28 Juil

Une histoire de La Jonchère et de son arboretum (10)

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Kaolin.

Le kaolin est présent dans les environs. Les  pegmatites  des  Monts  d’Ambazac  ont  été  exploitées , dès le XVIIIe siècle et surtout au   cours  du  XIXe  siècle  pour  leur   kaolin  (résultant  de  l’altération  de  roches  magmatiques  acides   et  riches   en  feldspaths  potassiques  et  pauvres  en  minéraux  ferromagnésiens)  et  le  feldspath  nécessaires  à  l’industrie  porcelainière de Limoges.[1] Très vite de grands gisements ont été localisés, essentiellement sur le Puy de Sauvagnac,  le Grand Puy (St Laurent les Eglises – La Jonchère) et le plateau entre Marzet et Les Combes (St Léger la Montagne). François Alluaud – qui établit à l’entrée des Casseaux, à Limoges, une importante usine de porcelaine dès 1818 –, passionné de géologie, en découvrit une grande partie. Les carrières du Buisson (Société anonyme des kaolins de La Jonchère, mise en activité en 1855 par de Léobardy), des Vignes, du Cheyroux et du Puy-Bernard (Alphonse puis Marcel Bonnaud) se développent sur la commune de La Jonchère-Saint- Maurice, au côté de « micro exploitations ». Les installations d’affinage étaient édifiées en contrebas de la future carrière, et si possible bien en dessous de sources[2]. Dès 1850, les pompes à eau mues par la vapeur ou  des pompes dites « à bélier » permirent de remonter aisément l’eau au-dessus des exploitations ce qui évita les inconvénients liés au transport du minerai. Les installations d’affinage se présentaient ainsi: réservoir supérieur pour l’eau, bassin où arrivait l’eau du réservoir et où était jeté le kaolin, canal d’évacuation de l’eau chargé en kaolin, en forte pente arrivant sur des grilles, l’eau kaolinisée passant dans des bassins de décantation, puis conduite menant à une série de  bassins à mica, et arrivée dans les bassins terminaux de décantation (décantoirs)  du kaolin. Le front de taille dépassait les 10 mètres et souvent vers 20 -30 mètres, l’exploitation était menée en gradins où étaient installées des voies Decauville pour évacuer le minerai, ou sur des échafaudages rudimentaires où étaient mises en place des conduites d’eau à ciel ouvert  où  le kaolin était jeté à la pelle. Quand la hauteur du front de taille était trop importante, ou que la rocaille et l’arène granitique avaient une teneur en kaolin faible, les terrassiers devenaient des mineurs pour n’exploiter que les riches filons et en poursuivaient l’extraction sur quelques dizaines de mètres. Des hangars de séchage aux multiples étagères en claies de châtaigner et couloir central étaient édifiés à proximité.

Le travail – des adultes comme des enfants – est très difficile, avec des pelles, des pioches, de grosses masses et des barres à mines et se fait dans la poussière minérale, qui entraîne des difficultés respiratoires. La journée de travail excède parfois les douze heures, la plupart du temps six jours par semaine, sous la pression du contremaître, la direction du chef de chantier et du chef d’exploitation et sous l’œil du propriétaire paternaliste mais intraitable. Les ouvriers mangeaient et parfois dormaient sur place. Les blessures et accidents du travail étaient nombreux – sans parler des aléas climatologiques (chaleur, froid, pluie). Les cadres eux-mêmes n’étaient pas à l’abri des problèmes : Marcel Bonnaud (Le Puy-Bernard) meurt de la silicose en 1966 ; Jean Fressinaud Mas de Feix (Vaux), à bicyclette, est écrasé par l’un de ses camions de kaolin le 23 décembre 1936.

Avant l’arrivée du train, ce sont des charrettes tirées par des bœufs ou des mules qui livraient le kaolin, jusqu’à Limoges. Ensuite, les tombereaux – puis les camions de Bonnel et de Rebeyrolle – apportèrent leur cargaison jusqu’à La Jonchère, permettant le développement économique et démographique de celle-ci. On comptait 415 habitants en 1806, 480 habitants en 1837, 950 habitants en 1870, 1400 habitants en 1895  et 1560 en 1910. « Et avec cette augmentation fulgurante de la population : bureau de poste, banques, hôtels, restaurants, buvettes, boulangers, épiceries (le Caïffa a toujours sa rue), des dizaines d’artisans de toutes professions, des couturières et même une modiste (…) la construction d’une gendarmerie, la création d’un corps de sapeurs-pompiers en 1907 (…), la création des écoles laïques vers 1880 (…), l’arrivée de médecins, pharmacien et dentiste, de nouvelles places pour les foires et marchés ainsi qu’une halle, un abattoir, une usine de paillons, et même la reconstruction de l’église en 1894, etc. …»[3] Gérard Dumont, dans son La Jonchère-Saint-Maurice d’hier et pour demain », a publié des reproductions de factures de commerçants et d’artisans témoignant de cette activité prospère. De même a-t-il indiqué les noms des manufactures de porcelaine utilisant le kaolin de La Jonchère et des environs : William Guérin, Delhoume et Duteillet, Barotte et Faye, GDA, Lanternier, Dugény frères, La Société porcelainière de Limoges, Marquet, Tharaud, Vandenmarcq, en Haute-Vienne, mais également Pillivyut, Larchevêque et Lourioux dans le Cher, les faïenceries de Somain et Buchert dans le Nord, celles d’Orléans dans le Loiret ou de Ségovie en Espagne.

Pendant un siècle et demi, l’exploitation des gisements de pegmatite des Monts d’Ambazac fournit les porcelainiers de Limoges et attirèrent d’illustres minéralogistes et naturalistes. Mais l’activité déclina à partir des années 1930 avec la disparition progressive des exploitations de kaolin, jusqu’à la dernière, en 1964.

En 1905, on trouve cette mention dans la revue Lemouzi : « Nous avons maintes fois expliqué comment notre éminent compatriote, le professeur Grancher, s’est mis à la tête de « l’Œuvre de préservation familiale » qui prend dans nos familles d’ouvriers émigrés à Paris atteints de tuberculose, et où la contagion est inévitable, les enfants encore sains pour les renvoyer à campagne : une première station est fondée à La Jonchère, dans le Haut-Limousin. »[4] Dans le même numéro, il est fait mention de ce « sanatorium pour tuberculeux établi à La Jonchère par les soins du Comité parisien des Dames Limousines et Marchoises. » Dès 1903, la revue mentionnait également une colonie de vacances destinée aux filles d’ouvriers maçons, dirigée par Mme Demonts, présidente du Comité.

[1]                      Mine de Chabannes et souterrains des Monts d’Ambazac, Groupe Mammalogique et Herpétologique du Limousin, 2002, p. 16.

[2]                      Certaines informations proviennent du site Le kaolin des Monts d’Ambazac L’industrialisation des Campagnes: L’or blanc des collines, Kaolin et Kaoliniers des Monts d’Ambazac… mis en ligne en 2009. Il est précieux notamment pour les témoignages récoltés. D’autres de « Les minéraux des pegmatites des Monts d’Ambazac (Haute-Vienne) », hors-série XIV de Le règne minéral Revue française de minéralogie, 2008. D’autres enfin des ouvrages de G. Dumont, déjà cités.

[3]                      Site Le kaolin des Monts d’Ambazac L’industrialisation des Campagnes: L’or blanc des collines, Kaolin et Kaoliniers des Monts d’Ambazac.

[4]                      Lemouzi : organe mensuel de l’Ecole limousine félibréenne, Brive, 1905, p. 276.

22 Juil

Histoire de La Jonchère et de son arboretum (9)

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A la fin du XIXème siècle, une foire est mentionnée à La Jonchère le 17 novembre et le 18 de chaque autre mois, ainsi qu’un marché le dimanche.[1] Elles se poursuivirent jusqu’au siècle suivant. Jusqu’à la seconde guerre mondiale, il y avait des bals les jours de foire, qui attiraient du public de tous les alentours. Il y avait un champ de foire des bovins en face de l’école et celui des cochons, place de la bascule. Nombre de camelots venaient vendre leurs marchandises à ces occasions. Il faut dire que notamment avec la famille de Léobardy, La Jonchère participe à l’amélioration de la race bovine limousine. Ainsi en 1854, lors du concours de Bordeaux, Charles de Léobardy obtient le 2ème et le 3ème prix pour ses vaches[2]. Né en 1821, cadet d’une famille de six enfants, il a hérité à la mort de son père en 1853 de trois domaines sur la commune. Notable monarchiste, il est maire de La Jonchère, conseiller général de Laurière, premier président du syndicat de la race bovine limousine en 1893. C’est un partisan convaincu du métayage. Le propriétaire décrit ainsi ses terres : « dans la vallée, il n’y a plus aujourd’hui de pâtures : tout se fauche. Dans les domaines situés sur le coteau, il y a encore quelques parties en pâturage. Car là, le sol tourmenté, garni de rochers, de fougères et de genêts, ne permet pas d’y faucher. Ces pâtures servaient autrefois à la nourriture des bêtes bovines ; ce qui n’a pu être converti en prairies sert aujourd’hui au parcours des bêtes à laine. » En Limousin, progressivement, la polyculture régresse, landes et forêts reculent, et les surfaces en herbe augmentent. Avec la création en 1886 du Herd-Book limousin, le bétail s’améliore en qualité et en quantité ; l’élevage se développe avec la demande accrue de viande. L’arrivée du chemin de fer permet celle des engrais permettant d’améliorer les fourrages et le rendement des cultures. Charles de Léobardy, aidé de son colon Royer, très bon éleveur, rejoint par d’autres éleveurs (Teisserenc de Bort, Barny de Romanet, Caillaud, Delor, Duvert, de Catheu, Delpeyrou, Parry, de Laborderie, de Bruchard, Chauveau…), utilise le Shothorn anglais comme un modèle à copier : on donne aux bovins une nourriture riche et abondante, on choisit les reproducteurs avec soin. La meilleure alimentation des vaches pleines ou qui viennent de vêler entraîne une plus grande précocité des veaux et leur sevrage plus tardif[3]. On note que des liens unissent une étroite élite de grands propriétaires : ainsi trouve-t-on dans les étables de Bort, à la fin du siècle, un taureau provenant de celles de Charles de Léobardy[4]. De 1854 et jusqu’en 1896, l’étable du Vignaud est récompensée 265 fois et en 1889, lors de l’Exposition universelle, de Léobardy reçoit le grand prix d’honneur, toutes races confondues. Dans les archives familiales Gérardin, on trouve un courrier à Henri Gérardin d’E. Devies, commisionnaire en bestiaux, 154 rue d’Allemagne à Paris, faisant état des cours des bêtes de celui à qui il écrit – preuve s’il en était besoin, qu’H. Gérardin est aussi propriétaire de bovins. En 1897, Albert Gérardin était le vice-président du Comice agricole du canton de Laurière. Plus tard, en 1949, la famille Gérardin obtient un premier prix dans la catégorie des taureaux lors du comice. Il est précisé : « fermier Desimon, Le Thibard, La Jonchère. D’autres prix lui sont décernés, dans les catégories génisses, vaches pleines, vaches suitées.

Notons qu’en 1905, Charles de Léobardy fit installer une bascule publique dans la commune, achetée à Léon Dubain, balancier à Limoges, pour peser les animaux et les voitures ; Jacques Volondat, de La Jonchère, construisit le kiosque. Elle est située sur le foirail des porcs, à l’intersection de la rue de Saint-Laurent et de la rue longeant le champ de foire[5].

Jacques de Léobardy a publié quelques documents généalogiques sur sa famille, où il écrivit par exemple : « Certes gentilhommes, nos ancêtres ne le furent pas dès l’origine. Il leur fallut plusieurs générations pour accéder à la Noblesse. Puis, quand ils furent enfin bien installés dans ce milieu, paré à leurs yeux de toutes les grâces et doté de tous les avantages, la Révolution survint, sans qu’ils s’en doutent le temps des Notables avait déjà commencé. Heureusement, ils ne surent pas mal s’en accommoder »[6].

[1]                      Petit guide du Limousin, Ducourtieux, 1889, p. 85.

[2]                      D. Danthieux, P. Grancoing, La Limousine histoire d’une race bovine XIXe-XXe siècles, Pulim, 2007, p. 109 et 127.

[3]                      D. Meiller, P. Vannier, Limousines L’aventure de la race bovine limousine en France et dans le monde, La Manufacture, 1992, p. 114.

[4]                      P. Grandcoing, R. Julien, La belle Limousine, La vache en Limousin, un patrimoine historique et génétique, Culture & Patrimoine en Limousin, 2004, p. 39.

[5]                      G. Dumont, La Jonchère…, vol. 2, déjà cité, p. 34.

[6]                      Déjà cité, p. 142.

15 Juil

Histoire de La Jonchère et de son arboretum (8)

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La gare de La Jonchère

La gare de La Jonchère est mise en service – après une longue mobilisation déterminée des élus – le 2 juin 1856 par la Compagnie du chemin de fer de Paris à Orléans (PO), lorsqu’elle ouvre à l’exploitation la section d’Argenton à Limoges. Pour le tracé dans la région, on observa en effet que de Laurière à Limoges, « les terrains de La Jonchère, d’Ambazac, de Beaune et de Rilhac n’offrent rien de rebelle au talent de nos ingénieurs. »[1] Napoléon III, dit-on, accueillit les représentants de la Haute-Vienne, de la Creuse, de la Dordogne et de la Corrèze, plaidant pour l’arrivée du chemin de fer, avec la plus grande bienveillance. Il « s’informa de la situation de nos populations ouvrières et de nos diverses industries avec la plus vive sollicitude, et, en la quittant, chacun emporta l’espérance que toutes les difficultés allaient s’aplanir sous l’intelligente et puissante volonté de Sa Majesté. Cette confiance ne fut pas trompée. Quelques jours après, un décret inséré au Moniteur comprenait le chemin de fer jusqu’à Limoges dans une concession que l’Empereur faisait à la compagnie d’Orléans. Grâces donc à la justice éclairée de S. M., nos départements, si longtemps déshérités , recueillent enfin le fruit de leurs persévérantes réclamations. Il nous reste à dire que les études, commencées par M. Pihet, furent terminées par MM. de Leffe et Carvalho, ingénieurs ordinaires. Leur tracé , développé successivement dans les vallées de la Bouzanne, de la Creuse, de Celon, de Saint-Sébastien, de la Sédelle, de la Sème, de la Gartempe, de l’Ardour, du Rivailler , de Lacour, du Beureix et de la Vienne, se dessine par les stations suivantes entre Châteauroux et Limoges : Chateauroux, Luan, Lothiers, Chabènes, Argenton, Celon, Eguzon, Saint-Sébastien , Forgevieille , La Souterraine, Fromental, Bersac, Laurière , La Jonchère, Ambazac, Limoges. L’exécution de ce tracé a nécessité de grands travaux, surtout dans la partie qui traverse la Haute-Vienne, à travers les montagnes du Limousin. »[2] Le passage du train par La Jonchère est évoqué dans les années 1920 dans une nouvelle de Jean-Richard Bloch – « Locomotives » –, parue dans son ouvrage Les chasses de Renaut : « Le halètement de la machine n’a pas ici le son formé, arrondi qu’on lui prête de loin ; on est trop mélangé aux forces qui le suscitent ; il émane de nous-mêmes comme notre souffle propre. Son creux et sa précipitation expriment la violence terrible de notre marche. Le seuil de La Jonchère atteint, le terrain nous manque tout à coup : rampe de dix, à nouveau, mais en notre faveur. Nous nous lançons à corps perdu. La hâte devient frénétique. Un halo de lueurs se forme en avant de nous. Il monte et nous descendons ; nous l’atteignons, mais il nous attend maintenant trop haut pour nous. Nos proportions fondent sous les ombrelles de lumière qu’élargissent les interminables pylônes de béton. La majesté passe de nous à eux. Tout à l’heure, notre mouvement concentrait en lui une puissance souveraine. Voici que l’immobilité de ces grands lampadaires en hérite. Le calme l’emporte sur la furie. Cet express, qui tranchait la nuit comme un dieu, court à présent comme un rat, un rat à ras de terre. C’est en vain que le frein retrouve son crachement de bête venimeuse : notre entrée en gare a quelque chose de rabougri et de pelotonné. »[3]

En 1870, La Jonchère bénéficie d’un bureau de direction de La Poste. Sur le point culminant de Sauvagnac existait une tour sur laquelle était installé le signal ou télégraphe aérien, désigné dans le langage du pays sous le nom de Babôyo (« vieille femme radoteuse »), indique H. Pailler.

[1]                      Le chemin de fer à Limoges, Martial Ardant Frères Editeurs, juin 1856, p. 8.

[2]                      Idem, p. 19.

[3]                      Extrait paru dans La Revue limousine, 1er août 1927, p. LXIII.

 

06 Juil

Le roman de Franck Bouysse, Né d’aucune femme, chez La Manufacture de livres.

Ce n’est pas pour rien que Dostoïevski est cité (avec Emerson et Kafka) en exergue du roman de Franck Bouysse : « Ce n’est pas devant toi que je me suis prosterné, mais devant toute la douleur humaine. » En nous faisant partager le chemin de croix de Rose, vendue par son père misérable à un propriétaire de forge[1], l’écrivain aborde à nouveau la thématique du mal. De même que le Russe, arrêté par le tsar et condamné à quatre ans de bagne en Sibérie, avait découvert les couches populaires brimées, le romancier français envisage la souffrance particulière d’une adolescente captive devenant femme asservie, en Limousin, pour atteindre une réflexion universelle. Et même intemporelle, car les choses, si elles sont situées aux abords de la Vézère, rivière corrézienne, ne sont pas exactement datées. Peut-être la fin du XIXe siècle, ou le début du XXe, avant l’hécatombe de 14 dont il était question dans Glaise, le précédent roman. Mais c’est ici l’envers de la Belle époque. Pauvreté limousine, pauvreté universelle, comme celle racontée par Pierre Michon dans Les Onze lorsqu’il évoque « les Limousins de malheur » semblables aux « nègres d’Amérique ». De quoi faire songer au « Temps des métairies », le premier tome du Pain noir de Georges-Emmanuel Clancier, situé lui aussi en Limousin, chez les paysans pauvres, dont les premières lignes disaient : « La mère dit un conte comme cela où des parents trop miséreux abandonnent leurs enfants (…) Qu’est-ce que c’est la misère ? Il y avait une immense forêt dans ce conte et un géant, comment donc ? Ah ! un ogre, il mangeait les enfants. Ne plus penser à cela ! Se cacher de nouveau sous les draps, mais il y fait noir : si l’ogre aussi allait s’y tapir ? » C’est cela que raconte Franck Bouysse : un conte très sombre où l’ogre tant redouté de nos enfances est réellement venu se tapir dans la chambre de Rose, dans ses draps, à qui il va faire subir le pire, avec la complicité d’une vilaine femme, bien pire que la fée Carabosse. Un ogre absolu, en quelque sorte, un vampire à la Bram Stocker, chasseur d’homme comme le comte Zaroff, un ogre dont la forge maléfique sert à faire disparaître l’adversaire, comme un Vulcain diabolique annonciateur d’autres crémations à venir – Bouysse se rapproche ici de Shakespeare associant dans Hamlet la figure de Vulcain et celle du diable. Le roman frôle d’ailleurs l’épouvante, le fantastique, la maison de maître où Rose est prisonnière faisant parfois vaguement songer aux Mystères d’Udolphe d’Ann Radcliffe. « J’aurais voulu quitter la maison, en être capable, partir à travers les bois… » écrit Rose, confrontée à la présence fantomatique de l’épouse du propriétaire des lieux. Persiste alors en nous, tout au long de cette lecture, le duo tragique interprété par Nick Cave et Kylie Minogue, Where The Wild Roses Grow, avec cette première phrase : « They call me The Wild Rose »…

La religiosité est présente dans cet ouvrage, et l’on peut dire qu’il est habité par le péché, la monstruosité, la violence absolue, jusqu’à la négation des corps, le meurtre, l’infanticide, la tentation du suicide, le mal – qui tient les uns et les autres dans ses rets enchevêtrés –, la folie, le désespoir et le remords. Le père de Rose est une figure possible de Judas, ne pouvant supporter d’avoir livré le Christ pour trente deniers et finissant par se pendre. Le romancier s’inscrit là dans une tradition littéraire que l’on ferait volontiers aller de saint Augustin à Camus, ici peut-être aussi à Bernanos, avec un prêtre recevant l’histoire de Rose écrite dans des cahiers. Dans le Journal d’un curé de campagne, le curé d’Ambricourt médite à propos de l’idée « du mal lui-même, cette énorme aspiration du vide, du néant. » Onésime le paysan racle « la merde », les rêves sont « vides de rêves » et le cœur ne semble être que la « dérisoire métaphore d’un sentiment diffus, empêché, parce que, quelque interprétation qu’on en fasse, le cœur n’est pas d’or, il sert à peu de choses, pour ne pas dire à rien. » Franck Bouysse, après Louis Guilloux, évoque un « sang noir » et « le goût vivant du sang mort dans [l]a bouche ». Dès lors se pose la question, sans doute également importante dans Né d’aucune femme, de la rédemption (d’autres utiliseraient peut-être l’expression à la mode « résilience »). Est-elle possible ? L’incontestable suspense de ce roman y conduit-il, ou conduit-il à la déchéance absolue ? Et par où pourrait-elle advenir, cette rédemption ? De l’amour salvateur, malgré tout ?

Des mots, peut-être. Encore et toujours. Rose a besoin d’écrire ce qui lui est arrivé, elle dit : « la seule chose qui me rattache à la vie, c’est de continuer à écrire » et elle invente un nouveau verbe : « écrier ». Génie, un autre personnage, a besoin de l’entendre, comme le prêtre va vivre son existence avec ce texte douloureux. Et le grand ordonnateur de ce livre puissant et vibrant – à l’image des chevaux qui y sont mis en scène –, qui a laissé plonger son inspiration au plus profond de l’humain puis remonter vers la lumière, c’est Franck Bouysse dont l’écriture, sans être aussi lyrique que dans Plateau, demeure stylistiquement parfaitement maîtrisée (avec un usage remarquable des variations des temps des verbes et de la syntaxe selon les locuteurs), poétique (littéralement, par exemple lorsqu’Edmond s’exprime) et originale (sachant dire aussi l’animal, une constante chez cet auteur). C’est lui qui, comme Rose, dit, à propos des mots, « je les respire, les mots-monstres et tous les autres. » Il nous les fait respirer, et après l’avoir lu, nous respirons mieux.

 

[1] Au même moment et dans un tout autre style, Roselyne Bachelot raconte chez Plon dans Corentine l’histoire de sa grand-mère bretonne vendue à sept ans par ses parents à un marchand de chevaux de Roudouallec.

Histoire de La Jonchère et de son arboretum (7)

Linteau de l’ancien collège (L. Bourdelas)

La place de l’église (c) Paul Colmar

Place et statue Denis Dussoubs à Limoges

 

Le  XIXème siècle et le début du XXème

Un monument de La Jonchère – le collège – a accueilli, dans sa jeunesse, un hôte illustre : Denis Dussoubs, né à Saint-Léonard-de-Noblat en 1818. Construit dès la publication de la loi Falloux, ce grand édifice connaît ses heures de gloire de 1830 à 1845. Le maître d’œuvre, et futur directeur de l’établissement, le « vénérable » curé Chassaing (curé à La Jonchère de 1828 à 1840) fait édifier le bâtiment et ses dépendances avec les pierres provenant de la partie ruinée et non reconstruite de l’église Saint-Maurice, alors décrite « comme une grange en désolation ». Ce collège brille par la qualité de son enseignement et par la renommée de ses précepteurs, tel Léon de Jouvenel (philosophe, baron, député conservateur, président du conseil général de la Corrèze, maire de Varetz, opposant à Napoléon III). Denis Dussoubs en est un des plus célèbres élèves. Michel Laguionie a précisé, à propos de son frère et lui : « Soucieux de pourvoir ses neveux d’une solide instruction, l’oncle Gaston les mit en pension au collège (…) Disciple de Voltaire, l’oncle ne tenait pas les religieux en grande estime, mais l’établissement était réputé dans toute la région, pour la qualité de son enseignement. »[1] Devenu avocat fort renommé, partisan à Limoges de la révolution de 1848, il meurt le 2 décembre 1851 d’une balle dans la tête sur les barricades parisiennes, lors du coup d’État de Louis Napoléon Bonaparte, alors qu’il remplaçait son frère Marcellin, député démocrate socialiste, malade. Gérard Dumont précise qu’alors qu’il était collégien à La Jonchère, celui-ci « afficha sa vivacité d’esprit en démasquant un mystificateur qui jouait les fantômes dans le cimetière. »[2] Denis Dussoubs avait également étudié au lycée de Limoges, puis à la Faculté de droit de Paris. Le collège ne survécut cependant point à un scandale, « dont les héros – précise encore Laguionie – étaient un prêtre-professeur et une jeune cuisinière. Dans un débarras, ces deux personnages se livraient aux jeux innocents de l’amour. Pour leur malheur, un élève, passant par là, avait collé un œil sur un trou que formaient des planches disjointes. Tous ses condisciples, invités par lui, étaient venus assister à ces tableaux on ne peut plus vivants ! »

En 1847, Jean Bonnaud édifia, à côté de l’église, les halles couvertes, démolies en 1925 et remplacées par la salle des fêtes.

[1]                      La vie généreuse et pathétique de Denis Dussoubs, Lucien Souny, 1989, p. 17.

[2]                      G. Dumont, La Jonchère-Saint-Maurice d’hier et pour demain », auto-édition, 2012, p. 482. Il indique : « De nos jours, l’ancien collège subsiste toujours, transformé en logements et commerces. De la grisaille de ses murs émerge encore une inscription latine qui témoigne de son passé : « has edocendae juventuti fecit aedes Chassaing rector Parochiae, anno domini Mdcccxxx » «  Chassaing, curé de la Paroisse, a fait édifier ce bâtiment pour servir à l’éducation de la jeunesse, l’an du Seigneur 1830 ».

30 Juin

Histoire de La Jonchère et de son arboretum (6)

(c) L. Bourdelas

Temps révolutionnaires à La Jonchère

En février 1790, M. de Léobardy du Vignaud, trésorier de France du bureau des finances de la Généralité de Limoges, est nommé (premier) maire de La Jonchère (il fut ensuite administrateur du district de Bellac et juge de paix de Laurière). M. Raby du Chéron et M. Raby des Bastilles sont nommés échevins et M. Gérardin procureur syndic. M. de Valeyze est élu secrétaire-greffier[1]. Une garde nationale de la paroisse, constituée de cinquante volontaires, est constituée. Le 14 juillet, on se réunit avec tambour et drapeau pour prêter le serment à la loi et au roi. On dit la messe sur un autel en planches construit sur la place de Laurière[2].

Juste avant la Révolution, en février 1789, Jean Richard (salué pour son éloquence), âgé de 40 ans, issu d’une famille de cultivateurs de Bersac, est nommé curé de la paroisse. Il assiste à l’assemblée du clergé pour la nomination des députés aux Etats Généraux. En 1791, il est prêtre réfractaire (et reçoit la protection de Gérardin et de Valeyze). C’est un certain Gabriel Lafont qui lui succède, mais les paroissiens le mettent en quarantaine et rappellent son prédécesseur qui organise un lieu de culte à la Tantolie. Raby des Bastilles, maire de la commune, tente de l’intimider, ainsi que ses fidèles, avec des hommes de la garde nationale. En 1793, le prêtre est finalement obligé de s’exiler en Espagne. Le 5 mars, le Registre de la Commune de La Jonchère donne une liste de « suspects », privés de particule pour l’occasion : la citoyenne Jeanne Brie, veuve Savignac, et son fils Léonard (en 1794, elle fut conduite en charrette à Limoges puis à la Conciergerie) ; Guillaume Léobardy, la citoyenne Catherine Verthamont son épouse et Thérèse, leur fille ; Léonard Gérardin et son épouse Anne Gay Delage ; la citoyenne Pierre Valize (90 ans), Magdeleine Valeize (80 ans) et Marguerite Valeize (72 ans). Le 24 novembre, les cloches de l’église sont descendues pour être fondues à Limoges et faire des canons pour la défense de la République. Le 30 novembre, on plante un arbre de la liberté avec feu de joie place de l’église, et l’on fait brûler les titres de rentes dues aux Sgr de Vaux et au Sgr du Vignaud. Le 17 décembre, des commissaires révolutionnaires font un discours anticlérical à l’église et renversent des croix sur leur chemin. Durant la Terreur révolutionnaire, un certain Raby du Sirieix, lieutenant criminel à Limoges, fut emprisonné pour « faits d’aristocratie ». Deux membres de cette famille, Joseph et Pierre-Louis Raby du Sirieix, de La Jonchère, émigrèrent en 1791[3]. En 1794, le tribunal criminel de la Haute-Vienne condamne François Rivière, instituteur à La Jonchère, pour avoir recelé des effets nationaux provenant de la maison des enfants émigrés de Françoise de Brie, veuve Savignac.[4] La même année, on ordonne de détruire des tours au Vignaud, car elles sont considérées comme des emblèmes féodaux. Notons que le 26 août 1796, le presbytère fut vendu comme bien national au sieur Raby (le maire ?), pour la somme de 1 440 livres[5]. Une autre personnalité de La Jonchère connut un destin particulier. Martial de Savignac, né au château de Vaux en 1758, prêtre réfractaire de la paroisse de Vaiges, en Mayenne, devint aumônier des chouans à la demande de Jacques Bruneau de La Mérousière, avant de rejoindre le chef chouan Michel Jacquet dit Taillefer. Le jour de Pâques, 27 mars 1796, Martial de Savignac dit la messe à Bazougers devant toute la division. Les Bleus[6] parurent. Le curé se trouva au milieu des combats, jusqu’au moment où deux hommes le dégagèrent et le conduire à l’écart. Malgré les avertissements qu’on lui donna alors de s’éloigner, il revint le 29 avril à Bazougers pour son ministère. Mais il fut surpris dans un verger, lisant son bréviaire, arrêté et conduit à Meslay, puis à Laval. Ses amis, aidés même par des patriotes qui admiraient le curé de Vaiges, mirent tout en œuvre pour sauver sa vie. Un premier jugement, le 7 mai 1796, porta la peine à 15 ans de fers. Des témoins étaient venus déposer que le prêtre leur avait sauvé la vie, et lui-même jura qu’il n’avait eu d’autre désir que de procurer la paix, d’arrêter l’effusion du sang et qu’il n’avait prêché que le pardon. Le général républicain Chabot ordonna la révision du procès, qui fut cassé, et le 9 mai 1796 fut formée une nouvelle commission militaire devant laquelle Martial de Savignac parut sans illusions. En entendant la sentence de mort à 5 heures du soir, il ne dit que ces mots en levant les yeux au ciel : In manus tuas, Domine, commendo spiritum meum[7]. Il fut fusillé le mardi 10, à midi, sur la place du Gast à Laval[8]. Ses deux frères, Léonard et Joseph de Savignac avaient participé à l’expédition de Quiberon. Organisé afin de prêter main-forte à la Chouannerie et à l’armée catholique et royale en Vendée, le débarquement des émigrés espérait soulever tout l’Ouest de la France afin de mettre fin à la Révolution française et de permettre le retour de la monarchie. Il fut repoussé le 21 juillet 1795 et échoua. Les frères Savignac furent fusillés le 28 août et le 1er septembre 1795, parmi  748 autres condamnés. Leur mère Françoise de Brie de Soumagnac (1724-1801) fut emprisonnée à Limoges[9].

Lorsque les derniers religieux furent sortis de l’abbaye de Grandmont, Mgr d’Argentré fît distribuer aux paroisses du diocèse les reliques et les reliquaires de son trésor. Une partie des richesses qui le composaient, a pu, grâce à leur éparpillement sur tous les points du diocèse, échapper au vandalisme révolutionnaire. Ainsi furent réservées pour La Jonchère des reliques de deux compagnons de saint Maurice, martyrs, sans reliquaire.[10]

Un document publié par Jacques de Léobardy indique qu’une épidémie a tué trente personnes dans la force de l’âge à La Jonchère, entre septembre 1796 et janvier 1797. En 1797, la récolte des foins et des blés s’est levée sans une goutte d’eau. L’été 1798 est particulièrement sec et les fontaines n’ont plus d’eau. La même année, la récolte de châtaignes est particulièrement abondante et en décembre 1799, on cueille encore des roses dans le jardin du Vignaud[11].

[1]                      Peut-être s’agit-il de Pierre Candide de Valeyze, né vers 1736 et mort après 1793, fils de Pierre (chirurgien) mentionné comme « milicien, tailleur d’habits Chez-Brouillaud » ? (source : site Geneanet).

[2]                      J. de Léobardy, Une histoire de famille, auto-édition, Lavauzelle-Graphic (Panazol), 1998, p. 112.

[3]                      B.S.A.H.L., t. 75, 1934, p.31.

[4]                      B.S.A.H.L., t. 45, 1897, p. 539.

[5]                      A. Lecler, Dictionnaire historique…, déjà cité, p. 393.

[6]                      Républicains.

[7]                      Ô Seigneur, entre tes mains je remets mon esprit.

[8]                      « Martial de Savignac », dans Alphonse-Victor Angot, Ferdinand Gaugain, Dictionnaire historique, topographique et biographique de la Mayenne, Goupil, 1900-1910.

[9]                      A. Lecler, Dictionnaire historique…, déjà cité, p. 395.

[10]                    B.S.A.H.L., t. 60, 1910, p. 437.

[11]                    Une histoire de famille, déjà cité, p. 132.

23 Juin

Histoire de La Jonchère et de son arboretum (5)

Le Vignaud, par L. Bourdelas

Le Vignaud, ancienne carte postale (c) P. Colmar

La croix des prisonniers, par L. Bourdelas

 

 

Des Temps modernes à l’Ancien Régime

Un bas-relief – anonyme –, provenant d’une chapelle aujourd’hui démolie, a été logé dans une muraille au Vignaud. Il représente la Nativité et date probablement du XVIème siècle. La Vierge est représentée à genoux, les mains jointes, cheveux flottants sur les épaules. Elle adore l’Enfant divin, étendu tout nu sur une claie d’osier. En face d’elle, saint Joseph, à la barbe opulente et frisée, relève son manteau de la main gauche et tient de la main droite un objet cylindrique, sans doute une chandelle. Le bœuf et l’âne, minuscules, sont au second plan. Le fond de la scène est occupé par un massif de rochers où se déroule un tableau champêtre. Un jeune berger vêtu d’un bliaud court, coiffé d’un capuchon, tend le bras droit vers le ciel, des moutons paissent ou dorment. Sur la gauche, un autre berger, un adolescent, est assis et porte un doigt à ses lèvres. Il regarde le groupe de la Sainte Famille[1].

Au XVIe siècle,  la Réforme trouva en Limousin des adeptes convaincus et des martyrs; tel un malheureux vicaire de La Jonchère, Guillaume du Dognon, qui fut brûlé en 1555, au pilori de la place des Bancs à Limoges.[2]

A La Jonchère, au XVIIe siècle, les sieurs de Valèze, qui paraissent avoir rempli des offices de plume, tiennent aussi journal des événements importants ou curieux de la contrée. Mais leur œuvre, restée manuscrite, est mal connue.[3]

Pailler évoque l’existence d’une prison à « La Croix des Prisonniers » et observe, en 1921, qu’il ne reste « qu’un amas de pierres surmontées d’un magnifique calvaire en granit que la famille de Léobardy a fait édifier sur l’emplacement. »

Les vieux documents nous livrent parfois de savoureuses informations, ainsi la mention de « M. Christophe Rivière de Traymond, prêtre en 1749, curé en 1750, d’un caractère violent, emporté, inquiet, chicanneur, de mauvaise foy en affaires, ahi (sic) et craint dans sa paroisse. »[4]

La paroisse de La Jonchère entretenait un milicien. Le 6 février 1756, Pierre Chardon, cardeur, s’engage pour servir pendant six ans de milicien pour la paroisse, moyennant la somme de cent vingt livres.

Pailler a consacré un chapitre de sa petite monographie à l’organisation de la charité à La Jonchère. Depuis au moins le règne de Louis XIV, il existait un « conseil, ou bureau de charité » d’une dizaine de membres choisis par les notables de la paroisse, examinant famille par famille la situation de tous les pauvres qui lui étaient signalés « et attribuait à chacun d’eux, non pas une aumône uniforme, mais un secours qui allait jusqu’à le nourrir complétement, si besoin était. »

Notons qu’une native de La Jonchère fut l’une des « Demoiselles de Saint-Cyr » : Marie Françoise de Savignac-Vaux, née le 9 novembre 1763, jusqu’au 17 juillet 1775, date à laquelle elle mourut[5]. La Maison royale de Saint-Louis était un pensionnat pour jeunes filles créé en 1684 à Saint-Cyr (actuelle commune de Saint-Cyr-l’École, Yvelines) par le roi Louis XIV à la demande de Madame de Maintenon qui souhaitait la création d’une école destinée aux jeunes filles de la noblesse pauvre. La mère de Marie Françoise, Françoise de Brie-Soumagnac, dont nous reparlerons, avait été pensionnaire de 1733 à 1743, ainsi que ses sœurs.

[1]                      Bulletin de la Société archéologique et historique du Limousin, t.78, 1939, p. 142.

[2]                      B.S.A.H.L., t. 52, 1903, p. 47.

[3]                      B.S.A.H.L., t. 34, 1887, p. 36.

[4]                      Chartes, chroniques et mémoriaux pour servir à l’histoire de la marche et du Limousin, publiés par Alfred Leroux, et feu Auguste Bosvieux, Tulle, 1886, p. 435.

[5]                      « Les Demoiselles de Saint-Cyr », liste du département de la Haute-Vienne, site des Archives départementales des Yvelines. Et site Geneanet.

17 Juin

La Jonchère et son arboretum (4): l’église

La Fête-Dieu (c) P. Colmar

(c) L. Bourdelas

(c) L. Bourdelas – La nef 

(c) L. Bourdelas – La crèche

(c) L. Bourdelas – Le coq du clocher

(c) L. Bourdelas – le vitrail de Jeanne d’Arc

(c) L. Bourdelas – Décor

(c) L. Bourdelas – Détail du bénitier

 

L’église a été détruite au XIIe siècle, mais fortement remaniée dès le XIIIe siècle et restaurée au XIXe. Elle dispose d’une nef unique de deux travées à faux transept et d’une abside polygonale.

L’intérieur. – Un porche en arc brisé neuf supporte un clocher neuf, désaxé par rapport à la nef. Les murs de la première travée sont garnis d’arcs de décharge brisés, avec quart-de-rond au départ de la voûte. A l’Ouest, les piliers sont engagés dans la maçonnerie et présentent des chapiteaux cachés en partie, avec des crochets à la corbeille. A l’Est, les piliers sont formés d’un pilastre rectangulaire et d’une colonne ronde engagée du type de Nieul. Le chapiteau est commun au pilastre el à la colonne. Les corbeilles sont sculptées, au Nord, de crochets-boules et de crochets fleur-de-lis, au Sud, de crochets-boules. Les tailloirs sont moulurés d’un cavet, d’un filet, d’un boudin et d’un filet. La voûte d’ogives est neuve. Il y a une fenêtre, sans caractère, au Sud. Dans la deuxième travée, il y a des crochets-boules sur les chapiteaux, au Nord, des crochets-boules et des crochets fleurs-de-lis, au Sud. Fenêtre au Nord et fenêtre au Sud. Après cette travée, on trouve de chaque côté une chapelle voûtée en berceau brisé transversal et éclairée par une fenêtre. Ces chapelles, qui sont modernes, constituent une sorte de transept. Le chœur, moderne, est voûté de six ogives, rayonnantes retombant sur des culots. C’est le système de l’abside de Bonlieu (Creuse), mais avec des nervures au lieu d’arêtes. L’entrée de cette abside est intéressante. Elle est formée d’un doubleau de section rectangulaire qui retombe sur des colonnes engagées. Les chapiteaux de ces colonnes paraissent anciens ; leur style indique le XIe siècle ou le début du XIIe siècle. Les pilastres doubles, en équerre, qui sont adossés aux colonnes et font raccord avec la nef, sont du XIIe siècle et sculptés de crochets-boules de la même époque que ceux de la nef. Les bases des colonnes sont anciennes. Elles sont montées sur un très haut soubassement. Les bases des pilastres sont de même hauteur. Il y a eu certainement une voûte du XIIIe siècle à laquelle faisait suite une abside romane moins large que la nef et que l’abside moderne actuelle a remplacée.

Mobilier. — Il ne présente pas grand intérêt. A noter cependant un vieux saint Jean-Baptiste en bois.

L’extérieur. — A l’Ouest, la porte est de style roman limousin à trois voussures. Il n’y a point d’encadrement à l’archivolte. Les chapiteaux ne sont pas sculptés.

L’élévation sud présente, à la deuxième travée, un reste intéressant du vieux mur roman dans lequel une fenêtre en plein cintre, très étroite et peu ébrasée indiquerait le XIe siècle. Le mur est en moellons avec pierres d’appareil à l’alentour des contreforts. L’élévation Nord présente la même fenêtre et aussi des baies carrées bouchées actuellement, lesquelles ont pu servir de fenêtres de guet pour un chemin de ronde. Il n’y a pas de contreforts en bon état de ce côté, alors qu’il y en a au Sud.

Une cloche, bénite en 1806 par M. Rogues, curé de La Jonchère, fut placée sous l’invocation de Saint Maurice et de Sainte Anne. Elle eut pour parrain M. Joseph de Léobardy de Mazan ; la marraine fut dame Marie-Pauline Chaud de la Roderie, son épouse, de la paroisse de La Jonchère. Elle fut fondue avec les fonds et selon le désir de défunte dame Marie-Anne Baillot du Queyroix, épouse de Paul Chaud de la Roderie, chevalier de Saint-Louis, mousquetaire de la garde du Roi, ses père et mère.

Dans la nuit du 8 au 9 juin 1792, la grille de la fenêtre de la sacristie est forcée et sont volés le ciboire, le soleil d’argent (où était le Saint Sacrement et qui aurait coûté 700 livres), l’enseigne (80 livres), les nappes de l’autel, les boîtes des saintes huiles et deux croix « dont une avait un morceau de la vraie croix ».

En 1884, au cours de déblais pratiqués derrière l’église, dans un terrain sur lequel, dit-on, se prolongeait autrefois le chœur, on a trouvé, pliées dans des lambeaux d’une étoffe grossière, un grand nombre de pièces d’argent d’un très bas titre et soixante ou quatre-vingts deniers d’or, agneaux d’or et royaux en parfait état de conservation, paraissant tous appartenir au règne de Charles VII.

André Lecler, dans son Dictionnaire historique et géographique de la Haute-Vienne, Limoges, 1920-1926, a publié la liste des prêtres de La Jonchère qu’il a pu retrouver.

On note aussi la présence, à l’entrée de l’église, d’un petit bénitier – avec deux anges – et d’un tronc – avec figure de Christ – pour offrandes en bronze, ensemble qui provient des productions de Ducel et du Val d’Osne. Il fut offert par Mignon, administrateur du Val d’Osne, propriétaire du château de Walmath, voisin, pour le mariage de sa fille.

Sources : Bulletin de la Société archéologique et historique du Limousin, t.72, 1927, p.21 ; t.78, 1939, p. 136 à 143 ; t. 32, 1885, p. 316. J. de Léobardy, Une histoire de famille, auto-édition, Lavauzelle-Graphic, 1998, p. 119. E-monumen-net.

12 Juin

Histoire de La Jonchère et de son arboretum (3)

(c) L. Bourdelas

Vitrail représentant saint Maurice, à l’église.

 

Au cœur du Moyen Âge

Au XIIème siècle, les sources font mention de la prévôté ecclésiastique de la Jonchère. Le fils d’un dénommé Aumone obtient en 1188 de la part de l’évêque Sébrand Chabot (1178-1197) la charge de «prévôt » (même si les institutions d’Église ont le plus souvent opté pour le terme de « maire ») afin de coordonner l’exercice de ses exploitations agricoles sur son domaine de la Jonchère. Peut-être est-ce de cette période que date la fondation de la paroisse – durant tout l’Ancien Régime, c’est en effet l’évêque qui nomma l’intégralité des prêtres de Saint Maurice. En 1702, l’évêque de Limoges est toujours titulaire de la châtellenie de La Jonchère.[1] Parfois, elle bénéficie des largesses d’un prélat ; ainsi, à sa mort en 1272, l’évêque de Limoges Aimeric de La Serre, précise-t-il, dans son long testament, qu’il laisse vingt-cinq livres à l’église pour la bâtisse et son ornement, et la même somme pour « l’hôpital ».[2] Les évêques de Limoges vinrent d’ailleurs souvent à La Jonchère où ils avaient leur résidence d’été.

Les archives concernant la justice épiscopale – et parfois ses manquements – au XIVème siècle, permettent de découvrir quelques anecdotes. Ainsi un notaire public de la Jonchère, Guillaume de la Place, avait le tort de « aconseiller appeler les gens qui soy disoient grevés » par le sénéchal de l’évêque : on le met à l’amende; il en appelle : on l’arrête, et on le jette dans un cachot. Il est vrai que ce notaire avait dit au sénéchal tenant l’assise « qu’il ne feroit pour lui mes comme pour un renart », et qu’avec ses complices il avait de nuit battu et navré un homme ; c’était en somme (au dire de l’évêque) un scélérat, et d’ailleurs on ne l’avait point fait renoncer à son appel. Une autre fois, c’est le bailli de l’évêque à la Jonchère qui défend d’exécuter un individu condamné à la potence, et le fait «ramener et donner pour mari à une pucelle qui le requist, et le li bailla sanz en fere punition ni justice » ; mais le fait est trop « général et obscur » pour que l’évêque prenne la peine d’y répondre.[3]

La tradition rapporte qu’un sac[4] de La Jonchère aurait eu lieu, sans qu’on puisse le dater avec certitude. Certains évoquent Edouard de Woodstock, le Prince Noir, supputant l’intrusion permise aux soudards du côté de la rue de la Trahison, qui porterait ainsi fort bien son nom. Il est vrai que depuis son arrivée en Aquitaine en 1355, jusqu’à son retour définitif en 1371, Edouard organisa pendant seize ans une suite de chevauchées, tant contre ses adversaires en dehors de ses provinces que contre quiconque osait contester son autorité sur ses terres. Le sac de la Cité de Limoges, en août 1370, dont l’évêque l’avait trahi, demeura dans les mémoires – d’autant plus que Froissart y dénombra 3 000 victimes, là où il n’y en eut peut-être que dix fois moins. L’abbé Pailler cite des Ephémérides écrits en 1830 par de Léobardy, où celui-ci écrit : « Le Prince Noir, à la tête d’une armée victorieuse, se rue sur le Limousin, au travers duquel il se fraie un passage, au milieu des décombres et dans le sang (…) il dirige sa marche vers Grammont, dont les immenses trésors tentent sa cupidité. Il ruine, en passant, Saint-Sylvestre ». Déduction de l’abbé : « il n’est pas téméraire de penser que Juncheria qui n’était éloignée que de quelques kilomètres de Grammont, à laquelle la reliait une vaste chaussée, ait subi le sort de sa riche voisine. » Toujours selon lui, lors de travaux de construction au sud du champ de foire des porcs, on découvrit « des débris d’habitations, pierres noircies par le feu, briques, débris de poutres calcinées », sans que l’on puisse dater le sinistre.

Le pouillé du diocèse de Limoges renseigne sur les vicairies (église ou chapelle succursale dans une paroisse que dessert un vicaire) créées à La Jonchère : «  Vicairie fondée par Bonne Arnaude, demoiselle, et ses prédécesseurs, avant 1355 [Dans la chapelle du château du Vignaud]. Autre, par noble Jean Joudrineau ou Jourdaneau, sieur du Verger, appelée de Peyrefolle. — A l’autel de saint Jean Baptiste ou de saint Giles. — P. Curé confère. Charles du Vignaud, écuyer, sieur dudit lieu, 1562. Jeanne de Nespoux, tutrice de Pierre et de Jacques, 1564, 1569. Perière, comme seigneur du fief du Vignaud, 1629. Noble Guillaume Joudrenaud, damoiseau, sieur du Vergier, 1497. [Autre, dite Malese, dans la chapelle du château du Vignaud. — P. Evêque. Autre, par Pierre de Folle, fondée dans la chapelle du château du Vignaud]. Vicairie fondée par Pierre Boudelli, damoiseau de la ville de La Jonchère, du consentement de sa fille, Marguerite Boudela et de Jean Joudrinaudi, damoiseau, son gendre, pour un prêtre séculier, son parent, ou de sa femme, le 28 mai 1458. Signé Bordas. Spiritualisée en 1497 [Appelée Les Vignauds]. — Chapelle du grand cimetière. — A l’honneur de la Sainte-Vierge et saint Maurice. A l’autel de saint Jacques et saint Michel. — P. Curé doit conférer dans quarante jours; ce temps expiré, l’évêque; héritiers et successeurs présenteront. Charles du Vignaud, écuyer, sieur de Bacheleries, 1567, 1569. Le service était transféré dans la chapelle du château du Vignault, lorsque Périère, président au présidial de de Limoges, nomma, en qualité de seigneur de ce fief, 1670. Noble Guillaume Joudrenaud ci-dessus, 1497. Autre, par M. Pierre de Alvernia. — A l’autel de saint Eloi. — P. Blaise de La Marche, damoiseau, sieur de Pierrefole, 1471. »[5]

En 1510, on trouve trace d’une maladrerie à La Jonchère, vraisemblablement destinée aux lépreux, prieuré ou aumônerie sous l’invocation de la Sainte Vierge, auquel l’évêque aurait pourvu dès 1371.[1]

Le chanvre étant alors un produit de première nécessité pour les populations (textile, mais aussi voiles, cordage), on en cultivait partout en Limousin. Ainsi à La Jonchère, où un contrat passé en 1579 entre un propriétaire et un métayer mentionne que ce dernier pourra « semer un lopin contenant six couppées de chanvre à lever où lesdites parties l’ont limité » ; un autre contrat stipule en 1575 que le métayer pourra faire une quartellée de chanvre dans un certain verger, pour son usage[2].

[1]                      B.S.A.H.L., t. 55, 1905, p. 23.

[2]             R. Chanaud, « Chanvre et chènevières en Limousin et Marche, une culture marginale mais omniprésente (XVIe-XIXe siècles)», in Paysage et environnement en Limousin de l’Antiquité à nos jours, sous la direction de P. Grandcoing, PULIM, 2010, p. 130 et 132.

[1]                      B.S.A.H.L., t.45, 1897, p. 565.

[2]                      B.S.A.H.L., t.4, 1852, p. 133.

[3]                      B.S.A.H.L., t. 31, 1883, p. 368.

[4]                      Saccage, pillage d’une ville.

[5]                      J. Nadaud, « Pouillé historique du diocèse de Limoges », manuscrit de 1775, B.S.A.H.L., t. 53, 1903, p. 298.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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