23 Mar

Limoges, une ville de théâtre (4): les centres culturels municipaux

Henri-Louis Lacouchie et sa petite-fille Aurélie

(c) Alain Lacouchie

 

La Ville de Limoges propose elle-même, à partir de 1970, une programmation culturelle et des ateliers, avec ses centres culturels et sociaux : le principal étant avenue Jean Gagnant, les autres étant le Centre Jean-Macé et le Centre Jean-Le Bail ; c’est Henri-Louis Lacouchie qui en est le premier directeur, jusqu’en 1980. C’était un peintre, ancien instituteur détaché la Fédération des Œuvres Laïques, metteur-en-scène d’au moins 40 pièces, marqué par les spectacles vus à Paris avec les plus grands comédiens et par ses rencontres avec Jean Vilar au T.N.P. de Chaillot – et avec Jean-Paul Sartre, Jean-Louis Barrault, Roger Planchon, Laurent Terzieff, parmi d’autres – ou par la découverte du travail d’Ariane Mnouchkine à La Cartoucherie. Il n’est donc pas anodin que le sénateur-maire de Limoges ait sollicité cette personnalité, jusqu’à ce qu’il acceptât. Néanmoins, l’inauguration, à Jean Gagnant, tourna au cauchemar, comme il me l’a confié : « le jour de la réception des travaux, en présence des responsables de toutes les activités présentes sur le Centre, une voix s’élève : « Et la salle de spectacles ? » Effectivement, dans une telle maison, c’est le lieu central, le cœur des activités et cette visite était donc capitale. Le groupe des officiels se dirige donc vers la grande salle : au premier regard, elle est magnifique, impressionnante. C’est alors que le préfet Lambert (qui devait mesurer plus d’1m.80) a l’idée (saugrenue ?) de s’asseoir … Cette manœuvre lui étant impossible, car ses genoux ne rentrent pas entre les deux rangées de fauteuils, il pousse un cri d’indignation ! Scandale ! Le maire, l’architecte et quelques autres « personnalités » se précipitent et ne peuvent que constater le drame. Il y aura procès, bien sûr ; et travaux ! Deux ans de travaux afin de tout démolir et de tout reconstruire (avec une trentaine de places en moins), les gradins étant en ciment. Mais l’épilogue de cette histoire a été dramatique pour moi : comment, en effet, faire fonctionner un tel établissement sans cette salle, comment attirer du public dans ce lieu si   nouveau et encore inconnu des Limougeauds ? La difficulté était majeure. »[1] « Lors de l’ouverture du Centre Jean-Gagnant, le personnel était très réduit : un concierge, une secrétaire et moi, le directeur (…) Mais il fallait impérieusement, un animateur, un véritable animateur : après de nombreuses démarches, et grâce à l’aide efficace du secrétaire général (Monsieur Tourong), j’ai enfin obtenu la personne qu’il me fallait : Jacques Benaud. Avec lui, j’ai pu construire de vrais programmes – même si je me dois de préciser que, dès le départ, nos moyens étaient réduits au point que j’étais même obligé de réaliser les affiches et les prospectus, au sous-sol, en sérigraphie … avec l’aide du concierge ! » Progressivement, les activités se sont mises en place, sous la houlette d’Henri-Louis Lacouchie, qui raconte que les ateliers étaient le cœur du centre : « cinéma amateur, photo, modelage, émaux, tissage, gymnastique volontaire (gros succès !), karaté, langues étrangères (Allemand, italien, arabe, etc.) ». Un ciné-club fut créé, « nous avons pu entrer en possession d’un projecteur professionnel. Le programme était choisi, bien sûr, parmi les chefs d’œuvre du cinéma mondial. Avec, aussi, après le film, des discussions avec l’animateur. » Des expositions, dont certaines sont restées dans les mémoires limougeaudes, ont très vite été proposées au public : « le C.C.S.M. est un lieu de culture pour tous, d’éducation populaire. Il n’est pas un sanctuaire pour une élite « avertie ». Il doit absorber tous les domaines susceptibles d’informer ou divertir l’ensemble de la population. Les sujets des expositions ont donc  été très variés : la peinture, la sculpture, les arts en général pont été la matière principale. Mais aussi des formes intéressantes de l’habileté et l’ingéniosité de quelques passionnés. Nous avons donc présenté, aussi, par exemple, des expositions sur les poissons ou sur … les trains. Mais les expositions les plus marquantes étaient des expos photos et, bien entendu, des expos de peinture : des expos personnelles d’artistes connus dont beaucoup d’artistes parisiens classiques ou d’avant-garde, expos qui permettaient de présenter au public un panorama aussi complet que possible. Et, en fin d’année, comme des graines prêtes à germer, étaient exposées les productions de la PAP, envahissant les deux salles de leurs œuvres originales et colorées, au grand plaisir des enfants… et à l’émerveillement des parents. » Après les deux ans de travaux pour réhabilitation de la salle, les activités s’y sont succédées très rapidement. « Le public a tout de suite été au rendez-vous. Il est vrai que les spectacles étaient très attrayants : musique classique avec des orchestre et des solistes (par exemple l’orchestre symphonique de Toulouse avec, en fond de scène, une immense tapisserie de Lurçat, une pièce qui faisait partie d’une exposition au Centre, en parallèle) ; Jacques Higelin ou Marianne Sergent… » Lacouchie a également créé une première troupe théâtrale : « par chance, j’ai eu le plaisir de constater le ralliement d’acteurs professionnels souvent issus de la radio. Par exemple, Jean Pellotier professeur d’art dramatique au Conservatoire de Limoges. Mais j’ai pensé qu’il me fallait conserver cette idée d’éducation populaire. Parallèlement à cette troupe, donc, j’ai créé deux autres groupes : Les Patarêves (pour un perfectionnement des acteurs amateurs) et Le Petit Chien (pour l’initiation). La gestion de ces trois troupes (qui s’ajoutait au travail ordinaire d’un directeur de centres culturels) demandait un énorme investissement. Je faisais, en effet, toute la mise en scène, les décors (conception et réalisation !), les costumes (conception) et, bien sûr j’assurais la direction des répétitions. Mais c’est un travail qui a payé. Nous avons présenté à Limoges et dans sa région quelques chefs d’œuvres qui ont marqué (Gogol, Molière, Brecht, Obaldia, Audiberti, Anouilh et combien d’autres !).» Des conférences assurées par une centaine de reporters-aventuriers qui sont venus personnellement présenter autant de pays constituent le Festival « image et voyage ». Henri-Louis Lacouchie crée aussi, inspiré par le travail de son épouse institutrice et par celui d’Arno Sters, la Petite Académie de Peinture destinée aux enfants, dans des locaux désaffectés de l’Ecole du Boulevard Saint-Maurice :  « il y avait là des salles où on pouvait faire tomber de la peinture par terre, avec des murs recouverts de contreplaqué sur lesquels étaient accrochés des grandes feuilles de papier de toutes les couleurs. A la disposition des enfants, des couleurs à l’eau, des pinceaux, des éponges et … un tablier à toute épreuve pour chaque enfant. Pas de thème imposé, bien sûr. En général, ils produisent des souvenirs et  des vues de la vie courante. L’ensemble produit était d’une variété surprenante : chaque enfant révélait ainsi sa propre personnalité  grâce à ce moment de liberté créatrice. Au rythme d’une séance d’une heure trente par semaine, un nombre impressionnant d’enfants a pu ainsi s’exprimer (aidés, s’ils le demandaient, par des moniteurs – souvent des étudiants de l’école des Beaux-Arts ; aidés, pas dirigés). Les réunions mensuelles avec les parents ont montré la portée de cette initiative. Je n’ai qu’un regret, c’est que l’expérience si originale, populaire efficace ait été abandonnée. » Jean Gagnant accueillit dès le début des spectacles de jazz, d’abord en liaison avec Jean-Marie Masse et le Hot-Club, par exemple le Festi-Jazz. Tous les grands noms de ce style musical sont passés par le centre – comme Lionel Hampton, par exemple. « Une anecdote typique : pour une soirée, nous avions programmé Claude Bolling, alors au sommet de son art. Masse m’avait malicieusement glissé dans l’oreille que, ce jour-là, Claude Bolling aurait 41 ans. J’ai donc fait confectionner un magnifique piano en nougatine et, à la surprise générale, à l’entracte, je suis monté sur scène avec ma nougatine et je la lui ai offerte. Emotion générale : le secret avait été bien gardé ! Bolling, fou de joie et dans un moment d’euphorie a décidé d’assurer seul, au piano, toute la deuxième partie : quelle séance inoubliable ! » Henri-Louis Lacouchie conclue : « en fin d’année, c’était la fête des ateliers. Le Centre était alors transformé avec leurs productions. C’était la fête des adhérents, des enfants et de tous les parents. Il y avait une atmosphère indescriptible de kermesse. C’était un jour heureux. C’est ainsi qu’en quelques années seulement, avec imagination et travail, nous avons construit un centre culturel extrêmement complet répondant à un besoin de culture riche et simple à la portée de tous. L’abondance des adhérents et des visiteurs atteste de la réussite du projet du maire de Limoges. Le nombre de retraités assidus aux réunions atteste, lui aussi, de ce succès. Chaque semaine, plusieurs centaines d’aînés se retrouvaient au C.C.S.M. »

Le premier directeur a passé la main à Hubert Bonnefond sous la conduite duquel, pendant vingt-huit ans, les centres se développèrent et prirent leur rythme de croisière. En 2008, c’est son directeur-adjoint, Michel Caessteker, qui lui succède. Deux centres se sont ajoutés aux premiers : Jean Moulin, dans le quartier de Beaubreuil, et John Lennon – plus spécifiquement dédié au rock, au blues, au reggae. Aujourd’hui, les centres culturels municipaux accueillent près de 70 000 spectateurs chaque saison et organisent plus de 14  000 heures de cours chaque année. Une attention particulière est portée au jeune public avec des spectacles et animations adaptées. Leur programmation demeure d’une excellente qualité. Une des manifestations les plus importantes organisée par le Centre culturel Jean Gagnant est désormais le festival Danse-Emoi, biennale de danse contemporaine réputée, qui propose au public de découvrir le travail de créateurs reconnus sur la scène internationale et de jeunes chorégraphes tout en soutenant des créations originales. Le centre accueille également, tout au long de l’année, des expositions d’art plutôt contemporain.

[1]

Témoignage de décembre 2013. Les citations entre guillemets en sont toutes issues.

 

11 Mar

Théâtre à Limoges (3): Laruy et le Centre théâtral du Limousin

À partir de 1964, Jean-Pierre Laruy (pseudonyme de Jean-Pierre Lévy, 1941-1987), ancien étudiant en khâgne à Henri IV et en philosophie à La Sorbonne et élève de la rue Blanche est, avec Georges-Henri Régnier, le codirecteur du Théâtre du Limousin. Après plusieurs années de présence régulière en Limousin, l’équipe constituée autour des directeurs est devenue, à l’initiative du ministère de la Culture, une troupe nationale permanente. Georges-Henri Régnier, codirecteur, ayant été appelé à la direction du théâtre de Bourges (1972), Jean-Pierre Laruy est demeuré seul pour assurer, à Limoges, la direction du Centre Théâtral du Limousin devenu Centre dramatique national du Limousin, qu’il dirige jusqu’en 1983. Entre 1961 et 1983, Jean-Pierre Laruy met en scène quelque 80 spectacles, dans lesquels il peut aussi jouer (et même faire office de traducteur ou composer la musique, avec aussi Yves Desautard ou Pierre-Jean Leymarie) : Beckett, Claudel, Molière, Pirandello, Sartre, Marivaux, Sophocle, Tennessee Williams, Musset, Ionesco, Vitrac, Giraudoux, Balzac, Strindberg, Hugo, etc. La pièce La Mouche verte, qu’il a écrite avec Daniel Depland, a été éditée en 1981 par L’Avant-Scène théâtre. Les spectacles sont joués parfois au théâtre municipal de Limoges, au Centre culturel municipal Jean Gagnant et dans divers lieux du département (comme le parc Charles Sylvestre, à Bellac, qui accueille Pétronille tu sens la menthe, chansons de la période 1900-1930). La comédienne Andrée Eyrolle se souvient aussi : «On allait dans les villages, mais on ne se contentait pas de jouer, on restait huit jours au même endroit, on organisait des parades avec des tracteurs, on écoutait les gens, on inventait avec eux.» Laruy se produit encore au théâtre de la Visitation, rue François Chénieux à Limoges. La Visitation est une ancienne chapelle construite au XVIIIème siècle par Joseph Brousseau. Le couvent est devenu, à la Révolution, tribunal puis prison insalubre. Il abrite aussi durant les premières décennies du XIXème siècle la bibliothèque municipale, une école d’enseignement mutuel, et la pépinière départementale. L’armée s’y installe ensuite, ce qui n’empêche pas l’accueil de spectacles dans la chapelle. En dehors de ses propres mises en scène, Laruy invite d’autres artistes, comme Jean Alambre, auteur et chanteur, qui met en scène, en 1976 Le massacre des Primevères. Néanmoins, le nombre d’abonnés fléchit.

            Au début 1975, l’Etablissement Public Régional vote un crédit de 400 000 francs destiné à l’achat d’un matériel mobile permettant des actions d’animation culturelle itinérantes et régionales (460 places) ; ce sera la mission des Tréteaux de la terre et du vent, associés au Centre Dramatique du Limousin, dirigés par Hassan Geretly – d’origine égyptienne, diplômé des Universités de Bristol et de La Sorbonne, il est rentré en Egypte en 1982, où il a été assistant de Youssef Chahine, puis a fondé la compagnie théâtrale El Warsha – avec Daniel Hanivel pour secrétaire général. Pendant une semaine, les Tréteaux s’installent dans une ville limousine d’où rayonnent de multiples activités : parades, marionnettes, ateliers théâtre, spectacles. La troupe joue par exemple « Mistero Buffo » de Dario Fo ou « Village à vendre » de Jean-Claude Scant. Le public suit, en nombre, parfois enthousiaste, parfois dérouté : ainsi, du 26 janvier au 20 mars 1976, 15 000 habitants limousins assistent aux animations. Le Populaire du Centre se félicite : « A l’heure de la faillite, des économies galopantes, la bonne vieille faculté de résistance d’une région qui n’a encore point trop perdu de ses valeurs et de sa vérité, est sans doute un espoir. Il faudra qu’on le comprenne en haut-lieu. » Parmi les journalistes d’alors : Paul-Henri Barillier, devenu par la suite l’un des actifs animateurs de la vie culturelle limougeaude. L’aventure participe du mouvement d’alors « Vivre et travailler au pays », sans doute symbolisé par le combat des paysans du Larzac. Malheureusement, le Secrétariat à la culture n’aide pas l’entreprise qui se dissout et renaît plusieurs fois, obligeant à un perpétuel et difficile travail de remobilisation.

 Des troupes nouvelles apparaissent : le Théâtre de l’Evènement, créé par des militants cégétistes, le Théâtre de l’Ecale (né dans les milieux du P.S.U. et de la C.F.D.T.) et le Théâtre de la Fête (une équipe d’agit-prop qui réagit sur l’évènement).

04 Mar

Une exposition du peintre limougeaud Pierre Jarraud au Canada

La Galerie d’art Urbania, 112, rue Saint-Paul, Québec, accueille des oeuvres de Pierre Jarraud à la mi mars 2018.

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Pierre Jarraud

Parler d’un peintre, parler d’un ami.

 

Pearl Buck a écrit quelque chose de très juste : « peindre est un état d’âme et non pas une réalité, c’est introduire l’idéal dans l’art. »[1] Il me semble que cela correspond à la manière dont peignait Pierre, qui – d’abord passionné par Pissarro et Dali – avait commencé ses premières peintures à l’huile à treize ans. De la 6ème à la 1ère, il suivit deux heures de cours du soir pour apprendre à dessiner et à peindre. Né à Limoges en 1941, il étudia au Lycée Gay-Lussac, comme d’autres qui allaient devenir artistes ou écrivains (Georges-Emmanuel Clancier, pour ne citer que lui, y était déjà passé), puis poursuivit ses études pendant trois ans à l’École Nationale d’Arts Décoratifs de la ville avant de rejoindre l’École Nationale des Beaux-Arts de Saint-Etienne.

Nous nous sommes rencontrés en 1983, alors qu’il exposait à la galerie Contraste de Claude Bensadoun à Limoges : j’ai aimé à la fois sa peinture et l’homme, dont je suis devenu l’ami jusqu’à sa précoce disparition, en ce triste mois de janvier 1997. Signe du destin : il était familier de l’Oise, dont ma famille maternelle était originaire et même du petit village où j’avais passé nombre de mes vacances d’enfant. Il exposait ainsi régulièrement à Compiègne et reçut le Prix de la ville de Pierrefonds, dont il peignit à la Turner le château restauré par Viollet-le-Duc – la bâtisse où, à dix ans, je me rêvais chevalier. Par la suite, j’eus le plaisir de rencontrer Lucette, son épouse, puis sa fille Charlotte – que l’on retrouve en regardant ses tableaux (Les cheveux courts et leur tendre gravité, l’érotisme discret de La dormeuse).

Depuis les débuts, la peinture de Pierre Jarraud est multiple. Limousin, attaché à la campagne du nord de la Haute-Vienne, il sait appréhender le mystère des rivières, comme la Brame, leurs reflets, le sombre des bois, les silhouettes des chênes, les taillis, la blancheur discrète et modeste des façades de fermes, des toits rouges, des clôtures, la puissance des vaches limousines, les ombres bleues des prairies et des lisières ou le jaune profond des fonds de prés, l’étang calme au crépuscule, le feu d’artifice des iris, des hortensias ou du mimosa – entremêlements subtils de légèreté, de lumière et de couleurs, dont les parfums capiteux semblent exhaler de la toile, ô Baudelaire. Mais amoureux aussi de l’Atlantique, du Croisic à La Tremblade, il sait saisir le mouvement des vagues, les accords du ciel et de l’eau, des nuages et des mâts, des maisons de pêcheurs et des chalutiers, dans un impressionnisme renouvelé à l’aune du contemporain. Huile et toile mouillées aux embruns. Le poète déjà l’écrivait : « … La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme (…) Tu te plais à plonger au sein de ton image… »[2] Lorsque Jarraud peint La mouette, se fondant ailes écartées dans le paysage de rochers et d’eau, il peint aussi l’albatros, c’est-à-dire le poète et l’artiste.

Pierre Jarraud, c’est aussi – surtout ? – le peintre de la poupée, la poupée sous toutes ses formes mais avec des aspects féminins très marqués, dans des mises en scène savamment étudiées, qui transforment l’objet en créature ambigüe et font du tableau une œuvre souvent érotique, dans un jeu permanent entre l’inanimé et le vivant, dont l’humour n’est pas exclu. Pierre avait d’abord photographié les poupées, souvent parce qu’il les trouvait pathétiques, abimées, cassées, solitaires, avant de décider de les prendre pour modèles. « J’ai donc peint cette poupée – me disait-il – dans toutes les postures… Sans arrière-pensée. Sans besoin d’aller plus loin, au début. Mais il y avait une attirance inexplicable. » Les historiens, les psychanalystes, ont étudié la poupée et le rapport qu’entretiennent les hommes avec elle, à travers les âges et les cultures, pour souligner combien elle déborde de significations et d’usages variés, en perpétuel renouvellement – ludique, rituel, esthétique, magique. Jarraud a su se les approprier, les croiser, renouant avec la plus haute Antiquité car, chez les Grecs, la korè était à la fois la poupée et la jeune fille, et chez les Romains, la pupilla était aussi la prunelle, le miroir de l’œil. Plonger son regard dans les yeux ronds des poupées du peintre, dans le maquillage charbonneux de ses midinettes, c’est se regarder et se chercher soi-même. C’est savoir, aussi, que toute Amazone possède sa « contrepartie avec ombre », tout comme nous. Complexité de l’humain, de la vie, du désir et de l’amour.

Celui qui me confiait avoir « toujours aimé Dali, Chagall, Magritte et les surréalistes en général », fit évoluer sa peinture et une métamorphose s’opéra insensiblement, transformant les poupées en petites filles ou même en femmes. L’œuvre s’ouvrit à d’autres influences et sur d’autres thèmes, historiques, fantaisistes, fantastiques – un chat se substituant à la tête d’un buste (Lumière d’en haut), un autre observant une poupée volant comme un petit oiseau (Effet de manche), des jeunes filles ou des fées en ombrelles se balançant au rebord d’une oreille. Le rêve, l’imagination et la maîtrise du peintre, celle de la couleur et du dessin triomphaient, les tableaux se faisaient encore moins statiques, épousaient une modernité sans toutefois oublier la poésie. La Méditerranée, l’histoire, faisaient leur apparition. Avec La timide florentine, Jarraud rendait hommage à la fois à ses prédécesseurs de la Renaissance, à Modigliani, se souvenait de Catherine de Médicis et s’ouvrait au présent brûlant comme un regard bleu qui foudroie.

J’aimais visiter Pierre Jarraud dans son atelier de Condat-sur-Vienne, près de Limoges, échanger avec lui, à propos de la peinture, bien entendu, mais aussi de la poésie, de la photographie – qu’il pouvait utiliser comme point de départ à l’une ou l’autre de ses créations – de la musique et de la chanson. J’aimais cet artiste et son univers multiple, référencé, en perpétuelle évolution, dont l’œuvre faisait l’objet d’expositions en France et à l’étranger. J’aimais découvrir la toile en cours sur le chevalet, écouter glisser les poils du pinceau, regarder le jeu des couleurs sur la palette, humer le parfum des tubes.

J’aimais notre amitié. Ses tableaux toujours m’accompagnent et jamais son souvenir ne s’efface.

 

 

Laurent Bourdelas

Le 7 février 2018

 

 

[1] Impératrice de Chine, LGF, 1992.

[2] C. Baudelaire, « L’homme et la mer », Les Fleurs du Mal.