26 Juin

Les mutations de la ville de Louis Longequeue à Alain Rodet, ou la naissance d’une capitale régionale

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Train le CAPITOLE – loco CC 6506 en gare – LIMOGES BENEDICTINS

Le 10 décembre 1956, le socialiste Louis Longequeue, pharmacien de formation, succède à Betoulle. C’est l’homme fort des « Trente glorieuses » limougeaudes, puisque maire, il est aussi député, puis sénateur et président du Conseil régional du Limousin. En 2007, l’historien Michel Kiener, adjoint au maire, évoquait ainsi dans L’Express le Limoges du début des années 1960 : « Limoges est une ville ouvrière noircie par la fumée de ses fours à porcelaine, dotée d’équipements extrêmement vétustes et d’un patrimoine immobilier hors d’âge […] En 1960, la ville n’est pas attrayante et n’est malheureusement pas appréciée à sa juste valeur […]  L’aménagement de la ville y est aussi pour quelque chose. A l’époque, tout est à refaire. Les écoles sont vieillies et l’assainissement quasi inexistant […] Limoges n’est pas perçue comme une grande ville. Les personnes qui y passent, les quelques touristes comme les conscrits qui y font leurs « trois jours », n’ont pas envie d’y rester […] Longequeue n’aspire qu’à moderniser sa ville, à l’épurer. » Jeune quadragénaire, le maire et son équipe voient augmenter la population : en 1975, Limoges compte près de 144 000 habitants. Avec l’aide de l’Etat, des ZUP (zones à urbaniser en priorité) sont créées. Elles s’ouvrent par tranches dans les années 1960. Un premier grand ensemble, la Bastide, sort de terre dès 1959 (il sera notamment suivi par l’Aurence, les Portes-Ferrées et Beaubreuil). Le vieux centre surpeuplé de Limoges se vide alors au profit de la périphérie, où les H.L.M. et les collectifs privés se multiplient. En 2010, le même Michel Kiener a consacré un très bel ouvrage à La Bastide, avec des photographies de Vincent Schrive, où il explique la genèse et l’évolution de ce quartier de grands ensembles. Avec ces constructions de nouveaux quartiers aux portes de Limoges, il s’agissait de faire face au baby boum et de proposer des appartements décents et modernes à des populations vivant alors parfois dans des taudis ou des bidons villes. Limoges se dote d’un boulevard périphérique, d’un premier parking souterrain place de la République et d’un réseau d’assainissement. Paradoxalement, la ville maintient, crée, entretient parcs et jardins, qui ont font une cité particulièrement agréable et fleurie. Divers parcours et animations y sont proposés tout au long de l’année. Si le Jardin de l’Evêché accueille un intéressant jardin botanique, les joggers limougeauds apprécient particulièrement le Bois de La Bastide, qui appartient à la Ville depuis 1975. Acquise progressivement par la municipalité, la vallée toute entière de l’Aurence est aménagée, ponctuée d’enclos pour animaux, de terrains de grand jeu, de vastes prairies en accès libre et de sites pittoresques. Le lac d’Uzurat, les parcs du Moulin-Pinard, de l’Aurence, du Mas-Jambost, se succèdent, formant une réserve naturelle de plus de 200 hectares. Une roseraie offre à la belle saison plus de 5.200 rosiers représentant 200 variétés.

La volonté modernisatrice de Louis Longequeue passe parfois par la destruction de bâtiments anciens qui auraient mérité conservation et mise en valeur. Lorsqu’il a l’idée surprenante de détruire le quartier séculaire de la Boucherie, début 1973, pour y construire des immeubles modernes, des Limougeauds (prévenus par l’adjoint Gilbert Font), emmenés par Jean Levet – fonctionnaire aux Impôts, très attaché à sa ville depuis son enfance dans le quartier du Chinchauvaud, auteur de nombreux travaux historiques – créent l’association Renaissance du Vieux Limoges pour résister. Avec le groupe traditionnel L’Eicolo dau Barbichet et d’autres partenaires, ils décident de ressusciter, le 19 octobre, la fête traditionnelle des Petits Ventres, qui voyait chaque année les dames bouchères recommencer à fabriquer des produits tripiers après une interruption de deux mois due aux chaleurs estivales. Dans le même temps, des adhérents restaurent de vieilles façades pour montrer à quoi pourrait ressembler le quartier remis en valeur. Le maire abandonne son projet : le quartier est sauvé, restauré et devient l’un des lieux touristiques principaux de Limoges, tout comme la Frairie des Petits Ventres un rendez-vous essentiel de l’automne, où l’on vient manger et trinquer dans la bonne humeur. Le succès de la sauvegarde du quartier de la Boucherie (avec l’ouverture d’une maison traditionnelle de la boucherie qui se visite), entraîna d’autres quartiers anciens à se préoccuper de la conservation de leur patrimoine. Renaissance du Vieux Limoges les aida de son expérience. Ainsi furent sauvés de la pioche des démolisseurs, dans le quartier de l’Abbessaille, les maisons de la Règle, dans la partie de la ville appelée la Cité. Renaissance du Vieux Limoges, avec Michel Toulet, poursuit son inlassable travail au service du patrimoine de la ville. Louis Longequeue eut l’intelligence d’entendre raison lorsque les citoyens se mobilisèrent aussi pour protéger l’ancien Ciné-Union ou l’un des bâtiments historiques de l’ancien hôpital.

En 1962, Beaune-les-Mines est intégrée à la commune de Limoges.

L’ère Longequeue vit Limoges bénéficier de nombreux équipements : gymnases et piscines, grand théâtre, centres culturels, foyers d’aide sociale, palais des expositions. Siège d’une Académie depuis 1965, la ville est pourvue d’une université en 1968, qui comprend alors les quatre facultés traditionnelles et un Institut Universitaire de Technologie. Ses statuts sont élaborés et adoptés en 1970 par l’Assemblée Constitutive présidée par Monsieur Robert Savy, Professeur à la Faculté de Droit et Sciences Economiques. L’Université compte alors 7000 étudiants. Elle ne cessa ensuite de se développer, sous l’impulsion de ses Présidents successifs. Elle compte maintenant cinq U.F.R. (Droit et des Sciences Economiques, Médecine, Pharmacie, Lettres et Sciences Humaines, Sciences et Techniques), un Institut Universitaire de Technologie, une Ecole Nationale Supérieure d’Ingénieurs (E.N.S.I.L., ouverte en 1992), un Institut d’Administration des Entreprises (ouvert en 2007), une École supérieure du professorat et de l’éducation (E.S.P.E.), un Institut de Préparation à l’Administration Générale (créé en 1985) et un Institut Limousin de Formation aux métiers de la réadaptation (I.L.F.O.M.E.R.).

Le 9 janvier 1976, le premier ministre Jacques Chirac, accompagné par Simone Veil, ministre de la Santé, inaugure le Centre Hospitalier Régional Universitaire Dupuytren, relié à la Faculté de Médecine et de Pharmacie. Les personnels exercent aujourd’hui au sein de 4 hôpitaux et d’un Etablissement d’Hébergement des Personnes Agées Dépendantes : l’hôpital Dupuytren, l’hôpital Jean Rebeyrol, l’hôpital du Cluzeau, l’hôpital de la mère et de l’enfant et l’E.H.P.A.D. Dr Chastaingt. Avec plus de 7 600 employés, médicaux ou non, c’est un employeur important (avec Legrand, Valéo, la Poste et la Ville).

Le magnifique et confortable train rouge le « Capitole » relie alors Limoges à Paris-Austerlitz en moins de trois heures – un essai a d’ailleurs permis d’abaisser cette durée – et poursuit sa route en direction de Toulouse. (A noter que le 29 mars 1982, près d’Ambazac, le Capitole fut victime d’un attentat à la bombe revendiqué par le terroriste Carlos qui fait 5 morts et 28 blessés. Le bilan aurait pu être plus lourd s’il avait explosé en gare des Bénédictins). Le 26 septembre 1971, un avion « Caravelle » se pose sur le tarmac du nouvel aéroport de Limoges-Bellegarde – l’actuel fut mis en service en 1980. C’est le début du désenclavement progressif, accéléré dans les années 1980-2000 par la mise en service de l’autoroute A 20, dite « L’Occitane ».

Limoges est bien une capitale régionale qui accueille les trois services/bâtiments emblématiques de cette fonction : l’Hôtel de Ville, le Conseil général (avenue de la Libération avant de s’installer rue François Chénieux) – présidé par l’historien Jean-Claude Peyronnet, puis par Marie-Françoise Pérol-Dumont –, et le Conseil régional qui bénéficie d’un nouvel emplacement boulevard de la Corderie à partir de 1989 – en 1986, c’est le dynamique Robert Savy, homme de valeur, qui le préside jusqu’en 2004. Agrégé de droit public et de science politique, celui qui a été, notamment, professeur à la Faculté de droit puis Conseiller d’Etat, député (on lui doit la création d’un système de péréquation interrégionale), juge titulaire à la Haute Cour de Justice française, vice-président de l’Assemblée des régions d’Europe, a livré sa pertinente réflexion sur l’émergence de la région dans un ouvrage paru en 2010. Jusqu’en 2014, ces trois pôles de pouvoir sont gérés par les socialistes – ce qui ne veut pas dire que tensions et rivalités ne les opposent pas à l’occasion.

Bien que Limoges soit devenue cette capitale régionale, une partie de la population rêve de plus d’animation et de dynamisme (le festival de musique militaire un temps imaginé par le maire ne saurait satisfaire les adolescents et jeunes adultes limougeauds !). Mai 68 est d’ailleurs passé par là : à partir du 18 mai, nombre d’entreprises avaient été en grève et le drapeau rouge hissé sur le campanile de la gare. 20 000 personnes manifestèrent du Champ de Juillet à la Place d’Aine. Dans les années 1970-80, la jeunesse semble manquer d’air. Pourtant, Louis Longequeue (« le Roi Louis » selon certains), se représente en 1989 aux élections municipales où il est mis en ballotage. Au second tour, il est élu de peu (40,86 %) face au gaulliste modéré Michel Bernard – professeur de biophysique à la faculté de médecine – qui conduit la liste R.P.R.-U.D.F. (39,67%) et n’a pratiquement pas fait campagne. Il faut dire que les Verts, qui se sont maintenus et ont bénéficié des voix des électeurs de gauche qui rêvaient de changement ont obtenu près de 20 % des suffrages. Le 11 août 1990, Louis Longequeue disparaît et un court mais dur affrontement oppose pour sa succession Robert Savy à Alain Rodet, né dans la Drôme en 1944, diplômé en science politique, ancien enseignant en économie à l’I.U.T. de Limoges, élu au conseil municipal depuis 1971, député depuis 1981. C’est ce dernier qui devient finalement maire de Limoges, réélu dès le premier tour aux élections municipales de 1995, 2001 et 2008.

Tout au long de ses mandats successifs, Alain Rodet et les équipes qui l’accompagnent poursuivent la modernisation de Limoges entreprise par son prédécesseur, participant ainsi à la revalorisation de l’image de celle-ci. Sous sa municipalité, la ville s’est dotée d’infrastructures déjà en projet dans les années 1980 sous Louis Longequeue : parc technologique Ester Technopole qui accueille des entreprises (près de 2000 emplois), deux pôles de compétitivité (Pôle Européen de la Céramique / Elopsys) et deux écoles d’ingénieurs (830 étudiants) ; La « soucoupe volante » posée en son centre est un édifice d’Yves Bayard et Jacques Charron symbolisant à sa manière le volontarisme moderniste. Autre réalisation : la Bibliothèque Francophone Multimédia, près de laquelle s’implante un nouveau quartier accueillant la Faculté de droit. Il fait le choix d’insister sur des domaines tels que la culture (Zénith de Limoges, rénovation réussie du musée des Beaux Arts) l’éducation, les infrastructures (voies de liaison sud et nord, construction d’un nouveau pont innommé, réaménagements de places), le développement économique (reconversion de l’ancienne base militaire de Romanet, développement de la zone industrielle nord) et les équipements sportifs : rénovation du stade d’honneur de Beaublanc par le cabinet d’architecture Ferret, utilisant l’alliance du béton et de la porcelaine, et nouveau centre aquatique de Limoges métropole (12 000 m2 de surface couverte et 27 000 m2 de surface extérieure). En 2003, Le Centre National pour l’Aménagement des Structures des Exploitations Agricoles) – créé pour accompagner le grand mouvement de modernisation de l’agriculture, engagé dans les années 60, doté de diverses missions – est délocalisé de la région parisienne à Limoges, rue du Maupas. En 2008, Limoges entre dans le réseau national des 139 « Villes et Pays d’art et d’histoire », prestigieux label décerné par le ministère de la Culture aux collectivités qui mettent en valeur leur patrimoine et le font connaître auprès de leurs habitants et visiteurs : en lien avec l’Office de tourisme, le service Ville d’art et d’histoire met en place des actions et supports pour faire découvrir, apprécier et comprendre les nombreux visages de Limoges. Un label que justifient diverses découvertes ou mises à jour encore à valoriser, comme le baptistère près de la cathédrale ou la nécropole médiévale de la rue de La Courtine. Limoges est donc devenue pour l’essentiel une ville où il fait bon vivre (terrasses, places et jardins, bords de Vienne aménagés, proximité de la campagne, rues piétonnes – comme la fameuse « rue de la soif », rue Charles Michels, réaménagée), où l’insécurité est faible, où la culture occupe une large part. Cependant, certains ont commencé à déplorer l’évolution d’ensembles périphériques vers une forme de ghettoïsation où la pauvreté et le communautarisme ont gagné du terrain.

11 Juin

La ville des trolleys

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Photo Jean-Henri Manara 1967, trolleybus Vétra CS 60

 

            Le tramway électrique se développa et connut un véritable succès à Limoges à la fin du XIXème siècle puis fut modernisé de 1928 à 1932. En 1933, la C.T.E.L., compagnie qui le gérait, proposa à la Ville une modernisation complète du réseau et l’adoption du trolleybus ; l’année 1935 marque le lancement du projet, suite à un voyage d’études d’élus et de fonctionnaires – conduits par Léon Betoulle – à Liège, ville pionnière dans l’introduction de ce moyen de transport. « Limoges est la première grande ville française à décider la transformation complète de son réseau de transport urbain en adoptant la technologie manifestement la plus moderne de l’époque », note Christian Buisson. Après divers obstacles – dont la déclaration de guerre –, la première ligne est inaugurée le 14 juillet 1943, ce qui n’est pas un hasard. A la Libération, la municipalité Guingouin voulut exploiter le réseau en régie directe, ce que ne permit pas le retour de Léon Betoulle. Celui-ci conduit lui-même le dernier tramway au dépôt en mars 1951. En juillet suivant, le programme fixé en 1938 est achevé et l’on peut organiser un défilé de trolleybus pavoisés à travers la ville. De 1954 à 1984, la Compagnie des Trolleybus de Limoges gère le réseau et le développe. Elle est l’un des principaux employeurs de la ville (chaque véhicule dispose d’un conducteur et d’un receveur). Le trolley (à prononcer avec l’accent limougeaud) s’inscrit dans le paysage ; les habitants s’attachent aux différents modèles : CB.60, gris puis rouge et blanc ; ER.100.H. Progressivement, Limoges s’étendant, les lignes sont prolongées jusqu’à la périphérie. Au lieu de remplacer, comme ailleurs, les trolleys de petite capacité par des autobus, la C.T.L., en accord avec le maire Louis Longequeue, décide de racheter 24 trolleys en bon état à prix intéressant à la R.A.T.P. Au fil du temps, la modernisation s’amplifie ; par exemple avec l’apparition des oblitérateurs automatiques). A partir de 1985, la Société des Transports en Commun de Limoges prit l’exploitation, la propriété des installations et du matériel roulant étant reprise par la Ville. Les années 1990 voient notamment la mise à niveau technique du réseau de lignes aériennes et d’alimentation électrique, une volonté d’Alain Rodet, le nouveau maire. En 2002, le nouveau Centre d’exploitation voit le jour au Clos Moreau (site historique), où sont regroupés administration, exploitation et maintenance. A partir de 2006 furent mis en service les nouveaux trolleys : les Cristalis (Irisbus) puis les Swisstrolley (Hess). Un véhicule a par ailleurs été décoré avec les personnages des « Légendaires », d’après la bande dessinée du limougeaud Patrick Sobral. On peut voir ailleurs dans cet ouvrage qu’un restaurant de la rue des Grandes Pousses porta le nom de « Trolley », avec du mobilier issu du célèbre moyen de transport – qui inspira également la troupe théâtrale Asphodèle pour l’une de ses créations, sur un texte de Joël Nivard.