21 Sep

Jalons pour une histoire des arts à Limoges (3)

Pierre Jarraud, autoportrait

 

Parmi les artistes de tous genres ayant créé à Limoges, il faut citer (que l’on me pardonne de n’être pas exhaustif) Ramon Aguillela, professeur aux « Arts Déco », frère de Cueco, peintre, céramiste, photographe, sérigraphe, graveur, lithographe, créateur, qui réalise de magnifiques « boulots », selon son expression. Dès 1968, il eut les honneurs de la documenta IV à Cassel en Allemagne. Né à Casablanca, Roger Vulliez a enseigné la photographie de 1974 à 1980 à l’École des Beaux-Arts de Nice. Aujourd’hui, il vit et travaille à Limoges où il enseigne la photographie à l’École Nationale Supérieure d’Art de Limoges – Aubusson. Il privilégie dans son œuvre le paysage et le noir et blanc – il a notamment réalisé une très belle série consacrée à Limoges la nuit. L’artiste, auteur et sculpteur Jean-François Demeure a exposé pour la première fois à la galerie municipale de Limoges en 1976. Il a également réalisé des aménagements urbains, des vidéos, a participé à des livres d’artistes – ses œuvres figurent dans diverses collections à travers le monde. La création de Patrick Jude, professeur à l’E.N.S.A.D. de 1968 à 1995, est très bien exprimée par François Bazzoli : « Que peint-il d’autre que son sens de la peinture en maintes occasions, occultant le sérieux de sa quête sous un humour impertinent. » Henri-Louis Lacouchie (L.A.C.) – homme de théâtre, on l’a dit – descendant de père en fils de peintres sur porcelaine de Limoges, continua à peindre parallèlement à son métier et bénéficia d’une formation artistique avec des restaurateurs de tableaux (en particulier son maître Rikke Van Den Bergh, un peintre belge, lui-même ayant travaillé à Paris avec Anquetin) ; primé plusieurs fois, il a exposé en France, en Europe et aux Etats-Unis. Né à Limoges, Roch Popelier fait des études artistiques à l’Ecole Nationale d’Arts Décoratifs de Limoges de 1952 à 1955. Il est créateur, céramiste, décorateur, peintre, cartonnier ; artiste éclectique, il a participé à des expositions à travers le monde entier ; en 2005, à 70 ans, il entame ce qu’il considère comme l’œuvre de sa vie et qui le porte pendant trois ans : la représentation de la vie de Saint François d’Assise à la chapelle des Chauveix, sur la commune de Vicq sur Breuilh. Le peintre Pierre Jarraud, ancien élève de l’E.N.A.D., puis des Beaux-Arts de Saint-Etienne, à la fois graphiste et artiste-peintre plusieurs fois primé, fit des paysages puis orienta progressivement sa recherche picturale avec beaucoup de talent sur le thème de la poupée, humanisée, érotisée. Jean-Marc Siméonin est un graphiste (et émailleur) de grand talent, dont l’œuvre puissante et évocatrice se nourrit de réminiscences médiévales et de fantastique, il a illustré de nombreux livres en occitan.

La jeune génération limougeaude est tout aussi créative : par exemple Florent Contin-Roux, né en 1975, qui travaille en particulier sur le paysage envisagé comme un lieu de l’indécis poétique – entre figuration et abstraction.

Comme ce fut le cas un peu partout en France, les « institutions » culturelles ont ensuite pris le pouvoir, avec leurs « commissions » et leurs « experts », après 1981. En 1986, Georges Chatain racontait déjà cela dans un article paru dans L’Echo du Centre intitulé « Barbarella chez les ploucs » s’amusant de l’auteur d’un livre paru chez Autrement qui s’était entendu dire à la D.R.A.C. du Limousin qu’avant 1981 il n’y avait rien : « Quelques associations autour de l’E.N.A.D. … bref, un passé vierge pour ce qui est des arts plastiques » (ou l’art de réécrire l’histoire). Et Chatain de poursuivre en évoquant déjà l’existence d’une « nomenklatura culturelle qui a stérilisé l’effervescence créatrice si vivace en Limousin avant 81, et s’arroge l’exclusivité de la parole dans les médias. »

Créé en 1982, le Fonds Régional d’Art Contemporain possède plus de 1 500 œuvres d’artistes français et internationaux ; la sculpture y est largement représentée, ainsi que la photographie. L’association Limousin Art Contemporain & Sculptures est implantée en Limousin depuis 1983 ; elle a ouvert un espace d’exposition – Lavitrine – rue Raspail à Limoges qui se veut un relais de la création internationale. Le Conseil d’Architecture d’Urbanisme et de l’Environnement de la Haute-Vienne dispose également d’une salle d’exposition près de la cathédrale. Depuis 1986, l’Artothèque offre la possibilité d’emprunter une œuvre (un fonds de plus de 3700 œuvres est maintenant accessible aux municipalités de la région Limousin). Le Centre de Recherche sur les Arts du Feu et de la Terre est un lieu expérimental et artistique entre industriels et designers, architectes et plasticiens, dont le projet est de transcender l’art de la céramique. Le céramiste et sculpteur Pierre Digan a réouvert sa galerie d’Enfer rue du Paradis à Limoges. Nicole Depagniat, de nationalité franco-allemande, ancienne chargée de production de l’Ensemble Baroque de Limoges, est art-thérapeute, artiste peintre-plasticienne, « coach par les arts » et dispose d’un atelier boulevard Louis Blanc.

Se souvient-on que le couturier et designer Jean-Charles de Castelbajac, né en 1949 à Casablanca, est passé par Limoges ? Il rejoint sa mère à Limoges, où celle-ci dirige l’entreprise de confection Valmont, d’une trentaine de personnes. Il se souvient : « Il y avait une vitrine dans la grande rue de Limoges où les vêtements étaient mis n’importe comment. Je suis allée dans cette boutique, j’ai fait de la vitrine une sorte d’écran de cinéma, une scénographie. C’était mon premier acte créatif. » Jean-Charles, qui traîne aux Beaux-Arts, croise Raoul Hausmann, commence par réaliser pour sa mère des petits croquis avant de devenir, à la veille de Mai 1968, le directeur artistique de la société. Il se lance, rebaptise l’usine de sa mère Ko & Co (le « chaos » de 68) et en profite pour créer avec elle sa propre collection ; dès son premier défilé l’année suivante, c’est le succès pour celui qui, par la suite, s’installa à Paris.

On le constate : Limoges est bien, depuis toujours, une « ville culturelle » et littéraire où la création bouillonne. C’est sans doute l’une de ses singularités.

08 Sep

Jalons pour une histoire des arts à Limoges (2)

Patrick Mialon chez lui, dans la campagne limousine, en 2001

(c) L. Bourdelas, tous droits réservés

 

En 1992, dans une petite anthologie à propos de Limoges réalisée par deux étudiantes – Agnès Maugein et Angélique Romand –, le critique et écrivain Patrick Mialon s’est souvenu de cette époque limougeaude – post 68 – où l’art n’avait pas encore été récupéré par les institutions : « Daniel Buren […] n’était pas encore connu comme une figure branchée de l’establishment, mais il « installait » l’appartement de Jacques et Geneviève Bonnaval, au 7 de la rue de la Courtine, touchant comme émoluements le prix de son billet de chemin de fer et le droit à la bombance d’après vernissage […] C’est ainsi que la revue Artension […] est sortie des discussions du « 7 », que Jacques, Pierre Souchaud et moi-même, tenions alors […] Des lieux de culte de ce genre, il y en eut pas mal […] De l’appartement (ou la seule vraie galerie d’alors, celle de Claude Bensadoun) à l’arrière salle de restaurant (chez Thérèse « la reine du petit salé », dans la « zone des Ruchoux » contrôlée par la milice culturelle de Jean Mazeaufroid) en passant par le terrain de football (où un certain Richard Madjarev […] passait avec une mâle dextérité la balle à un inédit Lucien Souny – pas encore éditeur – ou à un littéraire Bernard Cubertafond […] Et ce piano-bar enfumé et sonore tenu par un descendant déchu de l’aristocratie cajun, qu’on appelait Guy du Bayou ? Pierre Souchaud m’a lui-même écrit : « au démarrage de la revue Artension à Poitiers en 1982, qui devait informer sur les expos ayant lieu sur la région élargie, nous avions très vite pris contact avec les acteurs connus de l’activité artistique limougeaude, qui était bien plus effervescente que la poitevine… Et c’est ainsi que j’ai connu Jacques Bonnaval, Patrick Mialon, Claude Bensadoun, Georges Chatain… Mais il y avait aussi Hubert de Blomac et l’incontournable couple infernal  Charles Le Bouil – Jacqueline Chardon Lejeune. Jacques Bonnaval était alors à la “Jeunesse et aux sports” et éditait une petite revue d’art déjà très contemporain et très intello. Patrick Mialon était prof à Limoges et écrivait très bien sur l’art. Claude Bensadoun vendait de belles bibliothèques en chêne à coté de son activité de galeriste. Hubert de Blomac (Hubloc le Beau Merle, comme on l’appelait alors) tenait aussi galerie d’art. Charlie Le Bouil était le plus flamboyant de tous : il avait jeté de la fluorescine dans l’eau de la rivière Vienne pour une performance d’art déjà contemporain dont on se souvient encore dans les chaumières limousines ; il avait réussi à publier trois numéros de sa revue, très intello elle aussi, chez  trois imprimeurs différents et assez éloignés les uns des autres et sans jamais les payer ; il avait réussi à convaincre un entrepreneur de lui confier un gros bâtiment vide, pour en faire un centre d’art contemporain, qui n’a jamais pu fonctionner contrairement au “Nouveau Musée” de son copain Maubant à Villeurbanne, qui est devenu aujourd’hui le seul “Institut d’art contemporain” existant en France. Enfin, il y avait l’extraordinaire Jacqueline Chardon-Lejeune, ex-compagne de Victor Brauner, avec son réseau de galeries “Poisson d’Or” et sa fabuleuse grange de Grossereix au bord de l’autoroute où elle exposait Rustin, Velickovic, Sanfourche, Macréau et quantité d’autres artistes non-contemporains déjà et au grand dam de Bonnaval, Charlie et les autres qui l’appelaient “la grosse raie”, à cause de sa grange du même nom… Enfin bref, il s’en est passé des choses artistiques entre Poitiers et Limoges au début des années 80 , qui pourraient faire l’objet d’un gros livre de souvenirs heureux [il ne faut pas oublier] un personnage important pour le démarrage d’Artension et dans le paysage limousin de cette époque : c’était le Dr Jean Fraisseix, maire d’Eymoutiers, artiste, collectionneur, ami de pêche à la truite de Paul Rebeyrolle, et créateur du FACLIM (Fonds d’Art Contemporain Limousin) dont le concept fut repris, via Henri Cueco d’Uzerche, au niveau national pour la création des FRAC … Important donc de rappeler que les F.R.A.C. sont nés d’une bonne idée de Jean Fraisseix, mais complètement dénaturée par la suite. » Le galeriste Claude Bensadoun m’a également livré son précieux témoignage : « depuis toujours ou presque, je suis concerné par l’expression plastique, par l’image! D’un père photographe amateur, j’ai hérité et de son matériel : appareil photo à plaque, modifié pour pellicule format 120 (6×9) et de cette passion! Mes toutes premières images dont je n’ai plus de négatif remontent aux années 50 Par ailleurs, j’ai eu la chance d’avoir comme prof de dessin, à l’E.N.P. (Turgot) Pierre Parot, élève de Charles Bichet et, par ailleurs peintre cartonnier de vitraux à l’atelier de Francis Chigot. Il m’a aidé à développer mon goût pour la peinture et les arts plastiques en général […] je suis donc entré dans la vie active en 1963, laissant de côté ma passion pour les arts plastiques mais en me tenant toutefois informé de l’actualité dans ce domaine avec la lecture régulière de revues […] En 1978, ma vie professionnelle prend un tournant puisque je deviens agent commercial mandataire, après avoir été dirigeant d’entreprises. De ce fait, je m’installe rue Jules Noriac dans des locaux appartenant à mes parents sous l’enseigne principale de La Maison des Bibliothèques […] je muris un projet d’ordre artistique : puisque je n’ai pas pu faire de carrière dans ce domaine, pourquoi ne pas m’y intéresser en organisant des expositions, en créant une galerie puisque j’ai à ma disposition un espace contigu au magasin!  Et voilà comment en 1981, en avril si ma mémoire est bonne, j’ouvre la galerie Contraste ; sur les conseils de mon ami Jean-Pierre Comes, la première exposition présente des œuvres de Mandeville, Kerg, Laforest, Gilioli, Guerrier, Messagier et le régional de l’étape J.P. Comes…
Pourquoi Contraste : parce que je souhaitais cet espace ouvert à tous les courants contemporains, d’une part et d’autre part, je pensais à ne pas oublier la photo. Et, grâce à Jacques Part, question expos photos, j’ai été bien soigné par la suite!  Exemple, l’expo de Jean François Bauret : 1500 visiteurs dont certains (certaines surtout) furent scandalisés par ces portraits qui dévoilaient la personnalité toute entière des personnes, connues ou inconnues et dont le regard vous interpellait, c’est le moins que l’on puisse dire… Tout de suite, après l’ouverture  qui a été en soi, un petit évènement, un contact empathique s’est établi avec la « tribu » des « beaux-arts » de Limoges. L’espace plait, mes vernissages sont très « appréciés », le courant passe entre nous. Et que dire des fins de vernissage passées très souvent « Chez  Thérèse », restaurant « ouvrier » de l’avenue des Ruchoux! Une ambiance de potache, avec la complicité de la patronne, Thérèse, ravie de voir arriver une bonne trentaine de clients supplémentaires qui se sont allés parfois à des débordements coupables, tels que le « sabordement » d’un repas de noces, ou quand le meilleur ami de Patrick Jude, venu tout exprès de Perpignan pour son vernissage, arrosait en urinant debout sur le rebord de la fenêtre du premier étage, les passants… Jean Mazeaufroid, incapable de revenir tout seul chez lui et chantant à tue tête  son répertoire de carabin! Et combien d’autres… Trois semaines après l’ouverture de Contraste, Hubert de Blomac ouvrait sa galerie, rue Elie Berthet. Nous ne nous connaissions pas, nous avons faits connaissance et sommes devenus amis, de même qu’avec la regrettée Simone Nathan Ascher, qui elle aussi se lança, quelques mois plus tard. Mon mode de fonctionnement : privilégier le contact avec le créateur et l’œuvre. Je n’exposerai que des œuvres qui me plaisent et que des artistes qui m’interpellent (il y a eu, hélas des exceptions, disons des essais malheureux, mais bon). Je donne également un peu la préférence à la création locale, prenant des risques certains, ne cherchant pas à gagner de l’argent dans cette activité (à tout le moins éviter d’en perdre trop!) Petit à petit, une « écurie » se constitue : Michel Martin, Patrick Jude, Jean Mazeaufroid, Vuilliez, Deconchat, Comes, Morichon, Jarraud, Desbouiges et puis l’inénarrable Sanfourche … et bien d’autres notamment en photos, des pointures telles que Bauret, Descamps, Gette, Part. La galerie  vit sa vie pendant quatre ans de 1981 à 1984 en créant, chaque mois ou presque un évènement artistique, malgré le peu d’enthousiasme de la presse écrite locale, en dehors de l’Echo du Centre! Fin 1984, nous décidons, Hubert de Blomac et moi-même d’arrêter en même temps nos activités artistiques, compte tenu des frais occasionnés par celles-ci.  Entre-temps, avec Simone Nathan, nous avions également lancé une association avec l’attribution d’un Prix : Jeune Peinture en Limousin, fortement soutenue par la D.R.A.C. et son directeur de l’époque Mr Isaac. Cela a fonctionné pendant 4 ans, avec expo des œuvres présentées au concours au pavillon du Verdurier. (Je fus pendant cette période, membre de la commission technique d’achat du F.R.A.C.) » Notons qu’Hubert de Blomac redémarra plus tard son activité de galeriste avec A Contrario : Francis Bacon, Ernest Pignon-Ernest, Henri Cueco, Paul Rebeyrolle, Jean-Joseph Sanfourche, Roland Topor sont au nombre des artistes que Blomac a rencontrés et exposés, sans parler de ceux qu’il a fait découvrir. Le sympathique et généreux Polo Barillier ouvrit un temps une galerie qui utilisait une partie des souterrains de la Cité : Res Reï, qui accueillit de nombreux artistes, des concerts, des performances, des lectures et du théâtre ; il fut également très investi dans la célébration limousine d’Halloween (qui attira les télévisions nationales) et l’organisation des « puces de la Cité ». Jean-Claude Hyvernaud ouvrit aussi Arset boulevard Carnot – il y a notamment créé un espace dédié au sculpteur Marc Petit.

(à suivre)

30 Août

Jalons pour une histoire des arts à Limoges (1)

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Claude Viallat (c) Galerie Arset Limoges

L’intérêt pour les arts plastiques et leur enseignement est ancien : en 1881 fut créée L’Ecole Nationale d’Arts Décoratifs, succédant à l’Ecole Municipale d’Art Décoratif. D’abord école pour les peintres sur porcelaine – installée dans les locaux du musée Adrien-Dubouché -, elle a ensuite formé de nombreux étudiants. Pendant l’Occupation, s’y rencontrent des jeunes locaux et réfugiés. Parmi eux et ceux qui les fréquentent ou les croisent à Limoges : Israëlis Bidermanas, plus connu sous son nom de photographe Izis, Claude Chanteraud, Christian Christel, Joseph Ginsburg (le père de Serge Gainsbourg), Robert Giraud, Marcel Mangel (le mime Marceau), Simone Nathan, la poète Marcelle Delpastre, Marie-Thérèse Régerat, René Rougerie ou Boris Weisbrot. En 1943, Georges Magadoux, peintre, émailleur, décorateur d’intérieur,  né en 1909, crée la galerie Folklore en bas de la rue Jean Jaurès (puis rue du Consulat). Comme l’écrit Simone Christel : « Pour la première fois à Limoges, l’émail est présenté par un peintre-émailleur, à côté des toiles de Gromaire, Bonnard, Delaunay, Suzanne Valadon, Utrillo, des tapisseries de Lurçat et des céramiques de Picasso. » Elle a consacré en 2013 un ouvrage essentiel aux émailleurs contemporains à Limoges de 1940 à 2010 auquel je renvoie. On y trouve les « novateurs » des années 1950-65, parmi lesquels des autodidactes comme Hubert Martial et des jeunes créateurs issus de l’E.N.A.D., comme Boris Weisbrot, Christian Christel, Bernadette Lépinois, Roger Duban, Henri Chéron et d’autres. Elle raconte également la genèse des Biennales de l’émail (dont Magadoux fut l’inventeur) et qui connurent un grand succès, avec les directeurs Gérard Malabre – petit-fils de Camille Fauré – puis Michel Kiener, exposant des émailleurs du monde entier dans la chapelle du lycée Gay-Lussac, et donnant à voir d’autres œuvres dans divers autres lieux, s’ouvrant par exemple sur le design. Malheureusement, suite notamment à des problèmes financiers, la Biennale disparut en 1994 ; on ne peut que s’étonner qu’elle n’ait pas été relancée par la suite, par exemple par les collectivités locales et l’Etat. En 2007, une Maison de l’Email a été ouverte à Limoges pour enseigner, proposer des stages ; une nouvelle génération d’émailleurs semble voir le jour.

Depuis 1945 et jusqu’à sa mort en 1971, Raoul Hausmann, né en 1886 à Vienne, signataire du manifeste Dada, vit à Limoges. Il est reconnu comme l’un des inventeurs du photomontage et de la poésie sonore. À Limoges, il arpente la ville, multipliant les points de vue. « Sa période limousine est très féconde en activité artistique : il peint, danse, vocifère, colle, assemble, gribouille… » et publie des ouvrages consacrés essentiellement à Dada.  Delphine Jaunasse lui a consacré un ouvrage, Raoul Hausmann : L’isolement d’un dadaïste en Limousin, aux PULIM, en 2002.

Le nîmois Claude Viallat fut à Limoges d’octobre 1967 à juin 1972 pour enseigner aux Beaux-Arts. C’est alors un jeune peintre du groupe Supports/Surfaces qui a proclamé : « L’objet de la peinture, c’est la peinture elle-même et les tableaux exposés ne se rapportent qu’à eux-mêmes. » Viallat emploie des matériaux de récupération, toiles de bâche, parasols, tissus divers, corde nouée ou tressée. Il se souvient pour ce livre d’un « pays très vert avec des prairies humides, des gens extrêmement chaleureux… quand on les connait. De nombreux amis avec lesquels j’ai gardé des contacts. L’inoubliable souvenir de Raoul Hausmann,  Hedwig Mankiewitz et de Marthes Prévost. » Fin avril 2014, J.C. Hyvernaud a organisé une pertinente exposition intitulée « Autour de Claude Viallat, années 70 Limoges ». Dans le catalogue, Georges Châtain écrit à propos de l’artiste : « sa générosité artistique se traduit par l’organisation de manifestations qui amènent dans la ville les artistes dits d’avant-garde les plus divers. Et lorsqu’en 1973 il quitte le Limousin pour rejoindre son Languedoc natal, il y laisse plus qu’une empreinte : l’éclosion spectaculaire d’une fécondité artistique jusque là souterraine. » L’exposition a montré les travaux de neuf plasticiens de son immédiat entourage – élèves ou amis – : Jean-Pierre Bort, Joël Desbouiges, Serge Fauchier, Joël Frémiot, Dominique Gauthier, Max-Alain Grandjean, Geneviève Jamart, Jean Mazeaufroid, Rémy Pénard. Desbouiges écrit : « Limoges est alors une place incontournable de l’art vivant […] nous exposons partout, tout semble simple, pas de permission à demander, pas d’institution à flatter. » Geneviève Jamart fut quant à elle membre fondateur du Coordination Recherche & Interventions Culturelles en 1979 avec Jacques Bonnaval, Charles Le Bouil et Jean Mazeaufroid – présidente jusqu’en 1982, elle dirigea avec Charles Le Bouil les cahiers du CRIC. Tous ces artistes soulignent l’apport de Viallat – la présence, aussi, d’Hausmann – et la liberté de cette époque qui précéda la mise en place des « institutions culturelles ». Rémy Pénard se souvient que dès « Les Rencontres 70 » à la salle Jean-Pierre Timbaud, Viallat est déjà là. Pénard intervient en divers lieux de province jusqu’en 1979. La galerie 30, rue de Rambuteau à Paris, l’invite à participer aux activités du groupe T,P. dont Mazeaufroid est l’un des cofondateurs. Mais les choses évoluent : « début 80, changement de politique culturelle, mise en place de l’art officiel (FRAC, Centre d’art…), nous sommes mis aux oubliettes […] Cette décennie voit ses acteurs partir, les étudiants partent profs et les autres ailleurs, ils sont aux quatre coins de l’hexagone […] J’entre en résistance. J’ai connaissance du mail art […] je prends contact avec les membres de l’International Union of Mail Artists […] mon travail circule à travers le monde grâce à la Poste, entre 1980 et 2000, je participe à plus de 1 200 mail art shows. » Pénard participe également à la 50ème Biennale de Venise mais n’expose plus à Limoges depuis longtemps. Il se souvient de Mazeaufroid comme compagnon de route, d’Eugénie Dubreuil, Geneviève Jamart, Charles Le Bouil, Max Grandjean. En 1991, ce dernier publia Limoges Bénédictins, Dérives autour d’une gare, un livre de collages et photo-montages, avec une préface de Bonnaval (Paratonnerre), un récit de Patrick Mialon (Railway fiction) et un historique de Georges Châtain (Une construction métaphysique). Dix ans plus tard, il a participé à la création de la revue L’Indicible frontière.

A suivre…

27 Août

Avant la construction du Centre Saint-Martial à Limoges, 39Bis Avenue Garibaldi

(c) L. Bourdelas

 

Ouvert à la fin des années 1980, le centre commercial est situé à l’emplacement des anciennes usines Haviland (porcelaine) puis Heyraud (chaussures).

L’usine Heyraud ferme en 1984. A partir des années 1940, plusieurs autres établissements industriels s’implantent également sur le site de l’usine de porcelaine, dans les ateliers situés en bordure de la rue Cruveilher : la S.A. des Chaussures Préférées (1941-1946), l’atelier de vernissage de l’usine de meubles Arnaud dont les ateliers principaux sont implantés avenue Locarno (1946-vers 1985), l’imprimerie Brégéras (1949-1970…), l’usine d’emballage et de conditionnement Les Cartonnages Modernes (1956-1969…)… En 1988 les ateliers sont détruits pour la création du centre commercial Saint-Martial, à l’exception du logement patronal, des écuries et d’un atelier de mécanique, occupés par les bureaux de la Mutualité de la Haute-Vienne, un magasin d’opticien…
En 1853 l’usine Haviland était dotée de 20 moufles pour la cuisson des décors, auxquels s’ajoutent un four à globe pour la cuisson de la porcelaine vers 1865, puis 2 en 1866, 3 en 1868, 4 en 1869, 6 de 80 m3 en 1878,10 en 1885, 15 en 1907. Equipée de machines à vapeur à partir des années 1860 (50 ch.), l’usine se dote de deux premières machines Faure pour la fabrication des assiettes en mars 1870. Les ateliers Heyraud sont équipés de 70 machines en 1935 et 1950, renouvelées dans les années 1960. Haviland emploie 130 à 140 ouvriers décorateurs en 1861-1864, 200 ouvriers dont 128 décorateurs en 1865, 420 ouvriers dont 172 décorateurs en 1869, 285 ouvriers décorateurs en 1895, 418 ouvriers dont 276
décorateurs en 1914. Heyraud emploie 400 ouvriers en 1935, 600 en 1950. Arnaud emploie 39 ouvriers en 1950. En 1955, Heyraud est l’une des 6 usines françaises de chaussures de plus de 500 ouvriers. En 1965, Heyraud emploie 455 ouvriers, Arnaud, 90 ouvriers, Brégéras, 13 ouvriers, Les Cartonnages Modernes, 23 ouvriers.

Lu dans RAVENEZ, L.-W. Aperçu statistique de l’exposition de Limoges en 1855. Limoges, Ardillier, 1855:  « Qu’il nous soit permis, avant de clore cet article, de dire un mot sur la magnifique usine que M.Haviland fait construire dans l’avenue du Crucifix. Tous ceux qui l’ont visitée s’accordent à dire que les proportions en sont habilement calculées, les dispositions fort heureuses. Les ateliers de peintures sont inondés de lumière et communiquent, par de larges issues, dans un vaste hangar, où vingt moufles attendent leurs produits. D’immenses magasins correspondent à toutes les portent de l’édifice et, par leur distribution, permettent de classer les marchandises avec ordre et méthode. L’idée fondamentale de cette construction est due à M. Haviland, et M. Regnault, architecte de la ville de Limoges, en a exécuté le plan et dirigé les construction d’après son programme »….

S’il ne s’agit pas ici de contester l’ouverture d’un centre commercial, on peut toutefois regretter que les anciens bâtiments n’aient pas été utilisés pour ouvrir ce qui manque encore à Limoges aujourd’hui, complémentairement aux Musée des Beaux Arts et Adrien Dubouché: un musée de l’histoire industrielle et sociale de la porcelaine et de la chaussure…

Un Grand Dictionnaire du Limousin

Préface de Robert Savy

C’est un dictionnaire sentimental du Limousin que propose l’historien et écrivain Laurent Bourdelas.

Un ouvrage d’autant plus nécessaire que la région a été, par un trait de plume que beaucoup ont trouvé bien rapide, absorbée par La Nouvelle-Aquitaine. Ce beau livre illustré prouve que le pays qui regroupe la Corrèze, la Creuse et la Haute-Vienne est doté d’une forte et ancienne identité, construite au fil des siècles, par ceux qui y vivaient comme par ceux qui sont venus s’y installer, nourrie d’histoire, de culture et de nombreuses activités économiques. Si certains ont parfois remarqué des « archaïsmes » en Limousin, l’auteur préfère s’attacher à évoquer des traditions, sans oublier toutefois que nombreuses ont, aussi, été les innovations qui ont fait entrer la région dans la modernité et l’y maintiennent.

Au gré des diverses entrées, des articles agréablement écrits, Laurent Bourdelas – qui n’évite pas toujours la polémique – nous brosse le tableau d’un Limousin où il fait bon vivre, entre villes à taille humaine et campagne magnifique, montagnes et plaines, étangs et rivières, bonnes tables et terrains de sport, musées et entreprises dynamiques …

  • Réf. : LUP2451
  • Année d’édition : 2018
  • Edition : Reliée
  • Format : 24 x 32 cm
  • Isbn : 978-2-36746-956-0
  • Nombre de pages : 160

Prix : € 29,90

Limoges fait son cinéma

Nuit du cinéma à l’Omnia le 31 octobre 1963, avec notamment André Claveau (à g.) et Miss cinéma 1963, Annette Vincent

(c) L. Bourdelas, P. Colmar, Limoges années 1950 1960 1970, Geste Editions

La ville – comme le Limousin d’une manière plus générale – entretient une très ancienne relation avec le cinéma – qu’il s’agisse de programmation ou même de tournages. Dès le début du XXème siècle, des lieux temporaires de projection sont installés, après une première séance le 2 juillet 1896. Pierre et Jeanne Berneau ont raconté les 50 premières années du 7ème art à Limoges, avec leurs séances de cinémas itinérants (comme les tournées du cinéma Pathé) puis la sédentarisation progressive, avec par exemple le Venetian cosmograph ou Cinémario (du nom de son propriétaire J. Mario) rue des Vénitiens, suivi par l’ouverture en 1910 des Nouveautés, place de la République, premier véritable cinéma moderne.

Le 26 août 1911 est inaugurée la salle de L’Union, réalisée par l’architecte J.B. Blanc, dans la rue de la Fonderie (rue des Coopérateurs). Parmi les animations et spectacles qu’elle accueille : le cinéma, lorsque le Cinéma Pathé ne peut plus utiliser la salle du Café de Paris. C’est le septième art qui lui donne son nom de « Ciné-Union ». A l’époque du muet, un orchestre d’une vingtaine de musiciens accompagne le film et l’on programmait aussi des attractions : chanteurs, clowns, acrobates, magiciens (elles durèrent jusqu’aux années 60). Si le passage au parlant, qui augmenta les coûts d’exploitation, fut fatal à deux salles limougeaudes, le « Ciné-Union » s’équipa de nouveaux appareils Philips (au début, le son était enregistré sur des disques 33 tours qu’il fallait synchroniser à l’image). Dans les années 30, le prix des places y était peu élevé, avec des séances à prix réduits pour les chômeurs. On fermait cependant deux mois l’été. Durant de longues années, M. Mainsat fut le directeur, son épouse tenant la caisse. Il y eut ensuite la couleur puis, dans les années 50, le cinémascope, avec, pour film inaugural de ce procédé : La tunique, le péplum d’Henri Koster avec Richard Burton, sorti sur les écrans en 53. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le cinéma était devenu l’activité presque exclusive de la salle. Avec ses 2 200 places assises, c’est alors le deuxième cinéma de France après le Rex à Paris. La salle travaille beaucoup avec la Fox. Si l’on prend l’exemple de la semaine du 8 au 13 mai 1946, la soirée se déroulait ainsi : un documentaire sur Aubervilliers, un dessin animé, le journal filmé de la semaine, sur scène Max Dif l’illusionniste, puis la Bataille du rail, film « le plus formidable de la Résistance à la gloire des cheminots français », signé René Clément. Dans les années 1950-60, beaucoup de jeunes fréquentaient la salle. Il arrivait que les queues soient très longues et, à l’entracte, les spectateurs se précipitaient dans les bars alentour. Beaucoup de spectateurs, qui n’allaient qu’au « Ciné-Union », le considéraient comme leur cinéma. Néanmoins, la salle fut obligée de fermer le 14 janvier 1971, après la diffusion d’Un coin de ciel bleu, à cause des difficultés de l’Union de Limoges. Le 2 décembre 1986, lorsque l’association « Sauvegarde de l’Espace Culturel Ciné-Union » souhaita recueillir des fonds, une soirée « cinéma à l’ancienne » fut organisée aux Ecrans, place Denis Dussoubs.

Il est une famille qui « compte » dans la diffusion cinématographique de Limoges, celle de René Devaux, et des Fridemann – Serge et Michel. René Devaux, ancien militaire, amputé à Verdun, exploita ses premières salles dans le Nord de la France, après le premier conflit mondial, avant de se retirer un temps sur la Côte d’Azur. Mais il décida de reprendre son activité et quitta les rives ensoleillées de la Méditerranée pour Limoges, où il exploita le Tivoli (qui devint L’Olympia, place Denis-Dussoubs), le Ciné Moka (avenue de la Gare), les Nouveautés, qui devinrent le Rex, place de la République. C’est son beau-fils Serge Fridemann – alors représentant de la Metro-Goldwin-Mayer dans le Sud-Ouest – le mari de sa fille Giselle, qui prit la relève, ouvrant le Star place de la République (où il y avait aussi l’Omnia qui appartenait au groupe Oceanic de G. Raymond) ou la salle d’art et essai du Lido, en 1964, qui succéda à celle du Paris, plus polyvalente, en haut de l’avenue du Général De Gaulle, très prisée des cinéphiles (trois salles dont une très confortable avec un magnifique plafond peint d’inspiration mythologique, 660 fauteuils). Depuis longtemps, de nombreuses soirées spéciales, festivals et autres manifestations y sont organisés. Il y avait aussi, dans les années 60, le Cinémonde, place de la République, près du café Le Central, et le Ciné-Carnot, avenue Emile Labussière, qui diffusait des films de Série B, avant de devenir un cinéma porno lorsque le film X connut son apogée et de fermer en 1984. Michel Fridemann prit la succession de son père en 1974. Formé au marketing à Sup de co Bordeaux, bon manager et vrai amateur de cinéma, c’est l’homme de la création des deux multiplexes Grand Ecran : 14 salles place Denis Dussoubs, et en haut de la rue Aristide Briand, près d’Ester technopôle, 10 salles pour un cinéma ouvert en 2008. Les cinémas sont passés au numérique en 2010. Le groupe familial Grand Ecran exploite aujourd’hui 55 écrans dans 7 établissements et 6 villes entre Limoges et Arcachon. Les cinémas des Fridemann père et fils ont accueilli des réalisateurs, bien entendu, nombre d’avant-premières et d’évènements spéciaux, le ciné-club de Jean-Marie Masse, les séances de cinéma à minuit (horreur, karaté, etc.), celles de « Connaissance du Monde », mais aussi des concerts du hot-club de jazz ou des chanteurs comme Charles Aznavour, Gilbert Bécaud, et quelques yéyés. Le Gaumont-Colisée (6 salles), installé quelques temps place Jourdan, n’a pas résisté et, au moment où ce livre est écrit, Michel Fridemann est le seul propriétaire de cinémas à Limoges. Il existe cependant d’autres lieux où l’on peut voir des films, selon leur programmation culturelle ; par exemple dans les centres culturels municipaux ou à la Bibliothèque francophone multimédia. Des manifestations ponctuelles sont également organisées, comme les Rencontres du cinéma russe depuis le début des années 90 – Limoges étant jumelée avec Grodno, en Biélorussie.

En 2013, le bel ouvrage Limousin sur grand écran (Culture& Patrimoine en Limousin), dirigé par Philippe Grandcoing et Marc Wilmart, avec de nombreux contributeurs, a présenté les principales créations cinématographiques tournées en Limousin depuis 1913. On y découvre que Limoges a parfois inspiré les réalisateurs, comme Claude Sautet.

 

04 Juil

La disparition du grand poète et écrivain limougeaud Georges-Emmanuel Clancier

Georges-Emmanuel Clancier, à droite, présente le téléfilm Le pain noir, de Serge Moati, accompagné ici par S. Solon

(c) P. Colmar

 

Je voudrais aujourd’hui vous parler d’un ami cher, poète et romancier, que nous avons cru éternel. Il avait d’ailleurs écrit un ouvrage intitulé L’éternité plus un jour. Nous venons d’apprendre sa disparition et nous sommes tristes. Il était né le 3 mai 1914 à Limoges, c’est Georges-Emmanuel Clancier.

Georges-Emmanuel Clancier naît dans une famille issue, du côté paternel, d’artisans de Châlus et, côté maternel, d’ouvriers porcelainiers de Saint-Yrieix. Il fait ses études de 1919 à 1931 au lycée de Limoges, en classe de philosophie, interrompues par la maladie et cinq années de lourd traitement. Ayant découvert en 1930 la poésie moderne grâce à de jeunes professeurs, il commence à écrire poèmes et proses et, à partir de 1933, de collaborer à des revues. Son travail poétique est très largement lié à la mémoire, au souvenir. Il rencontre en 1935 et épouse en 1939 Anne Marie Yvonne Gravelat, étudiante en médecine. Il vient en 1939 à Paris, où sa femme prépare l’internat des hôpitaux psychiatriques. Elle deviendra la psychanalyste Anne Clancier. De 1942 à 1944, il recueille et transmet clandestinement à Alger les textes des écrivains de la Résistance en France occupée.

À la Libération, Clancier est chargé des programmes de Radio-Limoges et journaliste au Populaire du Centre.

Il est appelé en 1955 à Paris pour être secrétaire général des comités de programmation de la RTF, puis de l’ORTF, jusqu’en 1970. Il publie en 1956 le premier tome, Le Pain noir, d’une suite romanesque dans laquelle il va raconter, jusqu’en 1961, l’histoire de sa famille maternelle et de sa grand-mère bergère illettrée. Le grand prix de la Société des gens de lettres et le prix des Quatre Jurys lui sont attribués en 1957 et 1958. Le roman est adapté en 1974 pour la télévision par Françoise Verny et Serge Moati. Tourné à Limoges, il permet aux Limousins de se réapproprier leur mémoire sociale et politique.

Président du PEN club français de 1976 à 1979 Clancier œuvre aussi à la défense des écrivains menacés, détenus, déportés, exilés.

En 2016, à 101 ans, Georges-Emmanuel a fait paraître aux éditions Albin Michel la suite de ses mémoires, Le Temps d’apprendre à vivre, sur la période 1937-1947. L’ouvrage est salué par la critique comme un témoignage précieux sur l’histoire culturelle des années 1930 et 1940 et sur l’histoire de la Résistance littéraire.

L’un des courriers de G.E.C. à Laurent Bourdelas, où il lui écrit en post-scriptum que tous deux ont en commun d’être allés en cure à La Bourboule

 

Georges-Emmanuel Clancier, Le temps d’apprendre à vivre Mémoires 1935-1947, Albin Michel, 2016

Avec ce nouveau volume de ses Mémoires, l’écrivain limousin Georges-Emmanuel Clancier, né en 1914 (« L’Eternité plus un jour », pour reprendre le titre d’un roman paru en 1969), offre un ouvrage fort bien écrit et capital pour ceux qui s’intéressent à la vie et à l’œuvre du poète et romancier – qui nous propose ici des clefs pour comprendre l’élaboration de ses poèmes et romans –, mais aussi au Limousin et à Limoges à cette époque – et il apporte des informations passionnantes –, à la « Résistance littéraire », à l’histoire des revues – ici avec Les Cahiers du Sud, Fontaine puis Centres, fondée avec Robert Margerit et René Rougerie.

Après avoir traversé le XXème siècle avec ses espoirs et surtout ses tragédies, l’auteur du Pain noir a éprouvé le besoin de rédiger ces feuillets autobiographiques qui forment un livre de 550 pages dont le titre reprend un vers d’Aragon, qu’il croisa à diverses reprises : Le temps d’apprendre à vivre, il est déjà trop tard. La première chose que dut apprendre le jeune homme, c’est à vaincre ses lésions pulmonaires, qui l’empêchent d’achever ses études au lycée de Limoges, où des professeurs lui ont donné le goût de la poésie, qu’il commence à écrire lui-même au début des années 1930. A propos de cette époque, il écrit : « Durant ces quatre ou cinq années depuis 1930-1931, je pourrais dire que pour moi vivre s’était quasiment identifié à livre. » Ce ne sont alors que dévorations de livres (romans, poèmes, essais), qui « contaminent » jusqu’à son entourage familial. Clancier appartient à cette étrange cohorte d’écrivains et poètes passés par la montagne magique – comme Eluard et Gala, pour ne citer qu’eux. Peut-être leur faut-il encore plus de souffle pour échapper à la maladie – de souffle poétique et littéraire ? Comme le note Clancier, il faut vaincre les forces de mort en soi au moment où elles obscurcissent l’Histoire (depuis 1932, les nazis ont gagné les élections législatives en Allemagne, depuis 1936, de l’autre côté des Pyrénées, Franco fait la guerre aux Républicains et, en Italie, Mussolini est au pouvoir). Car ce récit est avant tout celui de la vision de la guerre mondiale imposée par le nazisme au Monde, avec ses légions d’atrocités, de la destruction systématique des Juifs d’Europe à celle des civils japonais d’Hiroshima et Nagasaki ou même ceux de Royan. Mais, malgré ces évènements apocalyptiques (parfois « annoncés » par des poèmes prémonitoires), Le temps d’apprendre à vivre est aussi celui d’espérer en poésie, d’aimer Anne Marie Yvonne (étudiante en médecine rencontrée en 1935 épousée en 1939) et de devenir père – de Juliette, d’abord, de Sylvestre ensuite.

Dès le début du livre, un épisode met en lumière l’une des ambiguïtés du temps : Clancier croise une républicaine espagnole dans le train, qui lui lance : « Oui, vous, votre jeunesse se préoccupe de littérature pendant que nous nous battons… Vous ne voyez pas que nous combattons pour vous aussi, là-bas ? pour que, demain, vous puissiez continuer à lire, à vivre, libres ?… Et pourtant, si jamais nous étions vaincus, ce serait votre tour… », avant de proclamer : « No pasaran ! » Bien entendu, la militante a raison ; comme les jeunes qui s’intéressaient à la littérature aussi. Clancier est l’incarnation de la résistance par les lettres, lorsqu’il s’agit – au risque d’être arrêté et, peut-être, déporté – de faire passer des textes de poètes et écrivains de France métropolitaine vers Tanger, où s’est repliée la rédaction de la revue résistante Fontaine, animée par Max-Pol Fouchet. La résistance littéraire, la force des mots d’Aragon ou du Liberté de Paul Eluard, parachutés avec les armes, participe de la résistance en général, celle de De Gaulle et de Jean Moulin, celle de Georges Guingouin, « le préfet du maquis » limousin dont Clancier évoque la mémoire, celle aussi des faux-papiers et des actes administratifs protecteurs qu’accomplit également Georges-Emmanuel Clancier en truquant des listes professionnelles pour protéger des boulangers qui n’en sont peut-être pas ou en accueillant dans son service le frère de Jean Blanzat pour le faire échapper au S.T.O.

S’il éclaire de façon complémentaire à ce que l’on savait par ailleurs de la vie à Limoges et en Limousin sous l’Occupation – jusqu’au terrible massacre d’Oradour-sur-Glane (dont Clancier aurait pu être victime) et aux scènes sauvages de l’Epuration (mêlant étrangement beauté et obscénité lorsqu’il s’agit de fusiller une jeune fille nue sous sa robe légère) –, s’il est ponctué de « moments suspendus » presque en dehors du conflit lors d’échappées familiales ou littéraires, comme dans une ferme du côté de La Croisille-sur-Briance où il convient de se mettre à l’abri, s’il évoque aussi la famille Clancier – des grands-parents de l’auteur jusqu’à sa sœur et ses enfants –, Le temps d’apprendre à vivre propose aussi une magnifique galerie de poètes et écrivains que fréquente l’auteur devenu « poète reconnu ». C’est qu’il est vite accueilli par la revue Les Cahiers du Sud de Jean Ballard, grande revue intellectuelle et littéraire. Le récit commence d’ailleurs par les rencontres culturelles qu’organisent Clancier et ses jeunes amis à Limoges avant-guerre, constitués en « amis de la culture ». On voit fourmiller dans la capitale de la porcelaine tout un petit monde intellectuel et culturel, avec par exemple Georges Blampied, conservateur de la bibliothèque de l’Union des coopérateurs, ou Marc Labatut, jeune professeur d’espagnol, jusqu’au salon d’une Haviland férue de théâtre. Certains écrivent, comme François Dornic, jeune enseignant breton, d’autres vivent en poésie, comme le postier rimbaldien Alexandre Dumas. On croise encore l’un des critiques et auteurs limougeauds d’alors, Raymond d’Etiveaud, ou le peintre Eugène Alluaud, disciple de Guillaumin – l’une des scènes amusantes du livre. Et puis l’on rencontre tour à tour Joë Bousquet (vers la sombre ruelle duquel Clancier part en pèlerinage à Carcassonne), Jean Blanzat – résistant et écrivain d’origine limousine parfois oublié, malheureusement –, Aragon, René Daumal, Queneau (réfugié en Haute-Vienne où il parcourt la campagne en se faisant passer pour un voyant auprès des paysannes afin de récupérer un peu de nourriture…), Michel Leiris, également réfugié en Limousin, comme Kanhweiler (le célèbre marchand d’art), Claude Roy, Pierre Seghers, Pierre Emmanuel, Max-Pol Fouchet, Marc Bernard, prix Goncourt 1942, et son épouse Else Reichmann, juive autrichienne, Jacques Prévert, Sartre et Beauvoir,le photographe Izis Bidermanas, et beaucoup d’autres, parmi lesquels des Limousins de grand talent, comme l’écrivain, peintre et journaliste Robert Margerit – qui semble vouloir vivre hors du temps –, le peintre Elie Lascaux ou l’écrivain Robert Giraud – auteur du Vin des rues. Clancier, qui évolue entre Limousin et Paris, brosse donc le tableau d’une vie littéraire et artistique en des temps plus que dangereux.

Clancier évoque également les premiers balbutiements de Radio-Limoges dont il est l’un des artisans après-guerre, et son entrée comme « grand reporter » au populaire du Centre, livrant même dans ce livre le texte de ses entretiens avec les écrivains Pham Van Ky –  Annamite –, Léopold Sédar Sengor – Sénégalais – et Jean Amrouche – Berbère. C’est une réflexion sur la création francophone – avant même que ce mot soit à la mode.

Ce que l’on voit aussi à travers ces Mémoires, c’est la naissance et l’affirmation d’un vrai poète et écrivain, qui nous raconte même le processus de sa création, par exemple l’écriture d’un poème inspiré par la rencontre avec une jeune vachère dans la campagne limousine ou l’origine du titre Le Pain noir pour sa célèbre saga. Il raconte comment se construit une œuvre importante, nourrie par les sensations quotidiennes et l’Histoire. Il témoigne également d’un humanisme constant, qui justifie l’engagement, éclairé par les trois valeurs essentielles à ne pas oublier en cette époque sombre : « Liberté Egalité Fraternité », qui sont celles de la République, qu’il partage aussi bien avec les écrivains résistants, les maquisards du plateau limousin ou un jeune instituteur croisé dans un bourg rural. Sans jamais être dupe de ceux qui voudraient les anéantir, de Pétain aux staliniens de la « guerre froide » ou aux défenseurs du colonialisme. Debout, toujours, camusien, finalement.

 

Joseph Rouffanche chez lui, 2001

(c) L. Bourdelas

 

Rouffanche – Clancier : Du pays et de l’exil

 

communication prononcée par Laurent Bourdelas

le jeudi 11 avril 2013 à la BFM de Limoges lors du colloque « Le Limousin et ses horizons dans l’oeuvre de Georges-Emmanuel Clancier »

 

Je voudrais dire, au début de cette communication, combien je suis reconnaissant à ceux qui m’ont invité à la faire, et combien je me réjouis de cet hommage de la Bfm de Limoges à Georges-Emmanuel Clancier, enfant du pays. Lorsque Le Pain noir fut diffusé à la télévision, j’avais pour camarade de classe Agnès Clancier, petite nièce de l’écrivain, avec qui j’ai partagé les bancs du Lycée Gay-Lussac et qui est devenue par la suite diplomate et romancière. En 2003, Georges-Emmanuel avait bien voulu, aussi, préfacer mon exposition de photographies consacrée à notre rue commune d’enfance : la route d’Ambazac pour lui, devenue plus tard la rue Aristide Briand pour moi, dans le quartier de la gare des Bénédictins à Limoges – je précise qu’il fait partie des écrivains limousins reconnus et installés à Paris, comme Pierre Bergounioux, qui demeurent attentifs aux auteurs demeurant « au pays ».

En 2008, j’avais donné pour titre à l’un de mes livres, consacré à la littérature du Limousin : Du pays et de l’exil[1] ; il me semble que cette expression s’applique à merveille aux poètes Joseph Rouffanche et Georges-Emmanuel Clancier ; c’est pourquoi j’ai choisi d’en faire aussi le titre de cette intervention. Je vais proposer ici une ébauche d’étude – qui mériterait d’être développée – de ce qui a rapproché les deux hommes, mais aussi de ce qui diffère entre eux dans leur parcours, étudier quel accueil leur fut réservé comme poètes en Limousin, esquisser une première analyse du regard qu’ils portent sur l’œuvre de l’autre et conclure en essayant de dire en quoi leur poésie se rejoint ou s’éloigne.

 

Observons en parallèle, pour commencer, le parcours personnel des deux hommes. Clancier naît en 1914 à Limoges, dans une famille limousine de paysans, d’artisans et d’ouvriers porcelainier, originaires de Châlus et Saint-Yrieix-La-Perche. Le père est agent commercial, après avoir été officier pendant la guerre. De 1919 à 1931, il fait ses études au Lycée Gay-Lussac à Limoges, comme boursier de l’Etat. C’est à l’âge de seize ans qu’il découvre la poésie – grâce à quelques professeurs et à un répétiteur normalien qui fait lire aux élèves Verlaine, Rimbaud ou Baudelaire[2] – et se met à en écrire, ainsi que de la prose. En classe de philosophie, la maladie interrompt ses études. Rouffanche est son cadet de huit ans, puisqu’il naît en 1922 à Bujaleuf, dans une famille de paysans et d’artisans. Son père est gendarme puis secrétaire de mairie. Il est élève à l’E.P.S. de Saint-Léonard-de-Noblat, lui aussi comme boursier de l’Etat. Il est ensuite élève-instituteur au Lycée Gay-Lussac, puis à l’Ecole Normale d’Instituteurs de Limoges. Clancier se marie en 1939 avec Anne et vit à Paris où sa femme prépare l’internat des hôpitaux psychiatriques. Rouffanche épouse Yolande, institutrice, en 1948. Ils vivent en Limousin. Lorsque la guerre éclate, Georges-Emmanuel a 25 ans, Joseph 17. On connaît bien le parcours de Clancier durant celle-ci, à la fois ses études de lettres à Poitiers et Toulouse, ses rencontres avec divers auteurs et sa participation au comité de rédaction de la revue Fontaine, dirigée par Max-Pol Fouchet, qui publie à Alger les textes des écrivains de la Résistance – parmi lesquels Eluard – qu’il lui transmet clandestinement. Fontaine s’impose comme « le porte-parole de la résistance intellectuelle » (selon Louis Parrot), aux côtés de Poésie 40 puis de Confluences. En janvier 2012, dernier représentant vivant de la Résistance poétique, Clancier a témoigné sur France Culture à propos de cette épopée : « bombardements sur le maquis par la Royal Air Force des numéros de Fontaine avec les armes et les vivres, Rencontre de Lourmarin (1941) entre écrivains de la résistance, débats passionnés entre tenants d’une poésie de guerre et partisans d’une poésie qui n’a de cesse de chanter, même sous les coups, débat, encore, autour du numéro de Fontaine consacré à « La poésie comme exercice spirituel », livré en pleine occupation allemande… »[3]. Si, comme je l’ai montré[4], les deux guerres mondiales sont évoquées dans l’œuvre de Rouffanche, le jeune homme qu’il était alors ne s’est pas engagé, d’une manière ou d’une autre, durant le deuxième conflit mondial. Après la guerre, Georges-Emmanuel Clancier est chargé des programmes de Radio-Limoges, travaille au Populaire du Centre, fonde avec Rougerie et Margerit la revue Centres, puis s’installe à Paris en 1955 où il devient secrétaire général des comités de programmes de la Radio Télévision Française. Sa carrière d’écrivain est par ailleurs lancée : en 1970, il reçoit le prix des Libraires pour L’éternité plus un jour, reçoit l’année suivante le Grand Prix de l’Académie Française puis, en 1974, Serge Moati réalise Le Pain noir. En 1992, il reçoit le Goncourt de la poésie pour Passagers du temps. Je m’arrête là : cet itinéraire littéraire est bien connu. Joseph Rouffanche, quant à lui, devient professeur certifié de Lettres modernes ; au collège de Chasseneuil dans les années 1950, à Cognac, puis, à partir de 1961, successivement aux Lycées Gay-Lussac et Auguste Renoir à Limoges, jusqu’à sa retraite en 1982. Il participe aux comités de rédaction des revues Sources, de Gilles Fournel, Promesse puis O.R.A.C.L. de Jean-Claude Valin, rejoint la revue Friches de Jean-Pierre Thuillat en 1983, devient le « compagnon de route » des revues Analogie puis L’Indicible frontière que j’ai eu le plaisir de diriger entre 1985 et 2007. En 1985, il soutient à Paris X – Nanterre une thèse de doctorat d’Etat à propos de Jean Follain. Contrairement à Georges-Emmanuel Clancier, il n’écrit que de la poésie, publiée chez divers éditeurs, parmi lesquels Seghers et Rougerie. En 1951, Debresse publie son premier recueil, Les Rives Blanches. En 1958, son recueil Elégies limousines reçoit le Prix Saint-Pol-Roux ; en 1962, le Prix Anne Van-Qui pour Dans la boule de gui. Dans le jury de ce prix doté d’un million d’anciens francs : Georges-Emmanuel Clancier, qui écrit à son sujet dans Le Populaire du Centre du 23 juin 1962 : « …nous avons eu la joie de décerner le Prix […] à Joseph Rouffanche, ce poète limousin dont le talent plein de fraîcheur et de musique est bien digne du pays de Bernart de Ventadour et de Giraudoux. »[5] Philippe Soupault – également membre du jury – s’exclame alors : « Rouffanche, un nom qu’on n’oubliera pas. »[6] En 1984, Rouffanche obtient le Prix Mallarmé pour son anthologie Où va la mort des jours. Clancier était membre de l’Académie Mallarmé depuis 1978.

Cette mise en parallèle pour montrer que dès les années 1930, et surtout après la guerre, Clancier fut dans un réseau que l’on pourrait qualifier trivialement de « porteur » : amical, parisien et médiatique, devenant d’ailleurs en 1976 président du Pen-Club français ou, quatre ans plus tard, vice-président de la commission française pour l’UNESCO. Rouffanche demeurant – par choix sans doute – en Limousin, certes correspondant avec diverses personnalités saluant son œuvre, comme Gaston Bachelard, Jean Cassou, Robert Sabatier ou André Beucler, mais ceci à distance. Et si Rouffanche est publié par René Rougerie – éditeur prestigieux et Limousin –, Clancier poète l’est, à partir de 1960, par le Mercure de France puis par Gallimard.

 

Si on regarde maintenant le sort réservé aux deux poètes en Limousin ou par des Limousins – hormis, pour Clancier, ce moment fort de communion régionale autour de l’adaptation du Pain noir par Serge Moati en 1974 –, il y a bien sûr la publication du Journal parlé de Clancier par Rougerie en 1949 (René en publiera deux autres, en 1952 et 1995), Rouffanche voyant son Deuil et luxe du cœur paraître chez le même éditeur en 1956, puis quatre autres en 1965, 1988, 2000 et 2004.

Il faut attendre la publication d’un numéro spécial de la revue Poésie 1, à l’automne 1980, pour qu’un hommage soit rendu, grâce à Jean-Pierre Thuillat qui collecte les textes et rédige l’introduction, à neuf poètes limousins contemporains, parmi lesquels Clancier et Rouffanche, placés dans une partie intitulée « Permanence du lyrisme ». Thuillat qualifie le premier d’ «exilé fidèle » et lui consacre dix pages, dont la présentation, un portrait photographique et divers textes dont aucun n’est inédit. Rouffanche a droit à huit pages avec trois inédits. En 1984, Clancier est au sommaire du n°5 de la revue Friches fondée par le même Thuillat. Rouffanche est pour sa part publié dans le numéro 7/8 puis dans le n°36, comme « grande voix contemporaine ». Vient ensuite, en 1997, l’anthologie de Joseph Rouffanche finalement publiée – après onze années de gestation dont je ferai prochainement l’historique – par Les Cahiers de Poésie Verte de Jean-Pierre Thuillat : 12 poètes, 12 voix(es), une anthologie critique précédée d’un essai pessimiste à propos de la poésie intitulé Une crise profonde. Les auteurs ici honorés sont – par ordre alphabétique – : Blot, moi-même, Clancier, Courtaud, Delpastre, Laborie, Lacouchie, Lavaur, Mazeaufroid, Peurot, Rouffanche – le poète se consacrant  64 pages à la troisième personne, ce qui fut diversement apprécié par la critique, par exemple Le Matricule des Anges[7], seules 39 pages étant rédigées à propos de Clancier. Je reviendrai plus loin sur le regard de Rouffanche à propos de la poésie de Clancier. Le dernier poète abordé dans le livre étant Thuillat. On peut noter également la participation, à partir de 1992, de Georges-Emmanuel Clancier à la revue des Amis de Robert Margerit dont il a été fondateur l’année d’avant avec Suzanne Margerit; dans son numéro 3, en 1999, la journaliste Danielle Dordet publie un entretien avec Clancier à propos de Margerit. En 2000, le numéro 4 évoque les souvenirs de jeunesse des deux écrivains, puis l’on retrouve Georges-Emmanuel Clancier au sommaire d’autres volumes, en particulier en 2004 comme poète étudié par Adelaïde Russo, de l’Université de Baton Rouge en Louisiane. Ce n’est qu’en 2007 que les Cahiers Robert Margerit s’intéressent à Rouffanche, avec un texte de Maryse Malabout. D’une manière générale, il faut d’ailleurs noter que les goûts de cette publication en matière de poésie sont plutôt « classiques » – le seul autre poète que l’on retrouve en dehors de Clancier et Rouffanche à avoir été salué par ce dernier dans son anthologie étant, dans le n° 14, de 2010, Alain Lacouchie, né en 1946. En 2008, le Centre régional du livre du Limousin publie un Guide de balades littéraires en Limousin – entre littérature et tourisme – qui propose notamment une promenade à travers les lieux de Clancier dans la région. En 2008 paraît mon ouvrage aux Ardents Editeurs, où je consacre une notice à ceux qui écrivent dans la famille Clancier : Georges-Emmanuel, Anne, Sylvestre, Jacqueline, Juliette et Agnès – ce qui me vaut d’ailleurs une belle lettre de remerciement de Georges-Emmanuel et une de Robert Laucournet, alors président des Amis de Robert Margerit – et je propose une autre notice consacrée à Rouffanche, que je range parmi les poètes « oiseleurs ». Un an plus tard, les Editions Alexandrines proposent une Balade en Limousin sur les pas des écrivains, coordonnée par le journaliste et poète Georges Châtain et préfacée par Claude Duneton. Cette fois, c’est le bibliothécaire et poète bellachon Pierre Bacle – lui-même publié par Rougerie – qui rend hommage à Clancier et Jean-Pierre Thuillat à Joseph Rouffanche – dont je livre pour ma part un portrait photographique devant les roses de son jardin à Landouge. Pierre Bacle note à cette occasion avec justesse que « c’est peut-être finalement sous sa forme lyrique que l’identité limousine de Georges-Emmanuel Clancier s’exprime avec le plus de force. »[8] Dans son analyse de l’œuvre de Rouffanche, Thuillat montre que le Limousin du poète « n’est pas celui, viscéral et charnel, d’une Marcelle Delpastre ou d’un Georges-Emmanuel Clancier […] Chez Rouffanche, nous sommes dans un pays en grande partie intériorisé. »[9]

En ce qui concerne les manifestations et hommages en Limousin, en 1966, le Centre Théâtral du Limousin organisa une lecture-spectacle d’œuvres de Rouffanche, et le recueil La Vie sans couronne fut présenté chez René Rougerie rue des Sapeurs à Limoges. En 1989, Laurent Chassain, du Chœur contemporain de Limoges, mit en musique un poème de Rouffanche à la crypte des jésuites de la ville, puis Michel Bruzat, ancien élève de Joseph au Lycée Gay-Lussac, mit en scène dans son théâtre de La Passerelle plusieurs textes sous le titre La cicatrice ne sait plus chanter. En 1991, j’organisai à la librairie Anecdotes de Limoges une rencontre autour de Joseph Rouffanche dans le cadre du festival des francophonies à l’occasion de la publication par Analogie du mémoire universitaire de Régine Foloppe consacré à l’émerveillement dans l’œuvre du poète[10] et c’est en avril 1999 que se tint un premier colloque universitaire consacré à Joseph Rouffanche, mais à la Bibliothèque de Bordeaux, grâce à Gérard Peylet, professeur à l’université de Bordeaux III. Trois autres ont suivi, le premier accueilli à l’Université de Limoges, consacré à « L’horizon poétique de Joseph Rouffanche »[11], s’étant tenu en juin 2011, sans toutefois la participation d’universitaires locaux comme intervenants. Les Amis de Robert Margerit ont pour leur part organisé des lectures d’extraits d’œuvres de Georges-Emmanuel Clancier et une soirée Georges-Emmanuel Clancier et Robert Margerit : une amitié indéfectible le vendredi 2 décembre 2011 à l’auditorium d’Isle.

Le samedi 25 mars 2000, dans le cadre du Printemps des poètes et en lien avec les Cahiers de Poésie Verte et la revue Friches, une soirée, qui réunit un public nombreux – dont Bernard Noël et Guy Goffette –, fut organisée à la Bfm de Limoges autour de Joseph Rouffanche et Alain Lacouchie, intitulée 2 œuvres, 2 lectures en regard, pour débattre du poétique, accompagnée par la flûtiste Elina Jeudi.

Dans une lettre qu’il m’adresse le 12 février 1987, où il fait le point sur le Comité d’Action Poétique qu’il préside et les difficultés rencontrées, Joseph Rouffanche écrit : « Tout échec de mon association […] nuit à sa crédibilité et me nuit personnellement. Clancier se décommandant la veille de sa rencontre-causerie-lecture pour raison de santé il est vrai, ça me met dans une situation impossible et ça porte un coup très dur selon moi à l’association. » J’en déduis donc – ce que m’a confirmé Jean-Pierre Thuillat – que le CAP et sans doute la revue Friches avait programmé la venue de Clancier pour une rencontre – ce dont je ne me souvenais pas.

En juin 2005, le Centre régional du livre en Limousin organisa une « Carte blanche à Georges-Emmanuel Clancier » dont Olivier Thuillas fut la cheville ouvrière. Ces sept jours en compagnie de l’écrivain et poète furent une occasion unique pour le public de découvrir ou redécouvrir son œuvre, ses goûts artistiques et littéraires et les lieux qui l’ont inspiré.

Rouffanche comme Clancier ont été à plusieurs reprises invités à « Lire à Limoges », Georges-Emmanuel déclarant, en 2009 : « Je serai encore le doyen du salon de Limoges ? J’aimerais plutôt en être le benjamin… »[12] A noter que Rouffanche a été surtout invité sur les stands des revues auxquelles il participait.

Les deux auteurs ont par ailleurs reçu la médaille d’honneur de la Ville de Limoges, Georges-Emmanuel Clancier des mains du maire Alain Rodet, sans doute en 1994, à l’occasion de ses 80 ans, à l’issue d’une adaptation du Pain noir au palais municipal des sports de Beaublanc, avec le groupe de musiciens et danseurs traditionnels L’Eglantino do Limousi[13]; Joseph Rouffanche en 2009, ici-même à la Bfm, des mains de Monique Boulestin, alors 1ère adjointe et députée de la Haute-Vienne, à l’occasion de l’hommage que j’ai organisé et auquel participèrent notamment, devant un public nombreux, soit en prenant la parole, soit en étant dans la salle : René et Olivier Rougerie, Gérard Peylet, Michel Bruzat, Paulo Barillier, de la galerie Res Reï, qui avait accueilli une lecture de Rouffanche en 1988, mais aussi les poètes Marie-Noëlle Agniau, Gérard Frugier, Alain Lacouchie, Jean-Luc Peurot ou Jean-Pierre Thuillat. Un adjoint au maire de Bujaleuf, commune natale de Joseph, était également présent.

 

J’ai cité ce qu’avait déclaré Clancier à propos du recueil de Rouffanche Dans la boule de gui. Auparavant, à l’occasion de la publication d’Elégies limousines, il avait écrit à son compatriote : « J’ai retrouvé le chant émouvant de votre poésie, ce sourire entre joie et douleur qui l’éclaire, la présence sensible de la nature (en particulier de nos rivières, de nos collines). »[14] En 1965, dans le Magazine des Arts, Clancier rend compte de La Vie sans couronne, édité par Rougerie : « ce titre un peu mélancolique couvre de beaux poèmes où nous retrouvons les qualités de finesse, de pudeur un peu précieuse, de sensibilité musicienne que nous avons déjà aimées […] Des touches légères, une résonnance parfois verlainienne, un sens du secret, l’alternance d’impressions naïves ou spontanées et de paroles énigmatiques, voilà qui donne à la poésie de Joseph Rouffanche son pouvoir discret et sûr. »[15] Ces compliments sont-ils suffisants pour Rouffanche ? Dans l’étude qu’il consacre à Clancier dans son anthologie 12 poètes, 12 voix(es)[16], en 1997, il note d’abord qu’il s’agit d’une « œuvre considérable » avant de se demander dans sa conclusion « pour combien compte le poète dans la célébrité de l’écrivain G.E. Clancier. Des signes toutefois induiraient à penser que l’œuvre poétique saluée unanimement par la critique de nombre de poètes qui comptent, est largement méconnue, y compris et peut-être surtout en Limousin, le terroir natal. » Rouffanche exprime plus loin un discret regret en écrivant : « Clancier semble incontestablement un homme de l’amitié, du moins si l’on s’en réfère à ses essais sur la poésie et au nombre de dédicataires de ses poèmes […] On l’aura remarqué, pas un poète de la province natale aimée. » Rouffanche aurait-il souhaité en être ? En tout cas, à ma connaissance, lui-même n’a dédié aucun de ses poèmes à Clancier, bien qu’il regrette dans son anthologie que les poètes limousins dont il parle ne l’aient pas fait non plus, parlant de « mélange de retenues excessives, de négligences réitérées […] sans négliger le fossé des générations. »

Dans sa notice à propos de Clancier, Rouffanche écrit qu’ « il faudrait les dimensions d’une thèse pour prétendre rendre compte des richesses de cette œuvre considérable » – rappelons qu’il a consacré la sienne à Jean Follain. Clancier lui-même a évoqué ce poète dans son essai La poésie et ses environs[17], où il s’intéresse aussi à Hugo, Mallarmé, Verlaine, Reverdy, Bousquet, Supervielle, Frénaud, Guillevic, Tardieu, Ponge, Bonnefoy, Jouve et Queneau. Lorsque on lit la thèse de Rouffanche, on constate que Clancier y est cité quatre fois : la première pour écrire qu’il relève chez Follain, comme Rouffanche, l’importance de l’image féminine[18] ; les trois autres dans la conclusion, à propos surtout du temps, de la mémoire et de la nostalgie. Un même intérêt, et plus encore, donc, chez Clancier et Rouffanche, pour le poète Jean Follain et la manière de dire ou d’estomper le temps en poésie. Gérard Peylet a mis en parallèle l’écriture du passé et de l’enfance dans les proses de Jean Follain et les poèmes de Joseph Rouffanche[19]. Rouffanche cite aussi Follain lorsqu’il s’agit d’évoquer la poésie de Clancier.

La méthode choisie par Rouffanche pour présenter les auteurs présents dans son anthologie consiste en un entremêlement subtil et serré entre citations de critiques, de lettres, de témoignages, d’autres poètes et commentaires personnels – Elodie Bouygues en a très bien analysé le propos et le fonctionnement[20]. Il observe que dans les précédentes anthologies de poésie écrites par Rousselot, Brindeau ou Sabatier, ce sont Clancier et lui qui sont le plus cités des poètes limousins, Georges-Emmanuel se taillant « normalement, légitimement, la part du lion », pour reprendre son expression. Rouffanche voit en Clancier un « poète de l’indignation, de la protestation, de la révolte, de la nostalgie, de l’ardente mélancolie et de la célébration, grand chantre limousin de l’amour de la femme… ». En le lisant, il songe aussi à Baudelaire, à Rilke.

Il faut noter que dans cette lecture croisée Clancier-Rouffanche, Anne Clancier a sa place. En effet, l’épouse de Georges-Emmanuel, psychanalyste, s’est interrogée en septembre 2000 à propos du « mythe personnel » de Joseph Rouffanche, qu’elle a cru repérer dans son poème « Fantôme à la rivière », paru dans Les Rives blanches en 1951[21]. Selon elle, ici serait la matrice de l’œuvre à venir, avec la présence des sens, des éléments, de la flore et du bestiaire, et surtout celle du temps. Anne Clancier note encore la fréquence de la couleur blanche dans l’œuvre de Rouffanche, et celle de la neige en particulier – très bien étudiée par ailleurs par Joëlle Ducos[22] -, neige de l’enfance, blanc de la page qui reste à écrire. Elle souligne enfin l’importance d’un mythe du Paradis terrestre : « C’est un paradis perdu, dont on a la nostalgie, et qui sera recréé dans et par l’écriture. »

Il convient enfin de remarquer que jamais – sauf erreur de ma part –, dans les actes des quatre colloques consacrés à Joseph Rouffanche, les différents intervenants – qui citent nombre de poètes et même de philosophes – n’établissent de parallèle avec la poésie de Georges-Emmanuel Clancier, même si, bien sûr, on pourrait sans doute trouver des convergences. J’ai toutefois fait brièvement exception dans ma communication sur le bestiaire de Rouffanche en évoquant des textes de Clancier sur la pêche et les couleuvres[23].

 

J’ai déjà évoqué l’importance capitale – bien étudiée par ailleurs – du temps, de la mémoire et, sans doute, d’une certaine nostalgie – commune aux deux poètes (Clancier parlant de nostalgie qui fascine). Dans les deux cas, donc, présence de l’enfance, l’un des thèmes très présent dans le reste de l’œuvre de Clancier à travers ses romans et ses récits autobiographiques (dans Le paysan céleste : « enfance rejaillie »). Enfance et jeunesse où la guerre est bien sûr présente, peut-être d’autant plus chez Clancier, en raison de son âge. Chez Clancier, indignation et révolte, dénonciation de « La guerre faite à l’homme/Par la bête à tête d’homme » dans Oscillante Parole (1978). Selon Rouffanche, « Clancier est un humaniste, un être fraternel sans frontières, par nature et par mission, laquelle semble bien procéder d’une vocation. D’où sa commisération pour les humbles, les exploités […] les méprisés, souvent innocentes et nobles victimes sans nom. » Une thématique qu’on ne retrouve pas, à mon avis, chez Rouffanche. Présence, en revanche, chez les deux poètes, de la femme, « toute promesse et offrande, clef d’accord et d’harmonie, territoire préféré du songe » toujours selon Rouffanche parlant de Clancier, qui voit en lui « l’un de nos poètes majeurs de l’amour ». Femme réelle et femme-poésie – peut-être plus encore chez Rouffanche que chez Clancier.

Et, bien sûr, chez les deux poètes, inspirations limousines – parfois nourries de souvenirs médiévaux, jusque dans les références communes au Trobar Clus –, mais ouvertes sur l’universel (Clancier écrit : « J’ai touché terre où surgit le monde »). J’ai cité Thuillat qui parle à propos de Rouffanche d’un pays « en grande partie intériorisé », il précise même « hautement réinventé ». Selon Pierre Bacle, «il semble que le sentiment fort d’unité qui se dégage de l’œuvre plurielle de Georges-Emmanuel Clancier provienne de cet enracinement profond au pays qui, précisément, autorise toutes les aventures dans le monde comme dans l’écriture »[24]. Si le colloque Rouffanche de 2000 avait pour titre « un poète entre terre et ciel », n’oublions pas que dès 1943, un recueil de Clancier s’appelle Le paysan céleste. Et dans ses poèmes[25], un paysage, un univers limousin est présent tout au long de l’œuvre, dont je cite volontairement des mots revenant plus ou moins souvent au fil des recueils : collines, oiseau des forêts, chevaux, chemins, herbe des lisières, prairie, landes, serpents, neige, fleurs des champs, eau vive, feuillardiers, bergères, labours, villages, forêts, terre, parfums de campagne, gel, aubépine,  pâquerettes, pies et poules, pommes, fontaines, sources, rivières et vallées, lacs, campanules, boutons d’or, vaches et taureaux, grenouille, bourdons, roc, granit, bruyère, rives, peupliers, mousse, humus, noisetier et hêtre, caves et granges, blés, écureuils, vignes, fourré, blé, grains et ivraie, loup, bœufs, abbayes, vergers et jardins, lilas, écolier de Bellac, châtaigniers, laines – je m’arrête là.

Univers limousin consacré aussi dans les Nouveaux poèmes du Pain noir, où il est question d’un « pays de douceur et de majesté. » Ailleurs, Clancier évoquant une « province fabuleuse doucement mesurée d’ailes. » Mais aussi univers industriel, avec l’ouvrier de la porcelaine, ou, lorsqu’il parle de cette route d’Ambazac que nous avons en partage : « ce faubourg noir de charbon au long des rails ». Eden de l’enfance mais aussi univers idéal troublé par le surgissement de la barbarie, par exemple à Oradour-sur-Glane. Je ne referai pas le même exercice pour Rouffanche, mais il donnerait le même résultat : Eden naturel de l’enfance pour nourrir la poésie. Dans un cas comme dans l’autre, sans doute, Terre-Mère où sont dispersées les cendres de l’enfance.

 

En conclusion de cette première ébauche d’étude comparée, je voudrais (re)dire combien Georges-Emmanuel Clancier et Joseph Rouffanche sont les deux poètes limousins majeurs – l’un de l’exil, l’autre du pays – d’au moins la première partie du XXème siècle, que je fais aller jusqu’aux années 1960 ; sans doute faudrait-il ne pas oublier Marcelle Delpastre. La poésie des deux se nourrissant d’ailleurs de cet univers provincial idyllique de l’enfance, plus tard bouleversé par les guerres. L’un comme l’autre ont une œuvre lyrique puissante et figurent incontestablement – même si Rouffanche demeure moins connu nationalement et si c’est plus lui qui a les yeux tournés vers son aîné – parmi les meilleurs représentants de ce style poétique hérité d’ailleurs des poètes limousins médiévaux.

Je voudrais dire aussi combien, comme poètes (et bien sûr comme écrivain pour Clancier), ils ont contribué aussi à la fabrique de l’identité régionale limousine qu’étudient aujourd’hui les historiens et qui revêt divers aspects. Michel Kiener a montré comment on avait, en quelque sorte, « inventé » le pays limousin entre 1850 et 1950[26], en valorisant par exemple les « ruines, rocs, gorges sauvages et cascades, Millevaches âpre et romantique, villes aux relents de Moyen Âge », puis, plus tard, dans les années 80, le « petit patrimoine » : « bonnes fontaines, fours et clédiers, lavoirs, croix de carrefour » – autant d’éléments, de lieux, que l’on retrouve dans l’œuvre des poètes Rouffanche et Clancier, sans parler des multiples références à l’histoire ancienne ou contemporaine. Pas étonnant donc que Georges-Emmanuel soit présent sur le site touristico-littéraire Géoculture donnant à voir le Limousin envisagé par les artistes – avec 11 occurrences –, plus surprenant en revanche que Joseph n’y soit pas encore, mais ce n’est plus sans doute qu’une question de temps !

Enfin, que l’on me permette d’oser cette proposition à propos de mon illustre prédécesseur sur les bancs du Lycée Gay-Lussac : qu’un jour cette belle médiathèque de Limoges porte le nom de Georges-Emmanuel Clancier…

 

Laurent Bourdelas

 

Derniers ouvrages parus : L’Ivresse des rimes (Stock, 2011, Prix Jean Carmet), Alan Stivell (Editions Le Télégramme, 2012).

[1] Les Ardents Editeurs, postface de Pierre Bergounioux.

[2] A. Mounic, Entretien avec Georges-Emmanuel Clancier, « passager du temps », 28 septembre 2008, site temporel.fr

[3] Site de l’émission « La Fabrique de l’Histoire », d’Emmanuel Laurentin, sur le site de France culture, 10 janvier 2011.

[4] « Présence de l’histoire dans l’œuvre de Joseph Rouffanche », in L’horizon poétique de Joseph Rouffanche (direction : Elodie Bouygues), PULIM, 2011, p. 30-33.

[5] Cité dans J. Rouffanche, 12 poètes, 12 voix(es), Cahiers de Poésie Verte, 1997, p. 426.

[6] Texte de 4ème de couverture de J. Rouffanche, Dans la boule de gui, Grassin, 1962.

[7] T.G., « 12 poètes, 12 voix(es), de Joseph Rouffanche », in Le Matricule des Anges, n°23, juin-juillet 1998.

[8] « Clancier, une présence, des évidences », in Balade en Limousin sur les pas des écrivains, Editions Alexandrines, 2009, p.230.

[9] « Joseph Rouffanche entre terre et ciel », in Balade en Limousin…, p. 247.

[10] « Joseph Rouffanche », Analogie, n°24/25/26, Limoges, 1991.

[11] PULIM (direction Elodye Bouygues), 2011.

[12] Supplément au Populaire du Centre du 3 avril 2009, p.25.

[13] Je remercie Valérie Lavefve et Olivier Thuillas pour leurs informations, ma mémoire ayant été défaillante.

[14] Cité sur la 4ème de couverture de J. Rouffanche, Où va la mort des jours, ORACL – édition, 1983.

[15] Idem, p. 441.

[16] p. 153 à 176, où nous puisons les citations ou analyses.

[17] Gallimard, 1973.

[18] J. Rouffanche, Jean Follain et la passion du temps, Rougerie, 2001, p. 289, et, pour les autres références : p. 465, 473, 477.

[19] in L’horizon poétique de Joseph Rouffanche, Pulim, 2011, p. 35.

[20] « La poésie comme état critique de la langue », in L’horizon poétique de Joseph Rouffanche…, p. 61.

[21] A. Clancier, « A l’orée de la poésie Le mythe personnel de Joseph Rouffanche », in Joseph Rouffanche et la poésie post-surréaliste : un poète entre Terre et Ciel, Eidôlon, Université Michel de Montaigne Bordeaux 3, n°56, septembre 2000, p. 179.

[22] « Mais où sont les neiges d’antan… », in Joseph Rouffanche et la poésie post-surréaliste…, p.135.

[23] « Le cœur animal. Bestiaire de Joseph Rouffanche » in L’espace du cœur dans l’œuvre de Joseph Rouffanche, Edidôlon, Université Michel de Montaigne Bordeaux 3, n°76, mars 2007, p. 129.

[24] Balade en Limousin…, p. 231.

[25] Les poèmes cités sont extraits de Le Paysan céleste suivi de Notre part d’ombre et d’or, Poésie/Gallimard, 2008.

[26] « Aux sources de l’Amour : L’invention du pays limousin 1850-1950 », in Le Limousin, pays et identités (coll.), Pulim, 2006, p. 326 à 347.

 

 

03 Juil

Histoire du théâtre à Limoges (10)

Le Théâtre de La Passerelle, miroir de l’humain (c) L. Bourdelas

En 1987, Michel Bruzat crée le Théâtre de La Passerelle dans un ancien entrepôt de fourreur, au 4-6 de la rue du Général Du Bessol, près du Champ de Juillet. Il fut élève de Pierre Valde (1907-1977), qui joua d’ailleurs La Dévotion à la croix d’après Pedro Calderón de la Barca, dans une adaptation d’Albert Camus, au Grand Théâtre de Limoges en 1967. Nous avons vu qu’il participa aussi à l’aventure du C.D.N. de Laruy. Dans son petit théâtre aujourd’hui disposé en arène, il a réalisé avec talent environ 80 mises en scène d’auteurs allant de Tchekhov à Voltaire, de Molière à Diderot, de Gogol à Sophocle, de Beckett à Philippe Léotard, de Copi à Genet. Formateur en milieu scolaire et au Conservatoire, il a su faire émerger plusieurs comédien(n)es sur la scène locale et nationale, qui ont continué ou non à se produire avec lui. Il a également ouvert son théâtre à divers créateurs : musiciens, conteurs, danseurs, poètes. Bruzat est d’ailleurs très attaché à la poésie et à ceux qui l’écrivent, comme Jean-Pierre Siméon, directeur artistique du Printemps des poètes, dont il a adapté des chansons ou des textes comme le Stabat mater furiosa avec Angélique Ionatos. Homme révolté, sans doute, il a toujours évoqué la possibilité de repartir sur les routes mais il est en fait très bien dans son théâtre, rendez-vous d’un public exigeant, désireux à la fois d’être ému, bouleversé jusqu’aux larmes mais aussi prêt à rire et à réfléchir.

Lorsqu’à l’automne 2017, des fonctionnaires de la culture s’en sont pris à cette belle Passerelle, j’ai écrit ceci:

            Quand un rond-de-cuir s’en prend au Théâtre de La Passerelle

            Sans doute que Georges Courteline aurait adoré monsieur François Deffrasnes, directeur du pôle création et industries culturelles à la Direction régionale des affaires culturelles de Nouvelle-Aquitaine ! Peut-être Georges Feydeau l’aurait-il mis en scène dans l’un de ses vaudevilles mais surtout, Gustave Flaubert en aurait fait l’un de ses personnages de roman, à la Bouvard et Pécuchet… Peut-être monsieur le directeur du pôle création et industries culturelles sait-il vaguement où se situe Limoges (Molière en parle dans Monsieur de Pourceaugnac…). En écoutant la radio, il a entendu plusieurs fois que des entraîneurs de foot avaient été limogés. Alors il doit se dire que c’est vraiment un trou perdu, cette ville ! Dans cette bourgade obscure, il y a – comme il le dit [1] – un « théâtre de proximité » (on imagine que dans sa bouche, c’est un peu comme une estrade pour les spectacles de kermesse paroissiale). ll affirme péremptoirement : « selon nos critères, il n’est pas considéré comme un théâtre de création. » Et c’est en cela que monsieur le directeur du pôle création et industries culturelles est – pour rester poli – totalement ridicule. Alors comme ça, lorsque la DRAC Limousin a été supprimée, en même temps que la Région Limousin, par un trait de plume présidentiel, les dossiers et les coupures de presse concernant La Passerelle se sont perdus ? Plus aucune trace des nombreuses et ambitieuses créations pleines d’émotion, de beauté et d’intelligence de Michel Bruzat depuis les années 1980 ? Plus rien à propos de ses accueils divers et variés ? Disparus les articles de la presse régionale, nationale et internationale, les souvenirs d’Avignon, les labellisations du Printemps des poètes de Jean-Pierre Siméon, les différentes générations d’élèves et d’apprentis comédiens formés, révélés, les auteurs contemporains encouragés ? Comme cela est étrange ! Il faut vraiment que monsieur le directeur du pôle création et industries culturelles soit mal informé pour qu’il ne sache rien de toute cette magnifique histoire culturelle et humaine ! Sa conseillère l’aurait-elle mal renseigné ? Monsieur le directeur du pôle création et industries culturelles ne saurait-il sincèrement pas que l’on a même vu dans ce beau théâtre des créations bien plus affriolantes qu’à la Comédie Française (je me souviens ainsi d’un Bourgeois gentilhomme poussiéreux en tournée au grand théâtre municipal et d’un autre, bien plus réussi, à La Passerelle, mais je pourrais multiplier les exemples !) et même qu’au C.D.N.L. ?

Monsieur le directeur du pôle création et industries culturelles, en tout cas, est très sérieux, et il emploie une jolie formule gendarmesque pour préciser ses propos : Michel Bruzat doit « rentrer dans les clous ». C’est vrai quoi, il a raison monsieur le directeur du pôle création et des industries culturelles, un metteur en scène, un directeur de théâtre, un artiste, et toute la cohorte des comédiens, poètes, musiciens, écrivains avec qui il travaille et crée depuis trente ans, c’est fait pour « rentrer dans les clous ». Foin de fantaisie ! « Rentrer dans les clous », vous dis-je, et, alors, « il pourra prétendre à une subvention ». Peut-être pourrait-il faire aussi une petite courbette devant monsieur le directeur du pôle création et des industries culturelles, ça ne serait pas plus mal !

 

[1] Le Populaire du Centre du vendredi 13 octobre 2017.

 

***

 

 

Il faut mentionner également que Limoges fut/est le lieu de diverses expériences théâtrales professionnelles ou amatrices avec Urbaka, festival de rue créé par Andrée Eyrolle, le Caf’teur, lieu de spectacle étudiant, le théâtre étudiant de La Balise créé en 1980, la Compagnie Asphodèle (avec l’auteur Joël Nivard), qui vit je jour en 1977, la Compagnie Les Pieds dans les étoiles (Pascale Fermon, Hubert Lartigue), et bien d’autres. Dans les années 80, le futur réalisateur Damien Odoul créa la Ligue d’Improvisation Théâtrale du Limousin. Ville de théâtre, Limoges bénéficie aussi du dynamisme des clubs théâtre des établissements scolaires.       

24 Juin

Histoire du théâtre à Limoges (9): La Compagnie Fievet-Paliès

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A la suite de la venue de Pierre Debauche, une nouvelle compagnie est créée à Limoges par Claudine Fievet (nom de plume : Louise Doutreligne) et le metteur en scène Jean-Luc Paliès, en 1984. Parallèlement, ils fondent l’association culturelle L’Influence, qui organise et participe à des évènements pluridisciplinaires (expositions, rencontres, écritures, publications, par exemple avec la revue Analogie, ateliers d’improvisation, actions de formation).

Les spectacles sont beaux, salués par la critique régionale et nationale, parmi lesquels : Teresada’, à la cathédrale de Limoges (en sept tableaux, la vie intérieure et extérieure de Teresa D’Avila), Petit’ Pièces Intérieures (les cheminements d’une femme vers l’amour) auxquelles répond Crocq’ d’amour à domicile, les Amants Magnifiques (Molière – Lully), superbe spectacle plus tard repris au Théâtre de l’Athénée, Saint-Just et l’invisible, dans le cadre du Bicentenaire de la Révolution Française. Dans la salle de l’ancien tribunal de Limoges est joué un Voyage érotique en littérature française et Inquisitions. Dominique Basset-Chercot est aussi de cette aventure limougeaude, tout comme le musicien Alain Labarsouque – et également une costumière de grand talent : Jacqueline Brochet.

Mais les Fievet-Paliès non plus n’ont pas de lieu et décident de quitter Limoges après huit années. Ils reviennent cependant jouer au C.D.N.L. : Don Juan d’origine, de Louise Doutreligne d’après Tirso de Molina, Jardins de France, et la magnifique Carmen la nouvelle, écrite aussi par Louise Doutreligne, d’après la vie et l’œuvre théâtrale, romanesque, épistolaire, archéologique et académique de Prosper Mérimée et ses doubles. Christine Rosmini y est excellente.

En 1987 est créée la Ligue d’Improvisation du Limousin, constituée à partir des ateliers hebdomadaires d’improvisation d’Influence, confiés à Damien O’Doul. Peu de temps après, la « LILI » devint indépendante et j’eus la chance d’en être le vice-président. Elle se produisit dans des ambiances survoltées, notamment au Centre culturel Jean Moulin de Limoges, affrontant des équipes venues de la France entière. La tradition voulait que le public puisse jeter des pantoufles sur les comédiens qu’il ne jugeait pas assez performants !