15 Mai

Lady Jane : deuxième partie d’un triptyque signé Michel Constant autour des dégâts du thatchérisme

Après La Dame de fer, Michel Constant retrouve l’Angleterre pour une histoire qui trouve une nouvelle fois ses racines dans les années Thatcher avec cette loi contestée mais toujours en vigueur, le Children Act…

extrait de la couverture © Futuropolis / Constant

Qu’est-ce que le Children Act ? Il s’agit d’une loi entrée en vigueur au Royaume-Uni sous l’ère Thatcher, dont l’objectif est de protéger les enfants et d’assurer leur bien-être, y compris en dehors de leur famille s’il y a le moindre risque qui pourrait aller à l’encontre de leurs intérêts. Merci Wiki.

Sur le papier, la démarche est louable mais sur le terrain, nombre de dérives auraient été observées. Des enfants retirés à leur famille sur simple soupçon ou sur des critères qui pourraient laisser songeurs, des parents qui perdent leurs droits sur leurs enfants y compris celui de rentrer en contact avec eux.

Retour à notre histoire, ou plus exactement celle écrite par Michel Constant, Lady Jane n’a à priori rien à voir avec la chanson des Rolling Stones, notre héroïne, Jane, la quarantaine, vend des gaufres du côté de Kingsdown, station balnéaire de la côte est de l’Angleterre. Elle vit seule, se confie peu, apparaît mystérieuse, jusqu’à ce qu’elle se prenne d’affection pour Emma, une gamine de 18 ans, à qui elle propose de venir la suppléer dans sa guérite. Très vite naît une grande complicité entre les deux mais Emma sent que le passé de Jane est lourd, trop lourd pour elle. Qu’a-t-elle vécu dans sa jeunesse ? Une histoire d’amour qui s’est mal terminée ? En quelques sortes…

L’air de rien, ou plus exactement sur le ton de la comédie sociale, Michel Constant aborde avec ce triptyque les ravages de l’ère Thatcher, sa politique d’austérité dans le premier volet, La Dame de fer, le Children Act dans celui-ci, avec dans les deux cas un portrait d’hommes et de femmes emprunt d’humanité. Un beau regard sur l’Angleterre avec bien évidemment, et jusque dans le titre, des références à la pop et au rock d’outre-Manche. Rolling Stones, Black Sabbath, Who et autres Cure font partie du décor…

Eric Guillaud

Lady Jane, de Michel Constant. Futuropolis. 15€

© Futuropolis / Constant

Space Connexion ou la culture pulps US revisitée par deux Français

Deux gars bien de chez nous, dont le scénariste du déglingos Monkey Bizness, rendent hommage à leur façon à la BD populaire fantastique des années 40 et 50 avec l’aide appuyée de quelques petits hommes verts et d’un humour corrosif…

 

Près d’un siècle après son lancement, la culture pulps fascine toujours. Les pulps ce sont ces magazines – d’abord de petites nouvelles, puis à partir des années 40, de comics – faits avec du papier bon marché et vendus limite à la sauvette pour quelques pièces, à destination avant tout de quelques nerds puis d’adolescents en manque de sensations fortes. En plus d’avoir servi de rampe de lancement à de nombreux futurs grands auteurs (Ray Bradury, HP Lovecraft, Robert E. Howard etc.), ces publications trop souvent ignorées voire moquées à leur époque ont surtout servi de laboratoire. En fait, elles ont souvent offert à ses nombreuses petites mains, souvent payées une misère, une liberté éditoriale totale, leur permettant ainsi de défricher souvent ce qui était alors considéré comme des sous-genre littéraires (roman policier, fantastique, horreur) sans aucune contrainte. Autre particularité : le format étant souvent court car plus ou moins calqué sur celui des feuilletons du début du siècle, les récits étaient souvent assez ramassés avec un rythme soutenu.

© Glénat / Eldiablo et Romain Baudy

Depuis en gros une trentaine d’années, les pulps ont droit à une réhabilitation bien méritée. Aux États-Unis, certains éditeurs se sont même spécialisés dans les rééditions plus ou moins luxueuses, comme DARK HORSE avec le catalogue EC COMICS par exemple. En France, DELIRIUM a aussi rendu à nouveau disponible des récits des magazines CREEPY, EERIE ou VAMPIRELLA. Un travail salvateur qui a ensuite poussé des auteurs contemporains a, à leur tour, tenter d’émuler ce style délicieusement rétro. Un style qui, sous couvert d’histoires horrifiques pleines de bestioles gluantes, permet quelques critiques bien senties de notre société et de ses travers nombrilistes.

Or si le scénariste Eldiablo et le dessinateur Romain Baudy s’essayent à leur tour à cet exercice plus ou moins périlleux, ils ne le font pas sur les mêmes bases. Car contrairement à l’écrasante majorité, eux n’ont pas tenté graphiquement de restaurer le style dans son jus, préférant au contraire une approche plus actuelle, mais tout en conservant l’esprit frondeur et brut.     

© Glénat / Eldiablo et Romain Baudy

Intitulé Space Connexion et réparti sur deux volumes (le premier, Darwin’s Lab est déjà disponible), cette mini-anthologie regroupe comme il se doit des histoires courtes allant de 7 à 20 planches. Leurs points communs ? L’omniprésence de races extra-terrestres… Et de la bêtise humaine ambiante. Dès qu’ils se retrouvent face à des aliens tentant de les sauver d’une pandémie mondiale (cela vous rappelle quelque chose peut-être ?), de les étudier pour mieux les comprendre ou pour les empêcher de piller une terre ancestrale, les hommes ont forcément les mauvaises réactions ou font les mauvais choix, ce qui les amène invariablement à la même impasse. Les cinq récits compilés dans ce premier tome racontent donc chacun à leur façon la même chute en quelque sorte mais avec le même humour très acide et toujours croqué de façon quasi-cartoonesque. À la fois un hommage et une tentative plutôt réussis de s’approprier cette sous-culture de l’histoire de la BD populaire du milieu des années 50 encore trop méconnue en France.

Olivier Badin

Space Connexion – 1 : Darwin’s Lab d’Eldiablo et Romain Baudy. Glénat. 15,50 €

11 Mai

Lefranc : 70 ans d’aventures pied au plancher

Les aventures de Lefranc fêtent cette année leurs 70 ans. À cette occasion, la maison d’édition Casterman sort le grand jeu, une nouvelle aventure sur un synopsis orignal de Jacques Martin, un beau livre autour des voitures de Lefranc et deux expositions dans la ville de Molsheim en Alsace, berceau de la marque Bugatti…

Extrait de la couverture © Casterman / Martin, Régric & Seiter

Les plus âgés d’entre vous ou les plus fervents amateurs de la série se souviennent certainement de La Grande menace, première aventure de Lefranc publiée dans le journal Tintin à partir de mai 1952 et en album aux éditions du Lombard en 1954. Jacques Martin posait dès les premiers pages les bases de ce qui fera le succès de la série, à savoir une bonne dose d’aventure dans un monde contemporain menacé d’un péril imminent, notamment ici nucléaire, mais qui prendra la forme ailleurs d’actes terroristes, de guerre du pétrole ou encore de fabrication d’armes bactériologiques, autant de thématiques qu’il lui importait d’aborder.

« Je tiens à traiter certains thèmes qui me sont chers… », disait-il, « l’esclavage, l’abus de pouvoir, la course à la puissance, le complot politique, la faillibilité du chef militaire, l’esprit de caste, le colonialisme, etc. Sujets que j’entends illustrer comme il me convient ». À savoir par lui-même dans un premier temps puis en choisissant ces dessinateurs par la suite.

© Casterman / Martin, Régric & Seiter

Le 33e et dernier album en date s’appelle Le Scandale Arès et a été construit sur un synopsis inédit de Jacques Martin à partir d’une simple interrogation : Et si la France avait disposé en juin 1940 d’un avion de chasse révolutionnaire capable de détruire une colonne de chars allemands en un éclair ?

L’histoire commence ainsi, en juin 1940 quelque part du côté de Luxeuil-les-Bains par la destruction d’une colonne de chars allemands par deux avions surgis de nulle part, deux avions qui ne ressemblent à aucun modèle connu et dont l’un d’eux finit dans une mare. L’officier Karl von Lieds est l’unique survivant de cette attaque. Il mourra quelques mois plus tard sur un autre front non sans laisser derrière lui un dossier avec photos à l’appui sur cette affaire. Seize ans plus tard, la fille de l’officier confie à Lefranc le soin d’enquêter sur ces mystérieux avions…

Des avions aux voitures, il n’y a qu’une ellipse ou un trait, Jacques Martin était un véritable passionné du monde automobile et il lui a bien rendu au cours de sa carrière d’auteur de BD, notamment dans les aventures de Lefranc. Pas une histoire, pas une page sans l’une de ces fameuses autos, depuis l’Alfa Romeo Giuletta que l’on retrouve dans cette nouvelle aventure jusqu’à la Traction avant, en passant par la Chrysler Saragota, la Ferrari 250 MM berlinetta, la Mercedes 190 SL cabriolet… elles ont toutes leur importance dans les histoires de notre héros. L’album Les voitures de Lefranc en apporte la preuve, réunissant quantité d’illustrations et un récit inédit de Régric et Seiter baptisé Le Rallye de la route des vins. 

Enfin, les deux expositions consacrées à Lefranc se tiendront en Alsace, dans la ville de Molsheim, du 18 mai au 18 septembre pour « Les Mondes de Jacques Martin » et du 6 juillet au 18 septembre pour « Les voitures de Lefranc ».

Eric Guillaud 

Plus d’infos sur les expositions ici

Les Voitures de Lefranc, de Martin. 25€

Les Aventures de Lefranc, Le scandale Arès (tome 33), de Martin, Régric et Seiter. 11,95€

09 Mai

Le robot est-il l’avenir de l’homme ? Réponse avec R.U.R. une adaptation en BD de l’oeuvre de Karel Capek par Katerina Cupova

Pièce de théâtre écrite en 1920 par l’auteur tchécoslovaque Karel Čapek, R.U.R. revient à la lumière un siècle plus tard grâce au talent de la jeune Tchèque Katerina Cupová qui en offre une bluffante adaptation BD aux éditions Glénat, un beau bouquin écrit par une humaine pour des humains…

Savez-vous d’où vient le mot robot ? Précisément de cette pièce de théâtre écrite il y a un peu plus de cent ans par Karel Čapek. L’homme aurait été le premier à l’utiliser dans sa version tchèque, à savoir robota, qui signifie travail forcé.

Jouée à New York dès 1922, à Paris en 1924 avec notamment Antonin Artaud, R.U.R. traverse le siècle, un siècle de robotisation à outrance, pour se retrouver aujourd’hui adaptée en bande dessinée par une jeune auteure dont on devrait logiquement beaucoup entendre parler de ce côté-ci de l’Europe après qu’elle ait obtenu un prestigieux Golden Ribbon Award dans son pays.

Il fallait déjà penser à ressortir ce texte de la naphtaline, non seulement elle y a pensé mais elle l’a adapté avec un certain panache. Tout est réuni pour attiser notre curiosité, une couverture hypnotique, un trait élégant qui rappelle les illustrations des années 30, des planches colorées, une magnifique héroïne, un rythme soutenu, ce qui n’est jamais gagné quand on adapte une pièce de théâtre par essence plus proche du huis clos que du space opera, et des robots au centre de tout, des robots à forme humaine qui ne connaissent pas la crise, ils ne connaissent surtout pas la peur, le plaisir, le désir, l’amour, le sexe… Leur vie, une vingtaine d’années à tout casser, déjà l’obsolescence programmée, est toute entière vouée à libérer l’homme du travail. Et il y en a du travail !

© Glénat / Cupova & Capek

C’est dans l’usine qui les fabrique que se déroule l’histoire, la R.U.R., la Rossum’s Universal Robots. 20000 unités y sont construites chaque jour sans que personne n’ai rien à redire. Jusqu’au jour où débarque une jeune femme, Helena Glory, fille du président mais aussi représentante de la ligue de l’humanité. Helena Glory n’admet pas que les robots soient traités comme de vulgaires mécaniques sans âme.

« Seigneur, les robots sont des êtres humains comme moi, comme tout le monde. Cela manque tant de dignité ».

Mais la révolte sera pour un autre jour car très rapidement, Helena se marie avec le directeur de l’usine. Les années passent, les robots sont de plus en plus nombreux, partout, pour tout, à en devenir totalement indispensables. Et puis, un beau jour, les robots arrêtent d’obéir aveuglément et se rebellent…

Impossible de ne pas penser au film Les Temps modernes de Charlie Chaplin, comme lui, R.U.R. est un réquisitoire contre la société industrielle et robotique, contre cette déshumanisation grandissante et contre ce monde du travail aliénant. Bien sûr, ces thématiques ont depuis largement été reprises et développées mais R.U.R. même s’il affiche un petit côté gentiment désuet, pose toujours un regard assez féroce sur notre monde.

Eric Guillaud

R.U.R., de Katerina Cupova d’après l’oeuvre de Karel Capek. Editions Glénat. 25€

© Glénat / Cupova & Capek

04 Mai

Nouvelle adaptation ciné du Doctor Strange : étrange mais pas trop ?

Le réalisateur Sam Raimi est-il soluble dans le désormais tentaculaire et parfois écrasant univers MARVEL ? Aujourd’hui sort la nouvelle adaptation cinématographique des aventures du héros le plus mystique de la « Maison des Idées ». Premières impressions…

extrait de l’affiche

Non, le réalisateur culte de la trilogie Evil Dead n’est pas un débutant dans l’univers MARVEL. Au contraire, aux côtés de Bryan Singer et de son X-men, il a même contribué à lancer le mouvement des films de super-héros il y a pile-poil vingt ans avec la toute première adaptation ciné de Spider-Man. Sauf qu’après deux autres suites et pas mal de démêlés avec la production, il avait laissé le gouvernail à d’autres pour voguer vers de nouvelles aventures, sans deviner que le monstre de Frankenstein qu’il avait contribué à créer allait devenir par la suite le mammouth qu’il est devenu aujourd’hui.

Son retour dans le giron familial si l’on peut dire était donc sur le papier un excellent ‘coup’. Au moment où malgré le carton monumental de Spider-Man : No Way Home (avec plus de sept millions d’entrées rien qu’en France) on sent un public à deux doigts de la saturation, récupérer ainsi un réalisateur-auteur à la patte respectée et ayant déjà fricoté avec les super-héros a rassuré les fans.  Surtout lorsque fut annoncé que le berceau sur lequel il allait se pencher était celui de Doctor Strange.

De tous les héros MARVEL, le docteur en arts mystiques Stephen Strange a toujours été le plus psychédélique. Ancien chirurgien devenu magicien, c’est avec lui et grâce à ses nombreux voyages astraux ou dans d’autres dimensions que son co-créateur le grand Steve Ditko avait pu se lâcher complètement, jouant aussi bien avec les formes que les couleurs délirantes et novatrices à une époque (les années 60) où un certain conservatisme régnait encore pas mal dans le monde des comics. Sous la plume de Gene Colan une décennie plus tard, le personnage a ensuite surfé avec succès sur la popularité du style occulte ou horrifique suscité par des films comme L’Exorciste ou Damien La Malédiction pour devenir encore plus trippant.

Avec d’un côté l’expertise reconnue de Sam Raimi en matière de films de genre et de l’autre les possibilités désormais quasi-infinies offertes par les effets spéciaux, MARVEL est semble-t-il prêt à faire un pari, allant même pour la première fois jusqu’à promettre un film d’horreur cosmique lovecraftien. Sous-entendu : plus pour les adultes que pour les enfants. On allait voir ce que l’on allait voir !

Au final, le résultat est mitigé. Les fans des comics en auront pour leur argent et pourront repérer toutes les références laissées ci et là exprès pour eux. Ce n’est pas pour rien que le film démarre par une bataille dans les rues de New York contre Shuma-Gorath, créature tentaculaire à œil unique crée par le scénariste Steve Englehart en 1972. On rassure aussi les cinéphiles : oui, on reconnaît le style Raimi d’entrée, avec de nombreux clins d’œil (comme le cameo de son acteur fétiche Bruce Campbell) d’ailleurs un chouïa trop appuyés à l’appui. Seul lui pouvait d’ailleurs s’amuser à transformer ainsi l’un des nombreux alter-ego du Doctor Strange issue d’une dimension parallèle en zombie grimaçant au visage à moitié rongé. Ou encore ‘tuer’ avec panache et un plaisir quasi-sadique certains super-héros (non, pas de spoiler, promis !). Surtout, il le fait avec de vraies idées de cinéma dedans, avec des mouvements de caméras audacieux et décadrages subtils. Lorsque Strange et sa jeune acolyte America tombent à travers plusieurs dimensions, séquence aussi merveilleuse que cruellement courte, on touche même du doigt le merveilleux. On apprécie également que la figure désormais imposée d’un second humour parfois un peu envahissant des autres productions ait été gentiment prié de rester dans son coin sans broncher. Oui, Sam Raimi est bien là. Le problème est qu’il n’est pas tout seul.

Car ces moments, franchement assez jouissifs, doivent hélas trop souvent cohabiter avec des figures imposées qui avaient déjà un peu plombées les autres adaptations. Sans trop de surprise, malgré ses promesses, MARVEL n’a une nouvelle fois pas pu s’empêcher de fourrer son nez partout et d’imposer sa morale, érigeant par exemple la famille en parangon de vertu absolu, empêchant ainsi le film de devenir totalement l’objet déviant et transgressif qu’il aurait pu et dû être. Surtout que ce long-métrage pour une fois assez condensé (‘seulement’ deux heures) embrasse à fonds l’idée des multivers déjà abordé dans la série Wandavion et No Way Home, concept vertigineux d’un nombre infini de mondes parallèles aux différences parfois infinitésimales avec le nôtre. Quitte à parfois perdre un peu le téléspectateur.

Après, même un Sam Raimi obligé de faire des concessions et de se fondre dans un moule reste un grand réalisateur, même si moins corrosif qu’il y a trente ans. Et aux côtés de Hugh Jackman dans le rôle de Wolverine ou de Robert Downey Jr dans celui d’Iron Man, Benedict Cumberbatch est l’une des merveilles incarnations d’un personnage MARVEL, avec ce qu’il faut de classe et de flegme. Même si Doctor Strange In The Multiverse Of Madness n’est pas totalement le coup de tonnerre annoncé, de toutes les productions Marvelesques récentes, elle est l’une de celles où la personnalité à la fois de son héros et de son réalisateur ont le plus réussit à s’imposer… Mais le grand film de super-héros d’auteur dans l’univers MARVEL (Christopher Nolan a lui, déjà, coché la case DC COMICS avec The Dark Knight) reste encore à faire.

Olivier Badin

Doctor Strange In The Multiverse Of Madness de Sam Raimi. En salles depuis le mercredi 4 Mai 2022.

01 Mai

Envie d’un autre monde ? Dix BD SF pour prendre de la distance et relativiser…

Pandémie, guerre, réchauffement climatique, montée des extrêmes… On a tous d’excellentes raisons de rêver d’un autre monde pour demain. Mais qui nous dit que le futur sera plus enviable ? Ces dix nouveautés SF nous dessinent quelques futurs possibles qui ne sont pas forcément réjouissants…

Imaginez un monde où tous les réseaux sociaux, tous les disques durs du plus gros serveur à la plus petite clé USB, toutes les données, toutes les archives, toute la mémoire du monde, ont disparu. Comme ça, d’un coup. C’est l’histoire de Bug, un récit d’Enki Bilal dont le troisième volet vient de sortir. Un Bug Numérique Généralisé avec une conséquence directe et immédiate :  l’humanité est dans la merde ! Oui, dans la merde, avec la résurgence de figures et d’idéologies du passé, celles qui ont mis à feu et à sang notre planète au XXe siècle. Et dans cette merde, Kameron Obb, unique survivant d’une mission sur Mars, navigue à vue, tant il est l’objet de toutes les convoitises pour avoir développé une hypermnésie singulière, comme si toutes les données numériques, toute la mémoire du monde avaient migré dans son cerveau. Une série incontournable ! (Bug tome 3, de Bilal. Casterman. 18€)

Après Centaurus et Europa, les auteurs Leo et Rodolphe poursuivent leur exploration du futur avec le premier volet d’une série tout simplement baptisée Demain. Pas de voyage dans l’espace pour le moment mais un va et vient entre deux périodes, les années 50 d’un côté et un futur proche post-apocalyptique de l’autre, avec à chaque période son adolescent, Jo dans le passé et Fleur dans le futur. Rien ne les réunit pour le moment, rien sauf leurs rêves respectifs. Un premier album très mystérieux qui ouvre agréablement l’appétit. À suivre…  (Demain Acte 1, de Leo, Rodolphe et Alloing. Delcourt. 13,50€)

Après la trilogie TER, Rodolphe au scénario et Christophe Dubois au dessin poursuivent leur collaboration avec TERRE. Les deux premiers tomes sont d’ores et déjà sortis, le troisième est annoncé pour novembre 2022. Ils y racontent le retour du vaisseau Jupiter et de son équipage sur ce qui a dû être ou ce qui devrait être la Terre. Mais le doute s’installe au sein de l’équipage. Aucun signe de vie n’est détecté sur la planète pendant les campagnes d’exploration, aucune trace humaine, juste de la végétation et des animaux géants très peu hospitaliers. Et l’équipage n’est pas au bout de ses surprises. Sur une plage, nos deux héros, Beth et Mandor, découvrent leur propre vaisseau, celui qu’ils viennent de quitter, gisant sur une plage telle une vulgaire épave rouillée et recouverte de végétation. Il y aurait comme du paradoxe temporel dans l’air ! Terre, de Rodolphe et Dubois. Daniel Maghen. 2 tomes parus. 16€)

Bolchoi Arena le retour. Les auteurs Boulet et Aseyn nous embarquent toujours aussi habilement dans l’univers du monde virtuel. Les premières pages du premier volet paru en septembre 2018 sont à cet égard assez bluffantes, déstabilisantes, le lecteur ne sachant plus très bien sur quel niveau d’imaginaire il se trouve. Dans un futur proche, internet n’est plus. Mais pas de panique les geeks, le réseau mondial de réalité virtuelle, le Bolchoi, tel est son nom, l’a remplacé offrant des possibilités beaucoup plus infinies. Vous rêviez d’explorer l’espace aux commandes de votre propre vaisseau spatial ? Le Bolchoi vous le permet et sans bouger de votre canapé. Marje, jeune étudiante en astrophysique va y goûter et ne jamais s’en remettre. Une histoire bien ficelée, un trait léger, des couleurs pastel et une belle présentation avec jaquette transparente en rhodoïd. Le tome 3 est sorti en janvier de cette année. On attend la suite avec impatience. En attendant, vous pouvez explorer l’univers avec les bonus en réalité augmentée sur l’application Delcourt Soleil +. (Bolchoi Arena, de Boulet et Aseyn. Delcourt. 3 tomes parus. 23,95€ le volume)

Sorti en novembre, Le Dernier livre est un thriller d’anticipation réaliste qui trouve pour contexte une pandémie mondiale dévastatrice avec une multiplicité de variants devenue incontrôlable et une industrie numérique devenue elle toute puissante, élaborant avec l’aval du président des États-Unis un nouveau monde. Et dans ce nouveau monde-là, le livre n’a plus sa place. Non seulement, les ouvrages autorisés sont numérisés mais tous ceux jugés immoraux par la commission de surveillance et de contrôle des publications, sont détruits et voués à l’oublie. Nabokov ? Oublié. Aldous Huxley ? Oublié. Et ce n’est pas fini, la fameuse commission envisage d’imposer un langage universel à base d’émojis. Plus besoin d’écoles, fermeture des bibliothèques, destruction des papiers et stylos…Contrôler le savoir, c’est contrôler le pouvoir, tout est dit, tout est joué ou presque car bien évidemment, même dans le pire des mondes, il y a toujours des irréductibles Gaulois, en l’occurrence ici un groupe de résistants qui entend redonner le goût des livres à des enfants chargés d’écrire un nouveau premier livre. Toujours rester critique et garder l’espoir ! (Le Dernier livre, de Bingono et Durpaire. Glénat. 16,50€)

Tout est sous contrôle ! Du moins, c’est ce qu’on pouvait penser avec cette nouvelle technologie d’implants portés par tous les individus, tous les citoyens français. Passage obligé pour se connecter sur internet, ces implants font la fierté du pays qui est pionnière en la matière et compte ainsi éradiquer la criminalité. Sauf que depuis quelques jours, en pleine campagne présidentielle, trois attentats suicide font plus d’un millier de morts. Comment ces terroristes ont pu passer à travers les mailles du filet électronique ? C’est ce que va tenter de découvrir la jeune inspectrice Anastasia Ovard au risque de d’y perdre des plumes… Classique mais efficace !  (Erreur système, de Mangin et Jenolab. Casterman. 19€)

Colonisation nous embarque dans un futur où l’homme a dû quitter la Terre surpeuplée pour coloniser d’autres planètes. Un exode de masse à bord d’une multitude de vaisseaux spatiaux dont certains se sont perdus dans l’immensité de l’espace et sont sujets à des pillages. Retrouver ces vaisseaux, c’est précisément la mission de Milla Aygon et de son équipe, une mission dangereuse qui les entraîne dans des recoins inhospitaliers de l’univers. Un scénario captivant, une mise en images sublime, toute en finesse et dynamisme, une très bonne série dont le 6e volume est sorti en février !  (Unité Shadow, Colonisation, 6 tomes parus, de Filippi et Cucca. Glénat.14,50€)

Connaissez-vous Liu Cixin ? C’est le plus grand auteur chinois de science-fiction, connu sous nos latitudes pour la trilogie des Trois corps publiée chez Acte Sud et composée du Problème à trois corps, de La Forêt sombre et de La Mort immortelle. Les éditions Delcourt viennent tout juste de lancer une série consacrée à l’adaptation en bande dessinée de ses nouvelles. Quinze titres sont d’ores et déjà prévus, deux sont sortis, il s’agit de Pour que respire le désert, avec Valérie Mangin au scénario et Steven Dupré au dessin, et de La Terre vagabonde avec Christophe Bec au scénario et Stefano Raffaelle au dessin, quatre auteurs qui ont déjà goûté à la science-fiction. L’éditeur évoque des récits « imaginatifs et pertinents … ancrés dans les problématiques contemporaines ». À noter que chaque album contient des panoramiques dépliants tout à fait judicieux. (Les Futurs de Liu Cixin, 2 tomes parus. Delcourt. Prix variables)

Blade Runner est de retour ! Après les trois volets estampillés 2019 voici le premier volet de la série 2029, une suite scénarisée cette fois par Mike Johnson, sous la supervision de Michael Green qui a été co-scénariste sur le film Blade Runner 2049 de Denis Villeneuve. On y retrouve bien évidemment tout ce qui a fait le succès de cet univers adapté du roman de Philip K. Dick Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?, à commencer par la pluie. L’action se situe toujours à Los Angeles mais le fameux Rick Deckard (joué par Harrison Ford dans l’adaptation ciné) a laissé place à Aahna Ashina, Ash pour les intimes, l’une des premières Blade Runner qui poursuit ici sa traque des répliquants rebelles. Dystopique à souhait ! (Blade Runner 2029, de Johnson, Guinaldo et Lesko. Delcourt. 15,50€)

On termine avec une réédition et pas n’importe laquelle puisqu’il s’agit de l’album Métamorphoses initialement publié en 2007 chez Casterman et reprenant trois récits parmi les premiers de François Schuiten et Claude Renard : Aux Médianes de Cymbiola entièrement réalisé au crayon, L’Express qui était à l’origine un portfolio, et le récit de SF Le Rail d’une éblouissante modernité. Trois récits, autant de facettes du travail de Schuiten et autant de signes évidents d’un talent hors norme qui allait exploser peu de temps après avec Les Cités obscures, série réalisée en compagnie de Benoit Peeters. (Métamorphoses, de Schuiten et Renard. Casterman. 29€)

Eric Guillaud

30 Avr

Partitions irlandaises de Bailly et Kris : une histoire d’amour dans le Belfast d’aujourd’hui entre espoir et tragédie

Il ne suffit pas de déposer les armes pour qu’une guerre soit terminée. Faut-il encore que la paix s’installe dans les esprits de chacun, que les hommes et les femmes hier en confrontation digèrent le passé et se retrouvent unis face à un destin commun. Tim le protestant et Mary la catholique pensaient justement ce destin tout trouvé mais c’était sans compter sur le poids du passé… Une histoire d’amour dans le Belfast d’aujourd’hui !

L’Irlande n’est plus un pays en guerre depuis des années, officiellement depuis la signature de laccord du Vendredi saint en avril 1998. Ce qui préoccupe les Irlandais en ce mois d’avril 2019, c’est plutôt le Brexit. Et encore. Pour Tim et Mary, même cette perspective ne les empêche pas de vivre leur amour naissant. Lui, le protestant, elle, la catholique, se sont rencontrés dans un bar de Belfast. De fil en aiguille, de verres en bavardages, Tim et Mary se sont retrouvés dans un lit pour échanger autre chose que des brèves de comptoir.

L’histoire commençait plutôt bien ouvrant de belles perspectives pour l’une et pour l’autre. Jusqu’au jour où le passé de Tim et par la même occasion celui de tout un pays resurgit. Son père, Frankie Brown, héros de la lutte unioniste est mort au combat en 1999, il y a vingt ans tout rond. Alors ses anciens camarades viennent faire une petite visite de courtoisie à Tim pour lui demander gentiment mais fermement de se joindre à eux pour une cérémonie d’hommage.

« Ce serait bien que tu viennes dire quelques mots, vu la période, c’est important de rappeler nos valeurs… », lui suggère l’un d’eux.

« Lesquelles ? », lui rétorque Tim, « Le meurtre, les secrets de famille, pisser sur la justice ? »

Catholique ou protestant, nationaliste ou unioniste… Tim n’en a que faire, lui souhaite vivre pleinement et librement le présent. Et ce présent a pour nom Mary qui, apprendra-t-il, est la fille d’un ancien activiste de l’IRA. Peu lui importe mais la haine est souvent tenace et leur idylle, aussi belle soit-elle, aussi sincère soit-elle, aura bien du mal à résister aux fantômes du passé.

Quatorze ans après Coupures irlandaises, le tandem Bailly – Kris retrouve Belfast pour une histoire d’amour qui aurait été totalement impossible hier, et reste compliquée, très compliquée, aujourd’hui. Est-il possible de s’affranchir du passé quand celui-ci a violemment divisé un pays pendant des dizaines d’années ? C’est là une des interrogations que soulève avec habileté et justesse Partitions irlandaises…

Eric Guillaud

Partitions irlandaises, de Bailly et Kris. Futuropolis. 14,90€

© Futuropolis / Bailly & Kris

27 Avr

Ultraman, le super-héros intergalactique japonais de retour en BD

Avant Bioman, Ultraman a envahi dès les années 60 les petits écrans japonais, pionnier d’un genre depuis devenu très codifié, les tokusatu – abréviation des mots ‘effets spéciaux’ en japonais. À l’occasion de sa résurrection en animé, une nouvelle adaptation BD tente le grand écart entre nostalgie et nouveauté.

Il faut être né dans la seconde moitié des années 70 pour avoir connu ça : San Ku Kaï (avec son générique en partie écrit par Didier Barbelivien !), X Or, Bioman… Autant de séries japonaises aujourd’hui délicieusement kitsch et donc complètement cultes ont alors déferlé sur les écrans français au début des années 80 avec toujours plus ou moins le même postulat : un super-héros au costume bariolé parfois aidé par des extra-terrestres bienveillants, des monstres de plastiques tout méchants (‘kaijû’ en japonais) et, invariablement, un combat final au corps au corps plein de pétards au milieu d’un Tokyo de carton-pâte ou dans une carrière désaffectée…

Or ce que les petites têtes blondes ne savaient pas alors, c’est que le premier à avoir défendu la veuve et l’orphelin à coups de rayons laser piou-piou et foutu la pâtée à des gros lézards verdâtres s’appelait Ultra-Man. Création du réalisateur Eiji Tsuburaya, déjà à l’origine de Godzilla en 1954, cette série a été diffusée entre 1966 et 1967 au pays du soleil levant. Bien qu’elle ait précédé à un autre série du même auteur (Ultra Q) avec déjà plein de monstres dedans, elle fut la première à mettre en scène un héros récurrent. Allez jeter un coup d’œil sur youtube, vous y retrouverez d’ailleurs certains épisodes (dont le premier) en VF car elle a été diffusée au Canada (mais pas en France). Même si Tsuburaya est décédé en 1970, son héritage a été très bien géré et le héros a eu droit à plein de nouvelles incarnations depuis les années 60, maintenant ainsi une popularité qui n’a jamais faibli au Japon et parmi les fans de mangas.

© Marvel/Panini Comics / Kyle Higgins, Mat Groom, Francesco Manna et Espen Grundetjern

Justement, la deuxième saison d’un nouveau portage de la saga en animé sur un célèbre site de streaming américain est disponible depuis ce mois-ci. L’occasion étant trop belle, Marvel a donc décidé de mettre en branle son pendant comics en essayant de marcher sur la très fine frontière entre respect de la série d’origine et innovation. Ce premier volume en français réunissant les cinq premiers épisodes de cette série lancée aux USA en 2020 en porte d’ailleurs les marques.

Oui, on sait, l’équation ‘mec en costume’ plus ‘grosses tatanes’ plus ‘monstres en plastoc’, cela fait très cheap sur le papier. Mais c’est justement ce côté quasiment régressif qui donnait tout son charme à la série originale – ça plus le côté très 60’s à la Thunderbirds.

Or en essayant d’intellectualiser entre guillemets à tout prix le propos et de donner une explication scientifique à tout – par exemple si la Terre est envahie par des ‘kaijü’ venus d’une autre dimension, c’est qu’ils sont attirés par l’énergie négative dégagée par les êtres humains – on se retrouve avec des pages entières de dialogues un peu abscons, obligeant le novice à s’accrocher, trop même.

© Marvel/Panini Comics / Kyle Higgins, Mat Groom, Francesco Manna et Espen Grundetjern

Ce qui est un peu dommage car en recentrant l’intrigue autour d’un duo homme/femme et en ayant choisi le jeune et très dynamique Francesco Manna (Amazing Spider-Man) aux dessins, les auteurs ont réussi à moderniser en quelque sorte la série sans la dénaturer. Surtout qu’ils ont intelligemment choisi de conserver l’action au Japon et, donc, des personnages japonais. Sans compter que parmi les quelques bonus présents dans cette édition (dont une biographie de Tsuburaya), on retrouve une petite aventure en simili-noir et blanc en forme de clin d’œil à Ultra Q et dont l’action se déroule sur les quais à Paris, preuve d’une vraie volonté de ‘bien faire’. 

Ce premier volume essuie donc un peu les plâtres, avec cette obligation de ‘poser’ l’univers comme on dit, quitte à en laisser quelques-uns sur le bas-côté avec son côté rébarbatif. Mais cela reste malgré tout pour moins de vingt euros une bonne porte d’entrée sur ce héros encore trop confidentiel en France, aussi bien pour les fans de mangas que pour les amateurs de science-fiction à l’ancienne.

Olivier Badin

Ultraman de Kyle Higgins, Mat Groom, Francesco Manna et Espen Grundetjern. Marvel/Panini Comics. 18 .

23 Avr

Journal de Fabrice Neaud : réédition d’une œuvre majeure de l’autobiographie en bande dessinée

Je ne pense pas qu’en son temps, dans les années 90, Journal ait été un immense succès commercial mais il marquait à coup sûr une nouvelle étape dans l’histoire de la bande dessinée francophone tant par son approche autobiographique foncièrement intime que par le thème abordé sans tabous : l’homosexualité mais pas que…

« Je crois qu’on n’a pas fait mieux que le journal intime pour se discréditer aux yeux des autres ». Ainsi s’exclame l’auteur dès les premières pages de ce Journal, reprenant très certainement là les propres paroles de celui qui sera le fondateur et directeur de sa première maison d’édition, Loïc Néhou d’Ego comme X.

Mais Fabrice Neaud est plutôt du genre à assumer ses choix, à circuler à visage découvert comme il dit, à refuser en tout cas de se soumettre aux dictats d’une société normative.

Alors, après y avoir bien réfléchi et écouté les uns et les autres, Fabrice Neaud se lance dans un journal en bande dessinée où il raconte dans le détail sa vie de jeune homme dans une ville de province des années 90, ville qu’il ne nomme jamais mais que chacun aura reconnue.

Il y décrit avec précision, sans la moindre censure et avec la ferme volonté d’aller plus loin que ce qui s’était fait jusque-là en bande dessinée, sa quête personnelle de l’amour, les coups d’un soir, les coups qu’il aurait souhaité plus durables, sa passion pour le dessin, son regard sur la création, son quotidien de précaire, sa vie d’homo, les railleries, les hypocrisies, l’homophobie, les violences parfois… livrant toute son âme brute, tous ses doutes, ses peurs, ses rêves au regard du monde, ou du moins du monde du neuvième art.

© Delcourt / Neaud

Le premier volet de son journal parait chez Ego comme X en 1996 et reçoit l’Alph’Art coup de cœur au festival d’Angoulême en janvier 1997, le second suit en 1998, le troisième en 1999 et le quatrième en 2002.

Et puis… Plus rien ! Ou si bien sûr, des albums ici et là, notamment des albums de science-fiction, des travaux pour des revues ici et là, une vie au minimum social, des années de dépression et au bout du chemin le retour à la vie, à sa vie.

« Je n’ai jamais cessé de dessiner des pages autobiographiques durant ces vingt années d’absence éditoriale sur le sujet », explique-t-il dans une interview.

Vingt ans de silence autobiographique et Fabrice Neaud revient sur le devant de la bulle, avec la réédition – splendide – des trois premiers tomes, le quatrième est prévu pour septembre. Et surtout avec un nouveau cycle baptisé Le Dernier sergent dont le premier volet est annoncé pour 2023.

© Delcourt / Neaud

« Les quatre tomes à venir du Dernier sergent relateront la période vécue entre 1998 et 2002, recouvrant à la fois la plus grande part de ma réalisation du journal mais surtout faisant la part belle à la figure d’Émile / Antoine, le fameux dernier sergent dont le narrateur tomba amoureux, sans retour (encore un !). J’y parlerai aussi davantage de ma famille ainsi que de mon rapport naissant à la bande dessinée professionnelle. Tout cela devrait donc être encore plus primesautier et désopilant que le fut Journal ».

On n’en doute pas un instant… une autobiographie qui est aussi une radiographie de notre monde d’avant, celui qui n’avait pas de téléphone portable ou si peu et qui n’avait pas encore connu l’essor fantastique d’internet… Une autre époque ? Presque…

Eric Guillaud

Journal, de Fabrice Neaud. Delcourt. Volume 1&2, 22,95€. Volume 3, 34,95€.

20 Avr

Zone de crise : la pandémie vue par l’auteur australien Simon Hanselmann

Il s’est fait connaître en France avec la série Megg, Mogg & Owl publiée chez Misma, Simon Hanselmann est de retour avec un volumineux album coédité par Dupuis et Seuil qui nous permet de retrouver ses principaux personnages et un reflet peu flatteur de notre monde en ces temps de pandémie. Miroir, mon beau miroir, sommes-nous aussi abjects ?

Ne vous fiez pas à la couverture colorée et à la galerie de personnages animaliers, on est loin de la série de livres pour enfants des années 70 baptisée Meg and Mog à laquelle Simon Hanselmann fait tout de même ici un clin d’œil. Oui, très loin, Megg, Mogg & Owl n’a absolument rien d’un conte pour la jeunesse, tout d’un divertissement pour adultes avertis et consentants.

Et il vaut mieux être averti. Et consentant. Tant l’auteur pousse parfois très très loin les limites du bon goût. Pas une page sans défonce, sans fornication, sans défécation, sans grossièretés langagières. Zone de crise fait dans le trash absolu histoire de nous mettre le nez bien profond dans nos zones sombres.

Et ça marche. À la très grande surprise de l’auteur lui-même, Zone de crise a reçu l’Eisner Award de la meilleure bande dessinée en ligne et connu un énorme succès de l’autre côté de l’Atlantique. « La première grande œuvre sur la pandémie! », titrait le New York Times, « Le traitement outrancièrement graphique que 2020 méritait« , pouvait-on lire dans Forbes, bref du déjanté acclamé par les plus sérieux organes de presse et adoubé par les plus grands auteurs américains que sont Chris Ware, Art Spiegleman, Charles Burns ou encore Daniel Clowes, comme tiennent à nous le signifier les éditeurs.

© Dupuis – Seuil / Hanselmann

Et que raconte Zone de crise ? La pandémie, le confinement, la vie masquée, les pétages de plomb, les théories complotistes, les tests, l’arrivée des vaccins… tout ça tout ça et bien plus encore puisque l’auteur comme à son habitude y capture la vie de la société américaine et plus largement occidentale autour de ces personnages singuliers et fortement cash, Megg la sorcière qui trouve refuge dans les jeux vidéo, Moog le chat camé qui enchaine les vidéos complotistes sur YouTube, Olw le hibou qui se découvre une compétence de chef ou encore Werewolf Jones, le chien qui profite du confinement pour se lancer dans le porno anal.

« Les gens dans le monde étaient tous coincés dans leurs piaules… », explique Hanselmann en postface, « en quête désespérée de distraction face à la situation cauchemardesque dans laquelle nous nous retrouvions tous ensemble simultanément. J’étais en bonne posture pour déverser du divertissement gratis et facilement accessible pour la populace. J’avais quelques bonnes années derrière moi et mon loyer était payé pour l’année. J’ai donc décidé d’œuvrer avec abnégation à devenir « le poète du peuple ».

© Dupuis – Seuil / Hanselmann

Prépublié sous forme d’un feuilleton en ligne dans une version légèrement différente du 13 mars au 22 décembre 2020, Crisis Zone, Zone de crise pour le titre en français, est publié de ce côté-ci de l’Atlantique en un gros volume de près de 300 pages avec épilogue inédit et commentaires de l’auteur, le tout coédité par Seuil et plus étrangement la maison Dupuis qui n’a jamais, de mémoire, été aussi loin dans le déjanté trash.

Un album parfois déconcertant, voire dérangeant, souvent étrange, mais qui n’a qu’un objectif : nous divertir en prenant le risque de nous choquer et nous faire oublier un peu cette p… de pandémie.

Eric Guillaud

Zone de crise, de Simon Hanselmann. Dupuis / Seuil. 25€

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