04 Juil

Notices pour l’histoire du théâtre à Limoges et en Limousin (25): LES CENTRES CULTURELS MUNICIPAUX A LIMOGES

Henri-Louis Lacouchie et sa petite-fille Aurélie (c) A. Lacouchie

 

La Ville de Limoges propose, à partir de 1970, une programmation culturelle et des ateliers, avec ses centres culturels et sociaux : le principal étant avenue Jean Gagnant, les autres étant le Centre Jean-Macé et le Centre Jean-Le Bail ; c’est Henri-Louis Lacouchie qui en est le premier directeur, jusqu’en 1980. C’était un peintre, ancien instituteur détaché la Fédération des Œuvres Laïques, metteur-en-scène d’au moins 40 pièces, marqué par les spectacles vus à Paris avec les plus grands comédiens et par ses rencontres avec Jean Vilar au T.N.P. de Chaillot – et avec Jean-Paul Sartre, Jean-Louis Barrault, Roger Planchon, Laurent Terzieff, parmi d’autres – ou par la découverte du travail d’Ariane Mnouchkine à La Cartoucherie. Il n’est donc pas anodin que le sénateur-maire de Limoges ait sollicité cette personnalité, jusqu’à ce qu’il acceptât. Néanmoins, l’inauguration, à Jean Gagnant, tourna au cauchemar, comme il me l’a confié : « le jour de la réception des travaux, en présence des responsables de toutes les activités présentes sur le Centre, une voix s’élève : « Et la salle de spectacles ? » Effectivement, dans une telle maison, c’est le lieu central, le cœur des activités et cette visite était donc capitale. Le groupe des officiels se dirige donc vers la grande salle : au premier regard, elle est magnifique, impressionnante. C’est alors que le préfet Lambert (qui devait mesurer plus d’1m 80) a l’idée (saugrenue ?) de s’asseoir … Cette manœuvre lui étant impossible, car ses genoux ne rentrent pas entre les deux rangées de fauteuils, il pousse un cri d’indignation ! Scandale ! Le maire, l’architecte et quelques autres « personnalités » se précipitent et ne peuvent que constater le drame. Il y aura procès, bien sûr ; et travaux ! Deux ans de travaux afin de tout démolir et de tout reconstruire (avec une trentaine de places en moins), les gradins étant en ciment. Mais l’épilogue de cette histoire a été dramatique pour moi : comment, en effet, faire fonctionner un tel établissement sans cette salle, comment attirer du public dans ce lieu si nouveau et encore inconnu des Limougeauds ? La difficulté était majeure. »1 « Lors de l’ouverture du Centre Jean-Gagnant, le personnel était très réduit : un concierge, une secrétaire et moi, le directeur (…) Mais il fallait impérieusement, un animateur, un véritable animateur : après de nombreuses démarches, et grâce à l’aide efficace du secrétaire général (Monsieur Tourong), j’ai enfin obtenu la personne qu’il me fallait : Jacques Benaud. Avec lui, j’ai pu construire de vrais programmes – même si je me dois de préciser que, dès le départ, nos moyens étaient réduits au point que j’étais même obligé de réaliser les affiches et les prospectus, au sous-sol, en sérigraphie … avec l’aide du concierge ! » Progressivement, les activités se sont mises en place, sous la houlette d’Henri-Louis Lacouchie, qui raconte que les ateliers étaient le cœur du centre : « cinéma amateur, photo, modelage, émaux, tissage, gymnastique volontaire (gros succès !), karaté, langues étrangères (Allemand, italien, arabe, etc.) ». Un ciné-club fut créé, « nous avons pu entrer en possession d’un projecteur professionnel. Le programme était choisi, bien sûr, parmi les chefs d’œuvre du cinéma mondial. Avec, aussi, après le film, des discussions avec l’animateur. » Des expositions, dont certaines sont restées dans les mémoires limougeaudes, ont très vite été proposées au public : « le C.C.S.M. est un lieu de culture pour tous, d’éducation populaire. Il n’est pas un sanctuaire pour une élite « avertie ». Il doit absorber tous les domaines susceptibles d’informer ou divertir l’ensemble de la population. Les sujets des expositions ont donc été très variés : la peinture, la sculpture, les arts en général pont été la matière principale. Mais aussi des formes intéressantes de l’habileté et l’ingéniosité de quelques passionnés. Nous avons donc présenté, aussi, par exemple, des expositions sur les poissons ou sur … les trains. Mais les expositions les plus marquantes étaient des expos photos et, bien entendu, des expos de peinture : des expos personnelles d’artistes connus dont beaucoup d’artistes parisiens classiques ou d’avant-garde, expos qui permettaient de présenter au public un panorama aussi complet que possible. Et, en fin d’année, comme des graines prêtes à germer, étaient exposées les productions de la PAP, envahissant les deux salles de leurs œuvres originales et colorées, au grand plaisir des enfants… et à l’émerveillement des parents. » Après les deux ans de travaux pour réhabilitation de la salle, les activités s’y sont succédées très rapidement. « Le public a tout de suite été au rendez-vous. Il est vrai que les spectacles étaient très attrayants : musique classique avec des orchestre et des solistes (par exemple l’orchestre symphonique de Toulouse avec, en fond de scène, une immense tapisserie de Lurçat, une pièce qui faisait partie d’une exposition au Centre, en parallèle) ; Jacques Higelin ou Marianne Sergent… » Lacouchie a également créé une première troupe théâtrale : « par chance, j’ai eu le plaisir de constater le ralliement d’acteurs professionnels souvent issus de la radio. Par exemple, Jean Pellotier professeur d’art dramatique au Conservatoire de Limoges. Mais j’ai pensé qu’il me fallait conserver cette idée d’éducation populaire. Parallèlement à cette troupe, donc, j’ai créé deux autres groupes : Les Patarêves (pour un perfectionnement des acteurs amateurs) et Le Petit Chien (pour l’initiation). La gestion de ces trois troupes (qui s’ajoutait au travail ordinaire d’un directeur de centres culturels) demandait un énorme investissement. Je faisais, en effet, toute la mise en scène, les décors (conception et réalisation !), les costumes (conception) et, bien sûr j’assurais la direction des répétitions. Mais c’est un travail qui a payé. Nous avons présenté à Limoges et dans sa région quelques chefs d’œuvres qui ont marqué (Gogol, Molière, Brecht, Obaldia, Audiberti, Anouilh et combien d’autres !).» Des conférences assurées par une centaine de reporters-aventuriers qui sont venus personnellement présenter autant de pays constituent le Festival « image et voyage ». Henri-Louis Lacouchie crée aussi, inspiré par le travail de son épouse institutrice et par celui d’Arno Sters, la Petite Académie de Peinture destinée aux enfants, dans des locaux désaffectés de l’Ecole du Boulevard Saint-Maurice : « il y avait là des salles où on pouvait faire tomber de la peinture par terre, avec des murs recouverts de contreplaqué sur lesquels étaient accrochés des grandes feuilles de papier de toutes les couleurs. A la disposition des enfants, des couleurs à l’eau, des pinceaux, des éponges et … un tablier à toute épreuve pour chaque enfant. Pas de thème imposé, bien sûr. En général, ils produisent des souvenirs et des vues de la vie courante. L’ensemble produit était d’une variété surprenante : chaque enfant révélait ainsi sa propre personnalité grâce à ce moment de liberté créatrice. Au rythme d’une séance d’une heure trente par semaine, un nombre impressionnant d’enfants a pu ainsi s’exprimer (aidés, s’ils le demandaient, par des moniteurs – souvent des étudiants de l’école des Beaux-Arts ; aidés, pas dirigés). Les réunions mensuelles avec les parents ont montré la portée de cette initiative. Je n’ai qu’un regret, c’est que l’expérience si originale, populaire efficace ait été abandonnée. » Jean Gagnant accueillit dès le début des spectacles de jazz, d’abord en liaison avec Jean-Marie Masse et le Hot-Club, par exemple le Festi-Jazz. Tous les grands noms de ce style musical sont passés par le centre – comme Lionel Hampton, par exemple. « Une anecdote typique : pour une soirée, nous avions programmé Claude Bolling, alors au sommet de son art. Masse m’avait malicieusement glissé dans l’oreille que, ce jour-là, Claude Bolling aurait 41 ans. J’ai donc fait confectionner un magnifique piano en nougatine et, à la surprise générale, à l’entracte, je suis monté sur scène avec ma nougatine et je la lui ai offerte. Emotion générale : le secret avait été bien gardé ! Bolling, fou de joie et dans un moment d’euphorie a décidé d’assurer seul, au piano, toute la deuxième partie : quelle séance inoubliable ! » Henri-Louis Lacouchie conclue : « en fin d’année, c’était la fête des ateliers. Le Centre était alors transformé avec leurs productions. C’était la fête des adhérents, des enfants et de tous les parents. Il y avait une atmosphère indescriptible de kermesse. C’était un jour heureux. C’est ainsi qu’en quelques années seulement, avec imagination et travail, nous avons construit un centre culturel extrêmement complet répondant à un besoin de culture riche et simple à la portée de tous. L’abondance des adhérents et des visiteurs atteste de la réussite du projet du maire de Limoges. Le nombre de retraités assidus aux réunions atteste, lui aussi, de ce succès. Chaque semaine, plusieurs centaines d’aînés se retrouvaient au C.C.S.M. »

Le premier directeur a passé la main à Hubert Bonnefond sous la conduite duquel, pendant vingt-huit ans, les centres se développèrent et prirent leur rythme de croisière. Dans la revue Analogie, Maryse Benoît, spécialiste de l’aménagement du territoire, écrivait : « De 1978 à 1988, on a noté un accroissement de 130% du nombre des adhérents et des abonnés. Ces résultats sont un réel encouragement. Aussi, un effort réel et soutenu est fait dans le domaine de la programmation des séances de spectacle. Espérons que cet effet d’entraînement se maintiendra. »2

En 2008, c’est le directeur-adjoint, Michel Caessteker, qui succède à H. Bonnefond et poursuit la politique engagée. Puis, en 2015, Robert Seguin prend la direction, après celle du centre culturel du Guilvinec en Bretagne. Deux centres se sont ajoutés aux premiers : Jean Moulin, dans le quartier de Beaubreuil, et John Lennon – plus spécifiquement dédié au rock, au blues, au reggae. Aujourd’hui, les centres culturels municipaux accueillent près de 70 000 spectateurs chaque saison et organisent plus de 14  000 heures de cours chaque année. Une attention particulière est portée au jeune public avec des spectacles et animations adaptées. Leur programmation demeure d’une excellente qualité. Une des manifestations les plus importantes organisée par le Centre culturel Jean Gagnant est le festival Danse-Emoi, biennale de danse contemporaine réputée, qui propose au public de découvrir le travail de créateurs reconnus sur la scène internationale et de jeunes chorégraphes tout en soutenant des créations originales. Le centre accueille également, tout au long de l’année, des expositions d’art plutôt contemporain.

 

1 Témoignage de décembre 2013. Les citations entre guillemets en sont toutes issues.
2 « L’évolution de la politique culturelle et la ville de Limoges », Analogie n°20/21, 1990, p. 16-17.

Notices pour l’histoire du théâtre à Limoges et en Limousin (24): L’AVENTURE DU CENTRE DRAMATIQUE NATIONAL DU LIMOUSIN (suite)

Romane Bohringer a Limoges dans la peau

Née le 14 août 1973 à Pont-Sainte-Maxence (Oise), Romane Bohringer, fille du comédien Richard Bohringer, est une actrice qui a commencé très jeune sa carrière aux côtés de son père. En 1992, elle est consacrée par le succès du film Les Nuits fauves de Cyril Collard, qui lui vaut le César du meilleur espoir féminin et le prix Georges de Beauregard. Elle joue par la suite dans plusieurs films, au cinéma et à la télévision. A partir de 1991, elle monte aussi sur les planches, dirigée par des metteurs en scène comme Peter Brook ou Jacques Weber. Pierre Pradinas la met en scène à plusieurs reprises. Sur sa manière de travailler, elle a confié à La Vie : « Je suis quelqu’un de timide, je connais des premières semaines pleines de doute, avec l’impression que je monte sur scène pour la première fois et qu’une autre comédienne le ferait mieux que moi. Mais tout d’un coup, ça bascule dans l’autre sens, personne ne pourrait prendre mon rôle et je le défends comme un animal défendrait son os. Je n’ai plus peur de rien et j’y vais ! »

Attachée au théâtre de L’Union (et appréciée par son public) et à la ville, elle s’est fait tatouer « Limoges » sur son avant-bras droit à l’occasion de ses quarante ans.

En novembre 2006, Monsieur de Pourceaugnac (comédie ballet de Molière et Lully) est de retour dans sa bonne ville de Limoges (à l’Opéra-Théâtre puis à L’Union), dans une création et une mise en scène de Sandrine Anglade, avec une chorégraphie de Pascaline Verrier et de magnifiques costumes signés Claude Chestier. Un travail de troupe, où certains des comédiens sont aussi chanteurs et musiciens de grand talent. Pourceaugnac est interprété par Nathalie Nerval, née en 1926 (disparue en 2012), qui joua avec Jean Vilar puis à la Comédie-Française. Sandrine Anglade justifiait ainsi ce parti-pris : « Le seul choix que fait Monsieur de Pourceaugnac, à qui pendant plus d’une heure est retiré son libre-arbitre, est de s’habiller en femme pour fuir ses assaillants. Travestissement ? J’y ai vu plutôt un dévoilement : du personnage à la personne. Je lis cette histoire comme une métaphore de l’acteur tout comme la pièce joue du théâtre dans le théâtre (…) Nathalie portera sur scène cette immense culture de théâtre qui est la sienne (…) Seule en costume de scène elle est le théâtre. Venant d’ailleurs, de Limoges, ou du XVIIème siècle, elle regarde, avec toute sa générosité, le monde comme il court, trop élégant pour être honnête. » Et plus loin : « Au-delà du prétexte à rire du bourgeois limousin débarquant à Paris, la pièce renvoie à un enjeu qui peut paraître simple : transformer un homme en un personnage de pièce de théâtre. » Une pièce qu’il ne connaît pas. Ceux qui, comme moi, eurent la chance d’assister à l’une des représentations en éprouvèrent beaucoup de plaisir.

Jean Lambert-wild (c) Tristan Jeanne-Valès

En juillet 2014, Jean Lambert-wild est nommé pour succéder à Pierre Pradinas le 1er janvier 2015. Le communiqué du Ministère de la Culture indiquant : « Jean Lambert-wild, metteur en scène, auteur, acteur, performer, scénographe dirige le Centre dramatique national de Caen depuis 2007. Il présente pour le Centre dramatique du Limousin un projet novateur et fédérateur, réunissant auprès de lui Marcel Bozonnet, Lucie Berelowitsch, David Gauchard et Nathalie Fillion en tant qu’« artistes-coopérateurs » aux esthétiques et aux parcours complémentaires. En témoigne la multiplication des propositions de collaborations sur des projets innovants et des ambitions à partager avec le Festival des Francophonies en Limousin, l’Opéra ou le Pôle National des Arts du Cirque de Nexon, mais également des collaborations inédites.

L’originalité et l’intérêt du travail artistique personnel de Jean Lambert-wild est l’invention de Gramblanc, personnage qui revêt l’aspect d’un clown blanc, vêtu d’un pyjama rayé, blanc et bleu. C’est lui qui apparaît dans la plupart de ses spectacles ; il y intrigue, interroge, inquiète et amuse. Dans des spectacles qui rejoignent la performance, baptisés « Calentures » (Jean Lambert-wild ambitionne d’en créer 326 en tout), il est confronté à des situations de jeu extrêmes, jusqu’au fond d’une piscine…

La programmation de l’Union est ambitieuse, rythmée par de belles créations du directeur, comme Richard III – Loyaulté Me Lie, d’après Richard III de William Shakespeare, ou Dom Juan ou le Festin de pierre d’après Molière. Au printemps 2020, le « confinement » lié à l’épidémie du COVID 19 a empêché les représentations de La Chanson de Roland. Des rencontres ont été initiées avec des écrivains, des poètes, des artistes, sous le nom de « Capitainerie des langues ».

Désormais, la classe préparatoire intégrée de L’Académie de l’Union fait partie d’une plateforme conçue par L’Académie de l’Union et le Théâtre de l’Union en collaboration avec le Centre Dramatique National de l’Océan Indien à la Réunion pour favoriser le développement et la circulation d’artistes dramatiques ultra-marins. La formation dispensée à L’Académie de l’Union propose – après un processus de sélection mené de concert avec les référents des trois zones géographiques (Zone Caraïbe & Atlantique, Zone Océan Indien, Zone Pacifique) et les institutions territoriales concernées – de constituer, tous les deux ans, une classe préparatoire intégrée destinée à favoriser la réussite des élèves comédiens ultra-marins aux concours des écoles nationales d’art dramatique (et éventuellement, aux grandes écoles francophones de Suisse, de Belgique ou du Québec)2.

Entretien avec Jean Lambert-wild, juillet 2019

Qu’a signifié pour toi d’être nommé à Limoges (à la fois ce théâtre et Limoges, le Limousin)?

Une grande joie et une grande responsabilité.

Roland Giraud avait déclaré que si on voulait du public au théâtre, c’est la ville où il ne faut pas aller…

Je n’aime pas cette idée. Pour ma part, chaque lieu et chaque moment sont propices à rencontrer du public. Il faut juste ne jamais oublier pourquoi on joue et à qui on s’adresse.

L’Union, son histoire, tes prédécesseurs (Laruy, Debauche, Purcarete, Pradinas…), les Francophonies… Cela t’était déjà en partie/entièrement connu… Quel était ton sentiment?

Je connaissais bien l’histoire du Théâtre de l’Union car son nom et l’origine de son bâtiment correspondent aux valeurs qui sont les miennes. Mon sentiment, et celui-ci n’a pas changé, est qu’il faut travailler pour faire grandir cet idéal avec l’aplomb joyeux d’une confiance en l’avenir.

Dans ta pratique, il y a la collaboration avec d’autres formes d’art et même d’artisanat – d’art en Limousin. Qu’est-ce que cela ajoute, selon toi, à ta démarche et à tes créations?

Cela élargit l’esprit de coopération, mais avant tout me rappelle que le théâtre est un artisanat ou l’art n’existe que dans l’instant fugace d’une rencontre avec un public.

Il semble que tu t’intéresses à d’autres structures, d’autres metteurs en scène, comme Michel Bruzat, en Limousin. C’est important? (Tout le monde ne l’a pas fait avant toi).

C’est le principe premier de l’esprit des coopérateurs. Michel Bruzat fait un travail d’excellence qui accroit l’empire des mots du théâtre. Je lui dois une forêt de verbe imaginaire.

Ton « limogeage » a-t-il modifié/apporté quelque chose à ton travail, tes créations?

Je suis plus calme et je crois plus pointu.

Et toi, que penses-tu avoir déjà apporté à L’Union?

Il m’est impossible de répondre à cette question. Je peux juste murmurer ce que Le Théâtre de l’Union me donne: De l’amour et de la conscience.

Dans la rue des Coopérateurs, très chargée d’histoire, il y a une église, un théâtre, et la plus vieille loge franc-maçonne de Limoges, de même qu’un parking qui porte le nom d’un résistant, Lucien Berdasé. Est-ce que cela est signifiant pour toi?

Que la conviction laïque est un rituel qui libère le langage lorsque l’on remonte la rue des coopérateurs en prenant le trottoir de droite.

Selon toi, quel est l’avenir du théâtre décentralisé en France?

Je n’ai aucun talent d’aruspice. Tout dépendra donc de la volonté, au présent, de chacun, public comme artiste, à défendre son histoire, sa mémoire et ses valeurs de résistance.

Et quels sont les projets à la fois limousins et plus généraux de Jean Lambert-wild… Où en sont les Calentures?

Je n’ai pas de projet. J’ai des rencontres à faire. Elles sont le tronc et la sève qui me permettent d’être une feuille heureuse de voir s’écrire sur ma peau le vent, la pluie et le soleil et le temps.

Jean Lambert-wild dans Richard III (c) Tristan Jeanne-Valès

C’est Aurélie Van Den Daele, qui a succédé à Jean Lambert-wild comme directrice.

1 Le 16/02/2010.

2 Site de L’Académie de l’Union.

Notices pour l’histoire du théâtre à Limoges et en Limousin (23): L’AVENTURE DU CENTRE DRAMATIQUE NATIONAL DU LIMOUSIN

Centre Théâtral du Limousin – Poil de Carotte (J.P. Laruy) – 05.10.1964 (c) P. Colmar

 

À partir de 1964, Jean-Pierre Laruy (pseudonyme de Jean-Pierre Lévy, 1941-1987), qui commença le théâtre à Oran, ancien étudiant en khâgne à Henri IV et en philosophie à La Sorbonne – admissible à l’E.N.S. – puis élève de la rue Blanche, est, avec Georges-Henri Régnier, le codirecteur du Centre Théâtral du Limousin. Paul Julliard a consacré quelques pages à la naissance de cette structure1. Georges et Jean-Pierre ont d’abord joué à Paris, sous l’égide du Ministère de la Jeunesse et des Sports et de la Ligue de l’Enseignement. Le Ministère et l’U.F.O.L.E.A organisent également des tournées en province, jusqu’en Limousin. A cette occasion, Laruy et Régnier et leurs accolytes proposent Voulez-vous jouer avec moa2, Fin de partie3, L’Echange4, Les Caprices de Marianne5, dans divers bourgs et petites villes, mais aussi à la Maison du Peuple de Limoges, à l’usine Legrand, à la Cité des Coutures. Tant et si bien que le maire de Limoges et le Ministère de la Culture leur proposent de « tenter l’essai d’une décentralisation théâtrale en Limousin ». Les premiers temps sont toutefois difficiles. La municipalité prête à la troupe une ancienne maison promise à la démolition rue des Clairettes. En 1965, la Ville et le conseil général de la Haute-Vienne apporte leur soutien. L’année suivante, le Ministère nationalise le C.T.L. comme Troupe Nationale de la Décentralisation. Paul Julliard écrit : « Cette promotion est célébrée au Grand Théâtre de Limoges, en présence de Monsieur Biasini6 qui représente l’Etat et les autorités limousines, avec la représentation du Pain dur de Paul Claudel – tout un symbole après ces temps difficiles ! ». Il évoque aussi « un public jeune, enthousiaste, un public neuf que n’avait jamais auparavant touché le théâtre et qui est particulièrement disposé à comprendre les problèmes contemporains. » L’équipe constituée autour des directeurs est devenue une troupe nationale permanente. Georges-Henri Régnier, codirecteur, ayant été appelé à la direction du théâtre de Bourges (1972), Jean-Pierre Laruy est demeuré seul pour assurer, à Limoges, la direction du Centre Théâtral du Limousin devenu Centre Dramatique National du Limousin (1972), qu’il dirige jusqu’en 1983. Entre 1961 et 1983, Jean-Pierre Laruy met en scène quelque 80 spectacles, dans lesquels il peut aussi jouer (et même faire office de traducteur ou composer la musique, avec aussi Yves Desautard ou Pierre-Jean Leymarie) : Beckett, Claudel, Molière, Pirandello, Sartre, Marivaux, Sophocle, Tennessee Williams, Musset, Ionesco, Vitrac, Giraudoux, Balzac, Strindberg, Hugo, etc. La pièce La Mouche verte, qu’il a écrite avec Daniel Depland, a été éditée en 1981 par L’Avant-Scène théâtre. Les spectacles sont joués parfois au théâtre municipal de Limoges, au Centre culturel municipal Jean Gagnant et dans divers lieux du département (comme le parc Charles Silvestre, à Bellac, qui accueille Pétronille tu sens la menthe, chansons de la période 1900-1930). La comédienne Andrée Eyrolle se souvient aussi : « On allait dans les villages, mais on ne se contentait pas de jouer, on restait huit jours au même endroit, on organisait des parades avec des tracteurs, on écoutait les gens, on inventait avec eux. » Laruy se produit encore au théâtre de la Visitation, rue François Chénieux à Limoges. La Visitation est une ancienne chapelle construite au XVIIIème siècle par Joseph Brousseau. Le couvent est devenu, à la Révolution, tribunal puis prison insalubre. Il abrite aussi durant les premières décennies du XIXème siècle la bibliothèque municipale, une école d’enseignement mutuel, et la pépinière départementale. L’armée s’y installe ensuite, ce qui n’empêche pas l’accueil de spectacles dans la chapelle. En dehors de ses propres mises en scène, Laruy invite d’autres artistes, comme Jean Alambre, auteur et chanteur, qui met en scène, en 1976 Le massacre des Primevères. Néanmoins, le nombre d’abonnés fléchit.

Au début 1975, l’Etablissement Public Régional vote un crédit de 400 000 francs destiné à l’achat d’un matériel mobile permettant des actions d’animation culturelle itinérantes et régionales (460 places) ; ce sera la mission des Tréteaux de la terre et du vent, associés au Centre Dramatique du Limousin, dirigés par Hassan Geretly – d’origine égyptienne, diplômé des Universités de Bristol et de La Sorbonne, il est rentré en Egypte en 1982, où il a été assistant de Youssef Chahine, puis a fondé la compagnie théâtrale El Warsha – avec Daniel Hanivel pour secrétaire général. Pendant une semaine, les Tréteaux s’installent dans une ville limousine d’où rayonnent de multiples activités : parades, marionnettes, ateliers théâtre, spectacles. La troupe joue par exemple Mistero Buffo de Dario Fo ou Village à vendre de Jean-Claude Scant. Le public suit, en nombre, parfois enthousiaste, parfois dérouté : ainsi, du 26 janvier au 20 mars 1976, 15 000 habitants limousins assistent aux animations. Le Populaire du Centre se félicite : « A l’heure de la faillite, des économies galopantes, la bonne vieille faculté de résistance d’une région qui n’a encore point trop perdu de ses valeurs et de sa vérité, est sans doute un espoir. Il faudra qu’on le comprenne en haut-lieu. » Parmi les journalistes d’alors : Paul-Henri Barillier, devenu par la suite l’un des actifs animateurs de la vie culturelle limougeaude. L’aventure participe du mouvement d’alors « Vivre et travailler au pays », symbolisé par le combat des paysans du Larzac. Malheureusement, le Secrétariat à la culture n’aide pas l’entreprise qui se dissout et renaît plusieurs fois, obligeant à un perpétuel et difficile travail de remobilisation.

 Pierre Debauche au Festival des francophonies (c) L. Bourdelas

 

De 1983 à 1985, Pierre Debauche, alors âgé de 53 ans, compagnon de route de Roger Blin, Jean-Marie Serreau, Vitez, Vilar, Adamov, prend la direction du Centre Dramatique National du Limousin. Deux années seulement en Limousin, mais pour une formidable impulsion au théâtre de sa capitale. Né en 1930 à Namur, Pierre Debauche est un comédien, metteur en scène, poète, chanteur et directeur de théâtre franco-belge, qui a enseigné au Conservatoire de Paris avec Antoine Vitez puis dirigé le Théâtre des Amandiers. Le C.D.N.L. est alors une compagnie théâtrale… sans théâtre qui lui soit propre et qui doit donc trouver pour chacun de ses spectacles un lieu approprié mais parfois improbable ; c’est cette difficulté qui – paradoxalement – fait son charme. Ainsi, le midi, peut-on écouter de la poésie au Théâtre de la Visitation ; ainsi, le Serment sur la mort de Bossuet prend-il tout son relief à l’église Sainte-Marie, L’île aux esclaves ou La fausse suivante de Marivaux au château de Ligoure ; ainsi la troupe joue-t-elle à Expression 7. Debauche a pourtant l’idée de lancer une souscription pour financer l’aménagement d’une salle dans une ancienne usine de textile sur les bords de Vienne, à la Font-Pinot (en échange, chaque souscripteur aurait reçu une lame de bois de la scène à son nom), ce dont le maire d’alors, Louis Longequeue, ne veut pas entendre parler. L’ancien Ciné-Union, sauvé de la destruction (comment avait-il été possible de l’envisager, en ce lieu si symbolique qu’est la rue des Coopérateurs ?), ne profita qu’à ses successeurs. Le grand homme – n’ayant pas peur des mots lorsqu’ils sont justifiés ! – eut aussi l’idée d’inventer un festival en milieu rural, en Creuse : le Printemps des Granges, démarche ludique et populaire.

 

Par coeur, journal du CDNL, n° zéro (c) L.B.

L’excellent journaliste (et plus que cela !) Chris Dussuchaud a pu écrire, à propos de Debauche : « l’utopie était son moteur, une utopie raisonnée, réaliste, et, le regard de ses semblables, son carburant. Dans un mouvement perpétuel, il n’avait de cesse de lire, découvrir, écrire, chanter, jouer, montrer, enseigner, guider, former, diriger. Construire. »7

Le dynamisme de Debauche (accompagné par la revue Par Cœur8) provoque un véritable engouement, d’autant plus qu’il crée à Limoges le Festival des francophonies, dont la première directrice est Monique Blin, qui résume parfaitement les choses : « actuellement en plein essor théâtral, le Limousin vit des expériences nouvelles et son ouverture culturelle en fait le juste lieu d’ancrage d’un évènement de portée internationale ». Pour Debauche – dont la conférence de presse de présentation, à laquelle j’assiste, se déroule dans une véritable euphorie –, il s’agit « d’inventer des fraternités nouvelles » permises par la langue française. La première édition accueille des metteurs en scène, comédiens, artistes, venus du Cameroun, du Canada, de Côte d’Ivoire, de Suisse, de Bretagne, de la Réunion, de la Martinique (dont le Théâtre de la Soif Nouvelle, encouragé par Aimé Césaire et Debauche qui signe la mise en scène, présente Othello). La Faculté des Lettres et Sciences Humaines – en particulier Jean-Marie Grassin – s’associe au festival. Dès le début de l’aventure, des rencontres, des ateliers, diverses manifestations, sont organisés. Béatrice Castaner, devenue secrétaire générale du Festival, par ailleurs écrivain, s’est souvenue pour moi : « 1984 : avoir vingt ans à Limoges ! Le bonheur, puisqu’à cette date commence une aventure théâtrale hors du commun, portée par un homme qui soulève des montagnes : Pierre Debauche. Et sous mes yeux éberlués de jeune étudiante en art dramatique, je vois, je touche, je parle avec des femmes et des hommes venus d’autres continents. Je partage des journées, des soirées, des nuits entières avec ceux et celles, qui, avec leurs mots, me font toucher du bout de leur pensée une manière différente de concevoir le monde. Pensée d’un ailleurs qui se développera tout au long de ma vie. »

 

Le Ciné-Union, avant d’être Centre Dramatique National du Limousin

Ciné-Union – Union coopérative – le cinéma – Photothèque Paul Colmar

Ciné-Union – salle des fêtes – Photothèque Paul Colmar

Ciné-Union – salle des fêtes (intérieur) – Photothèque Paul Colmar

Ciné-Union – salle (circa 1930) – Photothèque Paul Colmar

 

Arlette Téphany et Pierre Meyrand succèdent à Pierre Debauche à la tête du C.D.N.L. qu’ils baptisent « La Limousine », clin d’œil à la vache rousse emblématique de la région. Ils bénéficient de l’ouverture d’un théâtre tout neuf, au Ciné-Union, sauvé grâce à la mobilisation de l’association « Sauvegarde du Ciné-Union » alors que les coopérateurs avaient obtenu un permis de démolir de la part de la mairie. Parmi tous ceux qui se mobilisent : Ellen Constans, ancienne députée, adjointe au maire chargée de la culture, ainsi que les nouveaux directeurs du C.D.N. Le maire Louis Longequeue finit par entendre raison et le projet de construction d’un théâtre avenue du Général-Leclerc est abandonné. L’architecte Yves Lejeune (qui travailla avec Pierre Debauche), conçoit une salle de 400 places, avec des fauteuils verts – couleur habituellement bannie des théâtres par superstition9. Le 20 novembre 1989 (après la visite du ministre de la culture Jack Lang un mois auparavant) nous eûmes donc la joie d’assister à la soirée d’inauguration, en présence de diverses personnalités. En dix ans, La Limousine fidélisa environ 5 000 abonnés (contre 700 à leur arrivée), avec un théâtre à la fois de qualité et populaire, dans l’esprit de Vilar (dont la fille Dominique jouait régulièrement à Limoges). A l’occasion du « Printemps des granges », ils se produisent aussi en milieu rural. En 1995, pour Les affaires sont les affaires, d’Octave Mirbeau, La Limousine obtient trois Molières : celui du meilleur acteur (Pierre Meyrand), du décor et du théâtre public. Mais le ministre de la culture Jacques Toubon a déjà choisi de les démettre, malgré la mobilisation de leurs spectateurs. La Limousine cède la place au Théâtre de l’Union. Arlette Téphany (disparue en 2018) avait bien voulu me livrer quelques réflexions : « Pierre Debauche, notre prédécesseur, avait déjà réveillé les notables culturels autour de la situation de ce C.D.N. sans salle de théâtre et chichement subventionné. Nous avons pu développer cet intérêt et fortifier ainsi l’action du Centre. Au cours de nos années de direction, outre la construction de ce beau théâtre, avec ateliers décors, costumes, notre équipe créait 3 spectacles par an qui allèrent jusqu’à 18 ou 20 représentations, une ou deux coproductions, plusieurs accueils de compagnies pour 4 ou 5 représentations. Nous avons présenté plusieurs de nos spectacles à Paris ou en I.D.F., toujours salués par la presse et le public. Nous en avons également tourné plusieurs en régions. Nous avons amplifié Le Printemps des Granges, en jouant 2 spectacles dans 4 fermes du Limousin pendant les mois de juin. Enfin, notre souci du public (pour La Vie de Galilée de Brecht, par exemple, 160 animations assurées par Pierre Meyrand, nos comédiens et moi-même) et notre désir « d’élargir le cercle des connaisseurs » (encore Brecht !) a porté ses fruits : à notre arrivée nous avons trouvé 500 adhérents, à notre départ, nous avons atteint 5000 abonnés. Au Théâtre, il me semble que l’action du C.D.N., ses progrès, son impact sur la population, loin d’écraser les autres structures, les ont aiguillonnées […] A noter la création de l’option Théâtre au Lycée Limosin, où j’ai été la 1ère intervenante aux côtés de professeurs principaux. Évolution générale de l’offre culturelle qui, tout naturellement répondait à une demande accrue, dont nous avons été peut-être un peu les éveilleurs […] Les médias également – presse écrite, radios, TV – ont multiplié à travers tout le Limousin reportages, réflexions, critiques sur l’ensemble des activités culturelles. Ils furent de puissants leviers de communication pour La Limousine ».

 Mai 1994 « Pierre Meyrand et Arlette Téphany sont virés quand la droite revient au pouvoir sous Balladur » par Christophe Lagarde

Professeur d’arts plastiques, Christophe Lagarde a été dessinateur de presse pour France 3 Limousin entre mars 1990 et 1991 dans une émission hebdomadaire dominicale de caricatures régionales Actuali….traits. Il participe chaque année depuis 1991 au salon annuel du dessin de presse et d’humour de Saint-Just Le Martel (Prix des Banturles en 2016).

Silviu Purcarete (c) Fonds des Coopérateurs

 

C’est le metteur en scène roumain Silviu Purcarete qui prend en 1996 la direction du C.D.N.L., et le rebaptise Théâtre de l’Union. Il abandonne alors le Théâtre Bulandra à Bucarest – c’est un artiste internationalement reconnu, qui vient de présenter Ubu Rex avec des scènes de Macbeth (Jarry-Shakespeare) et Titus Andronicus au Festival d’Avignon. Je me souviens d’un théâtre exigeant, visuel, contemporain, audacieux. À Limoges, il crée L’Orestie d’après Eschyle, Les Trois soeurs d’Anton Tchekhov, Dom Juan de Molière ; il coécrit avec Dick MacCaw et met en scène De Sade (a sad story) dans le cadre de Bologne 2000, ville européenne de la Culture (tournée en France, Italie, République tchèque, Allemagne). Il met en scène à l’automne 2000 La femme qui perd ses jarretières d’Eugène Labiche et crée au printemps 2001, Têtes d’Afarit grillées sur lit de mort et de poivrons, inspiré des Mille et une nuits. Il crée parallèlement pour d’autres scènes, Songe d’une nuit d’été de Shakespeare au Norske Teatret à Oslo, joué à Limoges en 2001. Malgré la grande qualité de son travail, le courant ne passe pas vraiment avec le grand public et le nombre d’abonnés baisse. Purcarete quitte la ville en 2002 – en lui léguant toutefois l’Académie, installée au Mazeau, à Saint-Priest-Taurion (longtemps lieu des fêtes du Parti Communiste local), qui forme de jeunes comédiens.

A propos de son rapport à l’écriture théâtrale, il avait déclaré à la revue Machine à Feuilles, en 1999 : « Je ne suis pas un écrivain. En tant que metteur en scène je m’exprime dans un langage autonome qui est le langage de la scène et où la parole n’est qu’un des éléments constitutifs. J’ai été amené deux ou trois fois à composer des textes dramatiques mais chaque fois c’était à partir d’un concept de spectacle très précis (il ne s’agissait donc pas d’une écriture dramatique qui se transforme en spectacle mais d’un spectacle rêvé qui demande une certaine écriture spécifique). »

Parisien originaire de Tulle, en Corrèze, Pierre Pradinas succède à Silviu Purcarete de 2002 à 2014 – le ministre de la culture Frédéric Mitterrand l’ayant reconduit. Il a fondé la Compagnie du Chapeau Rouge à la fin des années 70 (avec Catherine Frot, Yann Collette, Thierry Gimenez, Alain Gautré), avant d’occuper des postes de formateur ou de directeur. Sa mission fut ainsi résumée par L’Express : « Refaire le plein de public. Telle est la mission du nouveau directeur, qui devra concilier exigence et bonne humeur ». Son théâtre, sans doute plus populaire et divertissant que celui de son prédécesseur – ce qui ne l’empêche pas d’aborder de grandes questions ou même des sujets d’actualité – convient mieux, semble-t-il, au public limougeaud. Parmi ses créations remarquées : L’Enfer d’après Dante, Maldoror d’après Lautréamont (avec le formidable comédien David Ayala), ou bien encore Fantomas revient ! de Gabor Rassov. Pradinas s’est entouré d’une troupe d’amis, parmi lesquels Romane Bohringer, qui a joué à plusieurs reprises sur les planches de son théâtre, par exemple du Labiche, ou son frère Simon Pradinas, plasticien. Diverses rencontres, débats ou manifestations ont aussi été organisées à L’Union.

Il est aussi proposé en 2009 à Anton Kouznetsov, comédien et directeur de théâtre russe, d’assurer la responsabilité pédagogique de L’Académie,ce qui inaugure des liens entre la France et la Russie, notamment avec l’Académie Nationale de Saint-Pétersbourg et le Centre National Meyerhold de Moscou. En 2013, après le décès brutal de Kouznetsov, l’Académie choisit pour la troisième fois consécutive de confier l’encadrement de ses études à un artiste né à l’étranger : Paul Golub, metteur en scène américain. A suivre …

 Pierre Pradinas © Thierry Laporte

 

1 « Naissance du centre théâtral du Limousin », Cahiers Robert Margerit, VV, 2003, p.p. 227-234. Il y reproduit notamment une très amusante et ironique lettre de démission du père de Georges Régnier datée de 1965, dans laquelle celui-ci – administrateur du Centre – détaille les difficultés de l’entreprise.
2 Pièce de Marcel Achard, créée au Théâtre de l’Atelier en 1923.
3 Pièce de Samuel Beckett, créée en 1957.
4 Pièce de Claudel créée en 1914.
5 Pièce d’Alfred de Musset, créée en 1851.
6 Emile Biasini est alors le directeur du Théâtre, de la Musique et de l’Action culturelle au ministère des Affaires culturelles d’André Malraux. On lui doit la mise en en place les maisons de la Culture.
7 « Pierre Debauche : toute une vie vouée au théâtre », Cahiers Robert Margerit, n°22, 2018, p. 264-265.
8 Au sommaire du n° zéro (juin 1984) : Jean-François Demeure, Pierre Debauche, Pascal Antoine, Claude-Nicolas Le Doux, Jean-Yves Bouchicot, François Bertrand, Pierre Bordes et le poète limousin Joseph Rouffanche, qui obtint cette année-là le Prix Mallarmé.
9 « Il s’est agi de sauver et remettre en valeur un édifice abandonné qui témoigne des débuts de l’usage du béton armé. Tous les vestiges dignes d’intérêt ont été préservés (galerie, ferronnerie, carrelages, lambris, luminaires, etc.). La machinerie scénique ajoutée ne porte pas atteinte à la structure. Les volumes abritent une salle de 400 places, un vaste plateau avec dessous de scène partiels, une structure d’accueil, un foyer-bar, des sanitaires, des bureaux, des loges, une salle de lecture et un atelier de costumes relié à un édifice voisin destiné aux ateliers des décors. » (Site Yves Le Jeune)

Notices pour l’histoire du théâtre à Limoges et en Limousin (22): en mai 1981, théâtre et ostensions

En mai 1981, à l’occasion des Ostensions, les chrétiens du Limousin renouent avec l’ancestrale tradition des mystères, « ils se sont faits tour à tour acteurs, récitants, musiciens, chanteurs, saltimbanques et danseurs » à la cathédrale de Limoges et à la collégiale de Saint-Yrieix-la-Perche, pour interpréter Un peuple limousin, texte du prêtre et poète Jean Debruyne (1925-2006), ancien cheminot cégétiste inspiré par Prévert. La vaste fresque historique raconte Limoges de l’époque gauloise au 20ème siècle : « ce n’est pas une encyclopédie limousine mais une poésie et ce langage se fait liturgie » écrivait l’auteur en introduction. L’un des chapitres est consacré à l’abbaye Saint-Martial et un hommage rendu à la musique et au théâtre médiévaux. Plus loin, Jean Debruyne affirme : « Si l’Eglise doit conquérir,/ C’est d’abord une place parmi les pauvres/Et le droit d’être parmi les derniers » et il salue les prêtres ouvriers. Et de conclure : « Ce peuple est un châtaignier libre/L’espoir est toujours son voisin/Mon Dieu voici tes Limousins/Fais qu’ils n’oublient jamais de vivre. » Le texte fut édité sous la coordination de Jean-Marie Mallet-Guy.

Notices pour l’histoire du théâtre à Limoges et en Limousin (21): les festivals de Bellac

Le 2 juillet 1950 a lieu à Bellac un « Festival Charles Silvestre », en fait une journée ponctuée d’hommages officiels à l’écrivain : pose d’une plaque sur la tour-maison Charles Silvestre, inauguration du parc Charles-Silvestre, en présence notamment du romancier Jean Blanzat, alors directeur littéraire des Éditions Grasset – le Ministre de l’Education Nationale est annoncé par la presse, mais on peut se douter qu’il ne vint pas, puisque ce jour fut celui de la passation entre Yvon Delbos et André Morice (qui resta ministre… 10 jours !). A la mairie, où le maire André Cluzeau prononce un discours, sont exposés des souvenirs et l’œuvre de l’écrivain, prêtés par la famille et son ami le peintre Aimé Vallat. Un banquet réunit de nombreuses personnalités, mais P. Clavé, de L’Echo du Centre, note que « le peuple de Bellac s’est montré assez distant et éloigné de la manifestation ». Surtout, il y a les deux représentations (de 3 heures) sur la scène de Bellac-Loisirs de Manoir par la troupe de Jean Dorsannes, renforcée pour la circonstance par Jacques Berlioz, de l’Odéon, et Jean Val du Théâtre de Chaillot. Il s’agit d’une adaptation du roman de l’écrivain par sa veuve – les décors sont d’Aimé Vallat – et c’est un succès, selon la presse.

Par la suite, André Cluzeau, a l’intuition que la commune pourrait appuyer son développement sur la notoriété nationale et internationale de l’œuvre d’un enfant de la ville inspiré par ses origines : Jean Giraudoux1. Romancier, celui-ci est également auteur de théâtre2 – justement de L’Apollon de Bellac (1942). La création d’un festival autour de l’œuvre de Jean Giraudoux fut suggérée à Louis Jouvet, au théâtre de l’Athénée, par André Cluzeau, le maire socialiste de Bellac3. Le 1er juillet 1951, en présence de nombreux spectateurs, la ville accueille tous ceux qui furent les interprètes de l’auteur : Valentine Tessier, Gabrielle Dorziat, Renée Devilliers, Dominique Blanchar, Pierre Renoir, Fernand Leroux et d’autres. Jouvet interprète le chevalier Hans dans Ondine, aux côtés de Monique Melinand. C’est son dernier rôle, il décède peu après, le 16 août.

L’année suivante, André Cluzeau crée, en compagnie du metteur en scène André Steiger, une coopération ouvrière de production, la Comédie du Centre-Ouest, pour organiser des tournées, monter chaque été à Bellac, un festival de théâtre en l’hommage de Jean Giraudoux. L’équipe s’installe dans l’hôtel du Midi alors désaffecté et prend ses repas chez Pierre Martin, restaurateur installé dans la maison natale de Giraudoux. Le 4 juillet 1954, c’est le premier festival, dans la cour d’honneur de l’hôtel de ville, qui fut utilisé vingt ans. Au programme : Le médecin de Son Honneur de Calderon. Michel Moreau écrit : « Un an après, Georges Osterberger impose un tour de force aux techniciens, Les joyeuses commères de Windsor, de Shakespeare, sont montées sous le balcon. Le lendemain, la scène pivote, le proscenium est installé devant le perron pour Mariana Pineda, de Lorca. Tout est « maison » dans ces créations. Les costumes sont fabriquées en coulisse par sept couturières du centre d’apprentissage de la rue Blanche, la musique est composée par un comédien, Guillaume Kergourlay, qui loge sous tente au camping. Il faut tout faire soi-même. »4 A Bellac, Mortemart, Chateauponsac, et d’autres villes, le festival utilise 46 lieux scéniques – des cours, des couvents, des châteaux, des églises. Le public suit. Mais en 1956, le torchon brûle entre le maire socialiste et le communiste André Steiger. C’est la Comédie-Française qui se charge du troisième festival, avec Jean Piat, Robert Manuel, Robert Hirsch, Denise Gence, Lise Delamare, Micheline Boudet. Les années 1957-68 vont conférer à la manifestation une aura méritée. En juillet 1957, Jean-Louis Barrault monte Intermezzo devant 2 000 personnes, avec Simone Valère, Jean Desailly, Pierre Bertin. Raymond Gérôme met en scène Electre. Giraudoux est de retour dans sa ville natale. En 1959, Jean Le Poulain propose un magnifique Cyrano. Progressivement, le festival s’ouvre aussi à la musique, à la danse et au spectacle lyrique. Des expositions d’émail ou de peinture sont organisées (en 1968, soixante-dix œuvres de l’Ecole de Crozant). Divers metteurs en scène et comédiens de talent y sont programmés, par exemple Michel Etcheverry, membre de la troupe de Louis Jouvet (1945-1951), pensionnaire puis sociétaire de la Comédie-Française, en 1966 dans Le Voyage de Thésée ou, l’année suivante, Jean Martinelli, ancien pensionnaire, puis sociétaire à la Comédie-Française, dans Pauvre Bitos ou le Dîner de têtes, l’une des « pièces grinçantes » de Jean Anouilh, dans une mise en scène de l’auteur et de Roland Piétri. Les années post 68 ne sont pas de tout repos et en 1974, André Cluzeau est battu aux cantonales et démissionne de la mairie. Le festival semble menacé, mais il est sauvé. Jean-Pierre Laruy, du Centre dramatique national du Limousin, y signe plusieurs mises en scène, ainsi que Odile Mallet et Geneviève Brunet. Et puis, en 1987, Arlette Téphany et La Limousine créent La folle de Chaillot – je me souviens de la première, devant le château des Augustins à Mortemart, avec de très nombreux spectateurs.

En 2010, Francis Huster ouvre la 57e édition avec Traversée de Paris de Marcel Aymé ; il déclare à cette occasion : « Bellac est un haut lieu du théâtre. Je m’y sentirai dans les pas de Louis Jouvet qui initia son festival, aujourd’hui l’un des plus anciens de France. Y jouer a beaucoup de sens pour moi. »

En 2002, la ville de Bellac et la communauté de communes du Haut-Limousin décident après plus de 40 ans de présence artistique sur le territoire par l’intermédiaire du festival, d’intensifier ce développement artistique de manière plus ambitieuse, en édifiant un équipement culturel, le Théâtre du Cloître. Il faut dire que le festival a fortement modelé la cité durant ces 40 années. Bellac possède désormais la Médiathèque Jean Giraudoux, le Collège Louis Jouvet, et le Lycée Jean Giraudoux avec son option théâtre. Après Philippe Cogney et Stéphane Aucante, c’est Catherine Dété qui dirige le Théâtre du Cloître à partir de 2015. Depuis février 2015, l’établissement développe un projet en dialogue avec le territoire du Haut-Limousin et ses habitants. Pour cela, l’équipe met en place deux missions complémentaires : l’accompagnement des artistes, des œuvres sur le territoire du Pays du Haut-Limousin et l’accompagnement des habitants de ce territoire vers le spectacle vivant, en associant ces derniers à toutes les étapes des processus de création5.

1 29 octobre 1882 : Hyppolite-Jean Giraudoux naît à Bellac (Haute-Vienne). « Ma ville natale est Bellac, Haute-Vienne. Je ne m’excuserai pas d’y être né. » (Littérature). Mais après l’École communale à Bessines (Haute-Vienne), Giraudoux est scolarisé à celle de Pellevoisin (Indre). De 1893-1900 , il fut interne au lycée de Châteauroux.
2 Théâtre complet, dir. BODY Jacques, Paris, Gallimard, Pléiade, 1982.
3 En 1928, le romancier croise la route de Louis Jouvet. Les deux hommes ont une vision commune de la littérature. L’acteur incite l’écrivain à adapter l’une de ses œuvres, Giraudoux choisit Siegfried et le Limousin. La pièce est rapidement montée à la Comédie des Champs Élysées. Durant plusieurs semaines la salle ne désemplit pas. Pendant onze années, les deux hommes travaillent de concert à la grandeur de l’art dramatique.
4 Bellac 40 ans de festival Giraudoux en Limousin, Edité par Les Amis du Festival de Bellac, 1993, p. 13. Un ouvrage qui constitue une source précieuse pour les débuts du festival.
5 https://www.theatre-du-cloitre.fr/le-theatre/le-projet.html

Notices pour servir à l’histoire du théâtre à Limoges et en Limousin (20): 1975 : des préoccupations politico-sociales au théâtre

Le théâtre du milieu des années 70 est parfois marqué par l’actualité politique et sociale effervescente de l’époque. Le désir, aussi, de retour à la terre, au village. En janvier 1975 est présentée au théâtre municipal de Brive, La déesse d’or de Gérard Gelas par le Théâtre du Chêne noir, invité par l’association Cephée. « Une pièce en musique, en lumière, en sons (…) dans un supermarché bordel où le client trouve à l’étalage des putes en remplacement des détersifs et autres produits alimentaires habituels, un homme chante une autre vie. Il dit, nous avons décidé de saisir les étoiles aux cheveux et les brandir, comme des armes en dansant au-dessus du vieux monde. » Selon Actuel, c’est la pièce « la plus planante de France et de Navarre. »

Au Grand Théâtre de Limoges, Sophie Desmarets – repérée dès 1938 par Jouvet, 1er Prix de comédie moderne au Conservatoire – joue dans L’Arc de triomphe de Marcel Mithois (créé au Théâtre St-Georges). Dans Le Populaire du 11 janvier, le Dr H. Pouret évoque la figure de Pierre Fresnay, qui vient de disparaître, « un grand comédien, certes, mais aussi un grand homme. »

Mercredi 15 janvier, une réunion de concertation est organisée par le Centre Théâtral Limousin, dirigé par Jean-Pierre Laruy, au Petit Théâtre de la Visitation, rue François Chénieux, afin de préciser aux professeurs de lettres et aux personnes intéressés le programme envisagé dans le cadre du théâtre-enseignement existant depuis trois ans. Les acteurs vont dans les classes pour parler théâtre mais surtout pour initier les élèves au théâtre et à la vie des acteurs. Ils jouent d’ailleurs des extraits d’œuvres au programme. En 1970-72, l’action concernant 118 classes et 3 710 élèves a valu au Limousin de devenir « région pilote ». En 1971-72, ce furent 225 classes et 6 796 élèves et l’année suivante 321 classes et 11 235 élèves. Cela concernait Limoges, Brive, Tulle, Uzerche, Périgueux et Guéret. L’initiative fut financée par l’Etat et les collectivités locales. Le thème choisi par les comédiens pour 1975 est « maître et serviteur ». Les élèves étant invités à assister aux répétitions des Mystères de Paris puis de Richard III au C.C.S.M. Jean Gagnant. Les animatrices du C.T.L. sont André Retz, Marie-Hélène Thouin et Andrée Eyrolle.

Au village du Bussin (Saint-Laurent-les-Eglises), on assiste à la création d’un café-théâtre qui fonctionne chaque dimanche après-midi à partir du 2 mars, animé par Jean Madoumier, un fermier qui exprime sa volonté de faire du « théâtre d’actualité ». Mais l’expérience ne semble guère concluante puisque en novembre, l’équipe fondatrice déménage.

Maison du peuple Limoges (c) coll. part.

Le week-end du 15 février, des rencontres artistiques sont organisées à la Maison du Peuple à Limoges, avec notamment du théâtre avec L’Ecale (?), Le Théâtre de la fête. Au Grand Théâtre, on peut voir L’arnacoeur, une comédie de Pierrette Bruno, avec Jean-Pierre Darras et Roger Carel ou Les Branquignols, avec Robert Dhéry, Colette Brosset, Micheline Dax…

Les Mystères de Paris mélodrame de J.P. Laruy d’après Eugène Sue, est prévu à Jean Gagnant, avec Pierre Valde, Bernard Bourdet, Marie-Hélène Thouin, J.P. Laruy, Andréa Retz, Andrée Eyrolle, Hassan Gerethy, Monica Boucheix, Frédéric Cerdal et Michel Bruzat. Joué d’abord à Bordeaux, il y reçoit un excellent accueil. Le Roman de Renart revu et corrigé par Frédéric Cerdal (C.T.L.) a du succès à la Visitation. Fin mars, il a déjà attiré 22 150 spectateurs, dont de nombreux scolaires. Il part ensuite en tournée, par exemple à Sédières, en Corrèze, en juillet. Le C.T.L. a aussi donné, la première partie de la saison 74-75 : L’Anniversaire de Pinter, et a tourné au Proche-Orient, avec Renart mais aussi Du Vent dans les branches de sassafras. Vie et mort du roi Richard II est annoncé.

Paulette Cousty présente, dans Le Populaire, Moi un comédien de Jacques Charon chez Albin Michel. Jacques Charon, c’est 35 ans de Comédie-Française, de vie parisienne et de tournées. Acteur et metteur en scène, il revient, avec cette biographie, sur son amour pour le théâtre, sur ses rencontres et ses amitiés avec des grands noms, tels Jean Piat, Sophie Desmarets, Robert Hirsch, Micheline Boudet, Pierre Dux, Georges Descrières, Jacqueline Maillan, Alice Sapritch, Marie Bell, Cécile Sorel et bien d’autres encore.

Fin février, à la Visitation : Mourir bronzé par le Trémolo Théâtre, avec Charles Caunant, Marie-France Descouard, Jean-Charles Derrien. Les deux hommes sont alors des habitués de Radio-Limoges-Centre-Ouest où ils animent Redis-moi ça pour voir. Le journaliste Chris Dussuchaud rend hommage à Caunant, dont le « sens du mot en fait un auteur particulièrement percutant. Son sens de la scène en fait un comédien de bon rang. Des trois, il est le plus « professionnel », au meilleur sens du terme. » On s’en prend avec bonheur aux institutions et, parmi celles-ci, au théâtre classique. Marie-Christine Descouard a notamment suivi l’enseignement théâtral de Tania Balachova, à Paris, et précédemment d’Alessandro Fersen, à Rome (travail de Grotowski). Elle a joué dans la troupe du Café de la Gare de 1973 à 1981, auquel elle a consacré un livre, et également au cinéma.

Début mars, en lien avec l’université, le C.C.S.M. Jean Gagnant propose Neruda présent, un spectacle des Jeunesses poétiques de Bruxelles illustré aussi par des images de films et faisant le lien entre l’œuvre du poète et la situation au Chili (deux ans après le coup d’Etat de Pinochet). Dirigée par H.L. Lacouchie, le directeur de Jean Gagnant, la troupe d’amateurs Les Masques propose Les Portes claquent, une pièce de boulevard – après avoir joué du Gogol, Obaldia, Tardieu. La distribution en est : Isabelle Fontaine, Sylvie Desjarriges, P. Brocas, G. Lerval, Odette Gineste, Renée Lannette. « Une satire au ton modéré, une action aux rebondissements inattendus, une course continuelle contre la montre et pour le rire par cette famille de doux dingues, égrenant avec talent et vivacité, des répliques savoureuses, quelques légères touches plus subtiles ». En avril, des représentations de Jacques le Fataliste sont données par le Théâtre du Capricorne à Jean Gagnant (« talent des acteurs et intelligence de la mise en scène, grâce, hardiesse, drôlerie, vivacité… » d’après Le Populaire). Au Grand Théâtre, les spectateurs applaudissent Le malade imaginaire (Galas Karsenty), avec Jacques Charon, qui en signe la mise en scène.

A Bellac, le groupe théâtral du Lycée Jean Giraudoux (animé par Mme et M. Guyot) joue Les Femmes savantes de Molière. Les notables sont présents et le public satisfait. le théâtre scolaire est alors en plein essor.

A Brive et en Corrèze, le Théâtre de l’Escarbille donne Chile Vencera de Juan Fondon, pièce créée au Théâtre Gérard Philippe de Saint-Denis par la compagnie José Valverde. Il s’agit à nouveau d’évoquer la dictature chilienne, « les généraux de la junte apparaissant comme une collection des marionnettes dont les Américains tirent les ficelles. »

A Limoges, Jean Piat vient dans Le Tournant de Françoise Dorin, un « succès foudroyant » et deux années de représentations ininterrompues au Théâtre de la Madeleine. Le Populaire du Centre brosse son portrait. Il consacre également sa rubrique « La Vie littéraire » (Paulette Cousty et Raymond d’Etiveaud) à Jean Giraudoux.

A La Croisille, on peut voir du théâtre en occitan par les jeunes de L’Ecole du Mont-Gargan, avec Lo treis galants de Jacques Raux et Lou bourri de J.L. Deredempt.

Le 3 mai, Chris Dussuchaud s’interroge dans Le Populaire à propos du « sous-développement culturel de Limoges » : « Bien sûr, la vie culturelle limougeaude n’est pas d’une intensité et d’une richesse que certains – nous-mêmes en premier lieu – la souhaiteraient. On connait les limites des inévitables tournées Karsenty ou autre Barret. On peut déplorer le manque « d’avant-gardisme » du Grand Théâtre (…) Quand le mime Marceau ou Laurent Terzieff, par exemple, arrivent péniblement à remplir à moitié seulement le Grand Théâtre, on peut se poser un certain nombre de questions. En voulant tendre vers la qualité, limiterait-on fatalement l’auditoire ? On peut le croire (…) pourquoi ne pas aborder le vrai problème, celui du manque d’intérêt manifesté par les « masses » pour la chose dite culturelle. C’est une affaire d’éducation. Education dans les établissements scolaires, mais aussi à domicile ».

En mai, le club théâtral du lycée Gay-Lussac de Limoges, animé par M. Conejero, professeur d’espagnol, propose un spectacle consacré à l’humour, avec des textes de Feydeau, Guy Bedos et Sophie Daumier, mais aussi Coluche (qui vient d’ailleurs à Limoges cette année-là). Quant aux élèves de Jean Pellotier au conservatoire, ils se produisent à l’auditorium du théatre.

A Brive, le Théâtre du Cri, fondé en 1971, donne Ok-Oc, mettant en scène un vieux paysan nostalgique et son fils qui voudrait rester à la terre mais pas à n’importe quel prix. Une thématique tout à fait d’actualité ces années-là où le slogan occitan à la mode est Volem Viure al Païs.

Le journal fait aussi mention de l’existence du Théâtre de l’Ecale depuis 1974, qui se produit en Limousin et joue des spectacles pour les adultes et la jeunesse.

En mai, Odette Joyeux est de passage à Limoges pour signer ses livres et se souvient de Jean Giraudoux qui la fit débuter et de ses passages au Cirque-Théâtre pour interpréter Salacrou ou Jean-Paul Sartre.

A la Visitation, le Théâtre Panique de Norbert Dahman et Dominique Gorse propose un spectacle de café-théâtre, avec des textes de Prévert et Vian. Le Cercle théâtral du Dorat, qui se produit chaque année dans la petite ville, est invité par le C.T.L. à la Visitation, où il joue La Barque sans pêcheur, comédie en trois actes d’Alejandro Casona.

Peuple et Culture, réseau d’éducation populaire1 présent à Limoges, propose un séjour au festival d’Avignon, avec spectacles, rencontres avec des metteurs en scène et tourisme.

Le 22e Festival de Bellac est annoncé pour le 21 juin avec une ouverture consacrée à la danse avec diverses chorégraphies et des danseuses étoiles de l’Opéra de Paris, comme Claude Bessy et Claire Motte. On y annonce aussi la création d’Intermezzo à Mortemart par Jean-Pierre Laruy et sa troupe. Gabrielle Soulier, qui couvre l’évènement, écrit dans Le Populaire : « Tête d’affiche, Jean Paredès participe pour la première fois au festival de Bellac et en est très heureux. Il a déjà joué du Giraudoux et nous explique : Quand j’avais 16 ans, j’ai créé, dans Ondine, un petit rôle, celui du poète ; je faisais alors mes études et c’est Bernard Blier qui m’avait recommandé à Louis Jouvet. J’ai connu Jouvet et Jean Giraudoux, j’ai eu le privilège et la joie de déjeuner en leur compagnie, près de l’Athénée. Giraudoux était la gentillesse même, un homme adorable, amusant, humoriste. Jouvet montait Giraudoux comme un oratorio, il accordait les voix, ainsi il disait : « Le poète, c’est une petite flûte » et m’avait confié le personnage parce que j’avais la voix qui correspondait au personnage. » La représentation est à la fois appréciée par le public, qui applaudit longuement, et par la critique. Gabrielle Soulier évoque « l’excellente diction des interprètes, leur intelligence du texte [qui] fait apprécier la richesse d’esprit, l’humour, la poésie qu’il contient. »

Différents lieux du Limousin accueillent des représentations théâtrales, ainsi, en juillet, à Fresselines, un festival populaire estival – qui a déjà douze ans d’existence – propose, après George Sand l’année précédente, avec les habitants, La Terre de Zola adaptée par Bernard Pinet, assisté de Jean-Claude Certon. « L’idée de Bernard Pinet trouva des échos favorables parmi les villageois très sensibles aux problèmes de la terre et aux idées avancées du grand romancier. Et Zola n’est pas un inconnu au pays de Rollinat où s’est installée depuis longtemps une solide tradition socialiste. » (Le Populaire). 3 600 spectateurs assistent aux représentations : un record d’affluence. A Magnat-l’Etrange, également en Creuse, la troupe du Théâtre sur la Place donne Le Barbier de Séville, un an après Georges Dandin. Composée de comédiens chevronnés, elle a participé au Festival du Marais et à celui de Valence. Les répétitions se succèdent autour de l’église.

Le samedi 19 juillet, dans Le Populaire, Jean Thévenet brosse le portrait de l’acteur de cinéma Bernard Lajarrige, qui possède une maison à au village de Boisse, près de Treignac (son père médecin était de Chamboulive), où il passe ses vacances et déclare se plaire. Il revient sur sa carrière, qui débuta avec 1 300 représentations des J3 de Roger Ferdinand, après la guerre.

En août, au château de Mainsat dans la Creuse, des comédiens parisiens – Catherine Privat, qui remplace Isabelle Adjani à la Comédie-Française, Eric Marion, Eliezer Mellul, Patrice Keller et Patrick Vallières, qui possède une maison près d’Aubusson – jouent Ruy Blas de Victor Hugo. Ils déclarent vouloir « retrouver le sens du théâtre artisanal » et travaillent et vivent ensemble le temps de cette période estivale. La municipalité de M. Rimareix subventionne à hauteur de 5 000 francs, ce qui permet de louer des costumes. L’objectif est de gagner au théâtre un public qui n’en a pas l’habitude – pas uniquement pour les touristes. La troupe insiste sur l’aspect « social » de la pièce d’Hugo. On parle d’un Festival de Haute-Marche et Combraille dont ce serait l’acte fondateur.

Fin juillet, Jean-Pierre Laruy présente la nouvelle saison du C.T.L. à la presse : « entre le prestige et l’animation, nous avons choisi l’animation. » La politique revendiquée : « amorcer la pompe, susciter les besoins en culture. » S’il est toujours prévu d’intervenir auprès des scolaires, le C.T.L. ambitionne de se déplacer dans les villes qui sont dépourvues d’activité théâtrale. Dans la programmation annoncée : Les Chaises de Ionesco, Les Mystères de Paris, Avron et Evrard, Le Cid avec Michel Le Royer, Le Mille-Pattes déchaussé, création collective dirigée par Frédéric Cerdal, l’Intermezzo avec Jean Parédès, Les Meurtrières de Victor Haim, avec Jacques Dufilho, La Pastorale de Fos par le Théâtre Occitan de la Carriera (succès à Avignon), mais aussi Mystero Buffo dans la rue ou du café-théâtre avec le Théâtre de l’Ecale et une troupe de Brive. En septembre, le C.T.L. propose deux soirées « affiche vivante » où sont joués à la Visitation des extraits de la saison. L’année se révèle toutefois difficile sur le plan financier, un déficit de 90 000 francs étant constaté en novembre. Les collectivités locales, qui subventionnent, décident d’être plus attentives quant à la gestion. Néanmoins, Laruy fait observer que le déficit remonte aux années difficiles de la création et que le C.T.L. est le « Centre le moins subventionné sur le plan national de la décentralisation. »

On mentionne l’existence du Théâtre de la Fête, installé en 1974 à Turenne en Corrèze, où il présenta des interventions théâtrales sur les places et dans les villages de la commune – des ateliers étant ouverts pour les enfants et les jeunes. L’année suivante, les neuf garçons et filles – étudiants et travailleurs originaires de toute la France – s’installent à Châteauneuf-la-Forêt. On improvise d’après des sujets trouvés sur place.

En septembre, après la rentrée des classes du 15 septembre, c’est celle des théâtres. On se félicite du succès de Jean Gagnant, on inaugure un atelier théâtre pour adultes au Centre Culturel de la rue de New-York, on annonce la saison du Grand Théâtre où l’on prévoit Claude Brasseur dans Les Jeux de la nuit, Jacques Fabbri dans La Bande à Glouton, Danielle Darrieux dans Les Amants terribles, la Comédie Française, Jean Marais dans Les Misérables, Madeleine Robinson dans Colombe. Jean Richard est prévu avec Poil de carotte et Le Médecin malgré lui, Robert Lamoureux dans Knock et Jacqueline Maillan dans Croque-Monsieur.

Si la grande affaire du député-maire socialiste Louis Longequeue semble être un festival international de musique militaire, on note l’organisation d’un festival de science-fiction autrement plus attrayant où est prévu la création mondiale d’une pièce de Bradbury.

Le jeudi 16 octobre, le décès de Jacques Charon, victime d’une crise cardiaque à 55 ans, fait la « une » du Populaire avec ce titre : « La seconde mort de Molière ».

Le 6 novembre, le facétieux Bernard Verret, bien connu pour la rubrique « moto » qu’il tient au journal (mais pas uniquement), se plaint avec humour que trois spectacles aient lieu à Limoges le même soir, empêchant les spectateurs d’assister à tous !

En novembre, Saïd, Ryane, Monique et Emile, « Les Compagnons de la Marionnette », se produisent dans diverses écoles primaires de Limoges. Les spectacles sont suivis d’un échange avec les élèves. En décembre, le théâtre des Trois Chardons dirigé par Jean-Pierre Idatt, propose Monsieur le Vent aux élèves des maternelles de Limoges. « monsieur le Vent » y délivre une gentille petite fille prisonnière des nuages massés autour de sa maison.

Théâtre CGT (coll. part.)

Le dimanche 28 décembre, alors qu’un conflit de mineurs de l’uranium se poursuit à Razès, la C.G.T. organise un spectacle de solidarité avec le Théâtre de l’Evènement dans la salle des fêtes d’Ambazac.

1 On lira avec profit, sous la direction de J.-F.Chosson, Peuple et culture 1945-1995, en ligne : http://www.peuple-et-culture.org/IMG/pdf/pec_50_ans.pdf

Notices pour servir à l’histoire du théâtre en Limousin (19): le théâtre en 1955, le nouveau Grand théâtre.

1955 : une « année théâtre » à Limoges

 

Lire Le Populaire du Centre de l’année 1955 – où écrit avec talent la critique Gabrielle Soulier – permet de se rendre compte de l’activité théâtrale foisonnante et variée à Limoges et en Limousin au XXème siècle. On constate ainsi qu’en janvier, la salle des fêtes de la Maison du Peuple accueille le Club amateur artistique pour un spectacle avec des comiques, des comédiens, des clowns et d’autres artistes (avec une séance gratuite pour les pauvres). Au cirque-théâtre, Pierre Brasseur, Jacques Varennes, Hélène Baron, le jeune José Artur et Yvonne Roussel se produisent dans Kean d’Alexandre Dumas. A la mi-janvier, on annonce le 2ème Festival d’art dramatique de Bellac. On donne Le Malade imaginaire au cirque-théâtre, L’Anglais tel qu’on le parle de T. Bernard. Place de la République est inaugurée la Brasserie du Théâtre par Raoul François. La troupe de Jean Dorsannes fait une tournée avec Les Vignes du Seigneur de Robert de Flers et Francis de Croisset (adaptée au cinéma avec Fernandel trois ans plus tard) dans un but de vulgarisation théâtrale. En février, Le Grenier de Toulouse présente L’Illusion comique de Corneille au cirque-théâtre. La Compagnie du Centre-Ouest présente Un inspecteur vous demande, une pièce policière de J.B. Priestley à Chateauponsac, Bessines, Saint-Sulpice-les-Feuilles, Bussière-Poitevine, Saint-Junien puis Saint-Yrieix-la-Perche. Limoges reçoit Lestelly, Gina Manes, Henri Marchand et la troupe du Palais-Royal pour une comédie, La Bêtise de Cambrai, signée Jean de Létraz. Le même mois, les tournées France-Monde proposent La Maison de la nuit de Thierry Maulnier, avec Michel Vitold, Pierre Vanek, Robert Bazil : c’est un succès. En mars, Maurice Clayaud de l’Odéon et une certaine Bernadette Laffon sont à l’affiche du Bourgeois gentilhomme au cirque-théâtre. La comédienne Marie-Rose Carlié, « ravissante de fraîcheur et d’aisance » déclame des poèmes au cinéma Le Paris, à l’occasion d’un concert des J.M.F. Au printemps, Jean Valcourt, de la Comédie-Française, interprète L’Impromptu de Versailles de Molière avec la Compagnie Jean Deninx ; Jean Richard se produit dans Demeure chaste et pure d’Axehod (tournées France-Monde). Le Grenier de Toulouse revient avec Malatesta d’H. de Monterlant, avec André Thorent. Mais au Lycée Gay-Lussac aussi, on fait alors du théâtre ! A l’occasion de la fête de l’établissement, M. Chatelain, professeur de grammaire, dirige les élèves qui jouent Le commissaire est bon enfant, pièce en un acte de Courteline et Les Fourberies de Scapin de Molière ; le soir : Une pièce de Chambertin, de Labiche. Jean-Marie Rousseau est à la régie et il semble bien que l’on se produise dans la vénérable chapelle. En mai, ce sont les élèves de la promotion sortante de l’Ecole Normale d’Instituteurs de Bellevue qui s’amusent à interpréter Monsieur de Pouceaugnac de Molière. A la Maison du Peuple, dans le cadre de la foire-exposition, le groupe théâtral André-Bernier propose Les Trois jours heureux, comédie de Claude-André Puget. En juin, au cirque-théâtre, François Périer et Marie Daems jouent Le Ciel de lit de Jan de Hartog dans une mise en scène de Pierre Fresnay. Le Populaire du Centre propose à ses lecteurs la vie de Jean Marais en feuilleton… L’Alliance française organise à la Maison du Peuple une conférence dialoguée par Gilbert Gil et Blanchette Brumoy sur Courteline, puis ils interprètent La Peur des loups, Le Gora, La Lettre chargée et Monsieur Badin. La grande affaire théâtrale en juillet, c’est Bellac ! Le festival – dirigé par messieurs Cluzeau et Moreau – invite, par un temps magnifique, Jean-Pierre Giraudoux, fils de l’écrivain. La Comédie du Centre-Ouest, composée de « moins de 30 ans » (son élément le plus actif étant André Steiger et le décorateur Georges Osterberger) interprète La Farce des joyeuses commères de Shakespeare, avec une musique originale d’Yves Claoue, devant un millier de personnes ; Mariana Pineda de Lorca – représentation enregistrée par la Radio Télévision Française – appréciée par 1 200 spectateurs. Le bulletin de liaison des Amis du Festival de Bellac, Les Tréteaux du Centre-Ouest voit le jour cette année-là, avec la participation de Jean Blanzat, Robert Margerit, Georges-Emmanuel Clancier, Bernard de Vergèze et d’autres. Le même mois est inauguré un théâtre de verdure au Château des Bayles à Isle, par Robert Laucournet et Léon Betoulle. Ce même été 55, un Cercle Musique Théâtre est créé pour le développement de la musique populaire et des spectacles en général, pour un théâtre d’avant-garde ; trop souvent, précisent les fondateurs dans le journal, « on entend dire que Limoges est une ville morte ou sans activité artistique valable ». En octobre, au Paris, a lieu le début de saison des J.M.F. avec Le jeu de l’amour et du hasard par la Compagnie Henri Doublier. La Comédie du Centre-Ouest joue Kleist et Brecht dans plusieurs départements du Centre-Ouest, dont la Haute-Vienne et la Creuse. Le même mois, le Cirque Théâtre accueille La main passe de Feydeau dans une mise en scène de Jean Meyer (décors de Cocteau) avec Jean Marchat et Jacqueline Delubac.

1955 à Limoges, c’est aussi – surtout ? – l’année Jean Vilar. En effet, en octobre, au cirque-théâtre, avec le parrainage de l’U.N.E.S.C.O., le T.N.P. propose Don Juan (avec Vilar dans le rôle principal, Daniel Sorano dans celui de Sganarelle, Monique Chaumette dans celui d’Elvire) ; Macbeth ; L’Etourdi. Le public, composé d’adultes et d’adolescents, est nombreux et enthousiaste. Vilar déclare que « le T.N.P. qui joue à Limoges est le même que vous pourriez applaudir à Chaillot (…) l’accueil que nous a réservé la population limousine a ravi mes camarades et moi. Quelle foule compréhensive, vivant avec nous ce Don Juan de notre immortel Molière (…) L’Etourdi, c’est pour nous une création mais Limoges mérite un tel honneur, nous avons retrouvé ici le même engouement qu’à Paris ou encore à l’étranger où, vous le savez, nous sommes particulièrement choyés. » La troupe est reçue par le maire Léon Betoulle et d’autres personnalités à l’occasion d’une réception à la Taverne du Lion d’or.

En novembre, les comédiens des Trois Baudets sont sur les planches du Cirque Théâtre qui accueille également Les Carnets du major Thompson de Pierre Daninos, mis en scène par Yves Robert. Les Galas France-Monde proposent une comédie policière de Jean-Pierre Conty : Affaire vous concernant. Mais surtout, le 19 novembre, s’appuyant sur le succès de la venue du T.N.P., Léon Betoulle peut annoncer la construction d’un nouveau théâtre par la ville.

Opéra-Théâtre – plafond mobile (09.05.2009) – Photo P. Colmar

En 1955, le conseil municipal de Limoges se penche sur la question du cirque-théâtre jugé désuet : « « Sa forme hexagonale, la disposition de ses sièges et la défectuosité de son acoustique, ne remplissent pas les normes et les qualités exigées d’un public rendu difficile par la fréquentation, à Paris ou d’autres grandes villes, d’établissements confortables et modernes. On a soutenu avec pertinence que l’absence d’une bonne salle de théâtre était responsable pour large part de la désaffection manifestée depuis longtemps par le public limousin ». Trois solutions s’offrent alors : construire un « Théâtre Cinéma » de 1500 places avec auditorium de 450 sur l’emplacement du Théâtre municipal / Salle Berlioz, rénover le Cirque-Théâtre, ou construire un bâtiment neuf à l’emplacement de celui-ci. C’est cette dernière solution qui est retenue. La démolition du Cirque-Théâtre commence en 1958 pour faire place à l’actuel Opéra de Limoges, conçu par Pierre Sonrel (casino de Boulogne-sur-Mer, théâtres de Strasbourg et de Rouen). « La salle, si son côté « stalinien » soulève plus d’un sourcil de détracteur à son inauguration, est appréciée des artistes (Nougaro, Bécaud, Brel), et sera la seule en Europe à être équipée d’un plafond mobile, pour passer de 939 à 1484 places. »1

Grand Théâtre – 1er directeur (Lafforgue) (c) P. Colmar

Grand Théâtre – inauguration (1963) (c) P. Colmar

Les directeurs successifs sont présentés sur le site de l’Opéra-Théâtre : René Laforgue : « reste six mois » ; André Portelli : « une vision plus populaire du théâtre lyrique, les opéras sont présentés en français » ; Georges-François Hirsch : « ex-directeur de l’Opéra de Paris et du Théâtre des Champs-Elysées, il a 27 ans lorsqu’il devient directeur. Il entame la tradition de modernisme dans le choix du répertoire qui est maintenant un des piliers de la renommée de l’Opéra de Limoges » ; Gabriel Couret : « chanteur lyrique, il fait venir Montserrat Caballé, José Carreras ou encore Mady Mesplé, et fait découvrir un répertoire encore peu connu à l’époque (Pelléas et Mélisande de Debussy, Méphistophélès de Boito) » ; Guy Condette : « l’opéra se dote d’un solide orchestre symphonique et améliore les conditions de production » ; Alain Mercier : « parvient à poursuivre cette apparente antinomie de « tradition d’innovation », avec la mise en valeur de sphères musicales peu explorées, de mises en scènes modernes et la mise en collaboration de toutes les forces artistiques de la région, offrant ainsi très régulièrement au public de Limoges, en plus des productions invitées, des créations artistiques originales, audacieuses et locales. »

 

Une exposition « Molière 1673-1973 » à Limoges

De juin à août 1973 est organisée une exposition « Molière 1673-1973 » dans les vitrines de la Bibliothèque municipale, rue Turgot à Limoges. Celle-ci est alors dirigée par Mme Marie-Madeleine Erlevint. Les vitrines thématiques proposent des ouvrages divers, des peintures, des eaux fortes, des mises en relation avec d’autres artistes (comme Lully) et écrivains, des photos, des livres et études à propos de la possible venue du dramaturge à Limoges, etc. Quatre dessins évoquant quelques personnages de Molière complètent l’illustration des vitrines ; ils ont été exécutés par une étudiante de l’Ecole des Arts Décoratifs de Limoges. Un catalogue analytique de l’exposition, au format A4, est réalisé. Il comprend 8 pages dactylographiées agrafées.

 

Grand Théâtre – L’Arlésienne 04 – Fransined – J. Angelin – 04 ou 05.1963 (c) P. Colmar

Grand Théâtre – L’Arlésienne 09 – équipe technique – R. Lafforgue – J. P. Frémont – 04 ou 05.1963 (c) P. Colmar

1 http://www.operalimoges.fr/fr/un-peu-dhistoire Texte de Christophe Dilys.

Notices pour servir à l’histoire du théâtre à Limoges et en Limousin (18): le théâtre en 1945

J’ai eu l’idée et l’envie de choisir trois années, 1945, 1955 et 1975 afin de rechercher comment se portait alors le théâtre, en Limousin et à Limoges – capitale régionale. C’est un peu procéder comme l’archéologue ou le scientifique qui prélèvent une « carotte » dans le sol ou la glace pour l’analyser. Bien entendu, si la place le permettait, il serait captivant d’étudier toutes les années ; mais ce « sondage », cette jauge sur trois ans est toutefois bien significative.

1945 : divertissements d’après-guerre

 

L’après-guerre suscite d’incontestables envies de divertissement, il est vrai plus souvent lyrique (opérette, opéra, revues diverses) que théâtral. En janvier 1945, les spectacles ont repris au Cirque-Théâtre : les productions Fernand Laly présentent « la grande vedette de la scène et de l’écran » Raymond Cordy avec Serge Rolla et Madeleine Geromet, dans un sketch : Six heures Chaussée d’Antin1 ; il est suivi de diverses animations. Au théâtre Berlioz, les tournées de Germain proposent Le tampon du Capiston, vaudeville militaire en trois actes, d’Alfred Vercourt, Jean Bever et André Mouëzy-Éon (1926) avec Fernand Dorbel, Gaby Ducher, L. Barjacs, Annick France, Madeleine Lamour et Mado Matheis. A Radio-Limoges, samedi 6 janvier à 20 h 30, la troupe de comédie interprète Le Noël sur la Place ou les enfances de Jésus, jeu en trois parties écrit dix ans plus tôt par le dramaturge catholique (et cofondateur de la N.R.F.) Henri Ghéon (1875-1944). A la salle Berlioz, on indique une soirée de musique de chambre et de poésie, sans plus de précision. En ce même lieu, le 15 janvier en soirée, André Roussaux, critique littéraire du Figaro prononce une conférence payante à propos de Giraudoux, organisée par le cercle Jean-Traversat. Selon Le Populaire du Centre, plusieurs aspects du dramaturge sont envisagés : « l’érudit qui a donné une nouvelle jeunesse aux héros grecs, le provincial d’Intermezzo « cet alcool parfumé de la province », l’héroïque et le sage de Siegfried et de la Guerre de Troie n’aura pas lieu, le poète de la jeune fille. Toute l’œuvre de Giraudoux n’est qu’une comédie de l’aube : un intermezzo où le spectre est un arc-en-ciel humain, la mort une fleur et la haine jamais cruelle. Ainsi, Giraudoux a remplacé « l’ordre des rapports humains » par une ouverture sur l’ordre des rapports célestes. »

Le 15 juin 1949, Conferencia Les Annales, le journal de l’Université des Annales, publie Knock, une passionnante conférence de Louis Jouvet. Il y déclare : « Si, aujourd’hui, nous n’avions à produire qu’un témoignage de l’existence d’un règne ou d’un zodiaque dramatique, c’est à la pièce de Jules Romains que nous aurions recours. S’il en fallait trois, Siegfried et Electre seraient les deux autres. S’il en fallait davantage, c’est à Jules Romains, à Jean Giraudoux et à Paul Claudel que nous les demanderions, à leurs œuvres. »

A Limoges, on programme aussi dans les salles de spectacle des comiques, des clowns, des médiums, des fakirs, des chanteurs (comme Charles Trénet), du cirque, des danseurs fantaisistes, des musiciens, des chansonniers (comme Jaboune – Jean Nohain), des illusionnistes et même des contorsionnistes ou des catcheurs ! En décembre, Mistinguett propose Vive Paris.

Fin janvier, on apprend que, comme chaque année, M. Georges Héritier, directeur-fondateur des Tréteaux d’Art de Paris, a donné, à la mairie, une conférence aux enfants des écoles communales et des cours complémentaires. Il s’est efforcé de faire comprendre aux enfants tout ce qu’il y a de simple et de vrai, de noble et de pathétique dans les œuvres de La Fontaine, Corneille, Racine, La Bruyère, Victor-Hugo… Les élèves emportèrent de cette séance qui débuta par une note patriotique (Hymne aux morts, de Victor Hugo) en plus d’une meilleure connaissance des auteurs, une leçon de dictionnaire. Le 30 janvier, Le Cid est représenté au Cirque-Théâtre par la troupe de Mme Elmire Veutier. Le même jour a lieu l’unique représentation de la revue d’esprit de Roger Salardène, du Canard Enchaîné : Hip ! Hip! Hurrah!, revue en deux actes et dix-huit tableaux. Le 22 février, au même endroit, sont proposés la comédie de Molière : L’Avare, donnée par la compagnie Le Regain, « dans des décors et costumes spécialement créés pour cette Tournée », mais aussi des poèmes de Hugo, Saint-Pol-Roux, Max Jacob, Rimbaud, Jean Vengeur, André Chénevière, Jean Tardieu, Michel Loiris, Percales, Paul Eluard, Aragon, la dernière lettre de Guy Mocquet et Jacques Decour, lus par des acteurs résistants. Le Populaire est conquis : « Audace de mise en scène, d’interprétation. Depuis longtemps nous n’avions vu une interprétation aussi brillante et aussi sympathique. Voilà enfin une troupe homogène et… sans vedette. Espérons que cette magnifique et plaisante leçon donnera à certains l’audace qui leur manque. Pourquoi ces artistes n’ont­-ils pu dire à la radio quelques poèmes de la Résistance ? Pendant la saison, la troupe du Regain interprétera à Limoges « L’annonce faite à Marie », de Paul Claudel ; « Le barbier de Séville », de Beaumarchais, et « Hamlet », de Shakespeare. Avec la création des Jeunesses Musicales, la reprise des Soirées Limousines, l’organisation des tournées du Regain dans notre ville, doit être le prélude d’un renouveau artistique que Limoges réclame. » En mars, au Cirque-Théâtre, les spectateurs peuvent assister au Sexe fort, comédie en 3 actes de Tristan Bernard, interprétée par une troupe parisienne présentée par les Galas Montcharmont. Le Théâtre des Enfants de Paris, de Roland Pilain, donne Les Malheurs de Sophie de la Comtesse de Ségur, un mardi à 17 heures, après les classes. Fondé par Pierre Humble en 1919, cette troupe avait fait la réouverture du Théâtre Antoine, malheureusement délaissé durant la deuxième guerre mondiale. Le Théâtre privilégiait la représentation d’œuvres destinées aux enfants et à un public familial. C’est ainsi qu’ont été mis en scène des spectacles adaptés de contes, des adaptations de classiques de la littérature enfantine (Le bon petit diable, Le général Dourakine), des pièces de la Comtesse de Ségur (Les Malheurs de Sophie, Les petites filles modèles), de Molière (Le Tartuffe, Les femmes savantes…) et des pièces de Shakespeare (Le songe d’une nuit d’été)2. Et alors que fin mars L’Annonce faite à Marie, de Paul Claudel, avec Jean Gosselin, Janine Clairval, etc., est jouée au Cirque-Théâtre, le groupe théâtral de la Section limousine du Parti Socialiste propose Prête-moi ta femme, comédie en deux actes à la salle Berlioz. On ne sait s’il s’agit de l’adaptation du film de Maurice Cammage, sorti en 1936, avec notamment Pierre Brasseur, dans lequel Gontran est tenu de se marier s’il veut bénéficier de l’héritage de sa tante. Pour convaincre cette dernière à la faveur d’une visite, il fait appel à la femme d’un ami qui joue le rôle de la future épouse. Une manœuvre qui provoque de nombreux quiproquos. En avril, au même endroit, une représentation ou conférence ( ?) ayant pour titre : « Le théâtre au service de l’amitié franco-russe ». Au Cirque-Théâtre, le même mois : Mon curé chez les riches, avec René Forval, créateur du rôle de l’abbé Pellegrin au Théâtre de la Renaissance, Robert Hast­, le célèbre comique ; Mary Martys, May Chartrettes, Maurice Tricard. Chape. Danielle Merange, Roger Laby, Deschamps, Luce Gavorit, et le chien « poilu ». Sans doute l’adaptation du roman à succès de Clément Vautel (1876-1954), paru en 1923 (également adapté au cinéma) et inspiré d’un père rédemptoriste que l’auteur connut sur le front pendant la Première Guerre mondiale. On donne Ruy Blas, de Victor Hugo, mais aussi L’Ecole des faisans, comédie en 3 actes de Paul Nivoix (qui avait travaillé avec Pagnol), inspirée par les affairistes du marché noir, représentée pour la première fois au Théâtre de l’Avenue en 1943. La distribution n’est pas mentionnée ; celle de la création comprenait René Dary, Jean Mercanton, Raymond Bussières, Eliane Charles, Noëlle Norman. Au printemps, la troupe radiophonique interprète Les Mystères de Paris.

Le 14 juillet, Mme Cazautet, directrice du théâtre de Limoges, livre un intéressant témoignage dans Le Populaire du Centre à propos du théâtre en Limousin. Au journaliste qui remarque que « Depuis l’avant-dernière guerre, le théâtre a vu peu à peu ses fidèles, l’abandonner, attirés par le septième art qu’est le cinéma, aux immenses ressources scéniques. Que semble déjà lointaine l’époque où Voltaire pouvait écrire : « Le théâtre instruit mieux que ne le fait un gros livre ! » Il serait faux de croire qu’une règle générale régit les goûts du public pour le théâtre. Telle pièce du genre classique, par exemple, attire la grande foule alors que sa sœur, du même auteur, ne recueillera qu’indifférence. A quoi attribuer ce phénomène ? » Elle répond qu’elle « est persuadée que chaque pièce à son destin, heureux ou malheureux, qui la suit tout au long de sa « carrière ». Et il faut regretter que, parfois ce destin n’ait pas toujours bon goût. Combien de jolies pièces qui n’ont jamais — en argot de métier —« fait d’argent » « Le goût du public pour le théâtre – poursuit le journaliste – diffère pour chaque ville et suivant ses diverses formes. Ainsi, à Limoges, les revues à « grand spectacle » sont peu goûtées; par contre, le « tour de chant », quoique en baisse depuis la guerre, obtient la faveur du public limougeaud. Mais, actuellement, il est incontestable que l’opérette viennoise, genre « Valse de Vienne » ou « Pays du Sourire » attire la grande foule ainsi, d’ailleurs, que l’opérette classique telle que « Les Mousquetaires au couvent ». Par contre, l’opérette moderne est moins goûtée. Mme Cazautet attribue cette différence au manque de chant dans ce spectacle. Le véritable proscrit est certainement le théâtre classique, qu’il s’agisse indifféremment de la tragédie ou de la comédie. Cependant, comme l’exception confirme la règle, quelques pièces — oh ! très rares — font bonne recette; tel est le cas du « Cid ». Le « romantique » ne plaît plus, principalement à la jeunesse et cependant la pièce de Rostand, « l’Aiglon », est toujours favorablement accueillie. Avant 1914, un véritable engouement enthousiasmait les Limougeauds pour le grand opéra. Ce genre de spectacle connut un succès jamais dépassé, surtout dans les classes populaires. A l’époque, les porcelainiers façonnaient la glaise en chantant les airs de « Carmen ». Puis, peu à peu, cet enthousiasme tomba. Mais encore aujourd’hui un opéra tel qu’ « Hamlet » reste assuré d’un grand succès. Le public n’est d’ailleurs pas entièrement responsable de ce changement. La venue régulière de troupes d’opéra entraîne de tels frais que la recette ne les couvre qu’en partie. Cette défection a donc rejeté tout naturellement les Limougeauds vers l’opérette où ils retrouvent le chant, caractéristique du goût local. Et j’en arrive au théâtre moderne. Au risque de m’attirer une réprobation presque unanime, je dirai que dans certaines pièces, il faut voir, trop souvent, autre chose que l’Amour du Beau. » Au cours des nombreuses années d’administration théâtrale,- Mme Cazautet a pu se faire une opinion précise sur le public limousin. Elle connaît ses goûts, devine à 1’avance sa réaction. Le publie est avant tout une clientèle et, par conséquent, il impose ses goûts… commandés parfois par la mode… « un tyran dont on ne peut nous délivrer ».

Fin août à la salle Berlioz, la compagnie « Art et Joie », bien connue du public limougeaud, présente « en grand gala », le dernier grand succès du théâtre du Gymnase : Le Maître de son coeur, comédie de Paul Raynal interprétée notamment par la grande vedette Jacques Eyser et Emmire Vautier et présentée dans de beaux décors brossés spécialement par Marcel Decandt. Le 6 septembre, le Cirque-Théâtre accueille Ma Cousine de Varsovie comédie en 3 actes de Louis Verneuil, avec Elvire Popesco, Lucienne Givry, André Varennes, Hubert de Mallet. Lucienne est l’épouse d’Archibald Burel, ancien banquier déprimé à qui son médecin prescrit un traitement « d’homme de lettres », une cure de romans. Lucienne et son amant Hubert Carteret – un intime du ménage – sont dérangés. Aussi la femme infidèle propose-t-elle à une cousine de Varsovie, Sonia, de séduire son mari. En octobre au Théâtre Berlioz, c’est la comédie anglaise en 3 actes et 4 tableaux Peg of my Heart que l’on propose aux Limougeauds – Peg de mon coeur, de J. Hartley Manners (également adaptée au cinéma par King Vidor en 1922) « avec la charmante vedette de la scène et de l’écran, Jacqueline Francell et toute la troupe officielle du Théâtre de la Porte Saint­-Martin. » Peg, est la fille d’un pauvre fermier irlandais et d’une Anglaise de la haute société rejetée par sa famille, qui est envoyée en Angleterre pour vivre chez les Chichester, dont les manières snob lui déplaisent. Elle a pour seul ami Jerry, qui vit dans le domaine voisin. Lorsque Peg apprend que le seul intérêt des Chichester est l’argent payé pour son éducation par son oncle, et que Jerry est en fait Sir Gerald Adair, elle repart déçue en Irlande. Mais Jerry la suit là-bas et la persuade de l’épouser. Le même mois, les amateurs de Jean Racine peuvent aller voir Britannicus au Cirque-Théâtre (avec tarifs spéciaux pour les scolaires), ou Monsieur chasse !, le vaudeville de Feydeau inspiré par l’adultère, avec Jean Guyon, du Palais Royal et Albert Reyval de la Comédie Française, salle Berlioz. La tournée de la Porte Saint-Martin propose la grande comédienne Valentine Tessier, dans : La Femme en fleur, la comédie de Denys Amiel et, qu’elle a créée à Paris. Son partenaire sera Emile Drain, ex pensionnaire de la Comédie Française ; Mlles Evelyne Volney, Suzanne Stanley, Geneviève Bellac ; MM Christian Delaunay, Alex Ryonel et Max Megy. L’Héroïne quadragénaire d’Amiel a une fille âgée de vingt ans, dont l’auteur fait le prototype de la jeune fille moderne. Entre la mère et a fille, en dépit de l’affection naturelle et profonde qu’elles éprouvent l’une pour l’autre, une sorte de rivalité amoureuse s’engage. On joue Monsieur Pistache – « comédie gaie » –, peut-être une adaptation de M. Pistache, ou le Jour de l’an, folie en 1 acte, mêlée de vaudevilles, de Francis baron d’Allarde (1804) ? Et l’on peut aussi aller voir André Bronot dans Cette vieille canaille, la célèbre comédie de Fernand Nozière (adaptée au cinéma en 1933 par Anatole Litvak avec Harry Baur), avec Ariette Méry, Ulric Guttinguer, etc. Un vieux chirurgien y est amoureux d’Hélène, une petite foraine qu’il a un jour soignée. Il lui pardonne ses aventures sentimentales et les encourage même un peu pour la garder près de lui. Hélène commence à s’attacher de plus en plus à un de ses jeunes camarades.

Radio-Limoges – troupe de comédie de Jean Dorsannes – Photothèque Paul Colmar

Troupe théâtre – variétés – Rideau 54 – Photothèque Paul Colmar

Troupe Victor Ervey (Victor Ronzeau) – Photothèque Paul Colmar (ci-dessus et les deux dessous)

Troupe théâtre – variétés – La Nouvelle Compagnie – Photothèque Paul Colmar

Troupe théâtre – variétés – Artistic Coop Limoges – Photothèque Paul Colmar

Troupe José Guy 01-1 – Limoges – Photothèque Paul Colmar

Troupe théâtre – variétés – Club Amateur Artistique 01-1 – Photothèque Paul Colmar

 

 

 

1 Sans doute la comédie en un acte de Roger-Ferdinand (1898-1967).
2 Il existe toujours sous le nom de Théâtre du Petit Monde, dirigé en 2019 par Nicolas Rigas.

11 Mai

Notices pour servir à l’histoire du théâtre en Limousin (17): le théâtre à Tulle (et à Brive) dans la 1ère moitié du XIXème siècle

En 1906, dans le Bulletin de la Société scientifique historique et archéologique de la Corrèze, paraît l’étude de René Fage, « Un demi-siècle de théâtre à Tulle (1800-1850) ». J’en tire les informations qui suivent ; il m’a semblé qu’il était important de se remémorer son minutieux travail.

Il n’apparaît pas qu’avant le XIXème siècle le théâtre ait tenu une place importante à Tulle. Une Société dramatique, fut fondée en l’an III (1794-1795) par des notables de la ville, le président Villeneuve, le juge Lacombe, MM. Mougenc de Saint-Avid, de Saint-Priest, Sage, Barthélémy, Floucaud, Larnore de Lamirande, Leyx et Melon, pour jouer la comédie sur un théâtre installé dans l’ancien réfectoire du Collège. Elle donna, en 1795, cinq représentations. La troupe se composait des sociétaires cités ci-dessus, de quelques autres amateurs, et de Mmes Dulignon, Duperret, Leyx, Fourcroix, Brival et Berger. Ils jouèrent Les Étourdis ou le Mort supposé, comédie en 3 actes, en vers, d’Andrieux ; Le Revenant ou les Deux Grenadiers, comédie en deux actes, en prose, par M. X.; Les Intrigants ou Assaut de Fourberies, comédie en trois actes, en prose, par Dumaniant ; Le Somnambule, comédie en un acte, en prose, par Pont de Veyle; Ruse contre ruse ou Guerre ouverte, comédie en trois actes, en prose, par Dumaniant ; L’Heureux Quiproquo, comédie de Patrat ; Le Sourd ou l’Auberge pleine, comédie en deux actes, en prose, par Desforges ; La Nuit aux Aventures ou les Deux Morts, comédie en trois actes, en prose, par Dumaniant ; enfin, deux pièces dans le goût du jour, de Louis-Benoît Picard, Les Deux Postes ou le Conteur, comédie en trois actes, en prose, qui avait été jouée pour la première fois, le 4 février 1793, à la Comédie-Française, et La Perruque blonde, comédie en un acte, en prose, montée le 12 novembre 1794 au Théâtre de la République.

Jean-François Bonnet-Beauval, né à Paris en 1752, joue à Limoges depuis 1802 lorsqu’en 1808 il est nommé « directeur privilégié » du 9ème arrondissement (Corrèze, Dordogne, Haute-Vienne). Il écrit alors au préfet, le général Milet-Mureau[1] : « La ville de Tulle, n’a point de salle de spectacle. Il dépend de vous, Monsieur le Préfet, de faire destiner un local propre aux représentations théâtrales. J’ose espérer de votre bonté et de votre goût pour les arts que vous voudrez bien me protéger à cet égard. Ce n’est que lorsque j’aurai la certitude d’y pouvoir donner des représentations, que je pourrai déclarer dans quelle partie de l’année j’y ferai conduire la troupe. Je vous prie, Monsieur le Préfet, de me faire connaître vos intentions. Je me ferai un devoir de m’y conformer tant qu’il sera en ma puissance. » On décide de la construction d’une salle dans l’ancienne église du collège, mais en attendant, il faut jouer dans une salle provisoire. Bonnet-Beauval voudrait aussi conduire sa troupe à Brive ; mais, ajoute-t-il, des religieux y ont prêché une mission et il craint qu’ils aient préparé un état d’esprit qui éloigne du théâtre. Son répertoire, cependant, « n’a rien qui puisse effaroucher les esprits timorés ». On y trouve l’Orphelin anglais – on l’a vu, joué par la troupe de Limoges en 1775 – et les Fausses infidélités, comédie en un acte de Nicolas-Thomas Barthe. Les recettes tullistes ne sont toutefois pas formidables. En quittant Figeac où elle avait donné quelques représentations, la petite troupe de Deresmond – troupe « secondaire » de Bonnet-Beauval – s’arrête à Tulle et y séjourne du 25 juillet au 28 septembre 1813. Son répertoire est au goût du public. Elle joue successivement des drames comme Clémence et Waldemar ou le peintre par amour, de Pelletier de Volméranges ; des comédies en prose ou en vers, comme Claudine, de Pigault-Lebrun ; Le Barbier de Séville, de Beaumarchais ; Bruis et Palaprat, d’Etienne; des comédies mêlées d’ariettes et des opéras-comiques. Molière n’est pas oublié. Deresmond monte les Fourberies de Scapin, les Précieuses ridicules et l’Ecole des maris. Ving-et-une représentations en tout, qui rencontrent le succès et remplissent les caisses. Deux autres saisons suivent, cette fois avec moins de spectateurs. En juin 1820 Bonnet-Beauval expose au préfet qu’il a envoyé plusieurs fois des troupes à Tulle à l’époque des foires, qu’il n’a eu comme local qu’une vieille église tombant en ruines et que le produit des représentations ne l’a pas indemnisé de ses frais. Ensuite, ajoute-t-il, il a constitué une « troupe courante qui a joué dans une très petite salle faisant partie d’une auberge tenue par un nommé Bastid, près du pont de Clermont, et cette troupe, quoique peu nombreuse, ne trouve point à s’alimenter. » Il termine en disant qu’à moins de lui faire disposer une salle dans les dépendances du Collège, on ne doit pas compter sur lui. Il abandonne ensuite définitivement la ville.

Il est remplacé par la troupe Luguet qui arrive à Tulle le 22 décembre 1822, où le maire met à sa disposition l’ancien local de la cour d’assises, dans les bâtiments dépendant autrefois de l’abbaye Saint-Martin[2]. Sur cet emplacement, on construit en 1828 les Immeubles de la Comédie, avec une salle de spectacle spécialement aménagée, comprenant un rez-de-chaussée, des avant-scènes et deux étages de loges. Luguet et sa femme partirent ensuite pour Saint-Etienne et Lyon. Pendant leur séjour à Tulle était née leur fille Marie qui, à l’âge de 20 ans, joua Lucrèce à l’Odéon, épousa le chanteur Laurent et illustra le nom de Marie Laurent sur les scènes de l’Odéon, de l’Ambigu et de la Porte-Saint-Marlin. Elle  traversa deux fois le Limousin au cours de ses tournées, donnant Thérèse Raquin[3] à Limoges et Athalie à Brive. La famille Luguet avait tenu près du restaurant Fournaud, un café à Tulle, où se réunissaient régulièrement des avocats et avoués lettrés, des fonctionnaires, des jeunes gens, dont certains s’enflammèrent pour le romantisme et publièrent dans des journaux locaux. Parmi eux, un certain Vauzanges publia une série de saynètes, de dialogues, de petites comédies, avant de partir à Paris où il devint l’un des pionniers des assurances-vie.

La troupe (familiale) Bouvaret prend la succession des Luguet, reprenant des pièces à succès de l’Opéra-Comique, de l’Odéon, des Variétés et du Gymnase.

Du 6 au 15 février 1828, Mlle George et sa troupe donnent à Tulle six représentations. René Fage écrit : « La célèbre actrice était dans l’épanouissement de son talent et la splendeur de sa gloire. Née en 1787, elle allait avoir sa 41ème année. Ses débuts à l’Odéon, en 1803, avaient soulevé un tel enthousiasme, que dès l’année suivante elle était sociétaire de la Comédie-Française. Eblouissante de beauté, elle avait un geste et un jeu de physionomie admirables. Sa diction simple et naturelle, comme celle de Talma, était servie par une voix merveilleusement timbrée. Elle était douée d’une sensibilité communicative qui n’excluait pas l’énergie. Artiste jusque dans les moelles, elle apportait à la préparation de ses rôles le soin le plus minutieux, s’appliquant aux moindres détails de la coiffure et du costume. » Elle joua également à Brive et à Argentat.

 

Le passage mouvementé de Mlle George à Argentat

 

« Le 28 février, je me suis trouvé sur le port, avec quelques-uns de mes amis, pour voir passer Mademoiselle George, célèbre actrice, qui voyageait avec plusieurs artistes distingués des deux sexes du Théâtre-Français. Au moment où sa voiture étoit prête à entrer dans le bac, est arrivé un homme à cheval, courant beaucoup. A peine est-il dans la barque que M. Lacombre est venu nous dire : Voyez cet individu, il cherche dispute à un acteur qu’il nomme, qui est bien l’homme le plus doux et le plus honnête ; il les agonise de sottises ; n’est-ce pas bien mal ? — Nous nous avançons vers la barque où entrait la voiture de Mademoiselle George, plus occupés de regarder une femme célèbre par son beau talent et sa beauté que des propos grossiers que nous entendions. Plusieurs personnes m’ont assuré que cet homme avait dit : « Je ne veux point attendre ici pour une catin de comédienne », et que l’acteur lui avoit répondu : « Vous êtes un malhonnête et un soulo, » et qu’à la suite ce même individu avoit répondu : « Je vais vous attendre de l’autre côté, et c’est là que vous m’en rendrez raison. » « En effet tout passe dans la même barque. Arrivé de l’autre côté, je remarque un homme sortir au galop un des premiers; il paroit qu’il dépose son cheval. Et dans le temps que la troupe et la voiture sortent, il revient avec une canne ou un bâton, escorté d’un autre individu, demander ce qu’il appelle raison. Les deux acteurs, qui se trouvoient en avant, veulent passer outre. Mais on leur barre le chemin. C’est alors que deux autres acteurs, qui venoient derrière, voyant leurs camarades aux prises, s’avancent pour les secourir. Dans le même instant plusieurs individus de sur le port accourent, tombent sur les comédiens, les assoment de coups. Ce ne fut plus que cris, coups et hurlemens sur les deux rives. Les actrices se mêlent à la foule. Mademoiselle George, elle-même, saute de sa voiture et va courageusement porter secours. « Nous étions restés sur la rive opposée, spectateurs terrifiés de l’horrible scène. Cependant elle durait toujours. Nous vîmes un acteur que l’on trainoit à l’eau. On crie : « Portez secours ! passons, passons ! » Quelques personnes généreuses passent avec M. le Maire. Je ne pus passer que dans le second bateau. Arrivé de l’autre côté, la scène change. Ce ne fut plus des coups. Ils étaient protégés. Mais le danger existoit; et ils furent abreuvés d’insultes.

« Témoin occulaire, je continue. J’arrive devant la maison Dicham, suivi de beaucoup de gens du peuple et notamment d’un individu à large épaule qui criait : « Il faut finir de les assomer. » Je me retourne et lui dis : « Tais-toi, malheureux ! «. Quelqu’un veut sortir ; je crois que ce sont les employés des droits réunis ; je saisis l’instant et j’entre. Je remarque beaucoup d’agitation, toutes les figures effarées. Dans le même instant un cri de terreur se fait entendre ; un individu est remarqué, le couteau à la main, avec des accents de rage. On lui crie : « Malheureux ! que veux-tu faire? « Les acteurs et actrices étaient mêlés avec ceux qui les avoient frappés. Mademoiselle George paroissoit indignée. Sa belle figure, qui sait si bien peindre la passion, exprimoit l’indignation. Elle s’avance vers l’individu qui avoit été l’agresseur et lui dit : « Retire-toi, barbare ! » La femme de l’auberge où nous étions, chez qui les étrangers auraient dû trouver protection, s’écrie : «Pour des catins de comédiennes, vaut-il la peine de faire tant de bruit. » Je fus indigné de cette grossièreté et le témoignai hautement. « Tas de canailles ! m’écriai-je, c’est donc ainsi que vous protégez les étrangers ! » Mademoiselle George se lève de sur sa chaise, et, s’avançant théâtralement vers la cabaretière, lui parla avec un accent inexprimable. Je la prends par le bras, en lui faisant observer qu’elle ne devoit pas se mettre aux prises avec une femme d’auberge. C’est cette, même femme qui répondit, lorsque M. Lestourgie demanda un appartement pour panser les blessés : « Je n’ai que l’écurie à vous offrir. » Plusieurs acteurs étoient blessés. Mademoiselle George paroissoit prendre beaucoup d’intérêt à eux. J’eus occasion de rester près de deux heures avec cette belle et célèbre actrice ; elle me parut fière et altière ; elle paraissoit indignée. Plusieurs acteurs étoient blessés ; on les pansa. Mademoiselle George poussoit des soupirs et demandoit justice»

M. Eusèbe Bombal, qui nous a signalé cette aventure, l’avait entendu raconter par M. le docteur Lestourgie ; il ajoute au récit qu’on vient de lire un curieux détail. Un forgeron, qui s’était signalé parmi les agresseurs les plus violents de la troupe, homme aux épaules carrées, taillé comme un hercule, s’était précipité sur les acteurs en brandissant une barre de fer ou un marteau. Mademoiselle George marcha vers lui, dans une attitude théâtrale, l’arrêta d’un-geste et lui jeta à la face une tirade de son répertoire où il était comparé à un cyclope. Terrifié, le forgeron laissa tomber son marteau.

 

Récit de M. Jean-Paul Testut-Delguo, Archives de M. le docteur Morély, d’Argentat, cité par René Fage, Petites notes historiques, Tulle, 1901.

 

La troupe Stéphany-Ghamarande arrive à Tulle le 19 novembre 1829. Son répertoire comprend des vaudevilles, des comédies et des mélodrames. Lui succède celle de De Garron formée de douze comédiens jouant la comédie, le vaudeville et 1′ « opéra accessoire ». En 1833, c’est la troupe de Mme Mercier qui s’installe dans la préfecture de la Corrèze. A son arrivée, elle propose notamment La Prison d’Edimbourg, paroles de Scribe et musique de Caraffa ; Le Chalet, Le Pré aux Clercs, Le Barbier de Séville, et quelques vaudevilles.

Les troupes Pollin (directeur de la troupe de Limoges) et Bourson (qui joua jadis devant Napoléon et dirigea le théâtre d’Aix) occupent successivement le théâtre de Tulle dans les années 1834-35. Selon René Fage toujours, « les Tullistes prenaient un goût plus vif aux représentations dramatiques (…) En juillet 1835, les frères Ravel passèrent par Tulle et y donnèrent quelques soirées. Leurs spectacles étaient d’un genre tout spécial, qui avait joui d’une certaine vogue à Paris. Mimes, équilibristes, chanteurs, comédiens, ces artistes variaient à l’infini leurs jeux. Le public, piqué de curiosité, se porta « en foule » à leurs représentations, ne leur ménagea pas les applaudissements. »

En 1838, la ville reçoit une troupe insolite : celle de Pellegrin, dont tous les membres appartiennent à la même famille. Ils jouent Louise ou la Réparation, de Scribe, et Jean, de Théaulon, deux vaudevilles. Lors d’autres représentations, la critique note qu’il y a beaucoup de monde dans la salle et dans les loges, une « nuée de dames jolies et élégamment parées ». La pièce de Victor Hugo, Angelo, tyran de Padoue, fait sensation le 27 mai 1838. Dans L’Album de la Corrèze du 11 juin, le critique Favard peut écrire : « J’ai fait comme le public, je me suis abandonné à mes émotions, sans les analyser. Honneur donc au grand poète qui partage avec Lamartine la royauté poétique ! Le nom de Hugo a aujourd’hui un titre de plus, pour être tout à fait populaire dans cette ville et dans ce pays ». Pellegrin revint plus tard.

Le tragédien Lagardère est également de passage à Tulle en 1838. Très populaire, il jouait les grands rôles, comme Cinna, Néron, Vendôme, Oreste. Il était secondé par sa femme qui avait, comme lui, débuté à la Comédie-Française. Quelques acteurs de Paris les accompagnaient. En 1840, Hermant, directeur du théâtre de Rodez, donne quelques représentations de drames, vaudevilles et opéras-comiques.

C’est ensuite au tour de Mme Lefèvre de s’installer à Tulle. Dans l’Album de la Corrèze, du 13 juillet 1840, M. Lafond écrit: « Le théâtre est enfin totalement sorti de sa léthargie et du marasme complet dans lequel il était tombé. La troupe de Mme Lefèvre lui a redonné la vie ; dimanche, la salle était pleine à crouler, phénomène qui se reproduira souvent (…) Les sympathies les plus vives avaient été acquises à une jeune actrice, sémillante, pleine de grâce et d’indicible attrait ; et comme l’arrivée d’une belle actrice à Tulle est quelque chose d’étrange, d’incroyable et d’inouï, qu’on se raconte, Mme Queyrens, qu’on voulait voir et admirer, avait attiré dimanche cette réunion nombreuse ».

 Auguste Hüssener, portait de Rose Chéri, vers 1845

 

En 1841, Jean-Baptiste Chéri-Cizos, fils d’acteurs, qui avait commencé très jeune son métier de comédien, arrive, avec sa troupe, composée en grande partie par des membres de la même famille. Les deux filles du directeur, Rose et Anna Cizos sont remarquées. Rose « Chéri » devait débuter au Gymnase en quittant Tulle et elle y obtint un éclatant succès. « Cette jolie débutante, disait Théophile Gautier, réussit beaucoup parce qu’elle est simplement une jeune fille toute naturelle et n’a pas trop l’air d’une actrice ; c’est le plus rare des talents ». Ils donnèrent Être aimé ou mourir, Yelva ou la Muette russe, La Fiancée du fleuve, Estelle, Les Enfants de troupe, La Grâce de Dieu, La Reine de seize ans, Les Premières armes de Richelieu, L’Ange dans le Monde, Le Page et le Régent, Les Enfants d’Edouard, Les deux Jumelles.

Notre précieuse source, René Fage, mentionne aussi le passage à Tulle en 1841 d’un marionnettiste, le mécanicien Bugny, qui avait occupé un petit théâtre dans le passage de l’Opéra à Paris. Il y dirigeait une troupe de marionnettes qu’il qualifiait de « figures mécaniques marchant en plein théâtre et agissant comme une personne ». Quelques comparses, cachés dans la coulisse, se donnaient la réplique, pendant que les bonshommes articulés faisaient les jeux de scène. Il donna La Belle au Bois dormant, folie-vaudeville en trois actes, qui connut un grand succès.

C’est ensuite la troupe de Tony Blondel – qui jouerait plus tard au Gymnase avec son frère Antoine – qui vient à Tulle et propose Lazare le Pâtre[4], Hariadan Barberousse[5], et des vaudevilles parmi lesquels: Bruno le Fileur[6], qui avait tenu longtemps l’affiche du Palais-Royal ; Le Confident, de Scribe et Melesville ; Clermont ou une Femme d’artiste, de Scribe et Vander-Burch ; Le Cabaret de Lustucru, de Jaime et Arago. Antoine Blondel, chanteur de chansonnettes, se fait entendre dans les intermèdes.

En 1845 puis en 46, Fleury-Ducommun monte sur les planches tullistes. Sa troupe ne comprend pas moins de dix-sept comédiens, sans compter le maître de musique, le magasinier et le souffleur. Le directeur remplit les premiers rôles. Au fil des représentations, on peut applaudir, entre autres pièces, un drame : Gaspard le Pêcheur[7] ; une comédie : Manche à Manche[8] ; un vaudeville : 99 Moutons et un Champenois[9] ; une bouffonnerie : L’aveugle et son Bâton[10].

Dans son article, René Fage évoque aussi des représentations données par des artistes amateurs, organisées dans un but charitable, pour grossir la caisse de secours des pauvres de la ville ou pour parer, à une infortune déterminée. Il conclut par ces mots : « les troupes secondaires envoyées par le directeur privilégié de Limoges, les troupes ambulantes du XIIIème arrondissement théâtral et les compagnies qui faisaient des tournées en province, avaient ouvert les esprits aux choses de l’art dramatique, vulgarisé les principales œuvres du répertoire. Le public avait appris à aimer le théâtre où il trouvait une source, toujours renouvelée, d’émotions et de plaisirs. La salle de spectacle était incommode, froide l’hiver et chaude l’été, meublée de banquettes mal rembourrées; mais les acteurs l’animaient par leur entrain, s’ingéniaient à bien faire, cherchaient à s’attirer des sympathies. Ces troupes dramatiques, composées souvent des membres d’une même famille, avaient de l’ensemble et une bonne tenue. Elles gagnaient à peine de quoi vivre, étaient peu exigeantes, se montraient satisfaites de l’accueil qui leur était fait. »

 

Le théâtre de Tulle

Pendant plus de soixante ans et jusqu’en 1890, les tullistes applaudirent les pièces en vogue dans une salle de spectacle construite dans une partie du bâtiment de l’abbaye Saint Martin, mais le bâtiment n’était guère pratique. L’idée de la construction d’un théâtre est à attribuer à Jean-Baptiste Tavé (1856-1925), avocat et député radical. Dès son élection à la mairie en 1892, il souhaita la mettre en œuvre[11]. Durant la séance du 30 novembre 1894, le conseil municipal de Tulle approuve le principe de cette construction. Il est édifié de 1899 à 1902 quai de la République, sur l’emplacement de l’église désaffectée du collège, par deux architectes, Joseph Auberty et Anatole de Baudot, récent architecte du lycée de Tulle – également restaurateur, à la suite de son professeur Eugène Viollet-le-Duc qui le considérait comme son élève préféré. Pour éviter les risques d’incendie, Baudot propose une structure innovante en ciment armé (du procédé de construction de Paul Cottancin). C’est le premier théâtre au monde réalisé avec une structure en ciment armé. Sur le plan fonctionnel, le théâtre est constitué d’une salle à l’italienne avec trois balcons étroits et un hall surmonté d’un foyer. Le céramiste étant Alexandre Bigot, spécialiste des céramiques architecturales et représentatif de l’Art nouveau.

En 1932, la municipalité décide de la rénovation du théâtre et de sa transformation en cinéma : « l’Eden », qui fonctionna jusqu’en 1988. L’architecte parisien Dubreuil supprime les trois balcons pour laisser place à deux gradins plus larges et plus profonds. La toiture voûte d’origine en ciment armé est alors recouverte sous une toiture plus classique en ardoises, celle visible aujourd’hui.

En 1994 les architectes Larrouy, Sicre et David ainsi que le scénographe Bernard Guillaumot rendent au bâtiment sa vocation première. L’édifice est vidé des aménagements intérieurs réalisés en 1932 et une nouvelle structure béton y est installée en respectant l’image extérieure du bâtiment non modifié depuis Anatole de Baudot. Les deux gradins sont modifiés pour ne laisser place qu’à un seul dans toute la largeur de l’espace. L’ouverture de scène qui était de 6 m par 6 m en 1988 est portée à 11 m par 8 m de haut avec une profondeur de 13 m autorisant presque tous les types de spectacles. Le théâtre a porté le nom des « 7 collines » qui sont celles qui dominent la rivière Corrèze. Il est le premier théâtre français à obtenir le statut de Scène conventionnée (en 1999). Dans son ouvrage Mélancollines, Fabrice Variéras écrit, en 2008 : « La première fois où je me suis rendu dans la nouvelle configuration du théâtre, je fus saisi d’une réticence qu’il m’était à la fois impossible d’expliquer et de récuser (…) Surtout lorsque je m’aperçus qu’ils avaient disparu… En le mutilant de ses balcons façon Belle Epoque, on me dépossédait quelque part des belvédères magiques de mon enfance (…) Souvent je me suis demandé ce qu’étaient devenus ces fauteuils rouge framboise (…) Ces fauteuils, si inconfortables hier, qui revêtaient aujourd’hui la couleur surannée du passé (…) me revenait le goût des caramels et des chocolats achetés pendant l’entracte et qui nous collaient aux dents jusqu’au générique final (…) cette salle de cinéma improvisée. C’était l’Eden… » .

 

[1] Député suppléant aux Etats généraux (en 1789). Général de brigade, puis de division. Ministre de la guerre (en 1799). Préfet de la Corrèze (1802-1810).
[2] On visite encore, de nos jours, le cloître, magnifique édifice gothique du XIIIe siècle, qui formait autrefois avec l’église, le cœur de l’abbaye bénédictine Saint-Martin de Tulle. On peut y admirer ses arcades gothiques, et il abrite une très belle salle capitulaire recouverte de peintures murales datant du XVe siècle.
[3] Première pièce d’Emile Zola, créée en 1873 au Théâtre de la Renaissance à Paris.
[4] Drame en 4 actes de Joseph Bouchardy, 1840. Un dramaturge qui était aussi un graveur.
[5] Mélodrame en 3 actes, livret de L. A. Lamarque de Saint-Victor et Labenette,1809.
[6] Des frères Cogniard, 1837.
[7] Drame en 4 actes de Joseph Bouchardy, 1837.
[8] De Joseph Bernard Rosier,1841.
[9] De Vanderbuck.
[10] De Charles Varin et Laurencin, 1841.
[11] Wikipédia, « Les 7 collines (Tulle) ».

Le théâtre de Brive

Au milieu du XIXème siècle, des représentations théâtrales se déroulaient dans des lieux privés tels que le Théâtre Majour ou dans une vieille grange proche de l’actuel collège d’Arsonval. En 1848, un dénommé Roux écrit au maire pour plaider en faveur d’une salle de théâtre digne de ce nom, mais ce n’est qu’en juin 1853, que l’édification d’un théâtre est approuvée en conseil municipal et son emplacement déterminé. Ce sera « la place triangulaire du champ de foire où est élevée la statue du maréchal Brune »1. Mais il faut attendre 1887 pour que le projet de l’architecte Henri Clapier soit retenu. Le bâtiment, dont les travaux débutent dès 1888 et s’achèvent en 1890, ne comporte qu’un seul étage. Ce n’est qu’en 1912 que l’architecte François Macary construit un second étage. L’édifice est en partie occupé par Le Grand Café du Théâtre, dont l’intérieur, « composé de stucs rococo avec de grandes glaces, est spacieux. De grandes baies cintrées donnent sur une terrasse dominant l’avenue de Paris. Établissement très chic en ce début du XXe siècle, il accueille une clientèle bourgeoise et constitue un lieu approprié pour les rendez-vous d’affaire. Il fermera dans les années 1970. »

1 « Le Théâtre municipal une histoire en plusieurs actes », site des Archives Municipales de Brive.

Notices pour servir à l’histoire du théâtre en Limousin (16): le théâtre de Guéret

Photographies (c) Paul Colmar

 

L’histoire de l’ancien théâtre de Guéret commence en 1793, en période révolutionnaire : la vieille chapelle des Pénitents Blancs, qui se trouve sur la place des Barnabites (actuelle Place Varillas), est transformée en Salle de Comédie, laquelle est ensuite détruite, car se trouvant sur le tracé de la route Nationale qui relie Montargis à Uzerche [1]. En 1837, venu de Limoges, l’architecte Vincent Boulle est chargé de dessiner les plans d’un théâtre qui sera construit à peu près au même endroit que celui qu’occupait la précédente Salle de Comédie. Ce petit théâtre à l’italienne permet aux acteurs qui y jouent de présenter d’honorables œuvres dramatiques ou comiques, et même d’excellents opéras. Au fil du temps, le théâtre se détériore. Pendant la première guerre mondiale, le théâtre sert de caserne à des poilus. En 1928, l’architecte Gilbert Talbourdeau, de Montluçon, reçoit la mission de le restaurer, ce qui est chose faite en 1930. L’activité théâtrale ayant fortement déclinée, une salle de « cinématographe » est ouverte, dirigée par Max de Cuvillon, fabriquant d’appareils de projection.

En 1991, alors que le petit théâtre à l’italienne est à l’abandon depuis 8 ans, l’association Le Manteau d’Arlequin parvient à convaincre la municipalité de Guéret d’en rénover la toiture. Puis Masquarades, une autre association guérétoise, présidée par Séverine Pateyron, prend le relais et se fixe 3 ambitieux objectifs : sauvegarder, restaurer et exploiter ce théâtre. Fin août 2019, La Montagne a fait part de l’intérêt des Bodin’s, qui existent depuis 25 ans et connaissent un considérable succès, pour ce lieu. Jean-Christian Fraiscinet, cofondateur de la troupe, et Bertrand Duris, autre membre, ont visité le théâtre grâce à l’entreprise de la comédienne Anny Duperey, marraine de Masquarades. Il s’agirait de proposer une programmation clefs en main : « Il faut bien sûr proposer autre chose que l’offre culturelle des scènes conventionnées.. » Fraiscinet se voit bien créer du Feydeau, du Labiche, du Guitry, à Guéret : » Si on propose de la qualité, des décors, des costumes, les gens viendront de loin […] Un théâtre dans la Creuse, ce n’est pas un handicap, ce serait plutôt un atout ».

 

En France, on compte environ 170 théâtres dits « à l’italienne » (apparus en Italie à la fin du XVIème siècle), huit datant de la première moitié du XIXème siècle, dont Guéret.

Les caractéristiques en sont bien connues [2] : « une salle en forme de fer à cheval, des balcons divisés en loges, un parterre en pente séparé de la salle par un cadre de scène, un plafond en coupole orné d’un lustre. Une salle de proximité entre artistes et public appelé « bonbonnière » : ses dimensions plus modestes permettent aux spectateurs de percevoir plus en détail le jeu des acteurs. Une acoustique exceptionnelle. »

 

 

[1] « Historique » du site http://marchoucreuse23.canalblog.com/archives/2016/04/02/33536642.html pour ce passage.

[2] https://www.masquarades.fr/restauration/ On lira avec intérêt, par comparaison, la présentation « La salle Richelieu entre tradition et modernité » sur le  site de la Comédie-Française.