02 Fév

Creepy volume 3 ou trois fois Plus d’horreur !

Prenez n’importe quel artiste américain versant dans l’horreur et le fantastique depuis les années 70 (ça peut aller du réalisateur John Carpenter à l’écrivain Stephen King) et grattez un peu, vous verrez qu’ils ont souvent tiré leur inspiration du même terreau culturel. Un terreau dans lequel ils plongèrent tous adolescents à pieds joints ; histoire d’échapper à la alors très corsetée et puritaine Amérique des années 60. Une foutue auberge espagnole ce terreau, où aux côtés des films de la firme Hammer en Angleterre, on retrouve en bonne place les magazines Creepy et Eerie.

Fils spirituels de The Crypt Of Terror et autres Tales From The Crypt, qui avaient ouvert la voie une décennie avant, les magazines Creepy et Eerie ont profité d’un relatif relâchement des mœurs pour aller encore plus loin graphiquement et conceptuellement.

Mais ce qui a aussi fait leur renommée, c’est leur éditeur depuis 1964, James Warren. Une véritable légende dans le milieu et un sacré marlou qui a eu un sacré pif pour donner sa première chance à de futurs grands noms de la BD mais aussi pour débaucher quelques plumes déjà confirmées, comme par exemple Gil Kane (Green Lantern) ou Steve Ditko (Spider-man, Doctor Strange). Mais le nom qui reste éternellement associé à Creepy et Eerie, c’est celui de Frank Frazetta, immense illustrateur qui se chargeait souvent de la couverture et dont les peintures iconiques et racées ont modelé l’imaginaire populaire de l’heroic fantasy et plus d’atterrir sur les pochettes de quelques fameux disques de rock des années 70 comme le premier album de Molly Hatchet par exemple.

© Delirium/Dark Horse

Depuis 2008, l’éditeur américain Dark Horse s’est mis en tête de compiler tous les numéros de ces deux magazines mythiques avec une collection qui compte désormais 56 ( !) volumes. En France, c’est presque naturellement Delirium au ‘mauvais goût’ assumé (Monde Mutant, Judge Dredd, Nemesis etc.) qui se charge de porter la bonne parole.

Cela dit, à cause d’un travail de traduction plus conséquent et d’un planning chargé, ce troisième volume ‘in french’ de Creepy arrive pourtant près de sept ans après le précédent. Mais histoire de se faire pardonner, en plus de vingt-huit histoires, il contient des bonus trois étoiles sous la forme de mini-biographies de chacun des auteurs mais surtout, des interviews très éclairantes avec le scénariste et rédacteur-en-chef Archie Goodwin et surtout Frank Frazetta lui-même.

© Delirium/Dark Horse

Quant aux histoires en elle-même, elles apparaissent dans un ordre chronologique, et datent toute de la période 1967-1972. Mais surtout, chacune à son identité propre, souvent liée au dessinateur que l’on retrouve aux commandes. Ce qui fait que même si certaines, par exemple, restent très (trop) ancrées dans un style horrifique typé 50s assez prévisible, d’autres se révèlent être de perles absolues. Comme ce délire aussi bien visuel que scénaristique qu’est l’halluciné Mirages dessiné par l’espagnol Felix Mas. Ou le très suggestif Prélude à L’Armageddon de Wally Wood, ancien dessinateur vedette de Tales From The Crypt, avec sa cavalière-dragon dénudée. Quant à Ils L’appelaient ‘Monstre’, dans la forme, on est déjà dans le roman graphique, 40 ans avant que le style ne s’impose. C’est dans ces cas-là que Creepy est le plus savoureux, lorsqu’il s’amuse à jouer avec les codes de son époque et avec la censure qu’ils contournent avec une perversité assez jouissive, malgré un format court (5 ou 6 pages maximum pour chaque histoire) et un noir et blanc assez contraignants. Tout un sacré pan de la BD underground outre-Atlantique et chantre de la contre-culture des années 70, option

Olivier Badin

Creepy Volume 3, collectif. Delirium/Dark Horse, 27 euros

24 Jan

Le retour du rebelle cosmique Lone Sloane de Druillet… sans Druillet

Le débat a récemment refait surface à l’occasion de la sortie du dernier album d’Astérix : une œuvre doit-elle survivre à son auteur ? Philippe Druillet a décidé d’y répondre à sa façon en confiant les rênes de son personnage de ‘rebelle cosmique’ Lone Sloane à deux jeunes auteurs tout en gardant un œil protecteur sur sa création. Le premier fruit de ce passage de témoin, Babel, vient de sortir.

En 1966 à son apparition, sous la France d’avant-Mai 68, aucun personnage de BD ou presque ne ressemblait à cet étrange mercenaire aux yeux rouges, ce « rebelle cosmique » tel qu’il avait été désigné, apparaît comme l’héritier azimuté des délires les plus cosmiques de Jack Kirby mais avec, déjà, la ‘patte’ du alors pourtant jeune Philippe Druillet.

Plus de quarante-six ans plus tard, après neuf aventures, dont une délirante et mythique relecture très libre de Salammbö de Gustave Flaubert, il s’était, a priori, envolé pour une dernière fois sous la houlette de son créateur en 2012 pour Delirius 2. Sauf que bien que plus ou moins retiré des voitures, du moins en ce qui concerne la BD, Druillet a décidé de laisser deux petits jeunes ressusciter en quelque sorte son personnage tout en gardant une sorte de rôle de conseiller spécial. Un geste malin car avoir ainsi confié les reines à deux quasi-inconnus du grand public leur permet de se fondre plus facilement dans la mythologie. Mais un geste aussi casse-gueule, tant son style complètement baroque et démesuré aux myriades de détails et s’étalant en cinémascope est iconique et donc très lourd à porter. Une configuration donc un peu bâtarde (qui est le vrai patron dans l’histoire ?) qui a fini par aboutir à une œuvre intrigante car plus intermédiaire que définitive.

© Glénat / Cazaux-Zago, Avramoglou & Druillet

Alors autant le dire tout de suite, même si Babel n’a pas été dessiné ni scénarisé par Philippe Druillet, il est marqué au fer rouge du sceau du maître dont le nom apparaît d’ailleurs tout en haut de l’affiche. On retrouve dans ce qui semble être une nouvelle fois presque une geste, dans le sens presque moyenâgeux du terme, chevaleresque le même souffle grandiose. Un bouillonnement de couleurs et de formes qui, régulièrement, laisse une seule image s’étaler sur une pleine page, voire deux. Un univers toujours très SF où l’organique se mélangeant à la Giger aisément à la chair et où tout est démesuré, jusqu’en dans la composition des pages.

Sauf que si l’on retrouve un certain nombre des héros récurrents de la saga – notamment l’ennemi absolu de Sloane, Shaan – des petits encarts discrets ont été insérés ci et là pour donner quelques clefs aux nouveaux venus. On apprécie d’ailleurs cette volonté affichée de parler à la fois aux vieux fans et aux nouveaux. Ainsi que ces discret apports personnels sur le plan graphique, comme ce lifting réussi de Dame Légende, la compagne du héros. Ou ce choix de couleurs plus sombres et moins ‘psychédéliques’ si l’on peut dire, qui ancre bien le tout dans son époque.

Mais là où Babel reste le plus ‘Druillet’, c’est dans son approche quasi-littéraire des textes, quelque chose de très verbeux et référencés, en phase avec le délire graphique sans borne qu’il sert mais forcément, à sa façon, complètement excessif. Le résultat est donc une espèce de gigantesque space cake aux effets hallucinogènes, un machin XXL qui vous embarque au fin fonds de la galaxie dans un tourbillon de lumière ou qui, au contraire, laissera à quai les plus réfractaires à ce genre de déluge cosmique.  Un peu comme toute la saga en somme…

Olivier Badin

Babel de Xavier Cazaux-Zago, Dimitri Avramoglou et Philippe Druillet, Glénat, 19€

© Glénat / Cazaux-Zago, Avramoglou & Druillet

08 Jan

Les Next-Men, les X-Men oubliés des années 90 pour la génération X

Après 2112, Delerium continue sa campagne de réhabilitation des œuvres ‘oubliées’ du dessinateur John Byrne en éditant pour la première fois en France la saga Next Men. Des mutants tous sauf gentils bien éloignés de leurs très sages cousins les X-Men.

John Byrne est une légende vivante du monde des comics. Un canadien qui a commencé timidement en bas de l’échelle chez Marvel mais qui a, ensuite, préfiguré dès la fin des années 70 la tournure plus ‘adulte’ qu’allait prendre le genre la décennie suivante. D’abord en prenant en main les X-Men puis Les Quatre Fantastiques pour transformer ces jadis héros un chouia caricaturaux en des personnages complexes et presque shakespeariens.

Au sommet de sa gloire au milieu des années 80, il accepte de partir chez la concurrence DC Comics pour relancer la série Superman. Encore un succès. Pourtant c’est vers une maison d’édition plus modeste qu’il émigre ensuite en 1991 (Dark Horse, l’éditeur de Hellboy), transfert qui lui permet surtout d’avoir un contrôle éditorial absolu et de passer à quelque chose de plus mature. Le résultat se nomme Next Men, resté bizarrement non-traduit en France jusqu’à ce que la petite mais costaude maison indépendante Delirium au mauvais/bon goût (Creepy, Richard Corben, The Mask) décidément impeccable ne décide de réparer cette injustice.

© Delirium / John Byrne

Il y a six mois paraissait 2112, sorte de vrai-faux prologue, une histoire indépendante qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lu pour comprendre la saga des Next Men. Elle a malgré tout permis de ‘poser’ l’univers qui en rappelle pas mal d’autres. Ce n’est pas d’ailleurs pas pour rien que le titre Next Men rappelle, forcément, celui des X-Men car on retrouve ici pas mal des thématiques déjà développées par Byrne dans la célèbre série. Notamment la difficulté à vivre sa différence ou à se faire accepter par une société que vous voulez aider mais qui a pourtant peur de vous. Le style graphique non plus n’a pas trop évolué et a désormais une patte très 80’s un peu datée, avec ses corps bodybuildés et ses expressions très figées. Limite, on pourrait même au début du récit se dire que le dessinateur radote, avec ce personnage de Scanner par exemple qui ressemble énormément à celui de Scott Summers (alias Cyclope des X-Men) ou ce pitch de départ où un savant fou financé par le gouvernement en secret travaille sur des cobayes humains aux mutations incontrôlables qui finissent par s’échapper.

Sauf qu’assez rapidement dans ce premier tome (trois sont prévus au total), Byrne montre qu’il a bien compris que le monde a évolué vers quelque chose de plus brut et plus violent et les comics avec lui. Â ce titre, la scène la plus révélatrice est celle où l’une des mutantes en passe d’être violée par des rednecks dans un bar mal famé éventre à la main ( !) l’un de ses agresseurs. Un geste aussi inattendu que très brutal pour le lecteur habitué au style finalement très policé des Quatre Fantastiques… 

© Delirium / John Byrne

Cette rupture de ton est assez révélatrice et est bientôt suivie par des scènes de sexe plus ou moins explicites (là aussi, une première pour l’auteur) ainsi que par des personnages de moins en moins manichéens. En gros, ici, personne n’est vraiment noir ni blanc et tout le monde a du sang sur les mains. Et surtout, des années avant Matrix et l’avènement d’internet, Byrne aborde ici pour la première fois la notion de monde virtuel, les héros ayant ‘grandi’ dans un monde imaginaire sous contrôle, sans savoir que pendant tout ce temps leurs corps aient maintenus en vie dans des caissons sous surveillance.

Les Next Men sont donc un peu les doubles maléfiques des X-Men, ce qu’ils auraient pu devenir si la maison Marvel n’avait alors pas été obsédée par le politiquement correct. Une œuvre qui met un peu de temps à démarrer mais qui se révèle avec le recul comme l’un des chaînons manquants, et donc indispensables, entre les comics des années 80 et ceux, plus moralement incorrects, des années 90.

Olivier Badin

Next Men de John Byrne. Delirium. 26€

19 Déc

Chroniques de Noël : Alice au pays des merveilles… et nous avec

La période de Noël est propice aux ‘beaux livres’ comme on aime le dire. Mais au-delà de son format XL et de sa luxueuse présentation, cette nouvelle adaptation du célèbre roman de Lewis Carroll est avant tout une belle déclaration d’amour à ce texte plein de faux-semblants qu’on nous a, pendant des années, faussement présenté comme un conte pour enfants…

Oubliez les versions successives de Walt Disney et de Tim Burton. Elles n’ont pas, malgré leur succès auprès du jeune public, réussit à masquer la vérité : oui, publié pour la première fois en 1885, Alice Au Pays Des Merveilles est surtout une grosse pilule de LSD. Un trip plein de chapelier fou, de lapin toujours en retard et d’hallucinations qui n’en sont pas peut-être pas tant que ça… Il aurait été donc très tentant pour l’illustrateur Daniel Cacouault d’illustrer cette Xe adaptation d’une façon très psychédélique et délurée. Trop même.

Intelligemment, cet illustrateur qui vit entre Paris et Nantes, et qui enseigne, entre autres, à l’école des Gobelins a donc préféré puiser dans son expérience passée sur les contes de Grimm pour à la fois s’ancrer complètement dans l’univers victorien d’origine avec ses haut-de-forme, ses robes opulentes ou ses coiffes raphaelites tout en baignant le tout dans une atmosphère doucereuse de rêve éveillé.

En gros, prenez le compatriote de Carroll, le célèbre peintre John Martin, ôtez à ses oeuvres leurs symboliques guerrières voire sataniques et vous obtiendrez plus ou moins le même résultat.

© Bragelonne / Caroll & Cacouault

Ici, Alice n’est plus une enfant mais pas encore tout à fait une adulte. Elle rencontre des créatures fantastiques dont on ne sait si elles lui veulent du bien et du mal, tout comme on ne sait jamais ici si on nage en plein fantasme ou si ces forêts de champignons géants, par exemple, existent vraiment.

En fait, en gardant toutes ces frontières floues sans jamais en gommer la beauté intrinsèque, Daniel Cacouault, qui avoue avoir été aussi influencé par le travail du grand réalisateur japonais d’animation Hayao Miyazaki, rend hommage de la plus belle façon au texte d’origine dont il respecte, voire sublime, le parti-pris malicieux.

À ce titre, la postface où le traducteur Maxime Le Dain explique toute la difficulté, mais donc aussi l’intérêt, de traduire un texte bourré de références plus ou moins cachées à la culture anglo-saxonne populaire du XIXème siècle est aussi éclairante. Alors, un ‘beau livre’ comme on dit donc ? Oh que oui. Mais pas que…

Olivier Badin

Alice Au Pays Des Merveilles de Lewis Carroll, illustré par Daniel Cacouault et traduit par Maxime Le Dain, Bragelonne, 35€

© Bragelonne / Caroll & Cacouault

21 Nov

Le monde mutant de Corben : Apocalypse now!

L’éditeur Delirium poursuit son œuvre de salubrité publique avec la réédition des travaux du grand Richard Corben. Récits post-apocalyptiques noirs de chez noirs, Le Monde Mutant et sa suite Le Fils Du Monde Mutant sont donc enfin réunis dans une édition aussi complète que classieuse…

Ces deux histoires ne sont pourtant pas franchement ses œuvres les plus connues. La preuve, elles n’ont été traduites en France qu’une seule fois dans les années 80 et séparément. Mais elles sont marquées au fer rouge par le sceau de l’ancien collaborateur de Métal Hurlant. On retrouve ici des corps parfois grotesques et hypertrophiés, des gueules cassées et toujours ce mélange entre réalisme et cartoon fortement teinté de pessimisme.

Publié pour la première fois en épisodes en 1978, la première partie est la plus onirique, la plus désespérée. Tout se passe dans un monde post-apocalyptique en pleine décomposition où chacun se bat pour sa survie. Pas d’explication sur le pourquoi, pas de grandes théories, juste un constat, simple et désespéré. Corben a toujours dessiné l’homme dans tout ce qu’il a de plus vachard, d’hypocrite ou de pleutre.

D’ailleurs, celui qui sert de fil rouge dans ce monde en ruines est un mutant simple d’esprit du nom de Dimento. Un candide dont tout le monde essaye de profiter et qui symbolise à lui seul le peu qu’il reste de l’humanité, à la fois innocent et naïf alors que tout le monde, ici, essaye surtout de survivre jour après jour, quitte à bouffer son voisin. Si le récit apparaît d’abord un peu décousu, l’arrivée de son fidèle scénariste Jan Strnad (Ragemoor, réédité justement déjà chez Delirium) appelé à la rescousse change un peu la donne, sans lui enlever son côté à la fois absurde et cruel. On retrouve aussi son autre marque de fabrique, ces couleurs flashy, presque pop qui donnent au tout un côté presque surréaliste et très graphique.

La seconde partie, réalisée plusieurs années plus tard, adopte un ton différent. Déjà, parue à la base en noir et blanc, elle a été colorisée pour cette édition par la fille même de Corben. Et puis plus posée et plus humaine aussi, elle démarre d’une façon assez chorale avant que tous les protagonistes se retrouvent, avec une mention spéciale pour le grand méchant, sorte de croisement entre la momie et Humungus, le bad guy du film Mad Max 2 !

On peut parler d’happy end ici, même si l’horreur gothique de cet éternel fan d’Edgar Allan Poe n’est jamais loin non plus. Du grand Corben, moins littéraire et plus typé science-fiction certes mais avec toujours cette même vision assez unique. Il ne l’a pas volé son prix grand prix du festival d’Angoulême 2018 lui…

Olivier Badin

Le Monde Mutant – L’intégrale, de Richard Corben et Jan Strnad, Delirium. 25 euros

© Delirium / Richard Corben & Jan Strnad

05 Nov

Lovecraft : le maître du fantastique illustré par deux graphistes français

Quatre-vingt deux ans après sa mort, l’auteur américain et père du ‘mythe de Cthulhu’ continue de fasciner. Deux de ses textes sont aujourd’hui réédités par Bragelonne et mis en images par deux illustrateurs français aux approches différentes mais complémentaires.

Bien qu’il soit mort en 1937, Howard Phillips Lovecraft n’a jamais été aussi vivant. Cet auteur de fantastique et de science-fiction a pourtant vécu toute sa vie dans la quasi-misère, survivant péniblement en corrigeant les textes des autres. D’ailleurs, très peu de ses écrits, essentiellement des nouvelles, ont été publiés de son vivant. Pourtant, un peu comme son ami Robert E. Howard le créateur de Conan qui a subi le même sort, il est devenu progressivement une référence absolue du genre. Mille fois cité voire carrément plagié, il est surtout reconnu comme le créateur de Cthulhu et des Grands Anciens, ces êtres monstrueux venus d’une autre dimension avant l’avènement de l’homme et qui attendent de régner à nouveau sur terre.

Décédé sans héritier, son œuvre est tombée dans le domaine public. Aujourd’hui, tout le monde peut se l’approprier, ce que n’ont pas manqué de faire un bon paquet d’éditeurs. Les librairies regorgeant désormais de x version différentes des mêmes textes, chacun y va donc de sa propre petite exclusivité, histoire de se différencier. Cela passe souvent par de nouvelles traductions ou des notes écrites par exemple. Mais du côté de Bragelonne, on a choisi le créneau ‘belles éditions’ et les deux sorties du jour l’illustrent chacune à leur façon.

@ Bragelonne / Baranger

Il y a d’abord cette version ‘deluxe’ prévue en deux tomes de l’une de ses rares romans Les Montagnes Hallucinées. Alors déjà, on tient là peut-être l’un des tous meilleurs textes de ce grand maître macabre, à ranger à côté de ceux rédigés par Edgar Allan Poe à ses heures les plus hallucinées. Pour les chanceux qui n’ont pas encore entrepris ce voyage aux confins de l’horreur cosmique, on rappellera juste que le film de John Carpenter The Thing avec Kurt Russell est fortement inspiré de ce récit paru en 1936, un an avant sa mort… Écrit à la première personne, il raconte le destin tragique d’une expédition scientifique aux confins du monde, dans un désert glacé sur les traces d’une civilisation venue des étoiles pas tout à fait éteinte. Disponible en grand format, cette version profite surtout des illustrations du français François Baranger qui s’était déjà frotté au maître avec L’Appel de Cthulhu il y dix-huit mois. ’Concept artist’ pour le cinéma et les jeux vidéos, son style paraîtra peut-être un peu trop digital et froid pour certains mais il excelle vraiment lorsqu’il s’agit de faire revivre des décors grandioses de l’Antarctique. Et surtout, son trait réussit à conserver par moment un côté presque visqueux et organique, parfait pour suggérer les créature de cauchemars invoquées par Lovecraft.

@ Bragelonne / Baranger

La Cité Sans Nom est un texte moins connu, d’abord publiée en 1921 dans un petit fanzine. Il est malgré tout assez passionnant car même si plus court, il pose pas mal de jalons essentiels de l’œuvre lovecraftienne. D’abord c’est là que l’auteur a exploré pour la première fois l’idée d’une cité ancienne désertée, thème qui sera ensuite repris plusieurs fois, dont pour Les Montagnes Hallucinées. Et surtout, c’est ici qu’est cité pour la première fois Abdul al-Hazred, dit l’arabe dément, personnage fictif à l’origine du Necronomicon, ouvrage de magie noire à ne pas mettre entre toutes les mains et qui réapparaitra dans pas moins de treize de ses nouvelles par la suite.

Comparée à celle choisie pour Les Montagnes Hallucinées, l’approche est ici assez différente. Deuxième parution, après Dagon, de la série Les Carnets Lovecraft, on a opté cette fois-ci pour un petit format. Les illustrations, signées par un autre français du nom d’Armel Glaume, sont dans le même état d’esprit, c’est-à-dire des croquis réalisés en noir et blanc au crayon à papier, plus attachés à l’idée de mettre en valeur des petits détails qu’à dépeindre de grandes fresques. Le résultat est peut-être moins grandiloquent mais tout aussi envoûtant…

Alors si les fins connaisseurs de l’oeuvre de Lovecraft réfléchiront peut-être à deux fois avant d’investir de nouveau dans des textes qu’il connaissent par cœur, le néophyte qui hésitait encore à descendre dans cette crypte maintes visitée mais toujours aussi terrifiante, lui, aura du mal à résister à la tentation…

Olivier Badin

Les Montagnes Hallucinées, tome 1 illustré par François Baranger. Bragelonne. 29,9€

Les Carnets Lovecraft : Dagon, illustré par Armel Gaulme. Bragelonne. 15,9€

01 Nov

Bloodshot passe du 7e au 9e art

Après Marvel et DC Comics, c’est au tour de l’éditeur Valiant de franchir le cap du cinéma. La première bande-annonce de sa première adaptation a été dévoilée cette semaine…

Fondé en 1990, le studio Valiant a donné naissance à pas mal de héros plus sombres et plus torturés, comme Rai, Ninja K ou Archer & Armstrong. Mais c’est son héros le plus brut de décoffrage qui a été choisi pour ouvrir le bal, le mercenaire Bloodshot avec ses hordes de nanites (des robots miniaturisés) dans son corps qui lui permettent de presque instantanément cicatriser en plus de décupler ses capacités.

Après qu’on ait parlé pendant longtemps de Jared Leto, c’est finalement l’acteur bodybuildé Vin Diesel (Fast & Furious, Riddick) qui a été choisi pour l’incarner au cinéma, un choix qui tombe sous le sens tant son physique seul colle parfaitement au personnage tel qu’il est décrit dans les comics.

Si le réalisateur est un inconnu, on reconnaît par contre Guy Pearce dans le rôle du ‘méchant’ scientifique manipulateur. Et d’après la première bande-annonce officielle, ce premier film (sous-entendu : si cela marche, d’autres suivront) suit logiquement l’histoire de ses origines ou comment ce mercenaire subi une expérimentation sauvage visant à le transformer en soldat suprême, avant de se retourner vers ses créateurs.

En attendant une sortie prévue pour Mars 2020, vous pouvez toujours réviser l’histoire en relisant notre chronique ici

Olivier Badin

Le retour de la revanche du fils du méchant Doggybags, deuxième partie !

Après 13 numéros remplis d’hémoglobine en forme d’hommage aux pulps et aux films d’horreur des années 70, la série collégiale Doggybags s’était arrêtée, pour ne pas tomber dans la redite. Mais il faut croire que ses patrons avaient conservé au frigo quelques kilos de bidoche en stock car elle revient finalement d’entre les morts pour un nouveau triptyque d’histoires qui revisitent, chacune à leur manière, un pan de la culture horrifique.

Vendredi 13Les Griffes de la NuitSaw… Autant de sagas qui ont enchaîné les opus qui s’achevaient invariablement par la soi-disante mort du personnage principal… qui revenait systématiquement quelques années après. Freddy Krueger, Jason, Leatherface… Tous comme les grands héros, les grands méchants ne meurent jamais. Cela tombe bien, Doggybagsnon plus.

Lancée presque en catimini en 2011 par un petit studio indépendant, cette revue à la périodicité indéfinie fut la première en France a revisiter ce kaléidoscope de sous-genres qu’est l’exploitation. Un terme un peu barbare volé à la contre-culture anglo-saxonne des années 70 que des gens comme Quentin Tarantino (avec les films Grindhouse) ou Roberto Rodriguez (avec Une Nuit En Enfer) se sont mis en tête de ressusciter. Il désigne divers supports (BD, livres, films), réalisés en général avec peu de moyens et dédiés à un sous-genre bien précis de la culture bis. Ils vont jusqu’à revendiquer les clichés inhérents pour mieux, justement, les exploiter. On y retrouve en vrac des histoires de zombies ou de vampires, des récits post-apocalyptiques, des polars occultes etc.

@ Doggybags Ankama/Label

On a clairement affaire ici à de gros fans d’horreur qui connaissent les dialogues de Massacre à la Tronçonneuse par cœur. Doggybags est donc certes bourré de références plus ou moins subtiles mais il reste assez osé, aussi bien sur le plan visuel qu’éditorial. Ses auteurs vont d’ailleurs piocher aussi bien dans le manga que dans le street-art, aboutissant au final à quelque chose d’assez unique. On est donc content que Run, le papa de la série Mutafukaz et patron de Label 619, soit revenu sur sa décision, il en parle d’ailleurs avec pas mal d’humour dans l’édito qui ouvre ce numéro. 

Et puis on sait d’entrée qu’on va être entre gens de bonne compagnie en reconnaissant cette couverture signée Ed Repka. Un artiste américain que les métalleux connaissent bien, vu qu’il est responsable de la moitié des pochettes de thrash-metal dans la seconde moitié des années 80. Les plus cultes étant celles réalisées pour le groupe Megadeth pour lequel il a donné corps à leur squelette mascotte, Vic Rattlehead.

@ Doggybags Ankama/Label

Pour cette ‘saison 2’ comme ils le disent, on retrouve tout de suite nos marques avec cette mise en page colorée pleine de punchs. Entre deux histoires, on retrouve également le courrier des lecteurs, de fausses publicités pour, par exemple, « des masques mortuaires ». Mais aussi des articles on ne peut plus sérieux en forme de mise en point historique sur tel ou tel sujet abordé dans le numéro. Run lui-même nous la joue Alain Decaux en signant un article très instructif sur les différents moyens de torture depuis l’antiquité jusqu’à la dernière guerre par exemple…

Mais les joyaux de la couronne restent les trois histoires du jour, trois contes noirs où l’on retrouve des habitués de la maison comme Prozeet, Ivan Shavrin et Neyef. Trois variations assez distinctes : si la première, presque réaliste, utilise comme décor l’ex-bloc de l’Est livré à la pègre, la deuxième est beaucoup plus hallucinatoire et suffocante avec son personnage central emprisonné dans son propre corps. Quant à la dernière histoire, elle reprend (un peu) à son compte l’idée déjà développée par la série L’Amateur de Souffrances chez Glénat d’un exécuteur qui se nourrit de l’agonie des condamnés pour rester immortel.

@ Doggybags Ankama/Label

Les trois, bien que ne jouant pas sur le même registre, sont non seulement réussies mais elles s’inscrivent aussi en plus parfaitement dans le style Label 619. Un éditeur en passe de devenir une vraie marque de fabrique, un gage de qualité avec certes des bouts de dents cassées et quelques viscères dessus, de la BD d’horreur ‘à la française’ que les fans peuvent désormais acheter les yeux fermés. À condition d’aimer quand ça tache…

Olivier Badin

Doggybags 14, Saison 2, Ankama/Label 619. 13,90€

19 Oct

Nemesis le Sorcier ou la délirante guerre cosmique des aliens et des humains, version 2000 AD

Presque quarante ans après le début de sa parution dans la revue culte anglo-saxonne 2000 AD, voici une série déjantée qui reprend certains éléments de son copain Judge Dredd et le plonge dans un bain steampunk ébouriffant. Attention, chef d’œuvre !

Cela fait quelques temps que le petit mais costaud éditeur français Delirium s’acharne a enfin faire traduire en français les plus grands héros sortis des pages cultissimes de 2000 AD, l’équivalent en Angleterre du magazine Métal Hurlant dans les années 80.

Sauf que si certains, comme bien sûr Judge Dredd, ont dépassé les frontières, d’autres comme Nemesis Le Sorcier ont inexplicablement disparu du paysage. Cette réédition sera une découverte totale pour la majorité des lecteurs. Et là, attention, c’est le choc, aussi bien graphique que conceptuelle.

L’équipe de 2000 AD nous avait pourtant déjà habitués à ce genre de mélange détonnant entre steampunk, heroic fantasy, satire politique et science-fiction psychédélique. Mais ici, on franchit un cap et on tombe dans le délirant absolu que même le choix de ce sobre noir et blanc ne réussit pas à cadenasser.

Et le pire est que l’on ne tient là ‘que’ le premier tome de trois annoncés… Nemesis est un alien doublé d’un sorcier au physique surréaliste, sorte de centaure que l’on aurait pu croiser dans un rêve de HR Giger. Sa mission ? Sauver ses frères extra-terrestres du Grand Inquisiteur Torquemada qui a décidé de ‘purifier’ la galaxie et que rien, même la mort, ne semble en mesure d’arrêter dans sa croisade sanguinaire.

@ Delirium / Mills, O’Neill, Redondo & Talbot

Le long de ces 368 pages engoncées dans une couverture ‘en dur’ de qualité supérieure, on croise des vaisseaux spatiaux en forme de galions, des ‘terminators’ (terme utilisé des années avant le film de James Cameron) fanatisés, des combats de joutes, des cérémonies nécromanciennes et on en pense. Le tout n’hésitant pas parfois à s’étaler sur une seule case prenant toute une page pour laisser parler au mieux le stylo épique de Kevin O’Neill qui s’était déjà illustré avec La Ligue Des Gentlemen Extraordinaires.

Les corps, les bâtiments, les décors… Tout est acéré, chaotique et en même temps, bizarrement beau, baroque même. Même si deux histoires complètes signées Bryan Talbot et Jesùs Redondo ont été rajoutées en bonus en quelque sorte, c’est vraiment O’Neill et son style fin, inventif et en même temps presque décharné qui marque le plus, de loin.

@ Delirium / Mills, O’Neill, Redondo & Talbot

Et puis sous cette lutte sans merci entre deux montres dont aucun des deux n’est vraiment ni tout noir ni tout blanc, on retrouve aussi l’humour très grinçant du scénariste Pat Mills. Difficile d’ailleurs de ne pas voir dans cette série parue initialement dans la première moitié des années 80 une critique acerbe de l’Angleterre Thatcherienne, une société conservatrice, arc-boutée sur ses illusions d’ex-grand empire, sourde aux changements et xénophobe.

Certes, la parution originelle en épisode de quatre ou cinq pages donne lieu bout-à-bout à un rythme très haché, avec de sempiternels retours en arrière mais cela ne gâche absolument pas le plaisir, tant ici l’absurde côtoie le superbe. Délire cosmique et chef d’oeuvre méconnu, ce Nemesis est ce que l’on appelle une claque inratable, une baffe cyberpunk.

Olivier Badin

Nemesis Le Sorcier de Pat Mills, Kevin O’Neill, Jesùs Redondo et Bryan Talbot. Delirium. 35€

04 Oct

Noô ou la réhabilitation en BD d’un grand auteur français de SF des années 50

La carrière d’écrivain de Stefan Wul – alias Pierre Pairault, un dentiste ( !) parisien – a finalement été assez courte. Mais il a malgré tout marqué de son empreinte la science-fiction française des années 50. Son œuvre est aujourd’hui de nouveau célébrée par une nouvelle adaptation en bande dessinée…

La science-fiction francophone a toujours eu mauvaise presse. Moins grandiloquente que celle de ses confrères américains, moins biberonnée aux combats intergalactiques plein de ‘piou, piou’ et de bonds dans l’hyperspace mais par contre plus humaine et, limite, plus philosophique par moment, elle plonge ses racines dans les écrits fondateurs de Jules Verne, JH Rosny Ainé ou encore René Barjavel. Des auteurs dont l’héritage voue un culte à une science salvatrice et non pas destructrice et auquel Stefan Wul a rajouté une certaine poésie.

La reconnaissance, elle, est venue d’abord de Roland Topor puis, huit ans plus tard, de Moebius, qui ont respectivement signé l’adaptation en dessin animé de deux de ses romans, La Planète Sauvage (1973) et Les Maîtres du Temps (1981). Puis à partir de 2012, ce fut au tour de la BD de s’emparer de son œuvre. D’abord par l’intermédiaire de l’éditeur Ankama puis aujourd’hui via le Comix Buro. Soror, le premier volume d’une trilogie annoncée s’attaque à un gros morceau, l’ultime livre de Wul, sorti en 1977.

L’éditeur aime parler ici autant de ‘space opera’ que de ‘voyage initiatique’. ‘Space opera’ car le tout se passe de l’autre côté de l’univers, dans un monde où l’ultra-moderne se mélange à la nature la plus sauvage et où les hommes côtoient de drôles créatures évoquant des sortes d’oiseaux . Et ‘initiatique’ car tout tourne autour d’un jeune homme du nom de Brice. Arraché à la mort sur Terre par son père adoptif, il se retrouve, malgré lui, au plein cœur d’une rébellion qui l’oblige à fuir Grand’Croix, la capitale où il vivait, pour échapper aux forces gouvernementales lancées à sa poursuite.

L’intérêt de Noô, c’est d’avoir permis la rencontre entre un dessinateur assez rôdé à la SF (Alexis Sentenac) avec un auteur (Laurent Genefort) qui évoluait dans la même sphère mais, lui, en tant qu’auteur de romans et de nouvelles. C’est d’ailleurs sa première adaptation BD. Une relative inexpérience qui se ressent parfois dans le rythme général, des dialogues assez verbeux succédant parfois à des scènes plus graphiques sans trop crier gare, comme si en voulant rester le plus possible fidèle à l’esprit original du livre il avait tenu absolument à faire rentrer presque trop de choses dans ce premier volume. En même temps, dans toute trilogie digne de ce nom, le rôle de celui qui ouvre le bal est de justement ‘poser le décor’ comme on dit et c’est ce que fait Soror. Et puis autant Sentenac semble, limite, manquer de place pour s’exprimer durant les (longues) phases de dialogues, autant lors des passages plus contemplatifs qui s’étalent parfois sur une pleine page, il donne alors toute l’ampleur de son talent. Un essai donc peut-être imparfait donc mais transfiguré par quelques moments de pure beauté et qui donne surtout envie de (re)découvrir Stefan Wul.

Olivier Badin

 Noô, volume 1 : Soror de Laurent Genefort et Alexis Sentenac. Comix Buro/Glénat. 14,50€

@ Comix Buro/Glénat / Laurent Genefort & Alexis Sentenac