30 Juin

L’épée à la main dans le creuset avec Conan !

Voici le troisième volume traduit en français de la dernière série en date dédiée au barbare le plus célèbre de la culture pulp, lancée en 2019 après son retour sous le giron Marvel. Avec, au passage, un retour aux fondamentaux, quitte à ne pas prendre (trop) de risque.

Avec sa couverture signée par Esad Ribic, son scénario du très apprécié Jason Aaron (‘Thor’, ‘Avengers’ etc.) et surtout son ton plus ‘adulte’, les deux premiers volumes de ce xième reboot de Conan le barbare avait mis tout le monde d’accord. Pour son retour chez Marve,l après presque vingt ans chez le concurrent Dark Horse, on avait clairement mis les petits plats dans les grands et cela a payé. Mais bon, il faut maintenant installer la série sur la durée.

D’où une nouvelle équipe artistique un chouia moins capée (même si le scénariste Jim Zub a déjà été récemment chargé d’écrire le destin du barbare) et le retour ici à un ton plus traditionnelle, moins sombre et collant plus aux standards imposés par le style ‘sword & fantasy’.

Cela se ressent particulièrement dans la première (et la meilleure) des deux histoires présentées dans ce volume, où notre héros se retrouve bien malgré lui piégé au sein d’un labyrinthe bourré de pièges et accompagné de vrai/faux alliés. Un scénario digne d’une bonne vieille partie de jeu de rôle et avec son lot de tyran, de créatures maléfiques et de cultes sanglants. C’est déjà vu et revu mais quand même très divertissant et tout à fait dans l’état d’esprit d’un ‘Savage Sword Of Conan’, la précédente incarnation de cette série dans les années 70.

Le second récit (‘La malédiction de l’étoile de nuit’) suit à peu près le même ton mais avec moins de réussite. Cette histoire d’épée maléfique et buveuse d’âmes mettant Conan sous sa coupe souffre d’une proximité bien trop grande, à la limite du plagiat, avec la saga d’Elric le nécromancien et de son épée Stormbringer, signée Michael Moorcock et adaptée de multiples fois en BD.

Un ‘petit’ Conan donc avec de bonnes choses dedans malgré tout mais à qui il manque ce petit plus qui aurait fait la différence.

Olivier Badin

Conan le barbare : dans le creuset de Jim Zub, Rogê Antönio, Robert Gill & Lucas Pizzari. Marvel/Panini Comics. 18€

© Marvel/Panini Comics – Jim Zub, Rogê Antönio, Robert Gill & Lucas Pizzari

27 Juin

Les soldes du printemps de Marvel : une (bonne) aubaine !

Dix sorties simultanées, dix personnages différents, dix couleurs… Simple opération marketing de la part de Marvel ? Sûrement. Mais pas que. Même si le lecteur y trouvera à boire et à manger, il y a quand même dans le lot quelques perles pas forcément très connues et surtout toute une brochette de jeunes auteurs et de jeunes scénaristes qui n’attendent qu’à être (re)découverts par le grand public.

Sous prétexte de célébrer le ‘printemps des comics’, la ‘Maison des Idées’ a donc dégainé simultanément dix volumes numérotés. Leur point commun ? Chacun est consacré à la réédition de mini-sagas dédiées à un personnage en particulier. Alors oui, on vous voit venir et le pire c’est qu’on est plutôt d’accord. Sur le papier, voici bien une énième opération de repackaging dont Marvel a le secret. Déjà, nous n’avons affaire ici qu’à des histoires déjà parues et toutes assez récemment en plus. Ensuite il y a ce choix de thématique, disons, un peu légère : un héros par couleur. Et puis parmi les dix dits héros, on passe allégrement de têtes d’affiche confirmées à des seconds couteaux ne méritant forcément autant d’honneur (oui, Hawkeye on pense surtout à toi !). Sauf que…

Il y a déjà, soyons lucides, l’aspect économique : à seulement six euros le volume avec une pagination assez conséquente allant de 120 à 184 pages, le rapport qualité/prix est imbattable.

Mais c’est une surtout une formidable carte de visite pour la ‘nouvelle génération’ (même si tous ne sont pas si jeunes que ça mais bon…) d’artistes, pas forcément très connus du grand public. Certes tout n’est pas parfait car certaines de ces histoires, à l’image de leur personnage central, manquent un peu de carrure. Mais prenez par exemple ‘Rex’, le volume consacré à Venom, ce symbiote d’abord ramené par erreur par Spiderman de l’espace qui a besoin d’un hôte pour survivre. Si le duo Donny Cates (scénario) et Ryan Stegman (dessins) fait d’abord bien attention à se raccrocher à la mythologie maison, c’est pour mieux très vite s’en détacher. Avec son trait réaliste et toujours dans le mouvement, Stegman fait, lui, pas mal penser à Todd MacFarlane le créateur de Spawn mais c’est avant tout la façon dont les deux auteurs se complètent qui donne toute son envergure à ce récit se terminant dans une débauche cosmique de couleurs. Une vraie claque, excessive par nature et très ambitieuse.

© Marvel

Plus subtil mais tout aussi talentueux, le dessinateur Tim Sales tient le pinceau dans deux des volumes de la série tournant autour de la même idée : revisiter certaines périodes clefs des héros en question. Dans le cas de Daredevil, il remonte carrément à l’origine même, ressortant pour l’occasion du placard son tout premier costume mâtiné de jaune, tel qu’il avait été initialement conçu par Bill Everett en 1964. Sauf que le style de Sales est au final plus proche de celui de Frank Miller (‘Sin City’) qui avait complètement relancé en série dans les années 80, notamment dans le choix des cadres. Mais malgré de subtils clins d’œil à certains de ses aînés (Gene Colan en tête), il apporte quand même avec lui un côté moins froid, plus humain, voire assez ironique. Des qualités que l’on retrouve aussi dans ‘Spiderman Bleu’ où il utilise le même artifice scénaristique (le héros s’adresse à son ancienne petite amie décédée) pour raconter cette fois-ci la rencontre du Tisseur avec Gwen Stacy, son premier grand amour et ce alors que le Vautour et Kraven le Chasseur rôdent. Une histoire dessinée à l’origine par le grand John Buscema mais qu’il réussit, pourtant, à complètement se réapproprier. On retrouve encore Donny Cates à la manœuvre derrière l’apocalyptique ‘Thanos Gagne’, série d’une noirceur assez rare et digne des écrits très ‘cosmiques’ de Jim Starlin dans les années 70. Soit un futur alternatif désespéré où le Titan Fou a éradiqué toute vie sur Terre, super-héros inclus, pour mieux se retrouver confronté… à lui-même.     

© Marvel

Après, on le disait, tout n’est pas du même niveau. On a toujours par exemple toujours du mal à être en empathie avec la dernière version assez pleurnicharde (et féminisée) de Captain Marvel (‘La vie de Captain Marvel’). Et malgré les efforts du scénariste Mark Millar pour réinventer les Avengers sous le nom de Ultimates, près de dix ans après sa parution initiale le choix du dessinateur Bryan Hitch et de son style figé et désincarné ne passe toujours pas (‘Ultimates – super-héros’). 

Même s’ils s’adressent plus aux néophytes ou aux lecteurs occasionnels, ces derniers auront donc plutôt intérêt à chercher les conseils d’un connaisseur, histoire faire une petite pré-sélection. Mais pour à peine plus que le prix d’une bière, voici quand même une sacrée chance de mettre la main sur quelques pépites et surtout donc de découvrir quelques belles gâchettes en devenir ou déjà confirmées de la grande maison Marvel.     

Olivier Badin

Le Printemps des comics Marvel. Panini Comics. 5,99€ par Volume.

16 Juin

Panorama ou mon corps est mon ennemi

Pari osé pour Delirium. Jusqu’à maintenant la petite mais costaude maison d’édition avait construit sa réputation sur des rééditions luxueuses de comics de la culture bis. Mais cette fois-ci, elle mise sur un jeune auteur contemporain inconnu jusqu’à lors en France, Michel Fiffe. Panorama est la première des deux séries qu’elle s’apprête à rééditer et malgré son austérité de surface, sa radicalité risque de diviser.

Pourtant, lorsqu’on ouvre Panorama, ce choix ne semble d’abord pas si révolutionnaire. Au contraire : avec son trait parfois volontairement désordonné et très dépouillé ainsi que ce choix d’un noir et blanc cru, le style Fiffe apparaît en fait surtout plutôt austère et naïf. Mais ce n’est que pour mieux surprendre le lecteur dès la quatrième page et dès la première ‘métamorphose’ de l’un des deux personnages principaux, Augustus. Un jeune homme paumé à la sortie de l’adolescence et dont le corps ne répond plus, pour mieux se déformer lors de crises violentes pour ne devenir plus qu’une masse désordonnée de chair. Désespéré, il fait alors appel à Kim, sa petite amie, seule personne selon lui capable de le sauver bien qu’elle soit elle-même aussi perdue que lui…

© Delirium – Michel Fiffe

La première référence évidente ici, c’est bien sûr le cinéma de David Cronenberg et plus globalement ce qui a été qualifié de ‘body horror (‘horreur organique’), art où le corps est supplicié à l’extrême. Comme son compatriote cinéaste, le canadien semble manipuler ses héros comme on manipule une marionnette, tout en lui faisant subir les pires sévices. Et plus Augustus et Kim explosent leur enveloppe charnelle et plus le sens du récit les suit, mettant aussi bien à mal la chronologie ou autre repère spatio-temporel, au point qu’à plus d’une reprise, le lecteur se sentira potentiellement perdu. Sauf que comme dans un film de Cronenberg, c’est bien là le but : emmener les gens loin, très loin au point qu’ils ne savent plus où ils sont.

© Delirium – Michel Fiffe

Sauf qu’ici en sous-couche, on découvre également une double parabole. Sur la confusion des genres mais aussi sur le passage à l’âge adulte, cette période troublée et troublante où le corps – NOTRE corps – subit des changements qu’on ne peut pas contrôler ni comprendre. Fugueurs et sans repère parental, ni Augustus ni Kim ne savent quelle est leur place dans ce monde. Et personne autour d’eux ne semble en mesure de les comprendre ni même vouloir les aider. Le monde extérieur – ici une mégapole désincarnée et sale – est à l’égale de leurs corps : une prison dont ils ne peuvent s’échapper.

Avec sa perpétuelle déconstruction scénaristique, son style assez minimaliste traversé par de soudaines poussées de fièvres carrément psychédéliques et surtout son choix de sujet atypique qui mettra sûrement mal à l’aise certains, Panorama sort complètement des clous et ne plaira donc pas à tout le monde. Mais c’est bien ce qui le rend si unique. Et c’est aussi au passage la découverte d’un auteur dont on attend donc désormais l’autre série appelée à sortir pour la première fois en France, Copra.  

Olivier Badin

Panorama de Michel Fiffe, Delirium. 20 euros

15 Juin

Batman comme en 40

Un peu plus de quinze mois après la sortie du premier opus, ce deuxième volume réédite les aventures de Batman parues dans les quotidiens américains à la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Même formule, même réussite. Des rééditions comme on aimerait en voir plus souvent !

La même reproduction de très haute qualité, le même choix de ce papier épais et granuleux mettant bien en valeur ce noir et blanc classieux et, de nouveau majoritairement à la manœuvre, le grand dessinateur Bob Kane (1915-1998), à l’origine du personnage : dans on retrouve avec plaisir dans Batman, The Dailies : 1943-45 tout ce qui avait du premier volume une référence dans le genre.

Mais au-delà de cet écrin trois étoiles et de ce ‘format à l’italienne’ au charme si particulier, il y a ici un vrai travail éditorial. Via une dense et passionnante introduction, en plus de reproductions de publicités et de goodies de l’époque, on (re)découvre le monde alors assez artisanal de la bande dessinée américaine des années 40. Grâce aux témoignages de certains des scénaristes ou encreurs de l’époque, chaque épisode est replacé dans le contexte de son époque. Notamment comment ce format assez restrictif visant à publier une ligne de strips par jour (en gros entre trois et quatre cases) requérait une écriture à part. Ou comment certains des protagonistes étaient volontairement calqués sur les stars hollywoodiennes des polars d’alors, comme Lauren Bacall ou Peter Lorre, appuyant encore plus le côté ‘roman noir’.

© DC Comics/Urban Comics – Bob Kane

Surtout que contrairement au premier tome, où apparaissait le Joker, pas de super-méchants au programme mais plutôt mais des malfrats usant et abusant du chantage ou des armes à feu, des femmes fatales, des policiers véreux mais aussi des journalistes vertueux. En gros, tout un univers digne des romans de Dashiel Hammett ou Raymond Chandler, en plus policé et plus politiquement correct certes (la censure veillait !) mais délicieusement suranné et avec un charme fou. L’excellent travail de restauration en sublimé la finition, notamment au niveau des contrastes, et la nervosité du rythme. La meilleure preuve en est le troisième des cinq épisodes, ’Le mystère Karen Drew’ qui accompli l’exploit de ne jamais montrer Batman mais seulement son alter-ego, bien que sa publication se soit étalé sur plus de deux mois entre le lundi 30 avril et le samedi 7 juillet 1945.

L’autre bonne nouvelle, c’est que le livre laisse sous-entendre que non seulement un troisième tome est déjà prévu mais en plus, un autre est également dans les starting-blocks, consacré celui-ci aux pleines pages colorées réservées alors pour les éditions du dimanche. Vivement la suite !

Olivier Badin

Batman, The Dailies : 1943-45 de Bob Kane. DC Comics / Urban Comics. 22,50€

03 Juin

Joe Hill : bon sang ne serait mentir !

Comment réussir à faire son propre trou dans le créneau horreur ou fantastique lorsque son propre père est déjà un monument du genre ? En se diversifiant et en cherchant, notamment, dans la BD le médium parfait pour faire fructifier son héritage. Exemple avec l’américain Joe Hill. 

Alors autant évacuer l’éléphant qui encombre la pièce dès le début : oui, comme son nom ne l’indique pas, Joe Hill est bien un ‘fils de’. Et de pas n’importe qui en plus dans le créneau horrifique : Stephen King. Un peu écrasant comme héritage non ? D’où sa relative discrétion. Mais bien qu’il se soit inscrit dans la même mouvance que papa, il a su vivre son époque en s’impliquant à plusieurs niveaux, et pas que dans la littérature où, pour être franc, il n’a pas pour l’instant fait trop d’éclat.

Or de toutes ses activités, c’est la bande dessinée où, au final il excelle le plus en tant que scénariste. Notamment grâce au succès de la série Locke & Key, au point que la maison de BATMAN DC COMICS a décidé de lui confier sa propre collection, centrée sur l’horreur. Mais pas n’importe laquelle, du moins si l’on se base sur les deux premières sorties inaugurales.

Basketful Of Heads – © Urban Comics DC Comics / Joe Hill et Leomacs

Pourtant, sur le papier, on pourrait croire que Plunge et Basketful Of Head (la version française ‘plongée’ et ‘un panier plein de têtes’ claque moins non ?) ne jouent pas tout à fait sur le même registre. Autant le premier est très sérieux et fait appel à ce que les afficionados appellent de l’horreur ‘cosmique’ bourrée de références plus ou moins cachées à Howard Lovecraft avec son histoire de remorqueurs d’épaves confrontés à des entités extra-terrestres venus sournoisement envahir la Terre, autant le second évolue dans un registre en comparaison presque plus léger. Enfin, autant léger que puisse être le récit des pérégrinations d’un jeune fille bloquée face à des trafiquants de drogues sur une île de la côte est américaine en pleine tempête et armée d’une hache viking magique dont la particularité est de garder en vie les têtes qu’elle s’emploie pourtant à séparer d’une façon tranchante du reste de leurs corps. Mais l’ADN est clairement le même.

En fait, le gros autocollant ‘par le créateur de Locke & Keyque l’on retrouve sur les deux couvertures n’est pas innocent du tout. Sans vergogne, Hill réutilise ici la formule qui lui a permis d’asseoir son (propre) nom. C’est-à-dire un mélange assez subtil au final de références à la ‘pop culture’ des années 80 (cinéma d’horreur de série B, séries TV etc.), d’humour un peu potache mais jamais lourdingue et de personnages pas si manichéens que ça. Et puis il sait alterner poussées soudaines d’adrénaline horrifiques (surtout sur ce Plunge au ton assez désespéré) et moments plus légers. En fait, le style Hill se caractérise par un côté très cinématographique, avec un sens du rythme hérité directement des séries télé, du genre à ne jamais relâcher la tension sans pour autant submerger le lecteur avec.

Basketful Of Heads – © Urban Comics DC Comics / Joe Hill et Leomacs

Et puis dans les deux cas, il a su s‘entourer des bonnes personnes au dessin : le trait plus réaliste de Leomacs (Lucifer) convient parfaitement à Basketful Of Heads alors que celui, plus emphatique, de Stuart Immonen (découvert avec Superman : identité secrète) accentue juste comme il faut le côté apocalyptique de Plunge.   

On pourrait certes dire que Joe Hill est quelqu’un qui emprunte plus qu’il ne crée et qu’au final, ses œuvres ne sont qu’un gigantesque mais habile recyclage. Mais comme face à un 768ème visionnage d’Evil Dead ou de Terminator avec ce qu’il faut comme munitions (pop corn, soda) à nos côtés, on a envie de dire que la question n’est pas là. Et puis la pop culture n’est-elle pas une éternelle entreprise de réemballage ? Ramassage des copies dans deux heures !

Olivier Badin

Plunge, de Joe Hill et Stuart Immonen & Basketful Of Heads de Joe Hill et Leomacs, Urban Comics/DC Comics. 15€

16 Mai

Amen ou la quête mystique de Georges Bess aux confins de l’univers

La sortie l’année dernière de sa superbe adaptation de Dracula nous a rappelé combien le trop rare Georges Bess est un peu une exception dans le paysage actuel. Un français au trait très classique d’un autre temps (il est né en 1947 et a fait les Beaux-Arts) mais qui, justement, tranche avec le tout digital ambiant pour mieux nous envoûter. Une œuvre comme Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad, qui avait déjà inspiré Francis Ford Coppola pour son Apocalypse Now, ne pouvait donc que l’inspirer.

Georges Bess est un admirateur assumé de Jean Giraud, fasciné par les voyages mais aussi par une certaine forme de mysticisme et tout cela transpire ici. Cela dit, sur le papier, Amen est avant tout un pur soap-opera venu directement des années 70. Dans ce monde dominé par les guerres de religion, une mission d’évangélisation est envoyée sur une planète méconnue nommée Arcadia censée détenir un secret pouvant apporter la paix. Â la tête de ce conglomérat de mercenaires décérébrés et de moines illuminés, on retrouve un esclave affranchi devant faire face à l’hostilité larvée des autochtones et à des phénomènes inexpliqués qui décime peu-à-peu leurs rangs.

© Comix Buro/Glénat – Georges Bess

Impossible de ne pas penser au magazine français culte Métal Hurlant aussi ou à certains travaux de Jodorowsky, avec lequel il a d’ailleurs collaboré. Un récit plein de faux-semblants aux airs rétro-futuristes plein de conquistadores des temps modernes armés de pistolets lasers. Pourtant, tout ceci n’est qu’apparat car ce ne sont ni les vaisseaux spatiaux ni la conquête intersidérale qui intéressent vraiment Bess mais bien le cœur des hommes et comment peut s’y cacher avant tout une invariable soif de conquête sous prétexte de propager la bonne parole. Oui, c’est bien la folie des hommes et la religion dans tout ce qu’elle a de plus hypocrite et destructeur qui sont au cœur de ce récit en deux parties (le second tome est attendu pour cet été) dont l’autre référence est aussi le film Aguirre – La colère de Dieu de Werner Herzog avec lequel il partage la thématique centrale.

© Comix Buro/Glénat – Georges Bess

Après, une fois digérée la scène d’introduction assez violente, l’auteur prend la quasi-totalité de ce volume à nous préparer à une rencontre qui, a priori, n’aura lieu que dans la suite. C’est ce qui s’appelle laisser ses lecteurs en suspend… Un défaut rattrapé par le trait fin de Bess et les couleurs, presque psychédéliques d’un auteur décidément à part et qui emmène ici très loin.

Olivier Badin 

Amen – Ishoa ou la procession des équinoxes de Georges Bess, d’après le roman de Joseph Conrad. Comix Buro / Glénat. 14,95 €.

12 Mai

Elric, la nouvelle adaptation du chef d’oeuvre de la fantasy se termine en beauté

Alors que les trois premiers volumes s’étaient enchaînés assez vite, il aura fallu plus de trois ans et demi pour voir cette nouvelle adaptation de la saga d’Elric le Nécromancien, saluée par son créateur Michael Moorcock, s’achever. La cité qui rêve clôt donc cette quadrilogie d’heroic fantasy au souffle épique. Et on en redemande !

Un univers à la fois sombre et enchanteur, des personnages tout sauf manichéens, un trait propre… Oui, la montagne était haute. Et avant eux, plusieurs s’y sont cassé les dents. Et pourtant, on peut dire que l’équipe franco-belge que l’on retrouve derrière ce Elric s’en tire avec les honneurs. Certes, bizarrement, le trait du dessinateur Julien Telo apparaît cette fois-ci un chouia plus hésitant, comme s’il arrivait moins à se décider entre style plus ‘grand public’ et quelque chose de plus noir en directe affiliation avec un Philippe Druillet qui avait signé la première adaptation BD de cette série emblématique de la culture heroic fantasy. Et même si vous n’avez pas lu les épisodes précédentes, un rattrapage s’impose, tant le propos est dense et assez ésotérique. Mais ce sont là presque des détails.

© Glénat / Julien Blondel, Jean-Luc Cano & Julien Telo

Car le souffle épique et grandiloquent (dans le bon sens du terme) des volumes précédents et là et bien là, surtout dans la dernier quart où le prince albinos déchu Elric attaque son propre royaume. L’île aux Dragons y est superbement décrite comme une sorte de nécropole gigantesque où l’ancienne amante du héros, devenue reine à sa place, règne sur un peuple au destin déjà scellé. Tout comme la relation toxique et très symbolique entre ce anti-héros que l’on n’arrive pas totalement ni à détester ni à aimer et son épée magique buveuse d’âmes, Stormbringer.

© Glénat / Julien Blondel, Jean-Luc Cano & Julien Telo

Avec La cité qui rêve, les scénaristes Julien Blondel et Jean-Luc Cano ainsi que  le dessinateur Julien Telo achèvent donc enfin cette première adaptation lancée en 2014 et réalisent leur pari d’offrir une relecture à la fois fidèle et à part de ce premier cycle. Et vu la façon dont le tout se termine, tout laisse à penser qu’un nouveau pourrait démarrer très vite, à condition que le public suive, ce qui n’a pas toujours le cas en France.

PS : à noter pour les fans d’Elric que ce mois-ci, le groupe de hard-rock américain CIRITH UNGOL sortira un nouveau maxi quatre-titres du nom d’Half Past Human. Et comme toutes leurs sorties depuis leur premier album datant de 1981, celle-ci-ci a droit à une pochette signée par l’illustrateur américain Michael Whelan et mettant en scène Elric brandissant Stormbringer.

Olivier Badin

Elric, tome 4 : La cité qui rêve de Julien Blondel, Jean-Luc Cano et Julien Telo. Glénat. 15,50 €.

07 Mai

Batman et metal font-ils bon ménage ?

Le Hellfest vous manque ? Vous aimez Batman et les grandes sagas épiques au long cours servies par les comics depuis les années 80 ? Vous raffolez des objets collectors ? Batman Death Metal coche toutes les bonnes cases !

Même si l’évènement est passé un peu inaperçu en France, la saga Batman Metal a remis presque complètement à plat en 2018 non seulement l’univers du Vengeur Masqué mais aussi de DC Comics en général. Une espèce de cataclysme difficilement résumable mais qui, en gros, a rassemblé une bonne partie des héros maison – Batman bien sûr mais aussi Superman, Wonder Woman, plus toute La Ligue De Justice etc. – pour tous ensuite tout chambouler en les envoyant de façon sadique dans un blender. Et les lecteurs avec.

Mais qu’importe : avec sa grosse remise à plat de tout ce que l’on considérait comme acquis, son gros méchant bien flippant (le Batman Qui Rit), son gros nom au scénario (le très côté Scott Synder) et ses multiples ramifications annoncées, DC avait clairement décidé ici de ne pas faire les choses à moitié. Dont acte.

© Urban Comics/DC – Scott Snyder & Greg Capullo

Presque trois ans après, le constat est, disons, mitigé mais et ce n’est pas ce nouvel appendice qui va changer la donne, bien au contraire. Avec toujours Snyder et le très doué dessinateur Greg Capullo à la manœuvre, Batman Death Metal se révèle être un curieux objet, au format et aux concepts, disons, hybrides.

Alors d’entrée, on prévient les malheureux qui oseraient s’y aventurer sans avoir au préalable réussit l’exploit d’avoir assimilé Batman Metal : n’essayez même pas malheureux ! Même les connaisseurs risquent de sentir d’abord perdus face à tous ces allers-retours incessants entre les différents Multiverse, ces versions multiples du Vengeur Masqué et surtout toutes ces sous-intrigues. L’ambition de Snyder d’accoucher de la saga ultime transpire à toutes les pages. Mais à force de vouloir verser dans le grandiloquent, les personnages semblent parfois désemparés face à une telle démesure pas toujours justifiée.

Ensuite il y a ce format, assez frustrant car seulement de 40 pages par épisode, même si le tout est vendu à un prix largement abordable.  

© Urban Comics/DC – Scott Snyder & Greg Capullo

Mais ce qui risque de diviser le plus, c’est ce choix éditorial d’associer à chaque numéro (sept en tout) un groupe de metal. Un concept marketing un chouia scabreux visant à récupérer les fans de ce style de musique susceptibles de se retrouver dans cet univers très sombre tout en réalisant un jeu de mot un peu facile – musique métal et Batman Metal, pour ceux du fond qui n’avaient pas compris. Or l’implication de chacun des groupes se limite en fait à une pochette thématique les mettant en scène dans le monde de Batman Metal, une préface signée de leur main ainsi qu’en fin de parcours une page d’interview et une petite bio. Mais sans que tout cela ait le moindre lien avec le récit.

Alors qui est visé ici ?

Les fans de metal justement ? Peut-être, surtout que l’éventail des groupes choisis ici est très large, allant du rock/metal théâtral de Ghost en passant par le thrash de Megadeth et Sepultura, le metal progressif d’Opeth et Dream Theater etc. Sauf qu’ils n’apprendront rien ici et ne seront donc probablement attirés que par l’aspect collector de l’objet.

Les fans de Batman alors ? Les plus acharnés peut-être, les autres risquant d’être rebutés. Soit par le rapport taille du texte/prix, soit par le gloubiboulga concocté par un Snyder en roue libre et très occupé à construire son propre mythe. Reste cette initiative, plutôt osée, d’allier musique et comics au service d’un récit certes ampoulé mais qui n’a pas peur d’écraser sous son talon clouté toute une mythologie populaire pour mieux la reconstruire, mais en version plus moderne et surtout, bien plus méchante.

Olivier Badin 

Batman Death Metal, Vol. 1 & 2 de Scott Snyder et Greg Capullo. Urban Comics/DC. 10 euros.

04 Mai

Alpha flight et Next-Men : le changement dans la continuité des X-Men ?

Non, John Byrne n’est pas que celui qui a transformé les Quatre Fantastiques et les X-Men en formidable machine à cash pour le compte de Marvel dans les années 80. Tout en endossant la double casquette de dessinateur et scénariste, il a par la suite creusé d’une façon plus personnelle le même sillon grâce à deux séries méconnues et enfin rééditées en France.

Pour resituer un peu l’importance d’un John Byrne, disons que dans la première moitié des années 80, il fut à Marvel ce que Jack Kirby – dit ‘the king of comics’ – était pour ‘la maison des idées’ à la fin des années 60. Une sorte de superstar et quelqu’un qui, sur son seul nom, transformait tout ce qu’il touchait en or. Marque de confiance absolue, à l’époque, cet américain né en Angleterre en 1950 et passé par le Canada était responsable des deux plus grosses locomotives de l’éditeur, les X-Men et LesQuatre Fantastiques. Deux séries déjà installées mais qu’il a malgré tout imprimé de sa marque, notamment en mettant l’accent sur l’aspect humain des héros. Pour lui, ces mutants et autres êtres surpuissants ont beau être capables de mille et une merveilles, ce sont aussi des personnes tombant amoureux, devenant parents, se séparant, apprenant à accepter leurs différences etc.

Après avoir joué les petites mains dans les années 70, c’est vraiment avec ses deux séries emblématiques que Byrne a donc trouvé son style, aussi bien sur le plan graphique que scénaristique… Quitte à sans s’en rendre compte s’y enfermer un peu, le reste de sa carrière se résumant à ses tentatives plus ou moins réussies de reproduire le même schéma, encore et encore. Exemple avec deux séries, disons, plus mineures, aujourd’hui réédités en France.

La plus instantanément reconnaissable des deux est Alpha Flight – ou la Division Alpha telle qu’elle avait été initialement baptisé en France lorsqu’elle est apparue dans les pages de Special Strange en 1981. Ici, l’analogie avec les X-Men est d’entrée assumée, vu que cette équipe de super-héros canadiens vient du même univers. Les lecteurs nord-américains découvrent d’ailleurs pour la première fois dans les pages de la série X-Men ces agents du gouvernement canadien lancés alors à la poursuite de Wolverine, alias Serval en VF.

Les Next Men ont, eux, eu une genèse bien plus chaotique. Â sa sortie début 92, Byrne a alors perdu son aura d’antan. La mode est désormais aux BD ultra-réalistes et violentes et son style est désormais considéré comme un peu trop daté. Après un passage chez DC Comics pour redonner vie à un Superman moribond, il doit faire appel à un éditeur indépendant pour publier cette nouvelle saga en trois volumes qui reprend, en gros, l’idée d’un groupe de mutants obligés de se battre pour leur liberté et chassés par le gouvernement. Sauf que c’est les années 90 sont là et bien là. Byrne essaye donc de s’adapter en donnant au tout un ton plus cru et désespéré, tout en abordant des thématiques bien trop délicates pour la très prude ‘maison des idées’, comme l’identité sexuelle, l’alcoolisme ou la faillite du modèle parental.

© Marvel/Panini Comics – John Byrne

Malgré leurs différences, ces deux sagas partagent non seulement le même modèle mais aussi la même dynamique de groupe. Lorsqu’on voit Nathan des Next Men avec ses lunettes noires spéciales censées cacher ses yeux dont, sinon, peuvent jaillir des rayons, comment ne pas penser à Cyclope ? Sasquatch d’Alpha Flight est un croisement entre Hulk et Colossus des X-Men. Avec ses pouvoirs puisant dans les traditions de ces ancêtres, Shaman est reflet amérindien de la tempétueuse Ororo etc. Mais surtout, plus que jamais, Byrne s’attache à ses figures de ‘freaks’, à toutes ces personnes qui ne rentrent pas dans les cases alors qu’elles ne demandent que ça. Il est donc l’un des premiers à donner la voix à des minorités jusqu’à lors plutôt ignorées des comics, comme les gens de petite taille ou les homosexuels. Et plus le temps passe et plus leur créateur préfère s’appesantir sur leurs tourments intérieurs plutôt que sur la bonne vieille castagne contre de méchants super-vilains bien monochromes, quitte à perdre peut-être en route certains lecteurs.

Des deux, Alpha Flight reste la plus car toujours ancré dans un schéma traditionnelle, avec toujours cette alternance d’action et d’épisodes plus intimes disons. C’est aussi l’occasion pour Byrne de se faire plaisir à rendant hommage au Canada où il a vécu plus de vingt ans en ancrant souvent l’action dans ses grandes étendues sauvages. Pourtant, pointent déjà ici des thématiques qu’il creusera plus près d’une décennie plus tard avec les Next Men, notamment celle d’un gouvernement favorisant ses propres intérêts, quitte à mentir au grand public et souvent au mépris des lois.

Dix ans plus tard, cette paranoïa rampante est devenue la colonne vertébrale de son art. Si jusqu’à lors il mettait en scène des héros très chevaleresques qui sont avant tout là pour sauver le monde, Byrne change donc de braquet avec Next Men. Ces héros d’un, alors, nouveau genre ne veulent pas en être et sont pétris de psychose. Ils possèdent des pouvoirs dont ils ne veulent pas, dont ils ne savent que faire et qui les font souffrir. Pire : ces capacités hors normes sont la source de tous leurs malheurs. Dix-huit mois après le premier, ce deuxième tome (sur trois prévus) attire encore un peu plus le lecteur dans un labyrinthe scénaristique où Byrne lui-même semble par moment un peu perdu, tant le récit est cérébral et bourré de faux-semblants. Après, même si son style graphique – trop typé années 80, trop ‘propre’ – y apparaît parfois en décalage avec le ton choisi, on ne peut que saluer cette remise en question de la part d’une telle méga-star à l’époque.

Deux séries, deux visions à la fois proches et distinctes et deux occasions pour les fans de John Byrne, histoire de rentrer plus en détail dans l’œuvre de ce grand artisan des comics un peu trop ignoré de la jeune génération.

PS : pour les fans, à noter que la couverture de ce deuxième volet des aventures des Next Men est signée Frank Miller (Daredevil, The Dark Knight). Quant à l’intégrale d’Alpha Flight, on y retrouve au sommaire le grand Steve Ditko (le premier dessinateur ‘culte’ de Sperman et de Doctor Strange) pour un épisode délicieusement rétro de Machine Man où apparaissent trois des membres de l’équipe canadienne.

Olivier Badin

Next Men, Vol. 2 & Alpha Flight: L’Intégrale 1977- 1984 de John Byrne. Delirium et Marvel/Panini Comics. 26 et 35 euros.

 

03 Mai

Year zero ou cette fin du monde qui ne finit jamais…

Une invasion zombie, une société qui s’écroule, des individus essayant chacun à leur façon de survivre… Cela vous rappelle quelque chose ? Bien sûr que Year Zero se revendique ouvertement de The Walking Dead, jusqu’à cette façon de se concentrer sur l’humain plutôt que l’horreur. Mais cette nouvelle saga essaye aussi, timidement, d’écrire son propre petit manuel de survie.

Même pas la peine de tourner autour du pot : le nom de The Walking Dead est cité dès la quatrième ligne du texte d’introduction du premier tome de cette nouvelle série signée par deux petites mains de Marvel et DC Comics. Comme dans la franchise de Robert Kirkman, les auteurs assument d’entrée de s’intéresser plus aux comportements de leurs différents personnages face à la catastrophe plutôt qu’à la catastrophe elle-même. D’ailleurs, l’origine de cette pandémie (cela vous rappelle un sujet d’actualité peut-être ?) est assez rapidement expédiée et digne d’un film de science-fiction de série B des années 50 avec ce mort-vivant datant de la préhistoire et soigneusement conservée dans la glace polaire.

Non, là où Year Zero marque plutôt sa différence, c’est par son style choral et mondialiste. Chacun de ces cinq premiers épisodes alternent des scènes tirées de cinq histoires individuelles se déroulant sur cinq continents. Ce yakuza japonais, ce gamin des rues mexicain ou cette traductrice afghane ont tous en commun d’être isolés ou dans une situation très précaire lorsque cette apocalypse zombie balaie tous. Des survivants avant l’heure qui, chacun à leur façon, vont faire face à la désolation en marche…

© AWA/Panini Comics – Benjamin Parcy & Ramon Rosanas

Oui, on voit des corps mutilés. Oui, des gens se font bouffer et cela décapite pas mal. Mais pourtant, il y a ici un côté presque contemplatif ici, notamment chez ce tueur à gages japonais au calme olympien avec ses longs monologues intérieurs. Voire limite drôle chez ce survivaliste du midwest américain qui sous sa misanthropie de façade cache en fait un grand geek timide en surpoids qui ne demande qu’à avoir des amis et être aimé.

On ne sait pas encore comment tous ces destins vont finir par se rejoindre, ni comment ces deux auteurs vont réussir à se détacher de leur modèle. Mais la justesse du ton, ainsi que le rythme général assez soutenu qui permet de ne jamais décrocher malgré les multiples aller-retour scénaristiques donnent envie de connaître la suite. Comme quoi, on peut être mort et savoir quand même se renouveler.

Olivier Badin

Year Zero – Tome 1 de Benjamin Parcy et Ramon Rosanas. AWA/Panini Comics. 18 €

© AWA/Panini Comics – Benjamin Parcy & Ramon Rosanas