17 Juil

Pages d’été. Un Été cruel : le polar qui pourrait faire monter la température signé Ed Brubaker et Sean Phillips

C’est l’été, les doigts de pied en éventail, le cerveau en mode repos et enfin du temps pour lire et éventuellement rattraper le retard. Sur la table de chevet, quelques livres en attente. C’est le moment…

En attente ? Pas vraiment. Fraîchement sorti aux éditions Delcourt, le 30 juin pour être précis, Un Été cruel méritait simplement un temps de lecture approprié, de celui que nous permettent enfin ces grandes vacances. Quelques pages à grignoter par-ci par-là, près de 300 à l’arrivée, et la douce sensation de tenir entre les mains l’un des meilleurs bouquins de ces dernières semaines. Alors oui, bien sûr, comment pourrait-il en être autrement avec Ed Brubaker et Sean Phillips aux commandes, me direz-vous ? On le sait tous, un mauvais livre, même quand on est considéré comme des maîtres en la matière, est toujours possible.

Mais ce ne sera pas celui-ci ! Le tandem de choc anglo-américain signe ici un polar qui nous embarque complètement, une plongée en eaux troubles avec des gus que les lecteurs de la série Criminal connaissent bien, Teeg Lawless et son fils Ricky, accompagnés ici d’une galerie de personnages aux gueules d’atmosphère, que la belle pagination a permis de mettre en valeur par un traitement plus profond de la part de Ed Brubaker.

L’histoire ? Teeg est sur un coup. Un gros coup. Peut-être le plus gros de sa carrière de truand. Mais c’est sans compter sur les rencontres, parfois mauvaises, qu’il va faire, et sur son fils Ricky qui lui aussi a décidé de faire carrière. Bien sûr, tout cela se terminera mal. Quand le crime devient une affaire de famille, la tragédie n’est jamais loin, en l’occurence au bout des 300 pages de ce récit très noir et poisseux magnifiquement mis en images par Sean Phillips dont le trait sombre est ô combien mis en valeur par les couleurs du fiston Jacob Phillips. Un été cruel mais un bel été, vraiment !

Eric Guillaud

Un Été cruel, de Ed Brubaker et Sean Phillips. Delcourt. 29,95€

© Delcourt / Ed Brubaker & Sean Phillips

07 Juil

Pages d’été. Le Spectateur : quand le héros prend la place du lecteur, ou l’inverse, un roman graphique de Théo Grosjean

C’est l’été, les doigts de pied en éventail, le cerveau en mode repos et enfin du temps pour lire et éventuellement rattraper le retard. Sur la table de chevet, quelques livres en attente. C’est le moment…

Vous ne verrez pas le personnage principal de ce récit. Ou presque pas. Ses mains, ses pieds, parfois, son visage dans le reflet d’un miroir. Et c’est tout. Ce que vous verrez, c’est le reste, tout ce qui se passe autour de lui, tous les gens qui gravitent à un moment ou à un autre dans son environnement, son père, sa mère qui se fait écraser sous ses yeux, ses camarades d’école, sa première conquête, un braqueur qui lui tire dessus…

On ne le voit pas parce qu’il est comme nous, spectateur de sa vie. Samuel, c’est son prénom, est muet, et peut-être comme le pensent ses parents, autiste, enfin tout prête à le croire. Jamais un mot, jamais un cri, pas une once d’implication dans sa vie. Il devient même un artiste de grande renommée sans le vouloir. On l’adule, on l’invite sur les plateaux des meilleurs talk-shows à la télévision mais rien ne change, Samuel reste une ombre dans le paysage…

© Soleil / Grosjean

Avec cet album sorti en avril dernier, radicalement différent dans le propos et le dessin de ses albums précédents, Un Gentil orc sauvage et L’Homme le plus flippé du monde, Théo Grosjean nous interroge sur la vie et ce qu’on en fait, en plaçant chacun de nous, lecteur, à la place de Samuel. Nous sommes dans son corps, dans son esprit, nous voyons défiler sa vie qui pourrait être la nôtre, un récit sombre, une expérience narrative qui ne devrait laisser personne indifférent.

Eric Guillaud

Le Spectateur, de Théo Grosjean. Soleil. 18,95€

05 Juil

Les éditions Steinkis fêtent leurs dix ans en dix rééditions

L’aventure Steinkis commence en mai 2011 par la volonté d’un homme, Moïse Kissous, et avec un objectif clair : publier des titres qui abordent la relation à l’autre. Objectif atteint ?

Trois des rééditions prévues sur l’année

Objectif atteint ! Et dès le départ avec les deux premiers titres publiés. Malik Ambar d’Eliane De Latour et Comment comprendre Israël en 60 jours (ou moins) de Sarah Glidden ouvraient de nouvelles portes sur le monde et donnaient aux éditions Steinkis leur légitimité dans un paysage éditorial déjà chargé.

Dix ans et une grosse centaine d’albums plus tard, la petite maison d’édition est devenue un groupe réunissant Steinkis, Jungle! et Splash!, de quoi lui donner des ailes pour l’avenir. Mais en attendant, histoire de fêter dignement ce dixième anniversaire, les éditions Steinkis se sont lancées dès le mois de janvier dans la réédition de dix albums marquants, depuis Là où se termine la terre de Désirée et Alain Frappier jusqu’à Au loin une montagne de Marco Rizzo, en passant par L’Algérie c’est beau comme l’Amérique d’Olivia Burton et Mahi Grand, Écumes d’Ingrid Chabbert et Carole Maurel, Tombé dans l’oreille d’un sourd d’Audrey Levitre et Grégory Mahieux ou encore Tsiganes de Kkrist Mirror. Un bel éventail de ce qu’a pu produire jusqu’ici la maison d’édition.

Des rééditions mais ce n’est pas tout. La maison d’édition a aussi annoncé des expos et une tournée de l’équipe et des auteurs à travers le pays tout au long de l’année. Pour en connaître le détail, c’est ici.

Eric Guillaud

04 Juil

Tomino la maudite de Suehiro Maruo, Prix Asie de la Critique ACBD 2021

Après Sous un Ciel nouveau de Kei Fujii en 2018, Les Montagnes hallucinées de Gou Tanabe en 2019 ou encore Sengo de Sansuke Yamada en 2020, c’est au tour du magnifique diptyque Tomino la maudite de Suehiro Maruo de se voir décerner le Prix Asie de la Critique ACBD. Une oeuvre remarquable parue en français chez Casterman…

« Maruo mériterait d’être traduit. C’est une urgence », écrivait Moebius dans les pages du magazine (A suivre) en 1991 à l’occasion de la prépublication du récit L’Aspirant flûtiste. Depuis, les éditions Casterman et Le Lézard noir se sont chargés de faire connaître son oeuvre en France avec une quinzaine de récits publiés en albums ou en revue.

Trente ans plus tard, après plusieurs prix, notamment le Grand Prix de l’imaginaire en 2011, et deux nominations en sélection officielle au Festival international de la bande dessinée d’Angoulême, le mangaka se voit décerner le Prix Asie de la Critique ACBD 2021. Juste récompense pour une oeuvre forte, à l’esthétique singulière, riche d’influences japonaises et occidentales, notamment surréalistes. D’aucuns reconnaitront notamment dans son univers, savant dosage de fantastique et d’horreur, des références aux films Un Chien andalou de Luis Buñuel ou Freaks, La Monstrueuse parade de Tod Browning.

Dans Tomino la maudite, publié en deux beaux et gros volumes de 300 pages chacun chez Casterman, Suehiro Maruo nous transporte dans le Tokyo des années 30 pour nous raconter l’histoire de deux jumeaux, Shoyu et Miso, abandonnés par leur mère à leur plus jeune âge, adoptés par un foyer, vendus à une baraque foraine qui trimbale des monstres de villes en villes, et finalement séparés par la cupidité des hommes et précisément celle d’Herbert Wang, propriétaire de la baraque et père des jumeaux.

Pas facile de ressortir indemne de Tomino la maudite. Suehiro Maruo nous y brosse, avec son style si particulier, son trait si élégant et lisible, le portrait d’un monde brutal où l’innocence de la jeunesse ne peut résister. Certains pourront trouver le récit déroutant, voire dérangeant, il est surtout éblouissant et captivant. Un chef d’oeuvre !

Eric Guillaud

Tomino la maudite, de Suehiro Maruo. Casterman. 22€ le volume

© Casterman – Suehiro Maruo.

01 Juil

Texas Blood : un polar qui transpire le Texas signé Chris Condon et Jacob Phillips

Dans la famille Phillips, je demande le fils, Jacob de son prénom, dessinateur comme papa et talentueux comme papa. Associé au scénariste Chris Condon, il nous livre ici un polar brûlant sur les terres du Texas…

Joe Bob Coastes est un vieux shérif du comté d’Ambrose au Texas. Vieux mais pas encore gâteux. Plutôt lucide même sur sa vie, à la fois sur ce qui est derrière lui et ce qui est devant lui. « Je pensais que ce serait différent », rumine-t-il simplement. Et les journées défilent, entre la neutralisation d’un serpent à sonnettes qui s’est approché un peu trop près des maisons d’habitation, un violent pétage de plomb qui finit très mal et un plat à gratin qu’il a pour mission de récupérer pour sa femme.

Jusqu’au jour où Randall Terrill, le frangin d’un petit voyou local tué dans des conditions mystérieuses, fait irruption dans le bourg. Alors forcément, ça interroge. « Ton frère et toi, nous n’avez pas vraiment conquis le coeur des habitants », lui dit le shérif. Pourquoi est-il là ? C’est la question que tout le monde se pose.

Pas de suspects à ce stade, seulement des pistes à fouiller pour les flics. Et peut-être des dettes à payer pour le frangin qui va croiser la route de très vieilles connaissances, pas forcément fréquentables. Une chose est certaine, le sang va couler…

Beau travail pour ce premier album, Jacob Phillips affiche une grande maturité sur le plan graphique, les paysages sont sublimes, ça respire, ça transpire même, le Texas à toutes les pages, même si le dessinateur n’y a jamais mis les pieds et les crayons. Quant à Chris Condon, son scénario est remarquablement bien ficelé et le personnage de vieux flic franchement attachant. Pour tous ceux qui aiment No Country for Old Men, Paris Texas ou encore Fargo.

Eric Guillaud

Texas Blood (tome 1), de Chris Condon et Jacob Phillips. Delcourt. 14,50€

30 Juin

L’épée à la main dans le creuset avec Conan !

Voici le troisième volume traduit en français de la dernière série en date dédiée au barbare le plus célèbre de la culture pulp, lancée en 2019 après son retour sous le giron Marvel. Avec, au passage, un retour aux fondamentaux, quitte à ne pas prendre (trop) de risque.

Avec sa couverture signée par Esad Ribic, son scénario du très apprécié Jason Aaron (‘Thor’, ‘Avengers’ etc.) et surtout son ton plus ‘adulte’, les deux premiers volumes de ce xième reboot de Conan le barbare avait mis tout le monde d’accord. Pour son retour chez Marve,l après presque vingt ans chez le concurrent Dark Horse, on avait clairement mis les petits plats dans les grands et cela a payé. Mais bon, il faut maintenant installer la série sur la durée.

D’où une nouvelle équipe artistique un chouia moins capée (même si le scénariste Jim Zub a déjà été récemment chargé d’écrire le destin du barbare) et le retour ici à un ton plus traditionnelle, moins sombre et collant plus aux standards imposés par le style ‘sword & fantasy’.

Cela se ressent particulièrement dans la première (et la meilleure) des deux histoires présentées dans ce volume, où notre héros se retrouve bien malgré lui piégé au sein d’un labyrinthe bourré de pièges et accompagné de vrai/faux alliés. Un scénario digne d’une bonne vieille partie de jeu de rôle et avec son lot de tyran, de créatures maléfiques et de cultes sanglants. C’est déjà vu et revu mais quand même très divertissant et tout à fait dans l’état d’esprit d’un ‘Savage Sword Of Conan’, la précédente incarnation de cette série dans les années 70.

Le second récit (‘La malédiction de l’étoile de nuit’) suit à peu près le même ton mais avec moins de réussite. Cette histoire d’épée maléfique et buveuse d’âmes mettant Conan sous sa coupe souffre d’une proximité bien trop grande, à la limite du plagiat, avec la saga d’Elric le nécromancien et de son épée Stormbringer, signée Michael Moorcock et adaptée de multiples fois en BD.

Un ‘petit’ Conan donc avec de bonnes choses dedans malgré tout mais à qui il manque ce petit plus qui aurait fait la différence.

Olivier Badin

Conan le barbare : dans le creuset de Jim Zub, Rogê Antönio, Robert Gill & Lucas Pizzari. Marvel/Panini Comics. 18€

© Marvel/Panini Comics – Jim Zub, Rogê Antönio, Robert Gill & Lucas Pizzari

27 Juin

Les soldes du printemps de Marvel : une (bonne) aubaine !

Dix sorties simultanées, dix personnages différents, dix couleurs… Simple opération marketing de la part de Marvel ? Sûrement. Mais pas que. Même si le lecteur y trouvera à boire et à manger, il y a quand même dans le lot quelques perles pas forcément très connues et surtout toute une brochette de jeunes auteurs et de jeunes scénaristes qui n’attendent qu’à être (re)découverts par le grand public.

Sous prétexte de célébrer le ‘printemps des comics’, la ‘Maison des Idées’ a donc dégainé simultanément dix volumes numérotés. Leur point commun ? Chacun est consacré à la réédition de mini-sagas dédiées à un personnage en particulier. Alors oui, on vous voit venir et le pire c’est qu’on est plutôt d’accord. Sur le papier, voici bien une énième opération de repackaging dont Marvel a le secret. Déjà, nous n’avons affaire ici qu’à des histoires déjà parues et toutes assez récemment en plus. Ensuite il y a ce choix de thématique, disons, un peu légère : un héros par couleur. Et puis parmi les dix dits héros, on passe allégrement de têtes d’affiche confirmées à des seconds couteaux ne méritant forcément autant d’honneur (oui, Hawkeye on pense surtout à toi !). Sauf que…

Il y a déjà, soyons lucides, l’aspect économique : à seulement six euros le volume avec une pagination assez conséquente allant de 120 à 184 pages, le rapport qualité/prix est imbattable.

Mais c’est une surtout une formidable carte de visite pour la ‘nouvelle génération’ (même si tous ne sont pas si jeunes que ça mais bon…) d’artistes, pas forcément très connus du grand public. Certes tout n’est pas parfait car certaines de ces histoires, à l’image de leur personnage central, manquent un peu de carrure. Mais prenez par exemple ‘Rex’, le volume consacré à Venom, ce symbiote d’abord ramené par erreur par Spiderman de l’espace qui a besoin d’un hôte pour survivre. Si le duo Donny Cates (scénario) et Ryan Stegman (dessins) fait d’abord bien attention à se raccrocher à la mythologie maison, c’est pour mieux très vite s’en détacher. Avec son trait réaliste et toujours dans le mouvement, Stegman fait, lui, pas mal penser à Todd MacFarlane le créateur de Spawn mais c’est avant tout la façon dont les deux auteurs se complètent qui donne toute son envergure à ce récit se terminant dans une débauche cosmique de couleurs. Une vraie claque, excessive par nature et très ambitieuse.

© Marvel

Plus subtil mais tout aussi talentueux, le dessinateur Tim Sales tient le pinceau dans deux des volumes de la série tournant autour de la même idée : revisiter certaines périodes clefs des héros en question. Dans le cas de Daredevil, il remonte carrément à l’origine même, ressortant pour l’occasion du placard son tout premier costume mâtiné de jaune, tel qu’il avait été initialement conçu par Bill Everett en 1964. Sauf que le style de Sales est au final plus proche de celui de Frank Miller (‘Sin City’) qui avait complètement relancé en série dans les années 80, notamment dans le choix des cadres. Mais malgré de subtils clins d’œil à certains de ses aînés (Gene Colan en tête), il apporte quand même avec lui un côté moins froid, plus humain, voire assez ironique. Des qualités que l’on retrouve aussi dans ‘Spiderman Bleu’ où il utilise le même artifice scénaristique (le héros s’adresse à son ancienne petite amie décédée) pour raconter cette fois-ci la rencontre du Tisseur avec Gwen Stacy, son premier grand amour et ce alors que le Vautour et Kraven le Chasseur rôdent. Une histoire dessinée à l’origine par le grand John Buscema mais qu’il réussit, pourtant, à complètement se réapproprier. On retrouve encore Donny Cates à la manœuvre derrière l’apocalyptique ‘Thanos Gagne’, série d’une noirceur assez rare et digne des écrits très ‘cosmiques’ de Jim Starlin dans les années 70. Soit un futur alternatif désespéré où le Titan Fou a éradiqué toute vie sur Terre, super-héros inclus, pour mieux se retrouver confronté… à lui-même.     

© Marvel

Après, on le disait, tout n’est pas du même niveau. On a toujours par exemple toujours du mal à être en empathie avec la dernière version assez pleurnicharde (et féminisée) de Captain Marvel (‘La vie de Captain Marvel’). Et malgré les efforts du scénariste Mark Millar pour réinventer les Avengers sous le nom de Ultimates, près de dix ans après sa parution initiale le choix du dessinateur Bryan Hitch et de son style figé et désincarné ne passe toujours pas (‘Ultimates – super-héros’). 

Même s’ils s’adressent plus aux néophytes ou aux lecteurs occasionnels, ces derniers auront donc plutôt intérêt à chercher les conseils d’un connaisseur, histoire faire une petite pré-sélection. Mais pour à peine plus que le prix d’une bière, voici quand même une sacrée chance de mettre la main sur quelques pépites et surtout donc de découvrir quelques belles gâchettes en devenir ou déjà confirmées de la grande maison Marvel.     

Olivier Badin

Le Printemps des comics Marvel. Panini Comics. 5,99€ par Volume.

22 Juin

Madeleine Riffaud : suite et fin du work in progress

À deux mois de sa sortie en album, le biopic Madeleine, Résistante est disponible en version cahiers. De quoi d’ores et déjà admirer le travail des auteurs et découvrir la vie incroyable de cette héroïne de la seconde guerre mondiale…

Limités à 2500 exemplaires, les trois volets de ce work in progress sont aujourd’hui disponibles aux éditions Dupuis et nous permettent de découvrir en avant-première les trois premiers chapitres d’une série consacrée au fabuleux destin de Madeleine Riffaud, une femme exceptionnelle, résistante de la première heure, amie de Paul Éluard, Picasso ou encore Hô Chi Minh, poétesse, journaliste et militante anticolonialiste.

On aura l’occasion d’en reparler plus largement à la rentrée, l’album devant sortir fin août, mais ces trois cahiers nous laissent présager un premier album remarquable, tant sur le plan du scénario écrit par Jean-David Morvan sur la base du témoignage recueilli auprès de Madeleine Riffaud elle-même que sur celui du dessin signé Dominique Bertail, d’une grande délicatesse et d’une belle sobriété.

En bonus dans ces cahiers, des poèmes de Madeleine Riffaud, une histoire de la Résistance et une BD retraçant la rencontre entre JD Morvan et Madeleine Riffaud.

Eric Guillaud 

Cahiers Madeleine tome 3, de Bertail, Morvan et Riffaud. Dupuis. 15,95€

© Dupuis / Bertail, Morvan & Riffaud

19 Juin

Pulp : un thriller dans le New York des années 30 signé Ed Brubaker et Sean Phillips

Petit mais puissant le nouveau récit de l’Américain Ed Brubaker et de l’Anglais Sean Philips. Puissant dans le trait comme dans l’histoire. Un plongeon sans concession dans le New York de 1939 entre nazis et brigands des grands chemins…

Max Winter écrit des histoires de cow-boys pour les magazines populaires américains, les fameux pulps. Il ne roule pas sur l’or mais s’en contente. Jusqu’au jour où le rédacteur en chef décide de lui baisser brutalement le tarif à la page. Une agression et une crise cardiaque plus tard, Winter reprend son costume de hors-la-loi pour survivre, projette un premier hold-up en solo, s’associe finalement à une vielle connaissance pour un braquage dans un repère de nazis où, bien évidemment, rien ne se passe comme prévu…

C’est noir, on y sent toute la violence d’un monde qui entre en guerre, mais c’est bon, drôlement bon. Rien d’étonnant avec le duo de choc présent aux manettes. Ed Brubaker au scénario et Sean Phillips au dessin sont, déjà responsables et coupables de quelques livres essentiels, notamment Criminel, Mes héros ont toujours été des junkies, Fatale ou encore Kill or be killed.

Eric Guillaud

Pulp, de Ed Brubaker et Sean Phillips. Delcourt. 13,50€

© Delcourt / Ed Brubaker & Sean Phillips

16 Juin

Panorama ou mon corps est mon ennemi

Pari osé pour Delirium. Jusqu’à maintenant la petite mais costaude maison d’édition avait construit sa réputation sur des rééditions luxueuses de comics de la culture bis. Mais cette fois-ci, elle mise sur un jeune auteur contemporain inconnu jusqu’à lors en France, Michel Fiffe. Panorama est la première des deux séries qu’elle s’apprête à rééditer et malgré son austérité de surface, sa radicalité risque de diviser.

Pourtant, lorsqu’on ouvre Panorama, ce choix ne semble d’abord pas si révolutionnaire. Au contraire : avec son trait parfois volontairement désordonné et très dépouillé ainsi que ce choix d’un noir et blanc cru, le style Fiffe apparaît en fait surtout plutôt austère et naïf. Mais ce n’est que pour mieux surprendre le lecteur dès la quatrième page et dès la première ‘métamorphose’ de l’un des deux personnages principaux, Augustus. Un jeune homme paumé à la sortie de l’adolescence et dont le corps ne répond plus, pour mieux se déformer lors de crises violentes pour ne devenir plus qu’une masse désordonnée de chair. Désespéré, il fait alors appel à Kim, sa petite amie, seule personne selon lui capable de le sauver bien qu’elle soit elle-même aussi perdue que lui…

© Delirium – Michel Fiffe

La première référence évidente ici, c’est bien sûr le cinéma de David Cronenberg et plus globalement ce qui a été qualifié de ‘body horror (‘horreur organique’), art où le corps est supplicié à l’extrême. Comme son compatriote cinéaste, le canadien semble manipuler ses héros comme on manipule une marionnette, tout en lui faisant subir les pires sévices. Et plus Augustus et Kim explosent leur enveloppe charnelle et plus le sens du récit les suit, mettant aussi bien à mal la chronologie ou autre repère spatio-temporel, au point qu’à plus d’une reprise, le lecteur se sentira potentiellement perdu. Sauf que comme dans un film de Cronenberg, c’est bien là le but : emmener les gens loin, très loin au point qu’ils ne savent plus où ils sont.

© Delirium – Michel Fiffe

Sauf qu’ici en sous-couche, on découvre également une double parabole. Sur la confusion des genres mais aussi sur le passage à l’âge adulte, cette période troublée et troublante où le corps – NOTRE corps – subit des changements qu’on ne peut pas contrôler ni comprendre. Fugueurs et sans repère parental, ni Augustus ni Kim ne savent quelle est leur place dans ce monde. Et personne autour d’eux ne semble en mesure de les comprendre ni même vouloir les aider. Le monde extérieur – ici une mégapole désincarnée et sale – est à l’égale de leurs corps : une prison dont ils ne peuvent s’échapper.

Avec sa perpétuelle déconstruction scénaristique, son style assez minimaliste traversé par de soudaines poussées de fièvres carrément psychédéliques et surtout son choix de sujet atypique qui mettra sûrement mal à l’aise certains, Panorama sort complètement des clous et ne plaira donc pas à tout le monde. Mais c’est bien ce qui le rend si unique. Et c’est aussi au passage la découverte d’un auteur dont on attend donc désormais l’autre série appelée à sortir pour la première fois en France, Copra.  

Olivier Badin

Panorama de Michel Fiffe, Delirium. 20 euros