22 Mai

Poutine, Erdoğan, Ceaușescu, Mobutu… Quand la BD s’intéresse aux dictateurs et assimilés

Hommes forts, dictateurs, autocrates, tyrans… appelez-les comme vous voulez mais une chose est sûre, ces quatre-là ne donnent pas envie d’essayer la dictature comme l’a un jour proposé Emmanuel Macron à ceux qui ne voient plus la France comme une démocratie. Manipulations, assassinats, tortures, presse muselée, opposition bâillonnée, pouvoirs concentrés… Quatre BD pour nous faire réfléchir !

On commence avec Erdogan, le nouveau sultan, un livre de plus de 300 pages signé par deux opposants au régime en place dans leur pays respectif, le journaliste turc Can Dündar et le caricaturiste et illustrateur égyptien Mohamed Anwar. Exilés à Berlin, les deux hommes se sont rencontrés chez l’éditeur allemand David Schraven en 2017 autour d’un projet de roman graphique sur l’homme fort d’Ankara. Avec chacun sa propre histoire, sa propre culture, Can Dündar et Mohamed Anwar retracent le parcours d’Erdoğan depuis sa plus tendre enfance jusqu’à son accession au pouvoir dans les années 2000, d’abord comme Premier ministre puis comme Président de la République. Trois ans et demi de travail ont été nécessaires pour réaliser ce livre, trois ans et demi d’écriture, de mise en images mais aussi de recherche de documentation et de vérification des sources, les auteurs souhaitant dès le départ avoir une approche plus journalistique que partisane même si, et on peut les comprendre, le résultat n’est pas franchement à la gloire d’Erdoğan ! Une biographie très documentée, un bon boulot, passionnant de bout en bout, éclairant sur la politique turque et au-delà sur les enjeux géopolitiques mondiaux. Difficile de ne pas penser en ce moment au rôle joué par la Turquie dans la guerre en Ukraine ! (Erdogan, le nouveau sultan, de Dündar et Anwar. Delcourt. 21,90€)

La guerre en Ukraine. C’est justement par elle que débute ce deuxième livre pourtant publié en septembre 2021, donc bien avant l’invasion russe, aux éditions Myriad en Angleterre. L’auteur Darryl Cunningham a tenu à ajouter pour cette édition française sortie le 11 mai dernier deux pages d’introduction où il exprime sa non surprise face aux récents événements par ces quelques mots : « C’est une escalade qui était inévitable, car personne n’a cherché à l’arrêter ». Mais qui est vraiment Poutine ? Comment est-il arrivé au sommet du pouvoir ? Comment avec ses origines hyper-modestes a-t-il pu devenir président de la fédération de Russie ? Et comment s’est-il imposé sur la scène internationale comme un interlocuteur incontournable et pire encore comme l’un des hommes les plus influents sur le devenir de notre monde ? C’est à toutes ces questions que tente de répondre le scénariste et dessinateur Darryl Cunningham à travers un récit bien évidemment parfaitement documenté, au scénario limpide, au graphisme épuré et efficace. (Poutine l’ascension d’un dictateur, de Cunningham. Delcourt. 19,99€)

Si les deux premiers ouvrages relèvent de la biographie ou du documentaire, celui-ci appartient à la fiction et même à la comédie avec bien sûr un contexte historique bien réel, et pas franchement joyeux, celui de la Roumanie sous l’ère du dictateur Nicolae Ceausescu, le fameux génie des Carpates comme il se surnommait lui-même. Aurélien Ducoudray au scénario, Gaël Henry au dessin et Paul Bona aux couleurs nous invitent ici à plonger dans ce passé pas si lointain à travers sept personnages amenés à se croiser dans un monde ubuesque, cauchemardesque, un poète, un clown, un étudiant, une femme de ménage, une secrétaire…, aucunement de dangereux criminels ou opposants au régime en place, plutôt des gens ordinaires qui tentent de vivre leur vie ordinaire jusqu’au moment où ils se font embarqués, amenés par ce qui pourrait être la Securitate, la Stasi locale, et condamnés. Mais condamnés à quoi ? Peut-être à prendre en main leur destin. Décalé, drôle, on retrouve bien dans cet album l’esprit d’Aurélien Ducoudray qui s’attache toujours à montrer le monde, la réalité au prisme de la fiction. (L’Ours de Ceausescu, de Ducoudray, Henry et Bona. Steinkis. 20€)

Ni vraiment documentaire, ni vraiment fiction, un peu des deux à la fois, T’Zée, Une tragédie africaine est un docu-fiction imaginé par Appollo et dessiné par Brüno, docu-fiction qui nous emmène au coeur de la forêt équatoriale, dans le palais d’un dictateur qui vit les dernières heures d’un règne sans partage. Emprisonné, donné pour mort, T’Zée réapparait dans son palais auprès des siens mais ne pourra qu’assister impuissant à l’effondrement de son régime. Tragédie en cinq actes largement inspirée du parcours de Mobutu mais aussi de quelques autres tyrans de l’Afrique noire, T’Zée, Une tragédie africaine sonne plus vrai que vrai, un voyage au cœur de ces puissants qui se pensent au-dessus de tout le monde, aussi mégalomanes que dangereux. Un récit puissant magnifiquement mis en images par Brüno et en couleurs par Laurence Croix. (T’Zée, Une tragédie africaine, d’Appolo et Brüno. Dargaud. 22,50€)

Eric Guillaud