22 Fév

De Strangers in paradise à Motor girl : Terry Moore, l’homme qui aimait les femmes

Chantre du comics indépendant de l’autre côté de l’Atlantique, Terry Moore est surtout connu pour sa série Strangers in Paradise, véritable saga et équivalent BD de la série TV reine des années 2000, Desperate Housewives, à mi-chemin entre sitcom, polar et comédie romantique. Alors que sa série phare a été rééditée l’année dernière en trois gros volumes, le Texan faisait un détour par Paris avant d’aller au festival d’Angoulême pour parler un peu de Motor Girl, série dont les dix épisodes ont été réunies en un seul livre dans sa traduction française. On a donc parler de sa dernière création, de Strangers in Paradise bien sûr et des femmes en particulier, vu que de toutes les façons les trois sont étroitement liés…

© Chloé Vollmer Lo

Avec son regard presque enfantin et son rire cristallin, Terry Moore ne fait pas vraiment son âge. Tout comme il trahit difficilement ses origines texanes : délicat avec toujours cette petite étoile brillante dans le coin des yeux, l’artiste est presque déstabilisant de simplicité. Qu’on ne s’y trompe pas pourtant : l’homme est déjà un monument de la BD américaine, et pas seulement parce qu’il est l’un des rares à avoir fait son trou hors des grands éditeurs établis. Du haut de ses plus de deux milles pages ( !) dans sa version française (et encore, la dernière suite en date n’a pas été encore traduite ici), « l’œuvre de ma vie » comme il le dit lui-même Strangers in Paradise est un véritable pavé autour duquel il a articulé toutes ses autres œuvres, de Echo à Rachel Rising et la petite dernière, bien que teintée de SF pas tout à fait sérieuse (mais peu de choses le sont avec lui), Motor Girl n’échappe pas à la règle.

Il semble que quoique tu fasses, tu seras toujours pour le public avant tout LE dessinateur de Strangers in Paradise. Est-ce que cela te va ?

Terry Moore. Oh oui, sans problèmes, Strangers in Paradise est un peu l’œuvre de ma vie, ma baleine blanche à moi et c’est si énorme que quoique je fasse, cela sera toujours quelque part dans le cadre. C’est un peu mon Moby Dick… (sourire)

Est-ce pour cette raison que dans tes autres séries, tu t’es amusé à établir des liens plus ou moins forts avec, justement, l’univers de Strangers in Paradise ?

T. Moore. Cette question risque de t’amener dans le trou de lapin, attention ! (il fait ainsi référence à ‘Alice au pays des merveilles’ et la porte supposée l’emmener dans un autre monde – ndr) Donc oui, toutes ces histoires se passent à la même époque et dans le même univers on va dire donc techniquement, ces différents personnages pourraient tout à fait se rencontrer et d’ailleurs, c’est ce qui se passe dans Strangers in Paradise XXV qui vient de sortir aux Etats-Unis et qui les unit donc toutes entre elles.

Strangers in paradise @ Delcourt / Moore

Est-ce que c’était prévu dès le départ ?

T. Moore. Non. Â la base, je n’avais en tête qu’une seule histoire, centrée exclusivement autour de l’histoire d’amour entre Katchoo et Francine, deux paumées. Après, j’ai tout de suite pensé que je pourrais en quelque sorte par exemple faire toute une série sur le quartier où elles vivaient, en dédiant une histoire par foyer de résidents. Mais petit-à-petit, la chose a débordé ce petit cadre et très vite, je me suis rendu compte que ma propre création m’avait un peu dépassé, devenant un monde à part entière que je ne cesse depuis de remplir.

L’un de tes traits de caractère est ce besoin que tu as de partir de situations ordinaires, une histoire d’amour entre deux personnes par exemple sur Strangers in Paradise, et d’y injecter à chaque fois des éléments complètement inattendus, comme le passé criminel de Katchoo ou ces petits hommes verts rigolos dans Motor Girl

T. Moore. J’adore l’idée de dépeindre des personnages ordinaires se retrouvant dans des situations extraordinaires. Regarde Spider-Man, c’est un peu la même chose, l’histoire d’un adolescent timide qui se fait un jour piqué par une araignée radioactive et qui devient un super-héros… J’avoue d’ailleurs que c’est la partie de la saga que je préfère ! Dès qu’il s’allie avec les Avengers et qu’ils essayent de sauver le monde, cela ne m’intéresse plus ! J’aime l’idée qu’une histoire te transporte ailleurs, tout en restant plus ou moins crédible. Et puis je n’oublie pas que je suis artiste de comics. Si Strangers in Paradise se résumait à une banale histoire d’amour, cela ressemblerait trop à un mauvais sitcom non ? Alors qu’en tant que dessinateur, je n’ai aucune limite de moyens, je peux dessiner ce que je veux pour rendre une histoire ordinaire extraordinaire.

Strangers in paradise @ Delcourt / Moore

Dans Motor Girl, le personnage central, Samantha, est accompagné par un gorille imaginaire qu’elle est la seule à voir et avoir des conversations avec. Difficile de ne penser à Calvin et à son tigre imaginaire Hobbes… 

T. Moore. (sourire) J’aimais bien l’idée d’avoir un mâle alpha dans l’histoire. Tout est parti de l’idée d’une série que j’avais eue il y a quelques années. J’avais prévu d’en être le personnage central et sur les croquis préparatoires, je m’étais représenté comme un type un peu gauche et maladroit. J’avais même commencé à dessiner une première histoire où je me retrouvais à inviter à diner mon voisin ultra-macho et viril que j’avais imaginé, justement, en gorille avec un costard trop petit pour lui. J’aimais bien cette idée et je l’ai donc recyclé pour Motor Girl en quelque sorte. Et puis en lui collant un gorille aux basques, j’étais ainsi sûr qu’il n’y avait aucun risque qu’elle soit draguée par qui que ce soit car soyons honnête, aucun homme ne peut lutter face à un gorille ! Je comprends le parallèle avec Calvin & Hobbes, en fait je pense que cette idée d’ami imaginaire est presque un genre en soit. J’adore aussi par exemple le film Harvey de 1950 où James Stewart a pour un ami un lapin imaginaire de deux mètres de haut… Donc Motor Girl est un peu ma contribution à ce mythe.

Sauf que tu es, limite, sadique avec le lecteur car sans en dévoiler trop, on comprend assez vite que ce gorille est en fait le symptôme d’un traumatisme profond qui tourmente l’héroïne. Donc d’un côté tu espères qu’elle va en sortir et de l’autre, tu sais que si c’est le cas, ce gorille auquel on finit par s’attacher disparaîtra de facto

T. Moore. Mais c’est exactement pour ça que cela m’intéressait. C’est le syndrome Roméo & Juliette tu sais, ah c’est beau, tu es amoureuse ah mais non, pas de ce garçon-là, surtout pas ! (sourire) Sur le plan dramaturgique, on peut faire plein de choses avec ce genre d’amour condamné d’avance. Si elle voit ce gorille, c’est parce que lors de sa dernière mission en Irak en tant que soldat, un petit garçon lui a confié son doudou gorille avant de mourir alors qu’elle essayait de le sauver. Donc cette peluche devenue un être à part entière à ses yeux représente la culpabilité avec elle est doit vivre depuis, mais dont elle sait qu’elle devra, un jour, se séparer.

Strangers in paradise @ Delcourt / Moore

Est-ce pour contrebalancer ce sous-texte assez dur que tu as rajouté les personnages de Vic et Larry, deux hommes de main gaffeurs et pas si méchants que ça ?

T. Moore. J’avais besoin de cet élément de burlesque pour retrouver un certain équilibre, sinon rien qu’avec cette thématique assez dure et ses références à la guerre en Irak et autres, Motor Girl aurait été trop noir. Et puis il y a toujours besoin d’un rayon d’espoir au bout du tunnel, sinon pourquoi continuer à vivre ? Après, c’est aussi comme ça que je fonctionne, je peux me retrouver à un enterrement et malgré tout y trouver l’inspiration pour un gag par exemple. Que veux-tu, je suis un peu bizarre… (sourire)

Tes personnages principaux sont tous des femmes. Est-ce parce qu’en tant qu’auteur, tu les trouves, disons, plus intéressantes ?

T. Moore. Oui. Mettons que toi et moi, nous nous retrouvions confrontés à un grave problème. En tant que homme, nous aurions alors, dans le meilleur des cas, trois options : taper dessus, le brûler ou tout simplement courir dans la direction opposée le plus vite possible… Alors qu’une femme aura, je ne sais pas, cinq ou six autres idées : lui parler, le comprendre, l’aider etc. C’est la nature humaine et c’est pour ça qu’en tant qu’auteur, les femmes sont beaucoup plus intéressantes, oui. 

Si tout ton univers est connecté comme tu le dis, est-ce que cela veut dire que nous allons retrouver à un moment Samantha ?

T. Moore. Oui, d’ailleurs lorsque la suite de Strangers in Paradise XXV sortira en France, tu comprendras ce que je veux dire. La fin de Motor Girl laisse volontairement plusieurs questions en suspens : qu’est-ce qui lui arrive ? Où est-elle partie ? Comment vieilli t’elle ? Le lecteur pourra trouver toutes les réponses à ses questions avec Strangers in Paradise XXV.

Est-ce que cette dernière série sera le point final de la saga ?

T. Moore. J’espère que non. D’ailleurs, même si je ne peux pas tout te dévoiler, disons queStrangers in Paradise XXV se termine sur une note, disons, assez salée et avec un gros, gros souci à résoudre. Donc il va bien falloir à un moment que je règle ça ! Après, j’ai soixante-quatre ans et j’ai beau un hyperactif, je ressens le besoin actuellement de lever un peu le pied. En tous cas, c’est ce que ma femme me dit (sourire) donc cela risque de prendre un certain temps. Mais cela arrivera.Strangers in Paradise est l’œuvre de ma vie donc tant que je respire, je compte bien la perpétuer. 

Des rumeurs parlent d’une adaptation ciné de Strangers in Paradise. Tu confirmes ?

T. Moore. Oui, même si je ne peux pas te dire grand-chose. Sauf que le casting est plus ou moins bouclé et le choix des actrices principales risquent d’en surprendre plus d’un ! Si tout se passe bien, cela devrait sortir l’année prochaine.

Propos recueillis par Olivier Badin à Paris le 23 Janvier

Motor Girl de Terry Moore, Delcourt, 19,99 euros

31 Jan

Quand Richard Corben s’allie à d’autres maîtres de l’horreur pour un beau livre terrifiant

Depuis son Grand Prix au festival d’Angoulême en 2018, la France n’arrête pas de (re)découvrir l’œuvre de Richard Corben. Alors même si cette dernière est désormais éparpillée façon puzzle entre plusieurs éditeurs, cette réhabilitation tardive donne droit à quelques pépites. Dont cette édition grand format de toute beauté en noir et blanc, à mi-chemin entre ‘beau livre’ et recueil de BD.

Associer le trait fin et même temps horrifique d’une façon presque grotesque de Corben avec l’écriture ciselée d’Edgar Allan Poe ou de son disciple le plus talentueux Howard Philips Lovecraft est plus qu’une évidence. Partageant le même goût pour le macabre, les abominations indicibles qui se cachent dans les ténèbres et les affres de leurs semblables face à des forces qui les dépassent en tous points, les trois se complètent d’une façon assez étonnante, bien qu’ils n’aient pas vécu à la même époque. Même si les adaptations de Poe avaient déjà été traduites il y a plus de dix ans, c’est la première fois qu’elles sont couplées dans un seul et même volume avec celle dédié au papa de Cthulhu.

@ Panini Comics / Corben & Margopoulos

Première bonne surprise : leurs œuvres respectives étant tombées dans le domaine public, l’éditeur a eu la bonne idée de joindre à chaque histoire le poème ou la nouvelle originale lui correspondant. Ce qui permet d’abord de mesurer le travail d’adaptation réalisé par Corben et son compère Rich Margopulos mais aussi de voir comment le dessinateur, surtout dans le cas de Poe, a su faire prendre à des textes pourtant écrits au XIXème siècle des accents parfois assez étonnants et plus proches de ses obsessions personnelles, comme la science-fiction apocalyptique sur Le Ver Conquérant ou le mythe du vampire sur La Dormeuse. Ce qui permet d’aboutir à des choses très graphiques ou, au contraire, à un résultat où l’horreur est avant tout suggérée mais rarement montrée. Bizarrement, du corpus assez conséquent de Lovecraft, le duo n’a retenu que des textes fragmentaires ou des poèmes peu connus, peut-être par peur de passer après toute la horde qui s’était déjà attaqués à L’Appel de Cthulhu par exemple. D’ailleurs, la nouvelle illustrée la plus connue de toutes (Dagon) est la moins réussie, comme si engoncé dans des vêtements trop contraignants, ils n’avaient pas pu se lâcher autant qu’ils le voulaient.

Certes, les sorties ou ressorties actuelles estampillées ‘Corben’ ne manquent pas et quantités d’entre elles valent leur pesant d’hémoglobine (on pense notamment à l’excellente intégrale des épisodes qu’il a dessiné pour la saga Hellboy tout juste sorti chez Delcourt) mais parmi elles, L’Antre de L’Horreur occupe une place spéciale, aussi pour ses fans que pour les amateurs d’horreur gothique de la grande époque. Un vrai travail de maître(s) !

Olivier Badin

 L’Antre de L’Horreur de Richard Corben et Rich Margopoulos, d’après l’œuvre d’Edgar Allan Poe et Howard Philips Lovecraft, Panini Comics, 32€

@ Panini Comics / Corben & Margopoulos

28 Déc

New York Trilogie : La grande pomme croquée par le grand de la BD US Will Eisner

Grand nom de la BD du XXème siècle et grand prix du festival d’Angoulême 1975, Will Eisner était surtout un pur New-Yorkais. Le Brooklyn où il est né en 1917 était bien sûr très différent du lieu branché et saturé de restaurant macrobiotique qu’il est aujourd’hui, mais il n’a jamais cessé d’aimer sa ville natale. Tout comme il n’a jamais oublié sous sa triple couche de crasse, de stress et d’immeubles décrépis d’y voir une sorte de théâtre à ciel ouvert de la Comédie Humaine.

Bien que créateur du personnage ‘le Spirit’ dans les années 40 et crédité comme l’un des pères du roman graphique, la ville, SA ville y a toujours tenu une place particulière et c’est donc très naturellement qu’il a fini par y consacrer une série de trois livres, initialement publié en France en trois tomes aujourd’hui réunis sous une seule couverture – d’où le titre complet ‘New York Trilogie’. Ce beau pavé de plus de 400 pages est logiquement découpé en trois chapitres bien distincts : la Ville, l’Immeuble et les Gens.

Eisner y alterne saynètes muettes, instantanés drolatiques et histoires plus longues au ton plus désespéré, le tout serti dans un noir et blanc ultra-classieux et un coup de crayon incroyablement moderne. Mais surtout, il aime les gens, ces petits gens comme aurait pu le dire le Boss, alias Bruce Springsteen, autre talentueux croqueur de la masse silencieuse. Tour-à-tour amoureux, têtus, égoïstes, maladroits, un peu pathétiques mais jamais détestables, ils sont tous un peu le reflet de nos propres turpitudes et Eisner le croque pris dans les toiles de New York sans réussir vraiment à s’en sortir. C’est d’ailleurs cette dernière qui est le vrai personnage central, bien que sous de nombreux déguisements : un immeuble en construction qui voit le début et la fin d’une histoire d’amour, les marches d’un immeuble comme témoins involontaires de petits drames, une bouche d’égout cachant des trésors insoupçonnés… C’est beau, c’est tendre et en même temps, parfait reflet d’une certaine idée de la BD ‘adulte’ US des années 60 et c’est surtout la preuve, supplémentaire, que l’on avait là un grand Monsieur du neuvième art. Séance de rattrapage obligatoire !

Olivier Badin

New York Trilogie de Will Eisner, Delcourt, 34,95 euros

17 Déc

Beyond ! ou la vraie fausse suite d’un grand classique de Marvel

Tout un tas de super-héros et super-méchants sont envoyés malgré eux sur une planète reculée pour mieux satisfaire le voyeurisme d’une entité mystérieuse qui leur promet monts et merveilles en guise de récompense. Fans de comics, cela vous rappelle quelque chose ? C’est voulu…

En 1984, l’empire Marvel au creux de la vague a besoin de frapper un grand coup et, accessoirement, d’assurer le contrat qu’il vient de passer avec une marque de jouets. 

D’où l’idée de la saga Les Guerres Secrètesdont le pitch semble tenir sur un timbre-poste : les plus grands héros (Spider-Man, les Quatre Fantastiques, les X-Men, Iron Man etc.) et les plus grands méchants (avec, en tête, le Docteur Fatalis) se retrouvent propulsés sur une autre planète où une entité extra-terrestre surpuissant nommée le ‘Beyonder’ (littéralement, celui qui vient de l’au-delà) propose de rendre réel leurs rêves les plus fous à condition qu’ils acceptent de s’entretuer. 

Sauf que contre toute attente, ce récit quasi-homérique prend une tournure quasi-philosophique, notamment en remettant la question du Bien et du Mal et des motivations des uns et des autres. Même en France, où la série est publiée dans le magazine Spideyà partir de Juillet 1985, la série est devenue culte, symbolisant même pour certains le passage de Marvel à l’âge adulte.

En y faisant ouvertement référence – jusqu’à son titre – Beyond !met d’entrée les pieds dans le plat. Nireboot, ni suite, voici une sorte de post-histoire parallèle déclinée en six chapitres assez courts où une bande de héros se retrouvent, une nouvelle fois, téléportés contre le gré à l’autre bout de la galaxie et défiés par une entité se prétendant être la réincarnation du Beyonder avec la même carotte. Sauf que la seule vraie ‘star’ du lot, Spider-Man, est éliminée dès le premier épisode par son ennemi juré, Venom. 

Et derrière, ça bastonne, ça bastonne et ça bastonne encore. Pas de grands discours, pas trop de subtilité non plus, ça explose dans tous les sens poussé par un coloriste s’en donne à cœur joie. D’une certaine manière, on pourrait donc dire qu’en fait Beyond !offre aux fans ce qu’ils avaient d’abord attendu des Guerres Secrètes. Sauf que si ces dernières avaient tant maqué les esprits, c’est justement parce qu’elles avaient osé prendre le contrepieds. 

Après, c’est vrai que malgré une conclusion un peu trop hâtée et des héros de série B trop lisses (Ant-Man, Deathlok, Medusa), on en prend plein les mirettes, ses créateurs osant même sacrifier l’un de leurs personnages (non, on ne dira rien, même sous la torture !) histoire de donner au tout encore plus de panache. Mais disons que ce Beyond ! est surtout pour les fans de comics et comme une sorte de gros blockbuster que l’on va voir un dimanche après-midi de pluie, armé de son poids en pop-corn, ni plus, ni moins. 

Olivier Badin

Beyond ! de Dwayne McDuffie et Scott Kolins, Marvel/Panini Comics, 18€

05 Déc

Winnebago Graveyard : l’horreur (très) graphique en roue libre

Une famille innocente, un endroit perdu qu’on ne peut pas retrouver sur la carte et l’horreur qui, tapie, attend la nuit pour frapper… Le scénariste de 30 Jours de Nuit se fait plaisir en rendant hommage au cinéma d’horreur des années 70 appuyé par une débauche d’hémoglobine… Quitte à aller un peu vite en besogne.

Comment l’horreur surgit-il dans le banal, le quotidien morose ? C’est l’une des deux thématiques de ce délire graphique, l’autre étant de rendre hommage à une certaine frange de l’imaginaire horrifique tel qu’il fut façonné par des réalisateurs comme John Carpenter dans les années 70 mais aussi des faits divers sanglants comme les crimes des adeptes de Charles Manson. En soit, pas de grand scénario, pas de grandes explications sur le pourquoi-du-comment ici. Non, juste la terreur qui s’abat sur une famille recomposée en pleine (re)construction dont la seule erreur est d’avoir voulu arrêter son camping-car (le Winnebago du titre en est d’ailleurs une marque célèbre aux Etats-Unis connue pour ce type de véhicule) pour visiter une fête foraine décrépie quelque part en Californie du Sud…

D’accord, parti de ce postulat a priori basique pour, en quelques pages, comprendre que les personnages sont tombés sur une petite ville gangrenée par une secte satanique dont les soi-disant paisibles habitants sont à la recherche d’innocents à sacrifier est, disons, des plus abrupts. Tout comme la violence graphique, affichée dès l’introduction. D’ailleurs, malgré un scénario signé Steve Niles (30 Jours de Nuit), la construction du récit et surtout son rythme saccadé alternant temps forts et grands moments de vide sont franchement mal foutus, empêchant le lecteur de s’attacher aux héros.

Sauf que paradoxalement, tous ces défauts ne font que mettre plus en valeur le travail de la dessinatrice anglaise Alison Sampson au style assez peu orthodoxe. Architecte de formation, chez elle, même les mouvements les plus rapides sont comme figés, tout comme les expressions faciales, ce qui donne au tout un côté très théâtral. Et comme le coloriste, français, s’en donne à cœur joie niveau couleur et que surtout les passages gore le sont vraiment, le résultat est très grandiloquent. Parfois trop certes car pas soutenu comme il faut par une scénographie en béton armée mais quasi-baroque par moments, sans demi-mesure. Après, ‘condamné’ à un seul tome réparti en quatre chapitres, l’histoire semble hélas un peu trop expédiée, même si comme les films d’horreur de série B dont elle se réclame, la conclusion laisse la porte (grande) ouverte à une potentielle suite. Mais si vous aimez bien mettre beaucoup de sauce tomate dans vos plats et que vous n’avez pas peur de vous salir les mains, Winnebago Graveyard a le mérite d’assumer son rôle de croquemitaine.

Olivier Badin

Winnebago Graveyard, de Steve Niles, Alison Sampson, Stéphane Paitreau et Aditya Bidikar, Glénat, 15,95€

02 Nov

Il est l’un des dessinateurs de Spawn, rencontre avec Brian Haberlin à l’occasion de la sortie du tome 16 de la saga en France

À la base, nous voulions profiter de la dernière édition française du Comic Con qui s’est tenue à Paris fin octobre pour parler avec Brian Haberlin de son travail sur Spawn. Le tome 16 des aventures de la créature horrifique de Todd McFarlane Révélations ayant été enfin traduit en français au début de l’année, l’occasion était trop belle. Sauf que cet Américain n’est pas du genre à tenir en place deux secondes, ce qui explique aussi qu’en vingt-cinq ans de carrière dans le milieu des comics il a occupé tous les postes imaginables : scénariste, dessinateur, coloriste, producteur et on en passe.

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Donc bien qu’il parle avec plaisir du passé avec son interlocuteur (Monsieur est un professionnel, ne l’oublions pas), Brian pense, déjà, au futur. Et en deux temps trois mouvements, après avoir dégainé sa tablette et avant même qu’on ait posé la moindre question, il est déjà debout et exulte comme un gamin devant sa dernière trouvaille en montrant en avant-première sa prochaine production pour enfants qui devrait sortir en avril prochain aux États-Unis.

Une œuvre ultra-connectée qui ne se contente pas d’être simplement lue mais qui permet d’interagir avec elle et d’offrir bien plus, allant des secrets de fabrication à de véritables jeux…

En même temps, c’est cette vision, littéralement, en trois dimensions qui lui a ouvert les portes alors très fermées de ce petit milieu après plusieurs tentatives infructueuses. Pourtant, ce passionné de longue date aurait pu démarrer sa carrière dès l’âge de dix-huit ans après que le mastodonte Marvel lui ait proposé un poste de coloriste. Mais de son propre aveu, l’obligation de déménager à New-York, alors qu’il reste ancré sur la côte ouest, et « le salaire ridicule qu’ils m’ont alors proposé ont pas mal refroidi mon ardeur. J’ai préféré aller à l’université à la place pour y étudier la production et le story-boarding ».

Des études qui au milieu des années 80 lui ont permis de commencer à travailler à la télévision, « sans que jamais le virus des comics ne me lâche, jamais ». À ses heures perdues, il continue de dessiner tout en se passionnant pour l’ébauche en 3D alors naissante et se rend régulièrement à des conventions pour essayer de se vendre, sans succès.

Le déclic se produit finalement en 1993 lorsqu’un ami lui propose de partager sa table au Comic Con à San Diego. « J’ai alors décidé de faire les choses en grand ! J’avais notamment modélisé en trois dimensions une représentation de Green Lantern avec un gigantesque panneau. J’avais aussi installé des écrans télé qui diffusaient en boucle une animation aussi en 3D de Spawn en mouvement… Et là, d’un seul coup, tous les gens qui avaient jusqu’à maintenant refusé ne serait-ce que de me recevoir se sont intéressés à ce que je faisais».

À partir de là, les choses vont assez vite : il devient le coloriste que l’on s’arrache grâce à sa connaissance des nouveaux outils informatiques et crée son propre studio. Il croise assez rapidement la route de Todd McFarlane qui, impressionné par son travail sur le personnage de Witchblade, lui propose de bosser sur lui, offre qu’il refuse « plusieurs fois » avant de finalement l’accepter en 2006. En plus de devenir le rédacteur-en-chef de la série, il se charge aussi de sa colorisation avant d’en devenir le dessinateur attitré en 2008, donnant à la série une impulsion très différente, moins cartoonesque et encore plus horrifique.

© Delcourt / McFarlane, Hine, Haberlin, Van Dyke, Noora

À l’écouter, tout ceci est la faute en quelque sorte du scénariste attitré de la série David Hine, présent aussi au Comic Con et qui viendra d’ailleurs lui dire au revoir pendant notre entrevue. Il faut dire que le britannique était déjà allé assez loin : dans les épisodes réunis en France dans le tome 15 (sorti en 2017) au titre révélateur Armageddon, il proposait rien de moins que la bataille finale tant attendue entre le Bien et le Mal, aboutissant à la destruction de notre monde (tout en douceur, on vous l’a dit !) avant de le voir récréé de toutes pièces par Spawn, devenu démiurge suprême.

« David voulait aller jusqu’au bout, être extravagant pour faire mieux table rase du passé. Ce reboot (technique très en vogue dans le comics qui permet de reprendre les choses à zéro sur de nouvelles bases) nous a permis de donner naissance à une nouvelle version de Spawn, plus terre-à-terre mais aussi encore plus sombre. David lisait beaucoup de manga japonais d’horreur à ce moment-là et avait été assez marqué par leur approche plus adulte mais encore plus dérangeante».

Une influence surtout ressentie dans le premier des douze épisodes que l’on retrouve aujourd’hui dans Révélations, récit tournant d’un immeuble ‘maudit’ où ses habitants sont tous affectés d’une façon particulièrement traumatisantes pour le lecteur…

© Delcourt / McFarlane, Hine, Haberlin, Van Dyke, Noora

Haberlin quitte la série après deux années, tout simplement parce qu’il était titillé comme il l’avoue aujourd’hui d’être à nouveau « en charge de mes propres créations et pas de celles des autres », et ce même si ses relations avec McFarlane n’en n’ont pas souffert. D’ailleurs, en partant, il nous laisse un exemplaire du crossover Witchblade/Spawn qu’il a réalisé et qui vient de sortir aux Etats-Unis, tout en nous donnant rendez-vous en 2019 avec, entre autres, une adaptation visiblement très rétro-futuriste du Phare du Bout du Monde de Jules Verne. On vous avait bien dit que ce type là ne s’arrêtait jamais…

Olivier Badin

Spawn Tome 16 : Révélations, de McFarlane, Hine, Haberlin, Van Dyke et Noora. Delcourt, 27,95€

30 Oct

Providence : quand Alan Moore fait du Alan Moore et réécrit Lovecraft

Le créateur des Watchmen s’attaque à Cthulhu, les Yuggoth et tous les bestioles verdâtres et baveuses sorties de l’imagination de l’un des maîtres de la littérature fantastique de la première moitié du XXème siècle, Howard Philips Lovecraft. Et le résultat est à l’image du bonhomme : très personnel, très fouillé, parfois génial, parfois bien trop bavard mais jamais commun.

 

Alan Moore est un ogre. L’un des rares scénaristes de BD moderne ‘star’ dont tout le monde connaît au moins l’oeuvre majeure – Watchmen pour ne pas la nommer – même s’il ne l’a pas lu. Son physique d’ermite (ou d’homme des cavernes, au choix) très particulier, son égo disons gentiment quelque peu surdimensionné mais aussi et surtout son écriture ultra-dense et tortueuse lui ont donné cette image de personnage XXXL qu’il entretient savamment. D’ailleurs, histoire de ne surtout pas se méprendre sur ce pavé réunissant pour la première fois en français les douze volumes de la série Providence publiée initialement en 2010, c’est bien écrit en gros sur le revers : ‘la réinterprétation du monde Lovecraft par Alan Moore’. Même pas un mot sur le dessinateur Jacen Burrows, pratiquement relégué au rang de simple exécutant et que l’on sent d’ailleurs tout le long du récit comme presque figé, écrasé même pourrait-on dire, par son imposant patron…

© Panini Comics / Alan Moore & Jacen Burrows

Car il ne faut pas se tromper : ici, Alan Moore fait du Alan Moore. C’est-à-dire qu’il se réapproprie à sa façon l’univers de l’auteur fantastique, bien connu notamment des fans de jeux de rôles Howard Philips Lovecraft (1890-1937). Le titre fait d’ailleurs référence à la ville de naissance de Lovecraft… Ici, Moore s’est transformé en démiurge, refaçonnant le mythe de Cthulhu qui est au centre du travail de Lovecraft tout en y glissant ses obsessions personnelles, à commencer par cette idée récurrente dans son corpus que l’on n’est jamais mettre de son destin mais juste le pion de forces qui nous dépassent mais qui finissent toujours par amener là où elles veulent.

Si le tout commence presque de façon assez classique à travers la quête de Robert Black, jeune journaliste juif new-yorkais et homosexuel sur les vieilles croyances de la Nouvelle-Angleterre dans les années 20, très rapidement Moore s’amuse à déconstruire le récit comme pour mieux perdre le lecteur dans des dédales où, de toutes façons, tout est plus suggéré que montré. En ça, le scénariste est resté fidèle à l’esprit de Lovecraft, personnage d’ailleurs à part entière du récit dans sa seconde moitié !

© Panini Comics / Alan Moore & Jacen Burrows

Mais l’abondance de mots, sans parler de ses nombreuses insertions de textes pures censées être tirées du journal intime de Black et de digressions quasi-philosophiques rend le tout particulièrement ardu. Cela transforme ce que peut-être certains attendaient avant tout comme un ‘simple’ hommage (pas le genre de la maison, pourtant) en une sorte de réflexion métaphysique et très cosmique sur le monde du réel, celui des rêves et une autre dimension voisine de la nôtre attendant son heure pour dévorer notre monde. Les fans de la série TV Stranger Things apprécieront peut-être d’ailleurs la thématique mais ce côté hermétique en font un monstre exigeant qui est sûrement la marque des grandes œuvres mais qui, aussi, risque d’en laisser pas mal sur le palier de cet univers grandiloquent. Mais en même temps, n’est-ce pas le cas de tous les livres d’Alan Moore ?

Olivier Badin

Providence – L’Intégrale, Alan Moore & Jacen Burrows, Panini Comics, 36,95€

24 Sep

Spawn – Dark Ages : le monstre de Todd McFarlane s’exporte au Moyen Âge

Alors que l’on parle d’une nouvelle adaptation cinématographique qui devrait laver l’affront de celle (ratée) des années 90, l’univers Spawn continue de s’étendre. Ce nouveau spin-off s’étale du XIIe au XVIe siècle et est surtout l’un de ces avatars les plus échevelés. Quinze ans après sa parution originale, il a donc enfin droit à une traduction française classieuse à la hauteur de sa sauvagerie débridée…

Alors d’abord, attention : bien qu’il soit crédité (en premier qui plus est) sur la couverture, a priori, Todd McFarlane n’a pas contribué à cette variation moyenâgeuse de sa plus célèbre créature. Preuve en est qu’en 2018 le personnage de Spawn est devenu si énorme qu’il a désormais échappé à son créateur. Il faut dire que cela fait longtemps que le Canadien a pratiquement laissé tomber le dessin pour devenir un pur gestionnaire de son empire en grande partie bâti justement sur les bénéfices engrangés par sa série star dans les années 90. D’où d’ailleurs quantité de dérivés plus ou moins réussis au cours des années, tous centrés autour de la même trame : celle d’un héros au grand cœur déchu, réclamant vengeance même par delà la mort et finissant par vendre son âme au diable (Faust, es-tu là ?) pour revenir sous la forme d’un démon (le ‘Spawn’ donc) qui, invariablement, finit par découvrir que sa destinée n’est pas totalement entre ses mains…

Enfin traduite en français en deux volumes (le premier était sorti l’année dernière), la série de vingt-huit épisodes parue sur le continent nord-américain entre 1999 et 2001, Spawn – Dark Ages représente en quelque sorte l’apothéose absolue de tous ces à-côtés, en concentrant à la fois toutes les qualités mais aussi tous les défauts.

@ Delcourt / collectif

Alors on l’a souvent dit : Todd McFarlane est un peu le Michael Bay (ou le Luc Besson, histoire de faire plus français) de la BD ‘adulte’ américaine. Ses personnages sont souvent taillés à la serpe, les scénarios souvent assez simplistes et les ressorts dramatiques attendus, voire limite éculés, histoire de pouvoir concentrer toute son énergie sur l’adrénaline pure et la virtuosité visuelle. En ça, Dark Ages est un pur produit McFarlanien : régulièrement, le découpage grandiloquent donne lieu à des cases pleines pages (voire à des doubles !) aux couleurs flamboyantes et pleines de furie et rien n’est épargné aux lecteurs. Initialement ancré dans un XIIe siècle âpre dans une Angleterre où la vie humaine n’a finalement que peu de valeur, elle suit le retour de feu Lord Covenant, jeune noble plein d’idéaux parti faire la croisade au Moyen-Orient où il est mort brûlé et écartelé par les infidèles et ensuite recruté par l’Enfer pour mener, malgré lui, la guerre au Bien sur Terre.

Presque grotesque avec ses muscles hypertrophiés et pourtant franchement flippant avec ses cheveux longs blancs parsemés et surtout ce visage ressemblant plus à un crâne grimaçant qu’à un être humain, le Spawn est plus que jamais un personnage XXL comme McFarlane les aime. Pétri de doutes certes mais avec un fond d’humanité en lui mais avec lequel tout finit toujours dans le sang. Dans le premier tome, Liam McCormack-Sharp, qui signait aussi l’encrage, en avait sublimé la splendeur presque décadente, presque jusqu’à l’outrance. En prenant sa suite, Nat Jones dévoile un style moins personnel et sensuel mais en contrepartie très proche de celui du ‘maître’ et surtout encore plus cruel. Là où McCormack-Sharp et le scénariste Brian Holguin jouaient pas mal avec le symbolisme religieux et la morale, Jones et son compère Steve Niles se révèlent beaucoup plus cruels et sanglants, faisant du Spawn presque une victime et multipliant les combats épiques avec des monstres encore plus baveux et inhumains que lui.

@ Delcourt / collectif

Disons que si la première partie de la saga se rapprochait plus dans l’esprit de l’heroic fantasy d’un Robert E. Howard (créateur de Conan), la seconde (et dernière) se veut, elle, plus digne d’une partie de jeu vidéo de tir à la première personne. Décapitation, tortures à gogo, cannibalisme : c’est gore et assumé. De fait, on ne tient pas forcément là la meilleure porte d’entrée pour les néophytes, vu qu’on plonge de plain-pieds dans la bidoche fumante et les terres ravagées par la Peste. Les auteurs se sont avant tout amusés avec la matrice créée par McFarlane en 1992 pour la plonger dans un monde barbare et brutal où visuellement, rien n’est trop épique ni trop sanglant, quitte à relayer un peu au second plan toute notion de psychologie ou à hâter un peu trop une conclusion qui laisse sur la faim. Mais cela fait quand même deux fois trois cent cinquante pages de fureur et de combats homériques et surtout, un pur concentré de l’esprit Spawn…

Olivier Badin

Spawn – Dark Ages, collectif. Delcourt, en deux volumes. 27,95€

21 Juil

Du temps où la Guerre des Étoiles débarquait avec les croissants et le journal du matin

Quand la Guerre des Étoiles se dévorait quotidiennement dans les journaux par épisodes aussi brefs que bourrés d’action, coincés entre Snoopy et Erik le Viking…

À la fin des années 70, en France, on avait Jacques Faizant. Mais aux États-Unis, c’était plutôt Buck Rogers, Garfield, Dick Tracy et donc aussi, Star Wars. On a les icônes pop que l’on mérite non ? En même temps, dès le succès du premier volet de la saga au cinéma, Georges Lucas a énormément misé sur tous les à côtés et il ne pouvait donc pas se passer de ces véritables institutions outre-Atlantique qu’étaient les strips journaliers que l’on retrouvait dans tous les quotidiens américains. D’où la mise en route sur le marché de ces petites histoires indépendantes tronquées en mini-épisodes dès le mois de mars 1979 et dont les dix-huit premiers mois d’existence sont traduits en français et réunis pour la première fois aujourd’hui.

Censées se dérouler dans l’espace indéfini (c’est pratique) entre les films ‘La Guerre des Étoiles’ et ‘L’Empire Contre Attaque’ et présentées ici dans un format à l’italienne des plus agréables à lire, ces aventures font appel à tous les héros de la saga (Luke Skywalker, la Princesse Leia, Han Solo, Chewbacca etc.), soit en groupe soit pour des apartés en solo au ton bien particulier qui donnent justement son charme à l’exercice.

© Delcourt – Russ Manning

Car le format avait de nombreuses contraintes, et surtout celle de son découpage impitoyable : une bande (trois, quatre cases maximum) par jour, avec une pleine page (parfois en couleur) le week-end seulement. Dans ces conditions, difficile voire impossible d’apporter des nuances ou d’aborder des questions plus, disons, métaphysiques (d’où par exemple l’absence étonnante de la notion de ‘Force’) car il faut à tout prix maintenir l’attention du lecteur. En résulte un rythme très particulier car complètement hystérique et où chaque page se doit d’avoir soit sa poursuite de vaisseaux spatiaux, soit sa bataille à coups de pistolets laser (voire, si possible, les deux en même temps !).

© Delcourt – Russ Manning

Assez loin donc de la réappropriation des mythes universels que furent les films, ‘Star Wars’ devient donc ici une sorte de série B survitaminée où les méchants sont très méchants (Dark Vador fait quelques apparitions bien sûr) et les gentils très gentils. C’est donc assez naïf, très pop et ancré dans son époque (on est bien dans la toute fin des années 70) tout en profitant de la patte du dessinateur vétéran Russ Manning, responsable de la série ‘Tarzan’ dans la seconde moitié des années 60. Et ce n’est même pas réservé qu’à ceux qui croient qu’il y a longtemps, très longtemps, dans une galaxie lointaine, très lointaine… Surtout que l’ajout du chiffre ‘1’ au bout du titre laisse suggérer de futurs tomes à venir.

 Olivier Badin

Star Wars – les strips quotidiens Volume 1, Russ Manning, Delcourt, 39,95€

12 Juil

Quand Hellboy rencontre Richard Corben, ça fait des étincelles !

La dernière entrée de la désormais volumineuse bibliographie de Hellboy s’offre une guest-star de 78 ans dont les traits talentueux réussissent à transformer une ‘petite’ histoire de huit planches en réflexion sur la destinée…

Il y a plusieurs entrées dans l’univers Hellboy. Dont celle-ci, plus axée sur son ‘travail’ au sein du B.P.R.D. (le Bureau de Recherches et de Défense sur le Paranormal en français). Des aventures en général situées entre la fin de la deuxième guerre Mondiale – date à laquelle il a été adopté – et la période actuelle et plus particulièrement dans les années 50. Bon, dans l’absolu, on vous l’accorde, cela ne change pas grand-chose dans les faits : son créateur Mike Mignola est toujours à la manœuvre et signe encore les couvertures (pour attirer le chaland) et ce rejeton né de l’union d’un démon et d’une femme en est toujours le héros principal. Mais tout l’intérêt de ce troisième volume de la série ‘Hellboy & B.P.R.D.’ (à ne pas confondre ni avec les séries ‘Hellboy’ et ‘B.P.R.D.’ tout court attention !) tient en fait en ces huit dernières pages.

Pourtant, les deux premières histoires de ce volume qui en contient trois ne déméritent pas, loin de là. Surtout la première et la plus longue, signée par le dessinateur Stephen Green, avec ses nombreux clins d’œil au film ‘The Thing’ de John Carpenter sur lequel il s’est amusé avec Mignola à greffer des nazis jusqu’en-boutistes (souvenez-vous, nous sommes en 1954 !). Mais le meilleur est pour la fin.

© Delcourt / Mignola, Roberson, Corben, Green, Reynolds, Churilla et Stewart

Après, peut-être ne sommes-nous pas foncièrement objectifs. Et encore, on reconnaît que le scénario de ce court épisode ‘Le Miroir’ est des plus simpliste et tient sur un timbre-poste. Oui, sauf que c’est le dernier grand prix d’Angoulême qui tient le crayon… Certes, Richard Corben, ancien collaborateur de ‘Metal Hurlant’, n’en est pas à sa première parade d’amour avec Hellboy. Et celle-ci est donc très courte et presque contemplative, le rejeton de l’Enfer se ‘contentant’ de se faire molester par des démons. Mais plus que jamais son trait sombre et mélancolique, cette faculté d’évocation et surtout cette ‘patte’ si particulière où l’on a impression de presque sentir les effluves de pourriture qui semblent sommeiller sous ses chacun de ses personnages donnent au tout une touche presque diaboliquement désespérée qui fait toute la différence.

Olivier Badin

Hellboy & B.P.R.D. 1954, par Mignola, Roberson, Corben, Green, Reynolds, Churilla et Stewart, Delcourt, 15,95 euros

© Delcourt / Mignola, Roberson, Corben, Green, Reynolds, Churilla et Stewart