13 Sep

Au cœur de Limoges, sur les traces des ancêtres médiévaux

C’est le défaut ou le privilège de l’historien : se promener à travers les rues et repenser à ceux qui nous y précédèrent… Me promenant au cœur de l’ancienne ville du « Château », près de la place de la Motte, je repense à ce qu’elle était au Moyen Âge.

Je sais à peu près à quoi ressemblait ce « Château », avec sa variété de population (qui aimait se revendiquer « bourgeoise »), de quartiers, de rues et de ruelles, ses places (celle des bancs charniers était la plus importante, avec sa trentaine d’étals, et le pilori au sud), ses étangs près de la motte, ses fontaines, ses multiples cris et bruits, ses sons de cloches. Les maisons (« meygos ») avec parfois leurs jardins.

Les différents métiers exercés : bouchers, boulangers, couteliers, ceinturiers, charpentiers, argentiers, maçons, manouvriers, couturiers, forgerons, orfèvres, émailleurs, juponiers, coiffeurs, fromagers, drapiers, cordonniers, cubertiers, valets… et puis les clercs, les chanoines, les notaires, écrivains publics et même, à la fin du Moyen Âge, un imprimeur, Jean Berton. Parmi la production locale des tisserands : la limogiature – une étoffe de luxe rayée soit d’or soit de rouge, vendue en partie à l’extérieur du Limousin. Il y avait tous les petits marchands, aussi, comme Mariota Ourissona, vendeuse de châtaignes. Dans cette ville, les pauvres assistés s’occupaient de l’entretien des vergers.

Les consuls devaient agir pour le bien en écartant le mal, la haine, la malveillance et le favoritisme. Ils avaient la garde de la ville, des droits de justice et police. Ils veillaient à la conservation des finances publiques, protégeaient les veuves et les orphelins. Ils avaient à s’occuper du bon état de la forteresse et des armes communes, du pavement des rues, de l’entretien des étangs, de l’installation des bancs sur les places et aux carrefours, de la plantation d’arbres et de la bonne qualité des produits fabriqués et vendus au Château. Ils devaient rendre des comptes à la fin de leur consulat.

L’affluence des pèlerins vers l’abbaye Saint-Martial attirait les marchands. Une colonie vénitienne établit très tôt un entrepôt dans la ville, que l’on imagine très odoriférant : les commerçants de la Sérénissime vendaient le poivre et les épices du Levant à travers toute l’Europe occidentale. Les clous de girofle, la noix de muscade, la cannelle imprégnaient les viandes et les poissons dans la plupart des recettes ; sans doute pour masquer la salinité de ces produits – le sel étant le conservateur – mais surtout parce que leur attractivité gustative et imaginaire était fort prisée par ceux qui avaient les moyens de les acheter.

Limoges, qui occupait un site de carrefour, était un important lieu de commerce et sa bourgeoisie marchande y tenait une place influente et enviée. Les bourgeois étaient propriétaires immobiliers et fonciers, plaçaient leur argent, faisaient prospérer leur patrimoine, faisaient des dons à l’Eglise, pratiquaient la charité…

Mais je vous rassure, l’historien est aussi de son temps, et je finis toujours par échapper à mes rêveries pour me replonger dans l’animation de la ville d’aujourd’hui et me mêler sans déplaisir à mes contemporains.

02 Juil

Jean-Pierre Comes, un homme de l’être

Jean-Pierre Comes (c) L.Bourdelas, 2020

Né en 1946 à Limoges, Jean-Pierre Comes est un homme et un artiste plasticien discret, pourtant intimement lié à l’histoire culturelle de la ville ces dernières décennies. Son appartement avec vue sur la cathédrale Saint-Etienne, où il vit avec son épouse émailleuse Joëlle Comes, est proche de ceux qu’occupèrent le dadaïste Raoul Hausmann ou l’écrivain, mathématicien, ésotériste, mythologue, Jean-Charles Pichon. Ce dernier écrivit d’ailleurs à Comes, en 2000 : « … ton œuvre échappe aux classifications, craint toutes les fermetures, n’a d’autre avenir que le toujours possible. » Une œuvre colorée, hors des modes, liée à l’écrit et au langage.

Autodidacte, Jean-Pierre Comes, qui expose depuis 1973 (Paris, Limoges, Texas, etc.), réalise des collages, des dessins collés et gouachés, crée de superbes livres d’artistes en un exemplaire sur lesquels écrivent à même la page des écrivains, des poètes conviés, peint des bois, et s’est lancé avec talent dans l’aventure du mail art, correspondant avec les plus grands, à travers le monde entier. L’été dernier, une exposition rétrospective organisée à Terrasson a montré l’envergure inestimable de ces échanges. Au nombre de ces correspondants : Fernando Arrabal (« Vous butinez le pollen des dieux » lui écrit celui-ci), Bob Ray, John Held Jr, Gérard Sendrey, Claudine Goux… mais aussi Roch Popelier. La galeriste limougeaude Simone Nathan-Asher s’amusait : « Si j’attends de faire une enveloppe digne de celles de Jean-Pierre, cela risque de durer encore longtemps ». Quant à Alain Grandremy, ancien secrétaire de rédaction du Canard enchaîné, il a écrit : « Alchimiste des formes et des coloris, il parvient à nous offrir de fulgurantes et lumineuses images qui donnent à rêver ».

Comes a également entretenu pendant près de quarante ans une correspondance importante avec le cinéaste Claude Autant-Lara et l’écrivain Pierre Naudin, devenu son ami. En 1996, depuis Vézelay, Jules Roy qualifiait ses œuvres de « merveilles », en 2013, le comédien Jean Piat saluait son énergie et sa passion.

Jean-Pierre Comes était très proche de Jean-Joseph Sanfourche, qui lui écrivait : « J’admire votre travail et la dignité de votre action et de votre personne qui en sont l’essence… » Dans un livret destiné aux collectionneurs, paru chez L’Amateur, l’artiste limougeaud a raconté leur relation, qui datait d’une rencontre à Solignac en 1980. On y croise aussi Claude Bensadoun, créateur de la galerie Contraste, chez qui exposèrent, à partir d’avril 1981, nombre d’artistes. C’est Joëlle Comes qui a réalisé les derniers émaux de Sanfourche.

Artiste, épistolier, auteur, passionné par l’art, Jean-Pierre Comes est aussi collectionneur et c’est un vrai plaisir que d’admirer ses propres travaux à côté d’œuvres de Rebeyrolle ou même de Jean Bruller, plus connu sous le nom de Vercors, l’auteur du Silence de la mer, qui était aussi illustrateur depuis les années 1920.

On l’aura compris, si Jean-Pierre Comes est un homme de lettres, c’est aussi et surtout un homme de l’être. Il affirme qu’ « un artiste, un créateur n’est pas un être foncièrement différent des autres. Seuls sa vision, son appréhension des Etres et des choses, son amour de l’art le rendent-ils plus sensible, plus vulnérable. » Et comme cela fait une cinquantaine d’années qu’il fait partie non seulement du paysage artistique limougeaud mais aussi international par le biais du mail art, on se dit que sa ville natale pourrait lui rendre hommage, pour faire mentir le proverbe selon lequel « nul n’est prophète dans son pays ».

(Article paru aussi dans Le Populaire du Centre)

27 Mai

la peste noire à Limoges

De tous les fléaux épidémiques du Moyen Âge, la peste « noire » est le plus impressionnant, parce qu’il se répand de façon foudroyante et très meurtrière. L’exemple le plus significatif est celui de l’épidémie de 1346 à 1353. Venant d’Asie, la maladie frappe l’Europe occidentale sous-alimentée et fait des ravages effrayants. Cette peste pulmonaire, dix fois plus meurtrière que la peste bubonique, a une propagation dix fois plus rapide. Elle gagne rapidement de ville en ville et, en quelques mois, elle atteint presque toute la France. Cette peste aurait tué 25 millions d’Européens – le quart de la population – et l’on voit en elle l’un des cavaliers de l’Apocalypse. Il faut relire le grand écrivain italien Boccace qui, dans Le Décaméron la décrit et l’analyse avec un effrayant talent. Bientôt, on va peindre des danses macabres, sarabandes qui mêlent morts et vivants.

En 1348, après le départ des Anglais, les corps étant épuisés par la guerre et la famine, la peste frappe à Tulle. Elle s’étend à Brive, à Saint-Junien… Elle fait des apparitions à Limoges en 1348 (venant de Bordeaux), 1371, 1382, 1389, 1395 et 1399. 1/6e de la population limousine serait morte. La contagion par les contacts de peau à peau aurait été accélérée, en une période plus froide, par le fait qu’en l’absence de vêtements chauds et du combustible nécessaire pour chauffer les lieux d’habitation, notamment chez les pauvres, le seul moyen de conserver la chaleur du corps consistait, surtout la nuit, à se serrer les uns contre les autres. Conjugué à la sous-alimentation chronique, à la présence de rats et de puces dans des habitations insalubres, ce comportement favorisa les épidémies.

Devant la peste, les Limousins fuient leurs maisons mais, bien souvent contaminés, ils meurent sur les chemins, sans secours. On veille sur les remparts pour éviter toute communication avec le dehors. On s’isole, on se replie sur soi, on rejette l’étranger ou le malade. Dans les églises remplies, ce ne sont que larmes, lamentations et prières. A Tulle, on dit que l’épidémie s’arrête après une procession avec l’image de saint Jean-Baptiste. Partout, on prie saint Sébastien et saint Roch pour éloigner le mal. A Limoges, une dent du premier est vénérée comme relique à Saint-Martial, l’un de ses ossements l’est aussi à Saint-Pierre-du-Queyroix, dans un reliquaire de cuivre surdoré. Certains charlatans proposent des recettes et des élixirs sensés préserver de la peste, on rédige des oraisons pour se protéger.

Les soins pratiqués ne sont donc ni adaptés, ni efficaces. On trouve parfois même des boucs-émissaires qui font les frais de cette incompétence :les Juifs, les mendiants, les marginaux de toutes sortes. Il n’y a pas de politique sanitaire mise en place par le pouvoir royal, ce sont donc souvent les consuls qui, souvent aidés par les nombreuses confréries limougeaudes, essaient tant bien que mal de porter assistance aux pauvres et aux malades. huit hôpitaux ou léproseries existent dans la ville, parmi lesquels l’hôpital Saint-Gérald et l’hôpital Saint-Martial. Les Annales Manuscrites de Limoges n’évoquent la peste dans la ville qu’à partir du XVIe siècle et montrent les consuls établissant un capitaine ayant pour mission de garder les lieux, un médecin et un prêtre – tandis que les habitants qui le peuvent se retirent à la campagne. En France, d’une manière générale, il faudra attendre pratiquement le XVIIIe siècle pour voir les premiers programmes d’hygiène publique, si ce n’est le choléra de 1832.

 

(post également publié dans Le Populaire du Centre)

 

29 Mar

Emailleuses de Limoges

Le journal m’invite, aujourd’hui, à évoquer des femmes, et j’aurais pu parler de toutes les femmes d’exception que j’ai pu fréquenter, parentes, enseignantes, amies, artistes, femmes engagées, dire tout ce qu’elles m’ont apporté car je sais bien, comme l’a écrit Daniel Pennac, qu’ « il faut beaucoup de femmes pour réussir un homme »[1]. Il me fallait toutefois choisir une thématique, et j’ai voulu rendre hommage – sans être exhaustif – à des émailleuses, femmes, artistes, limousines, dont on peut voir les œuvres dans les musées et sur internet.

On peut ainsi se souvenir d’Henriette Marty, fille de l’émailleur Alexandre, engagée par l’atelier Camille Fauré aux lendemains de la 1ère Guerre mondiale, l’une de ces femmes de talent, au caractère bien trempé. Elle réalise avec son père de petits vases flammés (« spécialité limougeaude ») et givrés (granuleux, de couleur gris bleuté), estampillés « Fauré Marty Limoges ». Attirée par la modernité, l’innovation, elle fait des recherches sur l’émail en relief. Chaque forme de vase employée par Henriette Marty est associée au nom d’une commune limousine ; ainsi, au Musée des Beaux-Arts de Limoges, peut-on admirer un splendide vase Art déco, dans une tonalité rose framboise, dont le profil ovoïde correspond à l’appellation Eybouleuf. L’un des autres superbes vases acquis par le musée a été présenté à l’Exposition coloniale de 1931, son décor se déploie en courbes imbriquées, déclinant plusieurs tons de bleu. Elle produit aussi des coupes, des bonbonnières et avec son père, obtient le Grand prix de l’Exposition des Premiers artisans de France en 1935.

A la fin des années 20, Fauré, qui eut sa boutique au 31 de la rue des Tanneries, recruta l’émailleuse Lucie Dadat (1908-1991), ancienne couleuse de porcelaine, qu’il laissa libre dans sa création. J’aime particulièrement l’un de ses vases Grands Rouges, avec un décor cubiste, et l’un de ses vases boules en émail bleu à décor en éventail du début des années 30. Fauré fit aussi appel à d’autres émailleuses, comme Marcelle Decouty-Védrenne, qui réalisa des petites pièces, puis des vases, surtout des florals. L’historien Michel Kiener a très bien raconté cette histoire.

Parmi les émailleuses formées à l’active Ecole Nationale des Arts Décoratifs de Limoges, on songe à Jeanne Soubourou (1879-1968), élève du peintre Charles-Théodore Bichet. Aquarelliste, elle réalise des œuvres à caractère religieux, des paysages et de beaux bouquets de fleurs (hortensias, anémones), bien sûr très colorés. Elle est remarquée en 1926 pour ses champlevés et participe au renouveau de l’émail contemporain aux côtés de Léon Jouhaud. Le B.A.L. possède l’une de ses magnifiques plaques, sobrement titrée Paysage (années 50), où les toits briques et bleus d’un village surgissent entre les arbres verts et les collines bleues. Marguerite Sornin (1883-1974), attirée par les arts primitifs, ouverte à toutes les formes de création, qui réalisa des broches « cabochons », de beaux pendentifs, des paysages, des scènes religieuses. Juliette Euzet (1902-1987), formée aussi par Bichet, passe chez Camille Tharaud, Camille Fauré et crée un atelier d’émail avec son époux Jean-Marie où elle se laisse inspirer par ses voyages pour œuvrer à des paysages reconstruits sur un mode rythmique. Elle réalisa également des bijoux, comme des broches au décor floral géométrisé.

Toutes ses femmes, maîtrisant parfaitement l’art de l’émail, ont contribué à la renommée de Limoges et de sa production.

 

[1] Aux fruits de la passion, Gallimard, 1999.

 

Un scarabée émaillé d’Yvette Linol (c) Y. Linol

 

J’avais envie  d’évoquer d’autres femmes émailleuses – mon propos, comme toujours, n’a pas de finalité exhaustive ; j’y exprime simplement mes goûts, mes intérêts, en toute subjectivité. Je pourrais, bien entendu, ajouter le nom de Léa Sham’s, dont j’apprécie beaucoup l’œuvre (en particulier Notre-Dame de la Pleine Lumière à la cathédrale de Limoges) et qui se forma à l’atelier Fauré.

J’ai eu la chance, une ou deux fois, de rencontrer, chez eux à Mortemart, l’éditeur René Rougerie et son épouse, Marie-Thérèse Régerat (disparue en 2011), qui était à la fois dessinatrice et émailleuse, et fit ses études à l’ENAD. En 1970, elle publia Langage de l’émail et accompagna par ses illustrations divers recueils publié par René. En 1966, à l’occasion d’une exposition, Le Monde salua ses « fort beaux émaux, dont un émail champlevé réalisé à la manière des maîtres anciens. » Son magnifique Troupeau des nuits, que l’on peut admirer au musée des Beaux-Arts de Limoges, est particulièrement inspirant et poétique, avec ses beaux animaux nocturnes, comme le hibou et la chauve-souris, dans des tonalités de bleu, mauve, vert et rouge. J’aime particulièrement le contempler dans l’atmosphère si particulière de la « nuit au musée ».

Autre ancienne élève de l’ENAD : Joëlle Comes, née à Bordeaux en 1945. Son père fonctionnaire est muté à Limoges et la famille s’y installe en 1956. Elle y étudie cinq ans,  notamment avec M.M. Euzet pour l’émail et Colombier pour la porcelaine. Elle obtient le diplôme de peintre sur porcelaine puis celui d’émailleur d’art décerné pour la première fois à Limoges. Après cinq ans d’études elle travaille dans l’entreprise de porcelaines Léclair en tant qu’émailleur puis très vite exerce ses talents chez Fauré. Elle termine sa carrière comme artisan émailleur et ses œuvres figurent dans de nombreuses collections. Elle a signé de très beaux vases, des bouquets et des portraits, de très beaux émaux d’après des dessins collés et gouachés de son mari Jean-Pierre Comes, également artiste. C’est elle qui, à la demande de Sanfourche, a réalisé les derniers émaux de l’artiste.

Même si elle a décidé de ne se consacrer (avec talent) qu’à la peinture depuis 1987, j’avais aussi envie de rappeler l’activité d’émailleuse d’Yvette Linol – la mère de Franck, l’écrivain bien connu. Elle aussi fréquenta l’Ecole des Arts Décoratifs de Limoges dont elle sortit major de sa promotion, avec le 1er prix en peinture et dessin. Sa première exposition, parrainée par Georges Magadoux, a lieu à Limoges en 1977 ; elle participe ensuite à diverses autres, notamment à l’occasion de la regrettée Biennale internationale de l’émail, mais aussi à Sarlat, ailleurs en France et à l’étranger. J’aime beaucoup une photo d’elle prise par Joris Linol où, souriante et le doigt levé, elle est entourée par les coléoptères, qu’elle créait en émail, car la matière des carapaces de ces insectes lui en avait inspiré l’idée. Parmi eux, un cerf-volant de presque deux mètres de haut ! Un travail original et virtuose, subtilement coloré, fantastique dans l’esprit. Mais elle savait aussi réaliser des émaux cloisonnés abstraits, toujours en recherche pour la matière et les couleurs – les gris, les turquoises, les violets. Ainsi de sa « Composition », mystérieuse et douce, qui reçut le prix de la Ville de Limoges à la Biennale 1978.

(Articles publiés aussi dans Le populaire du Centre)

02 Mar

Aux Nouvelles Galeries de Limoges

Roger Pougeas, directeur adjoint des Nouvelles Galeries, avec son épouse Marie Bourdelas, hiver 1929-1930, devant la fontaine gelée de l’Hôtel de Ville de Limoges.

Andrée Jantaud et Jean Marais aux Nouvelles Galeries

L’écrivain Fernand Dupuy et Andrée Jantaud

 

C’est l’une des institutions commerciales de la ville, dont l’un des principaux attraits et atouts est qu’elle est située en plein centre-ville, entre la place de la République, le lycée Gay-Lussac et l’église Saint-Pierre. On a démonté il y a peu la « fresque » de cônes colorés contemporains très « sixties » qui ornait le mur jouxtant les escaliers de la place de la République et rappelait, sur l’emplacement de l’abbaye Saint-Martial, les  émaux du Moyen Âge.

 

L’un de mes premiers souvenirs d’enfance est de revoir, devant l’entrée du carrefour Tourny, le marchand de châtaignes grillées dont le four ressemblait à une locomotive, qui nous tendait les marrons brûlants dans des cornets de papier journal. Je me souviens aussi du plaisir que nous avions à découvrir, avant chaque Noël, le catalogue de jouets spécialement édité. Je sais aussi que la sœur de mon grand-père, Marie Bourdelas fut l’épouse de M. Pougeas, directeur adjoint des Nouvelles Galeries dans les années 1930.

 

Dès le XIXe siècle, des « grands magasins » et des magasins de nouveautés ouvrirent à Limoges, comme les « Grands magasins du Louvre » ou « La Ville de Paris », « Au printemps » ou « Au Bon Génie », « Au Grand bon Marché » ou « Au Sans Pareil ». On trouve aussi mention de plusieurs « bazars » (mot provenant du persan). En 1892, M. Lehmann, marchand de jouets, s’associe avec M.M. Canlorbe et Demogé pour ouvrir le « Grand Bazar de la Ville de Paris » à la place d’un ancien restaurant, « Le Faisan Doré », rue Porte-Tourny, place de la République et boulevard Carnot. On y vend des jouets, de la papeterie, des serviettes en cuir, de la chapellerie et une publicité d’octobre 1900 annonce l’inauguration des rayons « Modes, Lingerie et Confection Dames ». Comme l’entrée est libre, les chalands sont nombreux à venir « pour voir » et à se laisser tenter. Le 17 novembre 1904 sont inaugurés « Les Nouvelles Galeries », dirigés par M. Lambert, avec leur belle façade « Belle Epoque ». Il n’est pas facile, pour les petits commerces, de résister à ce succès !

 

En 1960, les Galeries voient leur belle façade disparaître sous un habillage de béton. Trois ans plus tard, dans la nuit du samedi 14 décembre, jour d’affluence avant Noël mais aussi jour de grand froid, un violent incendie se déclare et le magasin est dévasté (l’eau des lances des pompiers gèle…). La mairie installe des éléments préfabriqués place de la République pour que l’activité se poursuive. Il faudra attendre les années 64-65 pour un nouveau départ et une nouvelle architecture.

 

Les Galeries, c’était aussi « le troisième étage », avec le « snack », où on allait boire un pot en sortant d’une séance de cinéma place de la République, et surtout la librairie-disques-hi-fi, rayon photos, tenue avec élégance et compétence par Andrée Jantaud – elle-même artiste puisque violoncelliste et chanteuse lyrique admise au conservatoire de Paris. Elle organisa nombre de signatures avec des écrivains et des artistes de renom, comme Jean Marais, Patrick Poivre d’Arvor, Fernand Dupuy, Marcel Amont, Charles Dumont, Raymond Poulidor,Jean-Claude Boutier et tant d’autres. Et elle avait bien de la patience à supporter les collégiens ou lycéens qui adoraient s’asseoir au milieu des rayonnages pour lire leur b.d. préférée !

(Article paru aussi dans Le Populaire du Centre)

 

12 Fév

Sarane Alexandrian, pensionnaire au lycée Gay-Lussac en temps de guerre, dadaïste et résistant à la campagne

Photo extraite du site à visiter: http://www.sarane-alexandrian.com/SA_Fr/Presentation.html

 

Pendant la Seconde guerre mondiale, le lycée Gay-Lussac abrita – entre autres élèves – un pensionnaire venu de fort loin : Lucien – surnommé Sarane par sa nourrice indienne – Alexandrian, né le 15 juin 1927 à Bagdad où son père avait été nommé stomatologiste du roi par Fayçal Ier. Alors que Sarane est enfant, il est atteint par la poliomyélite, et ses parents décident de l’envoyer se faire soigner en France. Il est accueilli à Paris par sa grand-mère maternelle, Sandrine Collin, et poursuit ses études au lycée Condorcet. L’été 1939, ils partent en vacances à Peyrat-le-Château, où la guerre les surprend. Et comme il faut bien continuer à étudier, Sarane devient pensionnaire au lycée de Limoges (qui compte un peu moins d’un millier de garçons) ce qui, à cette époque, n’est vraiment pas du luxe : les bâtiments sont anciens, humides, les dortoirs grands et mal chauffés, interminables avec leurs lits alignés côte à côte, les WC sont en plein air et à la turque, on se lave tant bien que mal, la nourriture n’est guère appétissante, ni abondante. Nul doute que, comme les autres internes, le jeune homme porte une blouse grise.

Le proviseur de l’établissement est alors Joseph Storck, dont un nom de salle rappelle aujourd’hui la mémoire – il est « Juste parmi les Nations ». Il est en poste de 1938 à 1944, et il sauve de nombreux pensionnaires juifs en leur donnant de fausses identités fabriquées dans son imprimerie clandestine. Il les cache lors des perquisitions de la Gestapo et de la Milice ; il place les jeunes en danger dans des familles d’accueil. Il veille à maintenir le calme au lycée. A la fin de l’année 42, alors que Sarane avait à peine quinze ans, une quarantaine de ses ainés participaient au réseau de résistance dit « 17ème Barreau ».

A l’été 1943, le jeune Sarane part en vacances à Peyrat, où il fait la connaissance de Raoul Hausmann, qui y est également réfugié, depuis trois ans, sur les conseils de son ancienne logeuse à Paris, originaire de la petite ville limousine. Pour survivre, menacé car apatride et considéré par les nazis comme un artiste dégénéré, proche de Guingouin et de la Résistance, il donne des leçons d’anglais, d’allemand et d’espagnol. Le jeune pensionnaire de Gay-Lussac ne peut qu’être intéressé par cet ancien membre du groupe des peintres expressionnistes berlinois Der Sturm, fondateur en 1917 de dada à Berlin, inventeur du photomontage, acteur chez Piscator durant la république spartakiste, ami de Bertolt Brecht, Kurt Schwitters, Hans Arp, Max Ernst, Alexandre Dovjenko, Moholy-Nagy et bien d’autres, qui vit à Peyrat avec sa femme Hedwig et entretient une relation avec une jeune fille rencontrée en Limousin, Marthe Prévot.

Sarane Alexandrian a confié : « Lors de nos promenades dans les châtaigneraies, Hausmann m’entretenait pêle-mêle, avec son accent germanique, de choses qu’on n’apprenait pas à l’école. Ce super-anarchiste (…) tournait sans cesse en dérision la dictature du prolétariat, à laquelle il opposait « la proctature du dilétariat », qui représentait l’état d’une société anarchique où tout est permis. »[1] L’élève de Gay-Lu participe à des actions des maquisards du Limousin, comme des opérations de réception d’armes parachutées.

A la Libération, le jeune homme publie des poèmes et un article sur Raoul Hausmann, dans le journal Unir – l’organe des jeunes du Mouvement de Libération Nationale – et dans un recueil collectif intitulé Couronne de vent. La direction d’Unir a été confiée à un « ancien de Gay-Lu », qui n’était guère assidu au lycée, FTP de vingt-trois ans, poète et futur écrivain du Vin des rues : Bob Giraud. Bientôt, celui-ci va partir avec son journal à Paname et en tomber amoureux. Bientôt aussi, Sarane Alexandrian regagne la capitale, où ilva suivre des cours à l’Ecole du Louvre et continuer à publier, avant de rencontrer André Breton en 1947 et devenir surréaliste, mais c’est une autre histoire…

 

[1]  http://www.sarane-alexandrian.com/

 

(Texte paru dans Le Populaire du Centre)

01 Fév

Un humour limousin et limougeaud

Photo de droite: à Saint-Just-le-Martel (c) L. Bourdelas

 

Il y a peu, le ministre de la culture a émis l’idée de mettre en place quelque part en France une structure dédiée au dessin satirique et d’humour. En fait, cela existe depuis plusieurs décennies tout près de Limoges, à Saint-Just-le-Martel. Les Limousins, les Limougeauds, savent en effet fort bien utiliser leurs zygomatiques.

Il est vrai que l’autodérision a parfois été de mise, bien aidée par les torrents de moqueries qui se déversèrent sur notre province des siècles durant. Yannick Beaubatie s’en amusa en publiant chez Fanlac, en 1999, Comment peut-on être limousin ?, une anthologie de citations diverses sur le Limousin, arguant « comment mieux blesser notre vanité, dégonfler nos baudruches, qu’en nous efforçant d’en rire ? ».

Longtemps, l’indigène a apprécié la gnorle – de l’occitan nhòrla –, blague ou histoire drôle souvent pleine d’esprit, parfois crue, se moquant des petits travers de chacun, en prose ou en vers. Edouard Cholet (1833-1917), banquier à Limoges de son état, inaugura, à l’âge de 47 ans, une carrière d’auteur et de conteur de gnorles sous le nom de plume de Lingamiau (« langue à miel »), dans la langue du peuple de Limoges et des campagnes limousines. Autre conteur et nhorlaire, André Dexet (1924-1997), dit Panazô, dont les parents étaient métayers à Panazol. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, il intégra la Résistance et, après-guerre, il fut journaliste à l’Écho du Centre en tenant les chroniques Lu Bouéradour din lu toupi. Elles furent si populaires que Panazô intervint sur Radio Limoges pour les raconter, battant des records d’audience ; il publia également plusieurs livres, notamment chez Fayard. Jan dau Melhau sait pratiquer un humour fin et poétique, comme dans Au rier-lutz dau silenci (« A l’ombre du silence »), où on peut lire des sortes de « fusées » ou de sentences ironiques : « Les papillons, on dirait toujours qu’ils ont la maladie de Parkinson » ou « ses coussins se gonflent de l’air de son cul, de l’air de sa tête. »

Françoise Etay a montré qu’au sein de l’important corpus de chansons recueillies en Limousin, on remarque un très grand nombre de textes relevant de la critique politique ou sociale, ainsi qu’une profusion de chansons moqueuses, jusqu’à se demander si la façon dont le faible se moque du puissant en le brocardant en chansons ne serait pas un trait spécifiquement local.

On lira aussi avec intérêt et amusement le poète Georges Fourest.

Pierre Desproges se proclama un jour comme le « seul dépositaire de l’humour limousin. » Ses grands-parents étaient commerçants à Châlus, il aimait beaucoup la région. Pour preuve son unique roman Des femmes qui tombent, sorte de polar déjanté dont l’intrigue se déroule dans un petit hameau Limousin dénommé Cérillac. Il y décrit avec sagacité la vie rurale qui pourrait être celle qu’il a connue à Châlus, et colore les lieux de son humour si particulier. Citation : « nous avons notre sensibilité limousine. Nous avons bien sur notre humour limousin qui n’appartient qu’à nous. Nous partageons entre nous une certaine angoisse de la porcelaine peu perméable aux Chouans. Il faut avoir souffert à Limoges pour comprendre. »

0n ne dira pas que tout natif de la région est un banturle, un « glandeur » – un dilettante –, un flagorneur, qui passe son temps à le perdre, mais il en est un qui revendiqua le titre : Yves Désautard (1943-2015), descendant de maçons creusois, ancien du Petit conservatoire de Mireille dans les années 60. Musicien fou d’accordéon, chansonnier, comédien un temps parisien, il participa à la naissance de Radio France Creuse et lança sa légendaire émission Le café des Banturles. Ses chroniques racontaient ce Limousin qu’il connaissait si bien et ses spectacles avec Christophe Dupuis et Jean-François Julien, comme Dernier bistrot avant la Creuse, enchantaient les spectateurs.

Saint-Just-le-Martel devient chaque automne, depuis 1982, l’une des capitales de l’humour en accueillant le Salon international du dessin de presse et d’humour créé par l’ancien maire Gérard Vandenbroucke. Chaque année, il décerne un très prisé « Grand prix de l’humour vache » dans une ambiance bon enfant et son succès a contribué à faire sortir de terre un actif Centre International de la Caricature, du Dessin de Presse et d’Humour. Loup, Cabu, Wolinski, Plantu, Wiaz, Mofrey et beaucoup d’autres, venus du monde entier, ont participé à l’aventure. Après que des terroristes islamistes s’en sont pris à Charlie Hebdo en janvier 2015, Maryse Wolinski a choisi de faire don du contenu du bureau de son mari au Salon où il a été reconstitué avec ses étagères, livres, table à dessin, bureau, jusqu’à la cheminée et aux bibelots. Le découvrir derrière des murs vitrés procure une grande émotion. Il n’est pas anodin que face à la barbarie, un grand rire parte du Limousin chaque mois d’octobre…

(Texte paru également dans Le Populaire du Centre)

15 Jan

Le clocher de la cathédrale Saint-Etienne de Limoges

(c) L. Bourdelas

Il me semble que depuis l’incendie de Notre-Dame de Paris, certains ont appris à mieux regarder ces grands et beaux monuments de pierre surgis d’une époque dont elles sont les fastueux témoins. Un temps où l’on voulait construire toujours plus haut et où la fabrication et la mise en place des rosaces, des verrières coloriées, permettait à la lumière – que l’on pensait divine – d’entrer à pleins flots dans l’édifice. Le temps des cathédrales, pour reprendre l’expression du grand médiéviste Georges Duby, dont les œuvres viennent d’entrer à La Pléiade, où il montra la nécessité de saisir l’art médiéval dans sa dimension sociale, idéologique et spirituelle.

Ces temps-ci, toutefois, un regret : lorsqu’on entre en ville, la nuit tombée, par les Casseaux (qui devraient être la plus belle porte de la ville) ou lorsqu’on essaie de l’apercevoir au bout de la Vienne, depuis le pont sur l’A20, on ne voit plus la cathédrale vraiment éclairée, en tout cas on ne distingue plus le clocher si caractéristique. Le grand vaisseau gothique est sombre, lui dont la voûte aspire à côtoyer les lumineuses étoiles. M. Didier Frank, du Service des Réseaux Urbains à Limoges, m’en a donné l’explication : « les éclairages de mise en valeur de la cathédrale ne fonctionnent plus du fait des travaux de réfection de l’étanchéité des terrasses et des garde-corps de la nef menés par la DRAC. En effet, les armoires de commande se situant sur ces terrasses ont dû être déposées. Les travaux sont prévus jusqu’en 2021. » Nous nous sentons un peu orphelins de cette mise en lumière, mais nécessité fait loi et la cathédrale datant du XIIIe siècle, nous aurons la patience d’attendre deux ans.

C’est le 1er juin 1273 que le doyen du chapitre cathédral, Hélie de Malemort, posa solennellement la première pierre de l’édifice, mais le chantier dura plusieurs siècles. Son clocher conserva sur trois niveaux la tour-porche du XIe siècle, l’entrée ouest de la précédente cathédrale romane. La flèche fut détruite une première fois en 1483 par la foudre, puis remplacée par une toiture pyramidale recouverte de plomb, foudroyée en 1571 ! Elle ne fut jamais refaite. Longtemps, clocher et nef furent séparés, la cathédrale n’étant pas achevée. Les peintures ou photographies d’époque montrent le clocher comme une vieille sentinelle écartée de ce qu’elle doit garder. Les travaux reprirent en 1875, grâce au volontarisme de Mgr Duquesnay. L’architecte Bailly décida de conserver la tour-porche, un projet de reconstruction d’une flèche fut envisagé mais non retenu. L’évêque Renouard consacra le bâtiment achevé le 12 août 1888.

Un siècle plus tard, l’anniversaire fut célébré en grandes pompes par Yann Kersalé, l’un des pionniers en France de la mise en lumière architecturale qui, avec « Mouvance de pierres » magnifia la cathédrale Saint-Etienne de ses éclairages colorés et magnifiques, recréant même la flèche. Nous fûmes de nombreux Limougeauds, cet été-là, à venir contempler ce spectacle magique. Trente ans plus tard, on attend donc avec impatience le moment où l’on pourra dire devant le monument la célèbre phrase de la Genèse : Fiat lux. Et la lumière sera.

 

(Publié dans Le Populaire du Centre)

09 Jan

Le quartier Aristide Briand

(c) L.Bourdelas

 

J’ai vécu dans le quartier de la rue Aristide Briand (Prix Nobel de la Paix) – autrefois la route d’Ambazac chère à mes amis l’écrivain Georges-Emmanuel Clancier et le poète Gérard Frugier – dans les années 1960 et 1970 ; mes parents y ont leur maison, avec sa façade en « nids d’abeille », derrière l’église Saint-Paul Saint-Louis, bâtie en 1907 pour tenter de christianiser les cheminots. Ses beaux vitraux sont de l’atelier de Francis Chigot, qui réalisa les verrières de la gare des Bénédictins, mais l’argent manqua pour édifier son clocher. Non loin, de l’autre côté des voies, il y avait les entrepôts frigorifiques STEF.

Comme la rue (qui est fort longue, jusqu’au bois de la Bastide) longe les voies de chemin de fer, elle était peuplée, comme tout le quartier, de familles de cheminots. Au-dessus des rails et du dépôt, une passerelle était pleine de promesses, puisqu’elle s’appelait Montplaisir. Les jardins de l’horticulteur Dubouis faisaient rêver de campagne. Longtemps, la rue fut le réceptacle des fumées des machines à vapeur, et l’on entendait leur bruit d’animal fougueux et leurs sifflets jusque dans la nuit. Plus tard, on entendait aussi les annonces faites en gare ou les turbines du turbotrain reliant Bordeaux à Lyon. Des impasses descendaient vers les voies : elles avaient pour nom Lelong ou, plus mystérieusement, de la Baleine – peut-être en souvenir des baleines de parapluie fabriquées à Limoges avec des fanons. De loin en loin, des bars étanchaient la soif. Rue Saint-Augustin, un foyer de réinsertion sociale faisait face aux déménagements Jeammet. Au bas de la rue du Bas-Chinchauvaud (actuelle du 19 mars 1962), se trouvait l’usine Perrier & Dardanne (décolletage). Il fallait éviter les copeaux de fer sur le goudron. Un petit bar-restaurant accueillait les ouvriers qui jouaient au foot pendant la pause.

On peut affirmer que le quartier formait comme une communauté ; les pères travaillaient ensemble, dans les trains, sur les voies ou dans les bureaux ; les mères élevaient les enfants ; ceux-ci fréquentaient les écoles du quartier – non mixtes – essentiellement celle de la Monnaie (les garçons) et celle du Grand Treuil (les filles). Plus tard, selon son adresse, on poursuivait au collège Guy de Maupassant ou au collège Pierre Donzelot, annexe du lycée Gay-Lussac. Certains allaient au catéchisme et au patronage, animés par des prêtres sympathiques et engagés : l’ancien prêtre-ouvrier André Villessot, les pères Gaston Dutertre ou Guy Daudet. D’autres se divertissaient au centre aéré de la S.N.C.F. La plupart se retrouvaient à la Saint-Antoine, club de sport rue Malesherbes, au grand portail blanc et bleu, où l’on pratiquait le basket ou le tennis-de-table – ce qui était mon cas, avec pour entraîneur Claude Gravouille, dont le fils Bruno, lui-même sportif, a repris l’entreprise de plomberie Moreau au bas de la rue.

Et puis, avant la construction d’un supermarché aux Casseaux, la rue était peuplée de commerces. « L’économat », où allaient les familles de cheminots, la pâtisserie Mériadec, des boucheries (Coussy, Demay), des épiceries, des charcuteries, une droguerie, poissonnerie, le garage Dautriat, des magasins de vêtements, etc. Je conserve le souvenir attendri de deux d’entre eux. Le salon de coiffure de René Juge (descendant d’une famille de bouchers), passionné d’histoire locale et de minéraux, qui réalisait des vitrines que nous allions admirer en sortant de classe, avec château et figurines, et qui s’occupait de nos cheveux la clope au bec. La librairie-papèterie de Mme Chaban, dont le plancher sentait bon l’encaustique, et où, à chaque rentrée, nous achetions rituellement nos livres et nos cahiers, nos porte-plume, nos crayons et nos gommes.

 

(Texte paru également dans Le Populaire du Centre)