18 Fév

Deathfix, un polar dans l’univers impitoyable du football signé Nix et Benus

Ça sent le vestiaire, ça sent surtout le sapin ! Avec Deathfix, Nix et Benus nous embarquent pour le côté obscur de la planète football, là où il n’est plus question de la beauté du sport mais d’argent et de petits arrangements entre amis. On range les crampons et on sort les flingues…

Quand l’important n’est plus de participer mais d’encaisser le pognon, ça donne Deathfix, un polar qui nous ouvre les portes du Moscou Sporting Club. Ici, comme ailleurs, les matchs se gagnent et se perdent non plus sur le terrain mais dans les bureaux de la présidence du club.

Au plus grand désarroi de l’entraîneur, Gus, venu spécialement de Hollande pour l’amour du football, le vrai, celui qui sent la sueur. Dans cette histoire, Gus est le personnage le plus honnête même si l’homme se retrouve au coeur même de la fraude organisée, avec d’un côté des mafieux chinois qui le harcèlent, de l’autre un président véreux qui menace de le virer s’il n’obtempère pas. Et d’expliquer : « Il y a deux façons de truquer un match. La première, c’est les propriétaires et les présidents des clubs qui s’arrangent entre eux (…) L’autre façon, c’est la mafia qui paye des joueurs et des entraîneurs pour gagner ou perdre des matchs« .

Traité dans un registre humoristique, Deathfix n’en dévoile pas moins avec lucidité l’envers du décor, ces petits arrangements et grandes arnaques qui salissent le monde du sport depuis toujours. Bien sûr, l’histoire se déroule à Moscou mais elle aurait très bien pu trouver corps plus près de nous où, très régulièrement, des affaires similaires font la Une de l’actualité.

Deathfix est la première adaptation au format papier d’un webtoon, un type de BD conçu pour les portables et qui rencontre un grand succès en Corée du Sud. Les éditions Dupuis qui espèrent surfer sur la vague et développer le genre sur le marché franco-belge vient de lancer sa propre plateforme de diffusion Webtoon Factory. Elle compte déjà une trentaine de titres.

Eric Guillaud

Deathfix, le polar qui sent le vestiaire, de Nix et Benus. Dupuis. 14,50€

@ Dupuis / Nix & Benus

16 Fév

War is boring, le témoignage d’un correspondant de guerre sur son addiction à l’adrénaline par David Axe et Matt Bors

Comment peut-on dire de la guerre qu’elle est ennuyeuse ? C’est à première vue aussi absurde que de la considérer comme passionnante ou amusante. La guerre pour la majorité des humains, c’est l’horreur absolue. Pour David Axe, c’est une drogue dure. War is boring raconte cette surprenante dépendance…

Etre accro à la guerre, voilà qui n’est pas banal. C’est pourtant ce qui arrive à l’Américain David Axe, correspondant de guerre notamment pour le Washington Times et Esquire. De l’Irak à la Somalie, en passant par l’Afghanistan ou encore le Timor oriental, David Axe a parcouru les endroits les plus dangereux de la planète et les conflits les plus meurtriers avec parfois, entre deux attaques, deux explosions ou deux attentats, de longues périodes d’ennui. Oui, vous avez bien lu, de l’ennui !

« Trois ans en Irak à essuyer des tirs de mortier, de roquette, des explosions à la bombe. Harcelé par tous les ennemis imaginables, du petit criminel aux miliciens, en passant par les kamikazes (…) Le danger ne manquait pas mais, à ma plus grande surprise, j’ai découvert qu’on s’ennuyait en Irak. J’ai passé des mois entiers à chercher une miette d’excitation ».

Et lorsqu’il rentre au bercail, c’est la même chose, en pire. Passée l’euphorie des retrouvailles avec sa petite amie ou sa famille, David Axe ne pense plus qu’à une chose : repartir. « Avais-je choisi la guerre ou m’avait elle choisi? », finit-il par s’interroger.

Ce roman graphique mis en images par le dessinateur de presse Matt Bors raconte les guerres du journaliste mais surtout cette incroyable dépendance au chaos, à la violence du monde.

Une véritable addiction à l’adrénaline bien connue dans le milieu aujourd’hui. Avant David Axe et ce roman graphique, un autre reporter de guerre, Chris Hedges en parlait dans son livre War is a force that gives us meaning où il résume ce mal en quelques mots : “l’adrénaline du combat provoque souvent une dépendance puissante et mortelle, car la guerre est une drogue”.

C’est peut-être difficile à comprendre pour nous simples mortels, mais ne restons pas nous-mêmes hypnotisés devant les images de violence diffusées sur nos écrans ? C’est peut-être là que commence cette addiction…

Eric Guillaud

War is boring, de David Axe et Matt Bos. Steinkis. 17€

@ Steinkis / Axe & Bors

12 Fév

Ce que font les gens normaux : une histoire de notre temps signée Hartley Lin

En publiant de ce côté-ci de l’Atlantique le roman graphique Young Frances du Canadien Hartley Lin, les éditions Dargaud ont opté pour un titre plus accrocheur mais du coup beaucoup plus énigmatique. L’histoire est pourtant simple, Hartley Lin raconte la vie normale d’une jeune femme normale qui subit sa vie plus qu’elle ne la choisit…

« Personne n’a jamais rêvé d’être une grande clerc ». Tout est dit dans cette rumination nocturne de Frances. Elle n’a jamais rêvé de ce métier, personne n’a jamais rêvé de ce métier. Pourtant, elle le fait avec dévouement et sérieux. Au point de se faire remarquer par le boss et de franchir les échelons à la vitesse d’un TGV en rase campagne pendant que ses collègues sont tout simplement relégués au placard ou mis à la porte.

Bien sûr, Frances n’est pas responsable du malheur des autres, mais l’est-elle pour autant de sa propre réussite professionnelle ? Pas si sûr. Frances a l’impression d’être une spectatrice de la vie des autres comme de sa vie. Elle ne sait même pas si elle doit accepter cette reconnaissance qui l’empêche de dormir et l’interroge. Voulait-elle vraiment de cette vie de bureau ? Trop normale, presque banale. Et de cette pression quotidienne ? Surtout quand elle pense à Vickie, son amie et colocataire qui, elle, a réussi à faire de sa vie un rêve, ou vice versa.

Il faut dire que Vickie est très différente. Joyeuse, fêtarde, impulsive, elle voulait faire du cinéma et finit par décrocher le rôle de sa vie. Direction Los Angeles, laissant Frances seule avec ses questions existentielles…

« Tu devrais être en train de faire du pop corn ou de ranger tes chaussures, enfin des trucs de gens normaux », lance la jeune actrice à Frances qui oublie de lâcher ses dossiers pour s’amuser.

Réaliste dans l’écriture comme dans le traitement graphique, Ce que font les gens normaux est une petite douceur dans un monde de brutes, un roman à la fois léger et profond sur la vie, ce que nous en faisons, ce que nous pourrions en faire. Mais pas question de donner des leçons ici, Hartley Lin raconte les doutes, les peurs, les angoisses des jeunes adultes face à un monde souvent hostile, avec beaucoup de finesse, de tendresse et d’empathie. Un très bel album qui ne peut laisser indifférent !

Eric Guillaud

Ce que font les gens normaux, de Hartley Lin. Dargaud. 18€

@ Dargaud / Hartley Lin

08 Fév

Les Herbes folles : quand le Lapinot de Trondheim se met au vert en 365 dessins

365 dessins et pas un de plus ! Tout est parti d’un pari un peu fou ou plutôt d’une bonne résolution, ce qui revient un peu au même, de celles qu’on prend en début d’année à la fin d’un repas généralement bien arrosé. Mais quand certains se promettent l’arrêt du tabac ou la reprise du sport, d’autres, comme Lewis Trondheim, s’engagent à faire un dessin par jour pendant un an… Et qu’est-ce qui est sorti de son chapeau ? Un lapin bien sûr…

C’est un tout petit livre, un format à l’italienne n’excédant pas les 16 cm sur 11. Petit mais épais, 365 pages et des poussières. 365 pages pour autant de dessins réalisés par Lewis Trondheim et publiés du 1er janvier au 31 décembre 2018 sur son compte Instagram.

Un sacré pari, tenu et remporté haut le crayon par Lewis Trondheim. Non seulement, l’auteur a tenu la cadence mais il réussit au bout du compte à nous embarquer dans une drôle d’histoire où la nature a décidé de reprendre ses droits. Du vert partout, du lierre, des racines, des arbres, des herbes folles… ont envahi les rues de la ville, les appartements et même les frigos.

Et Lapinot dans tout ça ? Le personnage emblématique de Lewis Trondheim a retrouvé Richard pour une déambulation jubilatoire et muette où l’on croise de drôles de bestioles, où l’on lit entre les traits les problématiques environnementales actuelles, où enfin l’amour et l’amitié tiennent une place de choix. Une intrusion du surnaturel dans un monde presque réel. Un bel album, un nouveau souffle pour Lapinot !

Eric Guillaud

Les Herbes folles, Les Nouvelles aventures de Lapinot. L’Association. 19€. 

L’info en +. Pour les fans hyper fans et hyper riches, il existe aussi une édition super luxe avec une couverture blanche, toute blanche, à faire personnaliser avec un dessin de Lewis Trondheim lui-même. Tirage limité à 50 exemplaires numérotés et signés. 350€

@ L’Association / Trondheim

06 Fév

Jeremiah : premier volet d’une somptueuse intégrale en noir et blanc

C’est du lourd, du très lourd même, 2 kg 500 pour l’avoir pesé, 288 pages en noir et blanc pour les avoir comptées, le tout dans un grand format luxe de 340X267, le premier volet de l’intégrale Jeremiah version collector est sorti. Un régal pour les yeux et la tête…

Waouh ! Vous pouvez rester bouche bée mais par les bras ballants. L’ouvrage pèse son poids et ce serait dommage de le laisser lamentablement choir sur le bitume.

Paru dans la collection Niffle / La Grande Bibliothèque, le premier volet de cette intégrale en noir et blanc est un pur bijou, de ceux qu’on aime laisser traîner sur le coin d’une table tel un trophée ou un bel objet de déco.

Mais c’est bien évidemment plus que ça, derrière la beauté de l’objet, il y a une légende, Jeremiah, trente six albums à ce jour, tous signés de la main du maître Hermann, un univers unique qui nous embarque dans un futur post-atomique à la Mad Max, crépusculaire à souhait.

« J’avais lu Ravage de Barjavel », explique Hermann… « un excellent bouquin dont l’action se situe après une guerre atomique… La Terre est ravagée et toute la sauvagerie de l’homme se donne alors libre cours ». Un bon résumé de ce qui attend Jeremiah, son acolyte Kurdy et les lecteurs.

Ce premier volet réunit La nuit des rapaces, Du sable plein les dents, Les héritiers sauvages, Les yeux de fer rouge, Un cobaye pour l’éternité et La secte, les cinq premiers albums publiés entre 1979 et 1982 aux éditions Dupuis.

Bon alors forcément, le prix est un peu élevé, 49€, mais les fans de Jeremiah et Hermann comprendront dès la première page, dès la première rencontre entre Jeremiah et Kurdy, qu’ils ont entre leurs petites mains fébriles une édition historique et l’occasion de mesurer tout le talent de l’auteur dans l’écriture et surtout dans le graphisme avec ces planches grand format en noir et blanc qui révèlent plus que jamais la finesse du trait, une maîtrise absolue du noir et blanc, une précision de tous les instants. Du grand art !

Eric Guillaud

Jeremiah, intégrale N/B, de Hermann. Dupuis / Niffle. 49€

@ Dupuis-Niffle / Hermann

Amer Beton : la réédition d’un chef-d’oeuvre de Taiyou Matsumoto

Dans le monde du manga, voilà un auteur qui tient une place à part, un auteur au trait inimitable. Il s’appelle Taiyou Matsumoto. Cette intégrale a été publiée à l’occasion de l’exposition qui lui était consacrée lors du dernier Festival international de la bande dessinée à Angoulême…

Publié en trois volumes par les éditions Tonkam en 1996 – 1997 avant d’être réédité en un volume en 2007 puis à nouveau en ce début 2019, Amer Beton est ce qu’on peut appeler un petit chef-d’oeuvre du genre, un manga fort et singulier, à la fois par son approche narrative et graphique. À tel point qu’il a été adapté au cinéma par l’Américain Michael Arias en 2006 mais aussi au théâtre.

L’auteur, Taiyou Matsumoto, s’est fait connaître à travers une série de mangas dans l’univers du sport (Straight, God Save the knuckle….). Avec Amer Beton, il décide de mettre ses tripes sur la table et de laisser parler cette colère qui le suit depuis son enfance, passée loin de ses parents. « C’est une oeuvre matricielle, symbole de mon travail », admet-il dans une interview accordée à 20 Minutesavec comme toujours un regard posé sur l’enfance. Ou depuis l’enfance. Cette fois, il le fait à travers les yeux d’un tandem de gamins sans fois ni loi, deux orphelins qui ne possèdent rien et n’ont donc rien à perdre, tout à gagner, un peu de monnaie ici, une montre là.

Ces gamins s’appellent Blanko et Noiro, le Yin et le Yang (autre thème constant de son oeuvre), ils ont fait de la ville de Takara, doux mélange de Tokyo et Osaka, leur terrain de jeu privilégié, un jeu, vous avez bien lu, dont le but serait de survivre au milieu du chaos permanent, de la pauvreté et de la violence. Jusqu’au jour où débarque une bande de yakusa bien décidée à mettre la main sur la région…

Cette très belle réédition parue chez Delcourt / Tonkam nous permet donc de retrouver un auteur et un univers singuliers, influencés par une multitude de courants, de dessinateurs, notamment européens comme Mœbius. De fait, le style de Matsumoto en perpétuel évolution déroge à la règle du manga formaté et lisse.

Plusieurs autres-chefs d’oeuvre de Taiyou Matsumoto viennent d’être réédités à l’occasion de l’exposition visible à Angoulême jusqu’au 10 mars, entre autres Number 5 en intégrale chez Kana et Ping Pong chez Delcourt / Tonkam.

Eric Guillaud

Amer Beton, de Taiyou Matsumoto. Delcourt/Tonkam. 29,99€

À lire : l’excellent dossier sur Matsumoto dans le numéro 6 des Cahiers de la BD

31 Jan

Quand Richard Corben s’allie à d’autres maîtres de l’horreur pour un beau livre terrifiant

Depuis son Grand Prix au festival d’Angoulême en 2018, la France n’arrête pas de (re)découvrir l’œuvre de Richard Corben. Alors même si cette dernière est désormais éparpillée façon puzzle entre plusieurs éditeurs, cette réhabilitation tardive donne droit à quelques pépites. Dont cette édition grand format de toute beauté en noir et blanc, à mi-chemin entre ‘beau livre’ et recueil de BD.

Associer le trait fin et même temps horrifique d’une façon presque grotesque de Corben avec l’écriture ciselée d’Edgar Allan Poe ou de son disciple le plus talentueux Howard Philips Lovecraft est plus qu’une évidence. Partageant le même goût pour le macabre, les abominations indicibles qui se cachent dans les ténèbres et les affres de leurs semblables face à des forces qui les dépassent en tous points, les trois se complètent d’une façon assez étonnante, bien qu’ils n’aient pas vécu à la même époque. Même si les adaptations de Poe avaient déjà été traduites il y a plus de dix ans, c’est la première fois qu’elles sont couplées dans un seul et même volume avec celle dédié au papa de Cthulhu.

@ Panini Comics / Corben & Margopoulos

Première bonne surprise : leurs œuvres respectives étant tombées dans le domaine public, l’éditeur a eu la bonne idée de joindre à chaque histoire le poème ou la nouvelle originale lui correspondant. Ce qui permet d’abord de mesurer le travail d’adaptation réalisé par Corben et son compère Rich Margopulos mais aussi de voir comment le dessinateur, surtout dans le cas de Poe, a su faire prendre à des textes pourtant écrits au XIXème siècle des accents parfois assez étonnants et plus proches de ses obsessions personnelles, comme la science-fiction apocalyptique sur Le Ver Conquérant ou le mythe du vampire sur La Dormeuse. Ce qui permet d’aboutir à des choses très graphiques ou, au contraire, à un résultat où l’horreur est avant tout suggérée mais rarement montrée. Bizarrement, du corpus assez conséquent de Lovecraft, le duo n’a retenu que des textes fragmentaires ou des poèmes peu connus, peut-être par peur de passer après toute la horde qui s’était déjà attaqués à L’Appel de Cthulhu par exemple. D’ailleurs, la nouvelle illustrée la plus connue de toutes (Dagon) est la moins réussie, comme si engoncé dans des vêtements trop contraignants, ils n’avaient pas pu se lâcher autant qu’ils le voulaient.

Certes, les sorties ou ressorties actuelles estampillées ‘Corben’ ne manquent pas et quantités d’entre elles valent leur pesant d’hémoglobine (on pense notamment à l’excellente intégrale des épisodes qu’il a dessiné pour la saga Hellboy tout juste sorti chez Delcourt) mais parmi elles, L’Antre de L’Horreur occupe une place spéciale, aussi pour ses fans que pour les amateurs d’horreur gothique de la grande époque. Un vrai travail de maître(s) !

Olivier Badin

 L’Antre de L’Horreur de Richard Corben et Rich Margopoulos, d’après l’œuvre d’Edgar Allan Poe et Howard Philips Lovecraft, Panini Comics, 32€

@ Panini Comics / Corben & Margopoulos

30 Jan

Les fantômes de Knightgrave : une intégrale choc signée Eric Maltaite et Stéphan Colman

Les mots on un sens, une intégrale regroupe comme on peut s’y attendre tous les livres publiés d’une même série, achevée ou en cours. Avec Choc, les éditions Dupuis vont plus loin en réussissant dans le même recueil non seulement les deux albums publiés à ce jour mais aussi un troisième qui ne le sera qu’en mars prochain…

Publier l’intégrale d’un triptyque, en l’occurrence Les Fantômes de Knightgrave, avant même que le troisième album soit sorti, voilà qui n’est pas commun. Mais on ne va pas s’en plaindre, bien au contraire, puisque ce tirage annoncé comme unique par l’éditeur nous permet non seulement de découvrir la fin de l’aventure mais encore de profiter pleinement du trait d’Eric Maltaite, fils de Willy Maltaite, dit Will, celui-là même qui dessina longtemps la série Tif et Tondu et lui donna avec Maurice Rosy son méchant de service, Choc, un être machiavélique reconnaissable à sa queue-de-pie et son visage dissimulé sous un heaume.

C’était au milieu des années 50. Aujourd’hui, Eric Maltaite et Stéphan Colman ont donc repris le personnage pour lui offrir une aventure à lui, un genre de spin-off comme on dit dans le milieu, avec tout le talent qu’on leur connaît et la folle envie de répondre à deux interrogations qui les hantent depuis l’enfance, nous dit Jean-Louis Bocquet en préface, « Comment devient-on Monsieur Choc ? Qui se cache derrière ce masque ? ».

270 pages pour détricoter l’histoire, tenter de lever un peu le coin du voile ou plus exactement du heaume, nous offrir une très belle aventure et une fin en apothéose, avec la participation exceptionnelle de… 🤭🤫😬 ! Vous le saurez en la lisant.

Eric Guillaud

Choc, Les Fantômes de Knightgrave, de Maltaite et Colman. Dupuis. 48€

@ Dupuis / Maltaite & Colman

29 Jan

Hope One : un huis clos oppressant signé ‘FANE

Imaginez un instant vous réveiller après 49 ans de sommeil et découvrir que vous êtes enfermé dans un vaisseau placé en orbite géostationnaire autour d’une Terre qui ne compte peut-être plus un seul habitant. C’est ce qui arrive à Megan Rausch dans Hope One, un récit de science fiction signé ‘FANE…

Et le réveil est plutôt brutal, même s’il répond au protocole établi. Nausées, amnésie, claustrophobie… il faudra quelques temps à Megan Rausch pour se remettre de ce long sommeil, il lui faudra aussi du temps pour comprendre ce qu’elle fait là, enfermée dans ce vaisseau qui tourne autour de la Terre depuis bientôt un demi-siècle.

C’est Adam, son unique compagnon de voyage, qui va la briefer : « En 1971, un conflit planétaire issu des tensions entre les États-Unis et la Russie, engageant l’ensemble des nations du globe a fini par déclencher une série de frappes nucléaires. La planète n’allait pas s’en remettre ».

Ce vaisseau, comme un douzaines d’autres qui tournent autour de la Terre ont été imaginés et lancés dans l’unique but de préserver le genre humain. À son bord, un homme, une femme, et une mission : évaluer les possibilités de retour sur Terre.

Pour faire bien, il faut faire simple. Et de ce côté-là, le scénario de Hope One est dans les clous, simple mais efficace, de la science-fiction grand public bien foutue avec des personnages attachants, un dessin très agréable et une histoire au suspense haletant, le tout sous pavillon Comix Buro, l’excellente maison d’édition d’Olivier Vatine (Aquablue, La Mort vivante…) en association avec Glénat. Vous pouvez donc acheter l’album les yeux fermés que vous soyez dans l’espace ou ailleurs !

Eric Guillaud

Hope One (tome 1), de ‘FANE. Comix Buro / Glénat. 15,50€

@ Comix Buro & Glénat / ‘FANE

28 Jan

La saga de Grimr : rencontre avec Jérémie Moreau

En 2018, c’est le jeune Jérémie Moreau (31 ans) qui remportait à Angoulême le Fauve d’or qui récompense le meilleur premier album. Un prix qui est en fait l’aboutissement d’un parcours entamé, justement, à l’âge de huit ans à cause de ce festival. Alors que l’édition 2019 vient tout juste de se tenir, on revient donc vers lui et sa Saga de Grimr crépusculaire se déroulant dans une Islande du XVIIIe siècle sauvage et sublime à la fois …

Jérémie Moreau © Chloé Vollmer Lo

Avec son style pas du tout académique tout en aquarelle, la dureté de ses personnages et en même temps cette exaltation d’une nature débridée pour laquelle les hommes ne sont que des pions, La Saga de Grimr a brillé par son originalité et surtout sa force dramatique. Un récit initiatique et tragique à la fois qui nous a vraiment fait découvrir Jérémie Moreau, jeune trentenaire au parcours déjà foisonnant et qui revient avec nous sur cette œuvre à part entière qui a bien mérité son Fauve d’Or…

Si je joue l’avocat du diable et je te dis qu’une BD inspirée par l’Islande du XVIIe siècle et les sagas du Moyen-Âge réalisée par un jeune français c’est aussi crédible qu’un livre sur les légendes de la forêt de Brocéliande écrit par un Australien qui a vu trois documentaires à la télé, comment te défendras-tu ?

Jérémie Moreau : Mal ! (rires) C’est vrai que l’idée de légitimité se comprend, surtout que j’ai eu le même problème avec le Japon. Mais paradoxalement, ce qui m’a le plus libéré ce qu’au final, je connaissais très peu l’Islande donc j’avais peu le poids de leur culture sur les épaules comparativement au Japon d’où j’ai beaucoup consumé de films et de mangas dont je me suis beaucoup plus imprégné. Donc pour répondre à ta question, je te dirais que je suis sauvé par mon ignorance. Ma source d’inspiration principale reste les livres d’Halldor Laxness, prix Nobel de littérature en 1955 qui a beaucoup écrit sur l’histoire de son île et sur son peuple. Après, je ne me vois pas faire des choses que sur la France sous prétexte que je suis français aussi…

@ Delcourt / Jérémie Moreau

D’après ton blog, ta découverte de la nature islandaise date de l’été 2014. T’es-tu rendu sur place spécifiquement pour préparer ce livre ?

J.M. Pas du tout. Je suis d’abord allé en pur touriste avec tout un groupe d’amis, ce n’était pas d’ailleurs moi qui avait choisi la destination mais j’ai adoré et réalisé quelques esquisses sur place, mais sans alors penser à un éventuel livre. Non, en fait, le vrai point de départ de La Saga de Grimr, c’était cette idée simple d’une histoire centrée autour d’un personnage qui aurait construit un mur de pierre pour protéger son village d’une coulée de lave. J’ai pas mal cherché dans quel lieu la mettre en scène et j’ai d’abord pensé à d’autres endroits connus pour leurs activités volcaniques comme le Japon encore une fois ou même la Martinique. Puis je suis tombé sur La Cloche d’Islande, considéré comme le chef d’œuvre de Laxness et qui se passe en Islande au XVIIIème siècle alors que le pays est sous domination Danoise et ça été le déclic. Surtout lorsque j’ai découvert après coup que l’île avait justement subi une gigantesque explosion volcanique en 1783, où cent quinze cratères se sont mis à cracher de la lave en même temps… J’ai donc refaçonné mon histoire pour qu’elle entre dans ce cadre-là tout en mettant à dévorer tout ce que je pouvais sur les sagas islandaises.

Pourquoi ne pas avoir choisi la période classique des vikings, peut-être plus vendeuse ?

J.M. D’abord parce que le roman de Laxness se passait, justement, au XVIIIème siècle et qu’il m’a apporté moult détails sur cette période. Et ensuite parce qu’en terme dramatique, j’aimais cette idée d’ancrer cela dans un pays qui a perdu son lustre d’antan et vivant sous la coupe par une puissance étrangère. Et puis cette éruption de 1783 a eu des conséquences très graves. Le pays a perdu un tiers de la population et plus de la moitié du bétail, avec la famine qui va avec. J’aimais ce côté très noir qui, en plus, le rapprochait des ambiances que l’on pouvait avoir dans certains romans de d’Émile Zola ou Victor Hugo, à la fois romantique et exaltée dans la misère.

@ Delcourt / Jérémie Moreau

Justement, le terme ‘saga’ est presque un terme consacré, dédié à ces histoires relatant la colonisation de l’île au Moyen-Âge et transmises oralement. Pourquoi l’avoir malgré tout utilisé ?

 J.M. Plus je lisais à propos des sagas, plus je me retrouvais dans leur définition, à savoir un récit en prose qui raconte l’histoire d’un homme digne de mémoire en Islande. C’est d’ailleurs aussi pour ça que j’ai rajouté le personnage de l’écrivain car il personnifie un peu tous ces auteurs au nom oublié qui permit la transmission de toutes ces histoires moyenâgeuses.

Après, Grimr ne correspond aux canons de beauté entre guillemets attendu : il n’est ni blond aux yeux bleus, ni très scandinave dans sa physionomie…

J.M. C’est pour ça que je fais dire au conteur du début que ce n’est pas une saga comme les autres car normalement, elles doivent nous relier d’une manière ou d’une autre à la généalogie des premiers habitants de l’île. En fait, si l’on recoupe toutes les sagas, on peut retracer les histoires de toutes les premières familles d’Islande ! Or lui est orphelin dont les racines ont donc été séparées de l’histoire ancestrale de l’île. Donc dès le départ, c’est un personnage à part, un marginal… Et je voulais que cela soit marqué aussi physiquement, surtout que mes premières visions en quelque sorte, j’avais imaginé une sorte de Quasimodo des volcans au physique disgracieux.

@ Delcourt / Jérémie Moreau

Tous les décors, ce sont des choses que tu as ramené de ton voyage ?

J.M. Non, parce que je n’y suis resté au final que vingt jours et qui plus est, en Août donc je n’avais été le témoin que d’une seule saison bien précise. J’ai cherché pendant un temps à faire une résidence en hiver pour compléter mais je fini par me documenter via des blogs, des photos etc. Comme c’est une destination un peu à la mode, je me suis rendu qu’il y avait foison de documentation. Par contre, sur le plan historique, cela s’est révélé beaucoup plus compliqué pour trouver des éléments sur les bateaux, les vêtements, les habitations etc. Au final, j’ai trouvé des gravures d’époque du Danemark ou de Norvège qui m’ont servi de bases de travail.

Qu’a changé pour toi le prix obtenu à Angoulême ?

J.M. Plein de choses, même si je n’en mesure pas encore tout l’impact. Déjà, je trouve cela super qu’il le donne à un jeune auteur. Lorsque Riad Sattouf pour L’Arabe du Futur en 2014, sa carrière est déjà lancée depuis longtemps. Alors que moi, cela m’a donné une exposition inattendue et un poids certain auprès des éditeurs pour mes prochains projets. En fait, cela m’a donné plus de liberté en quelque sorte. Surtout que j’ai un lien très particulier avec Angoulême : c’est parce que j’avais décidé de participer au concours junior à l’âge de huit ans que j’ai commencé à vraiment me mettre à dessiner sérieusement et cela ne m’a pas lâché. Donc le Fauve d’Or c’est un peu ma Palme d’Or à moi !

Propos recueillis par Olivier Badin le 9 Janvier 2019

La Saga de Grimr de Jérémie Moreau, Delcourt, 25,50

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