28 Fév

Les statues à Limoges: un patrimoine à préserver (1)

Photos réalisées le 27 février 2019 (c) L. Bourdelas, tous droits réservés

Statues de la Vienne et du Taurion, Champ de Juillet

Monument aux morts de la guerre de 1870, place Jourdan

Nymphe (?), place Jourdan

Jourdan, place Jourdan

Monument aux morts de 14-18, place Jourdan (déplacé du square de La Poste en 1963)

L’un des deux aigles de l’ancien Hôtel de commandement militaire, place Jourdan

Gay-Lussac, jardin du lycée Gay-Lussac, boulevard Georges Périn (une autre se trouve à l’intérieur, dans le hall)

Vierge, rue des Allois

Buste de Louis Longequeue, ancien maire de Limoges, jardin de l’Evêché

Les deux lions du jardin de l’Evêché

Statues devant le Musée des Compagnons, jardin de l’Evêché

« Notre-Dame du peiteu », rue du Rajat

http://ponticauds.com/la-rue-du-rajat.html

Cippe romain, chevet de la cathédrale St-Etienne, rue Porte Panet

Crucifix, rue Neuve Saint-Etienne

Jeanne d’Arc, par Maxime Real del Sarte, 1942

Statue de saint Martial, place Saint-Michel

Lions romains de chaque côté du portail de l’église Saint-Michel-des-Lions

Anne, Marie et l’Enfant Jésus au rognon (reprise de la statue de la chapelle St-Aurélien), rue de la Boucherie

Pietà, rue de la Boucherie

Pietà, place Saint-Aurélien

Pietà, rue de la Boucherie

Saint Aurélien, rue du Canal

Mémorial des Ardents, saint Martial, rue J.B. Blanc, Montjovis

19 Fév

A cheval en Limousin

Dès l’enfance, mes parents m’amenèrent en promenade vers l’écurie du Puytison et son rustique château, sur la commune de Feytiat, en Haute-Vienne, pour admirer et caresser des chevaux en liberté dans les prairies verdoyantes. A huit ans, en 1970, on m’offrit un bel album illustré paru chez Hachette, rédigé par un Anglais : Nos amis les chevaux. Mais bien qu’il fit l’histoire de l’équidé depuis les temps les plus anciens, il ne mentionnait pas le cheval limousin.

Et pourtant, ce cheval limousin était réputé dès l’Antiquité : même les Arvernes préféraient les chevaux élevés par les Lémovices pour leur cavalerie. Celle de Vercingétorix aurait aussi était constituée de chevaux limousins, ce qui – on s’en doute – attira l’attention de Jules César qui aurait confié à Labienus le commandement d’un corps de chevaux et cavaliers limousins. C’est en tout cas ce qu’affirme la tradition. Certains pensent même que, dès l’occupation romaine, des étalons au sang arabe auraient sailli des juments limousines. Lorsque les Sarrasins passèrent par le Limousin, nul doute que des échanges aient pu avoir lieu entre eux et les éleveurs de la province, permettant également l’apport de sang royal. L’élevage de chevaux se développa avec la nécessité de fournir des montures aux chevaliers médiévaux, mais encore plus avec l’apparition des armes à feu sur le champ de bataille, nécessitant non plus des armures et de lourds chevaux, mais des animaux agiles et rapides. Et l’on disait que le cheval du cru était une bête « si fine, si svelte, si adroite et si sûre ». Henri IV, qui institua les haras royaux dès 1601, aimait particulièrement le cheval limousin que lui avait offert le chevalier de l’Hermite – on ne sait pas, toutefois, si c’était le célèbre « cheval blanc »… Dans son Histoire naturelle, Buffon n’hésita pas à écrire que « Les meilleurs chevaux de selle viennent du Limousin, ils ressemblent assez aux Barbes et sont comme eux excellents pour la chasse ». Le célèbre écuyer Antoine de Pluvinel considèrait lui-même les chevaux du Limousin comme excellents par leur beauté et leur bonté et Jérôme de Pontchartrain ajouta que ce sont les plus beaux et plus fins chevaux de France. Le maréchal de Turenne était réputé pour avoir possédé une jument limousine surnommée « Pie », qui aurait participé à vingt batailles. A sa mort, les officiers ayant perdu leur général, étaient – écrit un certain P.J.B.N. dans son livre Des chevaux célèbres contenant un recueil des anecdotes relatives à ce noble animal paru à Paris en 1821 – embarrassés de la marche qu’ils devaient faire tenir à l’armée. Les soldats s’en aperçurent. Ils s’écrièrent : « Qu’on mette la pie à notre tête, qu’on la laisse aller, et nous suivrons partout où elle ira. »

Lorsque, en 1665, Colbert et Louis XIV organisèrent les haras royaux, c’est logiquement qu’en Limousin, Pompadour, résidence de seigneurs entretenant des régiments de cavalerie, devint le centre naturel de l’élevage équin du Limousin. En 1787, l’agronome anglais Arthur Young déclara que le Limousin était la meilleure race de cheval de selle française, soutenant la comparaison avec le Pur-Sang. Lorsqu’Antoinette Poisson, favorite du roi Louis XV, devint la marquise de Pompadour, elle s’intéressa, en bonne cavalière qu’elle était, à cet élevage, y envoyant, en 1751, neuf juments – dont deux barbes de ses propres écuries et six danoises provenant des écuries du roi. Pompadour fut également gratifié d’étalons. En janvier 1764, le haras fut rattaché aux « haras particuliers de Sa Majesté ». A la veille de la Révolution Française, l’effectif y était de 18 étalons, 131 juments ou pouliches et 135 poulains de 1 à 5 ans. Didier Cornaille précise qu’ « on dénombrait, en Limousin et Basse-Marche, 338 étalons et 1800 poulinières de première classe. » Pompadour a accueilli assez tôt des courses sur son bel hippodrome. Dans Château en Limousin, paru chez Flammarion, Marcelle Tinayre a évoqué celles de la Monarchie de Juillet : « Le champ de courses de Pompadour s’étend devant le magnifique château du XVIe siècle. De grands arbres encadrent la pelouse verte où des barrières blanches jalonnent la piste. Ce dimanche d’août 1839, le gros bourg qui s’agglomère autour de haras était envahi par la foule bariolée et bruyante. Toutes les classes et tous les métiers se coudoyaient. » Suit une plaisante description de toute la société venue assister à l’évènement. Un siècle plus tard, le Club Med ouvrit à Pompadour en 1972 un village dédié à l’équitation, qui ferma en 2014. Je me souviens encore des clients bling bling arrivant de Paris par le Capitole et de Limoges par l’omnibus : pour eux toute une aventure pittoresque ! Deux ans après la fermeture, Jean-Pierre Gourvest annonçait dans Le Parisien que le lieu allait retrouver son lustre grâce à une riche famille libanaise passionnée de cheval. Cela méritait bien une inauguration par François Hollande, président de la République dont l’ancien fief électoral était la Corrèze, avec repas concocté par le chef du nouveau domaine : foie gras de la ferme cuit au torchon, carré de veau du Limousin et fraisier contemporain.

Bien avant Pompadour, on ignore souvent que Tulle proposait déjà des courses hippiques très courues. Des centaines d’habitants de la ville préfecture s’y rendaient pour voir s’affronter plus d’une vingtaine de chevaux sur une boucle de deux kilomètres. Cette compétition, qui s’est d’abord déroulée à la fin du mois d’août, sur un terrain proche de l’étang de Ruffaud, sur la commune de Gimel-les-Cascades, s’est tenue pendant une quinzaine d’années. C’est le général Milet-Mureau, préfet de la Corrèze, qui s’était chargé de son organisation. Il s’agissait de créer une émulation parmi les éleveurs de la région. Un jury, présidé par le préfet, supervisait cette course où étaient engagés jusqu’à une trentaine de chevaux provenant d’élevages corréziens ou de départements limitrophes. Ils concouraient en trois catégories : juments, mâles et chevaux de moins de 5 ans. Les prix étaient remis aux propriétaires, lors de la fête de la Saint-Clair, le 1 er juin à Tulle. En 1836, le maire de Gimel tourna définitivement cette page d’histoire en proposant à la commune de Pompadour de lui céder tout le matériel stocké chez lui et qui avait servi à l’ancien hippodrome de Tulle.

Un autre lieu emblématique de l’élevage de chevaux fut Nexon, en Haute-Vienne. On s’occupa en effet d’élever des chevaux de luxe à Nexon dès le commencement du XVIIème siècle. Par la suite, un grand nombre de poulinières existèrent à Nexon et presque tous leurs produits étaient vendus pour les écuries du Roi et pour les officiers supérieurs de l’armée. Les haras de Pompadour en achetèrent plusieurs. Au XIXème siècle, la famille Gay de Nexon poursuivit cette activité et fit courir des chevaux. Ce n’est qu’à la fin du siècle suivant que Ferréol de Nexon, héritier du domaine et des terres, abandonna peu à peu l’élevage chevalin devenu peu rentable. Après avoir cédé le château à la municipalité en 1983, il vendit sa dernière poulinière en 1990 et mit fin, à 500 ans d’histoire de sa famille et de l’élevage du cheval dans le bourg de Nexon.

Les environs de Limoges disposent de L’hippodrome de Texonnieras, qui se situe à Couzeix. Inauguré en 1821 et modernisé au début des années 1970, il est ouvert au galop avec une piste en herbe de 2 000 mètres et au trot avec une piste en sable de 1 300 mètres, avec corde à droite. Il s’agit aussi d’un centre équestre situé à environ 500 m de l’hippodrome. Le Dorat accueille aussi un hippodrome, où l’on pratique le plat, le trot et l’obstacle.

Les bons services militaires du cheval limousin entraînèrent de fréquentes réquisitions sous la République et le Premier Empire, en particulier pour la guerre de Vendée et les différentes guerres napoléoniennes, ce qui causa une raréfaction de la race. Croisé à l’Arabe et au Pur-Sang durant le XIXème siècle, puis reconverti dans les courses hippiques, le cheval limousin disparaît à l’orée du XXème, en particulier sous l’influence de l’Anglo-Arabe.

Aujourd’hui, nombreux sont les centres équestres dans la région. Les circuits de randonnées équestres, très nombreux, permettent de faire le tour du lac de Saint-Pardoux, de caracoler à travers les bruyères des Monédières, de s’enfoncer dans les mystères des Monts de Blond ou encore de faire étape sous des tipis à Vassivière. A Alleyrat, de robustes chevaux de trait emmènent toute la famille pour une randonnée attelée et un pique-nique dans la vallée de la Creuse. Différentes formules offrent la possibilité de partir seul ou accompagné, et de jalonner ses balades de haltes en chambres d’hôtes et en tables du terroir.

 

02 Fév

Cuir en Limousin

Je me souviens qu’Alain Souchon avait cassé son image en chantant : « J’veux du cuir ». Il est une ville limousine à la riche histoire qui aurait satisfait à tous ses bonheurs – on la surnomme la « capitale de la ganterie » – c’est Saint-Junien. A défaut d’être limogé, le chanteur aurait pu devenir Saint-Juniaud ; nul doute qu’il aurait trouvé l’inspiration en longeant la Vienne du côté de l’impressionnant chaos rocheux où le peintre Jean-Baptiste Corot eut l’habitude de venir planter son chevalet pour peindre dans les années 1850.

C’est dans la qualité des eaux de la Vienne et de la Glane, exemptes de calcaire et par sa situation au cœur d’un important bassin d’élevage que la ville a trouvé les sources de sa vocation industrielle : le travail du cuir. La tradition fait remonter au XIème ou XIIème siècle la naissance de l’activité gantière à Saint-Junien. Dès la fin du XVIIème, la ganterie est la principale activité de la ville. Les gantiers qui fournissaient les personnes de haut rang mégissaient eux-mêmes leurs peaux (c’est-à-dire les assouplissaient par un bain d’alun). Petit à petit, ils se consacrèrent uniquement à la fabrication de gants et confièrent cette activité à d’autres artisans. C’est ainsi qu’est née la mégisserie sur les bords de Vienne, les petits ateliers devenant de véritables usines employant plusieurs centaines de personnes.

A la fin des années trente, la ville compte 11 400 habitants et l’industrie du cuir est le plus gros employeur. Lisons ce qu’écrivait Georges Gaudy dans La Ville rouge en 1925 : « Les longues et dures journées procuraient de modiques salaires. Les ouvriers, à part les gantiers qui connaissaient un métier rare, vivaient dans la gêne. On voyait les mégissiers et les papetiers partis pour l’usine avec un petit porte-dîner garni de soupe ou de haricots froids. Le soir, ils mangeaient en famille, dans la rue, comme des nomades, leur soupe et leur pain de seigle. Ils s’abreuvaient à la fontaine. Le dimanche et les jours de paye, ils emplissaient des tavernes enfumées où, face à face, accoudés sur des tables graisseuses, ils buvaient d’un seul trait de grands verres de vin rouge. Parfois, dans les solennités, ils achetaient de la viande. Pour le carnaval, beaucoup s’endettaient, car c’était une loi de se gaver en cette occasion. Dès la matinée, la veille, d’énormes tourtes, des pâtés de toutes tailles se succédaient chez le boulanger, portés par des gamins et de triomphantes ménagères. Pourtant la gaieté rayonnait, dans les yeux, une flamme brillait qu’on chercherait vainement aujourd’hui. On voyageait peu. Nos grands-pères ignoraient Limoges et ne songeaient même pas à s’y rendre. Mais ils se tutoyaient entre eux. Ils s’aimaient. Dès qu’un voisin tombait malade, on se hâtait de le secourir. »

La crise économique de la fin du vingtième siècle, la concurrence étrangère et sans doute la mode vestimentaire qui a relégué le gant au rang d’accessoire, ont fait chuter la production. Il ne reste aujourd’hui que deux mégisseries et trois ganteries. Mais les savoir-faire accumulés tout au long des siècles permettent à cette production de garder sa notoriété. Le dynamisme et la créativité des gantiers s’expriment désormais pour la haute couture qui leur assure un débouché prestigieux . La perpétuation de cette activité à un si haut niveau conforte le statut de Saint-Junien de Capitale française du gant de peau de luxe et lui vaut le label « Villes et Métiers d’art » couronnant des siècles de labeur des maîtres coupeurs et des couturières à domicile. Saint-Junien continue d’inspirer : de nouvelles activités liées au cuir se sont installées dans la ville et ses environs : Daguet (ceintures belles et colorées, entre créativité contemporaine et traditionnelle, maroquinerie et accessoires de mode, autour de Thibault Favre de Lapaillerie, ancien compagnon du tour de France), Parallèle (chaussure de luxe) à Rochechouart, sellerie bourrellerie à Saint-Laurent sur Gorre. Il existe aussi une sellerie à Pompadour, qui a pris le nom de Fleur de Lys. Toutes les selles sont conçues et fabriquées en France dans une recherche constante de perfectionnement, de confort et de respect de la monture.

L’ancienne coopérative de Saint-Junien, créée en 1919, travaille avec Hermès depuis 1981 et a été rachetée par la maison de luxe en 1998. L’établissement s’est agrandi et a formé des artisans à la fabrication de portefeuilles. La ganterie-maroquinerie de Saint-Junien s’est installée en juin 2017 dans une nouvelle manufacture en bord de Vienne – une ancienne usine de traitement de laine rénovée, un bâtiment de 1500 m2.

La mégisserie Colombier a été créée par Léon Colombier qui a commencé une activité de teinture à Saint-Junien dès 1925 – il fut également résistant pendant la deuxième guerre mondiale. Les bâtiments actuels datent de 1952. La production, jusque dans les années soixante, a surtout été tournée vers la peau pour vêtement. Cette diversification des produits se poursuit et à partir des années 1970, la mégisserie ajoutant à sa gamme la peau d’agneau et de mouton pour chaussure, maroquinerie et articles pour l’administration. Depuis une dizaine d’années, et parallèlement à la peau d’agneau et de mouton, Colombier a développé la peau de chevreau haut de gamme pour le gant de luxe, fabrication qui place l’entreprise au rang de premier spécialiste français de cet article.

La réussite d’Agnelle, dont la boutique est au cœur de Paris, dans le 1er arrondissement, est particulièrement emblématique. En 1937, c’est sa création par Joseph Pourrichou, pour son fils Lucien. Deux années plus tard, celui-ci part à la guerre et sa femme Marie-Louise reprend les rênes de l’entreprise. En 1955, elle construit une usine dans le centre de Saint-Junien. A cette période Agnelle fait de la sous-traitance pour les grands magasins américains et pour la chaine « Dames de France». Dix ans plus tard, Marie-Louise décède et sa fille Josy Le Royer lui succède. Le gant n’est pas très à la mode mais elle fait preuve d’imagination, d’audace et innove vers le haut de gamme. Ses efforts sont récompensés puisqu’elle obtient en 1970 une première collaboration avec une maison de haute de couture : Christian Dior. Dix ans plus tard, elle décroche des contrats avec différentes maisons. En 1986, c’est l’arrivée de Sophie Grégoire, quatrième génération et fille de Josy, aux commandes de l’entreprise. Cette même année c’est l’inauguration des stands aux Galeries Lafayette et au Bon Marché. En 1997, c’est le lancement de son Prêt-à-porter par Louis Vuitton. Agnelle commence à travailler avec Christian Lacroix. Deux ans plus tard, la ganterie est achetée par un groupe américain, avant d’être reprise par Sophie Grégoire, l’arrière-petite-fille du fondateur de l’entreprise. De nombreuses autres maisons travaillent désormais avec elle. On note que cette saga doit beaucoup à des femmes d’exception.

Les orgues de Bort, en Corrèze, s’étirent sur deux kilomètres de longueur et s’élancent sur 80 mètres de hauteur. Issues d’une coulée de phonolite venant du Cantal, elles dominent majestueusement la ville blottie à leur pied à une altitude de 430 mètres. Du haut des Orgues, les visiteurs s’émerveillent du point de vue exceptionnel qu’elles offrent sur l’Auvergne et le Limousin. La commune est aussi connue pour l’impressionnant barrage mis en eau en 1952 sur la Dordogne, troisième plus grande retenue française pour un barrage en béton. Elle abrite une usine du groupe de maroquinerie Le Tanneur, qui occupe environ 400 employés. Dans les années 2000, elle a entamé une montée en puissance afin de répondre à une demande croissante de ses donneurs d’ordres, grandes maisons de luxe françaises.

L’usine de chaussures Heyraud

Grève des gantiers en 1906 à Saint-Junien (Journal IPNS)

            Le cuir, c’est aussi la chaussure, dont l’industrie fut très présente en Limousin. Dès le début de la Monarchie de Juillet, la fabrication de cordonnerie en gros et de chaussures fines s’y développa. Un milliers d’ouvriers travaillaient pour 11 fabriques au XIXème siècle. En 1914, l’augmentation était nette, avec 17 usines et 2 780 ouvriers – dont les 700 de l’usine Monteux, rue de Châteauroux. Avec la première guerre mondiale, le progrès fut encore plus rapide, Limoges recevant les commandes de l’armée. Ce n’est pas pour rien que le monument aux morts réalisé en 1932 est flanqué d’un ouvrier porcelainier et d’un autre en chaussure. En 1920, Limoges compte 46 fabriques abritant  8 000 ouvriers et assure le quart de la production française.

Parmi les entrepreneurs de la chaussure, Alfred Heyraud, né en 1880 à Limoges. Il n’a que 20 ans quand il part à la conquête de Paris pour prendre la direction de la boutique-atelier Pinet, située dans la légendaire rue Cambon. De ces années durant lesquelles il côtoie les grands noms de la société parisienne et londonienne, il garda à jamais un goût prononcé pour l’élégance. Souhaitant voler de ses propres ailes, il revint à Limoges en 1913 pour ouvrir son atelier : la Maison Heyraud vit alors le jour. Le succès ne se fit pas attendre, lui permettant d’ouvrir en un temps record quatre ateliers dont un à Paris. C’est donc tout naturellement qu’il se lança en 1930 dans l’aventure industrielle avec l’inauguration de sa première usine. Son ambition était simple : fabriquer en grande série des souliers de qualité au « fini » irréprochable et à des prix abordables. Sa signature devint alors : « La qualité d’autrefois, l’élégance d’aujourd’hui ». Visionnaire et précurseur pour l’époque, il emprunta au monde du luxe un savoir-faire d’excellence, une main d’œuvre hautement qualifiée et des peausseries de qualité qu’il rendit accessibles au plus grand nombre. Rien n’était laissé au hasard, tout était pensé avec la même exigence de luxe y compris dans les boutiques, où la vente devint un véritable cérémonial. La Maison Heyraud existe toujours, mais ses usines ne sont plus en Limousin, plutôt en Italie, en Espagne et au Portugal.

L’autre fleuron de la chaussure, c’est J.M. Weston. En 1891, Édouard Blanchard installa sa manufacture de chaussures pour hommes et femmes à Limoges. Son fils Eugène quitta la ville en 1904 pour apprendre la technique du cousu Goodyear à Weston (près de Boston, Etats-Unis) qui permettait de ressemeler durablement les souliers. Il introduisit le procédé à son retour pour privilégier la qualité et le service, en proposant plusieurs largeurs. C’est une course hippique qui scella le destin de la maison lorsqu’Eugène croisa le chemin de monsieur Viard, grande figure des mondanités parisiennes. Tous les deux s’associèrent en déposant le nom de J.M. Weston et en ouvrant la première boutique boulevard de Courcelles. Cette alliance inédite posa les fondations de la maison : un nom, un savoir-faire et un esprit parisien. L’entreprise ne cessa ensuite d’innover et de se développer, par exemple en 1946 avec, le Mocassin 180, devenu une icône indémodable. Une vingtaine d’années plus tard, il est récupéré par les « Minets » de la Bande du Drugstore des Champs-Elysées. En 1981, J.M. Weston reprend la Tannerie Bastin à Saint-Léonard-de-Noblat. Cinq après, une boutique est ouverte à New York, suivie par un réseau d’une quarantaine d’autres à l’étranger. En 2001, c’est l’arrivée de Michel Perry en tant que directeur artistique. Onze ans plus tard, Weston crée sa première collection de maroquinerie et en 2016, rend hommage à Yves Klein, en développant une édition limitée de 1500 paires de son Moc’ Weston dans la teinte exacte du Bleu Klein International, distribuée dans 9 boutiques à travers le monde.

 

Cette histoire, ces activités artisanales, comme la tapisserie ou les arts du feu, témoignent d’un savoir-faire très développé, par des femmes et des hommes attachés intimement et affectivement à leur travail, ce qui se ressent évidemment dans les produits fabriqués.

 

31 Jan

Une archive de la fête des épinettes à Limoges

Un lecteur m’adresse cette photo qu’il date de 1950 environ. Il s’agit d’un cliché de la « fête des épinettes » du quartier Aristide Briand. Il y avait un défilé costumé, un manège, un mat de cocagne – avec jambons et saucissons pour ceux qui grimpaient les attraper…

On remarque l’ancien arrêt de trolley (à gauche) et un trolley (à droite). Au fond à droite, il y a la passerelle Montplaisir.

Le grand pont de chemin de fer, aujourd’hui en contrebas de l’école du Grand Treuil, n’était pas encore construit. mais on distingue l’autre, sur la gauche.

Un lecteur de ce blog précise que c’était « un défilé humoristique : « La noce à Bouboule ». Le rôle du marié était tenu par Chinour, le fumiste de l’impasse d’Ambazac et celui de la mariée par un conducteur SNCF nommé Terrier. Leur calèche (absente sur la photo) était tirée par un âne affublé d’un pantalon de golf ; quelques lurons du quartier formaient la famille et les invités. Tout ce petit monde n’engendrait pas la morosité, surtout après de copieuses libations ! »

27 Jan

Trois vues colorisées de Limoges

Saint-Pierre et la place du même nom avant le début des années 1960, date à laquelle fut construit le nouveau quartier du lycée Gay-Lussac. On distingue à droite les anciennes façades des immeubles qui le précédèrent.

 

La cathédrale de Limoges, dont les travées de droite furent achevées en 1888.

Au jardin d’Orsay, le bassin et la statue du Chêne et du roseau, aujourd’hui disparue semble-t-il.

 

(Cliquer pour agrandir)

20 Jan

Hommage à Joseph Rouffanche à la Bfm de Limoges le 25 janvier 2019

(c) L. Bourdelas

 

A l’occasion de la parution aux PULIM d’un ouvrage de Gérard Peylet consacré au poète limougeaud Joseph Rouffanche, disparu il y a deux ans, un hommage est rendu le vendredi 25 janvier à 18h à la BFM de Limoges, en présence d’amis et parents de l’auteur, qui témoigneront et liront ses textes: Amélie et Dominique Rouffanche, Monique Boulestin, Marie-Noëlle Agniau, Michel Bruzat, Laurent Bourdelas, etc.

Nous vous espérons nombreux.

La disparition du poète Ivan Pavlovitch Nikitine, qui vint régulièrement à Limoges

Ivan Nikitine dans les années 1970

1988: la revue limougeaude ANALOGIE publie un recueil de Nikitine

L’artiste Frédéric Deprun, Laurent Bourdelas, Ivan Nikitine et sa fille à la librairie Page et Plume en 1988

 

Le poète agenais d’origine russe Ivan P. Nikitine fut le compagnon de route des revues limougeaudes ANALOGIE et L’INDICIBLE FRONTIERE et vint régulièrement participer à des manifestations culturelles à Limoges, où il fut aussi traducteur de russe pour l’Académie théâtrale du CDNL. Il vient de disparaître suite à une crise cardiaque. Voici le texte que j’ai écrit pour son enterrement le lundi 21 janvier.

 

до свидания, mon cher Ivan !

 

Au revoir, mon cher Ivan. Je ne suis pas là pour ton enterrement et ton envolée vers les étoiles, mais je viendrai bientôt te saluer et boire un verre sur ta tombe.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que nous aurons été compagnons de route poétique et amis. Tu m’avais téléphoné l’été dernier et nous allions certainement nous revoir.

Cela avait commencé en 1987, alors que je dirigeais depuis peu la revue d’art et de critique Analogie, à Limoges. Dans une lettre du 16 août de cette année-là, tu m’écrivais à propos de ta double culture russe et française : « si cela offre des avantages, parfois c’est très inconfortable, car cela donne l’impression d’être assis entre deux chaises. Mon engagement russe est très complexe… » Tu me disais aussi : « Quant à la poésie, elle est venue très tôt mais mal et n’est devenue vraiment consciente que dans les années 70 avec la découverte de René Char. J’ai alors compris combien cela représentait de travail, d’effort et de douleur. » Et tu poursuivais plus loin : « Je dois dire que je suis un personnage de passions soudaines et très fortes, qui peuvent durer de quelques jours à quelques années. » J’avais moi-même étudié la langue et la littérature russes et il me semble bien que c’est moi qui t’ai convaincu d’ajouter Pavlovitch entre Ivan et Nikitine.

Au printemps 1988, j’ai eu le plaisir d’éditer ton recueil Une nuit au bord des gouffres, accompagné par des encres du jeune artiste Frédéric Deprun, qui était venu de Limoges pour te rencontrer et préparer cette création. Ton texte s’achevait par « Et la nuit d’ivoire pour quelque silence grivois. » J’espère que ta nuit est désormais d’ivoire, mais aussi qu’elle est étoilée. J’ai encore publié ton recueil Eclats et, plus tard, ta sublime Petite neige dans mon autre revue, L’Indicible frontière.

Tu es venu plusieurs fois à Limoges, y compris avec tes filles, à l’occasion de signatures, de lectures ou de colloques. Je me souviens qu’en 1989, tu avais participé à celui que j’avais organisé à propos de « poésie et révolution » et que tu avais rendu hommage aux poètes victimes du goulag. Tu m’avais fait découvrir les Récits de la Kolyma de Varlam Chalamov. Je me souviens de nos conversations passionnées, des controverses poétiques, des rires, des repas au restaurant limougeaud Le Trolley et des verres de vodka, d’une soirée avec le musicien Alexis Litvine. Je me souviens du Passage, et de « Lectoure en poésie » où tu m’invitas. Et aussi de cette nouvelle de Nabokov pour ma revue dont je ne sus jamais si c’était un inédit ou une supercherie. Et puis il y avait eu tes séjours à Limoges comme traducteur de théâtre pour le Centre Dramatique National du Limousin.

Je me souviens qu’avec toi, la vie était vivante et passionnée. Et que son souvenir triomphe de la mort.

 

Comme l’écrivit Alexandre Blok en 1907 dans Le masque de neige :

 

« Au-dessus des neiges sans fin

Envolons-nous !

Par-delà les mers brumeuses,

Brûlons jusqu’au bout !

(…)

Que les braises de l’hiver

Calcinent la croix

Lointaine et menaçante ! »

 

 

Laurent Bourdelas

 

13 Jan

Arts du feu

 

L’ouvrier porcelainier du monument aux morts de 14-18 à Limoges (1931) (c) L. Bourdelas

 

Dans les années 1990, la Ville de Limoges décida de remplacer les anciennes armoiries utilisées depuis le Moyen Âge – le chef et les initiales de Saint Martial surmontés de trois fleurs de lys – par un logo (c’était à la mode !) rond et enflammé sensé évoquer les arts du feu et les techniques liées (porcelaine et émaux, céramique industrielle). Chacun sait en effet, à travers le monde, les liens historiques qui unissent le Limousin et ces activités où le savoir-faire et l’art se complètent subtilement.

A l’abbaye Saint-Martial de Limoges ou dans ses parages se trouvaient dans les temps médiévaux des ateliers d’orfèvrerie, qui produisaient un grand nombre d’objets liturgiques (châsses, coffrets, statues, croix…) et d’émaillerie champlevée sur cuivre, où se développa l’Opus lemovicense ou Œuvre de Limoges, bien étudiée par ailleurs. A côté de facteurs historiques et conjoncturels favorables, l’enracinement durable de l’émail en Limousin s’explique d’abord par la présence simultanée dans l’environnement local de plusieurs éléments naturels : le socle cristallin peut fournir la silice en abondance ; les nombreux gisements métalliques apportent la plupart des oxydes nécessaires à la coloration de l’émail ; l’eau, fortement acide, permet un nettoyage efficace des poudres, indispensable à la pureté des couleurs. Le cuivre, matière du support, semble absent du tableau des richesses naturelles limousines, son importation massive n’a cependant laissé aucune trace et sa provenance reste encore un mystère.

L’hypothèse a été émise que la piété particulière des Limousins pour de nombreux saints locaux et leur goût pour les reliques auraient d’abord nourri ces créations émaillées, entraînant par la suite – grâce à leur virtuosité de réalisation et leur coût somme toute raisonnable – une demande élargie, d’autant plus que la ville était dans une situation de carrefour, souvent visitée par les princes, notamment Plantagenêt, généreux commanditaires. Les émaux de Limoges s’exportèrent à travers toute la Chrétienté, jusqu’à Rome sous le pontificat d’Innocent III. L’historien des arts décoratifs Jean-Marc Ferrer a souligné « la simplicité de l’illustration limousine, compréhensible même par un public populaire » ; il parle des « délices colorés du martyre » lorsqu’il évoque la châsse de Saint-Etienne, à Gimel. L’art de l’émail limousin a évolué au fil des temps romans puis gothiques, apprivoisant progressivement les techniques de la sculpture et du relief. Sans doute les châsses sont-elles les objets qui illustrent ou évoquent le mieux la créativité des émailleurs de Limoges : au gré de nos propres goûts, on apprécie des mouvements et des attitudes, la beauté de palmettes-fleurs, la couleur bleu foncé de la tunique d’un Christ en majesté… Les émailleurs développèrent la technique des émaux peints qui deviennent, dès la fin du XVème siècle, un produit de luxe. C’est l’« âge d’or de l’émail de Limoges » : œuvres d’inspiration religieuse, « colorées et rutilantes », ou d’inspiration antique, qui ornent aussi bien les retables (ceux, par exemple, qui sortent de l’atelier de Colin Nouailher) qu’elles décorent les maisons des plus riches, jusqu’à leur vaisselle. Au premier rang, sans doute, de ces émailleurs : Léonard Limosin (v.1505 – v. 1576), « esmailleur et painctre du Roy », établi à Limoges en 1541 avec son frère Martin, célèbre pour ses portraits et ses autres créations. On doit citer également les Pénicaud, Courteys, Reymond. Un univers qui inspira, il y a quelques années, l’écrivain limougeaud Nicolas Bouchard, pour son livre Cinq couleurs assassines. Au départ de son roman fantastique, Limosin exécutant les portraits de cinq illustres commanditaires désireux au plus haut point que le Grand Léonard réalise leurs effigies pour une part d’éternité.

Les émaux limousins ont acquis une renommée internationale. Présentée au musée du Louvre (Paris, France) en 1995 puis au Metropolitan Museum of Art (New York, U.S.A) en 1996, « L’Œuvre de Limoges. Emaux limousins du Moyen Age », une exposition réunissant plus de 150 œuvres, rassembla autour des collections de ces deux musées quelques pièces insignes empruntées aux musées européens et américains, aux églises d’Auvergne, et aux collections publiques limousines telles les œuvres conservées à Ambazac, Bellac, Les Billanges, Limoges, Nexon, Saint-Sulpice-les-Feuilles et Saint-Viance. En 2011, le Louvre accueillit une conférence intitulée « D’azur et d’or : l’apogée des émaux limousins autour de 1200 ». À l’occasion de la parution du second volume du Corpus des émaux méridionaux, consacré à la période 1190-1215, des auteurs de ce catalogue mené par une équipe internationale présentèrent les résultats passionnants de leurs travaux. Ces recherches, qui recensent 860 œuvres dans le monde entier (châsses, crosses, reliures, etc.), ont fait ressortir l’exceptionnelle qualité de  la production limousine de cette période, entre fantaisie romane du décor émaillé  et premiers souffles du naturalisme gothique.

Simple peintre en bâtiment au début du XXème siècle, Camille Fauré (1874-1956) a profité de l’émergence des arts décoratifs, dans les années 1920, pour créer son atelier d’émaux à Limoges. L’historien Michel Kiener lui a consacré un très bel ouvrage. Après avoir recruté cinq émailleurs confirmés, il se retrouve avec un stand à la Foire de Lyon dès 1925. Fauré réussit son défi. Il laisse travailler ses ouvriers à leur rythme, pour créer leurs pièces. Jusqu’en 1930, des vases aux décors géométriques et cubistes font irruption sur le marché de l’art et séduisent le tout-Paris. C’est la mode des émaux en relief. Leurs créateurs (Louis Valade, Lucie Dadat, Pierre Bardy et d’autres…) restent dans l’ombre tout en fabriquant des vases qui restent aujourd’hui comme les plus prestigieux. Avec la crise, Fauré réoriente sa production et demande à ses créateurs de travailler sur des pièces plus faciles à réaliser, moins coûteuses et destinées à un public plus modeste. Jusqu’en 1940, les pièces produites furent très nombreuses, faisant le succès commercial de l’atelier avec des vases au décor floral naturaliste, fidèlement reproduits. Suivirent les décors floraux et végétaux qui firent la renommée de l’atelier qui ferma ses portes en 1985.

En 1943, Georges Magadoux, peintre, émailleur, décorateur d’intérieur, né en 1909, créa la galerie Folklore en bas de la rue Jean Jaurès (puis rue du Consulat) à Limoges. Comme l’écrit Simone Christel : « Pour la première fois à Limoges, l’émail est présenté par un peintre-émailleur, à côté des toiles de Gromaire, Bonnard, Delaunay, Suzanne Valadon, Utrillo, des tapisseries de Lurçat et des céramiques de Picasso. » Elle a consacré en 2013 un ouvrage essentiel aux émailleurs contemporains à Limoges de 1940 à 2010 auquel je renvoie. On y trouve les « novateurs » des années 1950-65, parmi lesquels des autodidactes comme Hubert Martial et des jeunes créateurs issus de l’E.N.A.D., comme Boris Weisbrot, Christian Christel, Bernadette Lépinois, Roger Duban, Henri Chéron et d’autres. Elle raconte également la genèse des Biennales de l’émail (dont Magadoux fut l’inventeur) qui connurent un grand succès, avec les directeurs Gérard Malabre – petit-fils de Camille Fauré – puis Michel Kiener, exposant des émailleurs du monde entier dans la chapelle du lycée Gay-Lussac, et donnant à voir d’autres œuvres dans divers autres lieux, s’ouvrant par exemple sur le design. Malheureusement, suite notamment à des problèmes financiers, la Biennale disparut en 1994 ; on ne peut que s’étonner qu’elle n’ait pas été relancée par la suite, par exemple par les collectivités locales et l’Etat.

J’ai passé mes sept premières années près de la cathédrale de Limoges et le jardin de l’évêché était le mien ; j’y fis mes premiers pas. C’est dire si ce que l’on appelait encore le musée de l’évêché, austère mais élégant bâtiment du XVIIIème siècle, m’est familier ! A l’époque, c’était un musée à l’ancienne, construit par Joseph Brousseau pour l’évêque de Limoges, Louis-Charles Duplessis d’Argentré, mais il me plaisait déjà beaucoup, notamment sa collection d’antiquités égyptiennes. Aujourd’hui, c’est un lieu rénové, un vrai Musée des Beaux-Arts, très agréable à visiter, où l’on peut notamment admirer une superbe collection d’émaux. Plus de 600 pièces illustrent la production des ateliers limousins du Moyen Âge à nos jours et offrent un aperçu de la création internationale. Les émaux champlevés, réalisés par les orfèvres limousins du Moyen Age et diffusés dès cette époque dans toute l’Europe, côtoient les célèbres émaux peints de la Renaissance, dont le musée possède l’une des dix plus importantes collections au monde. J’aime particulièrement y flâner à l’occasion de « la nuit des musées », une fois par an, alors que le sombre a envahi les alentours mais que la cathédrale Saint-Etienne et le musée brillent de tous leurs feux, dans une atmosphère très particulière. Ce qui m’émeut toujours, c’est de passer d’une époque à une autre, de me plonger dans la période médiévale que je connais si bien puis d’aller jusqu’aux œuvres plus contemporaines. Parmi ces œuvres nombreuses, chacun trouve son bonheur. J’ai une tendresse toute particulière pour Léon Jouhaud (1874-1950), d’abord médecin, mais aussi peintre et émailleur, dont plusieurs créations sont exposées. Le pont Saint-Etienne – avec la Vienne, les reflets, les immeubles, la cheminée d’usine –, Les Fleurs du Mal – femme et fleurs vénéneuses, verre de vin, qui auraient plu à Baudelaire – et toutes les autres œuvres sachant si bien montrer les couleurs douces de la campagne limousine et les formes des femmes.

 

Edmond Lechevallier-Chevignard, L’Email, XIXe s. (four à porcelaine, détail) (c) Musée des Beaux Arts de Limoges

 

Les études du père jésuite François-Xavier d’Entrecolles conjuguées à la découverte en 1768 d’un gisement de kaolin d’une grande pureté par le chirurgien Jean-Baptiste Darnet, près de Saint-Yrieix, au sud du département de la Haute-Vienne, sont à l’origine de l’histoire de la porcelaine à Limoges, l’autre « art du feu ». Les kaolins sont des argiles blanches, friables et réfractaires, composées principalement de kaolinite, soit des silicates d’aluminium. Le jésuite avait eu l’occasion d’aller à Jingdezhen, dans la province de Jiangxi, en Chine, où il put découvrir les carrières et la fabrication de la porcelaine. Le kaolin si cher aux Limousins, est un mot dérivé du chinois Gaoling 高岭, signifiant « Collines Hautes », où était extrait le matériau. Dans L’Enfant double, Clancier dit qu’il associait le mot à « craquelin (…) Kaolin-kaolin-kaolin-ka… murmurais-je parfois à en perdre le souffle. On m’avait dit que c’était là un mot chinois, je le croyais un peu magique. » En Limousin, « l’or blanc » provenait de Marcognac (première carrière exploitée dans la région, elle fournit la manufacture royale de Sèvres dès la fin du XVIIIème siècle), des Monts d’Ambazac, du plateau de Bénévent-l’Abbaye ou encore des Monédières. La région possédait déjà tous les atouts nécessaires à cette prestigieuse production : les minéraux granitiques présents dans le sol qui, réduits en poudre, donneront la pâte à porcelaine, le bois pour la cuisson, l’eau pour l’acheminer. L’écrivain limousin Jean-Paul Romain-Ringuier, dans L’or blanc des carrières, a évoqué cet univers rude. Tout comme Georges-Emmanuel Clancier, avec Le Pain noir a composé une saga pleine de vie dans le milieu des ouvriers porcelainiers limougeauds.

 

Carrière de kaolin La Jonchère (c) Photothèque Paul Colmar

 

C’est l’intendant du roi, Anne-Robert Jacques Turgot, réformateur libéral, qui encouragea l’industrie de la porcelaine à prendre son essor, avec la création de la première manufacture baptisée « Grellet Frères, Massié et Fournérat », le 1er mars 1771. Ainsi un faïencier installé route de Paris à Limoges s’associa avec un chimiste parisien et deux riches négociants limousins. De 1771 à 1773, époque de tâtonnements, eurent lieu les premières innovations et les premières productions ; en 1773, la fabrique fut placée sous la protection du comte d’Artois, frère du futur Louis XVI : on y produisit des services de table décorés de petits bouquets polychromes. En 1784, l’entreprise devint Manufacture Royale et en 1788, François Alluaud, fournisseur en pâte à porcelaine, en prit la direction. En 1792, elle devint bien national. De son côté, la région de Saint-Yrieix chercha à transformer sur place son kaolin ; en 1774, le comte de la Seynie, propriétaire de carrières de kaolin, ouvrit une fabrique. On produisit des pièces aux décors rappelant ceux de Limoges et on s’inspira des productions des manufactures parisiennes (Sèvres et Mennecy). Comme l’on écrit les géographes Olivier Balabanian et Guy Bouet, « l’industrie de la porcelaine a été créée par les aristocrates, à la fois mécènes, producteurs et utilisateurs. Au XIXème siècle, les bourgeois, alliant compétence et capitaux, ont multiplié les entreprises. » Celles-ci se sont développées à travers toute la Haute-Vienne. Etienne Baignol, les frères Alluaud (avec la nouvelle fabrique faubourg des Casseaux, au pied de la cathédrale de Limoges), Pierre Tharaud, Jean-Baptiste Ruaud, Jean Pouyat, sont des entrepreneurs qui ont fortement marqué de leur empreinte l’industrie porcelainière à cette époque. Au milieu du siècle, ils employaient environ quatre mille cinq cents ouvriers (10 000 à la fin du siècle). Le secteur des ateliers de décoration était en pleine expansion. Ainsi l’Américain David Haviland faisait-il décorer ses propres modèles, inspirés du goût américain, avant de créer une entreprise assurant la totalité des phases de fabrication. Il construisit en 1853 une fabrique dont la production était destinée aux Etats-Unis ; elle fut développée par son fils Charles après 1864. On doit à cette usine le service du Président Lincoln et celui du Président Grant. En 1893, Théodore, frère de Charles, ouvrit une manufacture près de la place des Tabacs à Limoges. Enfin, naquirent à la fin du siècle la fabrique Vogt qui devint en 1914 la manufacture Raynaud et la fabrique Guerry qui devint en 1900 la manufacture Bernardaud.

Le four à porcelaine et sa cheminée devinrent un élément caractéristique du paysage urbain limougeaud : à la fin du siècle, près de 80 cheminées se dressaient au-dessus de Limoges (135 dans le département); le four était parfois monumental atteignant 10 mètres de haut, il comportait deux étages: le « laboratoire », niveau du sol, où se faisait la « cuisson de grand feu » (2ème cuisson) et le « globe », au-dessus, où l’on cuisait le « dégourdi ». La pâte à porcelaine et l’émail étaient produits dans des moulins installés le long de divers cours d’eau,  notamment le long de la Vienne. J’aime particulièrement contempler les quelques rares fours à porcelaine encore visibles dans la capitale des arts du feu, ils sont comme les sentinelles qui veillent sur un monde disparu. Les deux plus visibles sont celui situé à l’arrière de l’Hôtel de Police[1] et le four des Casseaux. Haut de 19,5 m et d’un diamètre de 5,5 m, ce four à bois et à charbon a été construit en 1884. Devenu espace muséographique, il est le seul rescapé des 135 fours à globe qui fonctionnaient encore au début du XXème siècle à Limoges.

Dans une thèse consacrée à Théodore Haviland, Lucie Fléjou écrit : « « La ville se spécialise dans les services de table haut de gamme, parvenant ainsi à ne pas être pénalisée sur les marchés extérieurs par le coût élevé de ses produits, mais restreignant ainsi ses débouchés. Au XIXème siècle, l’industrie de la porcelaine tend à devenir une mono-industrie, l’une des seules d’une région rurale en voie de dépeuplement. L’identité de Limoges se confond peu à peu avec la porcelaine, dont elle est la capitale française ».

Pour renforcer leur image et développer leur clientèle, les porcelainiers présentaient leurs productions aussi bien à l’occasion des expositions universelles qu’à Limoges-même, comme au Palais de l’Industrie de l’exposition industrielle, agricole et artistique du Centre de la France construit en 1858, au Champ de Juillet – c’était notamment le cas de l’entreprise Théodore Haviland, installée avenue de Poitiers (Emile Labussière). Celle-ci ne cesse de prospérer de 1895 à 1907 environ. C’est elle (et celles de Charles Haviland, avenue Garibaldi et au Mas-Loubier) qui commença à produire et à décorer en grande série (en utilisant la décalcomanie). Une évolution qui s’accompagna de conditions de travail plus difficiles pour les ouvriers et ouvrières au travail dans de grands bâtiments où étaient installées les machines. Progressivement, certains métiers se déqualifièrent, en raison de la mécanisation et de la standardisation. Les femmes étaient majoritaires dans les ateliers de décoration (21 % de la main-d’œuvre en 1905, avec des salaires inférieurs à ceux des hommes de 20 à 50%). Les employés étaient menacés par les accidents du travail, la phtisie ou la silicose. A côté des grandes usines, il existait encore des petits ateliers, qui réalisaient souvent des pièces uniques à la demande de certaines familles limougeaudes.

L’industrie porcelainière sut s’adapter à « L’Art nouveau », notamment avec les créations de Camille Tharaud, mondialement reconnu pour ses décors de grand feu dont les œuvres sont exposées dans les plus grands musées. Jusque dans les années 1980, cette activité sut innover techniquement et esthétiquement pour demeurer dynamique. En 1957, Bernardaud souligna qu’il s’agissait d’un artisanat – un art – prestigieux en offrant un magnifique service à la reine d’Angleterre. De grands artistes furent sollicités pour agrémenter les collections, comme Jean Lurçat et Picart-Ledoux (Haviland) ou Salvador Dali (Raynaud). Aujourd’hui, demeurent des grands noms comme Haviland. Installée dans une usine ultra moderne depuis le début des années quatre-vingt-dix, la Manufacture a su conserver son savoir-faire ancestral. Le résultat : des rééditions prestigieuses de décors classiques mais aussi de nouvelles créations raffinées et résolument contemporaines. Si la table reste l’une des activités de l’entreprise, avec diverses collections, celle-ci a su développer aussi son travail pour la maison, l’architecture d’intérieur. Son lustre Hélène, par exemple, une suspension de 37 points lumineux en forme de pluie, est véritablement magnifique. Bernardaud dispose également de plusieurs collections très belles et raffinées, pour les senteurs et les lumières, la maison… et a créé une série de bijoux, comme les superbes « gouttes ». D’autres noms subsistent : Médard de Noblat (manufacture fondée en 1836), Gérard Chastagner, la manufacture artisanale et familiale Carpenet à Saint-Léonard-de-Noblat, et – dans la même ville – la manufacture J.L. Coquet qui crée et fabrique depuis 1824 une porcelaine des plus pures, originales, innovantes, et ce, dans le plus grand respect des savoir-faire. En 1977, Francis Faye s’est porté acquéreur d’une ancienne usine de porcelaine de Limoges crée en 1920, SNP FAYE situé à St- Yrieix-la-Perche ; elle est désormais délocalisée à Saint-Maurice-les-Brousses sous le nom du Lys Impérial. Créée en 1797, Royal Limoges est la plus ancienne fabrique de la ville en activité. Union indissociable de deux siècles de tradition porcelainière, l’entreprise a su rester une des rares affaires familiales indépendantes. En parallèle des fabrications traditionnelles de la manufacture des Casseaux, en bords de Vienne, une usine située au Dorat, dans les environs de Limoges, lui a permis d’innover, tout en gardant sa technique ancestrale. Des établissements tels que l’Hôtels Crillon, le George V, et le Ritz ont fait confiance à la renommée de la manufacture. Il y a également, à Aixe-sur-Vienne, la Maison de la porcelaine.

Le Limougeaud a souvent l’habitude de retourner son assiette (vide !) ou sa tasse pour vérifier s’il s’agit bien de porcelaine de Limoges… Bonne nouvelle : suite à un décret paru au Journal Officiel du 1er décembre 2017, la porcelaine de Limoges bénéficie désormais d’une Indication géographique protégée, l’IGP. Elle couvre tout type de produits en porcelaine manufacturée, décorée ou non, dont toutes les étapes de production sont réalisées dans le département de la Haute-Vienne et qui respectent un cahier des charges très précis. Fabrication du blanc, coulage, calibrage, estampage, pressage, finition, cuisson, et émaillage, tout doit être fait en Haute-Vienne. C’est l’association pour l’indication géographique Porcelaine de Limoges qui représente 27 fabricants ou décorateurs de porcelaine de Limoges et 14 professionnels, dont des syndicats et des associations professionnelles, qui se voit déléguer la gestion de cette IGP.  L’association représente environ 900 emplois, soit presque 90 % des acteurs de la filière. Le chiffre d’affaires de l’ensemble de la filière est estimé à plus de 80 millions d’euros, dont la moitié à l’export.

 

L’usine Haviland, avenue du Crucifix, Limoges (c) L.B.

 

L’un des plus beaux lieux consacré à la porcelaine en Limousin est sans conteste le Musée Adrien Dubouché (dont la première mouture ouvrit ses portes en 1845, fondé par Tiburce Morisot, préfet de la Haute-Vienne et père du peintre Berthe Morisot). Adrien Dubouché, fils d’un négociant en draps, prit la direction bénévole de l’établissement en 1865 et commença une série de dons afin d’enrichir les collections puis suscita de nombreux legs de manufactures de céramique françaises et étrangères. Il s’attacha rapidement à trouver un lieu mieux adapté à la présentation des collections. La ville de Limoges mit à sa disposition un hospice d’aliénés désaffecté situé place du Champ-de-Foire : le bâtiment fut aménagé pour exposer les objets et accueillir l’école d’arts décoratifs, également fondée à l’initiative d’Adrien Dubouché. En 1875, à la mort de son ami Albert Jacquemart, il acquit ses céramiques, 587 pièces qu’il offrit à la ville de Limoges. En reconnaissance de ce don et bien que Dubouché soit encore vivant, le maire donna son nom au musée. À la veille du décès de Dubouché en 1881, le musée et l’école furent nationalisés. Le « vrai » musée fut construit par Henri Mayeux, et inauguré en 1900. De nos jours, il possède la collection publique la plus riche au monde de porcelaine de Limoges et compte également des œuvres représentatives des grandes étapes de l’histoire de la céramique, de l’Antiquité jusqu’à nos jours, soit un ensemble de 18 000 œuvres dont 5000 sont aujourd’hui exposées. Il est particulièrement agréable d’y flâner ; tout en le modernisant, sa rénovation récente n’a en effet heureusement pas fait disparaître d’anciennes vitrines, piliers métalliques et inscriptions diverses qui en font tout le charme, comme sa façade et le jardin qui l’agrémente. La décoration intérieure est empreinte du style Art nouveau et se compose de nombreux motifs naturalistes stylisés, peints ou en mosaïque, sur le plafond, les sols et les entourages de fenêtres. Le sol du hall d’accueil est recouvert d’une mosaïque, œuvre de Guibert Martin de Saint-Denis. Le musée est décoré par une série de vitraux réalisés par Marcel Delon. Au premier étage, le visiteur découvre le salon d’honneur, large pièce au plafond entièrement recouvert d’une peinture décorative appliquée par l’entreprise Rouillard de Paris. Au fil de la promenade, on se plait à découvrir des pièces insolites ou rares, à se rêver invité à la table des plus grands, ou tout simplement à celles que fréquentait Marcel Proust, on remarque des assiettes patriotiques créées lors de la guerre de 1914-1918, ou des œuvres plus contemporaines. C’est un enchantement et les objets présentés sont si nombreux que l’on peut effectuer plusieurs visites sans jamais se lasser. Et l’on se souvient des Destinées sentimentales de Chardonne, dont la mère était héritière des porcelaines Haviland : « cette tasse, cette blancheur éclatante et chaude, cette délicate matière diaphane, si légère et que l’on sent inaltérable, ce filet d’or mat ; un bijou n’est-ce pas ?… C’est une simple tasse, un objet usuel où l’art s’est incorporé. » Je rêve devant L’automne de la manufacture Henri Ardant, buste féminin dénudé, jolie tête renversée, raisins.

Autre endroit emblématique : la fontaine de l’Hôtel de Ville, œuvre collective rassemblant à la fois professeurs et élèves de l’École des arts décoratifs de Limoges, érigée en 1893 avec pour vocation de devenir l’enseigne artistique de la ville de Limoges. Le projet est initié par Auguste Louvrier de Lajolais et allie différentes techniques et matériaux. L’ossature est en granit, les vasques et le vase sont en porcelaine de grand feu et l’écusson aux armes de saint Martial est en émail. Des bronzes sont réalisés par le sculpteur Jacques-Ange Corbel : Quatre enfants, adossés à la base du fût, représentent les différentes étapes et arts de la céramique, chacun porteur d’un attribut. Le premier dessine la forme d’un vase sur son cahier à dessin ; le second exécute le vase sur son tour ; le troisième l’évide et le sculpte avec sa mirette ; tandis que le dernier, un pinceau à la main, lui applique son ultime parure. Nombreux sont les Limougeauds et les touristes qui, depuis plus d’un siècle, sont venus admirer, photographier cette fontaine, au centre du square fleuri. Je possède moi-même quelques rares clichés jaunis de Marie, la sœur de mon grand-père, y posant en tenue du début des années 1930.

L’histoire de la porcelaine fut, on l’a vu, une histoire d’innovations. C’est particulièrement notable avec la saga de l’entreprise Legrand, au départ atelier de porcelaine fondé en 1860 route de Lyon à Limoges, qui s’associa en 1919 avec Jean Mondot, artisan qui avait monté à Excideuil une petite usine d’interrupteurs utilisant du buis et de la porcelaine. En 1944, l’affaire est reprise par Édouard Decoster et son beau-frère Jean Verspieren, qui diversifient progressivement la fabrication dans le matériel électrique. À cette époque, avant l’apparition du plastique, la porcelaine est le meilleur isolant connu. Aujourd’hui, Legrand est l’un des leaders mondiaux des produits et systèmes pour installations électriques et réseaux d’information. Le pôle européen de la céramique installé sur le site d’ESTER Technopole à Limoges est l’une des autres formes de l’innovation. Il regroupe différents acteurs du luxe et de la création, des systèmes énergétiques, de l’électronique, l’électrique et l’optique, du médical, qui utilisent les céramiques, omniprésentes dans notre vie quotidienne comme dans la plupart des secteurs d’activité. Ainsi, le 19 mars 2015, une première mondiale était réalisée au C.H.U. de Limoges : un sternum en céramique était implanté sur une patiente atteinte d’un cancer qui, par la suite, se porta bien.

Il est intéressant de savoir que Patrick Sobral, né en 1972 à Limoges, auteur de bande dessinée connu pour sa série à succès de high fantasy Les Légendaires (Delcourt, 6 millions d’exemplaires vendus à ce jour), fut pendant douze ans décorateur sur porcelaine. On imagine sans peine que la minutie de ce travail l’a aidé à la maîtrise de son art. Un autre artiste a entretenu des liens durables avec la porcelaine : Roch Popelier, né à Limoges en 1935, ancien élève de l’ENAD. Dès sa sortie, il participe à Cannes à une exposition des « Chefs d’Œuvre de la Céramique Moderne » où il obtient, alors âgé de  20 ans, sa 1ère consécration en obtenant la médaille d’argent. Le musée national de la céramique « Adrien Dubouché », dès 1956, fait entrer dans ses vitrines une de ses premières pièces de porcelaine. De ses jeunes années à aujourd’hui les créations de céramiques de Roch Popelier lui ont permis d’exposer régulièrement du Limousin à Paris, ainsi qu’à l’étranger[2].

Au moment où j’écris ces lignes, il manque pourtant à Limoges un véritable espace muséographique d’envergure racontant l’histoire sociale de l’industrie porcelainière et rendant hommage à ceux qui – tout autant que les entrepreneurs – firent le succès de cette activité : les extracteurs du kaolin, portant des paniers sur leur tête dès l’enfance, et les ouvriers. Ceux qui se révoltèrent en 1905 car ils n’en pouvaient plus, ceux à qui Robert Doisneau rendit hommage en les photographiant, en noir et blanc, à l’usine Tharaud, en 1951 : quelle beauté, quelle force, quel savoir-faire, ont la finisseuse, l’émailleuse et l’enfourneur sur son échelle !

 

[1]                      Cf. : L. Bourdelas, Le mystère de Châlucet, Crimes et histoire en Limousin 1, Geste Editions, 2016.

[2]                      A 70 ans, il entama ce qu’il considérait comme l’œuvre de sa vie et qui le porta pendant trois ans, la représentation de la vie de Saint François d’Assise à la chapelle des Chauveix, sur la commune de Vicq-sur- Breuilh. Dans ce lieu s’exprimèrent avec ampleur le foisonnement de son imagination, la vigueur de son trait et son très grand talent de coloriste.

06 Jan

Lemouzi : organe mensuel de l’Ecole limousine félibréenne, juillet 1901, Le Boucher, par Edouard Michaud, poète, écrivain et dramaturge limousin.

Boucherie Antoine Juge, place des Bancs, Limoges (c) Paul Colmar

 

 

Au peintre M. Roly.

 

 

Comme son aïeul lointain

Qui vit Henri quatre et comme

Son fils tout fier de son teint,

Il pend, il tranche, il assomme.

 

Il est court, robuste et net,

Sans un poil de barbe et porte

Sabots clos et blanc bonnet

Pour pendre au seuil de sa porte.

 

Rose ainsi qu’un fin gigot

Sa lèvre ergote et patoise,

Et d’un iris indigo

Il vous pénètre et vous toise !

Sa femme, pâle et les doigts

Pris à l’or éteint des bagues,

Surveille en bandeaux étroits

L’étal de ses regards vagues.

 

Il est traditionnel.

Il boit au roi de la fève

Et brûle un tronc pour Noël,

Hanté d’un primitif rêve.

 

Il est l’autrefois. Il a

Le respect des écus, l’ordre,

Sa foi qu’on lui planta là

Comme un roc… où l’on peut mordre.

 

Il a sa chapelle à lui

Dont l’ogive est un œil terne,

Sa rue enfin gravé où luit

Un jour succinct de poterne.

 

0 sa rue ! un coin resté

De ce moyen âge énorme,

Délicat en vérité

Et charmant s’il fut informe.

 

Les toits y sont hauts et bas

Et les murs semblent des ventres

De bons bourgeois lents et gras,

Et les boutiques des antres;

 

Et l’on serait peu surpris,

Par un soir de lune pleine,

D’y heurter quelque clerc gris

En souliers à la poulaine.