04 Mai

Alpha flight et Next-Men : le changement dans la continuité des X-Men ?

Non, John Byrne n’est pas que celui qui a transformé les Quatre Fantastiques et les X-Men en formidable machine à cash pour le compte de Marvel dans les années 80. Tout en endossant la double casquette de dessinateur et scénariste, il a par la suite creusé d’une façon plus personnelle le même sillon grâce à deux séries méconnues et enfin rééditées en France.

Pour resituer un peu l’importance d’un John Byrne, disons que dans la première moitié des années 80, il fut à Marvel ce que Jack Kirby – dit ‘the king of comics’ – était pour ‘la maison des idées’ à la fin des années 60. Une sorte de superstar et quelqu’un qui, sur son seul nom, transformait tout ce qu’il touchait en or. Marque de confiance absolue, à l’époque, cet américain né en Angleterre en 1950 et passé par le Canada était responsable des deux plus grosses locomotives de l’éditeur, les X-Men et LesQuatre Fantastiques. Deux séries déjà installées mais qu’il a malgré tout imprimé de sa marque, notamment en mettant l’accent sur l’aspect humain des héros. Pour lui, ces mutants et autres êtres surpuissants ont beau être capables de mille et une merveilles, ce sont aussi des personnes tombant amoureux, devenant parents, se séparant, apprenant à accepter leurs différences etc.

Après avoir joué les petites mains dans les années 70, c’est vraiment avec ses deux séries emblématiques que Byrne a donc trouvé son style, aussi bien sur le plan graphique que scénaristique… Quitte à sans s’en rendre compte s’y enfermer un peu, le reste de sa carrière se résumant à ses tentatives plus ou moins réussies de reproduire le même schéma, encore et encore. Exemple avec deux séries, disons, plus mineures, aujourd’hui réédités en France.

La plus instantanément reconnaissable des deux est Alpha Flight – ou la Division Alpha telle qu’elle avait été initialement baptisé en France lorsqu’elle est apparue dans les pages de Special Strange en 1981. Ici, l’analogie avec les X-Men est d’entrée assumée, vu que cette équipe de super-héros canadiens vient du même univers. Les lecteurs nord-américains découvrent d’ailleurs pour la première fois dans les pages de la série X-Men ces agents du gouvernement canadien lancés alors à la poursuite de Wolverine, alias Serval en VF.

Les Next Men ont, eux, eu une genèse bien plus chaotique. Â sa sortie début 92, Byrne a alors perdu son aura d’antan. La mode est désormais aux BD ultra-réalistes et violentes et son style est désormais considéré comme un peu trop daté. Après un passage chez DC Comics pour redonner vie à un Superman moribond, il doit faire appel à un éditeur indépendant pour publier cette nouvelle saga en trois volumes qui reprend, en gros, l’idée d’un groupe de mutants obligés de se battre pour leur liberté et chassés par le gouvernement. Sauf que c’est les années 90 sont là et bien là. Byrne essaye donc de s’adapter en donnant au tout un ton plus cru et désespéré, tout en abordant des thématiques bien trop délicates pour la très prude ‘maison des idées’, comme l’identité sexuelle, l’alcoolisme ou la faillite du modèle parental.

© Marvel/Panini Comics – John Byrne

Malgré leurs différences, ces deux sagas partagent non seulement le même modèle mais aussi la même dynamique de groupe. Lorsqu’on voit Nathan des Next Men avec ses lunettes noires spéciales censées cacher ses yeux dont, sinon, peuvent jaillir des rayons, comment ne pas penser à Cyclope ? Sasquatch d’Alpha Flight est un croisement entre Hulk et Colossus des X-Men. Avec ses pouvoirs puisant dans les traditions de ces ancêtres, Shaman est reflet amérindien de la tempétueuse Ororo etc. Mais surtout, plus que jamais, Byrne s’attache à ses figures de ‘freaks’, à toutes ces personnes qui ne rentrent pas dans les cases alors qu’elles ne demandent que ça. Il est donc l’un des premiers à donner la voix à des minorités jusqu’à lors plutôt ignorées des comics, comme les gens de petite taille ou les homosexuels. Et plus le temps passe et plus leur créateur préfère s’appesantir sur leurs tourments intérieurs plutôt que sur la bonne vieille castagne contre de méchants super-vilains bien monochromes, quitte à perdre peut-être en route certains lecteurs.

Des deux, Alpha Flight reste la plus car toujours ancré dans un schéma traditionnelle, avec toujours cette alternance d’action et d’épisodes plus intimes disons. C’est aussi l’occasion pour Byrne de se faire plaisir à rendant hommage au Canada où il a vécu plus de vingt ans en ancrant souvent l’action dans ses grandes étendues sauvages. Pourtant, pointent déjà ici des thématiques qu’il creusera plus près d’une décennie plus tard avec les Next Men, notamment celle d’un gouvernement favorisant ses propres intérêts, quitte à mentir au grand public et souvent au mépris des lois.

Dix ans plus tard, cette paranoïa rampante est devenue la colonne vertébrale de son art. Si jusqu’à lors il mettait en scène des héros très chevaleresques qui sont avant tout là pour sauver le monde, Byrne change donc de braquet avec Next Men. Ces héros d’un, alors, nouveau genre ne veulent pas en être et sont pétris de psychose. Ils possèdent des pouvoirs dont ils ne veulent pas, dont ils ne savent que faire et qui les font souffrir. Pire : ces capacités hors normes sont la source de tous leurs malheurs. Dix-huit mois après le premier, ce deuxième tome (sur trois prévus) attire encore un peu plus le lecteur dans un labyrinthe scénaristique où Byrne lui-même semble par moment un peu perdu, tant le récit est cérébral et bourré de faux-semblants. Après, même si son style graphique – trop typé années 80, trop ‘propre’ – y apparaît parfois en décalage avec le ton choisi, on ne peut que saluer cette remise en question de la part d’une telle méga-star à l’époque.

Deux séries, deux visions à la fois proches et distinctes et deux occasions pour les fans de John Byrne, histoire de rentrer plus en détail dans l’œuvre de ce grand artisan des comics un peu trop ignoré de la jeune génération.

PS : pour les fans, à noter que la couverture de ce deuxième volet des aventures des Next Men est signée Frank Miller (Daredevil, The Dark Knight). Quant à l’intégrale d’Alpha Flight, on y retrouve au sommaire le grand Steve Ditko (le premier dessinateur ‘culte’ de Sperman et de Doctor Strange) pour un épisode délicieusement rétro de Machine Man où apparaissent trois des membres de l’équipe canadienne.

Olivier Badin

Next Men, Vol. 2 & Alpha Flight: L’Intégrale 1977- 1984 de John Byrne. Delirium et Marvel/Panini Comics. 26 et 35 euros.

 

03 Mai

Year zero ou cette fin du monde qui ne finit jamais…

Une invasion zombie, une société qui s’écroule, des individus essayant chacun à leur façon de survivre… Cela vous rappelle quelque chose ? Bien sûr que Year Zero se revendique ouvertement de The Walking Dead, jusqu’à cette façon de se concentrer sur l’humain plutôt que l’horreur. Mais cette nouvelle saga essaye aussi, timidement, d’écrire son propre petit manuel de survie.

Même pas la peine de tourner autour du pot : le nom de The Walking Dead est cité dès la quatrième ligne du texte d’introduction du premier tome de cette nouvelle série signée par deux petites mains de Marvel et DC Comics. Comme dans la franchise de Robert Kirkman, les auteurs assument d’entrée de s’intéresser plus aux comportements de leurs différents personnages face à la catastrophe plutôt qu’à la catastrophe elle-même. D’ailleurs, l’origine de cette pandémie (cela vous rappelle un sujet d’actualité peut-être ?) est assez rapidement expédiée et digne d’un film de science-fiction de série B des années 50 avec ce mort-vivant datant de la préhistoire et soigneusement conservée dans la glace polaire.

Non, là où Year Zero marque plutôt sa différence, c’est par son style choral et mondialiste. Chacun de ces cinq premiers épisodes alternent des scènes tirées de cinq histoires individuelles se déroulant sur cinq continents. Ce yakuza japonais, ce gamin des rues mexicain ou cette traductrice afghane ont tous en commun d’être isolés ou dans une situation très précaire lorsque cette apocalypse zombie balaie tous. Des survivants avant l’heure qui, chacun à leur façon, vont faire face à la désolation en marche…

© AWA/Panini Comics – Benjamin Parcy & Ramon Rosanas

Oui, on voit des corps mutilés. Oui, des gens se font bouffer et cela décapite pas mal. Mais pourtant, il y a ici un côté presque contemplatif ici, notamment chez ce tueur à gages japonais au calme olympien avec ses longs monologues intérieurs. Voire limite drôle chez ce survivaliste du midwest américain qui sous sa misanthropie de façade cache en fait un grand geek timide en surpoids qui ne demande qu’à avoir des amis et être aimé.

On ne sait pas encore comment tous ces destins vont finir par se rejoindre, ni comment ces deux auteurs vont réussir à se détacher de leur modèle. Mais la justesse du ton, ainsi que le rythme général assez soutenu qui permet de ne jamais décrocher malgré les multiples aller-retour scénaristiques donnent envie de connaître la suite. Comme quoi, on peut être mort et savoir quand même se renouveler.

Olivier Badin

Year Zero – Tome 1 de Benjamin Parcy et Ramon Rosanas. AWA/Panini Comics. 18 €

© AWA/Panini Comics – Benjamin Parcy & Ramon Rosanas

02 Mai

Fukushima, violences policières, pandémie, chômage ou mode… quand la bande dessinée mène l’enquête !

Elles sont l’oeuvre de journalistes ou non, elles sont en tout cas le résultat de recherches approfondies sur une thématique précise, bâties autour de faits vérifiés, d’informations croisées, de sources identifiées. les bandes dessinées enquête ou reportage sont depuis des années maintenant, grâce notamment au travail de défrichage mené par le Français Etienne Davodeau, l’Américain Joe Sacco ou encore les magazines tels que La Revue dessinée, un genre à part entière du neuvième art. En voici cinq nouvelles démonstrations, des albums assez récents dans des thématiques variées…

On commence avec Fukushima judicieusement sous-titré Chronique d’un accident sans fin, un album de Bertrand Galic et Roger Vidal qui a la force et le sérieux d’une enquête journalistique même si une petite part de fiction permet de lier le tout et de donner du rythme. À partir du témoignage du directeur de la centrale, recueilli à l’occasion des différentes commissions d’enquête, et de lectures d’ouvrages spécialisés, les auteurs ont construit un scénario retraçant de façon très fidèle les premières journées de la tragédie. Avec un premier rôle attribué à ce fameux directeur qui s’est affirmé dans l’action comme un leader charismatique et avec une dramaturgie « naturelle » née des faits eux-mêmes et de leur enchaînement. Tout était là, la tragédie d’une ampleur inégalée, l’incompétence des élites, le courage des hommes sur le terrain, pour ne rien avoir à rajouter ou presque :  » En revanche, le flou (pour ne pas dire l’opacité) de certaines informations données par TEPCO… », précise le scénariste, « m’ont parfois forcé à poser des hypothèses et à faire des choix dans la mise en situation des personnages ». Un livre très documenté emmené par un dessin sobre et efficace. Aussi ahurissant que passionnant ! (Fukushima, de Galic et Vidal. Glénat. 18,50€)

Publié il y a quelques mois maintenant aux éditions Delcourt, l’album La Force de l’ordre n’en reste pas moins farouchement d’actualité. Et il le sera encore un bon moment tant il aborde un sujet qui a pris une place primordiale sur la place publique, notamment depuis la mort de George Floyd aux États-Unis. Didier Frassin, l’un de ses auteurs, est un anthropologue, sociologue et médecin français. Pendant près de deux ans, dans le cadre d’une enquête ethnographique, il a partagé le quotidien d’une brigade anti-criminalité, communément appelée BAC, et vécu avec eux leur quotidien, les arrestations arbitraires, les contrôles au faciès, la pression du chiffre, l’ennui parfois des patrouilles… De cette expérience, il en a tiré un livre paru au Seuil en 2011, adapté aujourd’hui en bande dessinée avec le concours de Frédéric Debomy au scénario et Jake Raynal au dessin. De quoi se rendre compte au moins de deux choses : qu’il ne suffit pas de n’avoir rien à se reprocher quand on habite les quartiers pour échapper aux contrôles, aux fouilles, aux interpellations et parfois, hélas, à bien pire, et que le quotidien des policiers n’a pas grand-chose à voir avec ce qu’on peut imaginer. Très instructif ! (La Force de l’ordre,  de Fassin, Debomy et Raynal. Delcourt. 17,95€)

Après une année de confinement, de couvre feu, plus de 100 000 morts en France, 3 millions à travers la planète, la covid-19 s’est tristement installée dans notre quotidien au point parfois d’en oublier les temps d’avant, quand on pouvait vaquer à ses occupations sans soucis de distanciation et de gestes barrières. Oui c’était possible. Patient zéro débute là où tout a commencé, du moins en France. Les premiers rapatriés de Wuhan, les premières toux, les premiers patients hospitalisés, les premières victimes, l’éventualité d’une diffusion pandémique du virus, la mise en état d’alerte du système de santé… Construit comme un reportage à partir de témoignages recueillis auprès des familles des malades dont le professeur Dominique Varoteaux, premier Français a avoir été emporté par la Covid, mais aussi auprès des élus de l’Oise, des médecins des hôpitaux de Compiègne et de Creil, des scientifiques qui ont participé à l’enquête sur le patient 0… cet album retrace avec justesse et précision le début de l’une des plus graves crises sanitaires de l’histoire avec aux manettes trois journalistes au scénario, Raphaëlle Bacqué, Ariane Chemin et Renaud Saint-Cricq, et Nicoby au dessin dont le trait sobre et doux adoucit un tant soit peu le propos très sombre. (Patient zéro, à l’origine du coronavirus en France, de Bacqué, Chemin, Saint-Cricq et Nicoby. Glénat, 17,50€)

C’est difficile à entendre mais c’est très probablement une réalité, le chômage sert notre système économique. D’où ce titre, Le Choix du chômage, et ce sous-titre, De Pompidou à Macron, enquête sur les racines de la violence économique. Dans cette bande dessinée enquête, le journaliste Benoît Collombat qui a déjà signé Cher pays de notre enfance en compagnie d’Étienne Davodeau, et le dessinateur Damien Cuvillier remontent le temps pour nous expliquer comment le chômage s’est installé en France depuis Pompidou et le choc pétrolier, comment tous ceux qui lui ont succédé à la Présidence se sont promis, nous ont promis, de le combattre, comment il n’a cessé d’augmenter passant d’un peu plus de 500 000 en 1975 à pas moins de 3,5 millions de nos jours, comment l’économie a pris le pouvoir sur le politique et dirige aujourd’hui notre planète. Pendant trois et demi, les auteurs ont rencontré des hommes politiques, des économistes, d’anciens directeurs du Trésor et du FMI, des banquiers, des sociologues… avant de mettre tout ça en images. Résultat : 288 pages en noir et blanc, dans un style réaliste. La thématique peut paraitre parfois aride, la mécanique parfois complexe, mais, et c’est là tout le talent des auteurs, Le Choix du chômage est passionnant de bout en bout. À lire tranquillement ! (Le Choix du chômage, de Benoît Colombat et Damien Cuvillier. Futuropolis. 26€)

On termine sur une note plus légère avec une enquête dessinée dans le milieu de la mode. Plus légère mais tout aussi sérieuse. La mode est un art, c’est aussi une industrie qui génère des profits, comme le rappellent les auteurs dans les premières pages de l’album. Les auteurs, justement, Zoé Thouron dans le costume de la dessinatrice et scénariste, Frédéric Godart dans celui du sociologue. Car oui, La Mode déshabillée a une approche sociologique de la chose, prenant la mode sous tous ses angles, s’intéressant à ses origines, aux différents styles, au monde de la distribution, aux magazines, aux créateurs et créatrices, aux défilés, aux nouvelles tendance, aux nouvelles attentes, une mode éco-responsable peut-être, et un futur qui reste à coudre. Bref, La Mode déshabillée, c’est la mode sous toutes ses coutures, c’est drôle, très drôle, notamment grâce au trait nerveux et à la personnalité de Zoé Thouron et en même temps très instructif. (La Mode déshabillée, de Zoé Thouron et Frédéric Godart. Casterman. 22€)

Eric Guillaud