09 Sep

Oblivion Song : le papa de The Walking Dead se lance dans la science-fiction

Un monde parallèle, des scientifiques qui ont trop voulu jouer avec mère Nature, des militaires cyniques, un homme en quête de rédemption… Voici quelques-uns des ingrédients de cette nouvelle série qui verse certes dans le spectaculaire mais qui n’oublie jamais l’humain.

Oblivion Song pourrait presque être une série de science-fiction comme les autres, avec ses histoires de mondes parallèles et ses monstres terrifiants et démesurés régnant sur un monde cauchemardesque. Sauf que derrière tout ça, on retrouve le scénariste de la série mondialement connue The Walking Dead, Robert Kirkman dont on reconnaît d’ailleurs très vite le style. Et ça fait toute la différence.

Sa patte ? Imbriquer de l’horreur pure, mais galvanisée par le champ des possibles offert par la science-fiction, dans un contexte malgré tout très humain où chaque personnage a le temps de prendre de l’épaisseur et de laisser paraître ses forces mais aussi ses fragilités.

Le point de départ de la série est assez ambitieux : dix ans auparavant, sans crier gare, toute une partie de la ville de Philadelphie a disparue dans une autre dimension, ses 300,000 habitants avec. Des scientifiques ont malgré tout réussi à fabriquer une sorte de pont entre les deux mondes. Depuis, l’un d’entre eux fait quotidiennement le voyage pour tenter de ramener des gens parmi ceux qui ont réussi à survivre dans ce monde surnommé ‘Oblivion’ (‘oubli’), bien que cernés par des monstres de cauchemar et des moyens limités. Mais il cherche avant tout son frère, disparu corps et âme depuis la catastrophe…

@ Delcourt / Kirkman, de Felici & Leoni

Très réussie visuellement, cette nouvelle saga post-apocalyptique (dont les droits ont déjà été vendus au cinéma) est tout-à-tour bouillonnante et mélancolique. Certes, le tout met un certain temps à démarrer mais ensuite, cela va à un train d’enfer. Trop parfois, (surtout dans le tome 2, sorti cet été) et on a parfois un peu du mal à suivre. Mais cela vaut le coup de s’accrocher car Oblivion Song a les qualités de ses défauts. Notamment cette obsession qu’a toujours eu Kirkman de tout miser sur ses personnages et d’en faire les derniers espoirs d’une société sinon en pleine décadence. Ici, la clef de voûte de son récit reste l’opposition régnant entre ces deux frères qui ont tous les deux fait deux choix de vie très différents mais qui vont devoir, malgré tout, s’entraider.

À travers leur quête commune, on découvre donc une réflexion à peine voilée sur la notion de résilience, de rédemption mais aussi de culpabilité. On peut aussi y coller plein d’autres choses comme une métaphore sur un monde post-11 Septembre ou les Etats-Unis sous Trump mais bon, chacun y verra ce qu’il veut. Reste que tout cela faisait, justement, déjà la saveur de The Walking Dead et que cette double-lecture marche de nouveau très bien ici. Surtout qu’avec son épilogue aussi inattendu que frustrant, malgré ce que le deuxième tome laisse initialement croire, on en a visiblement pas fini avec Oblivion Song, bien parti pour prendre le même chemin que son illustre grand frère.

Olivier Badin

Oblivion Song tome 1 & 2, de Robert Kirkman, Lorenzo de Felici et Annalisa Leoni, Delcourt, 16,50€

@ Delcourt / Kirkman, de Felici & Leoni

02 Sep

Conan chez Marvel : Quel souffle par Crom !

Les plus grands héros ne meurent jamais. Et surtout pas Conan. La maison mère des Quatre Fantastiques et d’Iron Man a jeté une nouvelle fois son dévolu sur le cimmérien et le résultat est aussi sanglant qu’énorme…

On a déjà eu l’occasion plusieurs fois de le dire dans ce blog : bien que méprisé en Europe, et surtout en France, chez lui aux Etats-Unis, le personnage de Conan le Barbare reste synonyme de business. De gros business même. Notamment dès que l’on touche à son adaptation BD, dont les premières esquisses remontant aux années 60 furent d’ailleurs à l’avant-garde de sa reconnaissance. Or vu que sur le vieux continent ses droits sont tombés dans le droit commun, n’importe qui peut aujourd’hui se le réapproprier et on assiste depuis peu, notamment à travers la récente série d’adaptation lancée par Glénat avec des auteurs français, à une timide mais réelle campagne de réhabilitation.

Enfin ça, c’est chez nous. Parce que de l’autre côté de l’Atlantique, ces droits sont encore gérés par les descendants de Robert E. Howard et cela reste une histoire de gros sous. D’où une licence ayant plusieurs fois changé de mains depuis un demi-siècle. Et après des années chez Dark Horse, elle est revenue aujourd’hui du côté du Marvel, qui l’avait déjà exploitée entre 1970 et 1993 avant de l’abandonner sur un coup de tête. Histoire de fêter son retour au bercail, la maison à idées comme on l’appelle a donc décidé de mettre le paquet ! D’où l’annonce immédiate de quantités de ‘spin-off’, de produits dérivées et de divers projets, avec en guise de tête de gondole la résurrection de la série Conan The Barbarian (‘Conan le Barbare’ en VF) qui avait été brillamment lancée par le duo Roy Thomas Barry Windsor-Smith en 1970.

@ Marvvel – Panini Comics / Aaron, Asar & Zaffino

Alors si l’on se base sur les six premiers épisodes réunis dans un premier tome vendu pour le prix imbattable de dix euros, histoire d’attirer les curieux, on peut déjà dire que c’est une réussite. Déjà parce qu’au-delà la couverture signée par le désormais trop rare Esad Ribic, on retrouve ici au scénario Jason Aaron, vétéran des X-Men. Et le gars a visiblement bossé son sujet, profitant de l’occasion pour le ‘réactualiser’ tout en collant au plus près à l’esprit originel de son créateur. Ici, Conan est plus que jamais frustre, très physique, sans remord et pourtant nanti d’une sorte de moral bien à lui. Bref, un barbare dans le sens noble du terme et que l’on retrouve ici à plusieurs stades de sa vie, même si le fil rouge est cette nouvelle méchante qui promet, cette ‘crimson witch’ en VO (‘sorcière cramoisie’) qui veut à tout prix voler son sang pour réveiller son dieu malfaisant.

Épique, très graphique et en même temps proche du souffle quasi-cinématographique des récits originels, cette pourtant xième adaptation donne juste envie d’empoigner son glaive et d’aller tailler dans le gras en hurlant ‘croooooom’, tant elle est entraînante. Vivement la suite nom de Zeus, surtout que le titre est volontairement pessimiste et que, bien sûr, le tout se termine sur un cliffhanger difficilement supportable…

Olivier Badin

Conan le Barbare, tome 1 : Vie et Mort de Conan, de Jason Aaron, Mahmud Asar et Gerardo Zaffino, Marvel/Panini Comics, 10 €

07 Août

Amazing Grace : un récit initiatique et sanglant dans un monde en ruine

En voilà un marqué à la culotte comme on dit : recommandé par LE magazine du cinéma bis ‘Mad Movies’ et avec donc cette étiquette de ‘Grindhouse Stories’ (en référence à la série de films que Quentin Tarentino voulait lancer en hommage aux films d’horreur et d’action de série B des années 70) dont il est le premier avatar, Amazing Grace fait plus que poser toutes ses influences sur la table, il les revendique ouvertement.

D’ailleurs, impossible aussi de ne pas penser à la BD The Walking Dead à la lecture de ce récit racontant la cavale d’un père et d’une fille mutante dans un monde post-apocalyptique en 2035. S’ils n’utilisent pas comme leur grand frère les zombies comme croquemitaines, lui préférant un monde plongé dans le chaos par la menace atomique, les auteurs s’intéressent aussi plus à braquer les projecteurs sur une société en pleine déliquescence, où la nature humaine se révèle au final bien plus monstrueuse… Avec toujours cette éternelle même question au bout : êtes vous prêt à survivre à tout prix ?

@ Glénat / Ducoudray, Bessadi & Alquier

BD de genre qui s’assume donc, Amazing Grace embrasse tous les codes du genre. Bien sûr que l’on se prend facilement d’affection pour ce duo qui essaye tant bien que mal de survivre et d’avoir une relation père/fille normale bien que cette dernière soit à moitié recouvert de poils et capable d’une violence animale si poussée à bout. Et bien sûr que l’on sait que tout cela va finir très mal, même si un tome 2 est déjà en préparation. Parfois assez violent mais pas exempt non plus de quelques longueurs à force de prendre son temps à installer une scène qui, on le sait, va s’écrouler comme un château de cartes, le tout transpire quand même l’amour sincère des films de George Romero et de tous les disciples qu’il a suscité, surtout que cette belle édition compte quantité de bonus non négligeables, comme des croquis ou des interviews de ses créateurs – où l’on retrouve entre autres le scénariste Aurélien Ducoudray qui a participé à l’aventure Doggybags chez Ankama – assez éclaircissantes. Et puis il y a ce slogan, digne d’une affiche écornée de 1973, ‘le futur n’est pas pour les enfants sages’…

@ Glénat / Ducoudray, Bessadi & Alquier

Appelé à embrasser tous les ‘sous-genres’ trop souvent négligés que sont l’horreur, le fantastique, la science-fiction ou même le western, ces ‘Grindhouse Stories’ partent plutôt du bon pied, surtout qu’il y a déjà deux autres livres (Silencio et L’Agent) dans les bacs. Toi qui a passé des heures entières à fouiller les étagères des vidéos-clubs dans les années 80 à la recherche d’obscurs films maudits à regarder ou qui adore se gaver de séries horrifiques, tu vas être gâté.

Olivier Badin

Amazing Grace– tome 1 d’Aurélien Ducoudray, Bruno Bessadi et Fabien Alquier, Glénat, 25€

02 Août

Marvel fan des sixties

Lorsqu’on est assis sur un trésor de guerre comme la maison Marvel peut l’être, on aurait tort de se priver. D’où une nouvelle série thématique de ses meilleurs récits, décennie par décennie, avec en première ligne un volume consacré à cette période charnière que furent les sixties…

Donc, même si les éditions et les rééditions se multiplient au point qu’il est parfois assez dur de s’y retrouver, l’éditeur américain profite de son quatre-vingtième anniversaire (en tous cas, si l’on se réfère à sa première existence sous le nom de Timely Comics) pour sortir des recueils thématiques sensés réunir, à défaut des meilleures histoires (notion de toutes façons trop subjective et donc sensible), les plus représentatives, toutes séries confondues. Le tout, décennie par décennie, des années 40 aux années 2000 et donc déclinées en sept volumes. Avec à chaque fois, en guise de fil rouge, un héros bien précis.

Si les volumes consacrés aux 40s et aux 50s ont plus un intérêt historique qu’autre chose avec leur style rétro très daté et leurs scénarios souvent bien trop manichéens, on attaque vraiment les choses sérieuses avec celui dédié aux 60s, avec Spider-Man en guise de fil conducteur. D’abord parce qu’on est là dans le deuxième âge d’or de la bande dessinée et qu’outre-Atlantique, la guerre froide, la peur atomique et l’essor de la conquête spatiale ont donné naissance à un public certes toujours avant tout juvénile mais plus exigeant et qu’il faut toujours plus impressionner.

@ Panini Comics/Marvel – Stan Lee, Jack Kirby & Steve Ditko

Cela dit, le vrai plus de ce volume-ci est son casting légendaire. À part une, toutes les histoires ont droit à des scénarios signés Stan Lee. Et au dessin, ce sont les trois têtes d’affiche du panthéon Marvel qui se partagent le gâteau : Steve Ditko, Jack Kirby et Roy Thomas. Niveau casting, pas vraiment de super-héros d’arrière-garde non plus avec, donc, Spider-Man mais aussi les Quatre Fantastiques, Daredevil, Docteur Strange (dans un épisode psychédélique à souhait car se passant dans une autre dimension), les X-Men etc. 

Réalisées entre 1964 et 1968, toutes ces histoires ont en commun de voir Spidey rencontrer voire combattre tous ses copains supers. Elles aussi restent marquées par le sceau de leur époque, avec un manichéisme qui a encore la peau dure. Mais au-delà des actes de bravoure obligatoires et des postures héroïques commencent malgré tout à poindre une forme plus subtile de pessimisme et des thématiques plus adultes, comme l’acceptation de soi-même, assumer son choix d’être différent etc. Après, une remise dans le contexte et un peu d’explication sur pourquoi tel épisode a été choisi plutôt qu’un autre aurait été apprécié, laissant les philistins hélas un peu hors-jeu. Mais tout fan de comics digne de ce nom ne peut jamais refuser a priori un 8765èmerencard avec Messieurs Kirby, Ditko et Lee, jamais. Surtout dans une aussi belle édition…

Olivier Badin

Décennies, Marvel dans les années 60 par Stan Lee, Jack Kirby & Steve Ditko, Panini Comics/Marvel, 35 euros

@ Panini Comics/Marvel – Stan Lee, Jack Kirby & Steve Ditko

05 Juil

2112 : la société trop parfaite du XXIIème siècle et ses secrets par le dessinateur de comics culte John Byrne

Si Jack Kirby fut la star de Marvel des années 60 et John Buscema celle des années 70, la décennie suivante fut tout acquise à John Byrne. Ce dessinateur né en Angleterre mais qui a d’abord émigré au Canada à l’âge de huit ans avant d’être naturalisé américain a tout fait chez le géant américain, en commençant par Iron Fist avant d’enchaîner avec les X-Men, Spiderman ou Les Quatre Fantastiques. Une fois passé chez le concurrent DC, il s’est alors attaqué à Miss Hulk, Wonder Woman ou encore Superman. Il est surtout responsable de certains épisodes les plus mythiques de ces différentes sagas. Rien que ‘La Mort de Phoenix’ publié en 1984, point d’orgue de l’histoire des X-Men où Jean Grey se sacrifie pour éviter de détruire l’univers, est entré au Panthéon des meilleurs comics jamais sortis (si).

En France, les lecteurs assidus de Strange et Spidey connaissent aussi bien ce nom mais l’ont ensuite un peu perdu de vue, la seconde partie de carrière étant moins connue de ce côté-ci de l’Atlantique. Pourtant, là où d’autres vétérans auraient accepté un poste en or de chef artistique où directeur de collection histoire de se couler douce après des années de travail acharné, lui a préféré prendre dans les années 90 la tangente en faisant plusieurs aller-retour entre DC et Marvel tout en s’autorisant quelques apartés chez des éditeurs plus modestes, dont ce 2112 paru initialement en 1991 et jusqu’à lors jamais traduit en français.

Byrne a toujours vu Kirby comme son modèle et consciemment ou pas, il a essayé avec 2112 en gros de suivre à peu près la même voie que le maître avec Le Quatrième Monde. Comme lui, si en tant que dessinateur son style reste ici immédiatement reconnaissable avec son trait très droit et ses personnages au physique très rectiligne, en tant que scénariste ce fut vraiment sa première tentative de prendre un peu de distance avec le monde parfois Bisounours de Marvel/DC et d’ébaucher une critique sociale. Et quoi de mieux que cette description acide d’une société ultra-moderne a priori parfaite mais où les ratés et erreurs du passé ont été mises sous le tapis comme de la poussière. Comme le lecteur, le personnage principal, un jeune cadet des forces de l’ordre issu de la bonne société et plein de bons sentiments, va découvrir petit-à-petit l’envers du décor et le mensonge sur lequel tout ce monde soi-disant utopique s’est bâti.

Histoire indépendante servant aussi de prologue à la série des Next Men (qui devrait elle aussi avoir enfin droit bientôt à sa première traduction française) 2112 met certes un peu de temps à démarrer et souffre parfois d’un scénario un chouia linéaire. Mais c’est aussi le lien, manquant jusqu’à lors, entre la première et la seconde partie de la carrière d’un grand auteur de comics toujours actif de nos jours et qui a su se remettre en question au bon moment. Le tout sortant bien sûr on a presque envie de dire sur Delirium, petit mais (très) costaud éditeur indé français qui, décidément, a le chic pour combler nos lacunes…

PS : pour l’anecdote, Byrne a toujours su glisser dans ses œuvres des références à ce Canada si cher à ses yeux, dixit la Division Alpha chez les X-Men. Le fan de musique et notamment de musique des années 70 aura donc reconnu la date symbolique, 2112. Soit aussi le nom du quatrième album du groupe de rock progressif canadien Rush sorti en 1976…

Olivier Badin

2112 par John Byrne, 15 euros, Delirium

@ Delirium / Byrne

15 Juin

The Killmasters : la Norvège, ses fjords, ses démons, ses huis clos sanglants…

L’été arrive, cela commence à sentir fortement les vacances, les shorts de bain, les paires de tongs… Et le Hellfest. Alors quoi de mieux que de se mettre dans l’ambiance avec The Killmasters ?

Le 21 Juin prochain, tous les chevelus de France et de Navarre (et d’ailleurs !) vont se retrouver du côté de Clisson pour célébrer la grande messe du metaaaaaaaal. Histoire de se chauffer un peu, certains ont opportunément (non ? Si !) choisi cette période pour sortir des one-shot comme ce Killmasters. Malgré tout, attention, on ne tient pas là une BD sur le metal, mais disons que le décor et une bonne partie des personnages sont issus de cet univers et parleront donc à ses fans.

D’ailleurs, dès la première page, le groupe norvégien de black-metal Darkthrone est cité. Le black-metal (‘le métal noir’), c’est la branche la plus extrême de la grande famille du metal, dans le sens musical et conceptuel on va dire, née en Scandinavie au début des années 90 et qui a connu son paroxysme en 1993 et 1994, époque tourmentée qui a vu plusieurs musiciens de cette micro-scène brûler des églises, se suicider voire s’entretuer entre eux. Vous voyez l’ambiance et cela colle pile-poil à celle de cette BD aux couleurs rouge-sang… C’est justement en 1995 et en Norvège que l’action démarre ici, quelque part sur une route solitaire entre deux pics enneigés où un groupe de quatre musiciens de metal esseulés essayent de retrouver leur chemin après un concert, avant qu’une rencontre fortuite avec un camion roulant à tombeau ouvert et d’où s’écoule du sang chamboule tout…

Si The Killmasters était un film, ce serait une série B d’horreur sans prétention, du genre qu’on loue en VOD le samedi soir, histoire de se vider la tête avec un seau de popcorns et un soda frais à portée de main. Sorte de huis clos mâtiné de fantastique où nos héros doivent s’allier avec des locaux d’abord pas très accueillants pour faire face à un démon particulièrement coriace (ah merde, on en a déjà trop dit !), l’accent est ici volontairement sur l’action. Pas de grande théorie, pas de grand scénario non plus il faut avouer, une fin un peu en queue de poisson (histoire de préparer la suite ?) : les deux auteurs, tous les deux originaires de Barcelone, misent tout ici sur l’action et y vont à fond ! D’ailleurs le style graphique de Javier est très dynamique et bizarrement anguleux, comme s’il dessinait toujours dans l’urgence, ses choix d’angles biscornus trahissant souvent sa culture cinématographique et les amateurs de la franchise espagnole friande de zombies ‘Rec’ s’y retrouveront par exemple. À lire en écoutant le dernier Darkthrone (Old Star) qui vient de sortir d’ailleurs, comme par hasard…

Olivier BADIN

The Killmasters de Damian et Javier, Ankama, 14,50 euros

10 Juin

Les Métamorphoses 1858 : le mythe de Frankenstein sous le Second Empire revisité façon gore?

Entre steampunk, fantastique merveilleux et horreur gothique, cette première œuvre d’un duo novice en BD nous replonge dans le Paris du milieu du XIXème siècle, plein de sociétés secrètes, de disparitions inexpliquées et d’apprentis sorciers sous couvert de faire avancer la science.

Cela commence presque comme une nouvelle horrifique de Gaston Leroux avant de prendre un détour du côté du quasi-contemporain ancien bagnard devenu policier Vidocq puis de passer par le fantastique merveilleux de Jules Verne pour retourner, sans prévenir, dans un cauchemar absolu faisant passer le ‘Docteur Jekyll et Mr Hyde’ de Stevenson pour une bluette…

Bien que ce soit leur première incursion dans le monde de la BD pour ses deux auteurs, toute la force de Métamorphoses, c’est bien l’incroyable richesse de son univers, nourri à la littérature populaire fantastique du XIXème siècle. Ça et sa description réaliste du Paris de l’époque, proche dans l’esprit de Londres avec ses mansardes mal chauffées, ses rues tortueuses et sa misère poisseuse.

En plus d’un gros travail sur les couleurs, le trait peu orthodoxe de Sylvain Ferret y est aussi pour beaucoup car assez singulier. À la fois nourri aux mangas, notamment dans sa façon de dessiner les visages, et à la BD franco-belge, son sens du cadre parfois baroque et son goût pour la foison de détails donne une épaisseur inhabituelle à un scénario qui multiplie les faux-semblants.

@ Delcourt / Ferret & Durant

Démarrant comme une simple enquête policière, deux amis d’enfance dont un détective amateur et son ami d’enfance et médecin sont engagés pour retrouver une jeune couturière qui a disparu sans laisser de trace, le tout prend assez rapidement une tournure beaucoup plus sombre et délirante, avec en filigrane des sociétés secrètes, des proto-androïdes et la recherche de la vie éternelle – à tout prix.

Rien ici n’est vraiment ce qu’il paraît être dans ce scénario assez touffu qui n’hésite à maltraiter la chair (comprendre : passages gore à foison). Et plus on avance et plus l’aventure prend de l’ampleur, quitte en contrepartie à parfois un peu perdre le lecteur à force de détours et de dialogues. Mais en choisissant cette époque charnière à l’aube de la révolution industrielle et à deux doigts du steampunk (couramment littéraire rétro-futuriste) tout en accentuant l’ambiance gothique, cette mini-saga réussit à accoucher de son propre univers, aussi luxuriant qu’angoissant. Les fans du jeu vidéo Bioshock par exemple s’y retrouveront totalement. Reste à savoir après comment ses auteurs ont réussi à raccorder tout ça dans le troisième et dernier volume à venir, tant le récit est dense. Mais on est assez impatient.

Olivier Badin

Les Métamorphoses 1858, tome I Tyria Jacobaeae et tome II Dinocampus Coccinellae, de Sylvain Ferret et Alexie Durant, Delcourt, 18,50 €

@ Delcourt / Ferret & Durant

21 Avr

Shazam ou comment un super-héros boy-scout des années 40 revient sur le devant de la scène

Malgré sa très belle couverture un peu sombre signée Alex Ross, la série Shazam est un pur produit de son époque, celle des années 40 où le alors nouveau business des comics était perçu quasiment comme un outil d’éducation vertueux outre-Atlantique. À l’occasion de la sortie de l’adaptation cinéma, retour sur un héros très (trop ?) propre sur lui oublié du public…

La manne des super-héros ne semblant pas vouloir se tarir, pourquoi Hollywood s’en priverait-elle ? Le schtroumpf, c’est que l’on ne peut pas avoir un film des Avengers ou de Batman tous les trimestres donc il faut bien taper dans le bas de l’étagère pour essayer, malgré tout, de récupérer quelques miettes à moindres frais. Et puis l’astuce a eu un succès inespéré avec Black Panther donc pourquoi se gêner ? D’où la surabondance de jadis seconds rôles désormais propulsés au premier rang (Docteur Strange, Aquaman, Miss Marvel etc.) alors qu’il ne le méritait pas vraiment…

Le cas de Shazam est encore plus problématique : non seulement ce héros là est-il complètement inconnu du grand public français mais en plus, il ne colle pas vraiment à l’état d’esprit actuel car on tient là le reliquat d’une époque depuis longtemps révolue dite de ‘l’âge d’or’ des comics américain. Aujourd’hui, le comics est devenu bien souvent adulte, avec les thématiques qui vont avec, sombres et torturées. Shazam apparaît donc presque anachronique avec sa vision du monde très monochrome, où les gentils sont très gentils et les méchants très méchants. C’est là la force de cette anthologie mais aussi sa limite, même si la parution originale de ces quinze épisodes s’étale sur près de quatre vingt ans. À ce propos, ce volume est sous-titré ‘les récits les plus magiques’ et ce n’est pas anecdotique : sur quinze épisodes, un bon tiers datent des années 40 et 50 et d’une certaine façon, le personnage n’est jamais vraiment sorti de ces codes-là.

Une première précision linguistique : avant d’être le nom d’une célèbre application pour téléphone portable, ‘shazam’ est surtout l’équivalent anglo-saxon de ‘abracadabra’, soit le mot que le jeune Billy Batson doit prononcer pour se transformer en Mister Marvel, le véritable nom de notre héros du jour mais qui n’a pas conservé pour la titraille, histoire probablement d’éviter la confusion avec le héros de Marvel portant déjà ce sobriquet un tantinet pompeux il est vrai. Shazam est aussi le nom du sorcier vieux de trois mille ans à la longue barbe digne de Merlin l’Enchanteur qui vit, reclus, dans une caverne et qui a décidé de donner au jeune homme le pouvoir de se transformer à sa guise en super-héros pour, évidemment, défendre la veuve et l’orphelin.

Vous l’avez compris à ce pitch presque enfantin, on est ici bien loin de la violence gratuite et du tragique à tous les étages. Mister Marvel et ses sidekicksMarvel Junior ou Mary Marvel (oui, toute la famille !) sont politiquement très corrects, remplis de bons sentiments et lâchent à peine ‘saperlipopette’ voire ‘flute et reflute !’ lorsque leurs ennemis leur échappent, même s’ils finissent toujours pas gagner bien sûr. Mais avec ses couleurs quasi-pop art avant l’heure, son mélange des genres complètement foutraque par moments (le mythe de l’Atlantide, un message écolo avant l’heure avec ce combat entre Mister Marvel et la Terre elle-même fatiguée d’être maltraitée par l’homme etc.) et son charme suranné, il y a quelque chose d’assez rafraichissant dans tout ça, même si d’un autre temps. Cela dit, pour les fans de la BD US de l’époque, on retrouve quand même quelques figures, dont l’un des scénaristes de Superman et surtout l’un des dessinateurs phares de la saga ‘Flash Gordon’ en la personne de Manuel ‘Mac’ Raboy.

Initialement, Shazam était la série d’une petite maison d’édition concurrente qui décida de jeter l’éponge au milieu des années 50, interrompant ainsi sa parution. Il faudra attendre Janvier 73 et son rachat par DC (Batman, Superman) pour qu’il retrouve le chemin des marchands de journaux, presque inchangé. Sauf qu’entretemps, les comics, eux, ont beaucoup changé et plutôt intelligemment, son nouveau propriétaire a décidé de le recentrer vers un public plus jeune, notamment via une adaptation en dessin animé et c’est encore cette orientation qui prime aujourd’hui, mais sans le charme vintage de sa première version. Une BD de super-héros destiné aux fans mais au final qui plaira surtout donc aux grands enfants aux cheveux gris amateurs de serials de la grande époque.

Olivier Badin

Shazam Anthologie, collectif, Urban Comics/DC, 25 €

@ Urban Comics/DC

10 Avr

La citadelle écarlate, une autre vision de Conan le barbare, plus posée, plus grand public et plus controversée aussi

Des cinq volumes de la série d’adaptation par des auteurs français des aventures du héros emblématique de l’heroic fantasy crée en 1932 par le texan Robert E. Howard sortis en un an, ce dernier avatar est peut-être le plus curieux…

Déjà à cause de son parti-pris graphique qui ne plaira pas forcément aux fans les plus conservateurs du barbare. Et ensuite parce que cette histoire, parue à la base en 1933, ose prendre le contre-pied en montrant un Conan vieillissant qui a abandonné sa carrière de mercenaire pour monter sur le trône d’Aquilonie où il règne non pas comme un tyran mais comme un homme proche des aspirations de son peuple. Un Conan presque plus humain donc, bien que souffrant clairement sous le poids de ses responsabilités.

Après, chassez le naturel… Car La Citadelle écarlate est l’histoire d’une traîtrise, celle des nobles locaux qui n’ont jamais accepté que ce va-nu-pieds se retrouve sur le trône, quitte à s’allier avec leurs ennemis de toujours pour lui ravir la place. Inutile de dire que rien ne se passe comme prévu et que le Cimmérien aura sa vengeance.

Dans cette série plutôt réussie jusqu’à maintenant, La Citadelle écarlate est paradoxalement peut-être celui que l’on conseillera le plus aux néophytes. Parce que malgré sa couverture explicite et guerrière, le trait y est plus doux, plus coloré aussi, limite grand public. Les deux auteurs se sont d’ailleurs permis quelques libertés avec le texte original pour en aplanir les attributs les plus nihilistes et sauvages et ainsi faciliter la lecture pour les non-convertis.

Leur approche de l’univers d’Howard est moins rugueux et plus dans un moule heroic fantasy et médiéval classique. Et c’est justement pour les mêmes raisons qu’à l’inverse on suggéra aux gardiens du temple de faire l’impasse, surtout qu’eux ont eu droit aux cours des décennies à quantités d’adaptations devenues légendaires depuis, avec en tête de gondole celle réalisée par l’immense John Buscema pour Marvel dans les années 70. Même si la première édition a droit en bonus à un cahier explicatif de dix pages assez touffu qui permet judicieusement de donner pas mal de clefs de lecture et autres références cachés dans le texte. Il est temps de choisir ton camp camarade !

Olivier Badin

La Citadelle écarlate par Luc Brunschwig et Etienne Le Roux d’après l’oeuvre de Robert E. Howard, Glénat, 14,95 euros

@ Glénat / Brunschwig Leroux & Robert E. Howard

Sláine ou la version barbare, celtique et encore plus brute de Judge Dredd

Les éditions Delirium continuent leur travail de réhabilitation du bestiaire 2000 AD, mythique magazine de BD britannique qui avec son esprit frondeur et punk a foutu de grands coups de pieds dans la fourmilière dans les années 80. Cette fois-ci, c’est le barbare en exil Sláine qui fait à nouveau tourner sa hache ‘brise-cervelles’ !

Boulot d’autant plus salvateur que nombres des héros nés dans ses augustes pages – dont la tête de gondole reste l’impolitiquement correct Judge Dredd – ont eu droit à des traductions et parutions des plus erratiques au pays de Molière, les condamnant à moyen terme à l’oubli. Sláine Mac Roth a trop longtemps fait partie de ces infortunés, sorte de version hallucinatoire de Rahan nourri aux légendes celtiques qui voit ici ses premières aventures sorties à la base en 1983 et 1984, réunies dans l’ordre chronologique s’il-vous-plait.

Un premier tome tout en noir et blanc qui est un parfait résumé de toute la bizarrerie de cette série un peu hors de commun. Déjà, même si au scénario et au concept on retrouve à chaque fois Pat Mills (le fondateur de 2000 AD) ce qui permet au tout de garder une vraie cohérence, on a par contre droit à pas moins de trois dessinateurs différents, chacun avec leur style propre.

Si par exemple la première à lui donner un visage (Angie Kincaid) a un style heroic fantasy faussement naïf qui rappelleront aux fans les illustrations de la version d’origine du jeu de rôle Donjons et Dragons, Massimo Belardinelli, qui lui succède, a lui un trait à la fois plus détaillé et figé. Or à l’inverse, le dernier artiste du lot Mike McMahon (Judge Dredd) a un trait presque cyberpunk et déjanté.

Chacun donne donc sa ‘patte’ propre à Sláine et son compagnon souffre-douleur Ukko, deux personnages assez contradictoires car pas trop du genre héroïques. Sláine est même un barbare dans le sens propre du terme qui n’aime rien de plus que de réduire en hachis-Parmentier ceux qui oseraient se mettre en travers de son chemin. Surtout lorsqu’il est pris d’une sorte de frénésie sanguinaire, il devient alors ‘distordu’, qui le transforme en créature de cauchemar qui ne fait aucun quartier.

D’ailleurs, le contraste entre cette incarnation d’une force brute absolue pas ‘entachée’ par les idéaux d’une société dite civilisée et le cadre très documenté car bourré de références lettrées aux légendes celtiques est d’abord assez désarçonnant, même si c’est ce qui fait au bout le charme de ce anti-héros qui découpe d’abord et réfléchit ensuite. Un peu comme son lointain cousin Judge Dredd et un (autre) bon résumé de l’esprit frondeur 2000 AD en somme.

Olivier Badin

Sláine, L’aube du Guerrier, par Pat Mills, Mike McMahon, Massimo Belardinelli et Angie Kincaid, éditions Delirium, 27€

@ Delirium / Pat Mills, Mike McMahon, Massimo Belardinelli et Angie Kincaid