11 Mai

Notices pour servir à l’histoire du théâtre en Limousin (17): le théâtre à Tulle dans la 1ère moitié du XIXème siècle

En 1906, dans le Bulletin de la Société scientifique historique et archéologique de la Corrèze, paraît l’étude de René Fage, « Un demi-siècle de théâtre à Tulle (1800-1850) ». J’en tire les informations qui suivent ; il m’a semblé qu’il était important de se remémorer son minutieux travail.

Il n’apparaît pas qu’avant le XIXème siècle le théâtre ait tenu une place importante à Tulle. Une Société dramatique, fut fondée en l’an III (1794-1795) par des notables de la ville, le président Villeneuve, le juge Lacombe, MM. Mougenc de Saint-Avid, de Saint-Priest, Sage, Barthélémy, Floucaud, Larnore de Lamirande, Leyx et Melon, pour jouer la comédie sur un théâtre installé dans l’ancien réfectoire du Collège. Elle donna, en 1795, cinq représentations. La troupe se composait des sociétaires cités ci-dessus, de quelques autres amateurs, et de Mmes Dulignon, Duperret, Leyx, Fourcroix, Brival et Berger. Ils jouèrent Les Étourdis ou le Mort supposé, comédie en 3 actes, en vers, d’Andrieux ; Le Revenant ou les Deux Grenadiers, comédie en deux actes, en prose, par M. X.; Les Intrigants ou Assaut de Fourberies, comédie en trois actes, en prose, par Dumaniant ; Le Somnambule, comédie en un acte, en prose, par Pont de Veyle; Ruse contre ruse ou Guerre ouverte, comédie en trois actes, en prose, par Dumaniant ; L’Heureux Quiproquo, comédie de Patrat ; Le Sourd ou l’Auberge pleine, comédie en deux actes, en prose, par Desforges ; La Nuit aux Aventures ou les Deux Morts, comédie en trois actes, en prose, par Dumaniant ; enfin, deux pièces dans le goût du jour, de Louis-Benoît Picard, Les Deux Postes ou le Conteur, comédie en trois actes, en prose, qui avait été jouée pour la première fois, le 4 février 1793, à la Comédie-Française, et La Perruque blonde, comédie en un acte, en prose, montée le 12 novembre 1794 au Théâtre de la République.

Jean-François Bonnet-Beauval, né à Paris en 1752, joue à Limoges depuis 1802 lorsqu’en 1808 il est nommé « directeur privilégié » du 9ème arrondissement (Corrèze, Dordogne, Haute-Vienne). Il écrit alors au préfet, le général Milet-Mureau[1] : « La ville de Tulle, n’a point de salle de spectacle. Il dépend de vous, Monsieur le Préfet, de faire destiner un local propre aux représentations théâtrales. J’ose espérer de votre bonté et de votre goût pour les arts que vous voudrez bien me protéger à cet égard. Ce n’est que lorsque j’aurai la certitude d’y pouvoir donner des représentations, que je pourrai déclarer dans quelle partie de l’année j’y ferai conduire la troupe. Je vous prie, Monsieur le Préfet, de me faire connaître vos intentions. Je me ferai un devoir de m’y conformer tant qu’il sera en ma puissance. » On décide de la construction d’une salle dans l’ancienne église du collège, mais en attendant, il faut jouer dans une salle provisoire. Bonnet-Beauval voudrait aussi conduire sa troupe à Brive ; mais, ajoute-t-il, des religieux y ont prêché une mission et il craint qu’ils aient préparé un état d’esprit qui éloigne du théâtre. Son répertoire, cependant, « n’a rien qui puisse effaroucher les esprits timorés ». On y trouve l’Orphelin anglais – on l’a vu, joué par la troupe de Limoges en 1775 – et les Fausses infidélités, comédie en un acte de Nicolas-Thomas Barthe. Les recettes tullistes ne sont toutefois pas formidables. En quittant Figeac où elle avait donné quelques représentations, la petite troupe de Deresmond – troupe « secondaire » de Bonnet-Beauval – s’arrête à Tulle et y séjourne du 25 juillet au 28 septembre 1813. Son répertoire est au goût du public. Elle joue successivement des drames comme Clémence et Waldemar ou le peintre par amour, de Pelletier de Volméranges ; des comédies en prose ou en vers, comme Claudine, de Pigault-Lebrun ; Le Barbier de Séville, de Beaumarchais ; Bruis et Palaprat, d’Etienne; des comédies mêlées d’ariettes et des opéras-comiques. Molière n’est pas oublié. Deresmond monte les Fourberies de Scapin, les Précieuses ridicules et l’Ecole des maris. Ving-et-une représentations en tout, qui rencontrent le succès et remplissent les caisses. Deux autres saisons suivent, cette fois avec moins de spectateurs. En juin 1820 Bonnet-Beauval expose au préfet qu’il a envoyé plusieurs fois des troupes à Tulle à l’époque des foires, qu’il n’a eu comme local qu’une vieille église tombant en ruines et que le produit des représentations ne l’a pas indemnisé de ses frais. Ensuite, ajoute-t-il, il a constitué une « troupe courante qui a joué dans une très petite salle faisant partie d’une auberge tenue par un nommé Bastid, près du pont de Clermont, et cette troupe, quoique peu nombreuse, ne trouve point à s’alimenter. » Il termine en disant qu’à moins de lui faire disposer une salle dans les dépendances du Collège, on ne doit pas compter sur lui. Il abandonne ensuite définitivement la ville.

Il est remplacé par la troupe Luguet qui arrive à Tulle le 22 décembre 1822, où le maire met à sa disposition l’ancien local de la cour d’assises, dans les bâtiments dépendant autrefois de l’abbaye Saint-Martin[2]. Sur cet emplacement, on construit en 1828 les Immeubles de la Comédie, avec une salle de spectacle spécialement aménagée, comprenant un rez-de-chaussée, des avant-scènes et deux étages de loges. Luguet et sa femme partirent ensuite pour Saint-Etienne et Lyon. Pendant leur séjour à Tulle était née leur fille Marie qui, à l’âge de 20 ans, joua Lucrèce à l’Odéon, épousa le chanteur Laurent et illustra le nom de Marie Laurent sur les scènes de l’Odéon, de l’Ambigu et de la Porte-Saint-Marlin. Elle  traversa deux fois le Limousin au cours de ses tournées, donnant Thérèse Raquin[3] à Limoges et Athalie à Brive. La famille Luguet avait tenu près du restaurant Fournaud, un café à Tulle, où se réunissaient régulièrement des avocats et avoués lettrés, des fonctionnaires, des jeunes gens, dont certains s’enflammèrent pour le romantisme et publièrent dans des journaux locaux. Parmi eux, un certain Vauzanges publia une série de saynètes, de dialogues, de petites comédies, avant de partir à Paris où il devint l’un des pionniers des assurances-vie.

La troupe (familiale) Bouvaret prend la succession des Luguet, reprenant des pièces à succès de l’Opéra-Comique, de l’Odéon, des Variétés et du Gymnase.

Du 6 au 15 février 1828, Mlle George et sa troupe donnent à Tulle six représentations. René Fage écrit : « La célèbre actrice était dans l’épanouissement de son talent et la splendeur de sa gloire. Née en 1787, elle allait avoir sa 41ème année. Ses débuts à l’Odéon, en 1803, avaient soulevé un tel enthousiasme, que dès l’année suivante elle était sociétaire de la Comédie-Française. Eblouissante de beauté, elle avait un geste et un jeu de physionomie admirables. Sa diction simple et naturelle, comme celle de Talma, était servie par une voix merveilleusement timbrée. Elle était douée d’une sensibilité communicative qui n’excluait pas l’énergie. Artiste jusque dans les moelles, elle apportait à la préparation de ses rôles le soin le plus minutieux, s’appliquant aux moindres détails de la coiffure et du costume. » Elle joua également à Brive et à Argentat.

 

Le passage mouvementé de Mlle George à Argentat

 

« Le 28 février, je me suis trouvé sur le port, avec quelques-uns de mes amis, pour voir passer Mademoiselle George, célèbre actrice, qui voyageait avec plusieurs artistes distingués des deux sexes du Théâtre-Français. Au moment où sa voiture étoit prête à entrer dans le bac, est arrivé un homme à cheval, courant beaucoup. A peine est-il dans la barque que M. Lacombre est venu nous dire : Voyez cet individu, il cherche dispute à un acteur qu’il nomme, qui est bien l’homme le plus doux et le plus honnête ; il les agonise de sottises ; n’est-ce pas bien mal ? — Nous nous avançons vers la barque où entrait la voiture de Mademoiselle George, plus occupés de regarder une femme célèbre par son beau talent et sa beauté que des propos grossiers que nous entendions. Plusieurs personnes m’ont assuré que cet homme avait dit : « Je ne veux point attendre ici pour une catin de comédienne », et que l’acteur lui avoit répondu : « Vous êtes un malhonnête et un soulo, » et qu’à la suite ce même individu avoit répondu : « Je vais vous attendre de l’autre côté, et c’est là que vous m’en rendrez raison. » « En effet tout passe dans la même barque. Arrivé de l’autre côté, je remarque un homme sortir au galop un des premiers; il paroit qu’il dépose son cheval. Et dans le temps que la troupe et la voiture sortent, il revient avec une canne ou un bâton, escorté d’un autre individu, demander ce qu’il appelle raison. Les deux acteurs, qui se trouvoient en avant, veulent passer outre. Mais on leur barre le chemin. C’est alors que deux autres acteurs, qui venoient derrière, voyant leurs camarades aux prises, s’avancent pour les secourir. Dans le même instant plusieurs individus de sur le port accourent, tombent sur les comédiens, les assoment de coups. Ce ne fut plus que cris, coups et hurlemens sur les deux rives. Les actrices se mêlent à la foule. Mademoiselle George, elle-même, saute de sa voiture et va courageusement porter secours. « Nous étions restés sur la rive opposée, spectateurs terrifiés de l’horrible scène. Cependant elle durait toujours. Nous vîmes un acteur que l’on trainoit à l’eau. On crie : « Portez secours ! passons, passons ! » Quelques personnes généreuses passent avec M. le Maire. Je ne pus passer que dans le second bateau. Arrivé de l’autre côté, la scène change. Ce ne fut plus des coups. Ils étaient protégés. Mais le danger existoit; et ils furent abreuvés d’insultes.

« Témoin occulaire, je continue. J’arrive devant la maison Dicham, suivi de beaucoup de gens du peuple et notamment d’un individu à large épaule qui criait : « Il faut finir de les assomer. » Je me retourne et lui dis : « Tais-toi, malheureux ! «. Quelqu’un veut sortir ; je crois que ce sont les employés des droits réunis ; je saisis l’instant et j’entre. Je remarque beaucoup d’agitation, toutes les figures effarées. Dans le même instant un cri de terreur se fait entendre ; un individu est remarqué, le couteau à la main, avec des accents de rage. On lui crie : « Malheureux ! que veux-tu faire? « Les acteurs et actrices étaient mêlés avec ceux qui les avoient frappés. Mademoiselle George paroissoit indignée. Sa belle figure, qui sait si bien peindre la passion, exprimoit l’indignation. Elle s’avance vers l’individu qui avoit été l’agresseur et lui dit : « Retire-toi, barbare ! » La femme de l’auberge où nous étions, chez qui les étrangers auraient dû trouver protection, s’écrie : «Pour des catins de comédiennes, vaut-il la peine de faire tant de bruit. » Je fus indigné de cette grossièreté et le témoignai hautement. « Tas de canailles ! m’écriai-je, c’est donc ainsi que vous protégez les étrangers ! » Mademoiselle George se lève de sur sa chaise, et, s’avançant théâtralement vers la cabaretière, lui parla avec un accent inexprimable. Je la prends par le bras, en lui faisant observer qu’elle ne devoit pas se mettre aux prises avec une femme d’auberge. C’est cette, même femme qui répondit, lorsque M. Lestourgie demanda un appartement pour panser les blessés : « Je n’ai que l’écurie à vous offrir. » Plusieurs acteurs étoient blessés. Mademoiselle George paroissoit prendre beaucoup d’intérêt à eux. J’eus occasion de rester près de deux heures avec cette belle et célèbre actrice ; elle me parut fière et altière ; elle paraissoit indignée. Plusieurs acteurs étoient blessés ; on les pansa. Mademoiselle George poussoit des soupirs et demandoit justice»

M. Eusèbe Bombal, qui nous a signalé cette aventure, l’avait entendu raconter par M. le docteur Lestourgie ; il ajoute au récit qu’on vient de lire un curieux détail. Un forgeron, qui s’était signalé parmi les agresseurs les plus violents de la troupe, homme aux épaules carrées, taillé comme un hercule, s’était précipité sur les acteurs en brandissant une barre de fer ou un marteau. Mademoiselle George marcha vers lui, dans une attitude théâtrale, l’arrêta d’un-geste et lui jeta à la face une tirade de son répertoire où il était comparé à un cyclope. Terrifié, le forgeron laissa tomber son marteau.

 

Récit de M. Jean-Paul Testut-Delguo, Archives de M. le docteur Morély, d’Argentat, cité par René Fage, Petites notes historiques, Tulle, 1901.

 

La troupe Stéphany-Ghamarande arrive à Tulle le 19 novembre 1829. Son répertoire comprend des vaudevilles, des comédies et des mélodrames. Lui succède celle de De Garron formée de douze comédiens jouant la comédie, le vaudeville et 1′ « opéra accessoire ». En 1833, c’est la troupe de Mme Mercier qui s’installe dans la préfecture de la Corrèze. A son arrivée, elle propose notamment La Prison d’Edimbourg, paroles de Scribe et musique de Caraffa ; Le Chalet, Le Pré aux Clercs, Le Barbier de Séville, et quelques vaudevilles.

Les troupes Pollin (directeur de la troupe de Limoges) et Bourson (qui joua jadis devant Napoléon et dirigea le théâtre d’Aix) occupent successivement le théâtre de Tulle dans les années 1834-35. Selon René Fage toujours, « les Tullistes prenaient un goût plus vif aux représentations dramatiques (…) En juillet 1835, les frères Ravel passèrent par Tulle et y donnèrent quelques soirées. Leurs spectacles étaient d’un genre tout spécial, qui avait joui d’une certaine vogue à Paris. Mimes, équilibristes, chanteurs, comédiens, ces artistes variaient à l’infini leurs jeux. Le public, piqué de curiosité, se porta « en foule » à leurs représentations, ne leur ménagea pas les applaudissements. »

En 1838, la ville reçoit une troupe insolite : celle de Pellegrin, dont tous les membres appartiennent à la même famille. Ils jouent Louise ou la Réparation, de Scribe, et Jean, de Théaulon, deux vaudevilles. Lors d’autres représentations, la critique note qu’il y a beaucoup de monde dans la salle et dans les loges, une « nuée de dames jolies et élégamment parées ». La pièce de Victor Hugo, Angelo, tyran de Padoue, fait sensation le 27 mai 1838. Dans L’Album de la Corrèze du 11 juin, le critique Favard peut écrire : « J’ai fait comme le public, je me suis abandonné à mes émotions, sans les analyser. Honneur donc au grand poète qui partage avec Lamartine la royauté poétique ! Le nom de Hugo a aujourd’hui un titre de plus, pour être tout à fait populaire dans cette ville et dans ce pays ». Pellegrin revint plus tard.

Le tragédien Lagardère est également de passage à Tulle en 1838. Très populaire, il jouait les grands rôles, comme Cinna, Néron, Vendôme, Oreste. Il était secondé par sa femme qui avait, comme lui, débuté à la Comédie-Française. Quelques acteurs de Paris les accompagnaient. En 1840, Hermant, directeur du théâtre de Rodez, donne quelques représentations de drames, vaudevilles et opéras-comiques.

C’est ensuite au tour de Mme Lefèvre de s’installer à Tulle. Dans l’Album de la Corrèze, du 13 juillet 1840, M. Lafond écrit: « Le théâtre est enfin totalement sorti de sa léthargie et du marasme complet dans lequel il était tombé. La troupe de Mme Lefèvre lui a redonné la vie ; dimanche, la salle était pleine à crouler, phénomène qui se reproduira souvent (…) Les sympathies les plus vives avaient été acquises à une jeune actrice, sémillante, pleine de grâce et d’indicible attrait ; et comme l’arrivée d’une belle actrice à Tulle est quelque chose d’étrange, d’incroyable et d’inouï, qu’on se raconte, Mme Queyrens, qu’on voulait voir et admirer, avait attiré dimanche cette réunion nombreuse ».

 Auguste Hüssener, portait de Rose Chéri, vers 1845

 

En 1841, Jean-Baptiste Chéri-Cizos, fils d’acteurs, qui avait commencé très jeune son métier de comédien, arrive, avec sa troupe, composée en grande partie par des membres de la même famille. Les deux filles du directeur, Rose et Anna Cizos sont remarquées. Rose « Chéri » devait débuter au Gymnase en quittant Tulle et elle y obtint un éclatant succès. « Cette jolie débutante, disait Théophile Gautier, réussit beaucoup parce qu’elle est simplement une jeune fille toute naturelle et n’a pas trop l’air d’une actrice ; c’est le plus rare des talents ». Ils donnèrent Être aimé ou mourir, Yelva ou la Muette russe, La Fiancée du fleuve, Estelle, Les Enfants de troupe, La Grâce de Dieu, La Reine de seize ans, Les Premières armes de Richelieu, L’Ange dans le Monde, Le Page et le Régent, Les Enfants d’Edouard, Les deux Jumelles.

Notre précieuse source, René Fage, mentionne aussi le passage à Tulle en 1841 d’un marionnettiste, le mécanicien Bugny, qui avait occupé un petit théâtre dans le passage de l’Opéra à Paris. Il y dirigeait une troupe de marionnettes qu’il qualifiait de « figures mécaniques marchant en plein théâtre et agissant comme une personne ». Quelques comparses, cachés dans la coulisse, se donnaient la réplique, pendant que les bonshommes articulés faisaient les jeux de scène. Il donna La Belle au Bois dormant, folie-vaudeville en trois actes, qui connut un grand succès.

C’est ensuite la troupe de Tony Blondel – qui jouerait plus tard au Gymnase avec son frère Antoine – qui vient à Tulle et propose Lazare le Pâtre[4], Hariadan Barberousse[5], et des vaudevilles parmi lesquels: Bruno le Fileur[6], qui avait tenu longtemps l’affiche du Palais-Royal ; Le Confident, de Scribe et Melesville ; Clermont ou une Femme d’artiste, de Scribe et Vander-Burch ; Le Cabaret de Lustucru, de Jaime et Arago. Antoine Blondel, chanteur de chansonnettes, se fait entendre dans les intermèdes.

En 1845 puis en 46, Fleury-Ducommun monte sur les planches tullistes. Sa troupe ne comprend pas moins de dix-sept comédiens, sans compter le maître de musique, le magasinier et le souffleur. Le directeur remplit les premiers rôles. Au fil des représentations, on peut applaudir, entre autres pièces, un drame : Gaspard le Pêcheur[7] ; une comédie : Manche à Manche[8] ; un vaudeville : 99 Moutons et un Champenois[9] ; une bouffonnerie : L’aveugle et son Bâton[10].

Dans son article, René Fage évoque aussi des représentations données par des artistes amateurs, organisées dans un but charitable, pour grossir la caisse de secours des pauvres de la ville ou pour parer, à une infortune déterminée. Il conclut par ces mots : « les troupes secondaires envoyées par le directeur privilégié de Limoges, les troupes ambulantes du XIIIème arrondissement théâtral et les compagnies qui faisaient des tournées en province, avaient ouvert les esprits aux choses de l’art dramatique, vulgarisé les principales œuvres du répertoire. Le public avait appris à aimer le théâtre où il trouvait une source, toujours renouvelée, d’émotions et de plaisirs. La salle de spectacle était incommode, froide l’hiver et chaude l’été, meublée de banquettes mal rembourrées; mais les acteurs l’animaient par leur entrain, s’ingéniaient à bien faire, cherchaient à s’attirer des sympathies. Ces troupes dramatiques, composées souvent des membres d’une même famille, avaient de l’ensemble et une bonne tenue. Elles gagnaient à peine de quoi vivre, étaient peu exigeantes, se montraient satisfaites de l’accueil qui leur était fait. »

 

Le théâtre de Tulle

Pendant plus de soixante ans et jusqu’en 1890, les tullistes applaudirent les pièces en vogue dans une salle de spectacle construite dans une partie du bâtiment de l’abbaye Saint Martin, mais le bâtiment n’était guère pratique. L’idée de la construction d’un théâtre est à attribuer à Jean-Baptiste Tavé (1856-1925), avocat et député radical. Dès son élection à la mairie en 1892, il souhaita la mettre en œuvre[11]. Durant la séance du 30 novembre 1894, le conseil municipal de Tulle approuve le principe de cette construction. Il est édifié de 1899 à 1902 quai de la République, sur l’emplacement de l’église désaffectée du collège, par deux architectes, Joseph Auberty et Anatole de Baudot, récent architecte du lycée de Tulle – également restaurateur, à la suite de son professeur Eugène Viollet-le-Duc qui le considérait comme son élève préféré. Pour éviter les risques d’incendie, Baudot propose une structure innovante en ciment armé (du procédé de construction de Paul Cottancin). C’est le premier théâtre au monde réalisé avec une structure en ciment armé. Sur le plan fonctionnel, le théâtre est constitué d’une salle à l’italienne avec trois balcons étroits et un hall surmonté d’un foyer. Le céramiste étant Alexandre Bigot, spécialiste des céramiques architecturales et représentatif de l’Art nouveau.

En 1932, la municipalité décide de la rénovation du théâtre et de sa transformation en cinéma : « l’Eden », qui fonctionna jusqu’en 1988. L’architecte parisien Dubreuil supprime les trois balcons pour laisser place à deux gradins plus larges et plus profonds. La toiture voûte d’origine en ciment armé est alors recouverte sous une toiture plus classique en ardoises, celle visible aujourd’hui.

En 1994 les architectes Larrouy, Sicre et David ainsi que le scénographe Bernard Guillaumot rendent au bâtiment sa vocation première. L’édifice est vidé des aménagements intérieurs réalisés en 1932 et une nouvelle structure béton y est installée en respectant l’image extérieure du bâtiment non modifié depuis Anatole de Baudot. Les deux gradins sont modifiés pour ne laisser place qu’à un seul dans toute la largeur de l’espace. L’ouverture de scène qui était de 6 m par 6 m en 1988 est portée à 11 m par 8 m de haut avec une profondeur de 13 m autorisant presque tous les types de spectacles. Le théâtre a porté le nom des « 7 collines » qui sont celles qui dominent la rivière Corrèze. Il est le premier théâtre français à obtenir le statut de Scène conventionnée (en 1999). Dans son ouvrage Mélancollines, Fabrice Variéras écrit, en 2008 : « La première fois où je me suis rendu dans la nouvelle configuration du théâtre, je fus saisi d’une réticence qu’il m’était à la fois impossible d’expliquer et de récuser (…) Surtout lorsque je m’aperçus qu’ils avaient disparu… En le mutilant de ses balcons façon Belle Epoque, on me dépossédait quelque part des belvédères magiques de mon enfance (…) Souvent je me suis demandé ce qu’étaient devenus ces fauteuils rouge framboise (…) Ces fauteuils, si inconfortables hier, qui revêtaient aujourd’hui la couleur surannée du passé (…) me revenait le goût des caramels et des chocolats achetés pendant l’entracte et qui nous collaient aux dents jusqu’au générique final (…) cette salle de cinéma improvisée. C’était l’Eden… » .

 

[1] Député suppléant aux Etats généraux (en 1789). Général de brigade, puis de division. Ministre de la guerre (en 1799). Préfet de la Corrèze (1802-1810).
[2] On visite encore, de nos jours, le cloître, magnifique édifice gothique du XIIIe siècle, qui formait autrefois avec l’église, le cœur de l’abbaye bénédictine Saint-Martin de Tulle. On peut y admirer ses arcades gothiques, et il abrite une très belle salle capitulaire recouverte de peintures murales datant du XVe siècle.
[3] Première pièce d’Emile Zola, créée en 1873 au Théâtre de la Renaissance à Paris.
[4] Drame en 4 actes de Joseph Bouchardy, 1840. Un dramaturge qui était aussi un graveur.
[5] Mélodrame en 3 actes, livret de L. A. Lamarque de Saint-Victor et Labenette,1809.
[6] Des frères Cogniard, 1837.
[7] Drame en 4 actes de Joseph Bouchardy, 1837.
[8] De Joseph Bernard Rosier,1841.
[9] De Vanderbuck.
[10] De Charles Varin et Laurencin, 1841.
[11] Wikipédia, « Les 7 collines (Tulle) ».

Notices pour servir à l’histoire du théâtre en Limousin (16): le théâtre de Guéret

Photographies (c) Paul Colmar

 

L’histoire de l’ancien théâtre de Guéret commence en 1793, en période révolutionnaire : la vieille chapelle des Pénitents Blancs, qui se trouve sur la place des Barnabites (actuelle Place Varillas), est transformée en Salle de Comédie, laquelle est ensuite détruite, car se trouvant sur le tracé de la route Nationale qui relie Montargis à Uzerche [1]. En 1837, venu de Limoges, l’architecte Vincent Boulle est chargé de dessiner les plans d’un théâtre qui sera construit à peu près au même endroit que celui qu’occupait la précédente Salle de Comédie. Ce petit théâtre à l’italienne permet aux acteurs qui y jouent de présenter d’honorables œuvres dramatiques ou comiques, et même d’excellents opéras. Au fil du temps, le théâtre se détériore. Pendant la première guerre mondiale, le théâtre sert de caserne à des poilus. En 1928, l’architecte Gilbert Talbourdeau, de Montluçon, reçoit la mission de le restaurer, ce qui est chose faite en 1930. L’activité théâtrale ayant fortement déclinée, une salle de « cinématographe » est ouverte, dirigée par Max de Cuvillon, fabriquant d’appareils de projection.

En 1991, alors que le petit théâtre à l’italienne est à l’abandon depuis 8 ans, l’association Le Manteau d’Arlequin parvient à convaincre la municipalité de Guéret d’en rénover la toiture. Puis Masquarades, une autre association guérétoise, présidée par Séverine Pateyron, prend le relais et se fixe 3 ambitieux objectifs : sauvegarder, restaurer et exploiter ce théâtre. Fin août 2019, La Montagne a fait part de l’intérêt des Bodin’s, qui existent depuis 25 ans et connaissent un considérable succès, pour ce lieu. Jean-Christian Fraiscinet, cofondateur de la troupe, et Bertrand Duris, autre membre, ont visité le théâtre grâce à l’entreprise de la comédienne Anny Duperey, marraine de Masquarades. Il s’agirait de proposer une programmation clefs en main : « Il faut bien sûr proposer autre chose que l’offre culturelle des scènes conventionnées.. » Fraiscinet se voit bien créer du Feydeau, du Labiche, du Guitry, à Guéret : » Si on propose de la qualité, des décors, des costumes, les gens viendront de loin […] Un théâtre dans la Creuse, ce n’est pas un handicap, ce serait plutôt un atout ».

 

En France, on compte environ 170 théâtres dits « à l’italienne » (apparus en Italie à la fin du XVIème siècle), huit datant de la première moitié du XIXème siècle, dont Guéret.

Les caractéristiques en sont bien connues [2] : « une salle en forme de fer à cheval, des balcons divisés en loges, un parterre en pente séparé de la salle par un cadre de scène, un plafond en coupole orné d’un lustre. Une salle de proximité entre artistes et public appelé « bonbonnière » : ses dimensions plus modestes permettent aux spectateurs de percevoir plus en détail le jeu des acteurs. Une acoustique exceptionnelle. »

 

 

[1] « Historique » du site http://marchoucreuse23.canalblog.com/archives/2016/04/02/33536642.html pour ce passage.

[2] https://www.masquarades.fr/restauration/ On lira avec intérêt, par comparaison, la présentation « La salle Richelieu entre tradition et modernité » sur le  site de la Comédie-Française.

21 Mar

Notices pour servir à l’histoire du théâtre en Limousin (15): l’Occupation

De l’armistice du 22 juin 1940 jusqu’au 11 novembre 1942, le Limousin est en zone non occupée mais soumis au gouvernement de Philippe Pétain ; il est ensuite envahi comme le reste de la France.

En décembre 1940, l’écrivain Henri de Montherlant – déjà auteur des pièces L’Exil (1914-1929) et Pasiphaé (1936) est de passage à Limoges pour une conférence ; il en profite pour affirmer combien il est acquis au gouvernement de Vichy1.

La lecture de la revue pétainiste Notre Province2, où écrit la « fine fleur » de la littérature régionale, permet de se faire une idée de quelques activités théâtrales. Ainsi des conférences données par les « Soirées limousines », souvent à la salle Berlioz, comme celle de Paul Hazard, académicien, historien et essayiste, à propos de Giraudoux (1942) ou de l’écrivain René Benjamin, Prix Goncourt 1915, grand conférencier, intitulée : « Deux lions du théâtre André Antoine et Jacques Copeau » (1943). Claude Farrère prononce au Cercle Bugeaud une allocution sur l’héroïsme en littérature où il est question de Corneille, Racine et Musset (1943).

La revue indique qu’à l’occasion du rassemblement à Limoges, au début de l’été 1942, de 7 000 jocistes – membres de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne –, qui traversent la ville en cortège, fanfare du cercle Saint-Pierre en tête, après la messe et devant les autorités civiles et religieuses, une pièce est jouée et dansée au grand stade devant « d’innombrables spectateurs ». Pour que la jeunesse ne passe pas, de Jean Lorraine, est empreinte de régionalisme, avec un hommage à la Vienne et au Limousin.

Le 7 février 1941, Le Populaire du Centre devient L’Appel du Centre, à conotation pétainiste. Le parcourir permet de constater que les représentations théâtrales se poursuivent, notamment à Limoges. Ainsi, en 1941, le Cirque-Théâtre municipal accueille-t-il par exemple Le Cid de Corneille, Ces dames au chapeau vert d’après le roman de Germaine Acremant, publié en 1921, déjà adapté deux fois au cinéma, Le bourgeois gentilhomme de Molière, la tournée du Théâtre des deux ânes, avec Pierre Dac, Mady Berry et d’autres, ou Georges Dandin de Molière interprété par les Jeunes comédiens de Paris et Jean Témerson, acteur de théâtre et de cinéma très populaire depuis 1936, bientôt déchu de sa nationalité car juif. Ces comédiens jouent également Un jeune homme pressé, vaudeville de Labiche, et Les Boulingrin, de Courteline. Le gala Pierre Blanchar propose Pêcheur d’ombres de Jean Sarment ainsi qu’une soirée poésie. En avril 1941, le Topaze de Pagnol est programmé, avec Félix Oudart, Yolande Laffon et Arnaudy, tous trois habitués du grand écran. A l’automne, les Limougeauds peuvent applaudir Gabrielle Robine et Robert Vidalin, de la Comédie-Française, dans Aimer de Paul Géraldy et Un caprice de Musset, à la salle Berlioz, ou le comique Rellys au Cirque-Théâtre dans Qué coup de mistral ! A Noël 1941, Roger Monteaux, de la Comédie-Française, est dans Primerose, sansdoute la comédie de Gaston Arman De Caillavet et ‎Robert De Flers. Cette année 41, Robert Margerit, qui écrit beaucoup dans L’Appel du Centre, rend hommage à Jules Claretie à l’occasion de son centenaire et à l’ancienne chambre de commerce, 7 rue du Général Cérez à Limoges, Paul de Stoecklin propose une conférence à propos du « Théâtre, d’Alexandre Dumas père à Edmond Rostand. »

L’année suivante, les représentations se poursuivent. Le Cirque-Théâtre accueille Charlotte Corday, comédie en trois actes de Pierre Drieu La Rochelle, par le Théâtre des Quatre Saisons. A l’époque, l’auteur est incontestablement à la mode chez les collaborateurs : il a effectué le voyage à Berlin, est ami d’Otto Abetz, ambassadeur d’Allemagne et dirige la NRF. On peut encore voir Tovaritch de Jacques Deval, d’après son film sorti en 1935, avec Suzy Primet Fernand Fabre – il y est question d’argent, de russes blancs et de l’URSS, un spectacle « comique et satirique » selon le journal. A la salle Berlioz, Saint-Granier et René Sarvil,du Théâtre de 10 heures, proposent Humour de France, une revue de l’actualité – du moins ce que l’on peut en dire !

En 1943, au Cirque-Théâtre, Henri Deltour, du Théâtre de la Porte Saint-Martin, est dans Britannicus de Racine et Denis d’Inès, de la Comédie-Française, qui a commencé en 1905 au Théâtre Antoine, est annoncé dans L’Avare de Molière qu’ila joué à Chaillot. Le célèbre (certains écrivent : « omniprésent »3) comique troupier Bach vient à plusieurs reprises, par exemple dans Le crime du Bouif, d’André Mouëzy-Éon et Georges de La Fouchardière. Dans L’Appel du Centre, le 21 septembre 1943, un certain Roger L. écrit : « Véritable débauche de théâtre celle fin de mois: tournées Rasimi, Baret et gala M. Lamy. Et rien que des spectacles gais. Foin de la mélancolie, neurasthénie, et hypocondrie. Toutes les variétés de ronds de cuir, en trois actes, samedi et dimanche, au Cirque-Théâtre. Courteline joué par les tournées Rasimi, c’est Messieurs les Ronds­de­Cuir. La province — Limougeauds, il s’agit de nous — va avoir la primeur d’une comédie excessivement spirituelle (c’est le programme qui parle). Marcel Lamy et Georges Grey viennent samedi et dimanche créer au Théâtre Berlioz Tierce à Cœur, dont l’auteur est Marc­Gilbert Sauvajon, qui écrivit l’Amant de Paille. Pour mercredi 29 enfin, toujours au Théâtre Berlioz, les tournées Baret offrent La Souris, de Pailleron. La saison commence. Cette avalanche d’œuvres gaies me fait penser à des choses tristes. Tout cela sent trop l’automne, la rentrée, les jours qui s’écourtent. » Il est certain que fin 43, à Limoges, on peut « penser à des choses tristes »… A la fin de l’année, Nadia Dauty est à l’affiche de Madame sans gêne de Victorien Sardou et Emile Moreau. Le Théâtre Berlioz propose Un ange passe de Pierre Brasseur avec Pierre Feuillère et Nena Vido, Attends-moi, « comédie excessivement gaie » avec Madeleine Robinson (galas Marcel Lamy), tandis que le Théâtre des enfants de Paris livre au Cirque-Théâtre Le petit chaperon rouge sauvé par 3 petits cochons. Il est question, le 31 décembre, du couvre-feu (généralisé par la Wehrmacht dans les territoires occupés) qui nécessite le début des représentations à 20h 30 précises.

Le théâtre continue à Limoges début 44, avec, au Cirque-Théâtre en février, Le Misanthrope de Molière par la Compagnie du Regain, « troupe exceptionnelle » qui a déjà joué On ne badine pas avec l’amour de Musset. En mars, c’est Cinna de Corneille. La compagnie, a été fondée en 1941 par Christian Casadesus, comédien, dans le but de présenter des spectacles artistiques en province, patronnée par le Ministère de l’Education nationale, elle présente six spectacles par an.

En Corrèze, c’est la revue Corrèze, émanant de la Commission départementale d’action et de propagande régionalistes, avec sa couverture conçue par Jean Margerit et ayant pour secrétaire générale Marcelle Prat-de Jouvenel (l’épouse de Bertrand de Jouvenel), qui porte la « bonne parole » maréchaliste. Sur plusieurs numéros, on peut y lire Le mystère de Saint-Etienne d’Obazine, pièce d’Eusèbe Bombal publiée en français et en occitan. Elle présente une initiative à Bort-les-Orgues, où Marcel Delpeuch, âgé de 19 ans, est à l’origine de la création de la maison des jeunes – la première fondée sous l’Occupation. Il s’agit de « redresser l’esprit français ». Parmi d’autres activités, y compris sportives, le théâtre a sa place ; ainsi, le Dr Lavialle fait répéter des pièces – « le théâtre moderne en particulier est fort en honneur »4.

En Corrèze, il y a aussi des maquisards. En 1942, Dante Sauveur Gatti, âgé de dix-huit ans, fils d’un anarchiste italien, les rejoints. C’est à cette époque qu’il lit Henri Michaud, Antonio Gramsci, Tchouang-Tseu, Niels Böhr. En 1943, il est arrêté à Tarnac et condamné à mort. Gracié en raison de son jeune âge, il est emprisonné à Tulle, puis envoyé à Bordeaux où il est travailleur forcé à la construction de la base sous-marine. Transféré sur le littoral de la Baltique, il s’en évade et revient en Limousin où il combat avec Georges Guingouin. Il sera par lasuite journaliste, poète, écrivain, dramaturge, metteur en scène, scénariste et réalisateur5.

En avril 1944 a lieu à Bellac, devant la foule, un grand hommage à Jean Giraudoux, disparu le le 31 janvier de la même année. Le dramaturge, devenu directeur littéraire chez Gaumont, avait écrit L’Apollon de Bellac, Sodome et Gomorrhe et La Folle de Chaillot durant l’Occupation. Philippe Henriot, de triste mémoire, secrétaire d’État à l’Information et à la Propagande du gouvernement Laval, est représenté par M.Falleur, son délégué régional. L. Alfonsi, délégué départemental, futur directeur de la propagande de la Milice Française, est également présent. Il évoque « Giraudoux, le charmeur limousin ». Franck Delage, qui collabore à Notre Province, professeur agrégé de lettres, responsable de la bibliothèque municipale et président de la Société archéologique et historique du Limousin, prononce un discours à l’Hôtel de Ville. Le metteur en scèneJean Dorsannes propose la lecture d’extraits d’Ondine, avec un décor du peintre Aimé Vallat. L’écrivain Charles Silvestre est également présent. Notre Province publie des témoignages de Jean Cocteau (avec un dessin de Giraudoux sur son lit de mort), Marcel Jouahandeau, Charles Silvestre, Jeanne Labesse, L. Alfonsi, Marcel-Pierre Rollin, romancier, journaliste et critique littéraire et Raymond Millet, réalisateur, écrivain et journaliste.

Remarquons aussi que si, en zone occupée, l’ordonnance du 8 juillet 1942 interdit aux Juifs – déjà obligés de porter l’étoile jaune – l’accès à la plupart des établissements publics, comme les théâtres, des enfants sont accueillis dans les maisons de l’OSE – l’Œuvre de secours aux enfants – y compris en Limousin (environ 300 enfants de zéro à seize ans en Haute-Vienne). Dans la pédagogie adaptée qui y est mise en œuvre, inspirée par le pédagogue autrichien Ernst Papanek, des conférences et des discussions sont notamment organisées, ainsi que des représentations théâtrales dont les jeunes sont eux-mêmes les acteurs6.

L’évolution de la guerre en Limousin, région durement frappée, fait que les théâtres s’arrêtent au printemps 1944. A Limoges, libérée le 21 août, il faut attendre novembre pour aller applaudir au Cirque-Théâtre Galilea, une légende tragique en quatre actes de Renaud de Jouvenel, proche du Parti Communiste Français. Le Populaire du Centre qui reparaît annonce « Pierre Brasseur et sa troupe FFI. » Selon le site de l’ANACR d’Objat, « le Front National, groupe de Résistants français communistes, fondé en mai 1941, était le maître d’oeuvre de cette pièce. Nous ne savons pas quand elle a été jouée ni où ont eu lieu ces représentations si ce n’est que c’est dans la région de Brive au vu la liste des commerçants et industriels qui ont aidé à financer. » Galilea (Gilberte Rodrigue) est la métaphore de la France d’abord soumise à un dictateur, Kranar (Philippe Ancellin) puis libérée par la résistance des habitants. Brasseur interprète un fou, « la voix irréelle de la vérité ».

 

1 J.L. Garet, « Montherlant sous l’occupation », in: Vingtième Siècle, revue d’histoire, n°31, juillet-septembre 1991. pp. 65-74.
2 Conservée au Pôle patrimoine de la Bfm de Limoges.
3 Philippe d’Hugues, « Ce haïssable théâtre filmé », 1895, revue d’histoire du cinéma, n°15, 1993. pp. 55-64.
4 Corrèze, avril-mai 1942, n°4, p. 151.
5 Dictionnaire biographique Le Maitron, en ligne.
6 S. Zeitoun, « Accueil des enfants juifs étrangers en France et leur sort sous l’Occupation », in : Accueil et formation des enfants étrangers en France de la fin du XIXe siècle au début de la Deuxième Guerre mondiale

Actes de la journée d’étude organisée par la SIHFLES à la Cité nationale de l’histoire de l’immigration, Palais de la Porte Dorée, Paris le 7 mai 2010, p.123-144.

Notices pour servir à l’histoire du théâtre en Limousin (14): Le futur mime Marceau de passage à Limoges

Marcel Mangel est né en 1923 à Strasbourg. Sa famille, d’origine juive polonaise, est évacuée comme le reste de la population strasbourgeoise au début de la Seconde Guerre mondiale. Elle part pour Périgueux, et Marcel poursuit ses études au lycée Gay-Lussac de Limoges. Le proviseur, Joseph Storck, est un Juste parmi les Nations, qui protège les élèves juifs. Marcel entreprend par la suite des études à l’Ecole des Arts Décoratifs où il obtient le prix du legs Masson en céramique, le premier prix d’émail, de portrait. Dans le même temps, il suit également des cours de déclamation au Conservatoire d’art dramatique de Limoges, avec, comme professeur de diction, Jean Dorsannes, un ancien comédien du Théâtre du Gymnase à Paris. Il entre dans la Résistance, où son frère Simon (le lieutenant Alain) joue un rôle important : « Une partie de mon travail consistait à faire traverser la frontière à de jeunes enfants juifs. Nous étions déguisés en boys scouts. A la moindre erreur, nous pouvions être pris. On ne pensait pas à cela. On était préparé à vivre, et non à être torturé. Grâce à mes dons en dessin, je contrefaisais des cartes d’alimentation avec un crayon correcteur pour les Français qui devaient être envoyés au Service de travail obligatoire en Allemagne : on changeait les dates pour Ie Service de travail obligatoire que les Allemands avaient décrété. Et, avec un des crayons de couleur de pastel rose, on imitait la couleur naturelle de la carte d’alimentation. On fabriquait également des fausses cartes d’identité (…) Je me souvenais d’une phrase de Victor Hugo parlant des généraux des campagnes napoléoniennes d’Italie : « Hoche sur l’Adige, Marceau sur le Rhin. » Comme j’étais né dans le Bas-Rhin, j’ai décidé de m’appeler Marcel Marceau.»1 En danger à Limoges, son père étant déporté et tué à Auschwitz, Marcel part pour Paris et devient moniteur d’art dramatique dans une maison d’enfants à Sèvres. Il intègre le cours Charles Dullin et devient le disciple, après Jean-Louis Barrault, d’Etienne Decroux, maître de mime.

 

 

 

 

1 Le Mime Marcel Marceau, entretien et regards avec Valérie Bochenek, Editions Somogy, 1996.

Notices pour servir à l’histoire du théâtre en Limousin (13): Robert Margerit analyse le théâtre des années 30

La saison théâtrale du début des années 30 vue par Robert Margerit (1)

Joseph Cazautets (c) P. Colmar

 

La crise théâtrale n’est pas seulement une répercussion de la crise économique que nous subissons actuellement; elle procède surtout de motifs autonomes. Dès que l’on parle de théâtre, il faut faire la distinction entre le théâtre à Paris et le théâtre en province. Les causes de la crise, à Paris, ne sont pas les mêmes que celles de la crise en province.

En province, et particulièrement à Limoges, le théâtre est avant tout lyrique, — le théâtre proprement dit n’étant guère représenté que par les tournées Baret, — et le théâtre lyrique attire toujours du monde, car le cinéma ne s’est pas encore emparé de ce domaine (à part quelques très rares films comme « Le Vagabond Roi »). Il se peut cependant que le public se lasse de certaines pièces trop souvent données, et je crois que le meilleur moyen de remédier à l’indifférence des spectateurs dans certains cas, comme pour Madame Butterfly par exemple, serait de renouveler le répertoire, non pas tant par des créations qu’en variant le choix des pièces.

Si le public boude parfois le théâtre, c’est qu’actuellement, avant de dépenser la somme assez importante que représentent une ou plusieurs places dans un établissement comme notre cirque, il est juste d’hésiter. Au lieu d’aller entendre vingt pièces dans la saison, beaucoup aiment mieux n’en entendre que dix, et les choisir de qualité, soit par les artistes auxquels on a fait appel, soit par leur rareté au répertoire. Madame Butterfly ne fait pas recette mais Le Trouvère attirera du monde. Pourquoi ? Parce que la première est souvent donnée, et la seconde rarement.

Par ailleurs, la crise théâtrale tient à la crise économique. L’argent devient difficile à gagner, on le dépense moins facilement ; et à cela nul remède tant que les plaies dont nous souffrons ne seront pas guéries… mais ceci est une autre histoire.

Au cours de cette saison, M. Cazautets, en directeur averti, a fait tout ce qui était humainement possible pour donner au public limousin des nouveautés susceptibles de l’intéresser, et il y a souvent réussi. Rappelons le succès des grandes soirées de gala avec M. Pedro La Fuente. En ce moment le succès ne semble plus répondre aussi sûrement à ses efforts. Mais c’est un fait que j’observe à peu près tous les ans depuis pas mal de temps. Vers le mois dé janvier, la salle du cirque semble délaissée de ses habitués. L’opérette ne jouit plus de la faveur première. Que faire ? Mais tout simplement, je crois, appel à un autre public : celui du théâtre proprement dit, celui des tournées Baret ; monter quelques pièces en vogue aux titres connus, avec de bonnes troupes qui seraient heureuses de venir de Paris, si j’en crois ce que me disait dernièrement une personnalité du théâtre parisien. Il est vraisemblable que bien des Limousins seraient satisfaits de voir à Limoges ce qu’ils n’ont pas toujours le loisir d’aller voir dans la capitale. Il me semble que l’on pourrait faire dans cette voie quelques essais.

La Vie limousine, 25 janvier 1933.

1 Journaliste et écrivain (1910-1988), Prix Renaudot pour Le Dieu nu (1951) et Grand prix du roman de l’Académie française pour La Révolution (1963-1968).

Notes pour servir à l’histoire du théâtre en Limousin (12): la radio

Gaston Charlet (c) Sénat

Media en plein développement dans les années 1930, la radio se voit investie par les gens de théâtre. C’est au début de 1926, grâce à l’alliance entre un afficheur publicitaire, M. Canet et un radio électricien, M. Lamoureux, qu’un premier poste émetteur T.S.F., « Radio Limoges », s’installe boulevard Montmailler, puis dans un grenier de la caserne Beaublanc avant de gagner le 2 de la rue Saint-Paul1. Les studios prenant place rue du Consulat, puis rue Adrien-Dubouché, boulevard Victor Hugo et enfin rue des Anglais. Au départ, on utilise un phonographe manuel pour la musique. La radio est gérée par une association qui compte 40 adhérents en 1927 et 3 000 en 1933 ! Son président est d’abord Georges Avryl (Gaston Charlet2), auteur de romans et de pièces radiophoniques, directeur de la Compagnie théâtrale L’Avant-Scène, qui devient la troupe régulière pour les émissions de théâtre radiophonique très prisées ; Georges Lagueny dirige le bulletin hebdomadaire des programmes Limoges-Radio ; le chef de station était Joly et le speaker, Jarraud. Parmi les intervenants : Lucien Dumazaud qui réalise des chroniques folkloriques. Dès 1927, la radio devient d’Etat et prend le nom de Radio Limoges P.T.T.

En 1939, Jean Dorsannes, directeur théâtral de la station, est aussi professeur de diction et de déclamation à l’Ecole Nationale de Musique de Limoges3, après avoir été comédien du Théâtre du Gymnase à Paris, et interprété de grands rôles derrière le micro – comme Hamlet – depuis 1933. Durant la guerre, il reste à la radio, devenue « Limoges-National », qui ne propose aux auditeurs qu’un décrochage régional hebdomadaire de 25 minutes.

1 L.Bourdelas, Histoire de Limoges, Geste Editions, 2014.
2 1902-1976. Avocat, membre de la SFIO, conseiller général socialiste du canton nord de Limoges en 1934-1940 et, en 1935, conseiller municipal et adjoint au maire socialiste Léon Betoulle. Résistant pendant la Seconde guerre mondiale, déporté, il fut député puis sénateur.
3 Où il eut plus tard le futur mime Marceau ou Michel Bruzat comme élève.

Notes pour servir à l’histoire du théâtre en Limousin (11): Régionalisme

Le théâtre s’est aussi épanoui, dans l’entre-deux-guerres, dans le milieu régionaliste. Samuel Gibiat l’a souligné, « le félibrige a constitué, pendant plusieurs années, un vecteur privilégié de cette lutte exemplaire pour une reconnaissance de l’identité culturelle régionale. »1 Les écoles félibréennes (parfois rivales) se développent notamment en Haute-Vienne et en Corrèze – l’école de Brive dès 1893 –, relayées à Paris par les associations d’originaires de la région.

Ainsi, le 15 août 1929, à l’occasion de la Fête de l’Eglantine, qui a lieu à Saint-Germain-les-Belles dans le sud de la Haute-Vienne, après d’autres communes les années précédentes, reprend-on la pièce de René Farnier qui connut précédemment le succès à Limoges lors de la Pentecôte 1928 : Lou gru que lèvo, un plaidoyer en faveur du retour à la terre qui enthousiasme près de 3 000 spectateurs2. C’est l’Eicola dau Barbichet, le plus ancien groupe folklorique limousin, qui l’interprète. Fondé à Limoges le 23 mars 19233 par trois fervents régionalistes : René Farnier, Jean Rebier et Albert Pestour, ce groupe d’art et de traditions populaires du Limousin, s’est attaché à défendre et à exalter la langue limousine par une troupe de théâtre populaire, jouant un répertoire en langue d’oc4. Pendant de très nombreuses années, l’Eicola dau Barbichet a été une troupe de théâtre itinérante qui a fait entendre la langue limousine à travers les textes écrits notamment par les fondateurs. Le groupe a également fait partie des fondateurs de la Confédération nationale des groupes folkloriques français et de la Fédération Limousin-Marche. Puis, la danse, les chants et la musique sont venus compléter la troupe de théâtre.

Le 25 décembre 1933, c’est au tour de l’Eglantino do Lemouzi – autre groupe traditionnel fondé cette année-même – d’annoncer une grande soirée régionaliste à Limoges. L’Eglantine du Limousin aime promouvoir la musique traditionnelle, mais aussi les gnorles, de l’occitan nhòrla –, blague ou histoire drôle souvent pleine d’esprit, parfois crue, se moquant des petits travers de chacun, en prose ou en vers.

 

1 « Le félibrige et l’identité limousine », Le Limousin, pays et identités, sous la direction de J.Tricard, P. Grandcoing et R.Chanaud, Pulim, 2006, p.239.
2 La Vie limousine du 25 septembre 1929.
3 La Sainte-Estelle, fête majeure de tous les félibres, qui s’est tenue à la Pentecôte en 1923 au Puy, a vu l’école s’affilier au Félibrige sous la présidence du Capoulié de l’époque, Marius Jouveau.
4 https://eicoladaubarbichet.jimdofree.com/

24 Fév

La belle et juste adaptation d’A la ligne de Joseph Ponthus par Michel Bruzat à Limoges

Le Théâtre de La Passerelle accueille depuis toujours des textes de poètes. Il sert magnifiquement les puissants Feuillets d’usine de l’écrivain disparu il y a un an et le public apprécie.

Le metteur en scène a fait le choix, en adaptant le livre, de privilégier les pages à propos des usines de poisson et autres fruits de mer, plutôt que celles sur l’abattoir, ce qui n’enlève rien à l’esprit du texte, parfaitement servi par les comédiens Pierre-Yves Le Louarn et Fabiana Medina. En transformant en dialogue le monologue initial, Bruzat le rend plus théâtral et donne aussi à entendre la voix des ouvrières. Ceux qui – comme moi – connaissaient à la fois l’auteur et le texte avant d’avoir vu ce spectacle ne peuvent que saluer la manière dont il donne à entendre (et à voir) ce poème-récit, texte poétique et politique, comment il en révèle la force, la beauté, la profondeur, l’émotion et l’humour. Le parti pris de faire entendre quelques chansons interprétées par les comédiens et l’excellent accordéoniste Sébastien Debard est particulièrement à propos, pour au moins deux raisons : que ce soit le work song des esclaves noirs d’Amérique ou les chants des penn sardin de Douarnenez ou de Port-Louis (que connaissait bien Joseph), la musique a toujours accompagné les travaux difficiles et aidé les travailleurs à tenir (d’ailleurs, Ponthus montre comment le fait de ne plus pouvoir chanter est une défaite). Ici, Johnny Hallyday, Véronique Sanson (superbement chantée par Fabiana), Barbara, et surtout Charles Trénet, sauvent littéralement. Comme la littérature et la poésie, fréquentées assidument par Joseph depuis hypokhâgne : Aragon, Rabelais, Thierry Metz, Apollinaire, Hugo, Alexandre Dumas, La Bruyère et tous les autres. Ponthus n’hésite pas à comparer le travail à l’usine à la guerre des tranchées et les ouvriers aux gueules cassées de 14, peintes par Otto Dix. Et tandis que Guillaume Apollinaire rêvait à Lou, Joseph songe à son amour, Krystel (et à leur chien Pok-Pok), qu’il a rejointe à Lorient – ville où il n’a pas trouvé de travail dans ses cordes, ce qui l’a obligé à rejoindre les lignes de production. Bruzat sait montrer cet amour avec délicatesse, le temps d’une danse douce (sur La mer) ou d’une étreinte une rose à la main. Mourir d’aimer, est-il écrit sur un mur… Omnia vincit amor écrivait Virgile.

Cette mise en scène judicieuse – accompagnée par les lumières pertinentes de Franck Roncière – donne à entendre la critique violente de Ponthus de la cadence imposée (le terrible égouttage du tofu), de l’emploi intérimaire, de l’autoritarisme patronal, du travail qui brise les corps et l’esprit (quand on ne peut décrocher même pendant les courtes pauses ou le week-end), et peut conduire à une quasi folie ou à l’alcoolisme, à l’abus de tabac ou de drogue. Pas étonnant que Bruzat envisage la montée vers le plafond des cirés nécessaires (c’est humide et il fait froid) comme celle des habits des mineurs du Nord. Germinal n’est pas loin. Ni même les fabriques de porcelaine limougeaudes de 1905. Mais la beauté est aussi présente, celle du texte et des images, les gants de travail se transformant en poissons – grenadiers ou chimères au nom décidément poétique. L’esthétique du spectacle semble parfois sortie de la peinture montrant la Bretagne, si riche et si variée : l’océan de Maxime Maufra à la Pointe de Beg-an-Hébrellec, Sardinerie à Concarneau par Peter Kröyer, Débarquement du thon par Alfred Guillou, ou si moderne Débarquement de la sardine par Fernand Daucho en 1967. Mais, à aucun moment, Bruzat ne tombe dans la « bretonnerie ».

L’auteur a de la tendresse pour ses camarades de galère, qu’il n’exonère pas de leurs faiblesses – parfois du racisme, parfois de l’homophobie, parfois du syndicalisme « grande gueule », de l’excès de rhum ou de la volonté d’en faire moins. Mais l’écrivain sauve tout le monde par son humanisme et sa compréhension de la condition ouvrière. Accompagné par des notes d’accordéon parfois stridentes, parfois discrètes mais le soulignant, le texte de Joseph Ponthus apparaît dans toute sa poésie acérée. Bruzat le montre d’ailleurs écrivant, tel qu’il était, avec sa grande carcasse et sa marinière, la clope au bec. Il souligne aussi sa grande dignité : ne pas choquer les camarades en arrivant en taxi quand on est en retard, se réjouir en se comparant aux nobles marins-pêcheurs, ne pas critiquer le copain qui l’irrite car lui aussi, sans doute, a irrité dans son existence… Il sous-entend la solidarité. Il montre enfin Ponthus en route vers une « rédemption », débarrassé de la psychanalyse et des médicaments, peut-être par le travail manuel, sans doute par l’amour.

C’est un spectacle à la fois sombre et joyeux, poétique et musical, politique lorsqu’on voudrait nous faire croire que la classe ouvrière n’existe plus, qui montre des hommes et des femmes parfois cassés mais aspirant à rester debout, qui va de pair avec le prix Eugène Dabit du roman populiste qu’obtint l’auteur parmi d’autres. Une nouvelle fois à La Passerelle, c’est un spectacle qui illustre parfaitement ce que doit être le théâtre : ce qui nous émeut, nous émerveille et nous fait penser.

 

Laurent Bourdelas, RCF Limousin. 24 février 2022.

29 Nov

Le Limoges du photographe Fabrice Variéras

Fabrice Variéras, Limoges remarquable, La Geste, 2021

J’apprécie depuis plusieurs années le travail photographique de Fabrice Variéras, que ce soit à la faveur de ses publications ou de ses expositions. Cette année, il livre aux éditions La Geste un bel ouvrage grand format de près de 240 pages, intitulé Limoges remarquable. On pourrait s’étonner que cet artiste né à Tulle et amoureux de la Corrèze décide de consacrer une série photographique à Limoges, mais c’est la ville où il travaille et vit depuis plus de vingt ans, au lycée Gay-Lussac que l’on retrouve dès la couverture avec les clochetons de sa chapelle jésuite ou avec sa façade la nuit ; et puis Limoges n’est heureusement pas la propriété des Limougeauds ! Il est même particulièrement intéressant d’observer le regard que peut porter sur elle quelqu’un qui n’en est pas originaire. D’ailleurs, dès les premières pages (car il écrit aussi, avec un ton plutôt gouailleur), Variéras saisit fort justement l’âme limougeaude, entre humilité et fierté rentrée, tant on a rabaissé l’indigène au fil des décennies, en inventant par exemple le mot « limogeage ».

Fabrice l’arpenteur promène son objectif dans de nombreux quartiers, y compris périphériques, des lieux emblématiques aux moindres recoins méconnus ou oubliés, et livre de belles photos en noir et blanc ou en couleur, selon l’inspiration et le rendu. Son travail sur les lumières et les ombres, les couleurs, les ciels et les eaux, le jour et la nuit, les reflets, la neige ou la pluie parfois si présente, permet de brosser des tableaux originaux, parfois éphémères, de Limoges, et en fait une ville de beautés, de mystères, pleine d’attrait. Il a incontestablement su en saisir l’intimité, les gloires et la poésie, mais aussi les aspects les plus prosaïques et quelques laideurs – en particulier architecturales – jusqu’à une voiture brûlée au bas d’un immeuble de banlieue, le spleen d’un caddie renversé, ou un panneau publicitaire de grande surface. Le géographe qu’il est ne laisse en effet rien passer des tares ou des bienfaits de l’urbanisation. Tout ici est subjectif, chacun appréciant ou non ce qu’il nous révèle et se confrontant à son regard de photographe expérimenté. Après tout, les couchers de soleil peuvent être beaux et faire rêver aussi bien au-dessus d’une Z.U.P. qu’au-dessus de la cathédrale.

Presque tout Limoges est donc saisi ici, avec ses monuments et ses espaces tutellaires : la cathédrale, les églises, l’hôtel de ville, les ponts – avec leurs arches, leurs piles, leurs pavés séculaires -, la rue de la Boucherie, les Halles, le Verdurier, les gares (et l’on connaît la tendresse particulière de Fabrice Variéras pour celle des Bénédictins), les parcs et jardins et leurs arbres et bancs publics, parfois noyés par une crue, le vaste cimetière de Louyat, les murs colorés ou qui s’effritent, les colombages retrouvés, les octrois de jadis. Tout cela confronté à l’électrique et à la modernité : entremêlement de fils de trolleys, voies de chemin de fer, architecture du palais des sports, de la BFM, objets hétéroclites dignes d’un inventaire à la Prévert, le tout ponctué de tags et d’inscriptions publicitaires et vieilles enseignes ; accompagné aussi d’une pointe d’humour photographique, de clins d’oeil et de quelques jeux de mots. Si la prise de vue et les procédés sont plutôt classiques, un peu de flou, d’humidité, ou certains angles introduisent de la fantaisie.

Dans la ville de Fabrice Variéras, les êtres humains ne tiennent pas la première place, même si on les devine, plutôt de dos ou passant, à pied, à vélo ou en canoë, attendant le bus, discutant sur un banc, ou jouant à la pétanque sur les bords de Vienne. Limougeauds depuis de nombreuses générations ou de passage, ils contribuent cependant à faire de Limoges autre chose qu’une « belle endormie ». Chacun sait en effet que c’est à la fois une ville de solidarités, de sociabilités, qui s’expriment aussi bien dans les confréries et les syndicats, les bandes de jeunes, le travail (Variéras montre quelques assiettes de porcelaine), les associations, les clubs de sport, les cérémonies religieuses, une ville de luttes sociales et de résistance. Le photographe s’amuse à saisir les évolutions et les contrastes, des vitraux aux tags, des vieilles statues aux mannequins des boutiques, mais aussi des gourmandises des Halles ou de la Frairie des Petits Ventres aux boucheries halal. Fabrice Variéras réussit ainsi à nous montrer l’immortalité et les variations infinies d’une ville qui nous est chère. Son pari est donc réussi.

RSS