19 Fév

Notes pour servir à l’histoire du théâtre en Limousin, les temps anciens (2)

Doit-on remonter jusqu’à l’Antiquité dans un ouvrage sur le théâtre en Limousin ? Peut-être se souvenir que dans la ville gallo-romaine d’Augustoritum, deux monuments d’envergure étaient destinés aux divertissements. D’abord le grand amphithéâtre, au nord-ouest de la ville, visible de loin par les voyageurs. Il pouvait accueillir environ 25 000 spectateurs assis, ce qui le classerait au 4ème rang en Gaule. On ne sait malheureusement rien de précis sur les spectacles et les fêtes qui s’y déroulaient. Les archéologues ont néanmoins trouvé certains objets où sont représentés un lion, des gladiateurs. De l’autre côté de la ville, au débouché du pont et à l’entrée du cardo maximus, se situait le théâtre antique, d’un diamètre d’au moins 82 mètres. On imagine la population venant y applaudir l’atellane (courte farce), le mime ou la pantomime, la fabula.

Mais c’est au Moyen Âge, aux abords de la magnifique et active abbaye Saint-Martial de Limoges que se développe le théâtre. Ainsi a-t-on mention, en mai 1290 et juin 1302, de représentations de miracles dans le cimetière, près de la croix en pierre – les auteurs étant cadurciens. Il y a surtout les mentions du Sponsus ou Mystère des vierges sages et des vierges folles, drame liturgique anonyme bilingue (40 vers en occitan, 47 vers en latin) du XIème siècle qui provient de l’abbaye Saint-Martial de Limoges. Il semblerait que ce soit la première manifestation de la dramaturgie en langue vernaculaire. Le texte, s’inspirant de la parabole des vierges sages et des vierges folles (Evangile de Matthieu, XXV, 1-13), est composé de strophes de types variés, avec ou sans refrain, accompagnées d’un jeu de mélodies. Il montre les habitudes du milieu aquitain, partagé entre monde latin et monde occitan. Nadine Henrard a mené l’enquête à propos de ce spectacle inspiré de la parabole des dix vierges qui exhorte à la vigilance dans l’attente du Jugement ; elle note qu’il est « hasardeux » d’affirmer que le Sponsus a été représenté dans l’église, lors d’un office. Dans le drame, ce sont les mercatores (les marchands) qui s’expriment en langue vulgaire ; par ailleurs, « le Sponsus offre également la première diablerie du répertoire […] Cette intervention des diables suppose une forme de mise en scène et elle impliquait probablement l’utilisation d’un décor adéquat. » Après avoir été « redécouvert », le mystère fut interprété le 26 avril 1984 en l’église Saint-Michel-des-Lions de Limoges par l’ensemble Organum et ce fut une grande émotion pour tous les spectateurs.

Selon le chanoine Arbellot, « à l’époque de la Renaissance, le goût des représentations théâtrales se répandit en Limousin. Mais alors on ne représentait sur la scène que des sujets religieux, choisis presque toujours dans l’Évangile et la Bible ou dans la vie des saints. C’étaient des sermons mis en action, dont les formes dramatiques intéressaient vivement le peuple, toujours avide d’émotions et de spectacles. A Limoges en particulier et à Saint-Junien on s’intéressait vivement à ces pieuses représentations, et quelquefois, surtout dans le principe, les chanoines des deux collégiales de Saint-Martial et de Saint-Junien figuraient parmi les acteurs. Ces représentations avaient lieu surtout aux années d’ostension, où une foule immense d’étrangers accourait pour vénérer les saintes reliques. »[1] Il indique encore qu’en 1521, on permit aux chanoines de Saint-Junien d’aller à Limoges pour voir jouer le mystère de la passion, « il y avoit plusieurs années, dit le P. Bonaventure, qu’on avoit pris la coutume à Limoges de représenter sur des théâtres, sous les arbres de Saint-Martial, des histoires saintes qui excitoient le peuple à dévotion. Or cette année I521, le 2e dimanche d’aoust, 11e jour du mois on commença à représenter en figure le Mystère de la passion de Noire-Seigneur Jésus-Christ, avec solennité et magnificence, durant les fêles jusqu’au second dimanche de septembre. Le sieur Fouschery, chanoine de Saint-Estienne, qui y assista, assure que les vestements, joyaux et autres choses nécessaires à ces Actes furent si riches et si précieuses, que plusieurs Parisiens, Poitevins, Xaintongeois, Tolosains, Lyonnois et autres qui en furent les spectateurs, seigneurs, nobles, hommes et femmes confessoient unanimement qu’on n’avoit jamais vu rien de plus magnifique. Maitre Antoine de la Chassaigne, Limosin, recteur de Villeréal, licencié endroit, homme docte et dévot, représenta en ce Mystère la personne du Sauveur avec grande piété et humilité. » Ces représentations durèrent 22 jours. En 1539, c’est un libraire (bibliopola), nommé Claude Cheyrou, qui demanda au chapitre de Saint-Martial l’autorisation de faire représenter une pièce inspirée par le fils prodigue dans le cimetière (devenu plus tard la place de Dessous les Arbres). Toujours selon le chanoine Arbellot, en 1540 (année d’ostension), des représentations théâtrales eurent lieu à Limoges et à Saint-Junien, évoquant l’Assomption de la Sainte-Vierge et la Passion de Jésus-Christ. Mais la représentation de Jacob, à Limoges, donna lieu à divers incidents que rapporte le P. Bonaventure, qui empêchèrent de jouer le mystère de Job, qu’on avait préparé. « L’an 1540, dit cet annaliste, le 28 d’avril on fit l’ostention du chef de saint Martial et des autres saints du Limosin. Elle dura jusqu’au pénultième[2] jour de may, et tout ce temps fut fort doux et serein. Ceux qui avoient coutume chaque année de représenter sur le théâtre quelque histoire sainte pour réjouir le peuple et l’exciter à dévotion commencèrent leur jeu sur celle de Jacob, sous les arbres, au jour de la pentecôte, quoy que le peuple y répugnât (à mon avis, à cause de la solennité de ce jour, qui exigeoit l’assistance aux divins offices). Cependant le temps se changea, les tonnerres grondoient dans l’air, et le peuple courut à Saint-Pierre pour sonner les cloches et dissiper cet orage. Le lieutenant criminel et le juge de la ville allèrent pour faire cesser celte sonnerie, ce que le peuple ne voulut faire. Le samedy après, on représenta cet acte, et on acheva tout au sarmedy suivant. Il y eut grand tonnerre le mardy prochain, et il tomba une gresle si furieuse, que des trois quarts des vignes, les deux en furent frappées, et devinrent sans feuilles comme à Noël quoy qu’elles fussent bien avancées ; et dans quelques paroisses les herbages furent aussi fracassés par cette tempeste, qui dura dix jours, et à diverses reprises, gâtant tantôt une paroisse, tantôt une autre du Limosin; et on oyoit les diables heurler en l’air comme autheurs de ce ravage. En la paroisse des Eglises tomba une pierre plus grosse qu’un baril, et entra dans la terre à la profondeur de deux aulnes, laquelle on tira avec des barres de fer : il y eut d’autres pierres de gresle de la grosseur des oeufs. La populace, croyant que ces représentations susdites estoient la cause de ces malheurs, empêchèrent ces acteurs de jouer l’Histoire de Job, qu’ils avoient préparé. »

Les choses se passèrent avec plus de calme à Saint-Junien. En 1540, le Chapitre de Saint-Junien permit à deux chanoines de représenter le mystère de l’Assomption de la sainte Vierge. « Au mois de mai de cette année, on exempta de l’assistance au chœur ceux qui voulurent représenter le mystère de la Passion. » L’affluence des étrangers qui vinrent à l’ostension des reliques devait rendre ces représentations plus brillantes ou du moins plus nombreuses.

A l’ostension suivante (1547), poursuit le chanoine, il n’y eut pas de représentation à cause de la peste, qui fit périr à Limoges et aux environs six à sept mille personnes, comme nous le voyons par le passage suivant des Registres consulaires : « En l’an mil cinq cens quarante sept, tant en l’an précédent que durant ledict temps, moururent en ladicte ville, faulx bourgs, cité et autres lieux adjacents, le nombre de six à sept mille personnes, desquelz Dieu veuille avoir les âmes. »

Le 25 juillet 1596, la Tragédie de Monsieur Saint Jacques, de l’avocat Bernard Bardon de Brun, est représentée à Limoges par les confrères pèlerins du saint. La pièce, inspirée de la Légende de saint Jacques par Jacques de Voragine est une œuvre de la reconquête catholique : elle dénonce les huguenots et exalte le catholicisme d’inspiration hispanique qui avait les faveurs des ligueurs.

En Creuse

Amédée Carriat, dans son Dictionnaire des auteurs creusois, imagine que La Souterraine fut à l’époque médiévale un lieu de représentation de miracles et de mystères mais il précise qu’aucun document ne l’atteste. « Les siècles suivants sont à peine moins laconiques : passage d’un certain Muguet à Guéret en 1601, de la troupe de La Chappe à La Souterraine en 1612, du comédien-archéologue Beaumesnil à Aubusson en 1747 et à Guéret en 1770 ; représentation, par des amateurs, du Légataire universel à Jarnages en 1770. A Guéret, l’ancienne chapelle des Pénitents de la place Vacillas devient, en 1798, « Salle de la Comédie » puis cède la place à un Théâtre municipal (1837-39 : architectes Boullé et Fabre ; Aubusson n’aura le sien qu’en 1935). Aucun renseignement notable sur les troupes locales ou de passage qui s’y produisent. »

A suivre…

[1] Bulletin du Comité des travaux historiques et scientifiques. Section d’histoire et de philologie, 1893 (N2), p.-p. 236-240.

[2] Avant-dernier.

18 Fév

Notes pour servir à l’histoire du théâtre à Limoges et en Limousin, introduction (1)

Billet pour le Cirque-Théâtre de Limoges (c) Photothèque Paul Colmar

 

« Ici c’est Limoges » vous propose une série de notes pour servir à la riche histoire du théâtre à Limoges et en Limousin. Les sources utilisées sont en partie indiquées ci-dessous et en notes de bas de page. Des citations sont extraites de la presse depuis le XVIIIème siècle, de travaux antérieurs d’historiens et d’érudits, de publications sur divers sites et de témoignages inédits. Si, toutefois, le lecteur repère des sources non explicitement mentionnées, qu’il n’hésite pas à nous le signaler.

On se reportera également avec profit, sur ce blog, à la tentative de recension des auteurs dramatiques limousins et aux publications déjà faites à propos de l’histoire du théâtre à Limoges. Les notes publiées ici sont complémentaires. 

 

Bibliographie complémentaire aux notes de bas de page

BACKES C., Anthologie du théâtre français du 20e siècle, folioplus classiques, Gallimard, 2011.

BOURDELAS L. (Dir.), Analogie, revue d’art et de critique et La Lettre d’Analogie, Limoges, 1985-1998.

BOURDELAS L., Du pays et de l’exil – Un abécédaire de la littérature du Limousin, Les Ardents Editeurs, 2008.

BOURDELAS L., Histoire de Limoges, Geste Editions, 2014.

CARRIAT A., Dictionnaire bio-bibliographique des auteurs du pays creusois et des écrits le concernant des origines à nos jours, Société des Sciences naturelles et archéologiques de la Creuse, Aubusson, 1988 (rééd. de 1964).

Collectif, Corrèze, Christine Boneton, 2017.

Collectif, Creuse, Christine Bonneton, 2007.

CORBIN A., Archaïsme et modernité en Limousin au XIXème siècle, 1845-1880, La rigidité des structures économiques, sociales et mentales, PULIM, 1998.

DUTREIX J.L. et JOUHAUD J., Fêtes et spectacles à Limoges à la Belle Epoque 1900-1914, Editions Flânant, 2003.

FERRER J.M., La vie d’un théâtre de province en France au XIXème siècle. Le théâtre de Limoges de 1840 à 1870, Mémoire de maîtrise d’histoire, Université de Limoges, octobre 1985.

HENRARD N., Le Théâtre religieux médiéval en langue d’oc, Droz, Genève, 1998.

JANNOT I. (rédactrice en chef), « Le théâtre et ses auteurs », Machine à feuilles n° 5,

mars 1999.

PRECICAUD M., Le théâtre lyrique à Limoges 1800-1914, Pulim, 2001.

SOUTENET E., Chroniques 1900 Limoges à la Belle Epoque [à propos d’Hemma-Prosbert], Editions Culture & Patrimoine en Limousin, 2012.

YON J.-C. (Dir.), Le Théâtre français à l’étranger au XIXe siècle: Histoire d’une suprématie culturelle, Nouveau Monde Editions, 2008.

 

Sites internet consultés

Bfm Limoges (collections numérisées) ; Ciné-Club de Caen ; L’Empreinte ; Les Francophonies en Limousin ; Le site officiel de l’Académie Giraudoux ; Gallica ; IPNS ; Marchoucreuse ; Masquarades ; Médiapart ; La Montagne ; Le Point ; Le Populaire du Centre ; Scène Nationale Aubusson ; Théâtre Antoine ; Théâtre du Cloître ; Théâtre-Documentation.com ; Théâtre de L’Ecale ; Théâtre de L’Union ; Urbaka ; Wikipédia (avec recoupements) ; Théâtre de La Grange ; Théâtre contemporain.net.; Wikipédia.

 

Remerciements

A Paul Colmar. A tous ceux qui ont témoigné pour cet ouvrage.

Au très précieux Pôle Patrimoine de la BFM de Limoges, à Laure Fabry et à tous les bibliothécaires qui y œuvrent avec compétence et serviabilité.

A Marie-Noëlle Agniau ; Gérard Frugier ; Olivier Bailly ; Chris Dussuchaud ; Pascal Jeanoutot ; Frédérique Meissonnier ; Jean-Louis Roland ; Georges Chatain ; Jean-Philippe Villaret ; Christophe Lagarde ; Pascal Léonard.

 

Contre-marque, Cirque-Théâtre de Limoges (c) Photothèque P. Colmar

 

«  En vérité, s’il y a bien de mauvais auteurs, il faut convenir qu’il y a

encore plus de mauvais critiques. Et quand je pense au dégoût que les poètes dramatiques

ont à essuyer, je m’étonne qu’il y en ait d’assez hardis pour braver  l’ignorance de la

multitude et la censure dangereuse des demi-savants qui corrompent quelquefois

le jugement du public. »

Lesage, Histoire de Gil Blas de Santillane

 

« Nous voulons de la vie au théâtre, et du théâtre dans la vie. »

Jules Renard, Journal

 

« Le théâtre n’est pas un jeu, c’est là ma conviction. »

Albert Camus, Le Malentendu Théâtre

 

 

AVANT-PROPOS

 

           

Dans le Roman de Thèbes, ouvrage écrit à la fin du XIIème siècle à la cour de Henri II Plantagenêt, roi d’Angleterre, et inspiré de la Thébaïde – poème épique latin de Stace, composé au Ier siècle –, dont les personnages principaux sont Étéocle et Polynice, les fils d’Œdipe, le mot « théâtre » signifie le « lieu de tournois ». Ce n’est qu’en 1398 qu’on le trouve avec la  signification de « salle de spectacle » et « genre de comédie » et au XVème siècle avec le sens de « lieu dramatique ». Mais, on le sait, théâtre vient du  grec ancien :θέατρον, « theatron », qui désignait également la scène ou le plateau, c’est-à-dire toute la partie cachée au public par le rideau. Selon Aristote, il serait issu du dithyrambe lors des fêtes en l’honneur de Dionysos, dieu du vin, des arts et de la fête, à l’époque archaïque. Le théâtre, c’est le souvenir d’Eschyle, de Sophocle, d’Aristophane ; de Plaute, de Térence, de Sénèque. C’est celui des miracles, des mystères et des farces médiévales. Et puis c’est Shakespeare, Racine, Corneille, Molière, Marivaux, Beaumarchais, Victor Hugo, Edmond Rostand, et tous ceux qui suivirent. Le théâtre, c’est Calderon, Goldoni, Goethe, Ibsen, Tchékov, Ionesco et tous les autres.

Le théâtre, c’est vivant, polémique – c’est la bataille d’Hernani –, divertissant, intelligent, poétique, émouvant. Le théâtre, depuis toujours, ce sont des femmes et des hommes de talent, passionnés, courageux, des aventuriers à la fabuleuse mémoire qui nous font rire, pleurer et réfléchir, dans toute leur diversité : les comédiens, les metteurs en scène, les régisseurs, mais aussi les éclairagistes, les costumières, les musiciens, les mimes, les décorateurs, les ouvreuses… La plupart vont jusqu’au bout d’eux-mêmes, comme ce 17 février 1673 où Molière s’effondra sur scène en jouant Le malade imaginaire. Ce sont à la fois des fous et des sages. On voudrait citer tant d’auteurs. Lorca : « le théâtre, c’est la poésie qui se lève et se fait humaine. » Barrault : « le théâtre est le premier sérum que l’homme ait inventé pour se protéger de la maladie de l’Angoisse. » Jouvet : « rien de plus futile, de plus faux, de plus vain, rien de plus nécessaire que le théâtre. »

Le public est impatient avant la représentation, comme dans la chanson de Charles Aznavour :

 

« Viens voir les comédiens

Les musiciens

Les magiciens

Qui arrivent ».

 

Le spectateur donne son manteau, prend un programme, cherche sa place, éteint son téléphone (parfois lorsqu’il sonne), écoute, rit, parle, commente, salue ou évite, éternue, se mouche et se racle la gorge, pleure, chante, siffle, applaudit, sort, claque les portes, revient, effleure la main de sa voisine, le spectateur s’ennuie, s’endort, ronfle ou fronce les sourcils ; parfois, il a le texte de la pièce sous les yeux pour vérifier on ne sait trop quoi ; il sort fumer à l’entracte, ou boire un coup, parfois, il ne revient pas ; il fait des ovations ou demeure indifférent ; le spectateur lit des critiques.

 

Laurent Bourdelas collégien au Centre culturel Jean Gagnant de Limoges dans L’ours de Tchékhov (c) J.M. Bourdelas

 

Comment m’est venu ce goût immodéré pour le théâtre ? Une propension naturelle et héréditaire, sans doute, à faire le clown, dès mon plus jeune âge. Dès sept ans, en 1969, je mimais les Wallace Collection chantant Daydream, avec un manche à balai pour micro dans l’appartement familial non loin de la cathédrale de Limoges. A peine plus tard, je montai sur la scène de la kermesse paroissiale de Saint-Paul-Saint-Louis, rue Malesherbes. Et il y avait l’épreuve des récitations ! Dès l’école primaire, il fallait apprendre – avec maman – des fables de La Fontaine et d’autres textes, au gré des envies du maître et des instructions ministérielles ; mon sentiment était partagé : j’étais dévoré par le trac mais, une fois désigné et sur l’estrade, je brillais devant mes camarades. J’ai eu la chance d’avoir des professeurs formidables nous communiquant ce savoir et cette passion du théâtre, dès le collège Donzelot. Ainsi Madame Guillou nous faisant jouer Les Fourberies de Scapin (j’étais Octave) et Knock. Jusqu’en classes préparatoires au lycée Gay-Lussac de la capitale limousine, au pays de Pourceaugnac, je n’eus que d’excellents professeurs de lettres et de latin qui nous enseignèrent les richesses et les subtilités de cet art. Et puis, à la maison, on regardait (religieusement) « Au théâtre ce soir », émission de télévision de Pierre Sabbagh, commençant par les trois coups du brigadier et s’achevant par la célèbre phrase : « les décors sont de Roger Harth et les costumes de Donald Cardwell ». Je me souviens encore de ma première pièce au Grand Théâtre de Limoges, Les Fourberies de Scapin (aussi !), dépoussiérée par la Comédie Française, à laquelle ma mère m’avait amené. Quelle joie ! J’accompagnai aussi un certain temps un ami de mon père, Jacques Ruaud – par ailleurs compositeur – qui faisait la pige à L’Echo du Centre et m’inculquait quelques rudiments de critique. Plus tard, il y eut Les Séquestrés d’Altona mis en scène par Laruy au Théâtre de la Visitation et puis, surtout, le moment Debauche. J’avais changé de statut ; depuis 1983, j’animais une émission culturelle, Analogie, qui aboutirait à une revue littéraire. Je me formais à la critique théâtrale « sur le tas », et cela devint l’une de mes passions. C’est à cette époque que le comédien Damien Odoul me proposa d’être le vice-président de la Ligue d’Improvisation Théâtrale du Limousin (la Lili), ce que j’acceptai avec enthousiasme. Les matches me procurèrent beaucoup de plaisir. Plus tard, je devais même me livrer à quelques mises en scène, et certains de mes textes furent adaptés sur les planches, tout en étant « compagnon de route » de quelques compagnies ou même du Festival des Francophonies. Le théâtre, une passion, que j’ai aussi essayé de transmettre à mes élèves.

Mais pourquoi écrire sur le théâtre en Limousin ? Début 2014, un comédien parisien sur le retour prononça sur un plateau de télévision ces paroles d’une confondante sottise à propos de Limoges : « C’est LA ville où il ne faut pas aller au théâtre [car les spectateurs] ne viennent pas. » Cela me révolta, comme d’autres Limougeauds. Mais surtout, cela me donna l’envie d’écrire sur ce « Limousin terre de théâtre », de montrer la vivacité théâtrale de cette région et pas uniquement dans la période contemporaine. Car si le théâtre s’est redynamisé après la Seconde Guerre mondiale et encore plus singulièrement dans les années 1970-80, il avait existé, sous diverses formes et avec des succès divers, depuis bien plus longtemps – certes encore plus dans la capitale régionale. J’en donne ici des preuves, exhumant certains articles et informations parfois oubliés. Il suffit – pour se rendre compte de cette activité – de lire les journaux et revues conservés à la Bibliothèque Francophone Multimédia. Déjà, en 2008, écrivant sur les écrivains limousins[1], je m’étais aperçu du nombre relativement important d’auteurs dramatiques.  Mais ce n’est pas exactement ici un travail historique exhaustif. Il n’y aurait malheureusement pas la place de citer tous les comédiens, toutes les troupes. Parfois même, il est difficile de retrouver des traces. J’ai donc pris des exemples, des parcours, illustrés par les témoignages précieux de certains et par quelques critiques que j’ai moi-même pu écrire. A chacun de compléter avec ses propres souvenirs et ses expériences.

 

Le Pompier : Voulez-vous que je vous raconte des anecdotes ?

Mme Smith : Oh, bien sûr, vous êtes charmant.

Elle l’embrasse.[2]

 

A suivre…

 

 

[1] Du Pays et de l’exil, Un abécédaire de la littérature en Limousin, Les Ardents Editeurs, postface de Pierre Bergounioux.

[2] Eugène Ionesco, La cantatrice chauve, Gallimard.

30 Jan

Avec Expression 7

                           par Laurent Bourdelas[1]

 

Comme l’a si bien dit Hassane Kassi Kouyaté, directeur du Festival des Francophonies, lors du rassemblement de soutien au Théâtre Expression 7 – menacé d’expulsion et de démolition – ce lieu appartient à l’histoire culturelle limougeaude et, pour aller de l’avant, il faut connaître l’histoire. J’ai en partie raconté celle de cette attachante compagnie et de son directeur, le metteur en scène, écrivain-poète et peintre Max Eyrolle[2]. Celui-ci créa Expression 7 en 1977, déclarant alors : «nous nous intéressons particulièrement aux nouvelles orientations que prend l’expression artistique en général (notamment aux Etats-Unis) dans les domaines aussi variés que la danse, la musique, le théâtre. Cet intérêt se traduit, pour l’instant, par une recherche théorique qui, je pense, pourra déboucher au cours de l’année sur une réalisation théâtrale… ». A l’origine du projet, avec Max : Daniel Gillet, Dominique Basset-Chercot et Philippe Brzezanski.

Expression 7 s’installe au 20 rue de la Réforme en 1981, explore avec constance et cohérence deux voies créatives : l’une autour de l’écriture de Max Eyrolle, auteur d’environ 25 pièces – dont Les nouvelles d’Inadieu ou La mélancolie des fous de Bassan ; l’autre en adaptant les grands textes du répertoire classique et contemporain, avec notamment tendresse et passion pour les auteurs russes et Steinbeck. Les mises en scène s’appuient sur un espace travaillé en collaboration avec des plasticiens, sur la continuité du mouvement des comédiens, avec une attention particulière à la danse contemporaine – Eyrolle étant d’ailleurs l’un des initiateurs de « Danse Emoi » en 1987 et accueillant régulièrement des chorégraphies. La recherche d’une émotion est aussi une base du travail. Durant de nombreuses années, des ateliers théâtraux sont animés à Expression 7 par Andrée Eyrolle, Denis Lepage, Gérard Pailler, Jean-Paul Daniel. Des interventions ont également lieu à destination des scolaires et des personnes handicapées. Parfois, les comédiens partent sur les routes, les parvis ou au pied des châteaux médiévaux, inspirés par Dario Fo pour leurs Jongleurs de juillet.

Max Eyrolle, qui s’est toujours souvenu avoir été accueilli par Charles Caunant à L’Echappée Belle, a lui-même ouvert son théâtre à de nombreux artistes et compagnies ainsi qu’à divers festivals, en particulier Les Francophonies. Il a également accordé une place importante à la poésie, avec, par exemple: une performance de Michèle Métail (OULIPO) en 1985 ; « Poésie en liberté » (choix de textes contemporains avec la Limousine) ; Romans courts de Jean Mazeaufroid ; la venue d’Alain Borer pour évoquer Arthur Rimbaud ; « Eloge de la pleine lune » : chaque soir de pleine lune, un poète contemporain venant, en 1987, lire ses textes ; des lectures de poètes d’Amérique Latine ; en 2008, le collectif Wild Shores y a proposé La Calobra, d’après mon recueil. La musique a également trouvé sa place sur la scène d’Expression 7 avec divers concerts (je crois bien y avoir vu mon premier de musique baroque). Des rencontres et débats divers y ont été organisés, de Pasolini aux rythmes scolaires. Des films projetés. Des photographies et des toiles exposées. Tout ceci fait d’Expression 7 un lieu culturel à la fois essentiel, vivant et très plaisant.

Longtemps, ce lieu – sur un ancien site industriel et commercial – fut voisin du collectif artistique « Mélusine », animé par Andrée Eyrolle (disparue en 2017), la sœur de Max, elle-même comédienne, créatrice du festival Urbaka, et du « Zèbre », café-concert du Festival des Francophonies. Mais aujourd’hui, les bulldozers de « Limoges habitat »[3] (propriétaire depuis 2010) menacent et l’expulsion semble proche car un projet immobilier réalisé semble-t-il avec Eiffage se précise, les travaux devant commencer en juillet 2021. En 2015, un article du Populaire du Centre indiquait que la municipalité du maire socialiste Alain Rodet avait envisagé d’y « ouvrir une voie de circulation, un cheminement vers la caserne Marceau supposée devenir une gare d’accueil LGV. Mais exit l’équipe d’alors, quant à la ligne à grande vitesse, elle semble bien en stand-by », remarquait la journaliste Maryline Rogerie, qui ajoutait : « Aujourd’hui, il s’agit d’un site dangereux, explique-t-on à Limoges Habitat. Certaines parties risquent s’effondrer ; on a dû faire face à des intrusions répétées et ce, malgré un système de sécurisation. » Seul le théâtre Expression 7 semblait alors en sursis. Catherine Mauguien-Sicard, la présidente de Limoges Habitat, nouvelle adjointe (LR) au maire, semblait en quelque sorte plus ou moins sur la même ligne que ses prédécesseurs.

L’article 2 du Chapitre II de l’ Ordonnance n° 45-2339 du 13 octobre 1945 relative aux spectacles stipulant qu’ « aucune salle de spectacles publics spécialement aménagée de façon permanente pour y donner des concerts, des spectacles de variétés ou des représentations d’art dramatique, lyrique ou chorégraphique ne peut recevoir une autre affectation ni être démolie sans que le propriétaire ou l’usager ait obtenu l’autorisation du ministre chargé de la culture », on ne peut qu’espérer que la Direction Régionale des Affaires Culturelles – la conseillère chargée de la Haute-Vienne étant Marion Limeuil – sera plus qu’attentive à la situation. On attend aussi des collectivités locales (Région – dont la présidence est bien loin de Limoges depuis la réforme territoriale de François Hollande –, Département, Métropole, Ville) qu’elles fassent tout ce qui est en leur pouvoir pour aider Expression 7. L’idéal étant que le théâtre soit intégré dans le projet immobilier. Le soutien qui s’est manifesté publiquement le 30 janvier devant le théâtre, réunissant compagnies, artistes divers et spectateurs, a non seulement témoigné de la solidarité envers la compagnie et le metteur en scène de la rue de la Réforme, mais aussi, d’une manière générale, au moment où tous les lieux de spectacle sont fermés pour raisons sanitaires, de la demande d’une large mobilisation, d’une grande concertation, par exemple sous formes d’états généraux, entre les acteurs du monde culturel, l’Etat – et singulièrement le Ministère de la Culture – et les différentes collectivités, pour envisager l’avenir. Cela semble en effet être une évidence et une nécessité, tant la culture est plus que jamais essentielle

[1] Ecrivain, critique littéraire et théâtral, historien spécialiste de la culture, de la littérature et du Limousin.

[2] Histoire de Limoges, La Geste Editions, 2014 et 2019.

[3] Son conseil d’administration comprend des  élus désignés par la Communauté Urbaine de Limoges Métropole, des « personnalités qualifiées », dont d’autres élus, des syndicalistes, des représentants de locataires (…).

19 Jan

Le poète arédien Jean-Pierre Thuillat, fondateur et directeur de la revue Friches, est décédé

Jean-Pierre Thuillat chez lui, au Gravier de Glandon (Haute-Vienne)

devant ses chênes renversés par la tempête de 1999 (c) L. Bourdelas

J’ai fait la connaissance de Jean-Pierre Thuillat, né en 1943, grâce au numéro spécial de la revue Poésie 1, dont le secrétaire de rédaction était Alain Breton, dont il avait réalisé le dossier à propos des poètes du Limousin, d’expression française et occitane. C’était en septembre-octobre 1980, mais je l’avais lu après, avec plaisir et intérêt.

J’ai connu Jean-Pierre lorsque j’avais une vingtaine d’années et que j’étudiais en hypokhâgne au lycée Gay-Lussac de Limoges. Avec mon amie Pascale Michelon (Vezzano), nous avions découvert une affichette dans une librairie de Limoges faisant appel aux poètes – or, nous écrivions tous les deux de la poésie. Un autre de nos amis, dont le pseudonyme était Jean-Pierre Nivôse, professeur dans un lycée professionnel, auteur également, se joignit à nous lorsque nous décidâmes de rencontrer le poète arédien, professeur d’histoire et géographie à Châlus, occitaniste, passionné d’histoire médiévale, qui envisageait de créer une revue de poésie, vite baptisée Friches, avec sa maison d’édition des Cahiers de Poésie Verte. Pascale et moi partîmes en moto à sa rencontre, à Glandon, près de Saint-Yrieix-la-Perche, où il habitait. Jean-Pierre avait alors quarante ans. C’était un homme affable, qui allait se révéler d’une opiniâtre volonté persévérante. Il était à l’écoute, en particulier des jeunes que nous étions.

(c) L.B.

Sous sa conduite bienveillante, nous mîmes au point cette publication dont le principe ne devait guère changer en une quarantaine d’années, chaque livraison proposant habituellement un dossier avec une approche et des inédits d’un poète majeur (la « grande voix contemporaine ») – le premier étant Jacques Réda – et donnant à découvrir d’autres auteurs connus ou moins connus, parfois débutants (ce que nous étions finalement à l’époque). Des articles de fond, des lectures de recueils récents, des informations pratiques ou des entretiens venant compléter le tout. Le tout avec une maquette simple, en blanc et vert, avec des œuvres d’artistes contemporains. Je me souviens parfaitement du jour où nous attendions avec impatience, au Sully, cours Jourdan, Jean-Pierre de retour de l’imprimerie, qui nous apporta les premiers numéros. Quelle joie et quelle fierté ! Le numéro 2 serait quant à lui composé de poèmes d’enfants. Les choses commençaient et ne s’arrêteraient pas. Il fallut convaincre des libraires, des journalistes (qui rechignaient un peu), trouver des acheteurs, des abonnés… Organiser des réunions, participer à des manifestations, aux premières éditions de « Lire à Limoges », le salon du livre municipal (la « fête des ânes », selon Rougerie…). l’équipe initiale fut bientôt rejointe par d’autres, en particulier Joseph Rouffanche, flamboyant, tout auréolé de son Prix Mallarmé 1984. Jean-Pierre fut malade, un temps, et nous inquiétâmes pour lui, mais la vie triompha. En 1988, il me fit le grand plaisir d’éditer mon recueil Océans citadins, qui fut mis en scène ensuite par Philippe Labonne avec la comédienne Patricia Clément. Je présidais alors aux destinées d’une autre revue, Analogie, qui serait suivie par L’Indicible frontière, qui publièrent à leur tour les beaux poèmes de Jean-Pierre – c’est l’époque, jamais oubliée, où il m’écrivit qu’il me considérait un peu comme son « petit frère ». Plus tard, le poète Alain Lacouchie rejoindrait l’aventure et deviendrait une autre cheville ouvrière de Friches. Tous les deux ans, la revue organisait et publiait le Prix Troubadours.

Le poète Alain Lacouchie (c) L.B.

Au tout début de « Lire à Limoges », le stand des revues Friches et Analogie, avec Philippe Nicot, Laurent Bourdelas et Joseph Rouffanche (c) L.B.

 

En janvier 1997, les Cahiers de Poésie Verte publièrent l’anthologie critique de Joseph Rouffanche 12 poètes, 12 voix(es), précédée de l’essai Une crise profonde (Blot, Bourdelas, Clancier, Courtaud, Clancier, Delpastre, Laborie, Lacouchie, Lavaur, Mazeaufroid, Peurot, Rouffanche, Thuillat). Une signature fut organisée en plein air place de la Motte par la librairie Page et Plume et un dîner organisé au restaurant Le Trolley.

Fin connaisseur de l’histoire arédienne, Jean-Pierre soutint un D.E.A. en histoire médiévale, sous la direction de Bernadette Barrière, avant de livrer chez Fanlac une magistrale biographie de Bertran de Born, le seigneur-troubadour injustement voué à l’enfer par Dante. En 2018, il publia également chez Fédérop une belle anthologie du troubadour.

 

         » (…) En 1976 parut son deuxième recueil : Verglas du bonheur aux Éditions Saint-Germain-des-Prés, dont le titre reprenait l’un de ses vers d’adolescence : « …de l’amour à fabriquer/sur des verglas de bonheur… » Toute sa poésie était déjà bien là, lyrique, avec ses feuilles et ses herbes, ses arbres et ses oiseaux, avec la mer et les « inoubliables frémissements des étoiles/par nuits sans lune» et cette volonté de chanter l’aimée, comme jadis les troubadours, ses yeux, « chaque coin » de sa peau. En 2003, Thuillat donna une belle suite à ce premier recueil : Où l’oeil se pose, Verglas du bonheur (II) chez Fédérop, dédié à celle qu’il aime et aux autres qui composent pour lui « le trouble fondamental: l’Univers féminin ». Il s’y livrait à de beaux « arpèges du désir », inspiré par les yeux toujours, les cuisses nacrées, la pointe drue des seins, et les gestes de la femme, celle sans qui, dans le jardin, « [ses] verglas de bonheur/ [ne] pèseraient/ que plumes », car le poète dit aussi la peur de la perte.

Jean-Pierre Thuillat a aussi dit, dans sa poésie, le souci de retrouver l’enfance, la mémoire, le terroir : c’était en 1982 dans Le Désert en face, poèmes pour un pays perdu, suivi de Introduction à la solitude de l’arbre (Traces et Cahiers de Poésie Verte, Le Pallet/ St-Yrieix-la-Perche) ; on y lisait, en songeant parfois au Breton Paol Keineg, l’automne et la glèbe, le mystère des landes, l’avertissement des chênes, la volonté d’être « en marge/d’un monde de marchands », la recherche des souffles et des signes, l’hommage aux animaux, le souvenir immémorial d’une civilisation paysanne. Ce n’est pas pour rien qu’en 1998, le poète a livré le secret de La Recherche des cèpes en automne sous la pluie (Éd. de L’Arbre, Aisne), très beau recueil de quelques pages introduisant à la promenade contemplative et introspective, qu’il lut en public de Saint-Yrieix à Port-Louis dans le Morbihan.

L’alpha et l’oméga de la vie ont aussi inspiré Jean-Pierre : en 1987, il publia les Mémoires d’avant-naissance, où il se proposait avec originalité, virtuosité et tendresse de dire la vie embryonnaire, de donner même une âme à l’être se formant doucement au creux de la mère — reprenant là peut-être involontairement la doctrine chrétienne : « Puis ce furent les ultimes mues/les perfectionnements de dernière minute/les fignolages… » ; un beau texte à la fois archaïque et moderne, écrit par un père après la naissance de son fils Emmanuel, en 1969-70. Et puis vint le sombre de la maladie, pour le poète jeune encore, qui nous fit à tous craindre le pire, magnifiquement conjuré plus tard dans Le Versant d’ombre (Éd. L’Arrière-Pays, 1996) : « La blessure cicatrise, un sursis t’est donné. Ta vie a d’autres traces à creuser dans la neige. » Comme chez Jean Maison, la nature, l’amour, la poésie, sont consolation. Car il est aussi là, le travail du poète : « Tu t’accoutumes/aux rive de la mon et mesures le jour/chaque soir d’un pas différent. » Encouragé à ses débuts en écriture par Jean Malrieu ou Georges-Emmanuel Clancier, attachant poète fidèle à ses racines et à ses amours, à la poésie et au Limousin ouvert sur l’universel, Jean-Pierre Thuillat mérite qu’on le lise, à l’ombre d’un chêne. » (Laurent Bourdelas, in Du Pays et de l’exil, Un abécédaire de la littérature en Limousin, Les Ardents Editeurs, 2008).

En août 2003, Jean-Pierre Thuillat est l’invité du festival Les Littorales à Port-Louis dans le Morbihan. Il y fait une lecture de ses textes, et y présente la revue Friches, présenté par Laurent Bourdelas, directeur de la manifestation (c) J.M. Bourdelas

Repas entre amis à Port-Louis,août 2003 avec, entre autres, Alain Lacouchie, Jean-Pierre Thuillat, Laurent Bourdelas, Marie-Noëlle Agniau, Louis Dubost et Bernadette Thuillat (2ème en partant de la droite) (c) J.M. Bourdelas

Festival des Littorales, Août 2003, Ecole des Pâtis, Port-Louis:

Alain Lacouchie, Jean-Pierre Thuillat, Laurent Bourdelas et Marie-Noëlle Agniau présentent leurs derniers recueils à la presse du Morbihan (c) Le Télégramme

Deux n°1 de revues limougeaudes auxquels Jean-Pierre Thuillat a participé. Ses textes ont par ailleurs été publiés dans de nombreuses revues en France.

  

En juin 2008, Alain Lacouchie et Jean-Pierre Thuillat lisent dansles Jardins de l’Evêché, à Limoges, à l’invitation de L’Indicible frontière

(c) L.B.

 

 

Un versant de lumière : hommage au poète Jean-Pierre Thuillat et aux 20 ans de la revue Friches

 

Il y a un objet dont je ne me séparerai pour rien au monde: c’est le n°1 de la revue Friches paru en 1983 – il y a donc exactement 20 ans –, au sommaire de laquelle Jean-Pierre Thuillat avait bien voulu m’inviter, moi qui n’avais qu’une vingtaine d’années, et que nous l’aidâmes à lancer, Pascale Michelon, Jean-Pierre Nivôse et moi-même, bientôt rejoints par Joseph Rouffanche. Qui de cette première équipe aurait pu imaginer, dans le bar de Limoges où le directeur de publication nous apporta le premier numéro tout frais sorti de chez l’imprimeur, avant de nous entraîner faire la tournée des journalistes, que la revue existerait toujours vingt ans plus tard, en ce printemps 2003 ensoleillé, portée à bout de bras par Thuillat, contre vents et marées, qu’elle serait saluée dans la France entière, poursuivant son objectif initial : publier des grandes voix contemporaines et des auteurs à découvrir, ouverte à différents styles mais sans trahir son goût pour la poésie « verte », lisible et lyrique sans jamais être passéiste?

Mais c’est surtout à l’homme et au poète que je voudrais rendre hommage: l’amoureux des troubadours et de leur langue, l’Occitan, le médiéviste, le lyrique discret dont tout est résumé par le choix d’un pseudonyme qui pourrait sembler à certains la quintessence du dandysme: remplacer le s final de son patronyme par un t… Jean-Pierre Thuillat qui me dédicaçait ainsi, en mars 1984, son livre Verglas du bonheur : « en espérant que ce recueil ne sera pas le dernier en date que je puisse lui offrir… », puisque cette année fut bien noire pour lui, à tel point qu’il m’inspira le poème « l’Homme aux passiflores ». Thuillat vivait l’épreuve de la maladie, qui nous inquiéta tous. Il aurait pu écrire alors, comme Bernard de Ventadour : « Je ne vois fuir le soleil,/Tant me sont obscurcis ses rayons… » , il a composé le recueil que j’aime le plus de tous les siens: Le Versant d’ombre, qui dit cette approche douloureuse du gouffre qui nous attend tous.

Jean-Pierre Thuillat, ce roc granitique inébranlable, pas même atteint par la grande tempête de 1999, enfoncé dans sa terre limousine de tout son poids, mais dressé vers le ciel bleu et sans nuages, métaphore qui dit le poète des racines et de l’ouverture au Monde et aux autres. Jean-Pierre Thuillat, d’humeur égale, dont les emportements sont simplement à lire dans les éditoriaux de sa revue, en particulier contre les chapelles intolérantes et pseudo « modernistes » qui ont fait tant de mal à la poésie. Jean-Pierre Thuillat, donc, humble et fier à la fois, comme un paysan limousin qui trace son sillon, droit et profond, essentiel pour les récoltes à venir, qui sait aussi bien chanter l’enfant à naître que la cueillette des cèpes, qui sait écrire enfin: « Ta robe qui ruisselle/autour de tes pieds nus/dans un soupir d’ailes froissées… » L’Ami à qui je dois en partie d’être aujourd’hui ce que je suis. Mon presque voisin de la campagne limousine où nous frôle encore le souvenir de Marcelle Delpastre et de tous les poètes du Moyen Age, pour peu que l’on y prête attention.

Laurent Bourdelas, dimanche 23 mars 2003

 

Ma genèse est dans les friches

Anatole le Braz l’avait écrit: « On les répute stériles (les landes), parce qu’elles ne produisent que ce qui leur plaît et seulement au gré de leur fantaisie vagabonde. Mais quelle profusion, quelle exubérance de vie dans cette stérilité! »[1] La lande est inspiratrice en Bretagne, elle tire d’ailleurs son nom du breton lann : elle est le lieu du mystère et du fantastique, le lieu-même de l’inspiration, territoire entre le jour et la nuit, entre ce monde trop réel qui nous afflige et nous occupe, et le lieu des esprits, des apparitions, des korrigans. Le Braz le savait bien, qui écrit dans La légende de la Mort le témoignage de cette femme qui revenait du Relecq où elle avait été en pèlerinage pour un enfant mort:  « j’étais partie de très bonne heure: il ne faisait pas encore jour, mais la nuit était claire et toute pleine d’étoiles. J’approchai de Morlaix lorsque, par trois fois, je vis une robe blanche, comme en ont les anges dans les églises, traverser et retraverser le chemin devant moi. Peu après, comme j’arrivais au moulin à papier, ayant levé la tête vers le ciel, je vis trois étoiles sauter, s’écarter, laisser un grand espace vide, comme pour faire place à une autre que je ne distinguais pas. »[2] Même la mort n’a pas tout à fait prise dans la lande, lieu magique et lieu de parole par excellence.

Une phrase de Julien Gracq a précisé: « Ce n’est pas une trace fabuleuse que je viens chercher dans les landes sans mémoire: c’est la vie plutôt sur ces friches sans âge et sans chemin, qui largue ses repères et son ancrage et qui devient elle-même une légende anonyme et embrumée. » On l’imagine, cette lande, comme le sommet étrange du mont Vezzano où Vanessa entraîne dangereusement le narrateur du Rivage des Syrtes : « des ondes rapides couraient sur les herbes sèches; la sourde détonation des vagues invisibles déferlant dans les creux des falaises apportait dans le vent le bruit d’un orage lointain. Ça et là, avec la fraîcheur du soir, des bouchons de brume blanche commençaient à courir et à se bousculer au ras du sol, comme un troupeau pris de panique… on eut dit qu’avant l’heure les fantômes du soir se hâtaient de reprendre possession de la lande. »[3] La lande est donc comme le lieu essentiel de la métaphore et de la poésie, et c’est là que j’ai passé ma jeunesse – c’est là que fût ma genèse: sur la vaste lande bretonne qui court de Quiberon à Groix, là où plus tard, je devais rêver un fils, Maël.

Mais la friche n’est pas exactement une lande. Elle n’est pas son synonyme. Le mot vient du néerlandais wersch, qui signifie « terre fraîche ». C’est la terre non cultivée – les pâtis, comme au pied de la citadelle de Port-Louis, mon autre lieu d’enfance. Et la friche reste plus longtemps inculte que la jachère… Chateaubriand a évoqué ceux « qui achetèrent des terres en friche au bord du Tage » ; le poète est face à la page blanche comme face au pré à défricher, comme face à la nature et à la création à déchiffrer. Le poète-défricheur est donc jardinier, pionnier. Il est celui qui pratique l’essartage : mais se mettre à l’essart – on se souvient des nombreux entourant Ventadour – peut aussi conduire à se mettre à l’écart. Or, l’étymologie d’écart, qui remonte au Xlllème siècle, c’est l’entaille, l’incision. Et l’incise est encore poésie, puisque c’est le groupe de notes formant une unité rythmique à l’intérieur d’une phrase musicale… Le poète-défricheur est comme le moine-défricheur vivant lui aussi à l’écart, anachorète, ermite, religieux solitaire, inspiré par Dieu, comme le premier vers du poète peut l’être. Et si, comme l’a suggéré Prévert, le poète est celui qui sait faire le portrait d’un oiseau, alors autant que ce soit celui du moineau, dont le plumage est comparé au vêtement ecclésiastique. Les moineaux sont les amis de la friche, les oiseaux sont les compagnons des poètes.    J’ai arpenté longuement Vezzano, et j’y ai justement vu « des nuées compactes d’oiseaux de mer, jaillissant en flèche, puis se rabattant en volutes molles sur la roche, [qui] lui faisaient comme la respiration empanachée d’un geyser… »[4], un peu comme les mouettes de Nicolas de Staël. Guillevic en son temps l’a écrit, ce sont là « battements d’ailes de feu/Au-dessus des battements de vagues »[5], oiseaux, bateaux, vus de la lande, et il l’a dit aussi : « Si la voile bat au vent,/C’est que tout n’est pas perdu. »

Et si moi-même je me suis parfois senti « Homme désarticulé par le vent,/englué sur la lande »[6], je sais bien que c’est du défrichage que viendra la rédemption, puisque, comme l’a affirmé Lorca: « La lune est morte, morte/mais ressuscite au printemps. »[7] La lande, c’est la langue de terre, et c’est celle que je veux parler. Les poètes étant comme ces hommes dont parlait Lucrèce : « Une race d’hommes vécut alors, race des plus dures, et digne de la dure terre qui l’avait créée… Ce que le soleil et la pluie donnaient, ce que la terre offrait d’elle-même, voilà les présents qui contentaient leurs cœurs… enfin, dans sa fleur, la nouveauté du monde abondait en grossières pâtures qui suffisaient aux misérables mortels »[8], car le paradoxe est que la friche est nourrissante, puisqu’elle engage l’homme à se dresser contre sa condition et la création tout entière, pour les déchiffrer et les dépasser, c’est la révolte métaphysique dont a parlé Camus[9], celle qui aboutira à l’œuvre d’art. L’œuvre d’art, le poème, sauvant peut-être de ce « Monde terrible » où vécut le russe Alexandre Blok, qui sut ce qu’étaient la lande, la steppe et la terre: « J’ai approché l’oreille de la terre… Le printemps passera – et de la terre,/Que ton sang aura arrosée,/Un amour surgira nouveau. »[10] C’est aussi cela, défricher: verser son sang pour ensemencer la terre, c’est-à-dire imprégner la page, la rougir plutôt que la laisser blanche. Le prince-poète Imrou’l-Qays l’écrivit au Vlème siècle: « Sur le sable, l’empreinte de nos corps… »[11], et, parce que ma genèse fût dans les friches – en Limousin, on parle d’achenat –, je suis désormais comme Merlin dans la plaine déserte chanté par Guillaume Apollinaire: « La dame qui m’attend se nomme Viviane/Et vienne le printemps des nouvelles douleurs/Couché parmi la marjolaine et les pas-d’âne/Je m’éterniserai sous l’aubépine en fleurs. »[12]

Laurent Bourdelas, à Vicq-sur-Breuilh, le jeudi de l’Ascension 2003.

 

[1] Préambule au n°1 de Friches, printemps 1983.

[2] Editions Coop-Breizh/Jeanne Laffite, Marseille, 1994, p. 301.

[3] Editions José Corti, Paris, 1952,p.149.

[4] Ibidem.

[5] in Les poètes de l’Ecole de Rochefort, Seghers, Paris, 1983, p. 187.

[6] Amer et profond sillon, Editions du Pont Saint-Martial, Limoges, 2001, p. 15.

[7] Poésies II, Poésie/Gallimard, 1995, p. 74.

[8] De la nature, Garnier-Flammarion, Paris, 1964, p. 180.

[9] L’homme révolté, Paris, 1951, p. 39.

[10] Poésie/Gallimard, Paris, 2003, p. 231.

[11] in Anthologie de la poésie arabe, Phébus-Libretto, Paris, 1995, p.45.

[12] « Merlin et la vieille femme », Alcools, NRF, Paris, 1944, p. 64.

 

 

 

27 Déc

1794 : ils marchaient à Limoges pour la République

Je vous propose aujourd’hui un petit parcours à travers le centre-ville de Limoges, mais pas n’importe lequel ! Nous allons mettre nos pas dans ceux des habitants qui décidèrent, à la suite de Robespierre, de célébrer l’Etre Suprême. Si vous le voulez bien, nous allons d’abord nous rendre place Jourdan, qui porte elle-même le nom du célèbre soldat de la Révolution. Et nous allons imaginer qu’une machine à remonter le temps nous ramène en 1794. Je ne sais pas trop à quoi peut bien ressembler une telle machine, mais on peut toujours essayer. Voilà, ça y est, nous sommes le 20 Prairial – c’est-à-dire le 8 juin de cette année-là.

Dès le lever du soleil, dans la fraîcheur très matinale, les tambours et la musique parcourent Limoges dont les maisons sont décorées de banderoles tricolores, couvertes de branches et de guirlandes pour rappeler « les idées simples de la nature ». Les différentes «sections » – Egalité, Liberté, Union – se regroupent place de la Fraternité (actuelle place Jourdan). Leurs doyens d’âge ouvrent la marche, le front ceint de palmes, accompagné par de jeunes garçons portant une branche de chêne et des jeunes filles tenant des corbeilles de fleurs. D’autres enfants les accompagnent, ainsi que les adultes interprétant hymnes et chants guerriers. Sur la place arrivent également de jeunes canonniers, les membres de la Société populaire, des vétérans armés de piques. Des statues figurent les ennemis de la félicité publique : l’athéisme (défendu par les Hébertistes), l’ambition, l’égoïsme, la discorde et la fausse simplicité, qualifiés de « seul espoir de l’étranger ». Deroche, le maire, prononce un discours à la gloire de l’Être suprême, puis met le feu aux effigies, tandis que l’on crie : « Vive la République ! »

Le cortège se reforme, passe sous l’arc de la place Tourny, rebaptisée « de la Fraternité» et la musique et les chants reprennent de plus belle ; on se dirige vers la place de la Motte, on redescend par la rue du Clocher, la place Saint-Martial, on repart vers la rue du Consulat, la Boucherie, et l’on prend la direction de l’ancien évêché, puis on revient vers la ville, on emprunte la promenade de la Révolution (boulevard Gambetta aujourd’hui), pour arriver place de la Montagne, le jardin d’Orsay, où s’élève une motte de terre couverte de gazon, «majestueux autel de l’Être suprême », au pied de laquelle est écrit, sur des panneaux : «Son temple est l’univers ». Le maire s’avance vers la montagne et proclame : « Dieu de la nature, entends nos voix, reçois nos vœux, liberté, égalité, fraternité parmi nous et parmi nos frères de toutes les nations ! » La foule répète trois fois, les garçons agitent leurs branches de chêne et les filles lancent leurs fleurs. Un roulement de tambour annonce la fin de la cérémonie.

Vous voyez que les machines à remonter le temps ont du bon ! Lorsque vous passerez place Jourdan, vous vous souviendrez peut-être de ces Limougeauds tout heureux de défiler pour les valeurs d’une idée alors neuve : la République.

13 Nov

Limoges été 1929

 

C’était il y a plus de 90 ans, avant le krach de Wall street qui allait survenir en octobre, et plonger le monde dans une crise économique et politique qui l’entraînerait vers la tragédie. La guerre de 14 s’était achevée une dizaine d’années auparavant et certains rêvaient d’une paix perpétuelle… Le radical Gaston Doumergue présidait aux destinées du pays, Raymond Poincaré laissait sa place à Aristide Briand à la présidence du Conseil. Limoges comptait alors environ 98 000 habitants, et ses usines tournaient encore à plein régime, les conditions de travail et de vie des ouvriers s’étaient améliorées et la nouvelle gare des Bénédictins – avec son quartier rénové – allait devenir un magnifique emblème.

Les fabricants se préparaient à organiser au Pavillon de Marsan, à Paris, une exposition rétrospective dans le cadre du cent-cinquantenaire de la porcelaine de Limoges, et dotaient de 30 000 francs de prime un concours ouvert à tous les artistes pour récompenser l’innovation dans la recherche des formes et des décors de services de table, à thé et à café. A Paris également, le flûtiste Jacques Honorat, 1er Prix du Conservatoire, remportait à l’unanimité celui de l’Ecole Nationale Supérieure de Musique. Le normalien Robert Meynieux, fils de l’industriel, était reçu 1er à l’agrégation de mathématiques. Et tandis que les escrimeurs de Limoges se classaient deuxièmes au tournoi international de Montluçon, la chorale Les Enfants de Limoges, composée de 55 exécutants et dirigée par M. Coiffe, brillait de tous ses feux à l’occasion d’un festival à Biarritz – ses solistes Dubois, Barriant et Gilles étant particulièrement remarqués. André Demartial, président de la Société Archéologique et Historique amènait les membres de l’association faire une excursion sur la rive gauche de la Vienne, entre Aixe et Rochechouart… A Saint-Priest-sous-Aixe, ils découvraient des vestiges archéologiques réunis par Aubert Berger dans un jardin embaumé par le parfum des roses et des clématites…

Dans la capitale limousine, les amateurs d’art pouvaient visiter la Galerie Dalpayrat, place de la République[1], où Mlle Soubourou et ses élèves proposaient émaux et céramiques et Mathilde Villoutreix ses beaux dessins et aquarelles, inspirés par Limoges, Cannes, Toulouse, Luchon, Avignon, Perpignan et Marseille. Le 1er août, c’étaient les obsèques du professeur de celle-ci, Auguste Aridas, ancien élève de Gérôme, artiste peintre et professeur à l’Ecole des Arts Décoratifs pendant plus de quarante ans, dont on peut admirer les tableaux au Musée des Beaux-Arts de Limoges.

Léon Betoulle, le maire et sénateur SFIO, posait, souriant et bon enfant, au milieu des rameurs « ponticauds » à casquette d’amiraux et des jeunes filles coiffées de leur somptueux barbichet. C’était les beaux jours du « socialisme municipal ». Au mois d’août, on avait bien besoin de la Vienne pour se rafraîchir ! Mon grand-père Eugène, qui habitait au 58 de la rue du Pont-Saint-Martial, n’avait qu’à descendre la rue pour aller faire trempette, comme le ferait son fils Jean-Marie quelques années plus tard avec ses copains. Un collaborateur du journal La Vie limousine écrivait : « Pavés secs, murailles sèches, rues poudreuses, pompes interdites, tramways acides, canalisations d’eau tarie ». Après un hiver très rigoureux sur tout le pays, la sécheresse et la canicule s’installaient! Alors c’était l’occasion de boire une bière Mapataud et, si l’on en avait le loisir, de s’attabler au Café Riche rue Saint-Martial, à L’Univers place Carnot ou dans tous les autres bistrots qui faisaient aussi que la ville était vivante, tout en rêvant de congés payés qui ne tarderaient plus.

[1] Ces miroitiers limougeauds vendaient des cadres puis transformèrent leur magasin en galerie d’art. En 1913, ils y organisèrent une grande exposition cubiste.

13 Sep

Au cœur de Limoges, sur les traces des ancêtres médiévaux

C’est le défaut ou le privilège de l’historien : se promener à travers les rues et repenser à ceux qui nous y précédèrent… Me promenant au cœur de l’ancienne ville du « Château », près de la place de la Motte, je repense à ce qu’elle était au Moyen Âge.

Je sais à peu près à quoi ressemblait ce « Château », avec sa variété de population (qui aimait se revendiquer « bourgeoise »), de quartiers, de rues et de ruelles, ses places (celle des bancs charniers était la plus importante, avec sa trentaine d’étals, et le pilori au sud), ses étangs près de la motte, ses fontaines, ses multiples cris et bruits, ses sons de cloches. Les maisons (« meygos ») avec parfois leurs jardins.

Les différents métiers exercés : bouchers, boulangers, couteliers, ceinturiers, charpentiers, argentiers, maçons, manouvriers, couturiers, forgerons, orfèvres, émailleurs, juponiers, coiffeurs, fromagers, drapiers, cordonniers, cubertiers, valets… et puis les clercs, les chanoines, les notaires, écrivains publics et même, à la fin du Moyen Âge, un imprimeur, Jean Berton. Parmi la production locale des tisserands : la limogiature – une étoffe de luxe rayée soit d’or soit de rouge, vendue en partie à l’extérieur du Limousin. Il y avait tous les petits marchands, aussi, comme Mariota Ourissona, vendeuse de châtaignes. Dans cette ville, les pauvres assistés s’occupaient de l’entretien des vergers.

Les consuls devaient agir pour le bien en écartant le mal, la haine, la malveillance et le favoritisme. Ils avaient la garde de la ville, des droits de justice et police. Ils veillaient à la conservation des finances publiques, protégeaient les veuves et les orphelins. Ils avaient à s’occuper du bon état de la forteresse et des armes communes, du pavement des rues, de l’entretien des étangs, de l’installation des bancs sur les places et aux carrefours, de la plantation d’arbres et de la bonne qualité des produits fabriqués et vendus au Château. Ils devaient rendre des comptes à la fin de leur consulat.

L’affluence des pèlerins vers l’abbaye Saint-Martial attirait les marchands. Une colonie vénitienne établit très tôt un entrepôt dans la ville, que l’on imagine très odoriférant : les commerçants de la Sérénissime vendaient le poivre et les épices du Levant à travers toute l’Europe occidentale. Les clous de girofle, la noix de muscade, la cannelle imprégnaient les viandes et les poissons dans la plupart des recettes ; sans doute pour masquer la salinité de ces produits – le sel étant le conservateur – mais surtout parce que leur attractivité gustative et imaginaire était fort prisée par ceux qui avaient les moyens de les acheter.

Limoges, qui occupait un site de carrefour, était un important lieu de commerce et sa bourgeoisie marchande y tenait une place influente et enviée. Les bourgeois étaient propriétaires immobiliers et fonciers, plaçaient leur argent, faisaient prospérer leur patrimoine, faisaient des dons à l’Eglise, pratiquaient la charité…

Mais je vous rassure, l’historien est aussi de son temps, et je finis toujours par échapper à mes rêveries pour me replonger dans l’animation de la ville d’aujourd’hui et me mêler sans déplaisir à mes contemporains.

02 Juil

Jean-Pierre Comes, un homme de l’être

Jean-Pierre Comes (c) L.Bourdelas, 2020

Né en 1946 à Limoges, Jean-Pierre Comes est un homme et un artiste plasticien discret, pourtant intimement lié à l’histoire culturelle de la ville ces dernières décennies. Son appartement avec vue sur la cathédrale Saint-Etienne, où il vit avec son épouse émailleuse Joëlle Comes, est proche de ceux qu’occupèrent le dadaïste Raoul Hausmann ou l’écrivain, mathématicien, ésotériste, mythologue, Jean-Charles Pichon. Ce dernier écrivit d’ailleurs à Comes, en 2000 : « … ton œuvre échappe aux classifications, craint toutes les fermetures, n’a d’autre avenir que le toujours possible. » Une œuvre colorée, hors des modes, liée à l’écrit et au langage.

Autodidacte, Jean-Pierre Comes, qui expose depuis 1973 (Paris, Limoges, Texas, etc.), réalise des collages, des dessins collés et gouachés, crée de superbes livres d’artistes en un exemplaire sur lesquels écrivent à même la page des écrivains, des poètes conviés, peint des bois, et s’est lancé avec talent dans l’aventure du mail art, correspondant avec les plus grands, à travers le monde entier. L’été dernier, une exposition rétrospective organisée à Terrasson a montré l’envergure inestimable de ces échanges. Au nombre de ces correspondants : Fernando Arrabal (« Vous butinez le pollen des dieux » lui écrit celui-ci), Bob Ray, John Held Jr, Gérard Sendrey, Claudine Goux… mais aussi Roch Popelier. La galeriste limougeaude Simone Nathan-Asher s’amusait : « Si j’attends de faire une enveloppe digne de celles de Jean-Pierre, cela risque de durer encore longtemps ». Quant à Alain Grandremy, ancien secrétaire de rédaction du Canard enchaîné, il a écrit : « Alchimiste des formes et des coloris, il parvient à nous offrir de fulgurantes et lumineuses images qui donnent à rêver ».

Comes a également entretenu pendant près de quarante ans une correspondance importante avec le cinéaste Claude Autant-Lara et l’écrivain Pierre Naudin, devenu son ami. En 1996, depuis Vézelay, Jules Roy qualifiait ses œuvres de « merveilles », en 2013, le comédien Jean Piat saluait son énergie et sa passion.

Jean-Pierre Comes était très proche de Jean-Joseph Sanfourche, qui lui écrivait : « J’admire votre travail et la dignité de votre action et de votre personne qui en sont l’essence… » Dans un livret destiné aux collectionneurs, paru chez L’Amateur, l’artiste limougeaud a raconté leur relation, qui datait d’une rencontre à Solignac en 1980. On y croise aussi Claude Bensadoun, créateur de la galerie Contraste, chez qui exposèrent, à partir d’avril 1981, nombre d’artistes. C’est Joëlle Comes qui a réalisé les derniers émaux de Sanfourche.

Artiste, épistolier, auteur, passionné par l’art, Jean-Pierre Comes est aussi collectionneur et c’est un vrai plaisir que d’admirer ses propres travaux à côté d’œuvres de Rebeyrolle ou même de Jean Bruller, plus connu sous le nom de Vercors, l’auteur du Silence de la mer, qui était aussi illustrateur depuis les années 1920.

On l’aura compris, si Jean-Pierre Comes est un homme de lettres, c’est aussi et surtout un homme de l’être. Il affirme qu’ « un artiste, un créateur n’est pas un être foncièrement différent des autres. Seuls sa vision, son appréhension des Etres et des choses, son amour de l’art le rendent-ils plus sensible, plus vulnérable. » Et comme cela fait une cinquantaine d’années qu’il fait partie non seulement du paysage artistique limougeaud mais aussi international par le biais du mail art, on se dit que sa ville natale pourrait lui rendre hommage, pour faire mentir le proverbe selon lequel « nul n’est prophète dans son pays ».

(Article paru aussi dans Le Populaire du Centre)

27 Mai

la peste noire à Limoges

De tous les fléaux épidémiques du Moyen Âge, la peste « noire » est le plus impressionnant, parce qu’il se répand de façon foudroyante et très meurtrière. L’exemple le plus significatif est celui de l’épidémie de 1346 à 1353. Venant d’Asie, la maladie frappe l’Europe occidentale sous-alimentée et fait des ravages effrayants. Cette peste pulmonaire, dix fois plus meurtrière que la peste bubonique, a une propagation dix fois plus rapide. Elle gagne rapidement de ville en ville et, en quelques mois, elle atteint presque toute la France. Cette peste aurait tué 25 millions d’Européens – le quart de la population – et l’on voit en elle l’un des cavaliers de l’Apocalypse. Il faut relire le grand écrivain italien Boccace qui, dans Le Décaméron la décrit et l’analyse avec un effrayant talent. Bientôt, on va peindre des danses macabres, sarabandes qui mêlent morts et vivants.

En 1348, après le départ des Anglais, les corps étant épuisés par la guerre et la famine, la peste frappe à Tulle. Elle s’étend à Brive, à Saint-Junien… Elle fait des apparitions à Limoges en 1348 (venant de Bordeaux), 1371, 1382, 1389, 1395 et 1399. 1/6e de la population limousine serait morte. La contagion par les contacts de peau à peau aurait été accélérée, en une période plus froide, par le fait qu’en l’absence de vêtements chauds et du combustible nécessaire pour chauffer les lieux d’habitation, notamment chez les pauvres, le seul moyen de conserver la chaleur du corps consistait, surtout la nuit, à se serrer les uns contre les autres. Conjugué à la sous-alimentation chronique, à la présence de rats et de puces dans des habitations insalubres, ce comportement favorisa les épidémies.

Devant la peste, les Limousins fuient leurs maisons mais, bien souvent contaminés, ils meurent sur les chemins, sans secours. On veille sur les remparts pour éviter toute communication avec le dehors. On s’isole, on se replie sur soi, on rejette l’étranger ou le malade. Dans les églises remplies, ce ne sont que larmes, lamentations et prières. A Tulle, on dit que l’épidémie s’arrête après une procession avec l’image de saint Jean-Baptiste. Partout, on prie saint Sébastien et saint Roch pour éloigner le mal. A Limoges, une dent du premier est vénérée comme relique à Saint-Martial, l’un de ses ossements l’est aussi à Saint-Pierre-du-Queyroix, dans un reliquaire de cuivre surdoré. Certains charlatans proposent des recettes et des élixirs sensés préserver de la peste, on rédige des oraisons pour se protéger.

Les soins pratiqués ne sont donc ni adaptés, ni efficaces. On trouve parfois même des boucs-émissaires qui font les frais de cette incompétence :les Juifs, les mendiants, les marginaux de toutes sortes. Il n’y a pas de politique sanitaire mise en place par le pouvoir royal, ce sont donc souvent les consuls qui, souvent aidés par les nombreuses confréries limougeaudes, essaient tant bien que mal de porter assistance aux pauvres et aux malades. huit hôpitaux ou léproseries existent dans la ville, parmi lesquels l’hôpital Saint-Gérald et l’hôpital Saint-Martial. Les Annales Manuscrites de Limoges n’évoquent la peste dans la ville qu’à partir du XVIe siècle et montrent les consuls établissant un capitaine ayant pour mission de garder les lieux, un médecin et un prêtre – tandis que les habitants qui le peuvent se retirent à la campagne. En France, d’une manière générale, il faudra attendre pratiquement le XVIIIe siècle pour voir les premiers programmes d’hygiène publique, si ce n’est le choléra de 1832.

 

(post également publié dans Le Populaire du Centre)

 

29 Mar

Emailleuses de Limoges

Le journal m’invite, aujourd’hui, à évoquer des femmes, et j’aurais pu parler de toutes les femmes d’exception que j’ai pu fréquenter, parentes, enseignantes, amies, artistes, femmes engagées, dire tout ce qu’elles m’ont apporté car je sais bien, comme l’a écrit Daniel Pennac, qu’ « il faut beaucoup de femmes pour réussir un homme »[1]. Il me fallait toutefois choisir une thématique, et j’ai voulu rendre hommage – sans être exhaustif – à des émailleuses, femmes, artistes, limousines, dont on peut voir les œuvres dans les musées et sur internet.

On peut ainsi se souvenir d’Henriette Marty, fille de l’émailleur Alexandre, engagée par l’atelier Camille Fauré aux lendemains de la 1ère Guerre mondiale, l’une de ces femmes de talent, au caractère bien trempé. Elle réalise avec son père de petits vases flammés (« spécialité limougeaude ») et givrés (granuleux, de couleur gris bleuté), estampillés « Fauré Marty Limoges ». Attirée par la modernité, l’innovation, elle fait des recherches sur l’émail en relief. Chaque forme de vase employée par Henriette Marty est associée au nom d’une commune limousine ; ainsi, au Musée des Beaux-Arts de Limoges, peut-on admirer un splendide vase Art déco, dans une tonalité rose framboise, dont le profil ovoïde correspond à l’appellation Eybouleuf. L’un des autres superbes vases acquis par le musée a été présenté à l’Exposition coloniale de 1931, son décor se déploie en courbes imbriquées, déclinant plusieurs tons de bleu. Elle produit aussi des coupes, des bonbonnières et avec son père, obtient le Grand prix de l’Exposition des Premiers artisans de France en 1935.

A la fin des années 20, Fauré, qui eut sa boutique au 31 de la rue des Tanneries, recruta l’émailleuse Lucie Dadat (1908-1991), ancienne couleuse de porcelaine, qu’il laissa libre dans sa création. J’aime particulièrement l’un de ses vases Grands Rouges, avec un décor cubiste, et l’un de ses vases boules en émail bleu à décor en éventail du début des années 30. Fauré fit aussi appel à d’autres émailleuses, comme Marcelle Decouty-Védrenne, qui réalisa des petites pièces, puis des vases, surtout des florals. L’historien Michel Kiener a très bien raconté cette histoire.

Parmi les émailleuses formées à l’active Ecole Nationale des Arts Décoratifs de Limoges, on songe à Jeanne Soubourou (1879-1968), élève du peintre Charles-Théodore Bichet. Aquarelliste, elle réalise des œuvres à caractère religieux, des paysages et de beaux bouquets de fleurs (hortensias, anémones), bien sûr très colorés. Elle est remarquée en 1926 pour ses champlevés et participe au renouveau de l’émail contemporain aux côtés de Léon Jouhaud. Le B.A.L. possède l’une de ses magnifiques plaques, sobrement titrée Paysage (années 50), où les toits briques et bleus d’un village surgissent entre les arbres verts et les collines bleues. Marguerite Sornin (1883-1974), attirée par les arts primitifs, ouverte à toutes les formes de création, qui réalisa des broches « cabochons », de beaux pendentifs, des paysages, des scènes religieuses. Juliette Euzet (1902-1987), formée aussi par Bichet, passe chez Camille Tharaud, Camille Fauré et crée un atelier d’émail avec son époux Jean-Marie où elle se laisse inspirer par ses voyages pour œuvrer à des paysages reconstruits sur un mode rythmique. Elle réalisa également des bijoux, comme des broches au décor floral géométrisé.

Toutes ses femmes, maîtrisant parfaitement l’art de l’émail, ont contribué à la renommée de Limoges et de sa production.

 

[1] Aux fruits de la passion, Gallimard, 1999.

 

Un scarabée émaillé d’Yvette Linol (c) Y. Linol

 

J’avais envie  d’évoquer d’autres femmes émailleuses – mon propos, comme toujours, n’a pas de finalité exhaustive ; j’y exprime simplement mes goûts, mes intérêts, en toute subjectivité. Je pourrais, bien entendu, ajouter le nom de Léa Sham’s, dont j’apprécie beaucoup l’œuvre (en particulier Notre-Dame de la Pleine Lumière à la cathédrale de Limoges) et qui se forma à l’atelier Fauré.

J’ai eu la chance, une ou deux fois, de rencontrer, chez eux à Mortemart, l’éditeur René Rougerie et son épouse, Marie-Thérèse Régerat (disparue en 2011), qui était à la fois dessinatrice et émailleuse, et fit ses études à l’ENAD. En 1970, elle publia Langage de l’émail et accompagna par ses illustrations divers recueils publié par René. En 1966, à l’occasion d’une exposition, Le Monde salua ses « fort beaux émaux, dont un émail champlevé réalisé à la manière des maîtres anciens. » Son magnifique Troupeau des nuits, que l’on peut admirer au musée des Beaux-Arts de Limoges, est particulièrement inspirant et poétique, avec ses beaux animaux nocturnes, comme le hibou et la chauve-souris, dans des tonalités de bleu, mauve, vert et rouge. J’aime particulièrement le contempler dans l’atmosphère si particulière de la « nuit au musée ».

Autre ancienne élève de l’ENAD : Joëlle Comes, née à Bordeaux en 1945. Son père fonctionnaire est muté à Limoges et la famille s’y installe en 1956. Elle y étudie cinq ans,  notamment avec M.M. Euzet pour l’émail et Colombier pour la porcelaine. Elle obtient le diplôme de peintre sur porcelaine puis celui d’émailleur d’art décerné pour la première fois à Limoges. Après cinq ans d’études elle travaille dans l’entreprise de porcelaines Léclair en tant qu’émailleur puis très vite exerce ses talents chez Fauré. Elle termine sa carrière comme artisan émailleur et ses œuvres figurent dans de nombreuses collections. Elle a signé de très beaux vases, des bouquets et des portraits, de très beaux émaux d’après des dessins collés et gouachés de son mari Jean-Pierre Comes, également artiste. C’est elle qui, à la demande de Sanfourche, a réalisé les derniers émaux de l’artiste.

Même si elle a décidé de ne se consacrer (avec talent) qu’à la peinture depuis 1987, j’avais aussi envie de rappeler l’activité d’émailleuse d’Yvette Linol – la mère de Franck, l’écrivain bien connu. Elle aussi fréquenta l’Ecole des Arts Décoratifs de Limoges dont elle sortit major de sa promotion, avec le 1er prix en peinture et dessin. Sa première exposition, parrainée par Georges Magadoux, a lieu à Limoges en 1977 ; elle participe ensuite à diverses autres, notamment à l’occasion de la regrettée Biennale internationale de l’émail, mais aussi à Sarlat, ailleurs en France et à l’étranger. J’aime beaucoup une photo d’elle prise par Joris Linol où, souriante et le doigt levé, elle est entourée par les coléoptères, qu’elle créait en émail, car la matière des carapaces de ces insectes lui en avait inspiré l’idée. Parmi eux, un cerf-volant de presque deux mètres de haut ! Un travail original et virtuose, subtilement coloré, fantastique dans l’esprit. Mais elle savait aussi réaliser des émaux cloisonnés abstraits, toujours en recherche pour la matière et les couleurs – les gris, les turquoises, les violets. Ainsi de sa « Composition », mystérieuse et douce, qui reçut le prix de la Ville de Limoges à la Biennale 1978.

(Articles publiés aussi dans Le populaire du Centre)

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