais au-delà de cet écrin trois étoiles et de ce ‘format à l’italienne’ au charme si particulier, il y a ici un vrai travail éditorial. Via une dense et passionnante introduction, en plus de reproductions de publicités et de goodies de l’époque, on (re)découvre le monde alors assez artisanal de la bande dessinée américaine des années 40. Grâce aux témoignages de certains des scénaristes ou encreurs de l’époque, chaque épisode est replacé dans le contexte de son époque. Notamment comment ce format assez restrictif visant à publier une ligne de strips par jour (en gros entre trois et quatre cases) requérait une écriture à part. Ou comment certains des protagonistes étaient volontairement calqués sur les stars hollywoodiennes des polars d’alors, comme Lauren Bacall ou Peter Lorre, appuyant encore plus le côté ‘roman noir’.

© DC Comics/Urban Comics – Bob Kane

Surtout que contrairement au premier tome, où apparaissait le Joker, pas de super-méchants au programme mais plutôt mais des malfrats usant et abusant du chantage ou des armes à feu, des femmes fatales, des policiers véreux mais aussi des journalistes vertueux. En gros, tout un univers digne des romans de Dashiel Hammett ou Raymond Chandler, en plus policé et plus politiquement correct certes (la censure veillait !) mais délicieusement suranné et avec un charme fou. L’excellent travail de restauration en sublimé la finition, notamment au niveau des contrastes, et la nervosité du rythme. La meilleure preuve en est le troisième des cinq épisodes, ’Le mystère Karen Drew’ qui accompli l’exploit de ne jamais montrer Batman mais seulement son alter-ego, bien que sa publication se soit étalé sur plus de deux mois entre le lundi 30 avril et le samedi 7 juillet 1945.

L’autre bonne nouvelle, c’est que le livre laisse sous-entendre que non seulement un troisième tome est déjà prévu mais en plus, un autre est également dans les starting-blocks, consacré celui-ci aux pleines pages colorées réservées alors pour les éditions du dimanche. Vivement la suite !

Olivier Badin

Batman, The Dailies : 1943-45 de Bob Kane. DC Comics / Urban Comics. 22,50€

03 Juin

Joe Hill : bon sang ne serait mentir !

Comment réussir à faire son propre trou dans le créneau horreur ou fantastique lorsque son propre père est déjà un monument du genre ? En se diversifiant et en cherchant, notamment, dans la BD le médium parfait pour faire fructifier son héritage. Exemple avec l’américain Joe Hill. 

Alors autant évacuer l’éléphant qui encombre la pièce dès le début : oui, comme son nom ne l’indique pas, Joe Hill est bien un ‘fils de’. Et de pas n’importe qui en plus dans le créneau horrifique : Stephen King. Un peu écrasant comme héritage non ? D’où sa relative discrétion. Mais bien qu’il se soit inscrit dans la même mouvance que papa, il a su vivre son époque en s’impliquant à plusieurs niveaux, et pas que dans la littérature où, pour être franc, il n’a pas pour l’instant fait trop d’éclat.

Or de toutes ses activités, c’est la bande dessinée où, au final il excelle le plus en tant que scénariste. Notamment grâce au succès de la série Locke & Key, au point que la maison de BATMAN DC COMICS a décidé de lui confier sa propre collection, centrée sur l’horreur. Mais pas n’importe laquelle, du moins si l’on se base sur les deux premières sorties inaugurales.

Basketful Of Heads – © Urban Comics DC Comics / Joe Hill et Leomacs

Pourtant, sur le papier, on pourrait croire que Plunge et Basketful Of Head (la version française ‘plongée’ et ‘un panier plein de têtes’ claque moins non ?) ne jouent pas tout à fait sur le même registre. Autant le premier est très sérieux et fait appel à ce que les afficionados appellent de l’horreur ‘cosmique’ bourrée de références plus ou moins cachées à Howard Lovecraft avec son histoire de remorqueurs d’épaves confrontés à des entités extra-terrestres venus sournoisement envahir la Terre, autant le second évolue dans un registre en comparaison presque plus léger. Enfin, autant léger que puisse être le récit des pérégrinations d’un jeune fille bloquée face à des trafiquants de drogues sur une île de la côte est américaine en pleine tempête et armée d’une hache viking magique dont la particularité est de garder en vie les têtes qu’elle s’emploie pourtant à séparer d’une façon tranchante du reste de leurs corps. Mais l’ADN est clairement le même.

En fait, le gros autocollant ‘par le créateur de Locke & Keyque l’on retrouve sur les deux couvertures n’est pas innocent du tout. Sans vergogne, Hill réutilise ici la formule qui lui a permis d’asseoir son (propre) nom. C’est-à-dire un mélange assez subtil au final de références à la ‘pop culture’ des années 80 (cinéma d’horreur de série B, séries TV etc.), d’humour un peu potache mais jamais lourdingue et de personnages pas si manichéens que ça. Et puis il sait alterner poussées soudaines d’adrénaline horrifiques (surtout sur ce Plunge au ton assez désespéré) et moments plus légers. En fait, le style Hill se caractérise par un côté très cinématographique, avec un sens du rythme hérité directement des séries télé, du genre à ne jamais relâcher la tension sans pour autant submerger le lecteur avec.

Basketful Of Heads – © Urban Comics DC Comics / Joe Hill et Leomacs

Et puis dans les deux cas, il a su s‘entourer des bonnes personnes au dessin : le trait plus réaliste de Leomacs (Lucifer) convient parfaitement à Basketful Of Heads alors que celui, plus emphatique, de Stuart Immonen (découvert avec Superman : identité secrète) accentue juste comme il faut le côté apocalyptique de Plunge.   

On pourrait certes dire que Joe Hill est quelqu’un qui emprunte plus qu’il ne crée et qu’au final, ses œuvres ne sont qu’un gigantesque mais habile recyclage. Mais comme face à un 768ème visionnage d’Evil Dead ou de Terminator avec ce qu’il faut comme munitions (pop corn, soda) à nos côtés, on a envie de dire que la question n’est pas là. Et puis la pop culture n’est-elle pas une éternelle entreprise de réemballage ? Ramassage des copies dans deux heures !

Olivier Badin

Plunge, de Joe Hill et Stuart Immonen & Basketful Of Heads de Joe Hill et Leomacs, Urban Comics/DC Comics. 15€

16 Mai

Amen ou la quête mystique de Georges Bess aux confins de l’univers

La sortie l’année dernière de sa superbe adaptation de Dracula nous a rappelé combien le trop rare Georges Bess est un peu une exception dans le paysage actuel. Un français au trait très classique d’un autre temps (il est né en 1947 et a fait les Beaux-Arts) mais qui, justement, tranche avec le tout digital ambiant pour mieux nous envoûter. Une œuvre comme Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad, qui avait déjà inspiré Francis Ford Coppola pour son Apocalypse Now, ne pouvait donc que l’inspirer.

Georges Bess est un admirateur assumé de Jean Giraud, fasciné par les voyages mais aussi par une certaine forme de mysticisme et tout cela transpire ici. Cela dit, sur le papier, Amen est avant tout un pur soap-opera venu directement des années 70. Dans ce monde dominé par les guerres de religion, une mission d’évangélisation est envoyée sur une planète méconnue nommée Arcadia censée détenir un secret pouvant apporter la paix. Â la tête de ce conglomérat de mercenaires décérébrés et de moines illuminés, on retrouve un esclave affranchi devant faire face à l’hostilité larvée des autochtones et à des phénomènes inexpliqués qui décime peu-à-peu leurs rangs.

© Comix Buro/Glénat – Georges Bess

Impossible de ne pas penser au magazine français culte Métal Hurlant aussi ou à certains travaux de Jodorowsky, avec lequel il a d’ailleurs collaboré. Un récit plein de faux-semblants aux airs rétro-futuristes plein de conquistadores des temps modernes armés de pistolets lasers. Pourtant, tout ceci n’est qu’apparat car ce ne sont ni les vaisseaux spatiaux ni la conquête intersidérale qui intéressent vraiment Bess mais bien le cœur des hommes et comment peut s’y cacher avant tout une invariable soif de conquête sous prétexte de propager la bonne parole. Oui, c’est bien la folie des hommes et la religion dans tout ce qu’elle a de plus hypocrite et destructeur qui sont au cœur de ce récit en deux parties (le second tome est attendu pour cet été) dont l’autre référence est aussi le film Aguirre – La colère de Dieu de Werner Herzog avec lequel il partage la thématique centrale.

© Comix Buro/Glénat – Georges Bess

Après, une fois digérée la scène d’introduction assez violente, l’auteur prend la quasi-totalité de ce volume à nous préparer à une rencontre qui, a priori, n’aura lieu que dans la suite. C’est ce qui s’appelle laisser ses lecteurs en suspend… Un défaut rattrapé par le trait fin de Bess et les couleurs, presque psychédéliques d’un auteur décidément à part et qui emmène ici très loin.

Olivier Badin 

Amen – Ishoa ou la procession des équinoxes de Georges Bess, d’après le roman de Joseph Conrad. Comix Buro / Glénat. 14,95 €.

12 Mai

Elric, la nouvelle adaptation du chef d’oeuvre de la fantasy se termine en beauté

Alors que les trois premiers volumes s’étaient enchaînés assez vite, il aura fallu plus de trois ans et demi pour voir cette nouvelle adaptation de la saga d’Elric le Nécromancien, saluée par son créateur Michael Moorcock, s’achever. La cité qui rêve clôt donc cette quadrilogie d’heroic fantasy au souffle épique. Et on en redemande !

Un univers à la fois sombre et enchanteur, des personnages tout sauf manichéens, un trait propre… Oui, la montagne était haute. Et avant eux, plusieurs s’y sont cassé les dents. Et pourtant, on peut dire que l’équipe franco-belge que l’on retrouve derrière ce Elric s’en tire avec les honneurs. Certes, bizarrement, le trait du dessinateur Julien Telo apparaît cette fois-ci un chouia plus hésitant, comme s’il arrivait moins à se décider entre style plus ‘grand public’ et quelque chose de plus noir en directe affiliation avec un Philippe Druillet qui avait signé la première adaptation BD de cette série emblématique de la culture heroic fantasy. Et même si vous n’avez pas lu les épisodes précédentes, un rattrapage s’impose, tant le propos est dense et assez ésotérique. Mais ce sont là presque des détails.

© Glénat / Julien Blondel, Jean-Luc Cano & Julien Telo

Car le souffle épique et grandiloquent (dans le bon sens du terme) des volumes précédents et là et bien là, surtout dans la dernier quart où le prince albinos déchu Elric attaque son propre royaume. L’île aux Dragons y est superbement décrite comme une sorte de nécropole gigantesque où l’ancienne amante du héros, devenue reine à sa place, règne sur un peuple au destin déjà scellé. Tout comme la relation toxique et très symbolique entre ce anti-héros que l’on n’arrive pas totalement ni à détester ni à aimer et son épée magique buveuse d’âmes, Stormbringer.

© Glénat / Julien Blondel, Jean-Luc Cano & Julien Telo

Avec La cité qui rêve, les scénaristes Julien Blondel et Jean-Luc Cano ainsi que  le dessinateur Julien Telo achèvent donc enfin cette première adaptation lancée en 2014 et réalisent leur pari d’offrir une relecture à la fois fidèle et à part de ce premier cycle. Et vu la façon dont le tout se termine, tout laisse à penser qu’un nouveau pourrait démarrer très vite, à condition que le public suive, ce qui n’a pas toujours le cas en France.

PS : à noter pour les fans d’Elric que ce mois-ci, le groupe de hard-rock américain CIRITH UNGOL sortira un nouveau maxi quatre-titres du nom d’Half Past Human. Et comme toutes leurs sorties depuis leur premier album datant de 1981, celle-ci-ci a droit à une pochette signée par l’illustrateur américain Michael Whelan et mettant en scène Elric brandissant Stormbringer.

Olivier Badin

Elric, tome 4 : La cité qui rêve de Julien Blondel, Jean-Luc Cano et Julien Telo. Glénat. 15,50 €.

07 Mai

Batman et metal font-ils bon ménage ?

Le Hellfest vous manque ? Vous aimez Batman et les grandes sagas épiques au long cours servies par les comics depuis les années 80 ? Vous raffolez des objets collectors ? Batman Death Metal coche toutes les bonnes cases !

Même si l’évènement est passé un peu inaperçu en France, la saga Batman Metal a remis presque complètement à plat en 2018 non seulement l’univers du Vengeur Masqué mais aussi de DC Comics en général. Une espèce de cataclysme difficilement résumable mais qui, en gros, a rassemblé une bonne partie des héros maison – Batman bien sûr mais aussi Superman, Wonder Woman, plus toute La Ligue De Justice etc. – pour tous ensuite tout chambouler en les envoyant de façon sadique dans un blender. Et les lecteurs avec.

Mais qu’importe : avec sa grosse remise à plat de tout ce que l’on considérait comme acquis, son gros méchant bien flippant (le Batman Qui Rit), son gros nom au scénario (le très côté Scott Synder) et ses multiples ramifications annoncées, DC avait clairement décidé ici de ne pas faire les choses à moitié. Dont acte.

© Urban Comics/DC – Scott Snyder & Greg Capullo

Presque trois ans après, le constat est, disons, mitigé mais et ce n’est pas ce nouvel appendice qui va changer la donne, bien au contraire. Avec toujours Snyder et le très doué dessinateur Greg Capullo à la manœuvre, Batman Death Metal se révèle être un curieux objet, au format et aux concepts, disons, hybrides.

Alors d’entrée, on prévient les malheureux qui oseraient s’y aventurer sans avoir au préalable réussit l’exploit d’avoir assimilé Batman Metal : n’essayez même pas malheureux ! Même les connaisseurs risquent de sentir d’abord perdus face à tous ces allers-retours incessants entre les différents Multiverse, ces versions multiples du Vengeur Masqué et surtout toutes ces sous-intrigues. L’ambition de Snyder d’accoucher de la saga ultime transpire à toutes les pages. Mais à force de vouloir verser dans le grandiloquent, les personnages semblent parfois désemparés face à une telle démesure pas toujours justifiée.

Ensuite il y a ce format, assez frustrant car seulement de 40 pages par épisode, même si le tout est vendu à un prix largement abordable.  

© Urban Comics/DC – Scott Snyder & Greg Capullo

Mais ce qui risque de diviser le plus, c’est ce choix éditorial d’associer à chaque numéro (sept en tout) un groupe de metal. Un concept marketing un chouia scabreux visant à récupérer les fans de ce style de musique susceptibles de se retrouver dans cet univers très sombre tout en réalisant un jeu de mot un peu facile – musique métal et Batman Metal, pour ceux du fond qui n’avaient pas compris. Or l’implication de chacun des groupes se limite en fait à une pochette thématique les mettant en scène dans le monde de Batman Metal, une préface signée de leur main ainsi qu’en fin de parcours une page d’interview et une petite bio. Mais sans que tout cela ait le moindre lien avec le récit.

Alors qui est visé ici ?

Les fans de metal justement ? Peut-être, surtout que l’éventail des groupes choisis ici est très large, allant du rock/metal théâtral de Ghost en passant par le thrash de Megadeth et Sepultura, le metal progressif d’Opeth et Dream Theater etc. Sauf qu’ils n’apprendront rien ici et ne seront donc probablement attirés que par l’aspect collector de l’objet.

Les fans de Batman alors ? Les plus acharnés peut-être, les autres risquant d’être rebutés. Soit par le rapport taille du texte/prix, soit par le gloubiboulga concocté par un Snyder en roue libre et très occupé à construire son propre mythe. Reste cette initiative, plutôt osée, d’allier musique et comics au service d’un récit certes ampoulé mais qui n’a pas peur d’écraser sous son talon clouté toute une mythologie populaire pour mieux la reconstruire, mais en version plus moderne et surtout, bien plus méchante.

Olivier Badin 

Batman Death Metal, Vol. 1 & 2 de Scott Snyder et Greg Capullo. Urban Comics/DC. 10 euros.