21 Avr

Shazam ou comment un super-héros boy-scout des années 40 revient sur le devant de la scène

Malgré sa très belle couverture un peu sombre signée Alex Ross, la série Shazam est un pur produit de son époque, celle des années 40 où le alors nouveau business des comics était perçu quasiment comme un outil d’éducation vertueux outre-Atlantique. À l’occasion de la sortie de l’adaptation cinéma, retour sur un héros très (trop ?) propre sur lui oublié du public…

La manne des super-héros ne semblant pas vouloir se tarir, pourquoi Hollywood s’en priverait-elle ? Le schtroumpf, c’est que l’on ne peut pas avoir un film des Avengers ou de Batman tous les trimestres donc il faut bien taper dans le bas de l’étagère pour essayer, malgré tout, de récupérer quelques miettes à moindres frais. Et puis l’astuce a eu un succès inespéré avec Black Panther donc pourquoi se gêner ? D’où la surabondance de jadis seconds rôles désormais propulsés au premier rang (Docteur Strange, Aquaman, Miss Marvel etc.) alors qu’il ne le méritait pas vraiment…

Le cas de Shazam est encore plus problématique : non seulement ce héros là est-il complètement inconnu du grand public français mais en plus, il ne colle pas vraiment à l’état d’esprit actuel car on tient là le reliquat d’une époque depuis longtemps révolue dite de ‘l’âge d’or’ des comics américain. Aujourd’hui, le comics est devenu bien souvent adulte, avec les thématiques qui vont avec, sombres et torturées. Shazam apparaît donc presque anachronique avec sa vision du monde très monochrome, où les gentils sont très gentils et les méchants très méchants. C’est là la force de cette anthologie mais aussi sa limite, même si la parution originale de ces quinze épisodes s’étale sur près de quatre vingt ans. À ce propos, ce volume est sous-titré ‘les récits les plus magiques’ et ce n’est pas anecdotique : sur quinze épisodes, un bon tiers datent des années 40 et 50 et d’une certaine façon, le personnage n’est jamais vraiment sorti de ces codes-là.

Une première précision linguistique : avant d’être le nom d’une célèbre application pour téléphone portable, ‘shazam’ est surtout l’équivalent anglo-saxon de ‘abracadabra’, soit le mot que le jeune Billy Batson doit prononcer pour se transformer en Mister Marvel, le véritable nom de notre héros du jour mais qui n’a pas conservé pour la titraille, histoire probablement d’éviter la confusion avec le héros de Marvel portant déjà ce sobriquet un tantinet pompeux il est vrai. Shazam est aussi le nom du sorcier vieux de trois mille ans à la longue barbe digne de Merlin l’Enchanteur qui vit, reclus, dans une caverne et qui a décidé de donner au jeune homme le pouvoir de se transformer à sa guise en super-héros pour, évidemment, défendre la veuve et l’orphelin.

Vous l’avez compris à ce pitch presque enfantin, on est ici bien loin de la violence gratuite et du tragique à tous les étages. Mister Marvel et ses sidekicksMarvel Junior ou Mary Marvel (oui, toute la famille !) sont politiquement très corrects, remplis de bons sentiments et lâchent à peine ‘saperlipopette’ voire ‘flute et reflute !’ lorsque leurs ennemis leur échappent, même s’ils finissent toujours pas gagner bien sûr. Mais avec ses couleurs quasi-pop art avant l’heure, son mélange des genres complètement foutraque par moments (le mythe de l’Atlantide, un message écolo avant l’heure avec ce combat entre Mister Marvel et la Terre elle-même fatiguée d’être maltraitée par l’homme etc.) et son charme suranné, il y a quelque chose d’assez rafraichissant dans tout ça, même si d’un autre temps. Cela dit, pour les fans de la BD US de l’époque, on retrouve quand même quelques figures, dont l’un des scénaristes de Superman et surtout l’un des dessinateurs phares de la saga ‘Flash Gordon’ en la personne de Manuel ‘Mac’ Raboy.

Initialement, Shazam était la série d’une petite maison d’édition concurrente qui décida de jeter l’éponge au milieu des années 50, interrompant ainsi sa parution. Il faudra attendre Janvier 73 et son rachat par DC (Batman, Superman) pour qu’il retrouve le chemin des marchands de journaux, presque inchangé. Sauf qu’entretemps, les comics, eux, ont beaucoup changé et plutôt intelligemment, son nouveau propriétaire a décidé de le recentrer vers un public plus jeune, notamment via une adaptation en dessin animé et c’est encore cette orientation qui prime aujourd’hui, mais sans le charme vintage de sa première version. Une BD de super-héros destiné aux fans mais au final qui plaira surtout donc aux grands enfants aux cheveux gris amateurs de serials de la grande époque.

Olivier Badin

Shazam Anthologie, collectif, Urban Comics/DC, 25 €

@ Urban Comics/DC

10 Avr

La citadelle écarlate, une autre vision de Conan le barbare, plus posée, plus grand public et plus controversée aussi

Des cinq volumes de la série d’adaptation par des auteurs français des aventures du héros emblématique de l’heroic fantasy crée en 1932 par le texan Robert E. Howard sortis en un an, ce dernier avatar est peut-être le plus curieux…

Déjà à cause de son parti-pris graphique qui ne plaira pas forcément aux fans les plus conservateurs du barbare. Et ensuite parce que cette histoire, parue à la base en 1933, ose prendre le contre-pied en montrant un Conan vieillissant qui a abandonné sa carrière de mercenaire pour monter sur le trône d’Aquilonie où il règne non pas comme un tyran mais comme un homme proche des aspirations de son peuple. Un Conan presque plus humain donc, bien que souffrant clairement sous le poids de ses responsabilités.

Après, chassez le naturel… Car La Citadelle écarlate est l’histoire d’une traîtrise, celle des nobles locaux qui n’ont jamais accepté que ce va-nu-pieds se retrouve sur le trône, quitte à s’allier avec leurs ennemis de toujours pour lui ravir la place. Inutile de dire que rien ne se passe comme prévu et que le Cimmérien aura sa vengeance.

Dans cette série plutôt réussie jusqu’à maintenant, La Citadelle écarlate est paradoxalement peut-être celui que l’on conseillera le plus aux néophytes. Parce que malgré sa couverture explicite et guerrière, le trait y est plus doux, plus coloré aussi, limite grand public. Les deux auteurs se sont d’ailleurs permis quelques libertés avec le texte original pour en aplanir les attributs les plus nihilistes et sauvages et ainsi faciliter la lecture pour les non-convertis.

Leur approche de l’univers d’Howard est moins rugueux et plus dans un moule heroic fantasy et médiéval classique. Et c’est justement pour les mêmes raisons qu’à l’inverse on suggéra aux gardiens du temple de faire l’impasse, surtout qu’eux ont eu droit aux cours des décennies à quantités d’adaptations devenues légendaires depuis, avec en tête de gondole celle réalisée par l’immense John Buscema pour Marvel dans les années 70. Même si la première édition a droit en bonus à un cahier explicatif de dix pages assez touffu qui permet judicieusement de donner pas mal de clefs de lecture et autres références cachés dans le texte. Il est temps de choisir ton camp camarade !

Olivier Badin

La Citadelle écarlate par Luc Brunschwig et Etienne Le Roux d’après l’oeuvre de Robert E. Howard, Glénat, 14,95 euros

@ Glénat / Brunschwig Leroux & Robert E. Howard

Sláine ou la version barbare, celtique et encore plus brute de Judge Dredd

Les éditions Delirium continuent leur travail de réhabilitation du bestiaire 2000 AD, mythique magazine de BD britannique qui avec son esprit frondeur et punk a foutu de grands coups de pieds dans la fourmilière dans les années 80. Cette fois-ci, c’est le barbare en exil Sláine qui fait à nouveau tourner sa hache ‘brise-cervelles’ !

Boulot d’autant plus salvateur que nombres des héros nés dans ses augustes pages – dont la tête de gondole reste l’impolitiquement correct Judge Dredd – ont eu droit à des traductions et parutions des plus erratiques au pays de Molière, les condamnant à moyen terme à l’oubli. Sláine Mac Roth a trop longtemps fait partie de ces infortunés, sorte de version hallucinatoire de Rahan nourri aux légendes celtiques qui voit ici ses premières aventures sorties à la base en 1983 et 1984, réunies dans l’ordre chronologique s’il-vous-plait.

Un premier tome tout en noir et blanc qui est un parfait résumé de toute la bizarrerie de cette série un peu hors de commun. Déjà, même si au scénario et au concept on retrouve à chaque fois Pat Mills (le fondateur de 2000 AD) ce qui permet au tout de garder une vraie cohérence, on a par contre droit à pas moins de trois dessinateurs différents, chacun avec leur style propre.

Si par exemple la première à lui donner un visage (Angie Kincaid) a un style heroic fantasy faussement naïf qui rappelleront aux fans les illustrations de la version d’origine du jeu de rôle Donjons et Dragons, Massimo Belardinelli, qui lui succède, a lui un trait à la fois plus détaillé et figé. Or à l’inverse, le dernier artiste du lot Mike McMahon (Judge Dredd) a un trait presque cyberpunk et déjanté.

Chacun donne donc sa ‘patte’ propre à Sláine et son compagnon souffre-douleur Ukko, deux personnages assez contradictoires car pas trop du genre héroïques. Sláine est même un barbare dans le sens propre du terme qui n’aime rien de plus que de réduire en hachis-Parmentier ceux qui oseraient se mettre en travers de son chemin. Surtout lorsqu’il est pris d’une sorte de frénésie sanguinaire, il devient alors ‘distordu’, qui le transforme en créature de cauchemar qui ne fait aucun quartier.

D’ailleurs, le contraste entre cette incarnation d’une force brute absolue pas ‘entachée’ par les idéaux d’une société dite civilisée et le cadre très documenté car bourré de références lettrées aux légendes celtiques est d’abord assez désarçonnant, même si c’est ce qui fait au bout le charme de ce anti-héros qui découpe d’abord et réfléchit ensuite. Un peu comme son lointain cousin Judge Dredd et un (autre) bon résumé de l’esprit frondeur 2000 AD en somme.

Olivier Badin

Sláine, L’aube du Guerrier, par Pat Mills, Mike McMahon, Massimo Belardinelli et Angie Kincaid, éditions Delirium, 27€

@ Delirium / Pat Mills, Mike McMahon, Massimo Belardinelli et Angie Kincaid

 

22 Fév

De Strangers in paradise à Motor girl : Terry Moore, l’homme qui aimait les femmes

Chantre du comics indépendant de l’autre côté de l’Atlantique, Terry Moore est surtout connu pour sa série Strangers in Paradise, véritable saga et équivalent BD de la série TV reine des années 2000, Desperate Housewives, à mi-chemin entre sitcom, polar et comédie romantique. Alors que sa série phare a été rééditée l’année dernière en trois gros volumes, le Texan faisait un détour par Paris avant d’aller au festival d’Angoulême pour parler un peu de Motor Girl, série dont les dix épisodes ont été réunies en un seul livre dans sa traduction française. On a donc parler de sa dernière création, de Strangers in Paradise bien sûr et des femmes en particulier, vu que de toutes les façons les trois sont étroitement liés…

© Chloé Vollmer Lo

Avec son regard presque enfantin et son rire cristallin, Terry Moore ne fait pas vraiment son âge. Tout comme il trahit difficilement ses origines texanes : délicat avec toujours cette petite étoile brillante dans le coin des yeux, l’artiste est presque déstabilisant de simplicité. Qu’on ne s’y trompe pas pourtant : l’homme est déjà un monument de la BD américaine, et pas seulement parce qu’il est l’un des rares à avoir fait son trou hors des grands éditeurs établis. Du haut de ses plus de deux milles pages ( !) dans sa version française (et encore, la dernière suite en date n’a pas été encore traduite ici), « l’œuvre de ma vie » comme il le dit lui-même Strangers in Paradise est un véritable pavé autour duquel il a articulé toutes ses autres œuvres, de Echo à Rachel Rising et la petite dernière, bien que teintée de SF pas tout à fait sérieuse (mais peu de choses le sont avec lui), Motor Girl n’échappe pas à la règle.

Il semble que quoique tu fasses, tu seras toujours pour le public avant tout LE dessinateur de Strangers in Paradise. Est-ce que cela te va ?

Terry Moore. Oh oui, sans problèmes, Strangers in Paradise est un peu l’œuvre de ma vie, ma baleine blanche à moi et c’est si énorme que quoique je fasse, cela sera toujours quelque part dans le cadre. C’est un peu mon Moby Dick… (sourire)

Est-ce pour cette raison que dans tes autres séries, tu t’es amusé à établir des liens plus ou moins forts avec, justement, l’univers de Strangers in Paradise ?

T. Moore. Cette question risque de t’amener dans le trou de lapin, attention ! (il fait ainsi référence à ‘Alice au pays des merveilles’ et la porte supposée l’emmener dans un autre monde – ndr) Donc oui, toutes ces histoires se passent à la même époque et dans le même univers on va dire donc techniquement, ces différents personnages pourraient tout à fait se rencontrer et d’ailleurs, c’est ce qui se passe dans Strangers in Paradise XXV qui vient de sortir aux Etats-Unis et qui les unit donc toutes entre elles.

Strangers in paradise @ Delcourt / Moore

Est-ce que c’était prévu dès le départ ?

T. Moore. Non. Â la base, je n’avais en tête qu’une seule histoire, centrée exclusivement autour de l’histoire d’amour entre Katchoo et Francine, deux paumées. Après, j’ai tout de suite pensé que je pourrais en quelque sorte par exemple faire toute une série sur le quartier où elles vivaient, en dédiant une histoire par foyer de résidents. Mais petit-à-petit, la chose a débordé ce petit cadre et très vite, je me suis rendu compte que ma propre création m’avait un peu dépassé, devenant un monde à part entière que je ne cesse depuis de remplir.

L’un de tes traits de caractère est ce besoin que tu as de partir de situations ordinaires, une histoire d’amour entre deux personnes par exemple sur Strangers in Paradise, et d’y injecter à chaque fois des éléments complètement inattendus, comme le passé criminel de Katchoo ou ces petits hommes verts rigolos dans Motor Girl

T. Moore. J’adore l’idée de dépeindre des personnages ordinaires se retrouvant dans des situations extraordinaires. Regarde Spider-Man, c’est un peu la même chose, l’histoire d’un adolescent timide qui se fait un jour piqué par une araignée radioactive et qui devient un super-héros… J’avoue d’ailleurs que c’est la partie de la saga que je préfère ! Dès qu’il s’allie avec les Avengers et qu’ils essayent de sauver le monde, cela ne m’intéresse plus ! J’aime l’idée qu’une histoire te transporte ailleurs, tout en restant plus ou moins crédible. Et puis je n’oublie pas que je suis artiste de comics. Si Strangers in Paradise se résumait à une banale histoire d’amour, cela ressemblerait trop à un mauvais sitcom non ? Alors qu’en tant que dessinateur, je n’ai aucune limite de moyens, je peux dessiner ce que je veux pour rendre une histoire ordinaire extraordinaire.

Strangers in paradise @ Delcourt / Moore

Dans Motor Girl, le personnage central, Samantha, est accompagné par un gorille imaginaire qu’elle est la seule à voir et avoir des conversations avec. Difficile de ne penser à Calvin et à son tigre imaginaire Hobbes… 

T. Moore. (sourire) J’aimais bien l’idée d’avoir un mâle alpha dans l’histoire. Tout est parti de l’idée d’une série que j’avais eue il y a quelques années. J’avais prévu d’en être le personnage central et sur les croquis préparatoires, je m’étais représenté comme un type un peu gauche et maladroit. J’avais même commencé à dessiner une première histoire où je me retrouvais à inviter à diner mon voisin ultra-macho et viril que j’avais imaginé, justement, en gorille avec un costard trop petit pour lui. J’aimais bien cette idée et je l’ai donc recyclé pour Motor Girl en quelque sorte. Et puis en lui collant un gorille aux basques, j’étais ainsi sûr qu’il n’y avait aucun risque qu’elle soit draguée par qui que ce soit car soyons honnête, aucun homme ne peut lutter face à un gorille ! Je comprends le parallèle avec Calvin & Hobbes, en fait je pense que cette idée d’ami imaginaire est presque un genre en soit. J’adore aussi par exemple le film Harvey de 1950 où James Stewart a pour un ami un lapin imaginaire de deux mètres de haut… Donc Motor Girl est un peu ma contribution à ce mythe.

Sauf que tu es, limite, sadique avec le lecteur car sans en dévoiler trop, on comprend assez vite que ce gorille est en fait le symptôme d’un traumatisme profond qui tourmente l’héroïne. Donc d’un côté tu espères qu’elle va en sortir et de l’autre, tu sais que si c’est le cas, ce gorille auquel on finit par s’attacher disparaîtra de facto

T. Moore. Mais c’est exactement pour ça que cela m’intéressait. C’est le syndrome Roméo & Juliette tu sais, ah c’est beau, tu es amoureuse ah mais non, pas de ce garçon-là, surtout pas ! (sourire) Sur le plan dramaturgique, on peut faire plein de choses avec ce genre d’amour condamné d’avance. Si elle voit ce gorille, c’est parce que lors de sa dernière mission en Irak en tant que soldat, un petit garçon lui a confié son doudou gorille avant de mourir alors qu’elle essayait de le sauver. Donc cette peluche devenue un être à part entière à ses yeux représente la culpabilité avec elle est doit vivre depuis, mais dont elle sait qu’elle devra, un jour, se séparer.

Strangers in paradise @ Delcourt / Moore

Est-ce pour contrebalancer ce sous-texte assez dur que tu as rajouté les personnages de Vic et Larry, deux hommes de main gaffeurs et pas si méchants que ça ?

T. Moore. J’avais besoin de cet élément de burlesque pour retrouver un certain équilibre, sinon rien qu’avec cette thématique assez dure et ses références à la guerre en Irak et autres, Motor Girl aurait été trop noir. Et puis il y a toujours besoin d’un rayon d’espoir au bout du tunnel, sinon pourquoi continuer à vivre ? Après, c’est aussi comme ça que je fonctionne, je peux me retrouver à un enterrement et malgré tout y trouver l’inspiration pour un gag par exemple. Que veux-tu, je suis un peu bizarre… (sourire)

Tes personnages principaux sont tous des femmes. Est-ce parce qu’en tant qu’auteur, tu les trouves, disons, plus intéressantes ?

T. Moore. Oui. Mettons que toi et moi, nous nous retrouvions confrontés à un grave problème. En tant que homme, nous aurions alors, dans le meilleur des cas, trois options : taper dessus, le brûler ou tout simplement courir dans la direction opposée le plus vite possible… Alors qu’une femme aura, je ne sais pas, cinq ou six autres idées : lui parler, le comprendre, l’aider etc. C’est la nature humaine et c’est pour ça qu’en tant qu’auteur, les femmes sont beaucoup plus intéressantes, oui. 

Si tout ton univers est connecté comme tu le dis, est-ce que cela veut dire que nous allons retrouver à un moment Samantha ?

T. Moore. Oui, d’ailleurs lorsque la suite de Strangers in Paradise XXV sortira en France, tu comprendras ce que je veux dire. La fin de Motor Girl laisse volontairement plusieurs questions en suspens : qu’est-ce qui lui arrive ? Où est-elle partie ? Comment vieilli t’elle ? Le lecteur pourra trouver toutes les réponses à ses questions avec Strangers in Paradise XXV.

Est-ce que cette dernière série sera le point final de la saga ?

T. Moore. J’espère que non. D’ailleurs, même si je ne peux pas tout te dévoiler, disons queStrangers in Paradise XXV se termine sur une note, disons, assez salée et avec un gros, gros souci à résoudre. Donc il va bien falloir à un moment que je règle ça ! Après, j’ai soixante-quatre ans et j’ai beau un hyperactif, je ressens le besoin actuellement de lever un peu le pied. En tous cas, c’est ce que ma femme me dit (sourire) donc cela risque de prendre un certain temps. Mais cela arrivera.Strangers in Paradise est l’œuvre de ma vie donc tant que je respire, je compte bien la perpétuer. 

Des rumeurs parlent d’une adaptation ciné de Strangers in Paradise. Tu confirmes ?

T. Moore. Oui, même si je ne peux pas te dire grand-chose. Sauf que le casting est plus ou moins bouclé et le choix des actrices principales risquent d’en surprendre plus d’un ! Si tout se passe bien, cela devrait sortir l’année prochaine.

Propos recueillis par Olivier Badin à Paris le 23 Janvier

Motor Girl de Terry Moore, Delcourt, 19,99 euros

31 Jan

Quand Richard Corben s’allie à d’autres maîtres de l’horreur pour un beau livre terrifiant

Depuis son Grand Prix au festival d’Angoulême en 2018, la France n’arrête pas de (re)découvrir l’œuvre de Richard Corben. Alors même si cette dernière est désormais éparpillée façon puzzle entre plusieurs éditeurs, cette réhabilitation tardive donne droit à quelques pépites. Dont cette édition grand format de toute beauté en noir et blanc, à mi-chemin entre ‘beau livre’ et recueil de BD.

Associer le trait fin et même temps horrifique d’une façon presque grotesque de Corben avec l’écriture ciselée d’Edgar Allan Poe ou de son disciple le plus talentueux Howard Philips Lovecraft est plus qu’une évidence. Partageant le même goût pour le macabre, les abominations indicibles qui se cachent dans les ténèbres et les affres de leurs semblables face à des forces qui les dépassent en tous points, les trois se complètent d’une façon assez étonnante, bien qu’ils n’aient pas vécu à la même époque. Même si les adaptations de Poe avaient déjà été traduites il y a plus de dix ans, c’est la première fois qu’elles sont couplées dans un seul et même volume avec celle dédié au papa de Cthulhu.

@ Panini Comics / Corben & Margopoulos

Première bonne surprise : leurs œuvres respectives étant tombées dans le domaine public, l’éditeur a eu la bonne idée de joindre à chaque histoire le poème ou la nouvelle originale lui correspondant. Ce qui permet d’abord de mesurer le travail d’adaptation réalisé par Corben et son compère Rich Margopulos mais aussi de voir comment le dessinateur, surtout dans le cas de Poe, a su faire prendre à des textes pourtant écrits au XIXème siècle des accents parfois assez étonnants et plus proches de ses obsessions personnelles, comme la science-fiction apocalyptique sur Le Ver Conquérant ou le mythe du vampire sur La Dormeuse. Ce qui permet d’aboutir à des choses très graphiques ou, au contraire, à un résultat où l’horreur est avant tout suggérée mais rarement montrée. Bizarrement, du corpus assez conséquent de Lovecraft, le duo n’a retenu que des textes fragmentaires ou des poèmes peu connus, peut-être par peur de passer après toute la horde qui s’était déjà attaqués à L’Appel de Cthulhu par exemple. D’ailleurs, la nouvelle illustrée la plus connue de toutes (Dagon) est la moins réussie, comme si engoncé dans des vêtements trop contraignants, ils n’avaient pas pu se lâcher autant qu’ils le voulaient.

Certes, les sorties ou ressorties actuelles estampillées ‘Corben’ ne manquent pas et quantités d’entre elles valent leur pesant d’hémoglobine (on pense notamment à l’excellente intégrale des épisodes qu’il a dessiné pour la saga Hellboy tout juste sorti chez Delcourt) mais parmi elles, L’Antre de L’Horreur occupe une place spéciale, aussi pour ses fans que pour les amateurs d’horreur gothique de la grande époque. Un vrai travail de maître(s) !

Olivier Badin

 L’Antre de L’Horreur de Richard Corben et Rich Margopoulos, d’après l’œuvre d’Edgar Allan Poe et Howard Philips Lovecraft, Panini Comics, 32€

@ Panini Comics / Corben & Margopoulos

28 Déc

New York Trilogie : La grande pomme croquée par le grand de la BD US Will Eisner

Grand nom de la BD du XXème siècle et grand prix du festival d’Angoulême 1975, Will Eisner était surtout un pur New-Yorkais. Le Brooklyn où il est né en 1917 était bien sûr très différent du lieu branché et saturé de restaurant macrobiotique qu’il est aujourd’hui, mais il n’a jamais cessé d’aimer sa ville natale. Tout comme il n’a jamais oublié sous sa triple couche de crasse, de stress et d’immeubles décrépis d’y voir une sorte de théâtre à ciel ouvert de la Comédie Humaine.

Bien que créateur du personnage ‘le Spirit’ dans les années 40 et crédité comme l’un des pères du roman graphique, la ville, SA ville y a toujours tenu une place particulière et c’est donc très naturellement qu’il a fini par y consacrer une série de trois livres, initialement publié en France en trois tomes aujourd’hui réunis sous une seule couverture – d’où le titre complet ‘New York Trilogie’. Ce beau pavé de plus de 400 pages est logiquement découpé en trois chapitres bien distincts : la Ville, l’Immeuble et les Gens.

Eisner y alterne saynètes muettes, instantanés drolatiques et histoires plus longues au ton plus désespéré, le tout serti dans un noir et blanc ultra-classieux et un coup de crayon incroyablement moderne. Mais surtout, il aime les gens, ces petits gens comme aurait pu le dire le Boss, alias Bruce Springsteen, autre talentueux croqueur de la masse silencieuse. Tour-à-tour amoureux, têtus, égoïstes, maladroits, un peu pathétiques mais jamais détestables, ils sont tous un peu le reflet de nos propres turpitudes et Eisner le croque pris dans les toiles de New York sans réussir vraiment à s’en sortir. C’est d’ailleurs cette dernière qui est le vrai personnage central, bien que sous de nombreux déguisements : un immeuble en construction qui voit le début et la fin d’une histoire d’amour, les marches d’un immeuble comme témoins involontaires de petits drames, une bouche d’égout cachant des trésors insoupçonnés… C’est beau, c’est tendre et en même temps, parfait reflet d’une certaine idée de la BD ‘adulte’ US des années 60 et c’est surtout la preuve, supplémentaire, que l’on avait là un grand Monsieur du neuvième art. Séance de rattrapage obligatoire !

Olivier Badin

New York Trilogie de Will Eisner, Delcourt, 34,95 euros

17 Déc

Beyond ! ou la vraie fausse suite d’un grand classique de Marvel

Tout un tas de super-héros et super-méchants sont envoyés malgré eux sur une planète reculée pour mieux satisfaire le voyeurisme d’une entité mystérieuse qui leur promet monts et merveilles en guise de récompense. Fans de comics, cela vous rappelle quelque chose ? C’est voulu…

En 1984, l’empire Marvel au creux de la vague a besoin de frapper un grand coup et, accessoirement, d’assurer le contrat qu’il vient de passer avec une marque de jouets. 

D’où l’idée de la saga Les Guerres Secrètesdont le pitch semble tenir sur un timbre-poste : les plus grands héros (Spider-Man, les Quatre Fantastiques, les X-Men, Iron Man etc.) et les plus grands méchants (avec, en tête, le Docteur Fatalis) se retrouvent propulsés sur une autre planète où une entité extra-terrestre surpuissant nommée le ‘Beyonder’ (littéralement, celui qui vient de l’au-delà) propose de rendre réel leurs rêves les plus fous à condition qu’ils acceptent de s’entretuer. 

Sauf que contre toute attente, ce récit quasi-homérique prend une tournure quasi-philosophique, notamment en remettant la question du Bien et du Mal et des motivations des uns et des autres. Même en France, où la série est publiée dans le magazine Spideyà partir de Juillet 1985, la série est devenue culte, symbolisant même pour certains le passage de Marvel à l’âge adulte.

En y faisant ouvertement référence – jusqu’à son titre – Beyond !met d’entrée les pieds dans le plat. Nireboot, ni suite, voici une sorte de post-histoire parallèle déclinée en six chapitres assez courts où une bande de héros se retrouvent, une nouvelle fois, téléportés contre le gré à l’autre bout de la galaxie et défiés par une entité se prétendant être la réincarnation du Beyonder avec la même carotte. Sauf que la seule vraie ‘star’ du lot, Spider-Man, est éliminée dès le premier épisode par son ennemi juré, Venom. 

Et derrière, ça bastonne, ça bastonne et ça bastonne encore. Pas de grands discours, pas trop de subtilité non plus, ça explose dans tous les sens poussé par un coloriste s’en donne à cœur joie. D’une certaine manière, on pourrait donc dire qu’en fait Beyond !offre aux fans ce qu’ils avaient d’abord attendu des Guerres Secrètes. Sauf que si ces dernières avaient tant maqué les esprits, c’est justement parce qu’elles avaient osé prendre le contrepieds. 

Après, c’est vrai que malgré une conclusion un peu trop hâtée et des héros de série B trop lisses (Ant-Man, Deathlok, Medusa), on en prend plein les mirettes, ses créateurs osant même sacrifier l’un de leurs personnages (non, on ne dira rien, même sous la torture !) histoire de donner au tout encore plus de panache. Mais disons que ce Beyond ! est surtout pour les fans de comics et comme une sorte de gros blockbuster que l’on va voir un dimanche après-midi de pluie, armé de son poids en pop-corn, ni plus, ni moins. 

Olivier Badin

Beyond ! de Dwayne McDuffie et Scott Kolins, Marvel/Panini Comics, 18€

05 Déc

Winnebago Graveyard : l’horreur (très) graphique en roue libre

Une famille innocente, un endroit perdu qu’on ne peut pas retrouver sur la carte et l’horreur qui, tapie, attend la nuit pour frapper… Le scénariste de 30 Jours de Nuit se fait plaisir en rendant hommage au cinéma d’horreur des années 70 appuyé par une débauche d’hémoglobine… Quitte à aller un peu vite en besogne.

Comment l’horreur surgit-il dans le banal, le quotidien morose ? C’est l’une des deux thématiques de ce délire graphique, l’autre étant de rendre hommage à une certaine frange de l’imaginaire horrifique tel qu’il fut façonné par des réalisateurs comme John Carpenter dans les années 70 mais aussi des faits divers sanglants comme les crimes des adeptes de Charles Manson. En soit, pas de grand scénario, pas de grandes explications sur le pourquoi-du-comment ici. Non, juste la terreur qui s’abat sur une famille recomposée en pleine (re)construction dont la seule erreur est d’avoir voulu arrêter son camping-car (le Winnebago du titre en est d’ailleurs une marque célèbre aux Etats-Unis connue pour ce type de véhicule) pour visiter une fête foraine décrépie quelque part en Californie du Sud…

D’accord, parti de ce postulat a priori basique pour, en quelques pages, comprendre que les personnages sont tombés sur une petite ville gangrenée par une secte satanique dont les soi-disant paisibles habitants sont à la recherche d’innocents à sacrifier est, disons, des plus abrupts. Tout comme la violence graphique, affichée dès l’introduction. D’ailleurs, malgré un scénario signé Steve Niles (30 Jours de Nuit), la construction du récit et surtout son rythme saccadé alternant temps forts et grands moments de vide sont franchement mal foutus, empêchant le lecteur de s’attacher aux héros.

Sauf que paradoxalement, tous ces défauts ne font que mettre plus en valeur le travail de la dessinatrice anglaise Alison Sampson au style assez peu orthodoxe. Architecte de formation, chez elle, même les mouvements les plus rapides sont comme figés, tout comme les expressions faciales, ce qui donne au tout un côté très théâtral. Et comme le coloriste, français, s’en donne à cœur joie niveau couleur et que surtout les passages gore le sont vraiment, le résultat est très grandiloquent. Parfois trop certes car pas soutenu comme il faut par une scénographie en béton armée mais quasi-baroque par moments, sans demi-mesure. Après, ‘condamné’ à un seul tome réparti en quatre chapitres, l’histoire semble hélas un peu trop expédiée, même si comme les films d’horreur de série B dont elle se réclame, la conclusion laisse la porte (grande) ouverte à une potentielle suite. Mais si vous aimez bien mettre beaucoup de sauce tomate dans vos plats et que vous n’avez pas peur de vous salir les mains, Winnebago Graveyard a le mérite d’assumer son rôle de croquemitaine.

Olivier Badin

Winnebago Graveyard, de Steve Niles, Alison Sampson, Stéphane Paitreau et Aditya Bidikar, Glénat, 15,95€

02 Nov

Il est l’un des dessinateurs de Spawn, rencontre avec Brian Haberlin à l’occasion de la sortie du tome 16 de la saga en France

À la base, nous voulions profiter de la dernière édition française du Comic Con qui s’est tenue à Paris fin octobre pour parler avec Brian Haberlin de son travail sur Spawn. Le tome 16 des aventures de la créature horrifique de Todd McFarlane Révélations ayant été enfin traduit en français au début de l’année, l’occasion était trop belle. Sauf que cet Américain n’est pas du genre à tenir en place deux secondes, ce qui explique aussi qu’en vingt-cinq ans de carrière dans le milieu des comics il a occupé tous les postes imaginables : scénariste, dessinateur, coloriste, producteur et on en passe.

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Donc bien qu’il parle avec plaisir du passé avec son interlocuteur (Monsieur est un professionnel, ne l’oublions pas), Brian pense, déjà, au futur. Et en deux temps trois mouvements, après avoir dégainé sa tablette et avant même qu’on ait posé la moindre question, il est déjà debout et exulte comme un gamin devant sa dernière trouvaille en montrant en avant-première sa prochaine production pour enfants qui devrait sortir en avril prochain aux États-Unis.

Une œuvre ultra-connectée qui ne se contente pas d’être simplement lue mais qui permet d’interagir avec elle et d’offrir bien plus, allant des secrets de fabrication à de véritables jeux…

En même temps, c’est cette vision, littéralement, en trois dimensions qui lui a ouvert les portes alors très fermées de ce petit milieu après plusieurs tentatives infructueuses. Pourtant, ce passionné de longue date aurait pu démarrer sa carrière dès l’âge de dix-huit ans après que le mastodonte Marvel lui ait proposé un poste de coloriste. Mais de son propre aveu, l’obligation de déménager à New-York, alors qu’il reste ancré sur la côte ouest, et « le salaire ridicule qu’ils m’ont alors proposé ont pas mal refroidi mon ardeur. J’ai préféré aller à l’université à la place pour y étudier la production et le story-boarding ».

Des études qui au milieu des années 80 lui ont permis de commencer à travailler à la télévision, « sans que jamais le virus des comics ne me lâche, jamais ». À ses heures perdues, il continue de dessiner tout en se passionnant pour l’ébauche en 3D alors naissante et se rend régulièrement à des conventions pour essayer de se vendre, sans succès.

Le déclic se produit finalement en 1993 lorsqu’un ami lui propose de partager sa table au Comic Con à San Diego. « J’ai alors décidé de faire les choses en grand ! J’avais notamment modélisé en trois dimensions une représentation de Green Lantern avec un gigantesque panneau. J’avais aussi installé des écrans télé qui diffusaient en boucle une animation aussi en 3D de Spawn en mouvement… Et là, d’un seul coup, tous les gens qui avaient jusqu’à maintenant refusé ne serait-ce que de me recevoir se sont intéressés à ce que je faisais».

À partir de là, les choses vont assez vite : il devient le coloriste que l’on s’arrache grâce à sa connaissance des nouveaux outils informatiques et crée son propre studio. Il croise assez rapidement la route de Todd McFarlane qui, impressionné par son travail sur le personnage de Witchblade, lui propose de bosser sur lui, offre qu’il refuse « plusieurs fois » avant de finalement l’accepter en 2006. En plus de devenir le rédacteur-en-chef de la série, il se charge aussi de sa colorisation avant d’en devenir le dessinateur attitré en 2008, donnant à la série une impulsion très différente, moins cartoonesque et encore plus horrifique.

© Delcourt / McFarlane, Hine, Haberlin, Van Dyke, Noora

À l’écouter, tout ceci est la faute en quelque sorte du scénariste attitré de la série David Hine, présent aussi au Comic Con et qui viendra d’ailleurs lui dire au revoir pendant notre entrevue. Il faut dire que le britannique était déjà allé assez loin : dans les épisodes réunis en France dans le tome 15 (sorti en 2017) au titre révélateur Armageddon, il proposait rien de moins que la bataille finale tant attendue entre le Bien et le Mal, aboutissant à la destruction de notre monde (tout en douceur, on vous l’a dit !) avant de le voir récréé de toutes pièces par Spawn, devenu démiurge suprême.

« David voulait aller jusqu’au bout, être extravagant pour faire mieux table rase du passé. Ce reboot (technique très en vogue dans le comics qui permet de reprendre les choses à zéro sur de nouvelles bases) nous a permis de donner naissance à une nouvelle version de Spawn, plus terre-à-terre mais aussi encore plus sombre. David lisait beaucoup de manga japonais d’horreur à ce moment-là et avait été assez marqué par leur approche plus adulte mais encore plus dérangeante».

Une influence surtout ressentie dans le premier des douze épisodes que l’on retrouve aujourd’hui dans Révélations, récit tournant d’un immeuble ‘maudit’ où ses habitants sont tous affectés d’une façon particulièrement traumatisantes pour le lecteur…

© Delcourt / McFarlane, Hine, Haberlin, Van Dyke, Noora

Haberlin quitte la série après deux années, tout simplement parce qu’il était titillé comme il l’avoue aujourd’hui d’être à nouveau « en charge de mes propres créations et pas de celles des autres », et ce même si ses relations avec McFarlane n’en n’ont pas souffert. D’ailleurs, en partant, il nous laisse un exemplaire du crossover Witchblade/Spawn qu’il a réalisé et qui vient de sortir aux Etats-Unis, tout en nous donnant rendez-vous en 2019 avec, entre autres, une adaptation visiblement très rétro-futuriste du Phare du Bout du Monde de Jules Verne. On vous avait bien dit que ce type là ne s’arrêtait jamais…

Olivier Badin

Spawn Tome 16 : Révélations, de McFarlane, Hine, Haberlin, Van Dyke et Noora. Delcourt, 27,95€

30 Oct

Providence : quand Alan Moore fait du Alan Moore et réécrit Lovecraft

Le créateur des Watchmen s’attaque à Cthulhu, les Yuggoth et tous les bestioles verdâtres et baveuses sorties de l’imagination de l’un des maîtres de la littérature fantastique de la première moitié du XXème siècle, Howard Philips Lovecraft. Et le résultat est à l’image du bonhomme : très personnel, très fouillé, parfois génial, parfois bien trop bavard mais jamais commun.

 

Alan Moore est un ogre. L’un des rares scénaristes de BD moderne ‘star’ dont tout le monde connaît au moins l’oeuvre majeure – Watchmen pour ne pas la nommer – même s’il ne l’a pas lu. Son physique d’ermite (ou d’homme des cavernes, au choix) très particulier, son égo disons gentiment quelque peu surdimensionné mais aussi et surtout son écriture ultra-dense et tortueuse lui ont donné cette image de personnage XXXL qu’il entretient savamment. D’ailleurs, histoire de ne surtout pas se méprendre sur ce pavé réunissant pour la première fois en français les douze volumes de la série Providence publiée initialement en 2010, c’est bien écrit en gros sur le revers : ‘la réinterprétation du monde Lovecraft par Alan Moore’. Même pas un mot sur le dessinateur Jacen Burrows, pratiquement relégué au rang de simple exécutant et que l’on sent d’ailleurs tout le long du récit comme presque figé, écrasé même pourrait-on dire, par son imposant patron…

© Panini Comics / Alan Moore & Jacen Burrows

Car il ne faut pas se tromper : ici, Alan Moore fait du Alan Moore. C’est-à-dire qu’il se réapproprie à sa façon l’univers de l’auteur fantastique, bien connu notamment des fans de jeux de rôles Howard Philips Lovecraft (1890-1937). Le titre fait d’ailleurs référence à la ville de naissance de Lovecraft… Ici, Moore s’est transformé en démiurge, refaçonnant le mythe de Cthulhu qui est au centre du travail de Lovecraft tout en y glissant ses obsessions personnelles, à commencer par cette idée récurrente dans son corpus que l’on n’est jamais mettre de son destin mais juste le pion de forces qui nous dépassent mais qui finissent toujours par amener là où elles veulent.

Si le tout commence presque de façon assez classique à travers la quête de Robert Black, jeune journaliste juif new-yorkais et homosexuel sur les vieilles croyances de la Nouvelle-Angleterre dans les années 20, très rapidement Moore s’amuse à déconstruire le récit comme pour mieux perdre le lecteur dans des dédales où, de toutes façons, tout est plus suggéré que montré. En ça, le scénariste est resté fidèle à l’esprit de Lovecraft, personnage d’ailleurs à part entière du récit dans sa seconde moitié !

© Panini Comics / Alan Moore & Jacen Burrows

Mais l’abondance de mots, sans parler de ses nombreuses insertions de textes pures censées être tirées du journal intime de Black et de digressions quasi-philosophiques rend le tout particulièrement ardu. Cela transforme ce que peut-être certains attendaient avant tout comme un ‘simple’ hommage (pas le genre de la maison, pourtant) en une sorte de réflexion métaphysique et très cosmique sur le monde du réel, celui des rêves et une autre dimension voisine de la nôtre attendant son heure pour dévorer notre monde. Les fans de la série TV Stranger Things apprécieront peut-être d’ailleurs la thématique mais ce côté hermétique en font un monstre exigeant qui est sûrement la marque des grandes œuvres mais qui, aussi, risque d’en laisser pas mal sur le palier de cet univers grandiloquent. Mais en même temps, n’est-ce pas le cas de tous les livres d’Alan Moore ?

Olivier Badin

Providence – L’Intégrale, Alan Moore & Jacen Burrows, Panini Comics, 36,95€