20 Déc

Chroniques de Noël. Préférence Système, un futur possible imaginé par Ugo Bienvenu

Noël approche et vous séchez affreusement côté cadeaux ? Pas de panique, les Chroniques de Noël sont là pour vous venir en aide avec des bandes dessinées qui pourraient bien faire de l’effet au pied du sapin. Comme celle-ci, Préférence Système, un récit d’anticipation qui fait froid dans le dos…

On a du mal à croire que l’auteur de ce récit, Ugo Bienvenu, détestait la SF il y a encore 5 ans et qu’il lui a fallu huit tentatives avant d’arriver au bout de 2001, L’Odyssée de l’espace pour comprendre en quoi le film de Kubrick était un chef d’oeuvre (interview de Cahiers de la BD octobre décembre 2019).

Oui, on a du mal à le croire tant son récit paru chez Denoël Graphic est lui aussi un véritable bijou de SF, un voyage vers un futur assez effrayant, d’autant plus effrayant que l’auteur le rend quasi-familier par ses décors, piochant dans son quotidien, ici son appartement, là une maison qui a appartenu à ses grands parents, là encore un jouet de son enfance…

« Pour raconter des choses vraies, il faut partir de la précision du familier, prendre des éléments déjà habités », a-t-il confié aux Cahiers de la BD.

Tout ça pour nous dire, pour vous dire, que ce monde décrit dans Préférence Système est pour demain matin.

© Denoël Graphic / Bienvenu

Et dans ce monde-là, l’explosion quantitative des données numériques est devenue un sérieux problème au point qu’un bureau spécial, le « Bureau des Essentiels », a été crée pour en gérer le stockage et donc le déstockage. Ainsi, régulièrement, d’un clic d’un seul, des pans entiers de notre patrimoine culturel sont purement et simplement effacés de notre mémoire collective pour libérer de la place.

Prenez 2001 L’Odyssée de l’espace justement. Le film mais aussi les photos de tournage, les articles de presse, les partitions de musique, les croquis de production, les storyboards, les citations… bref tout, jusqu’au nom, jusqu’à son souvenir, envoyés à la poubelle par la décision des juges du « Bureau des Essentiels ». 1100 go de gagner !

© Denoël Graphic / Bienvenu

« Il me semble qu’au-delà  de sa rentabilité, ce film a été déterminant esthétiquement, narrativement… Il nous permet de comprendre nos ancêtres. Leur conception des robots, de l’évolution… Il interroge notre passé et continue de questionner notre futur! ».

L’archiviste du « Bureau des Essentiels », Yves Mathon, a beau prendre la défense du film, le jugement est sans appel : « Nous ordonnons l’exécution du mandat de destruction du dossier X-22057 ».

2001 L’Odyssée de l’espace aux oubliettes ! Comme tant d’autres films, écrits, oeuvres d’art…  Aux oubliettes ou presque car Yves Mathon ne supporte pas ce système et sauvegarde secrètement certaines données dans la mémoire de son robot domestique…

Une lueur d’espoir ? Dans ce monde finalement très sombre, déshumanisé, où le présent ne se nourrit plus du passé, où les hommes ne cherchent plus un lien dans une histoire commune, Yves incarne l’esprit de résistance et semble nous dire qu’un autre futur est possible ! À nous de le vouloir…

Eric Guillaud

Préférence Système, d’Ugo Bienvenu. Denoël Graphic. 23€

19 Déc

Chroniques de Noël : Alice au pays des merveilles… et nous avec

La période de Noël est propice aux ‘beaux livres’ comme on aime le dire. Mais au-delà de son format XL et de sa luxueuse présentation, cette nouvelle adaptation du célèbre roman de Lewis Carroll est avant tout une belle déclaration d’amour à ce texte plein de faux-semblants qu’on nous a, pendant des années, faussement présenté comme un conte pour enfants…

Oubliez les versions successives de Walt Disney et de Tim Burton. Elles n’ont pas, malgré leur succès auprès du jeune public, réussit à masquer la vérité : oui, publié pour la première fois en 1885, Alice Au Pays Des Merveilles est surtout une grosse pilule de LSD. Un trip plein de chapelier fou, de lapin toujours en retard et d’hallucinations qui n’en sont pas peut-être pas tant que ça… Il aurait été donc très tentant pour l’illustrateur Daniel Cacouault d’illustrer cette Xe adaptation d’une façon très psychédélique et délurée. Trop même.

Intelligemment, cet illustrateur qui vit entre Paris et Nantes, et qui enseigne, entre autres, à l’école des Gobelins a donc préféré puiser dans son expérience passée sur les contes de Grimm pour à la fois s’ancrer complètement dans l’univers victorien d’origine avec ses haut-de-forme, ses robes opulentes ou ses coiffes raphaelites tout en baignant le tout dans une atmosphère doucereuse de rêve éveillé.

En gros, prenez le compatriote de Carroll, le célèbre peintre John Martin, ôtez à ses oeuvres leurs symboliques guerrières voire sataniques et vous obtiendrez plus ou moins le même résultat.

© Bragelonne / Caroll & Cacouault

Ici, Alice n’est plus une enfant mais pas encore tout à fait une adulte. Elle rencontre des créatures fantastiques dont on ne sait si elles lui veulent du bien et du mal, tout comme on ne sait jamais ici si on nage en plein fantasme ou si ces forêts de champignons géants, par exemple, existent vraiment.

En fait, en gardant toutes ces frontières floues sans jamais en gommer la beauté intrinsèque, Daniel Cacouault, qui avoue avoir été aussi influencé par le travail du grand réalisateur japonais d’animation Hayao Miyazaki, rend hommage de la plus belle façon au texte d’origine dont il respecte, voire sublime, le parti-pris malicieux.

À ce titre, la postface où le traducteur Maxime Le Dain explique toute la difficulté, mais donc aussi l’intérêt, de traduire un texte bourré de références plus ou moins cachées à la culture anglo-saxonne populaire du XIXème siècle est aussi éclairante. Alors, un ‘beau livre’ comme on dit donc ? Oh que oui. Mais pas que…

Olivier Badin

Alice Au Pays Des Merveilles de Lewis Carroll, illustré par Daniel Cacouault et traduit par Maxime Le Dain, Bragelonne, 35€

© Bragelonne / Caroll & Cacouault

16 Déc

Chroniques de Noël. La Tournée : une bonne dose d’humour british façon Andi Watson…

Noël approche et vous séchez affreusement côté cadeaux ? Pas de panique, les Chroniques de Noël sont là pour vous venir en aide avec des bandes dessinées qui pourraient bien faire de l’effet au pied du sapin. Comme celle-ci, La Tournée, une histoire savoureusement kafkaïenne au graphisme joyeusement minimaliste…

Vous imaginiez la vie d’écrivain fascinante, les tournées de dédicaces effervescentes, les rencontres incessantes ? Alors cet album-là pourrait bien vous amener à réviser quelque peu votre jugement.

Certes, G.H. Fretwell, le héros de cette histoire, n’a rien d’un écrivain célèbre, non seulement il n’est pas connu du public, mais pire encore, il n’est pas reconnu par ses pairs. Juste un petit écrivain qui vérifie tous les jours si la chronique littéraire du journal La Tribune parle enfin de son dernier livre baptisé « Sans K ».

C’est justement pour la promotion de celui-ci qu’il entame une tournée des librairies. Mais à chaque étape, c’est la même histoire, le libraire n’a pas reçu ses livres ou, plus pathétique encore, aucun lecteur ne daigne se présenter.

Les jours se suivent et se ressemblent, pluvieuses, tristes, jusqu’au moment où l’une des libraires, Rebecca, sans K, comme le nom de sa femme, disparaît après son passage. Il est le dernier à l’avoir vue vivante, la police le soupçonne…

Avec un dessin minimaliste, un trait simple, presque simpliste, en tout cas léger, tellement léger qu’il en deviendrait évanescent, Andi Watson nous embarque dans une histoire aussi burlesque que dramatique autour d’un pauvre type qui ne maîtrise plus rien, que ce soit dans sa vie personnelle ou professionnelle.

Connu pour ses romans graphiques qui explorent les relations entres les hommes et les femmes, parmi lesquels Breakfast After Noon (nominé aux Eisner Awards en 2001), l’auteur aborde dans ce polar à l’atmosphère très british la condition pas toujours enviable de l’écrivain. 272 pages pour rire tout de même à ses dépends et se donner envie d’en connaitre un peu plus sur Watson. Six albums ont été publiés à ce jour aux éditions Ça et Là La Tournée fait partie de la sélection officielle Angoulême 2020.

Eric Guillaud

La Tournée, d’Andi Watson. Çà et Là. 22€

© Çà et là / Watson

14 Déc

Les Tuniques Bleues, La guerre des Lulus, Le Petit Spirou, Game Over, Gaston, Spirou… 10 BD jeunesse pour Noël

Dernière ligne droite avant Noël ! Pour vous aider dans vos cadeaux, voici une sélection de bandes dessinées pour les plus jeunes…

On commence avec la 63e, oui vous avez bien lu, la 63e aventure des Tuniques Bleues. Indémodables, indétrônables, incontournables, les héros de Lambil et Cauvin n’en ont toujours pas fini avec la guerre de Sécession. Une nouvelle bataille est engagée pour mettre un terme au siège de Peterburg, nous sommes en 1864, c’est la tristement célèbre bataille du Cratère qui fit plusieurs centaines de morts, « l’une des affaires les plus lamentables », aurait dit le Général Grant à son sujet. Quoiqu’il en soit, le sergent Chesterfield et le caporal Blutch sont appelés à la rescousse. Pas sûr que ça change quelque chose… Un classique toujours au top ! (Les Tuniques Bleues tome 63, de Lambil et Cauvin. Dupuis. 10,95€)

On fait un saut dans le temps de quelques dizaines d’années et nous voici au cœur d’une autre guerre, celle de 14-18, avec le sixième tome d’une très belle série imaginée par Régis Hautière et Hardoc. Au cœur de la guerre ? Plus exactement à la fin de la guerre, puisque ce nouvel album débute précisément le 11 novembre 1918. Les cloches sonnent la fin des hostilités mais pas la fin des difficultés. Lucien, l’un des Lulus de la série, est hospitalisé à Troyes. Il se remémore ses années à l’orphelinat de Valencourt et sa rencontre avec ceux qui allaient devenir ses meilleurs amis, Lucas, Ludwig et Luigi, la bande des Lulus… (La guerre des Lulus tome 6, de Hautière et Hardoc. Casterman. 13,95€)

Bientôt 30 ans et toujours aussi petit le Spirou de Tome et Janry. Normal puisqu’il s’agit ici de raconter les aventures du petit Spirou avant qu’il ne devienne grand et vive des aventures trépidantes en compagnie de son acolyte Fantasio. Il est petit mais il a tout du grand héros de papier, tellement universel. Dans ce nouvel opus, le dix-huitième, notre enfant terrible est bien décidé à dire la vérité sur tout, sur les cours de gym, sur l’hiver, sur la méditation, sur la fin du monde, sur les impôts, sur les fourmis volantes et même sur le Père-Noël… (Le petit Spirou tome 18, de Tome et Janry. Dupuis. 10,95€)

Après Une Mystérieuse mélodie publié chez Glénat en 2016, le Grand Prix du Festival International de la Bande Dessinée 2017 renoue avec l’univers de Mickey à travers cette histoire qui nous embarque tout en haut de la montagne. Au menu, une tante de 104 ans, exploratrice de son état fraîchement partie sous le soleil pour soigner ses rhumatismes, un précieux carnet que Minnie veut à tout prix récupérer dans le chalet himalayen de cette vielle tante et des histoires de Big Foot autrement appelé Homme des Neiges. Du Mickey avec la Swiss touch de Cosey, un régal ! (Minnie et le secret de Tante Miranda, de Cosey. Glénat. 17€)

Et hop, un petit dix-huitième pour la route ! La série Game Over, c’est aujourd’hui dix-huit albums parus en même pas quinze ans, plus d’un million d’exemplaires vendus, une série mère, Kid Paddle, qui cartonne de la même façon, et un auteur, Midam, nageant forcément dans le bonheur, en tout cas dans l’humour le plus débridé, preuve en est ce nouvel opus qui met toujours en scène le Petit Barbare et sa Princesse dans des gags aussi drôles que dégoulinants de mauvaises intentions. 43 gags, autant de façon de mourir bêtement, écrasé, broyé, découpé, haché menu, fondu. Autant de façons aussi de mourir de rire ! (Game over tome 18, de Midam, Adam et Thitaume. Dupuis. 10,95€)

Alix. Qui ne connaît pas Alix ? Depuis 1948, Jacques Martin, et ses successeurs nous plongent dans la Rome de César autour de ce jeune héros, esclave d’origine gauloise devenu le fils adoptif du riche romain Honorus Galla. Dans ce 38e épisode, inspiré d’un synopsis original de Jacques Martin, Mathieu Breda au scénario, Marc Jailloux au dessin et César au pouvoir, envoient Alix chez les Helvètes pour rallier les peuples à la cause romaine. Un grand classique ! (Alix tome 38, de Breda, Jailloux, Martin. Casterman. 11,95€)

En selle avec le sixième tome en quatre ans d’À Cheval!, une série qui permet de découvrir la vie d’un centre équestre à travers – et c’est là toute son originalité  – le regard de ses pensionnaires, en l’occurrence les chevaux. Au scénario, Miss Prickly, au dessin, Laurent Dufreney et dans les rôles principaux, Cookie, Xanax, Flash, Noisette, Bijou, Kamboui… ainsi que quelques humanoïdes. Dans ce nouvel épisode, l’hiver est arrivé, la neige est tombée en abondance, « un rêve éveillé » pour les chevaux… du moins au début ! (À Cheval! tome 6, de Dufreney et Prickly. Delcourt. 10,95€)

Les voitures Simca, la lessive Omo, les crayons Baignol et Farjon, les appareils photos kodak, les piles Philips ou encore la RATP, notre employé à tout faire préféré, s’est régulièrement adonné aux joies de la publicité. Pour de vraies ou pour de fausses marques, pour la promotion du journal de Spirou ou pour celle de ses propres aventures. Dans ce hors-série baptisé Gaffes en réclame, les édition Dupuis ont rassemblé nombre de ces illustrations et planches publicitaires, certaines inédites en album, d’autres publiées à l’époque dans le journal de Spirou ou en mini-albums. (Gaston, gaffes en réclame, de Franquin. Dupuis. 12,50€)

Petit retour dans le passé avec cette nouvelle aventure de Spirou et Fantasio hors série, scénarisée et dessinée par l’auteur allemand Flix. C’est effectivement à Berlin au temps où le mur existait, où la partie est de la ville appartenait à la République démocratique allemande (RDA) que nous retrouvons notre tandem. Nullement pour y faire du tourisme mais pour retrouver le comte de Champignac qui semblerait avoir été enlevé pour participer à un mystérieux congrès international de mycologie. Une aventure trépidante, une belle mise en images, un Spirou très réussi ! (Spirou à Berlin,de Flix. Dupuis. 14,50€)

On termine avec le cinquième volume de cette belle série de Mathieu Reynès qui remporte un certain succès auprès des jeunes filles. Il faut dire que l’héroïne, que l’on a pu découvrir dès novembre 2015 dans les pages du journal Spirou, puis à partir de janvier 2016 en album, est dotée d’un sacré tempérament et d’un pouvoir surnaturel qui fait fantasmer. Il s’agit de la télékinésie, faculté métapsychique hypothétique de l’esprit qui permettrait d’agir directement sur la matière. Ça peut aider à déplacer des montagnes. Harmony, c’est de la SF pour tous plutôt bien écrite et plutôt bien mise en images.  (Harmony tome 4, de Reynès. Dupuis. 12,50€)

Eric Guillaud

11 Déc

Chroniques de Noël. Les damnés de la Commune, un triptyque exceptionnel de Raphaël Meyssan

Noël approche et vous séchez affreusement côté cadeaux ? Pas de panique, les Chroniques de Noël sont là pour vous venir en aide avec des bandes dessinées qui pourraient bien faire de l’effet au pied du sapin. Comme celle-ci, Les damnés de la Commune, une histoire de la Commune racontée à partir d’authentiques gravures de l’époque…

On vous le disait à la parution du premier volet en décembre 2017, c’était un boulot de titan, un boulot de dingue, qui attendait l’auteur Raphaël Meyssan. Au risque qu’il n’en voit pas le bout, qu’il abandonne devant la difficulté de l’entreprise. Mais non, Raphaël Meyssan est bien allé jusqu’au terme de son projet, livrant en cette fin d’année le troisième et dernier volet d’une aventure pas comme les autres.

Et toujours avec le même principe : raconter l’histoire d’un communard et à travers lui l’histoire de la Commune dans une BD exclusivement réalisée avec des gravures de l’époque.

Tout est parti, nous explique l’auteur-narrateur dans les premières pages de l’album, d’une étrange découverte à la bibliothèque historique de Paris. Dans un livre ancien, une adresse, 6 rue Lesage, la sienne précisément. Et un nom, Charles Lavalette, sergent du 159e bataillon pendant le siège de Paris, promu commandant par la Commune, un gars qui semble avoir compté à époque mais qu’on a complètement oublié, comme tant d’autres, aujourd’hui.

© Delcourt / Meyssan

« Il y a avait dans mon immeuble, dans mon quartier si éloigné du centre de la cité, une histoire. Une toute petite histoire, effacée par le temps. Celle d’un homme inconnu enfouie dans une histoire méconnue : la Commune de Paris de 1871 ».

Piqué par la curiosité, Raphaël Meyssan plonge dans les archives papier, consulte des journaux, des centaines de journaux, et des gravures. Pendant des mois, des années, il cherche, trie, engrange, jusqu’à se demander quoi en faire ?

« Je suis parti à sa recherche comme on part en voyage. J’ai bourlingué dans le temps , parcouru les rues pour retrouver sa trace, arpenté des livres pour rattraper sa vie. Au milieu des archives, j’ai cherché son histoire « 

© Delcourt / Meyssan

Son histoire, il l’a raconte finalement en BD mais d’une façon peu orthodoxe. Il faut préciser que Raphaël Meyssan ne sait absolument pas dessiner. Alors, son regard, son pinceau, son trait, il les trouvera dans les gravures de l’époque qu’il scanne, avant de recadrer, grossir, retourner, mettre en cases et ajouter le texte, exactement comme dans une bande dessinée classique.

Et il nous raconte ainsi l’histoire de cet homme, Lavalette, mais aussi et surtout l’histoire de la Commune, la République assiégée, l’insurrection du 31 octobre, le siège de Paris, la faim, le froid, la mort, le lait coupé à l’eau ou au plâtre, les animaux du zoo du Jardin des plantes qu’on abat pour avoir un peu de viande, Gustave Flourens, Auguste Blanqui, Jules Ferry….

Un travail extraordinaire qui devrait donner lieu à une adaptation audiovisuelle sur Arte dans le cadre de la commémoration des 150 ans de la Commune en 2021.

Eric Guillaud

Les Damnés de la Commune (3 tomes), de Raphaël Meyssan. Delcourt. 23,95€ le volume

Chroniques de Noël. Il était 2 fois Arthur, une biographie de Cravan et Jack Johnson signée Carré et Antico

Noël approche et vous séchez affreusement côté cadeaux ? Pas de panique, les Chroniques de Noël sont là pour vous venir en aide avec des bandes dessinées qui pourraient bien faire de l’effet au pied du sapin. Comme celle-ci, sortie en septembre dernier, Il était 2 fois Arthur ou la trajectoire de deux boxeurs dans un monde qui ne prenait pas de gants…

On peut détester Trump pour diverses raisons mais on doit lui reconnaître une certaine faculté à déstabiliser son monde, à être là où ne l’attend pas du tout, par exemple lorsqu’il réhabilite un champion de boxe noir victime de racisme. C’était en mai 2018 et ce champion en question n’était autre que Jack Arthur Johnson, sacré champion du monde de boxe en 1908, condamné à de la prison en 1913 pour avoir eu des relations avec une femme blanche.

Jack Arthur Johnson est l’un des deux boxeurs dont on peut croiser les destinées – et dont les destinées se croisent – dans cet album signé Carlé et Antico. Le second étant Arthur Cravan, poète et boxeur, considéré par les dadaïstes et les surréalistes comme un des précurseurs de leurs mouvements respectifs.

Les deux hommes se rencontrèrent une fois, en 1916 à Barcelone, pour un combat que l’on présente comme la première performance de l’histoire de l’art.

La boxe, un art ? En tout cas, pour beaucoup, un moyen d’échapper à sa condition. Jack Johnson l’a espéré en plongeant à corps perdu dans ces combats synonymes pour lui de liberté. Mais s’il eut le droit de monter sur les rings, Johnson s’aperçu très vitre que pour le reste, rien n’était gagné. Le champion restait un champion noir dans une Amérique ségrégationniste et raciste qu’il fuit un temps avant d’y revenir et de purger une peine de prison pour avoir épousé une femme blanche.

Arthur Cravan, lui, était blanc. Pourtant, lui aussi dérangeait les bonnes moeurs, faisant du scandale une véritable stratégie. Fuyant pour sa part l’Europe en guerre, Cravan rejoignit l’Espagne avant d’embarquer pour New York et finalement disparaître mystérieusement au large du Mexique.

Malgré des options narratives à mon sens discutables, Carlé et Antico nous offrent ici une double biographie singulière et prenante doublée d’un regard lucide sur le monde de la boxe et plus largement sur le monde occidental de ce début du XXe siècle.

Eric Guillaud

Il était 2 fois Arthur, de Carlé et Antico. Dupuis. 28,95€

03 Déc

Chroniques de Noël : Penss et les plis du monde, un conte philosophique de Jérémie Moreau

Noël approche et vous séchez affreusement côté cadeaux ? Pas de panique, les Chroniques de Noël sont là pour vous venir en aide avec des bandes dessinées qui pourraient bien faire de l’effet au pied du sapin. Comme celle-ci, sortie en septembre dernier, un conte philosophique signé Jérémie Moreau…

Jérémie Moreau. Si ce nom ne vous dit pas grand-chose, peut-être que celui de son ouvrage précédent, La Saga de Grimr, vous parlera un peu plus. En janvier 2018, l’auteur recevait avec cet album le Fauve d’or Prix du Meilleur album du festival d’Angoulême.

Une « exposition inattendue » et un « poids certains auprès des éditeurs », nous expliquera-t-il quelques mois après dans une interview toujours disponible ici, poursuivant : « cela m’a donné plus de liberté en quelque sorte. Surtout que j’ai un lien très particulier avec Angoulême : c’est parce que j’avais décidé de participer au concours junior à l’âge de huit ans que j’ai commencé à vraiment me mettre à dessiner sérieusement et cela ne m’a pas lâché. Donc le Fauve d’Or c’est un peu ma Palme d’Or à moi ! »

© Delcourt / Moreau

Pour ce nouvel album sorti en septembre, Penss et les Plis du monde, Jérémie Moreau reste en état de grâce même s’il est étrangement écarté de la sélection officielle pour la compétition du FIBD 2020.

Qu’importe, l’important est ailleurs, dans les 230 pages du livre, 230 pages qui nous embarquent dans les temps bien reculés de la préhistoire, à une époque où les faibles ne faisaient pas long feu.

Et justement, Penss, le héros de cette histoire, est considéré comme un faible. Il ne sait pas chasser, ne sait pas pécher, ne sait certainement pas combattre. Et pour cause, Penss passe son temps à observer la nature et les animaux tel un poète, un philosophe. C’est un faible donc, pire encore, c’est un poids. Pour son clan. Pour sa mère. Jusqu’au jour où Penss, à force d’observer cette nature sauvage, parvient à la dompter, à en faire une terre nourricière…

© Delcourt / Moreau

« Cet album est venu dans la suite logique de La Saga de Grimr… », explique Jérémie Moreau, « je voulais creuser un peu plus ce rapport charnel à la grande nature, à cette force qui traverse les montagnes, les arbres, les animaux (…) Certains appellent ça le vitalisme. Pour Spinoza (qui a été l’une de mes influences philosophiques principales avec Leibniz et Deleuze), c’est le « conatus » que l’on pourrait résumer comme l’ensemble des forces qui résistent à la mort ».

Nul besoin cependant d’avoir un Bac + 12 en philo pour lire et apprécier cet album qui nous interroge aussi sur la différence, sur notre rapport à la nature, sur notre place dans la société, une aventure intime au coeur de la grande aventure de l’humanité.

Eric Guillaud

Penss et les plis du monde, de Moreau. Delcourt. 34,95€

18 Déc

Chroniques de Noël : Ma vie d’artiste, un récit autobiographique de mademoiselle Caroline

Et sinon ma chérie, c’est quoi ton vrai métier ? Combien d’artistes ont été un jour confrontés à cette question, tantôt posée avec un brin de naïveté, tantôt avec un vrai fond de méchanceté. Cette question, Mademoiselle Caroline la balaie d’un silence qui veut tout dire et passe à la suite, à savoir comment on devient artiste. Ça, c’est une vraie question. Et Ma vie d’artiste y répond…

Artiste, Mademoiselle Caroline l’est assurément. Un vrai métier, une vraie passion, des études, de longues études même, du travail, beaucoup de travail, et des albums.

De Chute libre à La Différence invisible, de Enceinte! C’est pas une mince affaire à Maman?! Quoi encore ?, de Quitter Paris à Je commence lundi, le régime anti-régime!, Mademoiselle Caroline s’est fait un nom dans le genre autobiographique tendance drôle.

Mais elle sait aussi aborder des thèmes plus graves comme la dépression ou l’autisme (en compagnie de Julie Dachez) avec tact, avec légèreté, et toujours avec bonheur.

Dans ce nouvel opus, Mademoiselle Caroline nous raconte SA vie d’artiste, son parcours pour arriver là où elle est aujourd’hui. Depuis sa plus tendre jeunesse, ses premières feuilles griffonnées en regardant Récré A2 à la télévision, jusqu’à la parution de ses premiers albums chez City puis chez Delcourt. La consécration ! 3 T dans Télérama, une équipe complète aux petits soins de ses livres, des tournées de dédicaces, la rencontre avec le monde du neuvième art…

Et c’est là que l’album devient très intéressant. Mademoiselle Caroline nous raconte son quotidien, les festivals à courants d’air, les dédicaces sur tirage au sort, les libraires BD qui se prennent pour Flynn Rider, le beau gosse de Raiponce, le regard des hommes peu habitués à voir des auteurs femmes, les bouquins qui se vendent ou pas, l’argent que ça rapporte ou pas, les illusions et désillusions…

Et pour raconter ce parcours, Mademoiselle Caroline adapte son dessin à chaque période de SA vie d’artiste. Un trait enfantin en noir et blanc pour sa prime jeunesse, en couleurs quand on lui offre sa première boîte de crayons, plus affirmé lorsqu’elle est admise à l’école Penninghen, un dessin sur fond sombre lorsque la technique est à l’étude ou à la mode, et enfin le style graphique qu’on lui connaît aujourd’hui lorsqu’elle devient officiellement auteure de BD. Oui, auteure de BD. Ce n’est pas un gros mot. Et si vous vous demandez encore ce qu’est son vrai métier, alors reprenez la lecture de cette chronique à son début.

Eric Guillaud

Ma Vie d’artiste, de Mademoiselle Caroline. Delcourt. 19,99€

© Delcourt / Mademoiselle Caroline

17 Déc

Chroniques de Noël : Violette Morris ou le destin d’une femme pas comme les autres par Galic, Kris et Rey

On le sait, il n’y a pas eu que des héros résistants pendant la guerre, certains et certaines ont délibérément choisi le camp de la collaboration avec l’Allemagne nazie. Violette Morris est l’une d’entre elles, une force de la nature qui déroula une extraordinaire carrière sportive avant de prendre un chemin bien sombre. Ce livre est une fiction, une enquête imaginaire autour du personnage…

Athlétisme, football, cyclisme, natation… et même sport automobile, Violette Morris a marqué le sport des années folles en remportant une quantité incroyable de prix, une championne multicartes connue pour ses exploits bien sûr mais aussi pour un physique et un caractère atypiques.

Mais son destin a basculé en 1936 à l’occasion des Jeux Olympique de Berlin. Approchée par les Allemands, elle devient alors espionne pour le compte de l’Allemagne nazie et travaillera un peu plus tard pour la SS et la Gestapo française, gagnant son surnom de Hyène de la Gestapo.

Cette histoire prévue en quatre tomes est signée par les auteurs d’Un maillot pour l’Algérie paru il y a deux ans aux éditions Dupuis, Javi Rey au dessin, Bertrand Galic et Kris au scénario. Et le résultat est tout aussi réussi. Violette Morris, à abattre par tous moyens raconte la vie de cette femme hors du commun à travers une enquête sur son assassinat sur une petite route de la campagne normande en 1944, une enquête menée par un personnage fictif cette fois, la détective juive Lucie Blumenthal.

Graphisme, couleurs, scénario… que du bon pour ce récit qui nous plonge au coeur de l’histoire du XXe siècle.

Eric Guillaud

Violette Morris (tome 1), de Galic, Kris et Rey. Futuropolis. 16€

14 Déc

Chroniques de Noël : Black in white America : quand l’éditeur de BD Steinkis fait dans la photographie

Noël approche et vous séchez affreusement côté cadeaux ? Pas de panique, les Chroniques de Noël sont là pour vous venir en aide avec des bandes dessinées qui pourraient faire de l’effet au pied du sapin, des bandes dessinées mais pas seulement. Voici un livre autour des photos de Leonard Freed sorti chez un éditeur plus connu sur ce blog pour son catalogue de bandes dessinées…

Ne cherchez pas, ce livre Black in white America n’a aucun lien avec le neuvième art si ce n’est effectivement l’éditeur qui s’est fait un nom sur le marché du livre avec des bandes dessinées.

Mais, comme le rappelle son site internet, Steinkis publie des livres qui « déclinent les thèmes des relations entre les peuples, les cultures, les civilisations ; des questions d’identité et d’appartenance ou du rôle et de l’intégration des minorités, qu’elles soient religieuses, ethniques, sexuelles, etc ».

Black in white America s’inscrit pile-poil dans ce créneau-là. Il s’agit d’un reportage photographique de Leonard Freed, publié initialement en 1968 après six années passées à sillonner les États-Unis et à amasser une conséquente collection de clichés autour de la vie quotidienne des Noirs, un périple qui l’a entraîné de la Louisiane à New York, en passant par la Géorgie, la Caroline du Nord ou la Virginie.

Dans ces photos, on y lit bien évidemment la misère du peuple noir encore soumis à la ségrégation raciale mais aussi ces moments de bonheur qui émaillent forcément toute vie, ici des enfants jouant autour d’une bouche à incendie, là des musiciens de jazz, des femmes endimanchées ou des sportifs, et puis ces moments de lutte, de joie intense et d’espoir aux côtés du révérend Martin Luther King ou durant la marche sur Washington pour les droits civiques.

Des photos prises su le vif qui hier témoignaient du bienfondé et de l’urgence du mouvement des droits civiques et aujourd’hui d’un passé qui a profondément marqué le pays au point que, comme le souligne la préface, « la question raciale demeure enracinée dans conscience nationale américaine ». Forcément riche d’enseignements !

Eric Guillaud

Black in white America, de Leonard Freed. Steinkis. 35€