02 Déc

Parce que la folie des hommes donnera toujours naissance à plus de monstres…

Les monstres du titre, ce sont eux, nous, tout le monde. Fresque monumentale de 364 pages sur la folie des hommes, Monstres ne signe pas que le grand retour du trop souvent négligé Barry Windsor-Smith, c’est aussi l’un des romans graphiques les plus puissants de l’année 2021.

Extrait de la couverture © Delcourt / Barry Windsor-Smith

Barry Windsor-Smith est une exception, un électron libre dont ce volumineux roman graphique apparaît presque comme l’œuvre testamentaire. C’était surtout jusqu’à peu un auteur quasiment porté disparu qui, ici, réussit un brillant comeback à l’âge de soixante-douze ans.

Pour les fans de comics, cet anglais restera avant tout cet orfèvre au style presque préraphaélite et raffiné, tranchant fortement avec le reste de la production Marvel lorsqu’il fut choisi par le scénariste Roy Thomas pour illustrer la toute première série Conan en 1971. Même s’il n’en dessinera que les vingt-quatre premiers épisodes, citant le rythme « trop frénétique » de parution pour expliquer sa lassitude, il marquera de sa patte délicate la série, laissant le tôt baigner dans une atmosphère mystérieuse et envoûtante. Hélas, il disparaît par la suite progressivement des écrans radars, ne cachant pas sa désillusion face au marché « dévorant » des comics, ne laissant pas assez de place à l’artistique selon lui.

© Delcourt / Barry Windsor-Smith

Monstres est d’ailleurs né d’une désillusion, un script a priori écrit d’abord pour la série HULK où il voulait explorer les potentiels traumas d’enfance de Bruce Banner qui auraient pu expliquer, en partie, sa transformation en géant vert fou furieux. Le refus de Marvel l’a forcé à réécrire progressivement l’histoire sur une période de plus quinze ans pour aboutir à un impressionnant volume qui ne cesse de surprendre le lecteur tout en dressant petit-à-petit un portrait d’une noirceur absolue de l’âme humaine, sentiment renforcé par le noir et blanc ultra-classieux et marqué de forts contrastes choisis par l’auteur.  

Le titre et la toute première partie de l’histoire semblent pourtant d’abord presque mensongers. L’histoire commence lorsqu’on découvre et suit Bobby Bailey, jeune orphelin visiblement perdu et borgne qui se porte volontaire pour un programme top-secret de l’armée visant à créer un ‘super soldat’ du nom de Prométhée. Un point de départ ultra-classique rappelant forcément nombre de ‘naissances’ de super-héros célèbres : l’un des personnages n’est-il pas fier de montrer à son fils sa collection de comics des années 60 dessinée par Jack Kirby ? Captain America n’est-il pas né le jour où le maigrichon mais patriote Steve Rodgers a accepté de boire un sérum expérimental visant le même but ? 

© Delcourt / Barry Windsor-Smith

Sauf que le parallèle s’arrête là : alors que l’expérimentation tourne mal, on découvre que le scientifique qui en est à l’origine est en fait un ancien nazi réfugié aux USA. Pendant ce temps-là, l’officier recruteur qui a signalé le futur cobaye aux services secrets commence à avoir des remords, sentiment renforcé par ses visions de médium, don qu’il a légué à sa petite fille. Et lorsqu’il réussit finalement à faire évader Bailey, celui-ci est devenu un monstre grotesque de 4 mètres de haut, sorte de Frankenstein des temps modernes à la laideur absolue. Â partir de cette évasion, Windsor-Smith remonte ensuite le temps pour revenir au trauma originel de Bailey, celui qui lui a fait perdre son œil alors qu’il n’était qu’un enfant mais qui était, déjà, lié au projet Prométhée.

© Delcourt / Barry Windsor-Smith

Malgré ses fréquents aller-retours entre plusieurs époques et ses longs dialogues, il fait preuve ici d’un vraie sens de la narration et surtout d’une attention peu commune aux détails, jusqu’à peaufiner les tapisseries au mur ou la collection de tubes à essai au troisième plan dans le laboratoire. Au-delà de cette façon de raconter très cinématographique, l’auteur fait surtout en sorte que dessins et scénario exaltent tout à tour subtilement ce qu’il y a de plus beau mais aussi de plus laid chez l’être humain. Monstres est aussi une dénonciation désespérée mais brillante de la façon dont de pauvres hères sont manipulés par le pouvoir en place pour asseoir leur soif de conquête, où comment il y a toujours des monstres pour donner naissance à d’autres monstres. Puissante, désespérée mais graphiquement et dramatiquement intense, voici sûrement l’une des plus belles BD de l’année 2021.

Olivier Badin

Monstres de Barry Windsor-Smith. Delcourt. 34,95 euros

25 Nov

INTERVIEW. Pat Perna nous dit toute la vérité sur son album Kosmos réalisé avec Fabien Bedouel au dessin

Les pieds sur Terre, la tête dans l’imaginaire, le scénariste Pat Perna, accompagné du dessinateur Fabien Bedouel, revisite l’histoire de la conquête de la Lune façon fake news avec pour objectif une bonne dose de divertissement et un brin de réflexion…

Extrait de la couverture de l’album Kosmos © Delcourt / Perna & Bedouel

Et si, comme l’ont prétendu et le prétendent encore aujourd’hui certaines personnes pas toujours bien intentionnées, les Américains n’avaient pas foulé le sol de la Lune, ou du moins n’avaient pas été les premiers à le faire. S’inspirant des fausses nouvelles et autres théories du complot qui n’ont pas attendu les réseaux sociaux numériques pour inonder la planète, Pat Perna a imaginé le scénario de Kosmos, magnifiquement mis en images par son complice Fabien Bedouel.

Nous sommes le 20 juillet 1969, l’homme pose pour la première fois le pied sur la Lune. Un petit pas pour l’homme, un grand pas pour l’humanité, les images font le tour du monde, les États-Unis s’imposent dans la conquête de l’espace. Et puis patatras… En rejoignant son module, Armstrong aperçoit au loin un drapeau soviétique et un véhicule lunaire russe, plus loin le corps d’un astronaute mort : une femme.

Les États-Unis coiffés au poteau ? Le sexe masculin humilié ? Sur 210 pages à couper le souffle, les auteurs nous livrent ici un grand récit d’aventure spatiale en même temps qu’une base de réflexion sur les fake news et leur capacité de nuisance… 

L’interview ici

22 Nov

L’intégrale des réalisations de Richard Corben pour Creepy et Eerie : l’œuvre ultime du maître de l’horreur gothique ?

Initialement publiés en France en 2013 et 2014 via deux volumes, tous les contes macabres réalisés par le regretté Richard Corben pour deux des meilleurs magazines de BD d’horreur outre-Atlantique dans les années 70 sont aujourd’hui réunis dans une édition de toute beauté.

Entre les années 50 et la fin des années 70, le marché américain est inondé de magazines plus ou moins éphémères entièrement consacrés à l’horreur et au macabre, à base de petites histoires de six ou huit pages à la conclusion souvent funeste et en général assez cruelles. The Haunt Of Fear, Tales From The Crypt, Nightmare, Horror Tales et autres Psycho abordaient souvent sous des couvertures plus ou moins osées selon l’époque (plus on se rapproche des 70’s et plus les femmes y exhibaient des tenues légères !) des thèmes flirtant avec délice avec l’interdit et la morale. Or si parmi elles, les publications Eerie et Creepy restent toutes les deux encore aujourd’hui des références dans le genre, c’est avant tout parce qu’elle ont eu le pif pour débaucher de vrais artistes. Et aux côtés de Frank Frazetta, responsable de nombreuses couvertures aujourd’hui iconiques, leur plus belle trouvaille se nommait Richard Corben.

© Delirium / Corben

Ce n’est pas la première fois que nous parlons dans ce blog du grand prix d’Angoulême 2018, qui nous a hélas quitté l’année dernière, ni du travail effectué depuis 2013 en France par DELIRIUM pour réhabiliter cet auteur trop souvent ignoré et aux œuvres semées jusqu’à lors aux quatre vents. Mais au milieu de leurs nombreuses collaborations, celle-ci est peut-être l’une des plus belles et les plus imposantes.

© Delirium / Corben

Alors qu’elles avaient été initialement réparties en deux volumes, les quarante et quelques histoires que Richard Corben a réalisé pour le compte des éditions Warren (éditeur de Creepy et Eerie) entre 1970 et 1978 ont toutes été ici réunies dans un seul et même volume costaud de près de 400 pages, relié avec bords cartonné et écrin luxueux. On peut presque parler ici d’édition ultime ici car au-delà de son côté exhaustif, impressionnant, l’éditeur français s’est démené pour ne numériser que des planches originales, soit fournies par Corben lui-même, soit par des collectionneurs d’à travers le monde. DELIRIUM a même fait appel à Frédéric Manzano, commissaire de l’exposition consacrée à Corben en 2019 au festival d’Angoulême, pour restaurer les planches les plus abimées et compléter là où il manquait une partie du texte, du second plan etc.

© Delirium / Corben

Mais tous ces efforts auraient bien vains s’il n’y avait pas le talent, immense, de Corben. Son style presque cartoonesque par moments et en même temps grotesque, son  sens du détail et surtout cette vision, grandiloquente, désespérée et superbe à la fois, capable aussi bien de mettre en images le poème d’Edgar Allan Poe ‘Le Corbeau’ que de revisiter certains grands mythes (le trio tragique mari-femme-amant, le loup-garou, la vengeance d’outre-tombe etc.).

Une édition d’autant plus indispensable qu’elle contient, en bonus, un cahier iconographique de ses plus belles couvertures et, surtout, les trois nouvelles histoires mises en images en 2012, et inédites jusqu’à lors en France, réalisées pour la nouvelle formule de Creepy en 2012.

Un MUST !

Olivier Badin

Eerie & Creepy : Intégrale Richard Corben de c, 60€.

14 Nov

Goodbye Ceausescu : un certain regard sur la Roumanie d’aujourd’hui avec Romain Dutter et Bouqé

Ceux qui ont dépassé la quarantaine n’ont pu y échapper. Au même titre que la chute du mur de Berlin ou que les attentats contre le World Trade Center, la fin expéditive du régime communiste roumain fait partie des moments forts de l’histoire mondiale contemporaine. Mais à quoi ressemble la Roumanie aujourd’hui, plus de trente ans après la révolution ? Une bonne question à laquelle répondent Romain Dutter et Bouqé dans ce roman graphique qui tient plus du documentaire que du carnet de voyage…

extrait de la couverture de Goodbye Ceausescu

À l’époque, il n’y avait pas de réseaux sociaux mais les images ont largement fait le tour du monde et marqué les esprits via la télévision. Depuis les immenses manifestations dans les rues de Bucarest jusqu’au procès suivi de l’exécution des Ceausescu, le monde occidental a pu vivre quasiment en direct la révolution roumaine et la disparition d’une des dictatures les plus dures des pays de l’Est.

Et depuis ? Depuis, le pays a choisi le camp des démocraties et rejoint l’Union européenne en 2007. Pour le reste et pour la plupart d’entre-nous, il faut bien l’avouer, la Roumanie est un mystère. Que savons-nous de son économie, de sa culture, de ses traditions, du quotidien de ses habitants ? Rien… ou presque, le presque incluant pas mal de clichés.

Partant de ce constat, Romain décide un beau jour de partir avec son seul sac à dos pour la Roumanie. Direction Constanza sur le bord de la mer Noire puis Bucarest, Timisoara, la Transylvanie et la région moldave, un beau périple qui nous ouvre les portes d’un monde injustement méconnu ou ignoré, à la rencontre d’une population accueillante, férue de culture française mais aussi et surtout, très souvent, attachée à son pays et à son développement.

Avec un titre en forme de clin d’œil au film Good Bye, Lenin! de Wolfgang Becker, et une mise en images pleinement inscrite dans le registre documentaire, Romain Dutter et Bouqé nous donnent une vision, leur vision, du pays. En bonus, un cahier documentaire d’une vingtaine de pages avec chronologie historique, références bibliographiques, cinématographiques et même musicales.

Eric Guillaud

Goodbye Ceausescu, de Romain Dutter et Bouqé. Éditions Steinkis. 20€

© Steinkis – Dutter & Bouqé

 

12 Nov

Highland Games : un petit tour en Écosse avec Fabien Grolleau et Nicolas Cado

Faut-il être un brin loufdingue pour imaginer une bande dessinée autour du lancer de marteau ? Non, il suffit d’être passionné comme peut l’être Nicolas Cado, champion de Bretagne et coach en la matière. Avec Fabien Grolleau au scénario, il nous embarque dans un road-trip en kilt, direction les Highland Games en Écosse où une jeune bande de Bretons compte bien faire la différence…

Oui, enfin, si ils y arrivent !  Parce que pour le moment, les jeunes Bretons emmenés par leur coach Nico sont coincés à 23 miles de Glasgow, leur vieille Renault Estafette en surchauffe sur le bas côté de la route. 23 stupides miles. Après un trajet de plus 630 miles, c’est ballot !

Heureusement pour eux, un châtelain légèrement illuminé passe par-là, les recueille dans son château typiquement écossais et bien évidemment hanté, le temps pour le garagiste d’intervenir sur la camionnette et pour les jeunes Bretons de recevoir un entraînement digne de ce nom au lancer de marteaux mais aussi au lancer de troncs d’arbres, de rochers ou de bottes de foin, tous au programme des Highlands Games.

À l’image de la couverture, Highland Games est un récit plein de légèreté et d’humour autour d’une galerie de personnages sympathiques et d’un sport finalement assez méconnu. Mais le lancer de marteau et les Highland Games ne sont qu’un prétexte à une aventure humaine imprégnée de celtitude. En voiture Solenn !

Eric Guillaud

Highland Games, de Grolleau et Cado. Éditions Delcourt. 19,99€

© Delcourt – Groleau & Cado

10 Nov

Où est donc Arabesque ? : L’ultime album des Tuniques Bleues scénarisé par Raoul Cauvin

Il l’avait lui-même annoncé sur les réseaux sociaux il y a quelques mois, ses jours étaient sérieusement comptés. Ce n’était malheureusement pas un de ses derniers gags, Raoul Cauvin est décédé le 19 août dernier, laissant derrière lui plusieurs générations de fans attristés et de nombreux héros de papier orphelins, parmi lesquels Blutch et Chesterfield des Tuniques Bleues dont il livre ici une dernière histoire…

Il en a scénarisé des albums les Raoul, des centaines, avec succès à chaque fois. L’Agent 212, Cédric, Pauvre Lampil, Pierre Tombal, Les Psys, Les Femmes en blanc… et bien évidemment sa pièce maîtresse, Les Tuniques Bleues, plus de 50 ans d’aventures, 64 albums, des millions d’exemplaires vendus à travers le monde et au bout du compte une légende – de l’Ouest – au ton foncièrement humoristique et légèrement anti-militariste.

Fort de de bel héritage, et peut-être de ses problèmes de santé, Raoul Cauvin avait décidé de se retirer il y a quelque temps. Il n’en fallut pas plus pour que Munuera et Beka soient chargés par les éditions Dupuis de reprendre la série le temps d’un épisode ou plus si affinité. Ainsi sortit le 65e album des Tuniques Bleues, intitulé L’Envoyé spécial. C’était en octobre 2020.

Mais Raoul n’avait pas dit son dernier mot et rendu son dernier souffle. Ainsi sort aujourd’hui le tome 64 – vous suivez ? – l’ultime scénario signé du prolifique scénariste, mais pas le dernier du dessinateur, Willy Lambil, qui devrait poursuivre sa chevauchée en compagnie d’autres auteurs.

Où est donc Arabesque ? est le nom de ce nouvel opus, franchement pas le meilleur du tandem Lambil – Cauvin, mais un on y retrouve tout de même ce qui fait le sel de la série, une belle démonstration de l’absurdité de la guerre sur fond d’anecdotes authentiques.

Eric Guillaud

Où est donc Arabesque ?, de Raoul Cauvin et Willy Lambil. Éditions Dupuis. 10,95€

© Dupuis / Cauvin & Lambil

08 Nov

Carnage : un super-méchant qui tient bien son nom

Chez les super-héros, il y a toujours eu des super-méchants (forcément). Mais maintenant, il y a des super-super-méchants. Effrayants, sadiques, surpuissants et carrément flippants. Dont Carnage, monstre peu connu du public français mais ici mis à l’honneur à l’occasion de sa première apparition cinématographique.

Maintenant que le géant Marvel a au cinéma quelques sagas bien établies (Spiderman, Avengers…) mais aussi sur le petit écran (Loki, Wanda Vision), il a désormais les coudées franches et peut se permettre de tenter des ‘coups’, quitte à se planter. Même en cherchant bien, vous aurez par exemple du mal à trouver un spectateur ayant vu l’adaptation ciné des nouveaux Mutants par exemple mais bon, ils retentent ici leur chance avec un personnage a priori mineur de la mythologie maison. Sur les écrans depuis le 20 Octobre dernier, Venom : Let There Be Carnage est donc non seulement le deuxième film tournant autour de l’antihéros Venom mais aussi le premier à faire entrer dans la danse Carnage, son demi-frère en quelque sorte et l’un des méchants les plus sadiques jamais engendrés par la Maison des Idées. Cela valait donc bien quelques petites rééditions et sorties opportunes, histoire que le public français se souvienne à qui il a affaire.

© Panini Comics / Marvel

Déjà, commençons par le commencement, c’est-à-dire par Venom lui-même. Â la base, tout est parti du premier gros crossover de Marvel au milieu des années 80, ces fameuses Guerres Secrètes où, transportés dans un lointain univers, toute une ribambelle de héros et de super-méchants s’écharpaient sous l’œil amusé du Beyonder, être omniscient. Spiderman était de la partie bien sûr et vu que la série était alors en perte de vitesse, ses créateurs en avaient profité pour lui refiler un nouveau costume plus ‘seyant’ noir et blanc, lui offrant aussi au passage des pouvoirs supplémentaires. Sauf qu’avec le temps, cette nouvelle enveloppe s’être révélée être une entité extra-terrestre vivant en symbiose avec son hôte pour mieux le ronger de l’intérieur, comme une sorte de super parasite. Lorsque Spiderman réussit enfin à s’en débarrasser, la bestiole jette alors son dévolu sur un journaliste raté du nom d’Eddie Brock. Ensemble, ils deviennent Venom, reflet hypertrophié et toutes dents acérées de son modèle. Le seul but sur terre de ce monstre schizophrénique parlant toujours de lui-même à la première personne du pluriel ? Tuer le monte-en-l’air.

© Panini Comics / Marvel

Une confrontation qui donne lieu à quantité d’aventures, jusqu’à ce que Brock se retrouve finalement sous les verrous. C’est en prison qu’il rencontre alors un dangereux tueur-en-série, Cletus Kasady. Infecté à son tour, Kasady devient une espèce de démon à l’agressivité décuplée du nom de Carnage. Voilà. Oui, on sait, niveau pitch on a déjà fait largement plus inspiré mais au final, cette volonté d’aller droit au but et de ne pas donner de grandes explications sur les motivations de ce méchant XXL leur a permis de concentrer leurs efforts sur ces exactions. Et c’es là où Carnage, beaucoup plus que son ‘papa’ Venom en somme, tranche avec ses collègues.

Pour faire simple, Marvel n’avait jamais fait avant, ou depuis, de bad guy aussi pervers et violent. Carnage, c’est le monde des super-héros passé en mode Seven. Ou encore le Joker mais sans les vannes et avec plus de rouge dedans. Sorte de vision cauchemardesque de Spiderman et un être uniquement intéressé par la violence et dont l’alter-ego, le dénommé Cletus Kasady, paraît finalement presque fade.

© Panini Comics / Marvel

Comme avec chaque sortie de film, l’éditeur Panini a compilé plusieurs de ses apparitions dans Je Suis Carnage, livre ne cachant d’ailleurs pas ses débuts un peu hésitants. Le hasard fait que la même année (1992) Todd McFarlane avait dégainé de son côté Spawn à qui Carnage fait d’abord invariablement penser et la comparaison penche alors clairement du côté du premier (tiens d’ailleurs, qui retrouve t’on d’ailleurs au dessin sur la série Venom au milieu des années 90 si ce n’est McFarlane lui-même ?). Mais rendons à César ce qui lui appartient. Progressivement, le symbiote a pris de l’épaisseur en devenant plus pernicieux, plus complexe, moins caricatural et surtout de plus en plus effrayant. L’ouvrage collectif se termine d’ailleurs par l’histoire d’introduction de l’excellente mini-saga Absolute Carnage : Le Roi Du Sang publiée il y a quelques mois et qui en 2019 a remis les choses à plat. D’abord en faisant revenir sur scène un Eddie Brock désormais passé du côté des bons. Puis en introduisant Knull, dieu des symbiotes et véritable père en quelque sorte de Carnage. Le tout donne une dimension cosmique dantesque à l‘ensemble, parfaitement mise en valeur par le trait de Ryan Stegman. Au point que le ‘Marvel-Verse’, ces livres à petit format et petit prix piochant dans les archives une poignée d’histoire autour du même personnage, consacré à Venom paraît bien gentillet en comparaison. Bref, si vous aimez les bad guys XXL et vous n’avez pas peur de l’hémoglobine…

Olivier Badin

Je Suis Carnage, collectif,  26€. Absolute Carnage : Le Roi Du Sang de Danny Coates et Ryan Stegman, 22€. Marvel-Verse : Venom, collectif,  6,95€. Panini Comics/Marvel.

07 Nov

Retour à l’école : 10 BD jeunesse pour aider à faire passer la pilule

Finies les vacances, retour au boulot pour les uns, à l’école pour les autres. Avec un long mois de novembre gris et pluvieux devant nous. Autant prendre des forces tout de suite avec cette sélection de bandes dessinées d’humour sucré et d’aventures vitaminées.

Donald aussi a le droit à des vacances. Et il ne supporte plus le bruit des éboueurs qui passent bien évidemment au petit matin, le rugissement des moteurs de voitures, les aboiements des chiens et les miaulements des chats. Bref, Donald attrape son sac à dos, saute dans sa petite voiture, direction la campagne, le bon air pur, la nature, les vaches, les joies du camping, le repos… enfin presque. Car bien sûr, la nature a aussi ses petits perturbateurs, ours, marmottes, castors, écureuils… qui ont décidé d’enrichir le séjour de notre ami Donald. Aucun texte, aucun dialogue, uniquement des images qui parlent d’elles-mêmes pour un récit aussi fougueux qu’un dessin animé des années 40 et 50, années de référence pour les auteurs et fans de Dysney Frédéric Brrémaud et Federico Bertolucci. (Les vacances de Donald, de Frédéric Brrémaud et Federico Bertolucci. Éditions Glénat)

Il a fait un carton avec les aventures de Kid Paddle, Midam continue avec Game over, pas loin de deux millions d’exemplaires vendus et un vingtième opus toujours basé sur le principe du gag muet en une page autour d’un personnage, Le Petit Barbare, tout droit sorti de l’univers des jeux vidéo. Au menu, 43 gags, autant de façons de mourir bêtement, écrasé, broyé, découpé, haché menu, fondu. Autant de façons aussi de mourir de rire ! (Game over, tome 20, de Midam. Éditions Dupuis)

Une lettre d’amour retrouvée dans une maison abandonnée, une pellicule de photos non développée dénichée chez un brocanteur… autant de façons pour Tania, Alban et Théo, de partir à l’aventure. À eux trois, ils forment la Brigade des souvenirs et passent leur temps libre à enquêter sur leurs découvertes, remonter sur des décennies pour retrouver leurs auteurs ou leurs descendants, au risque parfois de réveiller des souvenirs et quelques lourds secrets de famille. Les deux premiers volets de cette nouvelle série ont paru simultanément en septembre, des récits à l’ancienne qui mêlent aventure et découverte de notre histoire, en l’occurrence ici la Première guerre mondiale, et notamment la place de la femme à cette époque, ou l’affaire des enfants de la Creuse dans les années 60/70, une sombre affaire de déportation d’enfants réunionnais vers des départements métropolitains affectés par l’exode rural. (La Brigade du souvenir, tomes 1 et 2, de Carbone, Cee Cee Mia et Marko. Éditions Dupuis)

La série qui a lancé les éditions Bamboo il y a quelques années maintenant est de retour avec un 17e volet inscrit dans la lignée des précédents. Au menu : des gags en une page mettant en scène avec beaucoup de bienveillance et d’humour la vie quotidienne d’une brigade. Cette fois, en fil rouge, Clovis Corbillac, avec un B, grand acteur de cinéma débarque pour s’immerger quelques semaines au sein de la brigade histoire de préparer son prochain film où il jouera un gendarme. Avec à la clé, des situations plutôt cocasses. (Les Gendarmes, tome 17, de Cazenove, Sulpice et Jenfèvre. Éditions Bamboo)

Impossible d’ignorer Les Légendaires, la série culte aux 24 tomes parus, aux 7 millions d’exemplaires vendus et aux cinq séries parallèles menées de front par un Patrick Sobral débordant d’imagination. Et ce n’est pas fini, avant Les Légendaires – Stories qui permettra à des scénariste et dessinateurs fans de l’univers de réaliser leur propre album, paraît en ce mois d’octobre Les Légendaires – Résistance, une nouvelle série située dans la continuité directe de la saga originelle, 20 ans après pour être précis, avec au programme un cataclysme terrestre, une succession de catastrophes et une nouvelle génération de héros qui va se dresser face aux dieux responsables de tout ça… (Les Légendaires – Résistance, tome 1, de Sobral et Jenny. Éditions Delcourt)

Suite et fin de cette chronique d’une enfance chinoise signée Golo Zhao et Bayue Chang’an. Un récit tout en douceur qui aborde les questionnements de la pré-adolescence, l’école, les petits copains, les copines, le corps qui commence à changer… et les premiers signes de l’amour. Un manhwa au format européen avec de grandes cases et un graphisme simple mais efficace, des personnages trognons, des couleurs chaleureuses et beaucoup d’émotion. (Le monde de Zhou Zhou, tome 6, de Golo Zhao et Chang’an. Éditions Casterman)

Émilienne est une gamine de 11 ans comme les autres et elle compte bien le rester. Malheureusement pour elle, son père vient d’être élu président de la République, alors, forcément, ça change quelques petites choses. D’autant que Guy Carnut qui a fait campagne contre son père avec le slogan implacable La France à coups de trique digère mal sa défaite et compte bien se venger comme il peut, le plus simple étant de s’en prendre à la gamine. Un bon scandale et hop à lui l’Élysée… Drôle, frais mais pas pour autant naïf, La Fille du président permet une entrée dans le monde pas très tendre de la politique et de la direction d’un Etat avec les yeux d’un enfant. (La Fille du président, tome 1, de Vincent Cuvellier et Olivier Deloye. Éditions Auzou)

Prenez un classique de la littérature enfantine, en l’occurrence Cabot-Caboche de Daniel Pennac, et un auteur devenu maître dans l’art de la narration en bande dessinée, Gregory Panaccione, responsable de plusieurs merveilles du genre, de Toby mon ami, déjà une histoire de chien, à Chronosquad, en passant par Un Océan d’amour ou Match et vous obtenez ce très bel album paru aux éditions Delcourt Jeunesse. 128 pages qui déroulent la vie – pas toujours facile – d’un petit chien, bâtard pur race, assez laid, mais qui finira par trouver une maîtresse et la dresser. Un trait expressif et nerveux, une histoire pleine de vérité et de drôlerie sur nos amis les bêtes et sur nous-mêmes. Coup de cœur ! (Cabot-caboche, de Grégory Panaccione d’après le roman de Daniel Pennac. Éditions Delcourt)

Un pour tous, tous poulains est le titre de ce nouvel épisode, déjà le huitième, de la série emmenée par Laurent Dufreney et Miss Prickly. On y retrouve tous les pensionnaires habituels du centre équestre, Flash, Bijou, Cookie, Rafal… un nouveau venu, Chocco, et quelques humains dans une succession de gags sur une page. Pour les amoureux et amoureuses du cheval ! (À cheval, de Laurent Dufreney et Miss Prickly. Éditions Delcourt)

Et de neuf pour les aventures de Louca, neuf albums et un beau succès éditorial pour une série qui parle football mais pas que. Apparu dans les pages du journal Spirou en 2012, le héros de Bruno Dequier est une véritable catastrophe ambulante, paresseux, nul à l’école, nul sur un terrain de foot, menteur et maladroit avec les filles. Rien d’un super héros en somme !  Mais il va voir sa vie changer grâce à Nathan, un fantôme qui lui veut du bien et lui a confié une mission : la constitution d’une équipe de football. Pour cela, il doit convaincre des joueurs qui se sont détournés du football pour d’autres sports. Et l’exercice n’est pas toujours des plus faciles… (Louca, tome 9, de Bruno Dequier. Éditions Dupuis)

Éric Guillaud

À l’heure où les dieux dorment encore : voyage au cœur de la création en compagnie de Cosey

Tous ceux qui connaissent un tant soit peu l’œuvre de Cosey savent combien il est capable de nous emmener d’un coup de crayon en voyage. C’est à nouveau le cas ici, même s’il ne s’agit pas d’une bande dessinée mais d’un recueil d’illustrations…

Les éditions Daniel Maghen nous ont habitué depuis des années maintenant à nous concocter de très beaux livres, tant dans le domaine de la fiction que dans celui de la biographie ou monographie. Vous ne serez pas déçus par celui-ci, un recueil situé quelque part entre le carnet de route et le journal intime conçu par Vincent Odin et consacré à l’un des plus grands auteurs de la bande dessinée contemporaine, Grand Prix du Festival d’Angoulême 2017, le Suisse Bernard Cosendai, dit Cosey.

Sur plus de 300 pages, le livre réunit des dessins de voyage, des aquarelles, des esquisses, accompagnés de commentaires, de réflexions, d’anecdotes, de précisions techniques, notamment autour des couleurs, de quoi aller au plus près du travail de l’auteur qui depuis plus de quatre décennies nous enchante de son trait et de son écriture.

Entre les années 70, époque des premières planches publiées dans le journal Tintin, et aujourd’hui, l’auteur a développé un univers très personnel qui nous invite au voyage avec une approche intimiste et en même temps suffisamment universelle pour que ses récits résonnent en chacun de nous. On pense bien évidemment à la divine saga Jonathan bercée par les philosophies orientales mais aussi au diptyque À la recherche de Peter Pan, Le Voyage en Italie ou plus récemment Calypso.

Alors que paraît l’ultime volet de Jonathan aux éditions du Lombard, cet épais bouquin vient nous offrir un complément bienvenu pour comprendre et apprécier à sa juste mesure la démarche de l’auteur qui a commencé à dessiner le Tibet d’après le peu de documentation disponible, avant de pouvoir s’y rendre lui-même à l’ouverture des frontières et d’en ramener photographies, dessins d’observation… ainsi qu’une fascination définitive pour cette région du monde et d’une façon plus générale pour le voyage.

Tibet, Birmanie, Inde, Espagne, Grèce, Japon, Chine, États-Unis… Cosey n’aura de cesse de nous ouvrir les yeux et l’esprit sur le monde et ceux qui le font. Un voyage permanent !

Eric Guillaud

À l’heure où les dieux dorment encore, de Cosey, Éditions Daniel Maghen. 49€

RSS