03 Mar

Joseph Rouffanche, Le Marteau lourd – premier recueil

Joseph Rouffanche (c) Laurent Bourdelas

 

En 1951, Joseph Rouffanche – âgé de 31 ans – a publié Les Rives blanches, sept poèmes en prose, dans les cahiers de la Revue neuve, chez René Debresse. Pour l’instant, seul le poème « Fantôme à la rivière » est visible sur le site de Gallica ; il commence ainsi : « Sur les feuillages calcinés,/ Il a posé ses doigts lassés;/Abandonné à la rivière,/Contre l’eau des troncs, sa pensée./Mainte corolle somptuaire/Et de blancs rubis constellée,/Ne lutte plus dans la lumière/contre les flammes de l’été./Parmi les branches éployées/Dont l’ombre triste s’est noyée/Sur les cailloux de la rivière,/ le même fantôme est venu […] ».

En 1954 paraît Le Marteau lourd, n° 387 des Cahiers bi-mensuels « P.S. »  – c’est-à-dire Pierre Seghers – publiés par Poésie 54. Les éditions Pierre Seghers étaient installées 228, boulevard Raspail, dans le XIVe arrondissement de Paris. L’Imprimerie Spéciale de l’Edition, à Villiers-le-Bel, a achevé son impression le 4 mai. C’est un livret broché et cousu de format in-12 de 41 pages, avec un frontispice par Ernest Haumesser. La couverture illustrée à rabats est dans les tons rose et crème. Le tirage est limité à 140 exemplaires. Sept ont été imprimés sur Hollande, marqués A à G et cent quarante sur Alfamarais numérotés 1 à 140 – c’est l’édition originale.

Dans 12 poètes, 12 voix(es)[1], Joseph Rouffanche qualifie son illustrateur, lui-même auteur et poète[2], Ernest Haumesser, d’ « ami » (ils se tutoient) et publie des extraits d’une correspondance qui dure avec lui au moins jusqu’à la parution de L’Avant-Dernier Devenir, avec une lettre de 1988. D’ailleurs, l’artiste accompagne, en avril 1955, le recueil la violette le serpent édité par Paragraphes à Paris par douze dessins intitulés « l’intermède des figurines ».

Chaque numéro en édition courante est vendu 100 francs ; en édition de luxe numérotée 350 francs. Aujourd’hui, on trouve quelques exemplaires en vente sur internet, entre 20 et 80 euros. Plus de cinq cents plaquettes furent publiées dans la collection P.S.. Seghers écrivit que « la collection P.S. rassemble ceux qui sont déjà des poètes notoires et ceux qui peuvent le devenir. Elle n’est pas une collection commerciale, mais une chance donnée aux jeunes poètes. »

Dans la même collection, en 1954, paraissent les Chansons à dire de l’écrivain suisse Georges Piroué (1920-2005) ; Que le monde est beau bien-aimée de Daniel-R. Bourgouin, également romancier chez Gallimard, avec notamment Les marches de Saint-Germain, en 1962, à propos de la guerre d’Algérie ; Le droit d’asile d’André de Richaud (1907-1968), écrivain, poète et dramaturge, qui s’était lié avec Seghers au collège de Carpentras ; Tête la Première de Ghislaine Costa de Beauregard (1908-2002), préfacé par Jean Cocteau ; et enfin Corps mémorable de Paul Eluard, réédition du recueil publié en 1948 sous le pseudonyme de Brun, après la mort de son épouse Nusch[3] et illustré par Valentine Hugo. Pierre Seghers avait écrit à Rouffanche, le 29 septembre 1954, à propos de son recueil : « J’aime le ton de votre poésie, elle émerge du langage avec quelque chose de nu et de luxueux à la fois. Il y a au-delà des mots, une vision, un mouvement, une gravité qui ne trompent pas.[4] » Dans une lettre du 29 septembre 1954, Robert Sabatier écrit : « J’aime votre poésie et l’état d’esprit reflété par elle. Tendre, ô combien, dépouillée, intérieure, elle a toutes les qualités que j’aime. C’est chose assez rare et je veux vous le dire, très simplement. Du meilleur cœur.[5]»

Le rabat de la 1ère de couverture propose une photographie en noir et blanc de Joseph Rouffanche, en veste et cravate, les cheveux peignés en arrière, fixant l’objectif. La biographie, que l’on imagine donnée par lui, est celle-ci : « Limousin d’origine et de cœur Joseph Rouffanche est né le 24 septembre 1922 à Bujaleuf (Haute-Vienne). Marié, père de trois enfants, il est professeur de lettres au collège de Chasseneuil (Charente). En poésie, il serait bien embarrassé d’avouer une préférence, toutefois, son admiration pour le Rimbaud des Chansons et des Illuminations surtout, est sans mélange. Il croit devoir beaucoup à Rilke et aux Surréalistes parmi lesquels le meilleur Eluard l’enchante. Il adore Mozart et Beethoven. La vie prend un sens à ses yeux grâce à la poésie éparse dans l’œuvre d’art et dans le monde. Ila conscience d’écrire dans un état de plus grande douceur comme avec cette espèce de gravité et de tendresse qui accompagne l’amour […] ».

Bien entendu, en lisant le titre Le Marteau lourd, on pense tout naturellement au Marteau sans maître de René Char, paru vingt ans auparavant, dans lequel celui-ci écrit :

« Tu es pressé d’écrire,

Comme si tu étais en retard sur la vie.

S’il en est ainsi fais cortège à tes sources.

Hâte-toi.

Hâte-toi de transmettre

Ta part de merveilleux de rébellion de bienfaisance. »

Mais le titre vient du second poème dans lequel Rouffanche écrit notamment :

« J’ai […]

Cherché

Le fermoir d’or le marteau lourd […] ».

Et on le trouve encore dans « Il eut fallu », où on lit :

« La porte au marteau lourd m’interdisait l’entrée

Du parloir de l’enfance où j’eus trouvé la clé

Où j’eus trouvé le cœur de cela qui enchante […] ».

Comme Régine Foloppe, je vois dans ce poème un « hymne à l’enfance »[6]. Il n’est pas anodin que Rouffanche y choisisse son titre.

Treize poèmes du Marteau lourd ont été édités dans Où va la mort des jours, choix de poèmes 1954-1965, suivi de Seul pays, chez ORACL-édition à Poitiers en 1983, qui permit à l’auteur d’obtenir le Prix Mallarmé l’année suivante. On imagine que Joseph Rouffanche a choisi ceux des poèmes du recueil qui lui plaisaient le plus vingt-neuf ans plus tard. Le premier d’où est tiré le titre ne fait plus partie de la sélection ; en revanche, « Il eut fallu » persiste.

Les poèmes sont de longueurs et de formes inégales. L’auteur préfère généralement l’assonance à la rime parfaite. Ainsi de pavane et platane, cours, toujours, détour, amour… Certains poèmes ont des titres spécifiques (20), d’autres sont simplement titrés par les premiers mots du premier vers (10). Le dernier n’a pas de titre.

Les thèmes du recueil sont ceux que l’on trouve dans toute l’œuvre de Joseph et qui ont déjà été bien étudiés précédemment. Je vais citer les principaux à mon sens et les éclairer à la lumière de certains travaux déjà édités, dirigés essentiellement par Gérard Peylet.

La nature limousine, les animaux et les éléments sont partout présents, mais, dans ce recueil, l’hiver et la neige ont une importance particulière. Dans Voici… : « Ici l’hiver fut grottes d’ombre,/Palais de givre aux jours enfuis ». Un poème porte le titre Les neiges de Noël, dont j’extrais les vers suivants : « Enfant perdu des soirs de neige ;/Voici les neiges de Noël,/Les douces neiges éblouies ! » et plus loin : « Paissez mes neiges de Noël,/Mes chastes neiges éblouies ! ». Dans La Ronde, « En le recueillement, la ronde la plus pure/Neige et s’effeuille et neige encore quelques pas. » Plus loin, il est question de « l’azur d’hivers suppliciés. » Dans Il se cueille…, « linge du gel, enfants noués,/Aux jardins, l’hiver taciturne/Fane le givre au pas nocturne. » Dans Rencontres, Rouffanche évoque « Au plus profond de la forêt/Loin des allées/L’annonciation de la neige. » Le mot avalanche est écrit. Dans La Herse d’or, les derniers vers : « Lilas blanc, vainqueur de ma nuit,/Ma neige loue ton existence. » Un poème est titré Il neige [Lecture]. Dans Des Etoiles, « De longs hivers désespérés/Neigeront sur ton oreiller ». Dans Loin  de qui, il y a « la neige bruissante » et dans Sous le couvert, « Les rues s’ordonnent pour l’hiver ». Dans Il eut fallu, le poète se souvient du gui de Noël et de l’odeur du sapin de l’enfance. Dans Ame de ronce, les deux premiers vers : « Rossignol long à t’éveiller/Par tant d’hivers désespéré ». Joëlle Ducos a remarqué que la neige en tant que phénomène naturel apparaît comme le thème récurrent du recueil Où va la mort des jours, elle parle d’ailleurs d’une présence obsédante[7]. On vient de constater que c’est le bien le cas dans Le Marteau lourd. On peut suivre Joëlle Ducos dans ses interprétations. La neige est un « symbole du passé », « élément légendaire » ancré dans le monde Limousin dont le poète dit que c’est un « petit pays qui va de l’hiver à l’hiver ». Joëlle Ducos ajoute : « Cette terre ainsi qualifiée est dominée par la saison hivernale qui fait naître tous les rêves d’enfance et de tendresse (…) Inversement, les autres saisons n’ont pas ce pouvoir évocateur qui relève parfois de la féérie. » On passe du paysage limousin à l’univers d’enfance, notamment associé à Noël et au foyer chaleureux. La neige est une « image de pureté et d’intimité, minérale et fondante, immobile et vivante, étoile et terrestre, figure de solitude et d’amour (…) toujours repoussée dans un passé rêvé et révolu, et semble la figure d’un idéal désormais impossible à atteindre » ; il y a « un regret permanent [du] bonheur passé. Neige d’antan, elle représente la pureté de la matière et la source d’inspiration poétique absolue, même si sa rêverie ne peut qu’amener une nostalgie. »

La nostalgie est sans doute celle des temps heureux de l’enfance – « Ô mon enfance protégée ! » écrit le poète, qui évoque l’ « Enfant perdu des soirs de neige » et « l’enfant roux » qu’il était. Dans la « Petite suite d’été », « Un enfant court sur la route » avec « sa chevelure d’été » « Et son regard de bête blonde ». On songe immédiatement à Rimbaud, à son « J’ai embrassé l’aube d’été. » Rouffanche écrit : « L’escalier rencontre le visage tendre de l’aube./Il la retrouve ; ils sont amis. » Rimbaud : « L’aube et l’enfant tombèrent au bas du bois. » Rouffanche mentionne aussi « Les belles dames d’autrefois. » Peut-être femmes de ses parages enfantins, peut-être réminiscence de la Ballade des dames du temps jadis de François Villon. Dans « Sous le couvert… », Rouffanche écrit : « Les enfants viennent écouter/Le ruissellement des merveilles » et « Aux devantures immergées/Les enfants font choix de jouets. » Au-delà du mystère, il s’agit bien de l’émerveillement de l’enfance. Comme l’a souligné Régine Foloppe : « une enfance unanimement émerveillée, extasiée « corps et âme »[8]. Dans l’une de ses études, Gérard Peylet a travaillé à propos du passé et de l’enfance dans les proses de Jean Follain et les poèmes de Joseph Rouffanche[9]. Il a notamment montré  que « le poète transforme une impression d’être au monde en instant poétique. L’instant devient conscience suraigüe d’un temps à l’état pur, miraculeusement sauvegardé et immobilisé par l’image. » Il ajoute : « nous savons bien que les poèmes de Joseph Rouffanche naissent en partie de la mémoire et qu’ils nous offrent des instants mi-vécus et mi-inventés ». Et, bien entendu, que la nostalgie nourrit la poésie de Rouffanche, puisque l’enfance est un temps achevé, vécu et peut-être rêvé, que le poète essaie de retrouver. Mais le temps passe inexorablement, il est « porteur de chaînes » dans le poème « Demi-Saison » et les « passe tendrement » à l’auteur, en s’éloignant avec un sourire. Dans « Voix fertiles », Joseph Rouffanche annonce : « Il va falloir quitter les rives/De l’enfance et de la mémoire ». Gérard Peylet parle de la tentative de combler un vide existentiel. On se souvient alors de Charles Baudelaire, dans Moesta et errabunda :

«  Comme vous êtes loin, paradis parfumé,
Où sous un clair azur tout n’est qu’amour et joie (…)

– Mais le vert paradis des amours enfantines,

L’innocent paradis, plein de plaisirs furtifs,
Est-il déjà plus loin que l’Inde et que la Chine ?
Peut-on le rappeler avec des cris plaintifs,
Et l’animer encor d’une voix argentine,
L’innocent paradis plein de plaisirs furtifs ? »

Dans Le Marteau lourd, c’est Il eût fallu qui livre une possible clef :

« La porte au marteau lourd m’interdisait l’entrée

Du parloir de l’enfance où j’eus trouvé la clé

Où j’eus trouvé le coeur de cela qui enchante »,

avec la convocation d’impressions parfois fugitives – de connotations, pour reprendre l’expression de Georges Mounin, « tout ce que peut évoquer, suggérer, exciter, impliquer de façon nette ou vague… la valeur d’un terme… chez chacun des usagers individuels de ce terme » – pour tenter de partir à la recherche du temps perdu. C’est sans doute l’un des principaux travaux d’écriture de Joseph Rouffanche – qui convoque aussi l’absence, les absents (comme les doux chercheurs de champignons effacés) et les morts qui se plaignent de l’oubli ; sa poésie deviendrait en quelque sorte un memento mori. On se souvient de ce que se demande le narrateur du Temps retrouvé de Marcel Proust : « si tous les gens que nous regrettons de ne pas avoir connus parce que Balzac les peignait dans ses livres […] ne m’eussent pas paru d’insignifiantes personnes, soit par une infirmité de ma nature, soit qu’elles ne dussent leur prestige qu’à une magie illusoire de la littérature ». Il en va de même des personnes, des détails, des objets, convoqués par la poésie de Rouffanche : « Vieillards tombés en songerie/Au banc tiédi de l’habitude », « promeneuse de jadis », « mufles des bêtes », « ythme étrange de la ronde », « Aux jardins, l’hiver taciturne », « l’écluse encombrée », « tous les hommes dans un seul village » ou « les belles dames d’autrefois ». Ses souvenirs nous en rappellent d’autres.

Le Marteau lourd est aussi un recueil de la tendresse, plusieurs fois mentionnée. j’ai cité le temps qui passe tendrement des chaînes – c’est donc ici une tendresse quasi mortifère. Mais dans « Mon silence », « La tendresse est l’allée de mon plus beau château », écrit le poète. Ailleurs, il est dit : « Tu deviendras mon tilleul tendre » ou « la tendresse se lève », ou bien encore « D’aussi loin que je me souvienne/voltigent les libellules d’une tendresse sans bornes ». Et puis, il y a l’ « Hymne à la tendresse ». Il s’agit là d’une quête, où la nostalgie une fois encore est de mise et même citée. Elle est prétexte à de nombreuses images qui font poésie et semble anihiler le temps : « Pour toi le temps n’a d’existence ! » Et c’est bien de tendresse dont il s’agit, qui demeurera, écrit Rouffanche, « Quand j’oublierai la maison de l’amour/Quand je perdrai les traces de l’amour ! ». On songe ici à Pierre Reverdy, dont un poème s’intitule « Tendresse », où il écrit : « Il y a le temps roulé sous les plis de la voûte/Et tous les souvenirs passés inaperçus » et plus loin : « Je n’ai plus assez de lumière/Assez de peau assez de sang/La mort gratte mon front ». La tendresse, dernière consolatrice, peut-être.

Comme, surtout, la poésie – si présente, si belle – dans ce premier recueil, qui place déjà Joseph Rouffanche parmi ceux qui comptent, comme en témoigneront au fil du temps ses pairs, les critiques et les universitaires qui l’auront lu. Une poésie, pour reprendre l’expression de Claire Meyrat-Vol, « qui ouvre sur l’infini et touche à la splendeur du monde »[10] car, pour reprendre un vers  du poète, « il ne saurait être « aveugle à la beauté des choses ». Je retiens quelques images dans Le Marteau lourd : « l’espace où la forêt/A la rivière fait offrande,/Où la solitude et la paix/Viennent s’unir dans l’or des brandes. » Ce dernier mot rappellant le titre du recueil de Maurice Rollinat. Et puis encore : « La lune aux seins mauves s’effeuille »,  « La route où la beauté/Retrouve le mystère », « Mon silence est d’azur, de places et de plages », « Et fanèrent et s’épanouirent dans l’eau claire et les jardins en terrasses,/Les corolles de magnolia », « Aux lacs, les carpes d’ombre/Humaient l’azur, avec lenteur », on serait tenter de dire, toujours en citant le poète, tout un « ruissellement des merveilles ».

Ce sont toutes ces merveilles qui sont présentes dans Le Marteau lourd comme elles le seront dans les autres œuvres de Joseph et c’est leur présence qui font que j’aime sa poésie.

 

 

 

 

[1] Joseph Rouffanche, 12 poètes, 12 voix(es), Cahiers de Poésie Verte, 1997, p. 428 et suivantes.

[2] Par exemple publié par La Tour de Feu de Pierre Boujut.

[3] Annie Coppermann, Corps mémorable, de Paul Eluard, Les Echos, 31 déc. 1996 (en ligne).

[4] Joseph Rouffanche, 12 poètes, 12 voix(es), op. cit., p.432.

[5] Joseph Rouffanche, 12 poètes, 12 voix(es), op. cit., p 432.

[6] L’émerveillement dans l’œuvre poétique de Joseph Rouffanche, in « Joseph Rouffanche », Analogie, 1991, p.31.

[7] « Mais où sont les neiges d’antan… », « Joseph Rouffanche et la poésie post-surréaliste : un poète entre Terre et Ciel », Eidôlon, Université Michel de Montaigne Bordeaux 3, Septembre 2000-56, p. 136.

[8] L’émerveillement dans l’œuvre poétique de Joseph Rouffanche, op.cit., p. 15.

[9] L’horizon poétique de Joseph Rouffanche, études réunies et présentées par Elodie Bouygues, PULIM, 2011., p.p. 35-48.

[10] « La splendeur du monde », Ibid., p. 113.

Notices pour servir à l’histoire du théâtre en Limousin (39): Philippe Lars , comédien et chanteur, raconte son parcours théâtral

Philippe Lars (c) Yann Brisson

 

« Ma première expérience de théâtre, si l’on exclut le rôle de petite souris en maternelle (qui m’avait tout de même procuré quelques émotions mais dont je ne me souviens guère), fut en CM1. Le remplaçant de l’instituteur nous avait proposé de jouer quelques saynètes de Pagnol. J’avais été choisi pour interpréter César dans la célèbre partie de cartes issue de Marius. Le plaisir que j’ai eu alors de faire rire les autres et de jouer à être quelqu’un d’autre tout en affirmant ma personnalité ne m’a plus jamais quitté. Au collège, à Firmin Roz, vite désireux de retrouver ces sensations, j’ai intégré le club théâtre mené par Jean Louis Roland. En parallèle en classe de français (avec Mme Daudet) je me distinguais en jouant des extraits de Molière à toutes les sauces…. Accents, pitreries faisaient encore rire à l’époque, et oui Michel Leeb était passé par là. Avec M. Roland les choses étaient plus construites. Nous apprenions des sketches de Bedos, les diablogues de Dubillard, du Queneau etc.. Une représentation annuelle était organisée en fin d’année scolaire. Grand moment de réalisation de soi, de trac, de rires joyeux ou nerveux. La petite salle de Jean Moulin était comble à craquer. Mes frères me félicitaient, ce qui était quand même une performance. Même mon père s’y amusait. Me mère, qui refusait que l’on fasse alors du sport ou de la musique (à cause de sa religion/secte les témoins de Jéhovah), acceptait que je fasse du théâtre car elle-même jeune fille avait été la star du collège pour son interprétation d’un curé dans je ne sais plus quelle pièce… Au lycée j’ai donc recommencé l’expérience du club théâtre avec Catherine Lejean comme animatrice. Nous avions joué des textes de témoignages de tribunal et également un collage de textes de Shakespeare. Le théâtre prenait une dimension autrement plus intellectuelle. Il ne s’agissait plus seulement de faire rire mais de créer de l’émotion, de faire réfléchir. De fracasser les consciences comme dirait l’autre !

Arrivé à la fac j’ai trouvé sans vraiment chercher une troupe de théâtre à laquelle je suis resté longtemps attaché, la troupe universitaire nommée la Balise. De mémoire c’est Mohamed Maach qui l’avait créée. Elle était depuis longtemps endormie avant d’être réveillée par des étudiants de médecine notamment. Deux d’entre eux étaient Frédérique Meissonnier et un peu plus tard Jean Philippe Villaret. Je travaille d’ailleurs toujours avec ce dernier qui est l’éclairagiste de mes spectacles de théâtre ou de musique. A la Balise, ma conscience du collectif s’est accrue. Nous sommes partis à Avignon dans un combi Volkswagen, nous avons construit une petite salle de spectacle à Limoges (Le Caf’teur). C’est l’époque aussi où j’ai commencé à chanter de plus en plus (auparavant disons que je criais plus, je faisais du métal). Ce qui m’a valu en 1998 d’être sélectionné pour le printemps de Bourges. Mais c’est un tout autre parcours !

Revenons au théâtre. Sur les conseils de mon frère Simon, j’ai passé le concours du conservatoire d’Art Dramatique. La classe était menée alors par Michel Bruzat, metteur en scène bien connu ici et ailleurs. Simon avait de l’admiration pour cet homme et m’a convaincu que cela ne pourrait que m’améliorer dans mes désirs de vie artistique. J’ai donc passé trois ans dans la classe de Michel et obtenu un diplôme de fin d’étude d’Art Dramatique qui doit bien traîner quelque part chez moi. Michel m’a ensuite confié des rôles dans plusieurs de ses productions (C’est beau une ville la nuit de Bohringer, un clown dans Cabaret Dimey). C’est évidemment auprès de lui que j’ai le plus progressé et ce, dans tous les domaines artistiques que je pratique. Je suis parti à Avignon avec lui aussi pour y jouer le cabaret Dimey, mais cette fois-ci nous avions la chance d’être rémunéré pour cela. Il m’a également conseillé pour plusieurs de mes spectacles de chansons. Bref, un homme important s’il en est dans le parcours qui est le mien.

J’ai participé aussi à d’autres créations depuis 20 ans. Je ne pourrais les citer toutes. Les plus récentes (2019) sont : Le Silence de la Mer de Vercors avec la Compagnie Les pieds dans les étoiles, mise en scène de Pascale Colombeau, rôle de Werner Von Ebrenach et le Limoges Opéra Rock de Pascal Chamoulaud où j’incarne des rôles chantés sur la ville qui m’a vu naître et qui a été donné à l’Opéra de Limoges. J’ai par ailleurs joué dans des fictions tels que le Village français (rôle de Sorbier) et tourné dans des projets vidéos avec notamment Koox Productions. J’oublie bien d’autres projets auxquels j’ai participé…

Le théâtre et la musique se mêlent souvent dans les projets que je choisis. Ce qui me convient très bien ! »

21 Jan

Notice pour servir à l’histoire du Limousin (38): Le témoignage de Jean-Pierre Descheix

Jean-Pierre Descheix, formidable dans Montaigne mis en scène par Michel Bruzat à La Passerelle (c) F. Roncière

 

Après des études de chant et d’art dramatique au C.N.R. de Limoges, le talentueux Jean-Pierre Descheix mène une double carrière de comédien et de chanteur . Au théâtre, principalement avec la troupe de La Passerelle, il a interprété – avec toujours un grand talent – notamment les rôles d’Oronte dans Le Misanthrope de Molière, du Philosophe dans Le Neveu de Rameau de Diderot, de Bougrelas dans Ubu Roi de Jarry, etc.  Au cinéma, on a pu le voir dans La Cérémonie de Chabrol (1995). Le théâtre musical étant son domaine de prédilection, il apparaît dans nombre de spectacles mêlant chant et comédie, y compris en tant que chanteur soliste. Je me souviens l’avoir vu au festival de Saint-Céré avec beaucoup de plaisir. C’est lui qui a pris la suite de Michel Bruzat comme enseignant au C.N.R. de Limoges.

 

« D’après mes lectures et discussions avec mes congénères comédiens de tous poils, il semblerait que le virus du théâtre remonte à chaque fois et presque à coup sûr à la petite enfance. D’où vient ce virus ? Je n’ai jamais réussi à le déterminer.  Il ne me vient pas de mes ascendants qui étaient tous peu ou prou dans le monde agricole. Bien sûr, mon père était projectionniste de cinéma dans la campagne dordognaise dont je suis issu. Il avait fait figure de pionnier en délaissant la terre pour acheter un appareil de projection au tout début des années 50 et monter ce qu’il avait intitulé « La Tournée des Fidèles », une petite épopée hebdomadaire qui le menait soir après soir dans des villages de la région Périgord Vert pour « passer » un Tarzan ou autre Fernandel. Je me souviens (même si je n’étais pas né !) que sa première séance, la « fétiche », avait été consacrée à Knock avec Louis Jouvet. Mon père était très investi dans cette activité et y trouvait un plaisir évident. Je ne suis pas certain que ce soit la passion toute entière pour le 7ème art qui ait guidé son choix mais sûrement aussi l’envie très forte de ne pas être un « glébeux » et certainement encore l’attrait d’un filon en pleine expansion, donc rémunérateur. J’ai donc, tout de même, baigné dans les films très tôt et en ai vus et revus, certains plusieurs fois. Les photos des acteurs me fascinaient. Les affiches dessinées de l’époque aussi. Voilà pour le biotope.

D’autre part, on m’a toujours dit que, déjà tout petit, ma grande passion était d’imiter les gens de mon entourage – avec un certain talent de vérité, paraît-il. Je me vois encore mimer toute la messe, un peu plus tard, à faire pisser de rire ma grande sœur. Je me rappelle aussi passer le plus clair de mes récréations, en primaire, à organiser des représentations de théâtre…et en être le principal acteur, bien sûr ! De passer mon temps libre à me déguiser, à entraîner un copain et une copine choisis pour faire encore et toujours du théâtre, partout, dans mon grenier, sur la scène de la salle des fêtes (mon père détenait la clé), dans la rue, en famille, etc. Nous n’avions pas la télé pourtant et ne l’avons eue qu’en 1973. Evidemment ! Elle avait tué le cinéma. Solidarité familiale ! J’allais la regarder ailleurs et, bien sûr, il y a eu ce fameux « Au Théâtre ce soir » pour lequel j’éprouvais une vraie passion…comme à peu près tout le monde ! Il faut dire que j’étais estampillé « bon en récitation » depuis l’école primaire et que ma prestation était attendue régulièrement par mon professeur de français qui s’en délectait à l’avance. Je me souviens précisément de sa mine gourmande quand il m’invitait à me lever pour livrer mon dernier texte appris. Je m’aperçois qu’il a donc fallu que ce virus soit très fort pour m’atteler, en 4ème, à monter et à jouer –je n’aurais laissé à personne le droit d’incarner le garçon aux cheveux roux ! –  une adaptation de Poil de Carotte que j’avais faite et ronéotypée moi-même à partir du roman de Jules Renard (je n’ai su que plus tard que la pièce existait, écrite de sa main même). Je me souviens avoir écrit des fragments de pièce très inspirée du plus plat vaudeville, puis plus tard des livrets d’opéras plus tard encore des parodies stylistiques de Tchekhov ou de Gombrowicz.

Tout naturellement, je me suis inscrit, à 17 ans, au cours d’Art Dramatique du conservatoire de Limoges dans la classe de Jean Pellottier qui a su très vite faire éclore ma dilection pour les rôles dits de « caractère ». Avec lui, j’ai appris les bases du théâtre classique, l’importance de la diction (il m’a fallu perdre mon accent du sud, peu fait, semblait-il, pour Molière ou Racine), la scansion de l’alexandrin, l’exigence de la poésie, la compréhension des œuvres, la rigueur mais aussi la fantaisie, la joie d’être sur scène et même d’y cabotiner un brin. Ce fut un maître à sa manière et même s’il nous expliquait souvent la différence entre les deux façons d’aborder le jeu, la catharsis et la distanciation brechtienne, j’ai gardé de son enseignement la passion d’être sincère et un certain goût pour le naturalisme dans le jeu. Pas vraiment de la distanciation, donc.

 

Plus tard, Michel Bruzat, qui est un autre de mes maîtres, sans doute le « maître » dans l’acception proposée puisque je ne l’ai pas eu comme professeur. C’est grâce à sa patience, sa confiance et sa fidélité que le comédien en herbe que j’étais a pu, spectacle après spectacle, naître à la scène, s’épanouir, grandir, se révéler. En 1987, lors de l’ouverture du Théâtre de la Passerelle, je fus du premier spectacle La Cerisaie  et l’année suivante, Michel prit le pari de me confier mon premier monologue. C’était Enfantillages de Raymond Cousse. Encore aujourd’hui, je trouve incroyable de sa part de m’avoir confié cet imposant monologue qui m’a fait faire un bond en avant dans ce métier. Je me rappelle avoir eu des heures difficiles où je me trouvais sans ressource devant l’improvisation. J’étais alors très peu capable de trouver des propositions en scène à jet continu, d’accepter « d’y aller », de me tromper, de rebondir et j’avais du mal à « décoller » de la littéralité du jeu scénique. C’est Michel qui m’apprendra à fuir la redondance, l’illustration, le cliché, la facilité, la trivialité et érigera le corps en maître, pour sortir de la pensée et de l’intellect. C’est d’ailleurs ce qu’il enseigne inlassablement et avec succès à des générations d’élèves acteurs dans le cadre du conservatoire. Certains sont devenus de beaux acteurs. Et il continue à proposer à des comédiens en herbe des partitions difficiles, des monologues, en allant jusqu’ à leur offrir  des représentations publiques dans un cadre professionnel. Et je suis toujours émerveillé de voir combien, avec la confiance, ceux-ci produisent des choses incroyables. Nous avons ensemble, à ce jour, fait 20 spectacles ensemble. C’est lui qui a fait de moi un comédien professionnel. Et la confiance mutuelle est notre ciment. J’ai été choisi par Michel pour la première participation de la Passerelle au Festival d’Avignon en 1993, avec le monologue Le Frigo de Copi. Depuis, il s’est rarement passé une année où la Passerelle n’ait été présente à Avignon et, pour ma part, j’y ai participé 7 fois. Pour parodier la chanson bien connue, je peux dire à Michel Bruzat : « Ma plus belle histoire de théâtre, c’est vous ». J’ai connu d’autres metteurs en scène, surtout dans le lyrique ou le théâtre musical, mais aucun n’a été un « maître ». Petite réflexion : derrière un maître, il y a souvent toute une lignée ascendante. Derrière Michel, on peut « lire » certainement Valde et Vitez – notamment – qui furent, entre autres, ses propres maîtres.

J’ai toujours eu la double casquette de comédien et de chanteur.

J’ai fait conjointement des études de chant et d’art dramatique au conservatoire de Limoges. Pendant onze ans, de 1980 à 1991, j’ai été instituteur et en même temps choriste au Grand Théâtre de Limoges. Le théâtre s’est imposé sur le tard, justement avec la création de la Passerelle et j’ai démissionné de l’Education Nationale pour devenir ce qu’on appelle laidement « intermittent du spectacle ». À  partir de ce moment-là, j’ai alterné les productions de théâtre, d’opéra et d’opérette en soliste, de comédie musicale, de cabaret, de chanson. J’ai fait quelques mises en scène, toujours de spectacles musicaux et  participé à une dizaine de films et de courts-métrages. Je ne saurais dire ce qui serait ma prédilection. Quand je suis sur un projet, quel qu’il soit, c’est cette forme-là que je préfère.

J’ai fait aussi un passage par l’enseignement du théâtre en conservatoire et il se pourrait que ce soit une nouvelle voie possible (c’est effectivement ce qui est advenu, NdA).  Diriger des acteurs, quels que soit leur niveau, est très exaltant. Faire trouver sa vérité à un comédien sur scène est une expérience jubilatoire renouvelée. C’est aussi, à mon sens, un acte politique puisqu’il permet à tout un chacun de réfléchir à ce qu’il dit, comment il transmet, manipule même parfois, comment il se positionne par rapport à ses idées, ses convictions, à ce qu’il veut changer, non seulement en lui mais en l’autre, en éveillant les consciences. La fonction miroir si importante au théâtre.

 

(L.B.) Que pensais-tu de la vie culturelle et théâtrale à Limoges dans ces années-là ?

J’imagine qu’il s’agit des années d’apprentissage. Je les situerai donc entre 1976 et 1990. De mes 16 ans à mes 30 ans. Une première remarque qui me semble toujours vraie aux vues de ce que je vois lors de mes contacts avec les élèves de Michel, ceux que j’ai eus en conservatoire récemment et ma propre expérience d’ado ou de jeune adulte : aller au-devant des manifestations culturelles de sa ville ne va jamais de soi ! Je constate que très peu vont voir des spectacles et ce n’est pas forcément un problème économique. La curiosité, ça s’apprend. Le rôle des enseignants me semble prépondérant lorsque les parents ne peuvent s’en charger ou n’en ont pas la culture.

Dans mon souvenir, je revois quelques spectacles du Théâtre du Limousin – un peu l’ancêtre du CDN semble-t-il, montés par Jean-Pierre Laruy et sa troupe de fidèles comédiens. Je me rappelle l’étonnante chapelle de la Visitation comme un des rares lieux de théâtre autres que le Grand Théâtre et le CCSM Jean Gagnant. Jean Gagnant où j’allais voir les spectacles amateurs de la compagnie Les Masques de Lacouchie, parce que des copains du conservatoire y jouaient ou que Dominique Desmons y faisaient des musiques de scène. Mon lieu de prédilection était bien entendu le Grand Théâtre puisque j’y étais figurant puis choriste. Mais je jouais dans les spectacles et j’allais très peu en voir. Il m’arrivait de me faufiler par la petite porte qui donnait sur le hall et de m’immiscer dans le public pour voler un bout de spectacle de théâtre. C’était l’époque des tournées Barret, entre autres, mais je ne m’intéressais guère à tout ça, plus préoccupé par l’envie de jouer moi-même que d’aller m’inspirer des autres. Je me souviens, par exemple, avoir regardé d’un œil dubitatif Le Père Noël est une Ordure, trouvant que c’était n’importe quoi.  Pièce devenue culte par la suite. Je  regrette à présent de ne pas avoir mieux regardé ces acteurs que j’estime beaucoup. En fait, à l‘époque, je n’avais pas de discernement sur ce qu’était le « bon » ou le « mauvais » théâtre. Je crois même que je trouvais le théâtre classique embêtant, pompeux et un peu ridicule. Donc, je pourrais résumer en disant que l’éventail culturel du spectacle vivant me paraissait diversifié et abondant à l’époque, comme je juge qu’il l’a toujours été et l’est toujours à Limoges.

Je savais qu’il existait une programmation importante de chanson et cabaret (j’y inclus les humoristes) aux divers centres culturels, que le Grand Théâtre accueillait des chanteurs connus, de la danse, du théâtre, de l’opéra et de l’opérette en abondance – ça s’est réduit , qu’il y avait le fameux Hot Club qui drainait beaucoup d’adeptes.

Et puis il y eut les Francophonies et plus tard Danse Emoi, qui ont doté la ville d’une aura nationale et internationale considérable. J’ai vu quelques spectacles de ces manifestations périodiques mais assez peu finalement, tout en considérant leur excellence.

Et je m’aperçois, en me faisant la réflexion qu’il n’y avait pas beaucoup de lieux pour accueillir des créations de théâtre à Limoges (et c’est toujours le cas aujourd’hui, à part Noriac), que j’allais oublier purement et simplement l’autre lieu subventionné associatif qu’est  Expression 7 de Max Eyrolle ! Je pense que je fais cet oubli car mon histoire n’est jamais passée par ce lieu et ce metteur en scène. J’y ai vu des spectacles bien sûr, plus ou moins appréciés, mais il semble que nous n’ayons pas, Max et moi, les mêmes affinités théâtrales. J’ai toujours ressenti même – et je ne sais honnêtement pas si c’est réel– une sorte de concurrence (à quel niveau ?) entre Passerelle et Expression 7. Les publics y étaient sensiblement différents, d’ailleurs. En tout cas, deux lieux de cette sorte dans une ville de moyenne importance, c’est assez rare, ce qui prouve que la création théâtrale est bien représentée (et bien soutenue ?) à Limoges.

Pour en finir avec ce chapitre, je retranscris ce que je répondais et réponds toujours farouchement à qui se gausse de Limoges: « Si on désire faire chaque soir une sortie culturelle à Limoges, il y a toujours un spectacle quelque part ! »

(Je me souviendrai toujours de Mr Florent, le fameux directeur du cours  parisien, qui avait ironisé lors de mon premier jour dans son cours : « Ah bon, il y a un conservatoire à Limoges ? »). Ce cliché sur  la vie en région et notamment sur la mienne a le don de me mettre en rage !

(…)

(L.B.) Que représente le théâtre aujourd’hui pour toi ?

 

Le théâtre c’est ma vie à plein temps – quoiqu’intermittent, ce qui est inhérent au genre –, c’est mon métier – car c’est bien un métier (qui a dit : ouvrier du rêve ?) depuis 1991 où j’ai lâché celui, plus classique, d’instituteur pour celui-ci. C’est, principalement, partager des aventures humaines avec des congénères éprouvant la même passion et avec des metteurs en scène qui doivent être idéalement des accoucheurs de sens et d’émotions de toutes sortes. La joie de jouer, de renouveler l’implication totale de l’enfant qui joue. C’est aussi faire découvrir ou redécouvrir des écrits d’auteurs remarquables et les partager avec le public. C’est peut-être ce qui s’est le plus affirmé dans mon parcours ces dernières années, notamment avec les humanistes comme Erasme et Montaigne dont je trouve jubilatoire et important de porter la parole par le biais de l’incarnation à destination des frères humains.  Cette composante anti égocentrique est une des belles surprises de cette partie tardive de ma carrière, un des bons effets de la maturité.

Je serais tenté de disserter sur la fonction politique du théâtre mais je crains de m’y casser le nez, cette notion restant floue pour moi.

Je ne revendique rien, sinon ce que j’ai exposé plus haut, à savoir partager en vibrations mutuelles des idées fortes, des émotions, des convictions – car ce que je communique, je le fais car j’y crois à 100 pour 100. Et la fonction du rire, de la bouffonnerie, du divertissement, de la musique, du chant, n’est pas un petit détail dans ma façon de montrer les choses.

Bref, je défends vraiment le spectacle vivant même si je ne crache pas sur l’audiovisuel. Rien ne vaudra jamais les échanges d’énergies que l’on trouve dans une salle de spectacle où « il se passe quelque chose » !

 

(L.B.) L’avenir du théâtre pour toi ?

 

Je ne m’inquiète pas pour l’avenir du théâtre. Je crois qu’il bénéficiera toujours, quelles que soient ses formes, de l’assiduité d’une petite frange de gens touchés un jour par sa grâce ou plutôt sa force.

Je crois qu’il faudra de plus en plus amener les jeunes générations au théâtre pour leur montrer autre chose que ce qu’ils voient sur les écrans, les préparer à recevoir ce qu’ils peuvent parfaitement comprendre.

Les formes de théâtres se sont diversifiées tout au long du siècle dernier. Et ça s’est peut-être accéléré depuis 30 ans avec les supports diversifiés de la culture. Il cohabitera toujours des formes de spectacle vivant contrastées que l’on peut juger bonnes ou mauvaises à son aune, mais, pour moi, tant qu’on se déplacera pour s’asseoir dans une salle, il y aura vivacité du théâtre.

Bien sûr, on constate dans la Mecque du théâtre qu’est Avignon que le stand up et autre café-théâtre prennent énormément le pas sur le « classique » et c’est parfois désolant. Mais je pense qu’il y aura toujours des créateurs qui sauront faire passer le grand vent dans leurs créations sur des auteurs contemporains ou leur reprise du répertoire. Je m’émerveille souvent de la force de renouvellement de l’acte théâtral à travers ce que je vois ici et là.

Depuis la nuit des temps, l’homme a fait du théâtre, mû par je ne sais quelle nécessité de représenter l’activité et la personne humaines. Il me semble que si toute haute technicité disparaissait, il se trouverait toujours un groupe d’hommes pour jouer et dire et un autre pour le regarder et l’écouter. »

 

Notice pour servir à l’histoire du théâtre en Limousin (37): L’atelier du lundi soir au collège Maupassant de Limoges avec Isabelle Cardona

Isabelle Cardona enseigne les lettres modernes au collège Guy de Maupassant à Limoges et elle anime l’atelier théâtre de cet établissement. Elle y fait vivre de beaux moments aux élèves et aux spectateurs et suscite des vocations. Depuis des décennies, dans divers établissements, des professeurs ont œuvré en faveur du théâtre auprès de générations d’élèves – parmi eux, Mme Guillou, mon excellent professeur de français au collège Donzelot de Limoges, qui nous fit jouer Les Fourberies de Scapin et Knock.

 

« La première fois que je suis allée au théâtre, j’étais à Gay Lussac, en première et ma prof de français, Madame Lacombes (merci à elle à qui je dois de faire ce même métier) avait organisé la sortie. « La Limousine » venait de rouvrir ses portes et Arlette Tephany et Pierre Meyrand montaient La Folle de Chaillot. Choc inoubliable, telle Pretty Women devant La Bohème, je n’oublierai jamais : la salle, le plateau, les costumes et le JEU !

Et puis ? Et puis à la fac, l’envie d’y goûter, d’essayer d’en faire ! Mais déjà avec l’idée d’en faire faire. Fievet-Palies et Michel Bruzat sont là pour l’initiation : je découvre la peur d’y aller, de jouer , le fou rire nerveux et le plaisir de faire vivre un texte, des personnages.

A Brive, puis à Dunkerque, je m’amuse et les élèves aussi. Ce sont des moments de bonheur avec leur point culminant : la représentation où on rit tous ensemble de toutes les surprises du direct : le plateau, sur lequel l’élève roulé dans un drap joue un asticot, ne glisse pas, les techniciens, stimulés par la bière du Nord, rient et parlent plus fort que les élèves, la salle est vivante et bruyante, comme avant le noir, et avant André Antoine. Mais rien n’a d’importance : on joue, et j’apprends.

C’est de retour en Haute-Vienne que je découvre le travail d’un prof avec son intervenant : Céline Garnavault me fait faire mes premiers pas, l’adorable Julien Bonnet me bluffe par sa sensibilité , sa créativité, les merveilleuses Katherine Lorich ou Joëlle Pascal sont maternelles et autoritaires à la fois, Hervé Herpe est sympathique et rassurant, Nadine Béchade est incroyable, elle amène les enfants si loin…, la douce et fine Fabienne Muet, le mignon Thomas Visonneau avec qui on travaille dans une bonne humeur perpétuelle, et mon génie du moment : Frédéric Périgaud, il est énergique et joyeux, et trop sensible pour que j’en dise davantage. Chacun d’entre eux m’apprend quelque chose, chacun crée son lien particulier avec le groupe. Je suis d’abord surprise devant leurs exercices, je suis ravie et même éblouie de voir travailler un comédien, de voir une œuvre se créer sous mes yeux. Et enfin, je découvre le plaisir du duo que l’on forme peu à peu, du travail à deux, de la complicité qui nait, des fous rires, des regards fusionnels qu’on échange quand on voit, sous nos yeux, avoir lieu une métamorphose. Car il y a de la magie au théâtre.

Nous sommes les témoins de ce que les enfants sont capables de faire d’une séance à l’autre, d’une année sur l’autre. Le récitant, façon 17e, soudain donne sens à son texte : Yliess qui déclamait en 6e du Marivaux en s’arrêtant au hasard dans les phrases et qui en 3e nous fait hurler de rire en proposant la tirade du nez comme un pro. Il y a le timide qu’on n’entendait pas et qui s’impose soudain : Arnaud qui ne joue pas, jamais, et qui d’un seul coup devient juste et nous impressionne tellement que sa partenaire en a la réplique coupée ! L’adolescent et l’adolescente qui réussissent à jouer une scène d’amour après avoir résisté de tout leur corps pendant six mois : je n’oublierai jamais quand Vanessa embrasse soudain Léo avec une sensualité qui nous laisse sans voix, quand Jeanne prend tendrement Théo dans ses bras et nous procure une émotion totale. Et il y a le contrarié qui soudain s’amuse. Cela fait partie des surprises : ceux qui rechignent. Ils se sont incrits mais ils sont en refus de tout jeu, même d’un exercice sans risque, ils soupirent à la moindre consigne. Et bien sûr, ce sont ceux-là qui, lorsqu’enfin ils s’ouvrent, nous rendent fiers. Là où le spectateur ne voit qu’un petit rôle, qu’une courte réplique, nous, nous savons la douleur, l’effort accompli, la violence de l’acte. Il y a aussi celui qui échoue, qui, au bout de cinquante répétitions déclare toujours : « donnez-moi du bœuf bouilli » avec la même impassibilité, le même stoïcisme. Et tant pis pour Danil Harms ! Il ya celui qui se découvre : Marwin qui danse pour la première fois et bouleverse tous ceux qui regardent…Et il y a l’acteur, celui ou celle qui a envie, et qui d’une année sur l’autre grandit, trouve sa voix, son placement, le ton juste avec intelligence, qui chaque année devient plus grand et se jette sur la scène « comme un soleil splendide qui se jette dans le vide » (Keren Ann).

Certains vont ensuite au conservatoire ou choisissent l’option théâtre au Lycée Limosin. L’an dernier j’ai eu des nouvelles d’Armelle Gasquet qui, devenue comédienne, jouait au Théâtre du Soleil ! J’en rougis encore…

Au bout de vingt ans, toutes ces joies sont toujours là, mais d’autres se sont ajoutées. Le stress a disparu, remplacé par la confiance totale que je fais aux élèves et au comédien. Le plaisir domine grâce à la complicité qui est née entre nous. La troupe est une famille, ils ont 10 ou 15 ans, ils se retrouvent chaque lundi soir pendant deux heures, mais ils se voient aussi dans la cour, les grands accueillent les petits…, et les petits deviennent grands… Le soir du spectacle, les dés sont jetés, on a travaillé un an pour cette soirée. On ne peut plus rien faire. Tout se joue en une seule fois. Tout ce travail accompli pour un bonheur si éphémère : la brûlure de la scène. Le doute est là, toujours, car c’est l’art du spectacle vivant : il y a le prévisible ( le texte est su, certains enchainements sont bancals, un étourdi oublie toujours son chapeau, un autre fait toujours la même liaison improbable, …) et l’imprévisible. Cette part-là est variable : malgré toutes les répétitions, il se passe des choses…des choses magiques : souvent, ils évitent les erreurs, les trous de mémoire, les blancs. Rares sont les catastrophes. L’osmose entre eux est tangible. Le moment les porte haut dans le ciel. Comme si Dionysos lui-même montait le curseur d’un ou plusieurs crans. Voilà la part d’imprévisible : c’est la part de magie du spectacle vivant.

Et nous, la prof et le pro, nous semblons loin d’eux, à la régie, de l’autre côté du quatrième mur. Mais nous sommes avec eux : nous leur donnons la lumière, nous les éclairons, nous sommes dans la lumière qui remplit le vide autour d’eux, nous les soutenons. Et la communion holistique est à son paroxysme : nous connaissons chacun de leur trouble, de leurs hésitations, chaque phrase ou mot sur le fil. Nous tremblons suspendus à leurs lèvres, parfois en apnée dans l’angoisse d’un passage difficile, parfois dans une joie inégalable devant un miracle.

Nous les avons lancés dans le ciel et nous sommes éblouis. »

28 Déc

Notices pour servir à l’histoire du théâtre en Limousin (36): Jean Pellotier, Andrée Eyrolle et Robert Birou

PARCOURS et FIGURES

 

Jean Pellotier, figure totémique du théâtre limougeaud

l’acteur limousin Jean Pellotier par C. Lagarde

 

Jean Pellotier a partagé sa carrière entre le théâtre où il fut comédien et metteur en scène, et la radio, notamment « Limoges-Centre-Ouest » où il jouait des dramatiques radiophoniques dans les années 50. Professeur d’art dramatique au conservatoire de Limoges entre 1966 et 1993, il a également présidé l’association du théâtre de la Passerelle à Limoges pendant 27 ans. Il est mort à l’âge de 88 ans, en 2014 et nous avons été un certain nombre de ses anciens élèves, amis, spectateurs, à assister à ses obsèques à l’église Saint-Pierre de Limoges.

Voici ce qu’il m’avait confié :

« Ainsi que nombre de comédiens, c’est en partie pour vaincre ma timidité et aussi parce que j’ai éprouvé très vite une passion pour la poésie, que je commençai à m’entraîner dans la chambre vide d’un très vaste appartement – pièce comportant une alcôve pouvant figurer un plateau. C’est donc sous l’Occupation que j’affrontai le public en des spectacles donnés au bénéfice des prisonniers de guerre. Encouragé par mes camarades collégiens auprès desquels, me semblait-il, j’avais gagné quelque estime, je montai à Paris, venant de Fontenay-le-Comte en Vendée, avec une insouciance totale vis-à-vis de la concurrence, cramponné à mon ego ! C’était l’automne 1945.

Je m’inscrivis au cours d’un certain Louis Blanche (le père de Francis), comédien au Théâtre de l’œuvre. Ces cours avaient lieu au Théâtre des Noctambules, à deux pas de la Sorbonne. Je n’y suis resté que quelques mois. Et ce furent des mois de petits boulots : spectacles de patronage, synchro, figuration… et théâtre de salon chez ma propriétaire, poétesse et hagiographe à la Bonne Presse… ambiance « Madame Verdurin ». Pour sortir de cette situation aléatoire, j’eus l’idée de me présenter à un concours de speaker en 1947, conjointement à une audition de comédiens à la Radio Diffusion Française. J’eus la joie d’être reçu, mon timbre de voix convenant au style très officiel propre à l’époque. Nommé à Tunis (1949-1955) puis à Toulouse (1955-56), je suis arrivé ensuite à Limoges, boulevard Victor Hugo, où j’ai exercé jusqu’à l’éclatement de l’Office – 26 ans de radio au cours desquels le métier de speaker s’effaçait sournoisement face à l’emprise grandissante des journalistes et animateurs plus ou moins déboutonnés… Dieu merci, les émissions dramatiques m’ont permis de tenir la tête au-dessus des ondes, sans parler des émissions littéraires et de plusieurs spectacles décentralisés ou de télévision régionale et nationale.

Et ce fut le Conservatoire de Limoges, où je suis resté aussi 26 ans, succédant à Jean Dorsannes, mon successeur étant Michel Bruzat. Vinrent ensuite nombre de participations avec J.P. Laruy, le Grand Théâtre, le Festival de Bellac, Michel Bruzat, des films avec Patrick Jeudy, la télévision avec Serge Danot… Verba volent ! »

 

La Dédée

par Marc Bruimaud

 

 Andrée Eyrolle et Marc Bruimaud (c) SerGe

 

Lors d’un épisode d’X-Files (« Le retour de Tooms »), Mulder et Scully attendent depuis des heures dans une voiture, ils papotent gentiment et soudain, chose inédite, Scully, qui s’inquiète pour la santé de son partenaire, appelle Mulder « Fox » (c’est son prénom). Amusé, Mulder lui répond : « Même mes parents m’ont toujours appelé Mulder ! ». Dans la vie, mine de rien, c’est important, comment certaines personnes vous appellent… Par exemple, j’avais une amie qui m’appelait « Mon gros lapin », une autre « Le vilain Meussieu ». Andrée Eyrolle, elle, elle m’appelait toujours « Bruims » : « Ah, c’est toi, Bruims ? », « Comment tu vas, Bruims », ou, encore mieux : « Bruims… Tu m’emmerdes ! ». Vous n’imaginez pas à quel point ça me plaisait, venant de La Dédée.

Sinon, La Dédée, c’était la personne la plus chavirante (non, j’en ai connu une autre qui s’appelait Marguerite H., mais bon, c’est une autre histoire) de la théâtreuserie locale, un bloc de sentiments tellement maousse costo que les kilos s’y étaient agglutinés. Elle avait beau cacher ça sous sa charpente ossue (comme disent les cruciverbistes), le poids du romantisme brut lui collait aux sandales, celui de l’offrande universelle – c’est pour ça qu’elle avait créé « Urbaka » et permis gracieusement à nous, pauvres humains avides d’amour, de vibrer au butō ou d’assister Ilka Schönbein accouchant de la souffrance du Monde Place de la République, puis sur un terrain de foute à Beaubreuil, devant les gosses du quartier. Il y eut aussi, évidemment, « La Passe imaginaire », de mémoire limougeaude, on n’avait jamais maté comédienne relevant ses jupes aussi haut, telle une Déesse des Mirodromes. D’ailleurs, quand La Dédée et Grisélidis, l’autrice du texte (comme disent les féministes) posaient côte à côte au comptoir d’un bistrot, on se demandait vraiment qui était la putain… Enfin, je sais que ça n’a rien à voir, mais les mois d’été, on pouvait admirer, lovées dans des pliants, La Dédée et sa maman au bord du lac de Bournazel à Seilhac (Corrèze), ce qui vaut bien Fellini ou Kitano.

Pour conclure « à la Perec », je me souviendrai longtemps d’elle devant les  locaux perpétuellement en friche de « Mais…L’Usine », sa « factory in progress », me disant : « Bordel, Bruims, t’as vu à quoi on ressemble ?! ». Et puis, elle rigolait (son fameux rire à la fois cristallin et guttural) en ajoutant : « Pourtant, on continue ». Alors, c’est vrai, les matins où j’ai un peu de mal à me lever, je me dis : « Bordel, Bruims, fais pas ta chochotte ! » – et je me lève.

 

« Oh lala, lala, lala ! »

le témoignage de Robert Birou du Théâtre du Cri à Brive

 

Oh lala, lala, lala !  s’écrie Lulu devant la cheminée où, lui a-t-on dit, doit bientôt descendre le Père Noël. Il écarte les bras et lâche les souliers – bien cirés ! – qu’il tenait à la main. Et puis… Rideau ! Voilà. C’est tout. La scène se passe à l’école publique de Mayrinhac-Lentour, dans la classe des petits. L’interprète de Lulu se prénomme Robert. Il a six ans… peut-être sept… ou huit, pas plus! Nous sommes tout au début des années 50.

Aujourd’hui, Robert a oublié les raisons de cette exclamation  et de ce geste. Par contre, la sensation forte qu’ils lui ont procurée est restée dans sa mémoire : une impression d’ouverture, d’élargissement, d’épanouissement. Avec ce geste qui, chez le personnage de Lulu, exprimait peut-être un sentiment d’impuissance, il aura l’impression de s’être projeté d’un coup dans un espace nouveau, d’avoir fait craquer les coutures du quotidien, de s’être risqué sur des territoires inconnus. Et l’exclamation d’un Lulu, sans doute catastrophé, résonne en lui comme un cri de jouissance et d’espérance à la perspective d’une liberté à conquérir.

Était-il passé dans la classe des grands, quand il a entendu pour la première fois : « Rodrigue, as-tu du cœur ? » Probablement. Mais il n’a gardé en mémoire que la découverte de cette réplique fameuse. A ce moment-là, il ignorait que quelques années plus tard, sur une scène de théâtre, il exhorterait le Rodrigue en question à se battre pour l’honneur et pour l’amour : « Sors vainqueur d’un combat dont Chimène est le prix. » Eh oui ! A quinze ans, au petit séminaire dont il était l’élève, à Gourdon, il a  interprété Chimène!

A la question : « Pourquoi faites-vous du théâtre ? », j’ai envie de répondre par cette exclamation venue du fond de mon enfance. Après tout, il suffit de la lâcher avec le ton qui convient! De lui donner l’inflexion qui traduira l’embarras éprouvé devant une pareille interrogation ! Sans prétendre fournir vraiment des explications, on pourra ensuite égrener quelques souvenirs plus ou moins flous que l’on chargera de placer ce choix sous le signe d’un certain déterminisme. C’est une façon de se tirer d’affaire qui en vaut d’autres, me semble-t-il. Et ça ne mange pas de pain, comme dit l’autre !

Les Tréteaux de l’Alzou ! A Mayrinhac-Lentour (Lot), au cours de l’été 1965, un groupe, qui va bientôt prendre ce nom, se constitue pour faire du théâtre. Au départ, il y a mon souhait de mettre sur les planches une pièce que j’ai écrite, sorte de vaudeville scolaire. Alors, pour cela, je mobilise : les copains, les copines, les cousins, les cousines, les frangins… Et nous nous retrouvons, souvent nombreux (plus de 20 parfois), à répéter pendant l’été. Notre répertoire ne manque pas d’ambition ni d’éclectisme : Le médecin malgré lui de Molière, Je veux voir Mioussov de Kataiev, le Revizor de Gogol, On purge bébé de Feydeau, Black Comedy de Shaffer…

Le 17 mai 1972, au Centre Raoul Dautry des Chapélies, à Brive-la-Gaillarde, le Théâtre du Cri donne sa première représentation: Devant la porte de Borchert, devant un public constitué pour l’essentiel d’amis et de membres des familles. Le groupe s’est constitué quelques mois plus tôt, à l’automne 1971. Son noyau est formé de jeunes enseignants du collège et du lycée Bossuet où je participe, auprès de mon collègue Bernard Lacombe, à l’animation du club d’art dramatique. Tous les deux, nous éprouvons l’envie “d’aller plus loin” dans la pratique théâtrale. C’est de cette envie que va naître Le Théâtre du Cri que je continue d’animer avec Michèle, mon épouse.

Notices pour servir à l’histoire du théâtre en Limousin (35): scènes nationales en Creuse et Corrèze.

Scènes conventionnées de Creuse

A partir de 2006, La Fabrique est animée par Filip Forgeau et Hervé Herpe, artistes associés à la direction artistique ; elle présente des spectacles de danse, théâtre, musique, lecture et culture urbaine. Onze après, la fréquentation annuelle s’établit entre 20.000 et 22.000 spectateurs. « À l’affiche – précise Le Populaire du Centre en 2017 –, côté théâtre, on retrouve plusieurs créations de Filip Forgeau et de sa compagnie du Désordre, mais aussi des « compagnons de route » comme les Mesguich, père et fils ou Philippe Flahaut. » Une programmation de quatre-vingt représentations par saison. Selon Forgeau, « On a un public qui s’est forgé au fil des années, qui a confiance dans la programmation et qui est prêt à découvrir des propositions radicales. » Lors de la dernière saison qu’il programme, la pièce La Petite fille hamster qui rêvait d’être une girafe qu’il écrit et met en scène pour les scolaires à l’occasion de Noël, est jugée inadaptée par les enseignants pour sa « vulgarité », avec, selon La Montagne[1], un message chargé pour des enfants (« La petite fille hamster traite de la différence, de l’identité sexuelle, de l’exclusion, du chômage, de la concupiscence, de la schizophrénie … »).

Après La Fabrique, La Guérétoise de spectacle est aujourd’hui la scène conventionnée, dont le directeur est Hervé Herpe. Un nouveau nom qui n’est pas sans rappeler – la référence est voulue – celui de la première coopérative de Guéret, créée en 1907 dans le sillage des idées alors jugées utopistes du philosophe Pierre Leroux. « Elle prônait les valeurs de partage et de solidarité qui sont toujours les nôtres aujourd’hui », souligne le maire de Guéret, Michel Vergnier. Parmi ses activités, son association avec les formidables Rencontres de Chaminadour – dont le Comité littéraire est composé d’Hugues Bachelot, Edouard Launet, Pierre Michon et Olivier Rolin – consacrées chaque année à un écrivain. En 2019, l’immense Victor Hugo.

Le Centre culturel d’Aubusson fut créé en 1981 grâce à l’entremise d’André Chandernagor, ancien ministre creusois d’André Maurois, avec le soutien actif de Jack Lang, ministre de la culture. Il regroupait un théâtre, une médiathèque et un musée de la tapisserie qui évolua plus tard en Cité de la tapisserie. Le lieu, dirigé par  Gérard Bono, devint scène nationale dix ans plus tard, prenant en 1995 le nom de Jean Lurçat, le célèbre tapissier. En plus de sa programmation, celle-ci assure un travail d’accompagnement et de coordination vis-à-vis des petites compagnies locales et régionales. Dans le journal IPNS, le directeur déclarait : « Nous sommes une agora, un espace de création artistique mais aussi un lieu de rencontre où se joue et se noue le lien social. A ce titre, notre présence est vitale, et contribue d’ailleurs à l’attractivité d’Aubusson. » Depuis plusieurs années à La Pépinière, salle de résidence mise à disposition par la ville d’Aubusson, la Scène Nationale met aussi en pratique un soutien actif à la jeune création avec 180 à 200 jours de résidence d’artistes par saison. La scène nationale est également partenaire du Festival des Nuits Noires, « atypique », dans la mesure où il a été pensé autour d’une rencontre entre 500 à 700 adolescents âgés de 14 à 18 ans, d’un public adulte et de plus d’une vingtaine d’auteurs de roman noir. Le Président d’Honneur en est Jean-Bernard Pouy, la directrice Cécile Maugis.

 

La scène nationale de Brive-Tulle

L’Empreinte est la scène nationale de Brive-Tulle, dirigée, en 2019, par Nicolas Blanc (après des passages par Perpignan, les Côtes d’Armor, le Gers, la Lozère) et Nathalie Besançon, ex chargée de communication et des relations publiques du théâtre municipal, puis directrice du théâtre des 7 collines. C’est le 15 juin 2018 qu’est apparue cette scène nationale, fruit de l’union des deux précédentes scènes conventionnées distantes l’une de l’autre d’une trentaine de kilomètres. « J’ai l’impression que l’on vient de percer une seconde fois le tunnel de Bonnel  », s’était amusé le maire Frédéric Soulier au moment de cette naissance, alors que son homologue tulliste savourait également « ce joli moment de vie, sur le plan politique et territorial, né d’une grande ambition ». Elle trouve l’origine de son nom dans le très beau texte de l’écrivain briviste Pierre Bergounioux, du même nom, où il écrit, évoquant le pays de son enfance : « une officieuse main y avait travaillé dès l’âge permo-carbonifère […]. Elle avait disposé, en rond des collines égales ou alors taluté le pied de la montagne limousine, au bord de l’Aquitaine, puis enfoncé le pouce à leur jointure. » L’Empreinte propose « un théâtre sensible et engagé, témoin de notre époque, dont les récits se déclinent dans le temps et les espaces investis par la Scène nationale. La déclinaison du répertoire d’un même artiste entre les deux scènes, l’accueil de résidences de création croisées et de projets conçus en plusieurs volets permettent de suivre des trajectoires de compagnies et de pensées, les projets se répondant comme un écho (…) Repenser plus particulièrement l’adresse et la programmation en direction des jeunes et des adolescents en temps scolaire et dans leur temps libre en s’appuyant sur les écritures dramatiques d’aujourd’hui (…) Du Bleu en hiver, le festival des jazz(s) et musiques improvisées (…) Danse en mai » et différents accueils. Faisant fi de la vieille rivalité entre Brive et Tulle, Nicolas Blanc a affirmé ne pas l’avoir sentie depuis son arrivée. « Je trouve ça vraiment symbolique que la première coopération entre Brive et Tulle se fasse sur un plan culturel », a-t-il même observé. Et à la veille de la saison 2019-2020, il écrit, avec la directrice adjointe, que cette scène doit être « vivante, en prise avec l’actualité de la création, perméable aux questions de société qui nous agitent et nous bousculent ».

[1] Le 25/11/2017.

Notes pour servir à l’histoire du théâtre en Limousin (34): expériences diverses

Urbaka

En 2019, le festival Urbaka a fêté ses 30 ans d’existence. Lors d’un voyage sur les bords du Congo, Andrée Eyrolle découvre les Akas, tribus pygmées qui inventent des fêtes du coucher au lever du soleil, « des fêtes de mutants », d’où le nom d’Urbaka, en hommage à la ville « urb » et à cette tribu d’Afrique les « Akas ». Avec 30 éditions à son actif, plus de 200 000 spectateurs et 4000 artistes venus de multiples horizons, Urbaka – festival entièrement gratuit – a lieu fin juin, pendant quatre jours dans les rues de Limoges. Mais, comme le disent ses animateurs,  « parler des Arts de la Rue n’est pas tout à fait juste… parlons d’art, de création et d’intervention dans l’espace public, rural et urbain, de réappropriation de l’espace public. Urbaka investit des lieux trop souvent ignorés, des lieux de passages, de vie, du quotidien… Urbaka réinvente les places, les rues, les squares, les pelouses, les jets d’eau, afin de faire circuler et se rencontrer les hommes. Plus qu’une programmation, Urbaka revendique une démarche politique et artistique, au-delà de son aspect marchand, un espace ludique et poétique. » Sur le programme de l’édition de 2019, le président, Jacques Reix, précisait encore : « Se retrouver au détour d’une rue, se rencontrer au début de l’été, se servir de la rue pour défendre la liberté d’expression, vivre ensemble le mariage de cultures et de disciplines artistiques, rester un indicateur de démocratie, écrire le temps du festivall’histoire d’instants poétiques et festifs, décalés et harmonieux, vivre des moments d’intimité intense et d’émotions partagées. Voilà ce qui caractérise Urbaka. » En 2019, le Festival a aussi organisé des ateliers aux Portes Ferrées – avec Brice Durand de la Compagnie Tac o Tac qui a formé des jeunes aux échasses – et à Beaubreuil. Et le 14 juillet, pour célébrer la naissance d’Auguste Renoir à Limoges, diverses animations ont eu lieu, dont une plongée dans Le Déjeuner des canotiers presque reconstitué par la Compagnie Impressionne-moi avec des saynètes théâtrales, des tableaux vivants de l’impressionnisme, des danses de l’époque.

René Bourdet (c) L. Bourdelas

 

René Bourdet à La Spouze

Dans les années 1980, René Bourdet revient s’installer à La Spouze, du côté de la Celle-Dunoise, en Creuse. Ses grands-parents y avaient acheté le manoir de Paul Gavarni (de son vrai nom Sulpice-Guillaume Chevalier), célèbre illustrateur et caricaturiste – collaborateur régulier du Charivari – de la Monarchie de Juillet. Ils y firent une ferme. Lui y créa un festival culturel pour lequel il se donna sans compter. « Monté » à Paris, René avait été formé par Pierre Debauche, et mena sa carrière sur les planches, ponctuée de régulières apparitions au cinéma et dans des fictions télé. Surtout, il vécut la grande aventure du théâtre populaire et de la décentralisation culturelle : « Avec ma troupe, nous jouions dans les municipalités communistes. Dans les années 1960, il n’y avait pas de théâtre en banlieue. » Au cours des années 1970, le grand producteur Jacques Canetti l’a envoyé, avec deux compères, chanter dans les écoles de France : « On mettait en musique des poèmes de Vian, Desnos, Tardieu ou Jacob. Pour les enfants, c’était nouveau. » A La Spouze, le « petit » festival a proposé, chaque été, à des milliers de spectateurs, des spectacles, des tours de chant et des expositions, mettant en valeur les grands auteurs du monde et de Creuse, les grands artistes locaux et nationaux, Prévert, Vian, Aragon, Césaire, Desproges mais aussi de Sand, Leroux, Nadaud, Marouzeau, Dayen ou encore Rollinat.

 

L’Attraction à vent

En 1990 est créée le Théâtre de l’Attraction à Vent – présidé en 2019 par Jean-Louis  Roland, metteur en scène, et installé à Isle (Haute-Vienne) – qui propose de nombreux spectacles, dans les théâtres et les salles des fêtes du Limousin, parmi lesquels : Le Général inconnu (Obaldia), Rainbow pour Rimbaud (Teulé), Le Malade imaginaire (Molière), Oncle Vania (Tchekov) ou bien encore Le Barbier de Séville (Beaumarchais) ou L’Eau en Poudre d’après Les Diablogues (Dubillard). Tailleur pour dames (Feydeau) a reçu le Prix des jeunes et le Prix du jury de Festhéa d’Aixe-sur-Vienne (Haute-Vienne) en juin 2019. Parmi les nombreux comédiens associés : Nadine Droulas, Arnaud Rakitch, le regretté Alain Barreau, professeur de lettres apprécié et engagé, et Pascal Léonard, professeur de lettres mais aussi excellent critique théâtral et culturel jadis à Limousin Magazine et Radio Trouble-Fête sous le pseudonyme de Pascal Antoine… et tant d’autres. Il semble que cette troupe fasse siennes les paroles qu’elle utilise pour présenter son Tailleur pour dames d’après Feydeau : « Comique de mots, comique de situations, quiproquos, méprises, mensonges en cascade et rebondissements imprévus ».

 

Festhéa

Créée en 1985 par Alain Dessaigne, l’association Festhéa mentionnée plus haut a pour objectif majeur de valoriser les prestations du théâtre amateur. 2019 a vu sa 35ème édition (sélections régionales puis nationales). Parmi ses lauréats nationaux, des Limousins que je cite car ils le méritent et parce que cela permet de se remémorer certaines compagnies disparues : en 1989, elle a décerné son Tour d’ARGENT à L’Eveil du printemps de Frank Wedekind par le Théâtre de l’Ecale ; en 1991, Tour d’ARGENT : Je t’embrasse pour la vie, création par le Théâtre de l’Ecale ; en 1992, Tour d’ARGENT : Le Saperleau de Gildas Bourdet par l’Ouche Théâtre ; en 1995, Tour d’ARGENT : Madame de Sade de Yukio Mishima par le Théâtre de l’Ecale ; en 1997, Prix d’INTERPRETATION « féminine sénior » : Pascale Blanchet, Christianne Chaume et Ghislaine Pautard de la compagnie L’attraction à vent pour leur interprétation dans Inventaires (Minyana) ; en 1999, Tour d’OR : La Cerisaie d’Anton Tchekov par L’attraction à vent ; en 2000, Prix S.N.C.F., ex-æquo, prix spécial du Jury, Prix du public et prix des techniciens « gélatine d’or » : Petites pièces macabres de Noëlle Renaude, Louis Calaferte, Anna Nozière et Hervé Blutsch par la Compagnie Peer Gynt ; en 2001 : Le prix d’encouragement – Le prix de la S.N.C.F., prix du départ : Métaphysique et surgelés de Matthieu Provedi par la Compagnie Escogriffe ; en 2002, Le prix des techniciens « gélatine d’or » : l’équipe technique du Théâtre de la Baignoire pour le spectacle Les Bonnes de Jean Genet ; en 2005, prix d’interprétation masculine à Alberto Fernandes dans Cela pourrait durer le temps d’une vie  par Les Cueilleurs de Pluie ; en 2010 : Tour d’ARGENT : Souffler sur les cendres de Patrick Filleul – Théâtre de l’Ecale ; en 2011, prix d’interprétation féminine pour July Frauziol[1] pour son rôle de « la Fille » – spectacle L’Entretien – Compagnie Ni Une ni Deux ; en 2013, Le prix de l’affiche pour Poil de carotte de la Compagnie Théâtre de l’Ecale.

 

Logo Paroles

 

            La Compagnie ParOles

En 1993, Martine Panardie et l’excellent comédien Denis Lepage créent à Limoges la Compagnie ParOles (avec par la suite Steeve Gonçalves, Angélique Pennetier, à l’administration, Jérémy Pain, Nathalie Flecchia, à la technique, Anne Vuaillat), « à l’écoute des différents publics – jeunes, adultes, marginaux, handicapés, tous «autres», tous riches de paroles et de présence, en demande d’un théâtre différent. » Les actions de la Compagnie s’adressent tout particulièrement aux publics d’origines, de cultures et de difficultés diverses, ceux qu’on dit «spécifiques» : tournées de créations professionnelles originales et de spectacles de théâtre – in[ter]vention, productions d’ateliers, formations de formateurs, accueils de compagnies complices et collaborations artistiques, sensibilisations au théâtre dans les quartiers, les établissements spécialisés, le milieu carcéral, le milieu de l’insertion des jeunes… Avec la connaissance et la pratique du terrain de ses comédiens – formateurs qui travaillent en équipe depuis plusieurs années, ParOles a acquis cette capacité d’intervenir sur la plupart des secteurs sensibles, de créer et de diffuser ses créations originales de théâtre contemporain en les rendant accessibles à tous. Les responsables de la compagnie définissent ainsi leur démarche : « notre travail de création se situe au cœur de toutes les mutations en cours, s’enrichissant sans cesse de ce que la norme repousse à la marge. L’envie de (se) dire naît de la force critique de rencontres, d’une nécessité d’échanges et de confrontation : c’est la pratique d’un droit de culture(s). Il s’expérimente en atelier de recherche et, si possible, intègre dans sa phase professionnelle de réalisation des comédiens «extra-ordinaires» (personnes handicapées, comédiens sourds, jeunes en insertion…). L’attention portée au processus de création est essentielle : elle garantit l’inventivité, l’originalité de la création, et son authenticité. Autant que traiter et questionner, notre démarche consiste à détourner les thèmes abordés : enfermement, maltraitance, parentalité, déviances, image de soi, exclusion, identités au féminin, vieillissement, santé… » ParOles, ce sont un festival annuel, des créations intéressantes et réussies, émouvantes et questionnantes tout au long de l’année, des interventions et des ateliers. Denis Lepage me précise pour ce livre : « ParOles s’est crée avec la volonté ferme d’aller vers et de travailler avec des publics généralement exclus de ce qu’on appelle la culture légitime, comme j’ai pu l’être à l’origine de par mon histoire personnelle. Ni le théâtre, ni l’art en général ne sont des choses qui m’étaient proches au départ compte tenu de mes origines ouvrières. C’est la curiosité de l’autre, le besoin de raconter autre chose et autrement du monde, l’envie d’échapper à tout formatage qui amène un jour à monter sur une scène, à tenter de la transformer en espace politique, en lieu de prise de parole, au service et en connivence avec le réel. Nous sommes Martine et moi, chacun à notre manière, de purs autodidactes qui ont modestement contribué au combat qui reste plus que tout d’actualité aujourd’hui de « démocratiser » l’accès aux œuvres et la pratique culturelle. Le passage par Expression 7 dans les années 80, perçu comme une caricature de l’avant-garde conception Jack Lang, nous a juste permis de vérifier au fil des expériences qu’il y avait pour nous un autre théâtre à faire. L’histoire de ParOles a alors pu se construire dans un mouvement général plus ou moins marginal qui pendant une vingtaine d’années a mobilisé des acteurs et des moyens (en train de s’effondrer aujourd’hui) autour d’une belle utopie pour rendre aux exclus une part publique de leur richesse et de leurs potentiels créatifs et une vraie prise en charge de leur destin et de leurs paroles. »

 

Naissance du Centre Jean-Pierre Fabrègue à Saint-Yrieix-la-Perche

En 1994 est inauguré le centre culturel Jean-Pierre Fabrègue (du nom de l’imprimeur) à Saint-Yrieix-la-Perche, dans le sud de la Haute-Vienne. L’un des architectes, Yves Le Jeune, est d’ailleurs lié au théâtre. Diplômé en 1981, il s’est notamment spécialisé dans la conception ou la rénovation de lieux culturels, comme le théâtre de L’Union à Limoges. Parallèlement, il crée des décors et costumes pour des chorégraphes et pour des metteurs en scène (Pierre Debauche, Robert Angebaud, René Loyon, Pierre Vial, Jean-Pierre Rossfelder, etc.) dans des scènes nationales ou à l’étranger. Il a participé à la création du Festival International des Francophonies. Le centre héberge une salle de spectacle et la bibliothèque municipale.

 

Graines de rue à Bessines-sur-Gartempe

L’association Graines de rue est quant à elle implantée à Bessines-sur-Gartempe dans le Nord de la Haute Vienne, où elle a été créée en 1998,  avec une vocation culturelle et d’éducation populaire, œuvrant à promouvoir le spectacle vivant de proximité en favorisant la mise en place d’activités artistiques et l’émergence d’actions culturelles se déclinant autour de deux axes: la citoyenneté, en formant et en accompagnant des jeunes par la pratique artistique la volonté de démocratisation culturelle, en dynamisant le territoire par la diffusion de spectacles professionnels et amateurs. Cela passe par des ateliers théâtre, avec 200 jeunes touchés, six à huit résidences d’artistes dans l’année, l’accompagnement d’artistes en création, avec le réseau des Fabrique RéUnies, un festival d’Art de Rue durant quatre jours, le week-end de la Pentecôte et une compagnie associée et une action culturelle inédite chaque année.

 

Sur le plateau de Millevaches

Du côté du plateau de Millevaches, diverses initiatives ont permis ou permettent encore d’assister à des spectacles de qualité. Ainsi du festival des Souffleurs de Terre, créé à Eymoutiers en 2003 par la Compagnie 7AC, qui compte parmi ses membres Marc-Henri Lamande, musicien, écrivain et comédien de grand talent, né à Limoges en 1955, ancien élève de Jean Pellotier au conservatoire d’art dramatique. Il joue aux côtés de Jean-Pierre Laruy au C.T.L., fait partie de la troupe de théâtre du C.C.S.M. Jean Gagnant « Les Masques » dirigée par Henri-Louis Lacouchie, travaille un temps avec Michel Bruzat. Sa rencontre avec Andrée Eyrolle est décisive et il participe avec elle et d’autres à de nombreux événements et créations. Il crée ses propres textes dans des scénographies originales accompagnées par des musiciens tels que Michel Thouseau, le collectif Wild Shores, Cyriaque Bellot, Maja Eliott. Il a par ailleurs interprété/incarné Céline sur scène dans des prestations saluées par la presse nationale. En 2017, à Eymoutiers, Sylvain Creuzevault et sa compagnie se lancent dans la réhabilitation des abattoirs d’Eymoutiers pour s’y installer. L’année suivante, ils créent le « Festival du théâtre raté », en référence à Beckett, « rater encore, rater mieux ». Au printemps 2019, le directeur écrivait : « avec des amis, nous transformons d’anciens abattoirs en lieu de théâtre. Sur les bords de la Vienne, nous construisons aussi un paradis où nous faisons pousser fruits et légumes. J’aime mettre en scène, écrire, lire, jardiner (cette année, ça va être chaud !), vivre à la campagne, révolter les villes. J’imagine Les Abattoirs d’Eymoutiers comme un lieu de créations, d’hospitalités, de positions. »[2]

A Faux-la-Montagne, Serge Ternisien et ses amis ont créé « Folie les Mots » : « Ça pourrait s’intituler, paroles estivales, variations théâtrales… Une rencontre de l’Homme et de sa parole. Il y serait question de mots et d’usage de mots. Un univers festif avec comme toile de fond, un jardin, une forêt de feuillus, une grange… Des lieux insolites où il ferait bon se rencontrer, on prendrait le temps de distiller les mots de porteurs d’histoires venus d’ici et d’ailleurs. Sortir le théâtre et les mots des lieux convenus et permettre ainsi au plus grand nombre de se les approprier. » il s’agit d’un festival estival très convivial et agréable à la fois pour les spectateurs et les artistes (comédiens, écrivains, poètes) qui y participent, la plupart du temps en plein air, dans des jardins mis à disposition par leurs propriétaires.

 

La mégisserie

A Saint-Junien, en Haute-Vienne, La Mégisserie (installée depuis novembre 2005 dans l’ancien abattoir très bien rénové, elle accueille une salle de spectacle de 350 places assises) est un théâtre ouvert douze mois sur douze qui propose une programmation artistique pluridisciplinaire : théâtre, cinéma, danse, musique, chanson, humour, conte, cirque, photographie. Une orientation forte est mise autour de la voix. Sont également programmées des expositions photographiques. Avec les « BIP » – Brigades d’Intervention Poétiques, la Mégisserie met en place un travail de proximité : petites formes de spectacle « hors les murs » chez les habitants, dans les quartiers, les écoles, les cafés, les commerces, les jardins, les bibliothèques, les fermes… La Mégisserie propose entre trente et quarante spectacles par saison. Des spectacles où souvent l’humour, l’humanité, l’émotion, la virtuosité et l’intelligence sont très présents. Elle propose également des ateliers, des rencontres, des résidences d’artistes et des projets artistiques avec les habitants.

 

Les Treize Arches

L’établissement public de coopération culturelle (EPCC) Les Treize Arches est né en 2009, avec huit collectivités adhérentes et une quinzaine d’entreprises mécènes. En mars 2011, il s’installa au Théâtre municipal de Brive. L’année suivante, les Treize Arches devinrent scène conventionnée sur le thème  « Arts croisés, écritures d’aujourd’hui». Une renaissance pour ce lieu du patrimoine briviste, construit en 1887, resté fermé pendant cinq ans. Le projet de rénovation du bâtiment, devenu obsolète, avait été lancé par l’ancienne municipalité, mais finalement revu et réalisé par la majorité de gauche. En 2013, Jean-Paul Dumas, le directeur, déclarait au Point: « On n’est ni dans le populisme ni dans la démagogie. On travaille avec les centres socio-culturels, les associations de quartier, les scolaires, dans un souci constant de mixité sociale. » Et d’avancer pour preuve les tarifs très abordables. Ainsi la version de La flûte enchantée par Peter Brook fit-elle salle comble, pour un prix maximal de 18 euros la place. Le public répondait présent : pour la 3ème saison, à la mi-octobre, 15 000 billets avaient déjà été achetés et le théâtre comptait 28 % d’abonnés de plus que l’année précédente. Un partenariat existait avec la très fréquentée Foire du Livre.

La structure avait choisi son nom en référence à l’histoire ancienne de Brive. Plus précisément à celle de la fin du Moyen âge lorsque les consuls de la cité décidèrent de construire un pont en pierre de treize arches reliant les deux rives de la Corrèze. A l’époque, la rivière passait en de multiples bras sinueux, ce qu’on appelait alors la Guierle, un secteur de la ville particulièrement insalubre. Ce nouveau pont s’étendait du bas de l’actuelle rue Toulzac pour s’étendre jusqu’à la moitié de l’avenue de Paris. En 1730, le marquis Aubert de Tourny, nouvel intendant de la province, décida d’assécher la Guierle en regroupant les différents bras de la Corrèze en un seul, le plus loin possible au nord de la ville. Un canal fut alors construit reliant le cours de la rivière, ainsi qu’un nouveau pont l’enjambant, le pont Cardinal. Le pont aux treize Arches fut détruit en 1832 lors du percement de la rue Toulzac. Etonnamment, il y a très exactement 13 fenêtres sur la façade du rez-de-chaussée du théâtre formant autant d’arches.

 

La Marmaille

De 2008 à 2016, à Limoges, le Théâtre de la Marmaille, associé à la Compagnie Onavio d’Alban Coulaud, programme des spectacles destinés au jeune public. La Marmaille organise également des ateliers parents-enfants préparés par les artistes invités et en lien avec leurs spectacles, des ateliers hebdomadaires de théâtre pour enfants, adolescents et adultes, des expositions… La Compagnie Onavio « articule son travail autour de deux formes théâtrales : le théâtre du langage et de la pensée et celui de la « sensorialité » qui joue sur l’affect et les sensations du spectateur. À chaque création, l’équipe tente de questionner quelques-uns des fondements universels à partir de situations particulières, poétiques et politiques, tentant de mettre à jour une certaine absurdité du monde, une certaine vanité des hommes. Les spectacles sont entretissés de thématiques récurrentes : le passage de l’enfance à l’âge adulte, la vérité et le mensonge, la mémoire, la guerre et le conflit… »[3] Mais en mai 2016, France Bleu Limousin annonce que les salariés et les bénévoles de La Marmaille sont obligés de fermer les portes « pour une durée indéterminée. L’association fait face à de fortes difficultés financières, entraînant le licenciement de ses quatre salariés permanents. A l’origine du problème : des réductions budgétaires subies par la Compagnie O’navio ».

 

L’éphémère Comédie de Limoges et le P’tit Bidule à Saint Junien

Autre lieu disparu : La Comédie de Limoges, ouverte en 2014 par Corinne Labourel et Didier Oliviero, 1 rue de la cité. Un café-théâtre dans la lignée de celui qu’il avaient lancé à Nancy, quelques années auparavant. Situé dans un ancien entrepôt du quartier historique de la Cité, la Comédie de Limoges pouvait accueillir une cinquantaine de personnes. Corinne et Didier étaient à la fois directeurs, acteurs, auteurs et assuraient également toute la logistique de ce lieu façon « Café de la Gare » ou même « Echappée belle ». A l’affiche, des one man show, des vaudevilles… Une aventure qui se prolongea jusqu’au printemps 2019.

A Saint-Junien, Robert Rousselle ouvre Le P’tit bidule – qui porte bien son nom avec ses cinquante places dans un ancien magasin-atelier – au printemps 2018. Il déclare au journaliste Laurent Borderie : « J’aime le rapport au spectacle. J’ai toujours été fasciné par le silence qui précède le début d’une projection au cinéma ou d’un spectacle de théâtre. Je suis pianiste classique, comédien, metteur en scène et j’ai toujours voulu avoir un outil comme celui-ci pour proposer des spectacles, des performances, des créations, un vrai lieu de résidence pour les artistes aussi. »[4] Dès l’ouverture, c’est le fondateur qui signe la mise en scène, le texte et les lumières d’Antonio S., avec Philippe Cailleton, qui montre un Salieri aigri, à la veille de sa mort. Des soirées d’improvisation sont également programmées ou des spectacles pour enfants comme celui de Sandrine Canou, inspiré des livres de Nicolas Gouny sur la musique du Carnaval des animaux de Camille Saint Saëns.

 

 Horace par la Compagnie Thomas Visonneau (c) T. Visonneau

 

La Compagnie Thomas Visonneau

En septembre 2014 est fondée la Compagnie Thomas Visonneau qui commence à travailler à la Scène Conventionnée de Brive, avant Aubusson ou Expression 7. Divers spectacles sont montés, des interventions auprès de jeunes proposées, des « brigades de lecture » sont mises en place, des interventions en prison. Sur le site de la Compagnie, Visonneau écrit : « j’aime beaucoup la région de Limoges. Il y a des villes charmantes avec de très beaux théâtres et une campagne magnifique avec de très belles salles des fêtes. Et des établissements scolaires pour y faire des ateliers et transmettre notre passion. Et des cafés où faire des lectures. Et beaucoup de rêveurs à rencontrer. » Il entraîne dans son aventure Frédéric Périgaud, Arnaud Agnel, Julie Lalande, Laure Coignard, Léa Lecointe et Philippe Laurençon[5].

Pour sa sixième saison (2019-2020), la Compagnie s’installe à Agen, au magnifique et chaleureux Théâtre Ducourneau, aux côtés de sa nouvelle directrice Stéphanie Waldt et de sa fabuleuse équipe, où la troupe est invitée, associée, attendue, avec, notamment, la création d’un spectacle, Lettres à plus tard, et la programmation de 6 spectacles du répertoire tout au long de la saison.

 

Le témoignage de Thomas Visonneau

 

Que faire et comment… telle est la question. Shakespeare un jour m’a chuchoté que le monde entier est un théâtre alors j’ai dit : chiche ! J’ai lu quelque part que le théâtre c’est la poésie qui sort dans la rue : alors je suis sorti ! Plus tard j’ai appris que cette phase était de Lorca et j’en suis devenu dingue. Tout comme Brecht qui disait : un théâtre où on ne rit pas est un théâtre dont on doit en rire. Je me suis lancé dans l’aventure. A corps et cœur perdus. Comédien pour finir derrière la rampe je me répétais, comme Faust bien avant moi : qui peut penser une idée sotte ou sage que le monde avant lui n’ai déjà pensée ? J’étais rassuré. Je rêvais d’un théâtre simple et vrai, profond et clair. Les langues ont toujours du venin à répandre… Molière avait raison : c’est une étrange entreprise que celle de faire rire les honnêtes gens. Je ne voulais pas tirer mon épingle du jeu mais au contraire : me mettre dans le jeu ! Car on ne se bat pas dans l’espoir du succès, déclare Cyrano, non, non, c’est bien plus beau lorsque c’est inutile. Alors jouons ! Je me sentais prêt ! Saute et le filet apparaitra me disait un professeur. Je saute. « Une pièce de théâtre doit être une sorte de personne : cela doit penser, cela doit agir, cela doit vivre ». Le grand Victor reste toujours de bon conseil. J’ai voulu m’implanter à Limoges parce que mon école y était et que c’est grâce à elle que j’ai appris le courage de choisir la vie, comme Norma dans la maison de poupée. Ibsen est comme Hugo, une montagne sur laquelle j’aime me reposer. Et puis j’aime beaucoup la région de Limoges. Il y a des villes charmantes avec de très beaux théâtres et une campagne magnifique avec de très belles salles des fêtes. Et des établissements scolaires pour y faire des ateliers et transmettre notre passion. Et des cafés où faire des lectures. Et beaucoup de rêveurs à rencontrer. La Nouvelle Aquitaine se créée et nos spectacles commencent à voyager. Oh oui cher Jean-Paul Sartre : la vie, c’est une panique dans un théâtre en feu. Le feu, il est dans les mots que nous déclamons et les limites des possibles que nous voulons repousser. Je veux d’un théâtre qui fait le pari des gens, qui peut être populaire sans y perdre en exigence. Une aventure territoriale, humaine, vitale, sans cesse au contact. Essayer toujours de faire comme Fernando Pessoa : donner à chaque sentiment une émotion et à chaque état d’âme… une âme ! Parler aux jeunes dans leurs bahuts. Parler aux sceptiques, leur rappeler : le monde entier est un théâtre ! Oui : parler aux amoureux des mots et à ceux qui voudront bien le devenir. Parler yeux dans les yeux, cœurs à cœurs, en proposant des sujets intéressants et paradoxaux. Et cela avec des comédiens de talents qui portent la compagnie, qui l’élèvent, lui donnent sens, chair, réalité. En un mot faire du théâtre parce qu’on ne sait faire que cela et pour nous souvenir sans cesse, comme Tchekhov, que la haine n’est pas aussi sujette à l’oubli que l’amour. Le théâtre que nous rêvons est une parfaite réconciliation entre hier et demain : un temps présent qui n’attend rien d’autre que d’y rester.

[1] J’avais eu la chance de la mettre en scène en 2000 dans Une luciole dans la nuit, une adaptation de textes amérindiens réalisée par mes soins avec l’aide de Pascale Cala ; interprétation aussi par Albane de Chalain, Sandrine Canou, Jean-Paul Daniel, à la galerie Res Reï à Limoges.

[2] http://www.13vents.fr/au-desert/

[3] http://onaviotheatre.free.fr/wp/

[4] Le Populaire du Centre, 6 mars 2018.

[5] Voir le site de la Compagnie à propos de ces comédiens.

Clap de fin à La Passerelle avec la formidable Marie Thomas dans Le retour aux souches de Sol/Marc Favreau

Voilà, c’est fini, chantait Jean-Louis Aubert à la fin des années 1980 pour solder l’aventure du groupe Téléphone – c’était l’époque de la naissance du Théâtre de La Passerelle à Limoges. Aujourd’hui, la chanson pourrait accompagner la grande mélancolie qui nous gagne au moment où Michel Bruzat ferme définitivement le rideau de fer de son bel écrin non loin de la gare des Bénédictins… Dernier spectacle à voir absolument, qui exprime si bien l’esprit de ce lieu unique : Le retour aux souches du québécois Marc Favreau (1929-2005) dans lequel Marie Thomas interprète avec brio Sol, le clown clochard.

            A deux pas, la fête foraine bat son plein : c’est la tradition, avant d’entrer assister au spectacle de fin d’année à La Passerelle, jeter un œil sur les manèges et les attractions multicolores, entendre se mêler musique, paroles racoleuses des bateleurs, les coups secs des tirs à la carabine, les cris aux voitures tamponneuses. Joie populaire, avant de s’engouffrer dans l’étroit couloir où s’entassent recueils de poésie, livres, affiches, photos, objets divers, coups de cœur du maître des lieux accumulés depuis 37 années (et il y en a d‘autres en coulisses qui participent à donner une âme si particulière au théâtre). A l’accueil, Michel Bruzat, à la caisse, les indispensables Evelyne ou Dolores (qui signa tant de beaux costumes), au placement Franck Roncière, toujours pertinent éclairagiste-créateur de lumières, souvent en marinière et la casquette vissée sur la tête. On trouve son siège, plus ou moins confortable, on regarde l’étoile de sciure en espérant qu’aucun spectateur ne viendra la déranger – et pourtant si ! Dans la salle, de nouvelles têtes, des habitués déjà nostalgiques, des comédiens vus sur ces planches : Philippe Lavaud, Yann Karaquillo ou Gilles Favreau…

Et c’est parti pour un Retour aux souches plein de poésie et de profondeur, interprété par une comédienne exceptionnelle de force et de justesse : Marie Thomas, que Bruzat a mis en scène ici une vingtaine de fois. La langue de Sol, le clown clochard de Marc Favreau, c’est la quintessence du jeu avec les mots (ah ! la carte de crédule…), c’est le mot pour un autre cher à Jean Tardieu, le triomphe du lapsus révélateur, le libre cours au néologisme à la Michaux, c’est un texte fourmillant d’inventivité lexicale, que l’on imagine difficile à dire – une véritable prouesse pour l’actrice qui excelle dans cet exercice et sait si bien dialoguer avec une simple fleur de tournesol. On sourit et rit en permanence de ces acrobaties verbales qui, sans peser, offrent une critique presque radicale de la société de consommation, des petits ou grands travers humains, évoquent l’amour, le monde à hauteur d’enfant (soumis aux injonctions contradictoires des adultes), s’apitoient du sort réservé à la nature asphyxiée d’engrais chimiques et de pesticides. Suivre, écouter Sol, avec son petit chapeau de rien du tout, c’est aspirer à l’émerveillement, à l’humanité, et même à la simplicité, c’est se dire que le monde pourrait être tellement plus beau si on le voulait vraiment. Mise en scène par Michel Bruzat, Marie Thomas est parfaite dans le rôle, avec sa voix de petite fille, sa logique en apparence illogique, et l’amour des mots d’une langue française en perdition pour cause – entre autres raisons – d’univocité et de perte du second (troisième ?) degré.

On repart heureux – il n’y a rien d’autre à dire. Et l’on s’illusionne à croire que l’on reviendra encore 37 ans.

 

08 Déc

Notices pour servir à l’histoire du théâtre en Limousin (33): La Passerelle (1987-2023)

Dans les coulisses de La Passerelle (c) L. Bourdelas

 

En 1987, Michel Bruzat crée le Théâtre de La Passerelle dans un ancien entrepôt de fourreur, au 4-6 de la rue du Général Du Bessol, près du Champ de Juillet. Grand sportif (tennis, champion de tennis-de-table, rugby) grâce à son père Roger – représentant en vins –, élevé aussi par Odette, une mère qui donnait des cours de piano (Chopin et Debussy au hit-parade !), il monte des pièces au lycée Gay-Lussac et consacre sa maîtrise de lettres à « La place de l’acteur dans la société ». Dès 1965, il suit les cours de théâtre au conservatoire de Limoges – élève de Jean Dorsannes et de Jean Pellottier. Il fut élève de Pierre Valde (1907-1977), qui joua d’ailleurs La Dévotion à la croix d’après Pedro Calderón de la Barca, dans une adaptation d’Albert Camus, au Grand Théâtre de Limoges en 1967. Nous avons vu qu’il participa aussi à l’aventure du C.T.L. de Laruy. En 1977, il est de l’aventure des Tréteaux du Limousin, réunissant Andrée et Max Eyrolle, Alain Labarsouque, Dominique Basset-Charcot, Patrick Michaelis, Jean-Louis Verdier, Katia Henkel. « Nous partions de rien. Avant les années 1970, le Limousin était théâtralement une quasi jachère. Nous jouions à La Visitation et partout en région, dans les villages, les petits lieux. C’était la folie ! C’était la galère ! C’était magnifique ! »[1] Jeune professeur d’E.P.S., un temps encouragé par Jacques Alméras, directeur du C.R.O.U.S., il mobilise ce qu’il peut d’argent et de bonnes volontés pour monter son propre théâtre – Odile Monmarson, Dominique Basset-Chercot, Dolores Alvez (son épouse), Fernando Lopes Fadigas. Comme Caunant l’avait fait rue du Temple, le voici devenant terrassier pour accomplir les travaux nécessaires.

Dans son petit théâtre aujourd’hui disposé en arène, il a réalisé avec talent de nombreuses mises en scène d’auteurs allant de Tchekhov à Voltaire, de Molière à Diderot, de Gogol à Sophocle, de Beckett à Philippe Léotard, de Copi à Genet. Formateur en milieu scolaire et au Conservatoire, il a su faire émerger plusieurs comédien(n)es sur la scène locale et nationale, qui ont continué ou non à se produire avec lui – et parmi les plus talentueux : Flavie Avargues, Yann Karaquillo, Marie Thomas, Nadine Béchade… Il a également ouvert son théâtre à divers créateurs : musiciens, conteurs, danseurs, poètes. Bruzat est d’ailleurs très attaché à la poésie et à ceux qui l’écrivent, comme Jean-Pierre Siméon, directeur artistique du Printemps des poètes, dont il a adapté des chansons ou des textes comme le Stabat mater furiosa avec Angélique Ionatos. Dès les années 80, le directeur de La Passerelle avait proposé un beau montage de textes du grand poète limousin Joseph Rouffanche (Prix Mallarmé, édité notamment par René Rougerie) sous le titre La Cicatrice ne sait plus chanter – Rouffanche avait été son professeur au lycée Gay-Lussac de Limoges.

Homme révolté, sans doute, Bruzat a toujours évoqué la possibilité de repartir sur les routes mais il est en fait très bien dans son théâtre, rendez-vous d’un public exigeant, désireux à la fois d’être ému, bouleversé jusqu’aux larmes mais aussi prêt à rire et à réfléchir – qu’il soit assis, selon les époques, sur des coussins, des fauteuils et même parfois sur la scène, les jours de grande affluence comme en 2019, lorsque Philippe Labonne interpréta, avec le brio qui le caractérise, Daniel Pennac dans Ancien interne des hôpitaux de Paris. Les spectacles de Bruzat ne sont pas restés dans le quartier du Champ de Juillet, à Limoges ; ils ont tourné, à Paris, en France, à l’étranger, et surtout, chaque été à partir de 1993, au Festival off d’Avignon, avec succès (public, critique). Ce fut par exemple le cas avec Comment va le monde, Sol ? mis en scène par Michel Bruzat d’après Marc Favreau, avec Marie Thomas, qui déclarait : « Je me suis sentie portée par les gens, le lieu, ce chaleureux théâtre des Carmes qui nous accueillait, par Michel Bruzat qui m’écrivait chaque jour des notes de travail infiniment touchantes. Rendez-vous compte ! Nous avons commencé à 20 spectateurs. Puis, ce fut complet. Puis, nous avons refusé du monde. Les spectateurs revenaient, enthousiastes, en amenant d’autres… Je jouais, remplie de toute cette bienveillance humaine. »[2]

Le théâtre proposé par l’acharné[3] Bruzat aide à se tenir debout dans une société violente, dure aux faibles, qui privilégie le profit et la communication à la (vraie) culture et à l’humanisme. Il rend plus fort, résistant. Il donne envie de s’émerveiller, de retrouver notre part d’enfance, notre liberté. Il est essentiel.

 

La naissance de La Passerelle vue par la revue Analogie

            En 1983 et 1984, j’anime notamment, sur la radio « libre » HPS Diffusion, rue Guy de Maupassant à Limoges, un magazine culturel de deux heures, Analogie. Au printemps 1985, il se transforme en une revue trimestrielle d’art et de critique fondée avec moi par Carmen Borrego, Jean-Eric Malabre, Jean-Pierre Nivôse puis Luc de Goustine et Pierre Jarraud. Elle publie des inédits littéraires, des œuvres d’art, diverses études, des critiques, en particulier littéraires et théâtrales, sur un ton qui se veut original ou irrévérencieux. Elle est partenaire/travaille avec différents théâtres (Festival des Francophonies, La Passerelle, La Limousine, La LiLi, etc.) et signe même une convention avec L’Influence – Compagnie Fievet-Paliès. L’aventure se poursuivit avec La Lettre d’Analogie puis la revue L’Indicible frontière. Dans son numéro automne-hiver 1987, un certain Jérôme Dugland évoque les débuts de La Passerelle, à la manière d’un procès-verbal de police.

(…) Il ressort des pièces du dossier que le dénommé BRUZAT Michel, directeur, dûment entendu, tente avec ses amis d’introduire une nouvelle dimensions théâtrale et artistique à Limoges. A surveiller.

Un atelier pour enfants (Pierrot et Colombine), des formations pour adultes, une saison théâtrale fort conséquente et variée… c’est un pari un peu fou cette passerelle si joliment fragile. Car faire vivre une compagnie théâtrale aujourd’hui c’est d’abord ne pas trop en faire, ne pas prendre trop de risques (N.D.L.R. : suivez mon regard).

Vous vous rappelez la blague de cet auteur las de ne pouvoir vivre de son art ? Aujourd’hui, il écrit des recueils de poésie…

Dieu sait (mais Analogie aussi) qu’on en prend des risques à la Passerelle, mais aussi, on a des atouts : d’abord un enthousiasme et une volonté à faire déplacer les montagnes limougeaudes ; et puis une qualité de programmation pas vue depuis longtemps, si l’on en juge par le Ping-Pong de Dubillard qui a ouvert la saison : des acteurs simplement excellents vivent comme par inadvertance un texte pétillant devant un public qui regarde du théâtre sans même s’en rendre compte…

Un vrai petit bijou dans une petite salle où s’instaure un rapport privilégié entre le rire et l’émotion, entre les spectateurs et les acteurs (surtout à la fin, parce qu’ils offrent à boire).

Passerelle, 1ère échéance : 31 octobre 1987, avec les premières réponses quant aux aides vitales que voudront apporter collectivités locales et administratives (N.D.L.R. : en fait, pas grand-chose…).

La Passerelle tient la mer. D’aucuns y préfèrent lancer des bouteilles. Souhaitons en tout cas qu’elle la tienne longtemps. Qu’il y ait parfois autre chose à faire que d’aller au cinéma le soir ou piquer le sac des vieilles.

 

Petit entretien avec Michel Bruzat

 

Comment et quand t’es-tu intéressé au théâtre? Et, peut-être plus largement, à la scène?

Mon amour du « jeu », jouer comme les enfants avec un ballon, avec l’imagination. Ma rencontre décisive avec Joseph Rouffanche, Madame Vialaneix, ma mère.

Club théâtre au Lycée Gay Lussac avec mon ami Patrick Jeudy et puis Jean Dorsannes, Jean Pellottier, ma rencontre avec Jacques Alméras.

Quels sont les souvenirs de tes premières expériences?

Mon expérience la plus incroyable c’est d’avoir creusé en 1987, « un trou » d’où est sorti le théâtre avec Dominique Basset Chercot, Fernando Lopez Fadigas, Odile Monmarson, Dolores Alvez. Je suis resté 33 ans après cet artisan, ce débutant qui rate, qui cherche.

Pourquoi avoir fait le choix de devenir metteur-en-scène?

Parce qu’il n’y a pas d’espérance solitaire, je crois à autrui, aux pensées passerelle, au vivre ensemble, à l’écoute, à valoriser l’autre. Je ne crois qu’au collectif au chœur de la tragédie antique, à une bouche multiple, à la discrétion, je n’aime pas être devant, être vu mais mettre les autres dans la lumière.

Et de créer un théâtre…

Créer un théâtre comme le boulanger a besoin d’un four, le menuisier un établi, d’outils, pour accueillir. Que le public se sente comme dans une maison pour l’ouvrir à d’autres, pour être libre.

Tes programmations ont été variées, entre classique et contemporain, théâtre, poésie et chanson… comment les as-tu élaborées?

Démystifier le théâtre, instruire et divertir (tout autant), faire découvrir des auteurs, donner toute leur place aux poètes.

Ces textes sont mes compagnons de route, de mes nuits. Ils sont des passeurs d’humanité, des complices.

Je me suis frotté à la Boétie, Montaigne, Rabelais, Rousseau, Voltaire, Diderot, Molière, Sophocle avant de rencontrer Jean-Pierre Siméon, Koltès, Rictus, Garneau, Tremblay…

Par définition, le spectacle vivant est un art de l’éphémère, mais quels sont tes souvenirs les plus marquants avec la Passerelle? A Limoges, Avignon, en tournée…

Mes souvenirs les plus marquants. Ceux que je vais faire demain… sinon mes rencontres… le théâtre de la Passerelle s’est construit avec tous ces acteurs, avec l’administration du théâtre, avec le public mais surtout avec l’invisible.

A quoi bon « faire du théâtre » aujourd’hui?

Oui il faut faire du théâtre aujourd’hui, il faut multiplier les partenariats avec les écoles, les bibliothèques, les collèges, les lycées, l’université, l’hôpital, les comités d’entreprise, les prisons.

Il reste toute une frange de la société qui ne se sent pas concernée des milieux ruraux aux banlieues. Les réfugiés pourraient être une opportunité historique pour élargir notre répertoire culturel.

Un gouffre s’est créé entre les classes cultures et les populations déshéritées.

Continuer à défendre l’intelligence là où les autres défendent leur pouvoir.

C’est quoi un artiste ?

Quelqu’un qui crée.

C’est quoi un boulanger ?

Quelqu’un qui crée.

« L’inertie seule est menaçante. Poète est celui-là qui rompt pour nous l’accoutumance. »[4]

[1] Entretien avec Muriel Mingau, site du Théâtre de La Passerelle.

[2] La Montagne, le 17/11/2015.

[3] Au Moyen Âge, acharner était un terme de chasse qui signifiait « mettre en appétit de chair » les chiens et les faucons. La figure s’est déplacée vers l’obstination. Mais Bruzat nous met bien en appétit, de Verbe.

[4] Saint-John Perse, Allocution au Banquet Nobel du 10 décembre 1960 (NdA).

Notices pour servir à l’histoire du théâtre en Limousin (33): La Ligue d’Improvisation Théâtrale du Limousin et la Balise

En 1987 est créée la Ligue d’Improvisation du Limousin, constituée à partir des ateliers hebdomadaires d’improvisation d’Influence, confiés à Damien O’Doul. Peu de temps après, la « LILI » devient indépendante et j’ai la chance d’en être le vice-président. Elle se produit dans des ambiances survoltées, notamment au Centre culturel Jean Moulin de Limoges, affrontant des équipes venues de la France entière. La tradition voulait que le public puisse jeter des pantoufles sur les comédiens qu’il ne jugeait pas assez performants !

Damien O’Doul en 1986 (c) L.Bourdelas

La luxuriante Lili se donne en spectacle pour la 1ère fois en mai 1987

            Damien O’Doul est un acteur heureux et complet : auteur, comédien de la Cie Fivet-Paliès, il vient d’organiser la 1ère manifestation de la Lili (traduisez : Ligue d’Improvisation du Limousin). Il avait bénéficié d’un stage spécialisé à Paris avec Michel Lopez et le rutilant Rufus il y a quelques mois. Il s’est lancé pour son propre compte dans l’arène il y a peu. La cérémonie de baptême de la Lili a eu lieu un mardi de mai au C.C.S.M. de Beaubreuil. Il s’agissait d’un impromatch… d’une forme d’improvisation théâtrale particulière : deux équipes d’acteurs (à Limoges, les verts : I. Tauran, C. Givois, J.J. Marthon, B. Moreigne, F. Perrez et M.F. Richard-Eliet) s’affrontent sur des thèmes qui laissent une grande part à l’imaginaire… Ces équipes ont l’apparence d’équipes sportives : il y a les équipiers, et leur coach (à Limoges : Damien O’Doul), ainsi que leur capitaine (Isabelle Tauran)…

Les sujets et la durée des impros sont tirés au sort ; les arbitres sanctionnent l’anti-jeu, l’obstruction, le hors-sujet, etc. Le public vote à la suite de chaque impro, pour attribuer un point à l’équipe gagnante. Ceci dans une ambiance généralement plus ou moins folle. Malheureusement, la bonne habitude qui consistait autrefois à distribuer aux spectateurs des chaussures pour les lancer sur les acteurs dont ils n’étaient pas contents est abolie. Le public de ce premier impromatch était assez jeune, et l’on ne peut que déplorer l’absence des habitués des théâtres. Il faudra qu’ils franchissent le fossé qui les sépare encore de cette forme de spectacle. Les efforts d’O’Doul les y aideront manifestement. C’est une question d’habitude.

L’impromatch est fort populaire au Québec, et une ligue nationale française existe. Gil Galliot est le coach de celle-ci. Autour de lui, parrain officiel de la Lili, s’est constitué un comité de soutien qui rassemble Alain Guéraud, la divine Fanny Ardant, Nathalie Baye et Jean Lefèvre. « Sport, théâtre, même combat », notait il y a peu Jacques Morlaud[1] ; cette réflexion est totalement juste. On retrouve peut-être ici une forme de spectacle remontant à l’antiquité et l’on repense au cirque (sans les lions). Et puis avez-vous déjà bien observé les joueurs de tennis sur un court ? Théâtre, impro, match, un intelligent mariage. La porte est ouverte à Limoges comme ailleurs en France ; il faut désormais transformer l’essai. Analogie n°10, été 1987.

 

La Balise (initialement la Valise…) est une association théâtrale universitaire créée en 1980 à Limoges par Guy Lavigerie, assisté de Didier Simon qui reprit sa direction par la suite. Parmi les premiers spectacles, La bataille de Saint-Pansard[2] à l’encontre de Carême, tiré d’un fabliau médiéval, présenté place Saint-Pierre (ce type de spectacle était initialement joué sur les places publiques, vraisemblablement le premier dimanche de Carême) puis à Poitiers (1981). Au Moyen Âge, il s’agissait d’un jeu-combat qui, au milieu de la liesse collective, opposait en une bataille rangée, à coups de victuailles, les deux personnifications du jour et se terminait par la victoire de Charnau (le carnaval) qui, magnanime accordait une trêve de quarante jours à son adversaire, le Carême[3]. Autres spectacles, Mort accidentelle d’un anarchiste de Dario Fo à Expression 7 et Oh my god, the death. Guy Lavigerie, après une formation initiale artistique et juridique au Conservatoire et à l’Université de Limoges (1er Prix d’Art Dramatique à l’unanimité; Maîtrise et DEA de Droit) a acquis une expérience pluridisciplinaire de la création en tant que comédien, metteur en scène, auteur, traducteur, réalisateur. En 1982 il rencontre, à Rabat, Abdellatif Laâbi[4] dont il adapte et représente en 1983 les Chroniques de la Citadelle d’Exil (écrits de prison) sous la forme d’un monodrame documentaire et poétique qu’il joua jusqu’en 1988. Il est aussi de l’aventure des Amants Magnifiques, de Molière et Lully, mis en scène par J.-Luc Paliès au Théâtre de l’Athénée à Paris, en 1988, ainsi qu’à Limoges. Il a poursuivi l’aventure théâtrale jusqu’à aujourd’hui – mais pas en Limousin. Les afficionados se souviennent avec émotion d’une lecture à la librairie Les Yeux dans les poches, rue de la Boucherie à Limoges, alors tenue par Bruno Larose. Par la suite, La Balise – portée par l’enthousiasme et l’énergie de Didier Simon jusqu’en 1989 – joue aussi Equarissage pour tous de Boris Vian, ainsi que Radiopital de C. Paottelo San Juan (pseudonyme d’un Limougeaud), qui rassemblent les faveurs d’un public plus populaire et notamment estudiantin, qui auparavant ne se déplaçait guère dans les salles de théâtre. La programmation évolue vers des spectacles de type café-théâtre puis d’improvisation. Il est à noter que nombre de représentations eurent lieu à la Crypte des Jésuites[5], l’un des lieux qui accueillit alors nombre de spectacles théâtraux ou musicaux. Parmi ceux qui intervinrent et signèrent des mises en scène, Mohamed Maach, aujourd’hui animateur d’ateliers théâtre dans le cadre des centres culturels municipaux.

La Balise était en sommeil lorsque des élèves de la dernière promotion de Jean Pellotier au conservatoire d’art dramatique de Limoges décident de le raviver[6]. La dynamique ainsi insufflée mène ces jeunes gens, pour la plupart étudiants, à demander au directeur du C.R.O.U.S. M. Gainant un lieu privé pour faire vivre leur art. Celui-ci leur propose bien mieux : un ancien local à vélo situé sur le parking du campus la Borie, à condition de créer un petit endroit de représentations de type café-théâtre. Le projet du « café- théâtre universitaire», puisqu’il allait s’appeler ainsi dans un premier temps, prend peu à peu forme dans l’émulation de ces comédiens en herbe, au fil des réunions pour les choix de la décoration et pour faire les plans, les rendez-vous avec l’entrepreneur pour établir un devis, et la croisade auprès des institutions pour obtenir les fonds nécessaires. C’est en 1996 que le CAF’TEUR, baptisé ainsi après d’âpres discussions, ouvre ses portes au public. Il est doté d’un bureau – régie, un bar, une scène avec éclairages et sonorisation, et des loges derrière le mur du fond. Une association indépendante est créée pour administrer le lieu, car les entrées sont payantes, et il faut gérer les stocks du bar. Les spectacles ont lieu le jeudi soir, et se partagent entre théâtre, musique, improvisation. Le reste de la semaine le lieu est disponible pour le travail théâtral de la Balise. Parmi l’équipe : Frédérique Meissonnier, Arnaud Delage, Jean-Philippe Villaret (qui avait même mis son père à contribution pour construire le bar !), Philippe Lars, Jan Luc Delage, Gilles St Bonnet, Pascal Le Goaper, Carole Bedouet, et d’autres.

Après plus de 30 ans d’activité, La Balise est aujourd’hui entièrement tournée vers l’improvisation, avec la participation aux matches. Elle invente aussi le concept des « naufragés de l’imaginaire », pour permettre la pratique de l’improvisation dans un contexte différent de celui du match, en offrant davantage de liberté aux joueurs. Les thèmes des improvisations sont écrits par les membres du public au moment où ils entrent dans la salle. Tous les thèmes sont ensuite disposés dans une boîte. Six joueurs se présentent sur scène. Le maître de cérémonie tire au sort un thème et chaque joueur propose un début d’improvisation de quelques secondes. L’auteur du thème choisit quel début sera continué. Les autres joueurs se greffent alors sur l’histoire choisie, pouvant se servir d’accessoires sans contrainte. Le maître du temps décide arbitrairement de la fin de l’improvisation[7].

 

[1] Jacques Morlaud fut longtemps critique/journaliste culturel à Limoges, notamment à L’Echo du Centre.

[2] On désignait ainsi le carnaval. C’est la figuration allégorique de l’allégresse que procure l’abondance et la bonne chère.

[3] Jean-Claude Aubailly. « Théâtre médiéval et fêtes calendaires », Bulletin de l’Association d’étude sur l’humanisme, la réforme et la renaissance, n°11/1, 1980. La littérature populaire aux XVème et XVIème siècles. Actes du deuxieme colloque de Goutelas (21-23 septembre 1979) sous la direction de Henri Weber, Claude Longeon et Claude Mont. pp. 5-12.

[4] Né à Fès en 1942, c’est un poète, écrivain et traducteur marocain. Il a fondé en 1966 la revue Souffles qui jouera un rôle considérable dans le renouvellement culturel au Maghreb. Son combat lui vaut d’être emprisonné de 1972 à 1980. Il s’est exilé en France en 1985. Il reçoit le prix Goncourt de la poésie le 1er décembre 2009 et le Grand Prix de la Francophonie de l’Académie française en 2011.

[5] Futur Espace Noriac quand elle fut racheté par le Conseil général de la Haute-Vienne.

[6] Témoignage de Jean-Philippe Villaret, 30 juillet 2019.

[7] http://www.la-balise.com/nos-spectacles/