03 Jan

Deadpool ou le joyeux de la couronne

Deadpool, le héros, est un mercenaire aux capacités régénératrices aussi infinies que son sens de la tchatche. Deadpool, la série, ne cesse elle aussi de mourir pour mieux ressusciter. Après son crossover très réussi avec Spiderman et son passage chez les Avengers, sa nouvelle série le voit… monter sur le trône.

 

Alors pas de panique : bien sûr qu’il y a de grosse bagarre et bien sûr que MARVEL n’oublie pas de sortir de son placard plein à craquer de bad guys quelques jolis représentants, comme par exemple ici Kraven le chasseur dont la première apparition remonte, quand même, à 1965. On a même droit à Captain America et aux X-Men en fin de parcours… Mais on ne va pas se mentir, ce n’est pas vraiment cela que l’on va chercher du côté de Deadpool. Non, ce que l’on aime chez le mercenaire disert c’est son débit mitraillette, son attitude goguenarde, sa tchatche perpétuelle, son humour ultra-grinçant et son sens de la réparti. Sans parler de ces 8795 clins d’œil, cette façon qu’il a de tout le temps charrier ses copains super-héros, son manque de moral assumé ou même cette façon qu’il a de briser le quatrième mur en s’adressant directement au lecteur.

Oui, c’est tout cela que l’on vient chercher chez Deadpool. Pour chacun des nombreux scénaristes et dessinateurs qui se sont succédés à son chevet, la feuille de route est donc très claire et à ce petit exercice, la scénariste Kelly Thompson s’en sort plutôt pas mal, notamment en démarrant cette nouvelle série sur un pitch improbable : engagé pour occire le ‘roi des monstres’ qui occupe Staten Island à côté de New York, il réussit tellement bien son boulot qu’il est élu souverain à sa place par tous ses sujets… Avec toutes les emmerdes qui ont avec. Et oui, la présence d’un requin de terre (ne posez pas de question) en guise d’animal de compagnie et d’un mutant nommé Gerbe dont la particularité est de vous téléporter en vous, et bien, gerbant dessus ne sont que deux des (très) nombreuses loufoqueries que l’on retrouve ici. 

C’est du n’importe quoi ? Presque, oui mais justement, c’est pour ça que cela marche. Surtout avec un dessinateur comme Chris Bachelo qui s’amuse beaucoup avec les cadrages et les couleurs, sans oublier de semer plein de micro-détails sur ses pages et surtout d’accentuer le côté loufoque du personnage. D’ailleurs, c’est surtout drôle, très drôle même. Â condition, certes, de connaître les codes et d’apprécier la surabondance de joutes verbales qu’est l’une des images de marque de cet anti-héros qui détonne toujours autant au sein du monde sinon trop souvent très politiquement correct de MARVEL.

Olivier Badin

Deadpool – Longue Vie Au Roi de Kelly Thompson, Chris Bachalo, Gerardo Sandoval et Kevin Libranda, Marvel/Panini Comics, 18€

© Marvel/Panini Comics – Thompson, Bachalo, Sandoval & Libranda

18 Déc

Sélection officielle Angoulême 2021. Coda ou la fantasy réinventée

Ce Coda ne ressemble pratiquement à aucun autre. Les douze épisodes de cette saga onirique sont réunis ici dans une intégrale conséquente, une fantasy débridée et visuellement flamboyante où une espèce d’ersatz de John Difool de l’Incal version mutique et mélancolique tente de retrouver sa bien-aimée dans un monde au bord du gouffre.

Ce n’est pas pour rien que dès les premières pages, on pense d’abord à Michael Moorcock et ses différentes représentations de ce qu’il a appelé ‘le champion éternel’ (Elric, Hawkmoon, Corum etc.). Comme l’auteur de fantasy britannique, le scénariste Simon Spurrier aime les chausse-trappes et les apparences trompeuses dans lesquelles il s’amuse à perdre ses lecteurs. Formé du côté du magazine ‘culte’ britannique 2000 AD, il sait également faire preuve d’un cynisme féroce, mais sans jamais que le tout tombe dans la guignolade. Non, au contraire, même si ici l’histoire baigne dans une espèce de mélancolie sourde – le décor est un monde fantastique peuplé de sorciers et de créatures bizarres mais où la magie a été pratiquement éradiquée – on reste dans le domaine du rêve. Un rêve psychédélique et parfois désorientant mais un rêve quand même, aux couleurs extravagantes et plein de vie.

Et c’est là toute la singularité de Coda. Bien sûr, il y a cette façon de dérouler le récit à part, raconté en partie en voix ‘off’ par un personnage principal limite mutique dans la vraie vie et d’ailleurs surnommé ‘Hum’ car c’est en général la première chose qu’il lâche à ceux qu’il rencontre. Mais c’est surtout le trait incroyablement coloré de l’uruguayen Matias Bergara, dont la carrière navigue entre les comics et le monde des jeux vidéo, qui fascine le plus.

© Glénat / Simon Spurrier & Matias Bergara

Comme les adaptations d’Elric (on y revient, encore) par le alors futur papa d’Hellboy à la fin des années 80 Mike Mignola, jamais Bergara ne laisse l’habituel trait sombre et pessimiste de la fantasy moderne plomber l’ambiance malgré le fait qu’il décrive des âmes sombres et un monde en pleine déliquescence. Au contraire, grand fan des pleines pages débordant de vie où son trait très fin lui permet de semer quantités de petits détails, il entretient la richesse de la narration avec classe. Et malgré le poids du produit fini, on a envie de prendre son temps pour lire chaque page, histoire de ne rater aucun détail ou sous-entendu.

En même temps, il vaut mieux car Coda est du genre difficile à apprivoiser. Même si on part sur une quête a priori ‘classique’ dans le genre – un barde peu bavard part à la recherche, prisonnière d’une bande de barbare affirme-t-il – très vite, les frontières entre vérité et chimère se troublent au fur et à mesure que Spurrier s’amuse à bousculer nos acquis. Le fidèle destrier du héros ? Une licorne ( !) qui marmonne un langage que lui seul comprend et qui est régulièrement prise de frénésie meurtrière ? Le premier sorcier à la longue barbe blanche comme il se doit qu’on rencontre ? Un vieux gâteux cerné par les fantômes de son passé. Sa femme prisonnière que l’on imagine fragile et perdue ? Pas tout à fait…

En passant ainsi de l’introspectif aux décors XXL, en alternant le style entre pure fantasy, récit post-apocalyptique et quête initiatique et en multipliant les sous-intrigues, Coda est aussi déroutant qu’original. Un truc un peu fou mais d’une richesse dingue, une claque visuelle pas si assez accessible que ça mais qui emmènera le lecteur le plongeant complètement dans ce délire coloré presque pop par moments. Avec au dessin une révélation, une vraie, Matias Bergara.

Olivier Badin

Coda de Simon Spurrier & Matias Bergara. Glénat Comics. 29,95 euros

© Glénat / Simon Spurrier & Matias Bergara

08 Déc

Watching the Watchmen ou la radioscopie complète d’une oeuvre hors norme

Qu’on le veuille ou non, la série Watchmen a marqué une rupture à sa sortie en 1986. Et l’aura dont elle bénéficie depuis est à la hauteur des réactions délirantes qu’elle a suscité, dans les deux sens. Ce livre rend gloire à son incroyable modernité et complexité et emmène le lecteur dans la matrice.

En pleine uchronie dans un monde où les États-Unis ont gagné la guerre du Vietnam, où Richard Nixon est toujours en poste et où les super-héros ne sont plus que les ombres d’eux-mêmes et en plein doute, Watchmen reste un OVNI qui a permis à l’ogre Alan Moore d’obtenir une stature internationale et qui a marqué l’histoire des comics.

Soyons clairs : Watching The Watchmen ne s’adresse pas aux béotiens. Si vous n’avez parcouru aucun des épisodes de la saga, vous serez tout de suite perdu. De toute façon, le but de cet ouvrage n’est pas de servir d’introduction à ce monument de la BD des années 80. Au contraire : réalisé sous la direction de Dave Gibbons – le dessinateur original de la série qui s’exprime ici à la première personne en parlant avant tout de son expérience personnelle – il s’adresse aux plus acharnés de ses disciples, ceux qui ont lu et relu les douze épisodes de la saga mais qui continuent d’y chercher à tout prix LE petit détail ou LA référence cachée qu’ils n’ont pas encore repéré. C’est pour eux que Gibbons est revenu au tout début, à sa première rencontre avec Moore lors d’une convention comics en 1980, à comment il a eu l’idée de ressortir des cartons cette galerie de héros datant en fait d’après-guerre et tombés dans l’oubli, comment il a su se les réapproprier visuellement avant que son scénariste ne transforme le tout en quête métaphysique etc.

Mais Watching The Watchmen, c’est avant tout et surtout des tonnes de croquis, de storyboards plus ou moins détaillés, de comparatifs entre l’avant et l’après, jusqu’au merchandising ou même le graphisme des pubs qui ont accompagné sa sortie. En gros, c’est une sorte de plongée assez étourdissante au cœur même de cette œuvre très complexe, des premières idées au produit final. Une mine d’infos assez impressionnante mais surtout une incroyable plongée au cœur même du processus de création…

Olivier Badin

Watching The Watchmen de Dave Gibbons, Chip Kidd & Mike Essl. Urban Books. 29 euros

© Urban Books / Dave Gibbons, Chip Kidd & Mike Essl

15 Nov

Punisher : Soviet ou la guerre, la putain de guerre

La série Punisher a toujours été un électron libre de la galaxie Marvel, un vigilante comme on dit en anglais qui se contrefout des lois et encore moins des règles tant qu’il s’agit de punir les ‘méchants’, quels qu’ils soient. Pas de super-pouvoirs ni d’invasion extra-terrestres ici, juste une réalité sale et perverse, la réalité de la guerre et de ses multiples dommages collatéraux. Et dans cette mini saga, Frank Castle alias le Punisher va devoir encore une fois se salir les mains…

Brutal. C’est en général le premier mot qui vient à l’esprit en parlant du Punisher et c’est particulièrement vrai dans cette mini-série de six épisodes réunis ici dans un seul volume dont la toile de fond est la trop peu souvent évoquée guerre en Afghanistan dans les années 80. Comme le rappelle justement Soviet, ce conflit fut pour le régime soviétique et surtout sa jeunesse qui y fut envoyée pour servir de chair à canon l’équivalent de ce que fut la guerre du Vietnam pour les américains : une guerre absurde et plus particulièrement violente dont personne n’est sorti vainqueur mais où tout le monde a morflé, physiquement et moralement.

© Marvel/Panini Comics – Jacen Burrows et Garth Ennis

Tout commence lorsque Castle découvre que les truands russes après lesquels il court sont massacrés un par un par quelqu’un d’autre. Il finit par rencontrer le coupable, un ancien soldat russe traumatisé par son expérience en Afghanistan. Ce dernier a décidé de se venger d’un ancien gradé, aujourd‘hui devenu homme d’affaires en recherche de respectabilité, une ordure qui avait vendu son unité aux talibans en échange d’argent. Le Punisher accepte de s’allier avec lui pour remonter à la source en laissant pas mal de cadavres sur le bas côté pendant que les services secrets américains, eux, décident de regarder ailleurs.

La première surprise de ce récit est le choix du dessinateur Jacen Burrows qu’on avait découvert dans le très fouillis Providence d’Alan Moore. Son style très propre et un chouia rigide ne semble d’abord pas collé au ton très noir mais finit par renforcer le côté très déshumanisé des personnages. Et lorsqu’il s’agit d’être très frontal dans la violence, il réussit aussi bien à nous envoyer à la gueule des images difficilement supportables qu’à suggérer.

© Marvel/Panini Comics – Jacen Burrows et Garth Ennis

L’autre surprise, c’est de retrouver au scénario, le co-créateur de Preacher Garth Ennis. Certes ce dernier avait déjà flirté avec cet anti-héros mais il impose ici une nouvelle fois ses obsessions, comme celle des individus écrabouillés par le système ou la corruption généralisée, quitte à presque réduire Frank Castle à un rôle d’observateur pendant la première moitié du récit avant de lui laisser reprendre la main pour parachever l’œuvre de son acolyte du moment.

Plus que jamais, le Punisher tranche donc ici avec ses copains super-héroïques : pas d’envolées lyriques ni de leçon de morale mais une vendetta particulièrement violente où chacun redouble de sadisme, inclus Frank Castle, bloc inexpressif et sans pitié. Brutal on vous dit.

Olivier Badin

Punisher : Soviet de Jacen Burrows et Garth Ennis. Marvel/Panini Comics. 18 euros 

20 Oct

Spider-Man version Miles Morales, ou comment Marvel réactualise le célèbre tisseur de toiles à la sauce post-Obama

Chez Marvel, rien n’est jamais acquis. Prenez Spiderman, il a été tour à tour lycéen, étudiant, reporter-pigiste, capitaine d’entreprise, infecté par un symbiotique extra-terrestre etc. Manquait juste au tableau le statut de ‘décédé’. C’est désormais fait et ce, dès le troisième épisode de ce reboot apparu aux États-Unis en 2011 et se passant dans un monde parallèle. Un redémarrage avec à sa tête un héros new-look prometteur.

Ce ‘nouveau’ Spider-Man commence pourtant exactement de la même façon que la série d’origine en 1962, avec un jeune adolescent se faisant piquer par une araignée radioactive, avec les superpouvoirs qui vont avec… Mais les temps ont changé : nous ne sommes plus dans les conservatrices années 60 et Barack Obama habite alors la Maison Blanche. Moralité, cette nouvelle incarnation du tisseur est donc un métis du nom de Miles Morales, un ado d’origine afro-américaine et latino. L’objectif de cette relance de l’une des séries les plus mythiques ‘maison des idées’ était clair : à la fois de lui donner un second souffle tout en faisant de l’œil à tous ces potentiels nouveaux lecteurs qui l’auront découvert avec son adaptation cinématographique du début des années 2000 et ses multiples suites. D’où la (furtive) apparition ici par exemple d’un Iron Man reprenant tous les traits de l’acteur qui l’a incarné à l’écran Robert Downey Jr et ces choix de cadrage qui donnent parfois l’impression de lire un script plutôt qu’une BD traditionnelle.

Mais parmi ces spectateurs ceux qui sont allés en salle voir Spider-Man : New Generation, film d’animation de 2018 qui introduisait justement le personnage de Morales, sont particulièrement visés, ainsi que les plus jeunes. D’où ce recentrage vers des thématiques plus propres à cette tranche d’âge : quelle est notre place dans la société, quelles sont nos vraies valeurs, avons-nous vraiment de ressembler à mes parents etc.  Un vrai travail d’équilibriste donc, limite casse-gueule tant réussir sur tous les plans paraissait difficile. Mais ce premier recueil traduit en français réunissant les cinq premiers épisodes et vendu à un prix ‘discount’ y arrive pourtant.

Déjà parce qu’il fait attention à faire de gros clins d’œil aux fans de longue date afin de leurs montrer qu’ils ne sont pas les grands oubliés de l’histoire. D’où ces passages (furtifs) de l’inoxydable tante May, de l’éternelle amoureuse de Parker Gwen ou encore du ‘Daily Bugle’. Et ensuite parce qu’il réussit à trouver le bon mélange entre action et récit initiatique. En fait, comme son prédécesseur, Morales n’est pas un surhomme pétri de certitudes mais juste un ado perturbé par son nouveau statut et qui doit encore apprendre à bien faire la différence entre le bien et le mal, bref à devenir adulte.

Un reboot réussi !

Olivier Badin

Miles Morales : Spider-man de Brian M. Bendis, Sara Pichelli, Chris Samnee et David Marquez. Marvel/Panini. 10,95 euros  

10 Oct

Mercy : la rencontre entre Dracula et 30 jours de nuit dans une ambiance victorienne

Quelque part au fin fond de l’Alaska, à la fin du XIXème siècle. La ruée vers l’or a attiré toute une petite communauté mais aussi une mystérieuse lady à la beauté glacée qui débarque alors qu’une série de meurtres ultra-sanglants sème la terreur. Mais qui est-elle vraiment ? Manga, fantasy, film d’horreur… Voilà quelques-uns des ingrédients que l’on retrouve dans la dernière série signée par une petite prodige de la BD transalpine.

Derrière cette nouvelle série, c’est surtout sa dessinatrice Mirka Andolfo que l’on (re)découvre ici. Une italienne de trente-et-un ans au style très coloré et qui tire son inspiration autant du côté des mangas que des comics américains (elle a d’ailleurs déjà travaillé pour DC et Marvel), avec un goût prononcé pour la fantasy sombre. On retrouve d’ailleurs toutes ces influences dans ce premier tome, une introduction quelque peu frustrant en termes de scénario – le tout est là clairement avant tout pour planter le décor et laisse pas mal de questions en suspend – mais graphiquement très flamboyant.

D’ailleurs, sur le plan strictement graphique justement, la patte japonaise prend le dessus. Aussi bien dans ces cadrages que dans ces mouvements, on a parfois l’impression d’avoir affaire à une adaptation plan sur plan d’un animé du soleil levant, notamment avec ces personnages filiformes aux yeux gigantesques et ces basculements soudains dans le gore sans aucune retenue. Et puis il y a cette façon de mélanger du romantisme avec une certaine forme de sensualité assez osée…

Mélangé à l’ambiance à la fois très victorienne, avec sa classe ouvrière exploitée et misérable pendant que les bourgeois portent hauts-de-forme et tenues chics, et gothique, le résultat est assez réussie. Après, pour l’instant, tout est plus suggéré que réellement montré. Surtout que ce premier tome introduit tous les personnages sans que pour l’instant on ne comprenne tous les liens qu’ils ont entre eux, le lecteur étant clairement plus qu’incité à acheter la suite, qui arrivera d’ailleurs dès le mois de Novembre.

Mais Andolfo, qui assure porte ici trois casquettes en même temps, a su créer un monde à elle. Un univers à la fois beau et désespéré qui n’hésite pas à aborder certains problèmes de société au final très actuels (l’exploitation des enfants, la place de la femme dans la société du XIXème siècle, qu’est-ce que la maternité etc.) tout en faisant, parfois, très peur. Â suivre !

Mercy – Tome 1 – La Dame, Le Gel Et Le Diable de Mirka Andolfo, Glénat, 14,95 euros   

© Glénat / Mirka Andolfo

21 Sep

La BD fait sa rentrée. Murder Falcon ou comment la musique métal va sauver le monde !

En manque de Hellfest ? Voici une BD où comme les personnages, les lecteurs découvrent que le heavy-metal peut sauver le monde d’une apocalypse délirante venue d’une dimension parallèle, tout en nous apprenant à relever la tête face à la maladie. Improbable ? Pas pour le créateur d’Extremity, Daniel Warren Johnson, qui signe à la fois le dessin et le scénario sur ce Murder Falcon délirant et bourré de clins d’œil et pourtant au ton toujours juste…
 

Un raté en léger surpoids avec une coupe de cheveux des années 80 qui va pourtant sauver le monde avec sa guitare ? Cela aurait pu être un pastiche et pourtant, c’est un excitant hymne aux monstres baveux, au heavy-metal et à la résilience. Un OVNI chaleureux et déconnant mais jamais à côté de la plaque. Ce petit exploit, on le doit à Daniel Warren Johnson, auteur du déjà très réussi Extremity et fan de heavy-metal qui s’assume complètement. D’où d’ailleurs les nombreux petits clins d’œil semés par ci et là et que les fans reconnaîtront immédiatement, comme cet animal totem nommé Halford comme le chanteur de Judas Priest, ces caméo du guitariste Jason Becker ou de Ronnie James Dio (en ange !) de Black Sabbath et Rainbow, l’apparition d’une gigantesque enclume pour symboliser la dimension ‘metal’… En bonus, on retrouve aussi huit pochettes d’albums emblématiques style Vulgar Display Of Power de Pantera ou Rust In Peace de Megadeth mais revues à la sauce Murder Falcon. Bref, on est entre amis.

© Delcourt / Daniel Warren Johnson & Mike Spicer

Le pitch ici est délirant : séparé de sa petite amie et sans but depuis que son groupe de metal Brooticus s’est séparé, Jake broie du noir. Jusqu’à ce qu’il voit débarquer Murder Falcon, sorte de méga-balèze à tête de faucon buvant de la bière ( !). Lui seul est capable de combattre les monstres de plus en plus hideux qui déferlent depuis sur la ville, mais à condition de puiser toute son énergie dans le jeu de guitare de Jake… Enfin, si ce dernier se décide enfin à s’y remettre.

Alors oui, cela pourrait être n’importe quoi – surtout que plus on avance dans le récit et plus les batailles deviennent épiques et grandiloquentes. Surtout que Johnson ne recule ici devant rien, osant aussi bien à dégainer des répliques dignes d’un film d’action des années 80 (« Ensemble, avec la puissance du rock, on pourra peut-être fermer la faille qui menace toute l’humanité ! ») qu’à tartiner ses planches de couleurs flashy. Mais non, c’est juste pile-poil comme il faut entre grosse déconnade et sérieux, surtout lorsqu’on progressivement découvre la trame dramatique sous-jacente. Car Jake n’est pas là que pour sauver le monde, il a une autre bataille à mener, plus personnelle.

© Delcourt / Daniel Warren Johnson & Mike Spicer

Totalement décomplexé tout en alternant moments délirants et autres plus graves, Murder Falcon ne ressemble pas à grand-chose d’autres mais donne quand même sérieusement envie de mettre tous les potards sur le onze, comme dans Spinal Tap pris dans un épisode de Men In Black sous LSD… Parce que c’est ça aussi la puissance du metaaaaaaaaal !

Olivier Badin

Murder Falcon de Daniel Warren Johnson et Mike Spicer. Delcourt. 17,50 euros

06 Sep

La BD fait sa rentrée. Carbone et Silicium : ces robots qui nous ressemblent tant

Vertigineux. C’est la première impression qui domine lorsqu’on referme ce gros pavé de près de 300 pages, œuvre assez monumentale aussi bien sur le plan graphique que conceptuelle qui va au-delà du rétro-futurisme et même du cyberpunk et qui met en scène deux robots finalement bien plus humains que ceux qui les ont créés.

Alors d’accord, on avait déjà repéré le très talentueux Mathieu Bablet, et ce, dès sa première BD, La Belle Mort. Et même s’il colle bien à la mentalité propre à l’écurie Ankama – melting-pot de références à la culture bis, aux mangas et au cinéma de genre – il a toujours eu pour lui une sorte de mélancolie sourde, presque poétique qu’il n’hésite d’ailleurs pas à étaler sur des pleines pages bourrées de détails et comme suspendues dans le temps. Mais là, il s’est surpassé !

Le pire est que d’après le dossier de presse, une fois son livre précédent terminé, le pourtant déjà assez garguantesque Shangri-La – jamais il n’aurait pensé qu’il enchaînerait avec un projet aussi tentaculaire. Et pourtant, plus on s’enfonce dans le futur dystopique de Carbone & Silicium et plus on se rend compte de sa complexité heureusement jamais rébarbative. D’abord, on y voit une réflexion assez poussée sur la société de la consommation à outrance et sur l’intelligence artificielle. Mais il sonde aussi l’âme humaine et comment nos semblables sont prêts à prolonger leur vie à tout prix. Mais surtout, au-delà de ça, il y a une histoire d’amour, une histoire chaste et platonique entre deux êtres, les premiers exemplaires d’une race d’androïdes très avancée censés, à la base, s’occuper de nos aïeuls, de plus en plus nombreux dans cette société décadente, et au final très, très proches de nous.

© Ankama/Label – Mathieu Bablet

Le tout commence en 2046 et s’étend sur presque trois siècles, période durant laquelle les deux personnages principaux ne cessent de se quitter pour mieux se retrouver au milieu monde en pleine déliquescence. En fait, plus la société dans lequel ils sont nés se perd et fini par se consumer et plus ces deux êtres a priori artificiels cherchent, à l’inverse eux, leur part d’humanité, mais de deux façons complètement différentes.

Ce n’est pas pour rien que les fans de science-fiction lui préfèrent souvent le terme d’anticipation, parfaitement adapté ici. Pas de robots destructeurs venus du futur à la Terminator ni de robots se rebellant contre leurs créateurs comme l’a si bien décrit Isaac Asimov au programme. Non, juste deux vrais faux jumeaux qui échappent à leurs créateurs pour mieux disparaître, devenant des sortes de témoins presque passifs de la catastrophe en cours. Il n’est pas question pour eux de sauver qui que ce soit ici, de toute façon l’homme apparaît ici, au mieux, comme fuyant ses responsabilités (comme la professeure Noriko, leur créateur qui a tout sacrifié pour ses recherches) ou, pire, comme plus pressés de s’abandonner dans la réalité virtuelle pour échapper à son destin funeste qu’il ne peut de toutes façons enrayer.

Carbone & Solicium est une sorte de quête spirituelle à la recherche de soi-même et d’un d’absolu, quête retranscrite par une mise en en image sublime où au fur et à mesure du naufrage de l’humanité, les couleurs ocres et froides du début cédant peu à peu à quelque chose de plus chatoyant et au final de plus humain alors que, paradoxalement, l’humanité se meurt de plus en plus. Un peu la rencontre inattendue entre le romancier américain créateur du cyperpunk William Gibson, Blade Runner et l’humanisme généreux d’un René Barjavel. Poignant, ambitieux et superbe.

Olivier Badin

Carbone & Silicium de Mathieu Bablet. Ankama/Label 619. 22,90 euros

© Ankama/Label – Mathieu Bablet

 

29 Août

Dura lex, sed lex : Judge Dredd ou l’incorruptible version cyberpunk

Il est plus que jamais la loi ! Lui, c’est JUDGE DREDD personnage le plus populaire mais aussi le plus incompris, du moins en France, de l’écurie 2000 AD, l’équivalent britannique de Métal Hurlant dans les années 80. Le cinquième tome de ses intégrales sort tout juste et c’est toujours aussi délirant.

L’incarnation la plus pure de la loi. Une vraie machine inflexible, un peu à l’image de Mega-City One, la tentaculaire mégapole futuriste de 800 millions d’habitants où il exerce. Voici Judge Dredd, homme à la carrure de géant qui cache systématiquement son visage derrière son casque et sa visière, un concentré de testostérone, dénué de tout second degré et prêt à faire appliquer la loi à tout prix. Â TOUT PRIX. Et tant pis pour la casse… Avant toute chose, on déplore le fait qu’hélas encore aujourd’hui, il reste deux cons et demi pour soupçonner JUDGE DREDD de sympathie pour une esthétique fascisante. Une accusation bidon qui prouve bien que ces bien-pensants n’ont jamais ouverts une seule fois la BD, tant ces accusations à deux balles sautent au bout de trois pages et demi.

Ce n’est pas pour rien que cette saga a pris son envol en 1977, tant on y retrouve un esprit frondeur assez punk et surtout complètement déglingué. Car on est ici dans l’absurde pur. Judge Dredd est sans émotion et fait régner l’ordre jusqu’à l’outrance parce qu’il est à l’image de la société qu’il est censé protéger, parfois contre elle même. Car ici, tout le monde en prend pour son grade : les citoyens abrutis par la télévision et la publicité qui cèdent aux moindres sirènes de la mode, les gouvernants qui font tout pour rester en place, les mutants qui vivent en marge de la société mais qui essayent quand même d’en profiter etc. En fait, à travers JUDGE DREDD, les différentes équipes artistiques qui se sont succédées à son chevet (il y a eu pas mal de roulements car chaque semaine, il fallait publier une histoire de six pages) opèrent un véritable jeu de massacre de notre société de consommation, jusqu’au grotesque. Et le style souvent très cyberpunk des différents dessinateurs et qui marquera toute une génération de créateurs (le papa de ‘Tank Girl’ leur doit beaucoup par exemple) enfonce encore un peu plus le clou.

© Delirium / John Wagner, Alan Grant, Kelvin Gosnell, Brian Bolland, Ron Smith, Mick McMahon, Ian Gibson, Steve Dillon & Brett Ewins

Alors oui, le rythme assez frénétique de parution fait que très souvent ces histoires devant être torchées en donc six pages poussaient à certains raccourcis parfois un peu fatigants lorsqu’on s’enquille plusieurs épisodes comme dans le cadre de cette intégrale. Mais la perle noire de ce cinquième volume est justement la saga de L’Enfant-Juge qui s’étale sur vingt-six épisodes. Une épopée délirante où Judge Dredd doit retrouver l’élu, un enfant capable de visions et soi-disant destiné à devenir, un jour, le nouveau dirigeant de Mega-City One, une sorte d’odyssée version SF délirante où il croise un auto-proclamé ‘roi des ordures’ qui se prend pour la réincarnation des pharaons, une planète où la personnalité des gens est sauvegardée sur une puce électronique greffée de corps en corps, un ancien pilote de vaisseau qui souffre de la maladie du puzzle qui le fait disparaître bout par bout etc. Dans sa quête, il est accompagné par deux jeunes juges, dont un qu’il n’aime pas parce qu’il porte… La moustache. Voilà.

Serti par un noir et blanc ciselé et une reproduction une nouvelle fois de luxe avec couverture carré, ce cinquième (et a priori pas dernier) volume des intégrales est un délire hautement recommandable, chef d’œuvre du cyberpunk. L’alliance improbable entre Blade Runner et les Monty Python, avec un ton très acide qui n’a non seulement pas vieilli du tout, mais qui au contraire paraît diablement d’actualité en ces années Trump. Et puis hop, c’est aussi une bonne excuse pour vous rappeler que dès 1987, les thrashers new-yorkais d’ANTHRAX rendaient hommage à cet antihéros improbable. Et non, si vous voulez qu’on reste ami, on ne parlera par contre pas du tout de l’adaptation ciné ratée avec Sylvester Stallone. D’accord ?

Olivier Badin

Judge Dredd- Les Affaires Classées 05 par John Wagner, Alan Grant, Kelvin GOsnell, Brian Bolland, Ron Smith, Mick McMahon, Ian Gibson, Steve Dillon et Brett Ewins, éditions Delirium. 35€

04 Juil

Dceased : l’univers DC passe en mode apocalypse zombie !

Qui est le prochain ? Car oui, c’est bien ça LA question qui finit par tarauder le lecteur au début de chacun des six chapitres que constituent cette mini-saga. Oui, quel personnage de l’écurie DC COMICS va y passer ? Dceased (jeu de mot entre ‘deceased’ soit ‘décédé’ et DC) est bien un petit plaisir sadique, quasiment un snuff movie, tant il prend un plaisir manifeste à supplicier tous ces héros a priori invincibles.

Alors d’abord, pour tous ceux qui ont la mémoire courte, rappelons quand même que l’éternel concurrent de DC, MARVEL avait eu la même idée il y a quinze ans. Et oui, le point de départ de ce petit jeu de massacre (dans le sens premier du terme) est assez mince, avec le super-vilain Darkseid lâchant ce qu’il appelle « l’équation anti-vie » qui transforme tous ceux qu’elle infecte en une sorte de zombie affamés, dans le seul but est d’éradiquer tout vie sur Terre et tous les super-héros avec.

Mais ces deux problématiques sont assez vite évacuées et on sent bien que les auteurs, surtout le scénariste Tom Taylor, en ont surtout profité pour complètement lever le pied du frein et se lâcher. Et personne n’est épargné. Personne.

Le premier à y passer est Batman. Puis le Joker. Puis Green Lantern… Et ce, avant même la fin du deuxième chapitre ! Chapitres dont les titres seuls sont d’ailleurs éloquents : ‘le monstre tapi en chacun de nous’, ‘une mer de sang’, ‘la fin du monde’ etc. C’est gore, violent et sans pitié, à contre-courant total de l’idée que l’on se fait de ces histoires manichéennes où les gentils réussissent toujours à sauver la veuve et l’orphelin. Or ici, ils ne réussissent même pas à se sauver eux-mêmes.

© Comics-DC / Taylor, Hairsine & Gaudiano

Le monde DC passe donc ici en pleine horreur apocalyptique, une sorte de Walking Dead désespéré où ces a priori surhommes paraissent pour la première fois incapable d’enrayer la catastrophe. Si la métaphore avec les fake news (en plus du sang, le virus se transmet aussi par les images ou internet) et les ravages de l’hystérie collective est un chouia balourde, la bonne idée du scénario est de les confronter à un ennemi aussi implacable qu’invisible tout en jouant sur nos pires peurs paranoïaques, celles de voir notre frère ou notre ami se retourner soudainement contre nous. Une histoire de contamination sauvage qui, en plus en plein déconfinement, acquiert en plus une étrange résonnance…

Comme le célèbre roman Dix Petits Nègres, on sait que les héros vont un à un mourir, malgré tous leurs efforts. Et comme à la lecture du classique d’Agatha Christie, le lecteur tangue constamment entre complicité pas tout à fait assumé et voyeurisme, un sentiment ambivalent très bien entretenu tout le long de ces 220 pages, malgré une légère baisse de régime à mi-parcours avant le grand final, dantesque et sanglant.

Oui, personne n’est sacré, même les super-héros. Et Dceased prend un malin plaisir à les dézinguer à la tronçonneuse.

Olivier Badin

Dceased de Tom Taylor, Trevor Hairsine et Stefano Gaudiano. Urban Comics/DC. 22,50 euros

© Comics-DC / Taylor, Hairsine & Gaudiano