30 Juin

Bloodshot rate son entrée au cinéma mais pas sa nouvelle BD

Le sort s’acharne sur l’écurie Valiant. Des années que le petit poucet de l’industrie comics US attendait SON adaptation cinématographique pour toucher le grand public et Bloodshot devait enfin ouvrir le bal. Sauf qu’un certain COVID 19 est passé par là et a tué l’idée dans l’œuf… Seule compensation, ce raté a été l’occasion de relancer une nouvelle série BD de ce super-soldat mi-homme mi-machine, dont le premier volume en français vient de paraître.

Des années de développement, plusieurs stars se bousculant pour reprendre le rôle-titre jusqu’à ce que Vin Diesel (Fast & Furious) emporte la mise, un réalisateur venu du monde des jeux vidéos… Bref, Bloodshot – Le Film aurait dû ouvrir une nouvelle ère pour Valiant. Sauf que le film est sorti… Â quelques jours seulement du confinement qui a mis le monde entier à l’arrêt. Moralité : il est resté mort-né et après seulement quelques jours d’exploitation en salles et quelques rares critiques pas très emballées, il est aujourd’hui sorti sans fanfare en VOD, condamné à rapidement disparaître de l’horizon.

Un tour du sort plutôt cruel, surtout lorsqu’on attaque la lecture de la nouvelle série BD du même nom qui devait accompagner le film. Ni vraiment reboot ni stricte continuité de la série précédente (Bloodshot Salvation), cette nouvelle aventure peut se lire de façon indépendante et permet surtout de remettre à jour deux ou trois détails essentiels. Notamment en mettant à sa tête un nouveau duo artistique, le scénariste Tim Seeley et surtout le dessinateur Brett Booth.

Alors oui, ce vrai-faux nouveau Bloodshot est, à l’image du film, beaucoup plus porté sur l’action et moins sur la psychologie. Quitte à tomber un chouia dans l’outrance… Il faut dire que ce personnage de super soldat virtuellement immortel dont le corps est sans cesse régénéré par des nanites, des sortes de microscopiques robots aux capacités illimitées permet tout. Quitte à faire subir à ce héros traqué par à peu près tout le monde les pires souffrances : en une petite centaine de pages, il est tour-à-tour criblé de balles, brûlé au dernier degré, découpé par une palle d’hélicoptère ou encore éparpillé façon puzzle par un bazooka et on en passe. Et à chaque fois, il se régénère, avec toujours (autre nouveauté ici) une petite blague caustique en bandoulière.

© Valiant – Bliss / Seeley, Booth, Corona, Dalhouse & Giorello

Or justement, avec son trait très dynamique et très années 90 qui rappelle parfois celui de Todd McFarlane (le créateur de Spawn) ainsi que son sens de la dynamique, Booth donne un sacré coup de fouet à ce personnage amateur de gros flingues qui, par le passé, n’avait pas toujours hélas été servi par un graphisme assez punchy. Quant à Seeley, en lançant à ses trousses une sorte d’agence gouvernementale secrète agissant pour ses propres intérêts, il reste fidèle à l’état d’esprit techno-thriller d’origine mais réussit à imprimer sa patte, moins mystique on va dire et plus portée sur l’action pure.

En bonus non négligeable, on retrouve dans ce premier tome en préambule une sorte de prologue sorti à l’occasion du ‘Free Comic Book Day’ l’année dernière aux Etats-Unis cruellement court (12 pages) mais servi par les dessins réalistes et classieux de Tomas Giorello, l’orfèvre argentin qui a complètement réinventé le Conan de chez Dark Horse.   

Moins cérébral donc mais toujours aussi paranoïaque et porté par des créateurs dont le style sied très bien à cette nouvelle donne, le héros le plus consensuel de l’écurie Valiant (ou encore celui au potentiel commercial le plus large on va dire) réussit ici à se réinventer dans la continuité on va dire. Film à succès ou pas…

Olivier Badin

Bloodshot – Tome 1 de Tim Seeley, Brett Booth, Adelso Corona, Andrew Dalhouse et Tomas Giorello. Valiant/Bliss. 15€

© Valiant – Bliss / Seeley, Booth, Corona, Dalhouse & Giorello

11 Juin

Hope ou le roman noir allié aux forces occultes

Les ripoux, les starlettes, les vieux pervers cachés à la tête des studios, l’industrie du rêve qui vend du cauchemar, une cité des anges pourrie jusqu’à la moelle, le tout dans un noir et blanc poisseux, sublimé par les romans de Dashiel Hammett ou de Raymond Chandler, voici le terrain de jeu du ‘roman noir’ mais aussi de Hope de l’écurie 2000 AD publié aux Éditions Delcourt. Avec une (petite) pointe de magie noire en plus.

Voici donc une plongée dans le Los Angeles des années 40 dans laquelle on voit se débattre la sempiternelle figure du détective privé à la gueule cassée nommé Mallory Hope qui boit trop et ne dort pas assez. Et comme s’il n’avait pas déjà assez un sale gueule, le voilà qu’il commence cette aventure par un tabassage en règle. Une sale posture dont il réussit à s’échapper grâce à une pincée de magie noire…

Tiens, voilà justement ce qui était censé être le ‘plus’ de cette histoire, ce mélange a priori inédit entre uchronie (le tout se passe dans un Los Angeles de 1940 où la Deuxième Guerre Mondiale serait déjà terminée), polar et occulte. Un occulte aussi poisseux que malsain, bouffant ceux qui l’utilisent et qui porte le sceau du magazine anglais culte 2000 AD (Judge Dredd) dans lequel le tout a d’abord été publié il y a trois ans.

Or bizarrement, cet élément magique devient assez rapidement anecdotique, à part lorsque le personnage principal évoque avec morgue sa relation tordue avec l’espèce d’ange (ou démon ?) gardien que l’on voit sous la forme d’une nonne portant un éternel masque à gaz et qui ne le lâche pas d’une semelle. D’où vient-elle ? Quel est le pacte qu’il a conclu avec elle ? Qu’est-ce qui est vraiment arrivé à la femme et au fils de Hope qui ont tous les deux disparu sans laisser de traces ? Ces questions-là, les deux auteurs n’ont eu ni l’envie ni la place d’y répondre, se focalisant plutôt sur l’enquête visant à retrouver un enfant star porté, lui aussi, disparu et qui l’amènera, forcément, à entrevoir la (sale) poussière que l’on cache sous le tapis.

Alors lorsqu’il assume son goût pour les clichés du roman noir (femme fatale incluse), Hope est cynique et sans concession comme il faut, jusque dans ces cadrages nerveux et contrastés qui rappelleront aux plus érudits certains vieux classiques du cinéma de l’époque mais aussi le jeu vidéo Max Payne. Mais pour découvrir le ‘Philip Marlowe rencontrant l’exorciste’ tant attendu, il faudra par contre repasser. Ou on est alors prié d’attendre le second volume, prévu en VO pour Janvier prochain, surtout vu la relative brièveté (80 pages) de ce premier jet.

Olivier Badin

Hope de Guy Adams & Jimmy Broxton, Delcourt, 12,50 euros

© Delcourt / Guy Adams & Jimmy Broxton

09 Mai

The Spider King ou quand les vikings se castagnent avec les extra-terrestres

Des vikings, des couleurs ultra-flashy, une ambiance digne d’un jeu vidéo par moments et, bien sûr, des extra-terrestres armés jusqu’aux dents qui veulent écrabouiller tout le monde. Où est le problème ?

Sorti sous l’étiquette ‘Grindhouse stories’ dont le goût pour la culture bis et les films dits ‘de genre’ est désormais bien reconnu et avec en couverture cette accroche qui résume plutôt bien ce qui nous attend (‘quand les aliens déclenchent le Ragnarök !’), The Spider King réussit plutôt bien le grand écart tout en éclaboussant les murs. Mais sans non plus jamais tomber dans le grand n’importe quoi.

Le tout débute pourtant comme une simple histoire de vengeance entre guillemets entre deux clans vikings se disputant le pouvoir et même sans soucoupe volante ni gros laser à neutrons, le style graphique très coloré s’affirme déjà. Sauf qu’à la page 21 débarque E.T. et il n’est pas content. Du tout.

La lutte fratricide se transforme alors en lutte intergalactique. Et plus on découvre la nature de ce que le roi Hroldf doit affronter et plus le récit prend de l’ampleur à tous les niveaux. Surtout lorsque le héros et sa bande tombe sur un arsenal venu de l’autre bout de la galaxie…

© Glénat / Josh Vann, Simone D’Armini et Adrian Bloch

Avec ses couleurs qui claquent, ses rondeurs de partout, ses têtes réduites en bouillie, ses bras tranchés à tout va et ses monstres démesurés, ce n’est pas par hasard que The Serpent King donne l’impression d’être l’adaptation BD ultra-speedée d’un jeu vidéo sanglant, vu que le dessinateur Simone d’Armini a fait ses armes dans ce milieu.

Tout est excessif chez lui, du nombre de trépassés à la taille des flingues atomiques avec lesquels le héros dézingue à tout va, jusqu’a la mise en page qui, parfois, permet à une seule case de s’étaler sur toute une page. D’accord, la psychologie des personnages passe un peu à la trappe mais ce n’est clairement pas le propos ici.

Non, ça pétarade, ça va vite et ça éclabousse tout en se permettant quelques traits d’humour noir. Bref, cela assume aussi bien ses références (essentiellement cinématographiques) que son genre (le pulp mâtiné de science-fiction) et surtout, cela décrasse bien la pupille en cette période de confinement !

Olivier Badin

The Spider King de Josh Vann, Simone D’Armini et Adrian Bloch. Glénat. 19,95€ (disponible en numérique)

© Glénat / Josh Vann, Simone D’Armini et Adrian Bloch

29 Mar

Besoin d’air ? Le nouveau Doggybags découpe à la hache l’Amérique réac

Confinés mais pas résignés, nous allons continuer à parler BD ici-même avec des bouquins d’ores et déjà disponibles au format numérique et à retrouver en format physique dès que cet épisode de coronavirus au très mauvais scénario nous aura définitivement quitté…

La publication phare du label 619 (créateur de Mutafukaz) continue avec son quinzième tome de proposer ses collections d’histoires qui font peur, nourries au cinéma bis. Sauf que cette fois-ci, elles s’attaquent frontalement à l’American way of life.

Il y a six mois, tels les grands méchants de films d’horreur que ses auteurs admirent tant, Doggybags était revenu d’entre les morts. Modelé sur ces pulps américain d’après-guerre que les rejetons de l’Oncle Sam pouvaient alors acheter pour une bouchée de pain, chacun de leur numéro réunit plusieurs histoires autour, plus ou moins, de la même thématique, mais réalisées par différentes équipes.

Le directeur de la collection et patron historique du Label 619 RUN n’a jamais caché son amour de la culture US, éternelle source d’inspiration. Mais dans l’édito de ce quinzième numéro où il a scénarisé deux des trois histoires, il avoue aussi combien l’élection surprise de Donald Trump lui a rappelé qu’il y avait aussi une autre Amérique : raciste, pudibonde, réactionnaire, obsédée par les armes à feu, etc. Ce nouveau numéro est donc plus ‘politique’ en quelque sorte, même si au final, le décompte des cadavres et des têtes tranchées est du même niveau que d’habitude.

Peut-être que les amateurs d’horreur pure trouveront cette fois-ci l’exercice un peu trop ‘réaliste’ et pas assez divertissant. Mais avec une histoire sur les fake news visant ouvertement Fox News et sa fabrique à fantasmes plus deux autres sur ce foutu virus se transmettant de génération en génération nommé ‘racisme’, ce n’est pour rien que le programme soit titré Mad In America. Surtout qu’entre le noir et blanc très stylisé et la lycanthropie de Manhunt qui ouvre le bal, le plus cérébral et bavard Conspiracism et l’ambiance de bayou du dernier volet Heritage, à chaque fois les histoires se finissent mal. Et toutes ces fausses pubs ou ces petits articles sur, par exemple, les pires fusillades de masse de ces dernières années ou le Ku Klux Klan que l’on retrouve entre chaque histoire prennent plus que jamais tous leurs sens.

Que disait déjà la chanson star du film parodique des créateurs de South Park, Team America ? Ah oui…. « America, fuck yeah ! »

Olivier Badin

Doggybags 15, saison 2, Ankama/Label 619. 13,90

 

21 Mar

Besoin d’air ? La guerre des royaumes : Marvel sort la grosse artillerie !

Confinés mais pas résignés, nous allons continuer à parler BD ici-même avec des bouquins d’ores et déjà disponibles au format ebook et à retrouver en format physique dès que cet épisode de coronavirus au très mauvais scénario nous aura définitivement quitté…

Que du beau monde à l’affiche de la saga War Of The Realms (‘la guerre des royaumes’), l’événement de l’année de l’écurie Marvel, un méga-blockbuster digne d’un opéra wagnérien. Et avec dedans des dieux déchus, plein de combats dantesques, des super-héros en pleine panique mais aussi des walkyries appelées sur le champ de bataille, vu que tous n’en reviendront pas. Après, il faudra accepter les pratiques commerciales de la fameuse ‘maison des idées’ mais le jeu en vaut la chandelle. Si.

Les gens de Marvel ont toujours eu le sens des affaires. Ils ont donc saisi très tôt l’intérêt des ‘crossover’ – ‘croisement’ serait une traduction à peu près potable. C’est-à-dire ces aventures où des héros tirés de séries différentes se retrouvaient pour combattre un ennemi commun ou comment faire d’une pierre deux coups.

Mais en 1984, ils sont passés la vitesse supérieure avec les Secret Wars alias ‘les guerres secrètes’, publiés l’année suivante en France dans la revue Spidey. Là, c’est carrément toute la famille royale MARVEL (les X-Men, Spiderman, Captain America etc.) qui a été convoquée pour lutter dans un univers parallèle contre le Beyonder, vilain suprême. Une saga qui a fait date a plein de niveaux, grâce à son côté ultime mais aussi parce qu’elle a été l’occasion de rabattre pas mal de cartes, avec par exemple la Chose quittant (momentanément) les 4 Fantastiques, Spiderman découvrant son nouveau costume qui se révélera par la suite être une entité extraterrestre à part entière qui deviendra ensuite Venom etc.

Trente-cinq ans plus tard, War Of The Realms (‘la guerre des royaumes’) tente clairement de renouer avec le même genre d’ambition. D’abord en offrant aussi un casting impérial allant de Wolverine au Punisher en passant par, encore, Spiderman ou Thor, obligés de s’allier pour sauver la Terre. Puis en leur mettant en face un méchant forcément XXL, alias Malekith roi des Elfes Noirs. Et enfin en plantant l’action dans des décors grandioses, largement exploités par le dessinateur Russel Dauterman : New York, Asgard la résidence des dieux, Jotunheim le royaume des géants etc. Au scénario, on retrouve aussi la patte du scénariste Jason Aaron (Thor, Avengers etc.) et son goût pour l’épique… Marvel a clairement voulu faire de cette rencontre au sommet l’un des points forts de la décennie et a mis les moyens, cela se sent à tous les niveaux.

War Of The Realms © Panini Comics/Marvel

Mais là où cela se complique un peu, c’est justement à cause de ce côté un peu trop mercantile par moment. Il aurait bien sûr être beaucoup trop simple de réunir les six épisodes de l’histoire principale dans un seul et même volume. Non, il a fallu les faire paraître en feuilleton sur trois numéros successifs d’un titre bimensuel vendus dans les maisons de la presse. Mais surtout, dès le premier tome, on découvre aussi l’existence de dérivés, ou ‘spin-off’ en jargon comics. C’est-à-dire des histoires parallèles se passant, grossièrement dans le même contexte, mais officiellement pas indispensables à la trame principale, même si le collectionneur frénétique sera forcément très tenté.

D’ailleurs, histoire de compliquer encore un peu plus les choses, il y a aussi cette foutue numérotation ésotérique, avec des numéros 2.5 ou 1.5 côtoyant les 1, 2 ou 3, imposant une sorte de hiérarchie un peu bizarre. Or même si la toile de fonds est la même, dans certains cas cette guerre des royaumes n’est justement que ça : une toile de fonds, sans véritable incidence, ou très peu. Comme du côté du toujours très caustique Deadpool qui, fin du monde ou pas, continue surtout ici de balancer deux vacheries par case tout en tabassant des trolls en Australie aux côtés de personnages semblant sortir tout droit de Mad Max.

Alors oui, on râle un peu mais c’est parce que cette série tient aussi toutes ses promesses, malgré le fait que l’on sente plus que jamais combien le succès monumental des nombreuses adaptations cinématographiques de l’univers Marvel pèse sur le rendu visuel. Et puis aussi intéressée qu’elle soit par votre portefeuille, s’il y a une chose pour laquelle Marvel est forte, c’est vous en foutre plein les mirettes.

Oliver Badin

War Of The Realms, Panini Comics/Marvel (disponible en version numérique)

06 Mar

Les belles années 40 ou quand Batman partait à l’assaut des quotidiens

S’il est aujourd’hui un être torturé et pessimiste, dans les années 40 Batman était héros rasé de près et toujours prêt à défendre la veuve et l’orphelin. Particulièrement dans ses aventures reformatées spécialement pour la presse quotidienne, enfin de nouveau disponibles en France à l’occasion du quatre-vingtième anniversaire de sa création…

Aux États-Unis, on les appelle les dailies (es ‘journaliers’), même si en France on lui a toujours a préféré celui de ‘format à l’italienne’. Quelque soit l’étiquette choisie, ces petites vignettes étaient presque un art en soit. Ou comment réussir à raconter une histoire en, allez, quatre cases maximum tout en les insérant dans un grand tout. Une vraie gageure scénaristique et graphique, l’équivalent en format BD de ce que furent les romans feuilletons de la première moitié du XXème siècle. Le public américain étant particulièrement friand de ce genre d’exercice, la jeune industrie florissante des comics ne pouvait que surfer sur cette tendance. Et après Tarzan, Flash Gordon ou encore Superman, Batman et son compère Robin se sont eux aussi jetés dans la brèche. Ce premier tome (sur trois prévus) réunit donc tous ces premiers strips parus entre Octobre 1943 et Octobre 1944.

Alors autant prévenir d’entrée : on a plus affaire ici à une réédition, disons, patrimoniale qu’à une bande dessinée à part entière que l’on pourrait appréhender de façon objective avec notre regard du XXIème siècle. Mais l’objet est superbe, nanti d’un papier granuleux de haute qualité ainsi qu’une longue et très détaillée introduction où l’on revient sur ses conditions de fabrication et sa diffusion, ainsi que sur les différents auteurs qui se sont penchés sur son berceau.

Seulement quatre ans après sa création et victime en quelque sorte de son époque (nous sommes dans les années 40 et le Monde est en guerre), le Batman de 1943 est très stéréotypé et sans subtilité. En même temps, vu le format, les auteurs ne pouvaient (et ne voulaient sûrement) pas faire dans la dentelle, ne serait-ce que suivre le rythme imposé par la cadence infernale de parution. Les dailies était un jeu à part avec leurs règles bien à eux, avec notamment une obsession pour les coups de théâtre à répétitions.

Mais c’est justement ce ton très naïf à part et surtout l’ambiance très ‘roman noir’ qui le rendent aussi très attachant. En gros, à part le Joker, nos deux super-héros n’en sont pas encore à affronter des super-vilains mais font plutôt figure ici de super-policiers en quelque sorte, en prise avec la pègre ou des trafiquants en tout genre. Sauf que malgré sa mâchoire carrée et ses poses viriles, le vengeur masqué affiche aussi déjà un côté sombre que son créateur Bob Kane, toujours ici aux manettes, cultive avec délice dans un style parfois assez proche de la série télé Les Incorruptibles. Cerises sur le gâteau, l’encrage de Charles Paris (sublimé ici par des reproductions et un noir et blanc impeccables) et le respect du format original, rendant ainsi l’expérience encore plus immersive.

Délicieusement rétro et en même temps avec une patte graphique qui, près de huit décennies plus tard, frappe encore, un petit bijou de BD à l’ancienne pour les amoureux des aventures de Philip Marlowe, de héros vraiment supers et de soirées à planquer sur les quais baignés dans la brume.

Olivier Badin

Batman, The Dailies: 1943-1944 de Bob Kane, DC Comics/ Urban Strips, 22,50 euros

© DC Comics/ Urban Strips – Bob Kane

27 Fév

Quand la saga Alien rencontre le pape du cyberpunk William Gibson

Bien qu’un peu oublié aujourd’hui, le romancier américain William Gibson reste l’un des précurseurs du cyberpunk, préconisant dès 1984 non seulement l’avènement d’internet mais aussi la collusion de plus en plus dangereuse entre les machines et notre intimité. Sur le papier, il semblait donc parfait pour apporter sa pierre à l’édifice de la saga Alien. Sauf que la rencontre n’a hélas jamais eu lieu…  En fait si, elle a bien eu lieu mais on ne l’a jamais su. Jusqu’à maintenant…

Comme Gibson le raconte lui-même dans la préface, peu après la sortie du deuxième volet réalisé en 1986 par James Cameron, les trois producteurs du film sont rentrés en contact pour lui commander un scénario. Malgré le fait qu’il n’avait jamais alors travaillé pour le cinéma et jamais réalisé une œuvre de commande avec des instructions assez précises auparavant, il a accepté. Sauf qu’une fois son deuxième jet terminé et ses « obligations contractuelles » remplies comme il le dit, il n’en entendra plus jamais parler. Et quelques années plus tard, ce sera finalement une toute autre histoire qui servira pour Alien 3, réalisé par un alors jeune inconnu David Fincher.

Le scénario de Gibson, lui, est resté dans un tiroir pendant plus de trois décennies, jusqu’à ce que l’éditeur américain Dark Horse (Hellboy, Conan etc.) propose de lui donner vie en BD. Un an après sa sortie américaine, le résultat est désormais disponible en français via Vestron, nouvel éditeur indépendant crée en Février 2019 dont le catalogue plein de zombies (Evil Dead), de monstres de l’espace (Predator) et de groupes de hard-rock peinturlurés (Kiss) sent bon les soirées bières-pizza à regarder des vieilles VHS aux jaquettes sanglantes tout en lisant Mad Movies.

© Vestron / Gibson, Christmas & Bonvillain

Cette suite alternative reprend les choses là où le film Aliens les avait laissées, après que Ripley (le personnage joué par Sigourney Weaver) et ses amis aient atomisé la planète d’origine des xénomorphes, le ‘petit’ nom de nos amis alien une fois leur âge adulte atteint.

Sauf qu’ici, au lieu de ‘tuer’ tous les autres personnages secondaires en faisant s’écraser leur navette sur une planète ‘prison’ comme on le voit dans Alien 3, le vaisseau est braqué par des mercenaires séparatistes qui, sans le vouloir, déclenchent donc une nouvelle épidémie.

En parallèle, la très cynique compagnie Weyland Yutani, qui est l’employeur de Ripley et qui est très au courant de ce qui se passe, essaye de récupérer son joujou extraterrestre pour faire une arme bactériologique, histoire de la vendre ensuite au plus offrant.

© Vestron / Gibson, Christmas & Bonvillain

Avec toutes ses références à la mythologie Alien et ses personnages hérités des films, Alien 3 – Le Scénario Abandonné s’adresse donc clairement avant tout aux fans hardcore avides de prolonger l’expérience. Une avidité d’ailleurs largement récompensée ces dernières années, vu le nombre de romans graphiques et de BD disponibles sur le marché.

L’intérêt de cet énième avatar est que Gibson rajoute un petit côté ‘guerre froide’ à l’ensemble : l’essentiel de l’action se focalise sur le combat opposant les rebelles à la compagnie, comme si le monstre n’était finalement qu’une excuse et n’était là avant tout que pour révéler tout le cynisme de l’être humain.

Après, certains fans risquent de grimacer en voyant Ripley être mise complètement de côté ou devant un scénario parfois un peu confus et plus politique, quitte à trop souvent s’éloigner de l’action pure. Mais bon, ce ne serait pas Alien non plus si quelques torses n’étaient pas implosés de l’intérieur et si cela ne giclait pas sur les murs un minimum non plus…

Alors, est-ce que cela aurait fait un meilleur Alien 3 à l’écran ? Pas sûr. Mais est-ce que cela prouve une nouvelle fois que cet univers dont les premières ébauches datent du milieu des années 70 n’a pas encore révélé tous ses secrets quarante-cinq ans après ? Oh que oui.

Olivier Badin

Alien 3 – Le Scénario Abandonné de William Gibson, Johnnie Christmas et Tamra Bonvillain, Vestron, 17,95 euros

10 Fév

Buffy : le retour de la tueuse de vampires en BD

Comment faire revivre une série télé culte des années 90 au neuvième art ? Il faut un petit coup de peinture mais surtout ne pas oublier toutes les raisons et surtout tous les personnages qui lui ont permis de devenir populaire… C’est en tous cas le pari tenté par Buffy qui, vingt ans après, court donc de nouveau après les vampires.

Si vous êtes un trentenaire aussi bien féru de séries que de culture ‘bis’ et notamment de culture vampirique, disons qu’il y a de très fortes chances que vous ayez été biberonné à Buffy Contre Les Vampires, une série télé qui, durant sept saisons entre 1992 et 2000, régna quasiment sans partage, les jeunes téléspectateurs se retrouvant complètement dans le personnage principal, une ado de foyer recomposé perdue dans une banlieue américaine menant une double vie, affrontant aussi bien d’affreux suceurs de sang que les affres de l’adolescence. En gros, Buffy c’était une sorte de mélange improbable entre une sitcom et une série romantique mais avec plein de pieux enfoncés dans le cœur (mais pas trop) et de serviteurs de la nuit dedans en plus.

La BD, elle lui a d’abord permis de prolonger sa vie cinq ans de plus, l’adaptation reprenant alors le fil de l’histoire laissée en jachère après que la série ait été annulée au petit écran. Mais aujourd’hui, on reprend tout à zéro avec cette nouvelle adaptation. Ou presque.

Le changement dans la continuité, voilà le pari (risqué) de ce nouveau portage. Pour faire simple, on reprend l’histoire à ses débuts après l’avoir un chouia réactualisée. Les combats y sont plus réalistes et plus sombres, les sous-entendus sexuels plus appuyés (le personnage de Willow est par exemple ici ouvertement lesbienne) et les téléphones portables désormais prépondérants – et avec eux, cette idée sous-jacente que nous vivons désormais dans une société de l’image, où le paraître fait tout. Mais surtout, on retrouve en guise de fil rouge la même métaphore sur le passage à l’âge adulte, et tous les sacrifices que cela implique. Le titre de ce premier tome (L’Enfer Du Lycée) est d’ailleurs assez éloquent !

Après, bien sûr, on n’a pas oublié non plus les vieux fans qui désormais bien grandi. On a donc aussi fait appel au créateur de la série (Joss Whedon) pour superviser le scénario afin de ne commettre aucun sacrilège. Et visuellement, la modélisation des personnages est très actuelle mais n’oublie pas de rester proche de leurs avatars télévisuels, la coupe brushing de la fin des années 90 en moins. Même si ses nombreuses références à son modèle d’origine risquent de perdre les néophytes, le pari est plutôt réussi avec ce reboot. À condition, par contre, que contrairement à la série BD originale, sa parution en France ne soit pas interrompue à mi-parcours…

Olivier Badin

Buffy Contre Les Vampires, Volume un : L’Enfer Du Lycée de Jordie Bellaire, Dan Mora & Joss Whedon. Panini/Boom, 16 euros

© Panini – Boom / Bellaire, Mora & Whedon

02 Fév

Creepy volume 3 ou trois fois Plus d’horreur !

Prenez n’importe quel artiste américain versant dans l’horreur et le fantastique depuis les années 70 (ça peut aller du réalisateur John Carpenter à l’écrivain Stephen King) et grattez un peu, vous verrez qu’ils ont souvent tiré leur inspiration du même terreau culturel. Un terreau dans lequel ils plongèrent tous adolescents à pieds joints ; histoire d’échapper à la alors très corsetée et puritaine Amérique des années 60. Une foutue auberge espagnole ce terreau, où aux côtés des films de la firme Hammer en Angleterre, on retrouve en bonne place les magazines Creepy et Eerie.

Fils spirituels de The Crypt Of Terror et autres Tales From The Crypt, qui avaient ouvert la voie une décennie avant, les magazines Creepy et Eerie ont profité d’un relatif relâchement des mœurs pour aller encore plus loin graphiquement et conceptuellement.

Mais ce qui a aussi fait leur renommée, c’est leur éditeur depuis 1964, James Warren. Une véritable légende dans le milieu et un sacré marlou qui a eu un sacré pif pour donner sa première chance à de futurs grands noms de la BD mais aussi pour débaucher quelques plumes déjà confirmées, comme par exemple Gil Kane (Green Lantern) ou Steve Ditko (Spider-man, Doctor Strange). Mais le nom qui reste éternellement associé à Creepy et Eerie, c’est celui de Frank Frazetta, immense illustrateur qui se chargeait souvent de la couverture et dont les peintures iconiques et racées ont modelé l’imaginaire populaire de l’heroic fantasy et plus d’atterrir sur les pochettes de quelques fameux disques de rock des années 70 comme le premier album de Molly Hatchet par exemple.

© Delirium/Dark Horse

Depuis 2008, l’éditeur américain Dark Horse s’est mis en tête de compiler tous les numéros de ces deux magazines mythiques avec une collection qui compte désormais 56 ( !) volumes. En France, c’est presque naturellement Delirium au ‘mauvais goût’ assumé (Monde Mutant, Judge Dredd, Nemesis etc.) qui se charge de porter la bonne parole.

Cela dit, à cause d’un travail de traduction plus conséquent et d’un planning chargé, ce troisième volume ‘in french’ de Creepy arrive pourtant près de sept ans après le précédent. Mais histoire de se faire pardonner, en plus de vingt-huit histoires, il contient des bonus trois étoiles sous la forme de mini-biographies de chacun des auteurs mais surtout, des interviews très éclairantes avec le scénariste et rédacteur-en-chef Archie Goodwin et surtout Frank Frazetta lui-même.

© Delirium/Dark Horse

Quant aux histoires en elle-même, elles apparaissent dans un ordre chronologique, et datent toute de la période 1967-1972. Mais surtout, chacune à son identité propre, souvent liée au dessinateur que l’on retrouve aux commandes. Ce qui fait que même si certaines, par exemple, restent très (trop) ancrées dans un style horrifique typé 50s assez prévisible, d’autres se révèlent être de perles absolues. Comme ce délire aussi bien visuel que scénaristique qu’est l’halluciné Mirages dessiné par l’espagnol Felix Mas. Ou le très suggestif Prélude à L’Armageddon de Wally Wood, ancien dessinateur vedette de Tales From The Crypt, avec sa cavalière-dragon dénudée. Quant à Ils L’appelaient ‘Monstre’, dans la forme, on est déjà dans le roman graphique, 40 ans avant que le style ne s’impose. C’est dans ces cas-là que Creepy est le plus savoureux, lorsqu’il s’amuse à jouer avec les codes de son époque et avec la censure qu’ils contournent avec une perversité assez jouissive, malgré un format court (5 ou 6 pages maximum pour chaque histoire) et un noir et blanc assez contraignants. Tout un sacré pan de la BD underground outre-Atlantique et chantre de la contre-culture des années 70, option

Olivier Badin

Creepy Volume 3, collectif. Delirium/Dark Horse, 27 euros

24 Jan

Le retour du rebelle cosmique Lone Sloane de Druillet… sans Druillet

Le débat a récemment refait surface à l’occasion de la sortie du dernier album d’Astérix : une œuvre doit-elle survivre à son auteur ? Philippe Druillet a décidé d’y répondre à sa façon en confiant les rênes de son personnage de ‘rebelle cosmique’ Lone Sloane à deux jeunes auteurs tout en gardant un œil protecteur sur sa création. Le premier fruit de ce passage de témoin, Babel, vient de sortir.

En 1966 à son apparition, sous la France d’avant-Mai 68, aucun personnage de BD ou presque ne ressemblait à cet étrange mercenaire aux yeux rouges, ce « rebelle cosmique » tel qu’il avait été désigné, apparaît comme l’héritier azimuté des délires les plus cosmiques de Jack Kirby mais avec, déjà, la ‘patte’ du alors pourtant jeune Philippe Druillet.

Plus de quarante-six ans plus tard, après neuf aventures, dont une délirante et mythique relecture très libre de Salammbö de Gustave Flaubert, il s’était, a priori, envolé pour une dernière fois sous la houlette de son créateur en 2012 pour Delirius 2. Sauf que bien que plus ou moins retiré des voitures, du moins en ce qui concerne la BD, Druillet a décidé de laisser deux petits jeunes ressusciter en quelque sorte son personnage tout en gardant une sorte de rôle de conseiller spécial. Un geste malin car avoir ainsi confié les reines à deux quasi-inconnus du grand public leur permet de se fondre plus facilement dans la mythologie. Mais un geste aussi casse-gueule, tant son style complètement baroque et démesuré aux myriades de détails et s’étalant en cinémascope est iconique et donc très lourd à porter. Une configuration donc un peu bâtarde (qui est le vrai patron dans l’histoire ?) qui a fini par aboutir à une œuvre intrigante car plus intermédiaire que définitive.

© Glénat / Cazaux-Zago, Avramoglou & Druillet

Alors autant le dire tout de suite, même si Babel n’a pas été dessiné ni scénarisé par Philippe Druillet, il est marqué au fer rouge du sceau du maître dont le nom apparaît d’ailleurs tout en haut de l’affiche. On retrouve dans ce qui semble être une nouvelle fois presque une geste, dans le sens presque moyenâgeux du terme, chevaleresque le même souffle grandiose. Un bouillonnement de couleurs et de formes qui, régulièrement, laisse une seule image s’étaler sur une pleine page, voire deux. Un univers toujours très SF où l’organique se mélangeant à la Giger aisément à la chair et où tout est démesuré, jusqu’en dans la composition des pages.

Sauf que si l’on retrouve un certain nombre des héros récurrents de la saga – notamment l’ennemi absolu de Sloane, Shaan – des petits encarts discrets ont été insérés ci et là pour donner quelques clefs aux nouveaux venus. On apprécie d’ailleurs cette volonté affichée de parler à la fois aux vieux fans et aux nouveaux. Ainsi que ces discret apports personnels sur le plan graphique, comme ce lifting réussi de Dame Légende, la compagne du héros. Ou ce choix de couleurs plus sombres et moins ‘psychédéliques’ si l’on peut dire, qui ancre bien le tout dans son époque.

Mais là où Babel reste le plus ‘Druillet’, c’est dans son approche quasi-littéraire des textes, quelque chose de très verbeux et référencés, en phase avec le délire graphique sans borne qu’il sert mais forcément, à sa façon, complètement excessif. Le résultat est donc une espèce de gigantesque space cake aux effets hallucinogènes, un machin XXL qui vous embarque au fin fonds de la galaxie dans un tourbillon de lumière ou qui, au contraire, laissera à quai les plus réfractaires à ce genre de déluge cosmique.  Un peu comme toute la saga en somme…

Olivier Badin

Babel de Xavier Cazaux-Zago, Dimitri Avramoglou et Philippe Druillet, Glénat, 19€

© Glénat / Cazaux-Zago, Avramoglou & Druillet