11 Nov

Limoges et le Limousin, terre d’auteurs dramatiques (3)

Jules Sandeau – l’un des premiers compagnons de George Sand à qui elle emprunta la moitié du nom –, natif d’Aubusson (1811-1883), écrivain, académicien, conservateur de la Bibliothèque Mazarine, écrivit quelques pièces en collaboration avec Emile Augier, poète et dramaturge. A la Comédie Française, l’adaptation théâtrale de son roman Mademoiselle de la Seiglière – comédie en 4 actes et en prose – fut créée le 4 novembre 1851 et jouée assez longtemps. Elle fut aussi présentée en 1851 au Théâtre de La Monnaie à Bruxelles. En 1920, André Antoine l’adapta joliment au cinéma, avec les acteurs  Léon Malavier, Romuald Joubé, Huguette Duflos, Catherine Fonteney, Maurice Escande, Charles Lamy, Félix Huguenet, Charles Granval, Saturnin Fabre[1]. Au début de la Révolution, le marquis de la Seiglière émigre. Quand, de longues années après, devenu veuf, il rentre en France avec sa fille, son château et ses terres sont devenus la propriété d’un de ses anciens fermiers, Stamply. Celui-ci, veuf également, vit seul, mélancolique, au château de la Seiglière. Son fils unique, Bernard, officier dans les armées de l’Empereur, est tombé, croit-on, à la Moskova… L’action se passe dans la région d’Aubusson.

En 1847 est publié à l’Imprimerie de Pradier fils (Limoges) Lion et ouvrier : drame en deux actes et en vers, une pièce anonyme en alexandrin, drame de l’amour impossible entre Marcel Levy ouvrier menuisier poète et Isadora fille d’un capitaine. C’est un peu Romeo et Juliette (avec le suicide des deux amants) transposé dans le Paris ouvrier du XIXe siècle des indignations sociales. Trois ans plus tard, dans un autre registre, Antoine Laubie (1810-1865) publie à l’Imprimerie de Chapoulaud frères (Limoges) Marie Stuart à l’école, drame historique, « drame historique en trois actes mêlé de couplets et spécialement destiné au pensionnat de jeunes demoiselles pour les exercices publics d’une distribution des prix »[2] .

Le 18 février 1817 est représentée pour la première fois, au théâtre du Vaudeville à Paris, la pièce en un acte de MM. Scribe et Delestre-Poirson, Le Nouveau Pourceaugnac (éditée aussi sous le titre Encore un Pourceaugnac). La scène se passe dans une petite ville voisine de la capitale, dans laquelle est caserné le régiment de M. de Verneuil. Charles-Gaspard Delestre-Poirson fut directeur du Gymnase dramatique, de 1820 à 1844. Il est l’auteur d’un grand nombre de comédies, écrites seul ou en collaboration avec Eugène Scribe, Mélesville, Nicolas Brazier et beaucoup d’autres. On lui doit également, à nouveau avec Scribe, le livret de l’opéra de Rossini, Le Comte Ory, ainsi qu’un roman, Un Ladre, récit d’un vieux professeur émérite. Dans ce Nouveau Pourceaugnac, l’un des personnages est Ernest de Roufignac, jeune officier de cavalerie, « prétendu[1] de Limoges » de la jeune Nina, que ses rivaux hussards veulent écarter et moquent en constatant que son nom rime avec Pourceaugnac. Ailleurs, on rit de « cet imbécile qui arrive de Limoges » ou de ce jeune homme dont « il est impossible qu’il ait du mérite parce qu’il est de Limoges ». Quand on lui propose de jouer le rôle de Pourceaugnac, il observe : « Allons, le sort en est jeté, et je vois que c’est à moi de soutenir l’honneur des habitants de Limoges. » Il saura bien circonvenir les moqueurs, affirmant à la fin : « Ah ! nous avons aussi à Limoges quelques plaisanteries originales pour les jours gras. »

En 1812 parait à l’imprimerie de Dondey-Dupré (Paris) Anecdote trouvée dans le porte-feuille d’Innocent Poulot, « court roman qui se veut une suite de la comédie de Molière Monsieur de Pourceaugnac : Innocent Poulot serait un petit-fils de Pourceaugnac, décrit comme d’origine limousine par Molière. L’auteur raconte les aventures rocambolesques d’un jeune homme maladroit et naif, qui se clonclut par le retour de cet aïeul de Pourceaugnac à Limoges pour célébrer son mariage. »[2] Camille Jouhanneaud l’attribue à un certain Dorvigny et en fait la présentation dans Le Bibliophile limousin : « Avant de mettre en scène son Innocent Poulot, Dorvigny nous avait fait assister au retour de Paris à Limoges de son aïeul, du vrai, du grand Pourceaugnac, à son mariage dans notre bonne ville et aux dernières péripéties de son existence et c’était là sans nul doute la partie de l’ouvrage qui pouvait le mieux exciter notre curiosité. On y voit le héros, à son retour, mystifié dans sa ville natale comme il l’avait été dans la capitale, berné par ses concitoyens, par ses amis et même par sa fiancée, Mlle de Persiflac, fille d’un subdélégué des finances, qui finit toutefois par l’épouser, en considération de sa fortune. Puis le bonhomme vieilli, devenu de plus en plus le jouet de sa femme et de son entourage, se retire à la campagne et meurt d’une façon grotesque, en pêchant à la ligne, après avoir, en haine des Parisiens et des citadins en général, marié son fils à une paysanne qui fut la mère d’Innocent Poulot. En somme ce Pourceaugnac à son déclin n’est qu’un pastiche très faible, fort pâle de celui que tout le monde connaît. On chercherait ainsi vainement dans l’œuvre de Dorvigny une note d’intérêt local ; s’il place à Limoges la dynastie des Pourceaugnac ainsi que leurs faits et gestes, c’est que l’ancêtre en était déjà mais il parle de la ville et de ses habitants comme il le ferait de toute autre localité. Dans sa narration, il y a pénurie complète de couleur locale on n’y rencontre aucune péripétie, aucun trait caractéristique, pas le moindre détail piquant »[3]

En 1922, Léon-Georges Delhoume est l’auteur de La Vengeance de M. de Pourceaugnac : Comédie en un acte, éditée par l’Imprimerie Guillemot et de Lamothe (Limoges). Rentré dans ses terres limousines, Monsieur de Pourceaugnac, sauve d’un mariage arrangé les deux jeunes amants. Une suite revisitée à la pièce de Molière qui dépeignait un idiot et rustre limousin[4]. En 1883, René Fage (1848-1929), dans un ouvrage paru chez Ducourtieux[5], avait tenté de trouver les raisons biographiques réelles et supposées de ce mépris de Molière qui nuisit à la réputation des Limousins. Il y revenait sur la tradition locale – reprise par divers auteurs dont Jules Clarétie, qui brodèrent largement – qui affirmait que Poquelin aurait souffert du mauvais accueil des Limougeauds à l’époque de ses pérégrinations à travers le royaume. Remarquant qu’aucun document n’attestait du passage de Molière à Limoges, il notait toutefois que la tradition de sa venue et de son logement dans une auberge de la place Sainte-Félicité, tout près du pont Saint-Martial à Limoges, n’était peut-être pas à rejeter, puisque la ville était un carrefour routier d’importance. René Fage écrivait que c’est dans la pièce même qu’il fallait chercher les indices du séjour. Ainsi le dramaturge y cite-t-il Petit-Jean, un fameux restaurateur de la Cité qui exista vraiment. De même évoque-t-il le cimetière et la promenade des Arènes et fait-il allusion à un chanoine de Saint-Etienne. Fage se risque à une datation du possible passage de Molière entre fin 1648 et début 1649. Selon lui, en écrivant Monsieur de Pourceaugnac sur l’ordre du roi, l’auteur fait œuvre de courtisan et, plutôt que des Limousins, se moque surtout du gentilhomme de province, de ceux qui frondaient durant la jeunesse royale. Indiquons également qu’en 1912, l’érudit René Fage a montré dans un autre opuscule[6] qu’Etienne Baluze, le bibliothécaire tulliste de Colbert, juriste très bon connaisseur du droit canonique, rédigea en 1668 un mémoire visant à exonérer Tartuffe des foudres ecclésiastiques aux yeux de Louis XIV qui finit par en autoriser les représentations. Ce serait donc un Limousin qui aurait contribué à sauver la pièce.

[1] Prétendant.

[2] http://www.bn-limousin.fr/items/show/3356#

[3] Le Bibliophile limousin, Ducourtieux et Goût (Limoges), 1905, p. 6.

[4] http://www.bn-limousin.fr/items/show/3111#

[5] http://www.bn-limousin.fr/items/show/3110#

[6] http://www.bn-limousin.fr/items/show/3109#

[1] https://www.avoir-alire.com/mademoiselle-de-la-seigliere-la-critique

[2] http://www.bn-limousin.fr/items/show/3117#

03 Nov

Limoges et le Limousin, terre d’auteurs dramatiques (2)

Originaire du Grand-Bourg en Creuse, fils unique d’un baron capitaine de mousquetaires, Augustin de Piis (1755-1832) – ci-dessus – écrivit des comédies mêlant parodies et couplets à la mode, jouées au théâtre des Italiens et au théâtre du Vaudeville sous Louis XVI. Haut fonctionnaire, secrétaire et interprète de Charles X, il fut secrétaire général de la préfecture de police de Paris sous Napoléon. Parmi ses nombreuses pièces, Les Limousins (1791) appartient à une série sur les habitants de différentes provinces françaises. Par ailleurs, sa chanson La Liberté des nègres (1794) a fait date[1]. Une partie de son œuvre est lisible sur le site Gallica.

Si Antoine Rochon de La Valette (17..?-1758?), d’origine creusoise, écrivit composa essentiellement des opéras comiques[2], son frère Marc-Antoine Rochon de Chabannes (1730-1800) fut l’auteur de plusieurs comédies[3] dont L’Amour français, jouée en 1779 à la Comédie Française et Heureusement (1762), qui inspira à Beaumarchais la scène du chérubin dans Le Mariage de Figaro.

Claude-Louis-Marie de Rochefort-Luçay, est plus connu sous le nom d’Edmond Rochefort (Évaux-les-Bains, 1790 – Paris, où il mourut dans la misère en avril 1871), et fut écrivain, dramaturge vaudevilliste et auteur de chansons françaises. La pièce où il eut le plus de succès est Jocko, créée au théâtre de la Porte Saint Martin à Paris le 16 mars 1825, mais il écrivit une cinquantaine de vaudevilles et de mélodrames. Celle-là inspira même à Balzac le personnage du Brésilien qui surgit à la fin de La Cousine Bette[4]. Il est l’auteur de Mémoires d’un vaudevilliste, dans lequel il raconte ses péripéties à La Réunion et les relations littéraires qu’il eut avec quelques auteurs de son temps. C’est le père du journaliste et polémiste Henri Rochefort.

Ecrivant à propos du théâtre en Limousin, on ne saurait ignorer George Sand, née à Paris en 1804, qui certes s’installa à Nohant dans l’Indre, mais qui connaissait intimement la Creuse, si proche, et fréquentait assidument Pierre Leroux, à Boussac. Leisha Ashdown-Lecointre a consacré un intéressant article à propos de « George Sand et le Théâtre de Nohant », où elle écrit notamment : « Tout au long de sa vie, George Sand s’intéresse au théâtre sous toutes ses formes et en particulier à ses formes marginales, notamment le théâtre improvisé et le théâtre des marionnettes. Pour elle, le théâtre signifie un lieu d’apprentissage du jeu de l’acteur et une plate-forme pédagogique ; il forme et instruit l’acteur comme le spectateur. L’aspect privé voire intime du théâtre joué au sein de sa famille à Nohant s’oppose à l’aspect publique de ses pièces jouées dans les théâtres parisiens pendant une trentaine d’années. A Nohant les notions de la commedia dell’arte, le théâtre italien, connaissent leur plein essor. Selon Linowitz Wentz, écrivant en 1978, « (l)e théâtre de Nohant évolua rapidement d’un amusement de famille à une réponse aux questions esthétiques, philosophiques et psychologiques que s’est posées George Sand pendant toute sa vie»[5]. La dame de Nohant écrivit une trentaine de pièces de théâtre. Un thème largement abordé par l’association des Amis de George Sand dont on consultera le bulletin et le site avec profit[6].

[1] https://revolution-francaise.net/2010/09/01/395-la-liberte-des-negres-par-le-citoyen-piis

[2] https://data.bnf.fr/fr/13006408/rochon_de_la_vallette/

[3] https://data.bnf.fr/fr/12006130/marc-antoine-jacques_rochon_de_chabannes/

[4] N. Billot, Creuse, Christine Bonneton, 2007,  p. 204.

[5] Leisha Ashdown-Lecointre. « George Sand et le Théâtre de Nohant », 2012,  ffhalshs-00697830f

[6] https://www.amisdegeorgesand.info/

25 Oct

Limoges et le Limousin, terre d’auteurs dramatiques (1)

Description de cette image, également commentée ci-après

Tristan L’Hermite en 1648, portrait gravé par Pierre Daret pour l’édition originale des Vers héroïques

Le Limousin est une terre d’écrivains et de poètes depuis toujours – j’ai contribué à le montrer dans d’autres ouvrages. C’est aussi un pays d’auteurs dramatiques nombreux, d’importance variable, parmi lesquels des figures notables. J’ai essayé ici de rassembler nombre d’entre elles. En 1999, Richard Madjarev, conseiller pour le théâtre à la D.R.A.C. du Limousin, observait avec raison : « plus que le nombre de compagnies existantes dans une région aussi peu peuplée, la singularité de cette région, sa richesse, son dynamisme viennent du fait que les principales compagnies ont à leur tête des auteurs-metteurs en scène. » Il parlait pour son époque, mais c’est une remarque pertinente que l’on peut étendre à d’autres. Ce que je propose ici n’est pas une analyse critique, plutôt une recension la plus complète possible, pour donner envie de partir à la découverte de ces auteurs et – qui sait ? – de les mettre en scène ?

François dit Tristan l’Hermite (1601-1655), né au château de Soliers en Marche, gentilhomme du Duc d’Orléans, académicien (1649), poète, auteur d’ouvrages en prose, fut réputé pour ses pièces ; on le considère comme le précurseur de Racine. Sa vie débuta tragiquement puisqu’il se battit en duel à l’âge de treize ans avec un garde du corps qu’il blessa mortellement et fut contraint à l’exil en Angleterre. Il rejoignit par la suite la cour du roi et demeura attaché à Monsieur – Gaston d’Orléans –, frère du souverain pendant une vingtaine d’années. Sa Marianne (1636), soutenue par Scarron et le comédien Mondory, jouée au Marais, connut un succès comparable à celui du Cid. Ses contemporains le considéraient d’ailleurs comme un rival de Corneille. C’est le rôle d’Epicharis dans sa Mort de Sénèque qui valut à Madeleine Béjart sa réputation de très grande comédienne. Selon Nicole Billot, « Le théâtre lui permet d’exprimer son respect des règles classiques naissantes, et les représentations des sentiments obéissent aux préceptes aristotéliciens. La lutte entre la passion et une forme de stoïcisme se retrouve dans les adieux du philosophe Sénèque à son épouse Pauline »[1].

Le frère cadet de Tristan, Jean-Baptiste (1610-1688) épousa une comédienne, cousine de Madeleine Béjart. Il écrivit une tragédie, La Chute de Phaëton et fréquenta les acteurs du Marais. Il joua aux côtés de Molière lors des tournées de l’Illustre Théâtre, mais finit par délaisser l’écriture et le théâtre pour devenir généalogiste.

Signalons que la revue des Amis de Tristan L’Hermite fondée en 1979, les Cahiers Tristan L’Hermite a pour vocation d’éclairer l’œuvre de cet auteur et plus largement la culture du premier XVIIème siècle.

[1] Creuse, Christine Bonneton, 2007, p. 202.

Description de l'image François Hédelin.jpg.

François Hédelin

François Hédelin, plus connu sous le nom d’abbé d’Aubignac, petit-fils d’Ambroise Paré né à Paris en 1604, fut un Limousin d’adoption, puisqu’il fut un temps pourvu de l’abbaye de Meymac. Il écrivit quelques romans et tragédies (La Pucelle d’Orléans, Zénobie, Sainte Catherine, Erixène, Palène, Térence justifié), mais il est surtout connu pour avoir élaboré la règle des trois unités (unité de temps, unité de lieu, unité d’action) pour le théâtre classique. Il attaqua par ailleurs les tragédies de Pierre Corneille, et se querella avec l’historien et grammairien Ménage. De part et d’autre, on publia des épigrammes et des brochures, comme c’était la mode à l’époque.

L’Ancien Régime vit aussi fleurir quelques auteurs de langue limousine : Mathieu Morel, médecin à Limoges, composa de nombreuses pièces et mourut en 1704 ; à Tulle, vers 1780, l’abbé Sage écrit Las Ursulinas, dialogue où il rapporte les commérages du couvent !

Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux - Versailles MV 2985.jpg

En 1706 (ou 1709 ?) est jouée par une compagnie amateur à Limoges la comédie en un acte et en vers Le père prudent et équitable ou Crispin l’heureux fourbe, sans mention de son auteur. Elle est imprimée à Limoges de manière anonyme (M***) puis à Paris en 1712 avec le nom du dramaturge : Marivaux – dont le père Nicolas Carlet, appartenant à la noblesse de robe, s’était installé en Limousin. Le jeune homme, d’abord élève chez les Oratoriens, latiniste émérite, fréquentait les salons littéraires de la bonne ville où il affirmait que Molière était dépassé. Il releva même un défi[1] : écrire une pièce en une semaine, qu’il ne renia jamais. Résumons la pièce : Crispin, valet de Cléandre, essaie d’éconduire divers prétendants à la main de la jeune Philine pour la conserver à Cléandre qu’elle aime. Ceux-ci sont au nombre de trois : Ariste, un propriétaire campagnard, un chevalier riche de son épée, et un financier. À l’un, Crispin présente, comme étant la demoiselle à marier, Toinette, sa femme de chambre, qui le scandalise par la hardiesse de ses propos. Puis il se présente lui-même à la jeune fille comme étant le propriétaire campagnard ; il la trouve trop parée et l’avertit que lorsqu’elle sera sa femme, il lui faudra prendre des sabots et des habits de ménage. Au financier, Crispin confie, sous le sceau du secret, que le père et la fille sont épileptiques. Il se déguise ensuite en femme et prétend être la femme légitime du chevalier, qui n’a pas le droit, dès lors, d’aspirer à la main de la jeune fille. Mais il est surpris et forcé d’avouer ses fourberies. Il n’en triomphe pas moins, car l’amoureux a gagné un procès qui le rend plus riche que ses rivaux, et Démocrite, le père prudent et équitable, n’hésite plus à lui donner sa fille. Pierre de Marivaux, âgé de dix-huit ans, dédie son œuvre à M. Rogier, seigneur du Buisson, conseiller du roi, lieutenant général civil et de police en la sénéchaussée et siège présidial de Limoges ; anonyme, il écrit : « le hasard m’ayant fait tomber entre les mains cette pièce comique, je prends la liberté de vous la présenter, dans l’espérance qu’elle pourra, pour quelques moments, vous délasser des grands soins qui vous occupent et qui font l’avantage du public (…) ».

 

[1] Selon l’imprimeur limougeaud de la pièce.

 

18 Oct

1973:Sauver le quartier de la Boucherie à Limoges

En août 1969, dans Le Populaire du Centre, un article (signé par Chris Dussuchaud ?) évoque la diminution du nombre de boucheries dans la rue de cinquante au début du siècle à quatre. « Certes, à côté de ces quatre boutiques, il reste de nombreux ateliers, dépôts et laboratoires qui fournissent les tripiers et les charcutiers, notamment ceux des Halles Centrales toutes voisines. Mais les « anciens » vous confieront – l’air un peu dépité – que cela n’a rien de commun avec ce qu’ils ont connu jadis. Après la totale disparition des boucheries qui faisaient jusqu’alors l’intérêt historique de la rue, peu à peu, ces authentiques vestiges du passé se sont transformés et adaptés, disons-le, à des nécessités exigées par les temps modernes (…) Le vieux Limoges disparaît donc sans que personne s’en rende compte ou ne s’en préoccupe. Et puis la rue a vu ses pavés laminés recouverts d’asphalte, ce qui a précipité sa perte d’intérêt. Une politique en faveur du tourisme devrait permettre d’offrir au touriste (souvent blasé) « quelques beaux restes », sinon on risque tout simplement l’échec. C’est regrettable, car la capitale des Arts du Feu possède, comme beaucoup de villes d’importance et d’ancienneté égales, un patrimoine de richesses qui mérite d’être mis en valeur et non enterré. »

La volonté modernisatrice de Louis Longequeue passe parfois par la destruction de bâtiments anciens qui auraient mérité conservation et mise en valeur[1]. Lorsqu’il a l’idée surprenante de détruire le quartier séculaire de la Boucherie, début 1973, pour y construire des immeubles modernes, des Limougeauds (prévenus par l’adjoint Gilbert Font), emmenés par Jean Levet – fonctionnaire aux Impôts, très attaché à sa ville depuis son enfance dans le quartier du Chinchauvaud, auteur de nombreux travaux historiques – créent l’association Renaissance du Vieux Limoges pour résister. Avec le groupe traditionnel L’Eicolo dau Barbichet et d’autres partenaires, ils décident de ressusciter, le 19 octobre, la fête traditionnelle des Petits Ventres, qui voyait chaque année les dames bouchères recommencer à fabriquer des produits tripiers après une interruption de deux mois due aux chaleurs estivales. Dans le même temps, des adhérents restaurent de vieilles façades pour montrer à quoi pourrait ressembler le quartier remis en valeur – le 43 et le 45, appartenant à Mme Mausset. Le maire abandonne son projet : le quartier est sauvé, restauré et devient l’un des lieux touristiques principaux de Limoges, tout comme la Frairie des Petits Ventres un rendez-vous essentiel de l’automne, où l’on vient manger et trinquer dans la bonne humeur. Le succès de la sauvegarde du quartier de la Boucherie (avec l’ouverture d’une maison traditionnelle de la boucherie qui se visite), entraîna d’autres quartiers anciens à se préoccuper de la conservation de leur patrimoine. Renaissance du Vieux Limoges les aida de son expérience. Ainsi furent sauvés de la pioche des démolisseurs, dans le quartier de l’Abbessaille, les maisons de la Règle, dans la partie de la ville appelée la Cité.

Le 7 novembre 1973, le bureau de la confrérie note : « Autre bilan positif : la Frairie des petits ventres qui a connu un succès aussi exceptionnel qu’inattendu. » Le 15 avril 1982, Jean Levet est admis comme membre de la confrérie ; plus tard, ce sera son fils Jean-Pierre, universitaire. En octobre 1983, il est question du « Musée de la Boucherie » qui entre maintenant dans sa phase effective. Les travaux de réfection vont se poursuivre rapidement et il devrait être inauguré dans le courant de 1984. » Mais en mars 1985, on lit dans le registre : « [le musée] doit être installé dans l’immeuble dit des « Petits Frères » au 36 rue de la Boucherie. Cette maison ayant été achetée et rénovée par la municipalité, attend pour être ouverte au public, tout l’ensemble des objets et matériels qui faisaient autrefois partie des boucheries : billots, outils, soufflets, bassines, etc. Il est prévu un aménagement des pièces et des écuries. On peut déplorer que tout ça traine beaucoup. » En mars 1989 : « cela n’avance pas vite ! » Enfin, le compte-rendu de la réunion du bureau du 12 décembre 1989 indique : « Diverses dispositions sont prises pour l’inauguration, oh combien tardive !, de la Maison de la Boucherie. La mairie de Limoges, le syndicat parisien de la Boucherie, Renaissance du Vieux Limoges, et bien évidemment la confrérie de Saint-Aurélien participeront à cette inauguration et à toutes les réalisations qu’elle comporte (…) Les manifestations dureront 2 jours (…) Il se trouve que cette inauguration coïncide avec le Bimillénaire de la ville de Limoges et le 1060ème anniversaire de la création de la corporation des bouchers de Limoges. Il va sans dire que le plus grand nombre des membres de la confrérie aura à cœur d’y participer. » M. Marich, secrétaire général de la Confédération Nationale de la Boucherie Française assiste à cette journée durant laquelle, entre autres animations, est reconstitué un étal traditionnel de triperie, et inaugurée la place de l’Andeix.

En février 1985, la presse a annoncé : « la rue de la Boucherie ne mérite plus son nom », « Limoges : plus un seul boucher rue de la Boucherie ». En effet, au n° 6, la boucherie « Au Mouton Couronné » a fermé ses portes, remplacée par une librairie, « Les Yeux dans les Poches ». Demeurent alors deux tripiers (Plainemaison et Tramont) et deux salaisonniers (Roger Eustache et « La Limousine »). Joseph Parot, propriétaire, déclarait : « Je suis né dans cette maison. Elle a été achetée en 1899 par mon grand-père Malinvaud à un autre boucher, un Pouret. Mon père lui a succédé, puis moi-même en 1942. » Il cessa ses activités en 1981. Le successeur, Jean Mazeau, baissa son rideau de fer quatre ans plus tard. Le nom du commerce provenait d’un concours organisé pour les animaux gras le 3 février 1861 (au moment du carnaval), dont le mouton de François Malinvaud dit Chagrin, avait obtenu le premier prix.

En février 2006, une délégation de la Confrérie assiste aux obsèques de Jean Levet.

 

[1] L. Bourdelas, Histoire de Limoges, Geste Editions, 2014.

12 Oct

La céramique Lecomte-Chaulet à Limoges

A gauche: Edouard Lecomte-Chaulet (avec, à droite, ma grand-mère et ma mère)

J’aime bien me promener place des Bancs, au cœur de Limoges, je m’y sens comme au cœur d’un village, avec le marché et les boutiques, le souvenir, aussi, des Caves du Centre que tinrent mes grands-parents maternels – magasin de vin devenu boulangerie d’un Breton qui connaît les secrets du kouign aman –, et de l’ancien Café des Girondins jadis propriété de M. Lazare, avocat n’ayant jamais plaidé. Il y a aussi la fromagerie alléchante de Marion Lachaise, l’une de mes anciennes élèves.

Mais, ces derniers temps, je suis un peu chagriné de voir que la magnifique céramique « Lecomte-Chaulet », située au n° 19, sur le trottoir de l’enseigne indépendante de vêtements Manhattan (installée là depuis 27 ans), se détériore plus ou moins. C’est imperceptible, mais pourrait devenir irrémédiable. Ce serait dommage, car ce nom est porteur d’une véritable mémoire limougeaude.

D’abord parce que, m’a appris Paul Colmar, l’origine des tissus Chaulet remonte au moins à 1903, puisque l’almanach-annuaire Ducourtieux signale ce commerce dans son édition de 1904. J. Chaulet  succède à Mme veuve H. Taillefer, marchande de tissus. La boutique n’occupait alors que le rez-de-chaussée du 19 place des Bancs, elle s’agrandit par la suite avec l’annexion de locaux voisins.

Et sous l’Occupation, le mouvement de résistance Franc-Tireur s’est organisé sous la direction d’Edgar-Eugène Lecomte-Chaulet, marchand de tissus en ces lieux, avec l’aide de son fils Robert-Jean. Parmi les membres du réseau, Arsène Bonneaud, professeur à l’Ecole de médecine de Limoges révoqué par Vichy (mort en déportation à Buchenwald), secondé par Maurice Rougerie, instituteur – père de René, lui-même résistant et futur célèbre éditeur de poésie. Pierre Lavaurs, entrepreneur, gérait la réception du journal Franc-Tireur (2 000 exemplaires distribués en 1943) – ses fils Robert et Georges le rejoignirent dans la Résistance.

Pendant la guerre, mon grand-père Marcel Vinoy, en liaison avec Lecomte-Chaulet, imprimait des faux papiers dans les caves de la place, avec lesquelles son magasin de vin communiquait… Il lui arrivait même de tirer à la mitraillette sur les rats, ce qui ne s’entendait pas à la surface mais perça un jour une canalisation d’eau. Il fut même une fois effrayé par l’arrivée de la gestapo, s’enfuit par les toits, mais l’Occupant voulait… acheter du vin !

Ce n’est pas si fréquent, à Limoges, de telles céramiques colorées sur le trottoir, qu’on finirait presque par ne plus voir tellement on y habitué depuis l’enfance. Et pourtant, si flâner à travers une ville, c’est lever les yeux, il faut parfois savoir aussi les baisser. Et puis la céramique du trottoir se prolonge jusqu’à l’entrée de la boutique, dotée d’une superbe façade et d’une magnifique voûte. Continuer à préserver l’ensemble, c’est donc maintenir à la fois des souvenirs essentiels et l’un des bijoux architecturaux qui donnent tout son charme à notre ville.

(Article paru dans Le Populaire du Centre)

04 Oct

Histoire de La Jonchère et de son arboretum (suite et fin)

(c) L. Bourdelas

L’arboretum de l’Office National des Forêts

Les années s’écoulant, la croissance remarquable de certains arbres fit courir le risque d’une exploitation désordonnée alors que la pépinière commençait à être considérée comme une très belle collection. Une société constituée de dendrologues et de pépiniéristes fut constituée pour préserver ce site. Ces nouveaux propriétaires n’y firent aucuns travaux mais eurent le grand mérite de le conserver en l’état[1].

C’est le 5 janvier 1938 que l’ENEF (Ecole Nationale des Eaux et Forêts, créée en 1824) acheta le domaine. Dès 1907, dans la Revue des Eaux et Forêts, A. Mélard avait écrit qu’il serait bon d’avoir un centre d’étude des végétaux ligneux « dans le climat doux et humide du Sud-Ouest »[2].

La gestion en incomba jusqu’en 1964 à la station de recherches forestières de l’ENEF sous la conduite des ingénieurs généraux Rol puis Pourtet. Dès cette date, la détermination des espèces, l’établissement de plans et de fichiers sont entrepris. Une centaine de sujets remarquables par leur croissance est numérotée en 1942 puis régulièrement mesurée. Un volume de 1000 m³ de bois correspondant à des arbres dépérissant, renversés par le vent ou abondamment représentés, est extrait. L’espace libéré permet la plantation de bouquets de 50 à 500 sujets d’espèces de reboisement, entre 1941 et 1958. Pour la plupart d’entre elles, ces plantations existent encore aujourd’hui : elles occupent le vallon et le versant est ; ce sont des cryptomerias, épicéa de Sitka, copalme, sapin de Vancouver… On procéda également au curage de l’étang, initialement créé à des fins piscicoles et à la réfection de la digue, à la restauration du réseau d’irrigation de la pépinière, au reprofilage des allées. On réalisa également des murs en pierres sèches. Tout ce travail fut facilité par la présence d’un ouvrier de l’arboretum d’Amance en Lorraine replié à La Jonchère pendant la guerre. La surveillance du domaine était assurée alors par le Garde de l’Administration des Eaux et Forêts domicilié à La Jonchère.

Ce n’est qu’à partir de 1938 que l’on put parler véritablement d’arboretum qui reçut le nom d’Henri Gérardin.

En 1963, la station de recherches forestières sélectionna une vingtaine d’arbres remarquables par leur vigueur et leur forme, deux sapins de Céphalonie, treize sapins de Vancouver, quatre sapins de Nordmann, trois douglas verts, pour y prélever des greffons nécessaires à l’établissement de vergers à graines. Les sapins de Vancouver, tsugas hétérophylles, faux cyprès de Lawson…, produisaient de grandes quantités de cônes que les grimpeurs recueillaient au sommet des arbres et des milliers de semis repiqués sur place (80 000 semis récoltés en 1947). La plaquette de présentation de l’O.N.F. indique que « le bruit court » que pour éloigner les écureuils voraces, « il fallut recourir aux armes à feu afin d’effrayer et maintenir à distance les prédateurs. » L’intérêt de l’arboretum pour la récolte de graines déclina dans les années 1970. A partir de 1967, c’est l’Ecole Nationale de Génie Rural des Eaux et Forêts qui devint propriétaire du lieu et sa gestion fut confiée au Service Régional de la Forêt et du Bois. La surface passe à 11 hectares et des visites sont organisées à destination des enfants et des groupes. Si les habitants des alentours peuvent s’y promener, l’arboretum reste fermé au grand public.

Un témoignage publié par Catherine Bariat dans Racontez-moi La Jonchère indique : « Ma maman avait travaillé aux pépinières. Elle plantait des petits sapins, semait, sarclait, enlevait l’herbe. Là-bas, trois ou quatre personnes travaillaient en tant que saisonniers. » Mais il n’y a pas mention de date.

En 1982 l’arboretum est touché par la tempête : « Le vent s’est engouffré à l’intérieur et l’a dévasté. Certaines espèces ont complètement disparu. »[3]

En 1988, « l’arboretum de La Jonchère Saint Maurice » est inséré dans la forêt domaniale des Monts d’Ambazac et sa gestion en incombe à l’Office National des Forêts. Il est ouvert au public à partir de 1990. L’année suivante, des plantations d’arbres et d’arbustes – identifiés et étiquetés – enrichissent la collection, conçue par l’O.N.F. comme « un herbier vivant ». En dehors de son aspect pédagogique et de son intérêt touristique, l’arboretum est alors envisagé comme important pour une recherche scientifique évolutive.

Le 27 décembre 1999, lors de la tempête qui frappe la France, des vents de près de 140 km /h y commettent d’irréparables dégâts. En 2000, le ministre de l’agriculture et de la forêt, Jean Glavany, constate de visu les dégâts de la tempête sur l’Arboretum et présente les mesures gouvernementales aux instances forestières limousines, à la salle des fêtes de La Jonchère ; la fondation L’Oréal et d’autres mécènes permettent sa réhabilitation et la plantation de nouvelles espèces.

Début 2015, L’arboretum était fermé au public, des travaux étant engagés afin de garantir la sécurité des visiteurs et une trentaine d’arbres géants repérés par l’O.N.F. étant abattus. « Agés de 70 à 80 ans, ils étaient en fin de vie assurait Claire Godet, responsable de l’unité territoriale ouest Limousin, ils montraient des signes de dépérissement notamment à cause de la canicule qui a touché des tsugas hétérophiles, des sapins de Vancouver, des mélèzes et deux cèdres de l’Atlas. La question de leur abattage se posait pour que le public soit accueilli en toute sécurité (…) Après la tempête, des arbustes et des feuillus ont été introduits, de même qu’un arbre à mouchoirs. L’objectif est de voir comment ces essences vont se développer dans ce lieu qui reste un laboratoire ». Les travaux d’abattage ont été spectaculaires compte tenu de la hauteur et de la circonférence des arbres, comme le souligne Philippe de la Guéronnière qui s’est chargé des opérations. « Les cèdres mesuraient 35 m pour un diamètre au pied de 1,30 m et un volume de 15 m3. Les arbres ont été ébranchés jusqu’en haut, les branches descendues avec une corde pour éviter toute chute sur les élagueurs puis ils ont été étêtés. Nous devions aussi ne pas endommager les arbres et arbustes à proximité lors de leur chute »[4].

En 2016, l’O.N.F. a souligné un autre intérêt de l’arboretum : « Aujourd’hui, notre air est pollué, nos sols se sont modifiés, les événements climatiques extrêmes sont de plus en plus fréquents. Il y a 132 ans, quand furent amenés les 1ers sujets, personne n’évoquait ces grands dérèglements. C’est aussi pour toutes ces nouvelles raisons que nous devons redonner à l’arboretum sa véritable vocation scientifique et pérenniser la mémoire des fondateurs en enrichissant les collections. L’observation  du  comportement des sujets les plus anciens  et  des  nouveaux nous  guidera  dans  nos choix  pour  constituer  les éléments  des  forêts  de demain. »[5]

(c) L. Bourdelas

 

La pépinière départementale de La Jonchère, issue d’une longue tradition

 

            En 1907, à l’occasion d’une réunion des félibres limousins où il reçoit le prix de l’Eglantine, l’écrivain Jean Nesmy, qui publiera dix-neuf ans plus tard Les quatre saisons de la Forêt, prononce un discours où l’on peut entendre : « Et c’est ici qu’une tristesse monte quand l’esprit réfléchit. Hélas! Hélas! les barbichets s’en vont, les coiffes-fleurs, les coiffes papillons, qui faisaient, comme on voit, les femmes si jolies; s’en vont aussi, s’en vont les bois de châtaigniers! Mais vous veillez, et votre cœur s’inquiète. Voici que, grâce à vous déjà, un peu du mal recule : chaque année vous faites au barbichet un jour de gloire à votre jour de fête ; hier, vous honoriez l’arbre à la Jonchère, vous occupant, pour nous garder nos horizons de feuilles, de remplacer du moins, si la science ne peut le sauver, le châtaignier qui meurt. Et quand l’arbre aura vécu, vous, les félibres, que je salue et que je remercie, vous l’aurez transformé, rameau par rameau en lauriers pour couronner les vôtres, et vous conserverez ainsi le dernier châtaignier, le grand châtaignier d’or du Limousin. »[6] Le poète Jean Rebier avait pour sa part déploré « les vieux châtaigniers dont la race agonise (qui) paraissent vers le ciel tendre un poing révolté. »

En 1920, dans Lemouzi, Ch. Le Gendre écrivait : « Il y a quelque vingt ans, le pittoresque du pays était plus saisissant parce qu’on rencontrait presque partout de grandes châtaigneraies constituées par de vieux arbres au tronc creux, n’en portant pas moins de vigoureuses branches dont le large feuillage ombrait un tapis de fines mousses douces au pied. Entre ces vénérables centenaires se profilaient de longues allées où le promeneur solitaire pouvait rêver, sans être troublé par d’autre bruit que le cri du pivert annonçant la pluie prochaine, du geai protestant contre la présence d’un étranger le forçant à fuir, ou encore — à la maturité des fruits — par quelque maraudeur venant chercher à bon compte un plat de châtaignes blanchies. Combien peu il en reste aujourd’hui de ces belles châtaigneraies donnant un caractère tout spécial à notre Limousin ! Dans certains coins la maladie de l’encre a triomphé de l’énergique vitalité de ce bel arbre, ailleurs l’âpreté en gain a conduit beaucoup de propriétaires à détruire le châtaignier pour le vendre aux industriels fabricants d’extrait et lui substituer d’autres cultures dont il espère un produit plus élevé. »[7]

Dès le début des années 1920, les Congrès de l’Arbre et de l’Eau reprennent, organisant des rencontres entre professionnels et politiques, entre reboiseurs, pépiniéristes et particuliers, les écoles participent aux distributions de plants grâce à des subventions spécifiques, une Commission départementale de reconstitution de la châtaigneraie mise en place en 1909 se réunit à nouveau, soutenue par le ministère de l’Agriculture et du ravitaillement, distribuant subventions et plants[8]. En 1925 est créée à La Jonchère une pépinière départementale, sur un terrain d’une superficie de 3 ha 38 ares, qui se prête à la culture du châtaignier et des plants forestiers, route de La Jonchère aux Adoux (aujourd’hui lotissement des Chevailles). L’objectif est notamment d’importer et planter des variétés de châtaigniers du Japon résistant à une maladie qui s’est développée : l’encre, apparue en 1860. Le service forestier de la Charente offre à celui de la Haute-Vienne 200 000 semis de pins sylvestres qui pourront être délivrés aux planteurs dès l’automne 1926[9].

A l’automne 1927, 54 050 pins sylvestres, 32 750 épicéas, 3 250 douglas et 400 pins noirs sont délivrés. En 1945, une pépinière du fonds forestier national est jumelée avec la pépinière départementale, et il sort 10 millions de plants forestiers de ces deux pépinières, entre 1951 et 1975. En 1965, la superficie est augmentée d’un hectare cinquante. Douze ouvriers sont employés à La Jonchère. En 1975 est lancée la pépinière de Peyrat-le-Château, dont tous les semis proviennent de La Jonchère.

(c) L. Bourdelas

 

Cette constitution d’une pépinière publique était dans la continuité d’une ancienne tradition dans le département et à Limoges. Pajot de Marcheval, intendant de Limoges, avait été le premier qui forma à Limoges une pépinière[10]. En 1758, il couvrit de mûriers blancs tout le terrain situé au sud-est de la ville, qu’on appelait Les Charseix. De là, ces arbres furent transplantés dans les cimetières ou distribués aux cultivateurs. Ce fut sous les auspices de ce même intendant que la Société d’agriculture prit naissance. Elle établit au lieu de Cordelas, sur la route de Boisseuil, une pépinière d’arbres fruitiers et d’arbres d’alignement ; leur succès ne fut guère plus marqué que celui des mûriers. Turgot, son successeur, fit une nouvelle pépinière d’arbres d’alignement pour complanter les grandes routes ; il fit venir d’Angoulême un jardinier instruit, Clément Jarri, qui les cultiva. Cette pépinière, formée sous le boulevard nord-est de la ville[11], donna beaucoup de bons sujets. Il fut établi une autre pépinière de ce genre dans l’enclos des Jacobins, faubourg Manigne[12]; c’est de là que sortirent les ormes qui furent plantés sur les fossés de la ville. Ensuite, Turgot ayant acquis, au nom du roi, un emplacement pour y bâtir des casernes, une partie de ce terrain fut employé en pépinière, pour des frênes, des peupliers d’Italie et des ormes. Ces trois espèces y prospérèrent également ; il y avait en 1789 environ dix mille pieds d’arbres tous vigoureux, à savoir: 2.500 frênes, 2.400 peupliers et 5.000 ormes. On pouvait en tirer 600 arbres annuellement. Une partie a été transplantée sur des routes, une autre partie distribuée aux propriétaires de fonds ruraux. La Révolution a détruit cet établissement.

De son côté, Mgr Duplessis d’Argentré, évêque de Limoges, jetait les fondations de son superbe palais épiscopal ; il n’avait pas encore élevé les murs du jardin, lorsqu’il envoya Léonard Bouzogne chez les Chartreux de Paris pour apprendre à cultiver et à tailler les poiriers en espalier; celui-ci rapporta les meilleures espèces connues, et sous sa main elles réussirent parfaitement. Lorsque les jardiniers virent ces beaux fruits, ils s’empressèrent de les multiplier.

En 1771, François Peite s’établit à Limoges et fut le premier qui travailla pour son compte ; avant lui, les amateurs du jardinage tiraient quelques arbres fruitiers d’Orléans. Ces arbres, élevés sur un sol calcaire, ne réussirent pas toujours en Limousin. Peite en fournit lui seul un nombre important. Il continua son commerce jusqu’à son décès, survenu en 1808, quoiqu’il eut déjà donné les leçons de son art à David Peite, son fils aîné, auquel succéda André Peite. Clément Jarri s’étant retiré des pépinières publiques, a également travaillé pour son compte et a fourni autant d’arbres que François Peite ; il a laissé une famille nombreuse qui s’adonna à cette production.

L’agronome, magistrat, professeur d’histoire naturelle et propriétaire Jacques-Joseph Juge de Saint-Martin établit une plantation dans les jardins limougeauds intra muros de l’ancien couvent des Grands Carmes[13]. La Société d’agriculture de Paris, dont il était correspondant, lui donna une médaille d’or, dans sa séance publique tenue le 29 décembre 1790, « pour avoir mis les cultivateurs de son voisinage à portée de se procurer, chaque année, des milliers de pieds d’arbres de différentes espèces, et qui n’avoient jamais été cultivées dans ce canton. »

Le préfet Texier-Olivier fonda pour sa part, au début du XIXème siècle, une pépinière départementale dans les jardins de l’abbaye de la Visitation, à Limoges, formant ainsi une belle promenade, très fréquentée[14] .

La Société Gay-Lussac disposait d’une petite pépinière à Naugeat : « là, sur un espace restreint, les jardiniers avaient fini par faire venir 25 000 plants qui étaient rétrocédés à perte dès que les arbres avaient trois ans. »[15]

 

(c) L. Bourdelas

 

Des souhaits de création d’autres arboreta en Limousin ont parfois été émis. Ainsi, en juillet 1922, lors du Congrès de l’Arbre et de l’Eau, sous la présidence de M. Garrigou-Lagrange, les participants se rendent à Meymac, où, après une réception officielle par la municipalité, ils se rendent « à la magnifique pépinière du Jassoueix créée par M. Miné. Là a été célébrée, avec le concours de plus de 4oo enfants des écoles, par des rondes, des défilés et des chants, la ravissante fête de l’Arbre et de l’Oiseau. M. R. de Clermont a éloquemment recommandé aux enfants de respecter les oiseaux et a confié à leur garde le refuge que l’on va créer au Mont Besson. Des médailles ont été distribuées à des instituteurs et des cultivateurs. Dans une dernière assemblée, divers vœux ont été émis tendant à assurer la circulation des salmonidés des eaux du Limousin, à créer sur le plateau de Millevache (sic) un arboretum spécial et une forêt d’Etat modèle… »[16]

 

 

La forêt limousine aujourd’hui : du bois à l’attrait paysager et touristique

 

 

Au début du XXème siècle, la forêt limousine avait considérablement reculé. « Un guide de 1890 assure qu’entre Gentioux et Pigerolles, il n’y avait à cette époque qu’ « un seul arbre, un chêne très vieux et rabougri, dans toute la région. » Il était célèbre dans tout le pays, et connu sous le nom « d’arbre à cocu ».[17] Mais elle a aujourd’hui regagné beaucoup de terrain perdu, notamment sur les hauteurs. Eliane Palluet, professeur à l’Ecole forestière de Meymac, indique que « si localement (Plateau de Millevaches, bordure nord-est du département de la Corrèze), les résineux dominent nettement le paysage, les deux tiers de la surface occupée par la forêt limousine sont composés de feuillus (hêtres, chênes, châtaigniers, etc.). »

Le châtaignier, jadis travaillé par les feuillardiers (activité ayant décliné après la dernière guerre mondiale) et recherché comme bois d’œuvre (cercueils, charpentes), occupe encore 13% de la surface boisée, généralement en dessous de 700 mètres d’altitude, abondant à l’ouest de la région, dans « la châtaigneraie limousine ». Le chêne pédonculé a progressé sur l’ensemble du Limousin en s’installant sur les terres abandonnées par l’agriculture – aidé par le magnifique et coloré geai des chênes, oiseau planteur friand de glands. La chênaie limousine représente environ 40% de la surface forestière régionale. Le hêtre apparaît au-dessus de 500 mètres, souvent associé au chêne ; mais n’étant plus vraiment utilisé comme combustible, il n’occupe que 6% à peu près de la forêt.

Au sud-est de la région essentiellement, le pin sylvestre couvrait, au début du XXIème siècle, 54 000 hectares. Dans les reboisements, on lui a préféré l’épicéa commun, en particulier dans les parties les plus élevées et fraîches. Mais à la fin du XXème siècle, c’est le douglas vert qui est devenu la première essence de reboisement – son bois est recherché pour la construction et la menuiserie.

Il est évident qu’aujourd’hui, la forêt et l’arbre participent de l’attractivité touristique de la région. Lorsque Christian Beynel, professeur d’histoire et géographie à Limoges, consacre une thèse à la forêt et à la société de la montagne limousine à la fin des années 1990, il cite, parmi ses exemples de valorisation, l’arboretum de La Jonchère, dont le succès « a donné aux responsables de cette municipalité l’idée de mettre en valeur ce massif à des fins touristiques. L’école forestière de Meymac a réalisé au printemps 1996 un parcours de découverte, les essences sont présentées par des panneaux. La signalétique est essentielle ainsi que la confection d’un guide, car reconnaître des essences rares, surtout d’arbres adultes n’est pas toujours aisé. »[18]

 

 

La poète Marie-Noëlle Agniau à

l’arboretum de La Jonchère

(c) L. Bourdelas

 

La forêt et les arbres limousins comme source d’inspiration littéraire

 

« …des châtaigneraies, des bosquets de chênes se rejoignent

par les files d’arbres bordant les chemins creux aux haies touffues. »

Joseph Nouaillac, Histoire du Limousin et de la Marche limousine, 1943

 

Lorsqu’au milieu du XIXème siècle, Henri Alexandre Flour de Saint-Genis décrit la Haute-Vienne, il précise qu’ « à mesure que les montagnes s’abaissent et s’étendent vers l’ouest, elles se couvrent de forêts ; on voit sur leurs crêtes et les penchants les plus élevés le bouleau et le hêtre ; viennent ensuite le charme et le chêne qui demandent une exposition moyenne. Le châtaignier occupe ordinairement les coteaux. »[19] Quant à Matthieu, le libraire parisien réfugié en Creuse dans le roman Une lointaine Arcadie de Jean-Marie Chevrier, lorsqu’il escalade Le Puy, près de La Faye, où « la forêt avait repris possession des lieux », il embrasse au sommet le Berry au nord, le Bourbonnais vers l’est, l’Auvergne au sud et vers l’ouest « la vue était arrêtée par une forêt immense qui se perdait dans les replis ombrageux »[20]. Enfin, dans Miette de pierre Bergounioux, cette description corrézienne : « L’arbre a conquis les vallons, gravi les pentes, coiffé les sommets. Les hauteurs ont perdu leur nuance gris-bleu – le noir épais des vieilles photographies. Elles portent le vaste manteau des forêts, d’un vert sombre, profond, immuable »[21]

On pourrait multiplier les exemples littéraires qui montrent que depuis longtemps, la forêt, l’arbre, sont en partie constitutifs du paysage limousin.

Ils sont sources d’inspiration des poètes et des écrivains du Limousin, dans leur riche diversité [22]. A les lire, on pourrait presque écrire sans exagérer que ce sont même des marqueurs identitaires de cette littérature néanmoins ouverte sur l’universel. Ainsi, lorsque Jean-Pierre Thuillat concocte en 1980 un dossier sur les poètes d’Occitanie d’expression française et occitane pour la revue Poésie 1, il publie notamment un poème de Georges-Emmanuel Clancier intitulé « Arbre mon univers », dans lequel l’auteur du Pain noir écrit : « Arbre je crois en toi »[23], un véritable manifeste. Dans le poème suivant, « Terre secrète », il poursuit : « Mon pays de crépuscule est là/Derrière l’arbre de tous les jours ». Et, encore plus loin : « La forêt est passée sur l’autre rive, puis encore des forêts, des jours pluvieux de forêts, des soleils de forêts, des nuits, des mois de forêts. » Trente-quatre ans plus tard, lorsque Marie-Noëlle Agniau cherche  – en ouverture de son livre Capture un nouveau mot pour dire son attachement au Limousin (ce sera le verbe s’enlimousiner), elle évoque aussi « la sombre mélancolie des forêts »[24]. En 1977, Thuillat, qui allait fonder la célèbre et pérenne revue de poésie Friches, avait écrit lui-même un poème intitulé Introduction à la solitude de l’arbre : « … les bouleaux qui grimpaient aux collines/n’ouvraient leurs branches/que pour moi. »[25] La forêt régénératrice, sujet récurrent chez les auteurs limousins : « Sous l’éventail des feuillages je retrouve/des amours que n’ont pas altérés l’habitude », même s’il sait que « vivre/ne dépend pas d’un paysage ».

C’est quelque chose que Pierre Bergounioux sait bien, lui qui partit en exil, oublia les rêves de descendre en radeau vers l’océan[26], échappa pour aller voir, apprendre et respirer ailleurs, à « l’humide solitude des aulnes comme autant de porches ombreux (qui) emplissent leurs hôtes d’amertume et d’humeurs noires. »[27] Un sujet qu’il n’aura de cesse de développer, d’enrichir, de commenter : le départ du Limousin, le déracinement, géographique et ontologique, comme l’arrachement de l’arbre à sa terre nourricière. Une évasion, une émancipation sans doute, mais aussi un éternel retour qui fait œuvre. Chez lui comme chez Richard Millet (les forêts) et Pierre Michon (le marronnier des Cards), importance, donc, de l’arbre, qui se déploie autant au-dessus qu’au-dessous, dans la terre comme dans la profondeur intime[28]. Un autre exilé, Jean Giraudoux, fut attentif à l’arbre, y compris, dans Les Provinciales, à la chute des feuilles mortes : « l’automne s’étendait au-dessous des tilleuls comme un filet de soie qui ouate les chutes. Je m’étonnais que les oiseaux pussent arriver jusqu’à terre. » Pas facile de s’en défaire de ces arbres ! Ils se défendent, même, comme dans L’amour des trois sœurs Piale, de Richard Millet, lorsqu’un hêtre écrase les deux jambes en tombant sur l’une des sœurs, « faisant sauter la tronçonneuse dont le moteur s’était emballé près de sa joue qu’elle coupa jusqu’à l’os avant de se bloquer contre une souche et de caler comme si elle avait enfin eu ce qu’elle voulait : un peu de sang de cette jeune femme (…) comme si d’autre part, la tronçonneuse se fût soudain alliée à l’arbre qu’elle avait combattu, entamé, atteint au cœur, alliée aussi à la forêt toute entière afin de marquer la jeune forestière »[29].

Un autre grand écrivain limousin, Alain Galan, a livré une possible clef du mystère limousin : autant que de bois, ce pays impossible où les chemins ne mènent nulle part, serait celui des lisières[30].

Lorsqu’en 1999, l’écrivain et critique d’art Patrick Mialon dit Le ravissement du monde, il parvient à écrire « ce que disent les arbres » : « A bout de branches, à bout de feuilles, avec leur foisonnante ondulation, leurs frémissantes caresses et cette langueur intarissable, dans le matin et dans le soir et jusqu’au bout de la lumière, les arbres profèrent exquisément. Ils perdurent et profèrent. »[31] Deux ans après lui, c’est un poète-réalisateur de cinéma, Damien Odoul, qui retourne en Limousin dont il était parti pour tourner Le Souffle, un film rural et sauvage qui lui valut la reconnaissance de la critique et d’être récompensé à Venise. Il profite du séjour pour écrire de Faux haïku d’un occidental pas très orthodoxe que Lucien Souny a la bonne idée d’éditer. L’arbre est présent, dès le début : « beauté du sous-bois/au soleil/kaléidoscopique » ; ailleurs, une vache et son petit « à l’ombre d’un chêne/attendent la tombée du soir ». Et puis : « chemin boisé/le sel de la terre/je somnole sous les orties ». Il est là, le ravissement du monde, dans ces doux paysages à la Watteau, à la Rousseau. Ce que pense aussi le grand poète Joseph Rouffanche, dont l’imagination magnifie l’arbre, symbole d’enracinement et d’abri. « Nul doute que Les Elégies limousines fassent une place enviable aux arbres emblématiques du terroir dont elles portent le nom : noisetiers et châtaigniers qui, unis aux genêts, composent un espace dans lequel se déploient les gestes et les jeux de l’enfance »[32].

Présence et enracinement de l’arbre, qui profère, marqueur identitaire, dispensateur d’un ravissement du monde. Le chartiste et philologue Paul-Louis Grenier (1879-1954) l’a superbement chanté, lui aussi, en occitan, parmi ses poèmes puissants et beaux, inspirés par les temps anciens et les légendes[33] : « les arbres des prairies,/dont les troncs ridés/cachent plus d’un trésor » et ceux comparés à des fées « habillées de feuilles ». Il est ici question des châtaigneraies, des frênes, des chênes et des hêtres. Parfois, l’arbre « en ses rameaux balance un son plaintif », mais la mélancolie peut être chassée car « verts sont les bois pleins d’oiseaux chanteurs » – chez Grenier, l’arbre toujours est peuplé d’oiseaux. Arbre de joie et de magie : « Il est un bois où une étoile/dans les nuits d’été s’abrite/et embellit de sa lumière/les arbres hantés/par ses rayons enchantés. » Un rayon d’étoile que l’on retrouve l’hiver, qui délivre les arbres de leur prison de neige. Quant au sapin, « géant noir », « ses branches sont des mandibules/qui remuent de-ci et de-là ». Ici, tout est dit du pouvoir inspirateur des arbres limousins : « Fantômes d’arbres pleins de corneilles/qui se racontent leurs fables/tissées d’ombres et de neige ».

Et puis il y a Jean Nesmy, de son vrai nom Henri Surchamp (1876-1959), qui fut un homme des bois et en nourrit son œuvre : il appartenait à une famille terrienne et accomplit ses études au collège de Brive, puis à l’Institut national agronomique, avant d’entrer à l’administration des Eaux et Forêts. Il fut un apôtre du retour à la terre. Connu dès avant la Première Guerre mondiale, collaborateur de revues littéraires, il est l’auteur de romans publiés chez Plon ou Grasset. Il publie à Paris en 1927 Les Quatre saisons de la forêt et La féérie des bois. Le premier ouvrage est superbe, avec 66 illustrations gravées sur bois de G. Dardaillon. Primé et salué par la critique, ce texte est poétique, beau et lyrique. En 1929, A l’ombre des châtaigniers met en scène des Limousins avec beaucoup de justesse. Dans les Contes limousins, Jean Nesmy rend hommage aux châtaigniers, qui « sont pour le promeneur le relais d’ombre après l’étape à la lumière ; pour le poète, le lieu le plus exquis pour y mener son rêve ; pour le paysan, l’arbre à pain qui toujours fait crédit, et jamais ne se lasse et jamais ne demande (…) Ce sont pourtant leurs bois qui font par-dessus tout la douceur limousine, la douceur limousine plus douce qu’aucune autre douceur. » Charles Silvestre (1889-1948) aussi sut dire la beauté de cet arbre tutélaire, par exemple dans L’amour et la mort de Jean Pradeau (Plon) : « les châtaigniers branchés si bas qu’ils paraissent drapés tels des patriarches, en des houppelandes de feuilles ».

Châtaigniers chantés aussi – mais différemment – par Maurice Rollinat, protégé de George Sand et poète gothique du Chat Noir : « Vivent ces châtaigniers, monstres et patriarches,/Lugubres frères noirs en leur difformité,/Horrifiant l’endroit par la solennité,/Le morne et le croulant de leurs rameaux en arches ! »[34] Jean Gibeau, félibre mainteneur, ne les oublie pas non plus, ces châtaigniers emblématiques , « tout creusés, tout tordus, torturés par le mauvais temps », et s’en sert pour délivrer sa morale : « il ne faut pas tuer tout ce qui est vieux ». Il rend aussi hommage au blanc bouleau, aux hêtres fiers, aux sombres pins et au chêne hautain, « le roi de la forêt ». « Ainsi, tous les arbres de nos bois chantent pour le pays » et délivrent un message essentiel : « Paysans, paysans limousins, comme nous, enracinez-vous dans votre terre, écoutez-nous, braves amis, écoutez-nous et vous serez maîtres du pays. »[35]

Les auteurs occitans l’ont chanté, l’arbre. Ainsi Marcela Delpastre – la Marcelle qui avait fait de Germont en Corrèze le centre du monde – a-t-elle su dire « la paix à peine balancée des arbres » dans son Prélude à l’enfant prodigue de 1975[36]. Le Limousin, ici, peut-être, comme terre de repentance et de réconfort ? Comme, furtivement, au début du Pain noir de Georges-Emmanuel Clancier : « le matin passe vite quand on flâne dans la châtaigneraie en face de la métairie : une châtaigneraie en pente douce avec de hauts, larges, vieux arbres croulants. »[37]

Plus tard chez Delpastre, ce sera le lyrique Chant des arbres nombreux : « l’innombrable forêt des arbres innombrables » comme métaphore du pays, suivi du Chant des racines profondes : « Etre ces liens comme des cordes. Etre ces câbles qui tiennent au sol l’arbre debout,/l’arbre du bel équilibre. » Jusqu’au Chant de l’arbre nu, en conclusion : « Rien n’est plus beau que l’arbre nu,/l’arbre – la croix et le pendu –/qui tient la terre au ciel, qui lie/le ciel avec la terre au vent de tous les vents. » On a trouvé l’essence même du Limousin, c’est un arbre : « C’était un arbre (…) Qui battait pavillon comme les autres arbres ».

Jean-Claude Roulet, dans Paraula d’amor, a suivi la lyrique Marcelle en proclamant : « Paix sur le monde/nuit pleine d’oiseaux/l’haleine des arbres/sur ta peau. » Ici l’amour perdu s’accroche à l’arbre[38]. Qui avait compris avant lui que les arbres exhalent un souffle parfumé ? Dans un récit d’amour poétique, Thuillat a écrit : « Nous disons aux feuillages/de nous apprendre la patience. »[39] Ailleurs, Pierre Courtaud mentionne « ces arbustes/Au feuillage liquide »[40]. Il est question de fragilités. Le poète sait les (d)écrire, sans doute, comme André Duprat lorsque vient l’hiver : « Les arbres grimacent/craquent/grincent/La branche rhumatisante/Voici l’hiver/L’humidité des écorces. » [41]

Le poète limousin aime la forêt, on l’a dit. Il y marche, elle l’inspire. Le chanoine Charles Chalmette l’écrit dans ses Poèmes du soir : « De très vieux arbres, de grands chênes,/Font à mes yeux l’azur terni./Loin du monde, loin de ses haines,/Je poursuis un rêve infini. »[42] Mais aussi Jean Maison, marcheur-poète qui « s’immerge dans la lutte./Rencontre guerrière que la forêt rend improbable/Que la forêt surmonte/Mais qui demeure source. »[43] C’est Baudelaire, toujours, dans le temple des Correspondances. Mais c’est aussi l’amour qui surgit : « A travers le feuillage/Je distingue vos bras nus. » La forêt, l’arbre, l’amour, comme au tout début de La Révolution de Robert Margerit : « dans ce nid de feuillages, près de l’eau calme et sombre sous les ormes, l’amour était né pour eux »[44]. Jean-Pierre Thuillat précise les lieux de ses promenades : « il n’est question d’explorer que des bois de feuillus, chênes de préférence, ou des taillis de châtaigniers que domine ça et là le dôme d’un hêtre centenaire. »[45] Quand il raconte où trouver des cèpes en automne dans les sous-bois, c’est du poème dont il parle : « le plaisir tient de la conquête. Il se savoure et se mérite. Nulle faveur à l’amateur. Il y faut du savoir, du flair, du goût, de la rigueur. De la persévérance. De la ténacité. » A la fin, comme dans les belles Nouvelles d’Inadieu de l’écrivain et metteur en scène Max Eyrolle, c’est le poète qui se fait arbre : « il me suffit de fermer les yeux pour être tilleul »[46] ; et, comme dans un poème que dédie Gérard Frugier à son père, « la nuit tend ses draps bleus dans les arbres de l’âme »[47].

Comme l’écrit André Duprat, « le chêne tient compte du temps ». Et si, par malheur, l’arbre vient à être déraciné – par exemple par la tempête de 1999 –, c’est l’écrivain, le poète, qui en souffre ; ainsi Marc Boisseuil : « Je me souviens de ce matin de fin du monde après cette nuit d’effroi, de fracas, de déracinement d’arbres centenaires ». Lorsqu’il voit à terre dans son parc le Magnolia grandiflora, il ne peut résister : « Comme je m’en approchais, soudain le souffle court, mes jambes se dérobèrent ; à son imitation je me suis effondré. »[48]

 

(c) L.Bourdelas

 

La Forêt

 

Les gens du monde s’imaginent que les bois ne sont peuplés que de trois ou quatre espèces dominantes, comme le chêne, le hêtre, le sapin ou le châtaignier ; ils ne se doutent pas qu’à côté de ces races princières il y a le menu peuple des arbres dont les physionomies sont tout aussi originales. Il y a le charme, par exemple, cousin-germain du hêtre ; ceux qui n’ont pas vu une futaie de charmes ne peuvent se faire une idée de l’élégance de cet arbre aux fûts minces et noueux, aux brins flexibles, au feuillage ombrageux et léger. Et le bouleau ! que n’aurait-on pas à dire sur cet hôte des clairières sablonneuses, avec son écorce de satin blanc, ses fines branches souples et pendantes où les feuilles frissonnent au moindre vent ? En avril, toutes les veines du bouleau sont gonflées d’une sève rafraîchissante ; nos paysans enfoncent un chalumeau à la base du tronc et y recueillent un breuvage limpide et aromatique. J’en ai goûté une fois, et, grisé par cette pétillante liqueur, je me suis couché au pied’ de l’arbre, en proie à une délicieuse hallucination. Il me semblait que dans mes veines circulait et fermentait la sève des plantes forestières et que moi-même j’allais verdir et bourgeonner. J’étais devenu un bouleau ; l’air jouait mélodieusement dans mes ramures couvertes de chatons en fleur ; les fauvettes chantaient dans mes feuilles et les sauges odoriférantes s’épanouissaient à ma base. C’était un enchantement.

Je ne nommerai que pour mémoire l’érable à l’écorce rugueuse et aux feuilles tridentées, le frêne aimé des cantharides, le sycomore, riverain des sources vives, le tremble au feuillage argenté ; mais je ne veux pas quitter le sujet sans dire tout le bien que je pense du tilleul, qui peuple nos taillis de son épaisse, frondaison. Le chêne est la force de la forêt, le bouleau en est la grâce ; le sapin, la musique berceuse ; le tilleul, lui, en est la poésie intime. L’arbre tout entier a je ne sais quoi de tendre et d’attirant ; sa souple écorce grise et embaumée saigne à la moindre blessure ; en hiver, ses pousses vertes s’empourprent comme le visage d’une jeune tille à qui le froid fait monter le sang aux joues. En été, ses feuilles en forme de cœur ont un susurrement doux comme une caresse. Allez vous reposer sous son ombre par une belle après-midi de juin, et vous serez pris comme par un charme. Tout le reste de la forêt est assoupi et silencieux ; à peine entend-on au loin un roucoulement de ramier, la cime arrondie du tilleul, seule, bourdonne dans la lumière. Au long des branches, les fleurs d’un jaune pâle s’ouvrent par milliers, et dans chaque fleur chante une abeille. C’est une musique aérienne, joyeuse, née en plein soleil, et qui filtre peu à peu jusque dans les dessous assombris où tout est paix et fraîcheur. En même temps, chaque feuille distille une rosée mielleuse qui tombe sur le sol en pluie impalpable, et, attirés par la saveur sucrée de cette manne, tous nos grands papillons des bois, les morios bruns liserés de jaune, les vulcains diaprés d’un rouge feu, les mars à la robe couleur d’iris, tournoient lentement dans cette demi-obscurité comme de magnifiques fleurs ailées.

 

  1. Theuriet

Bulletin de la Société d’horticulture et d’arboriculture de la Haute-Vienne, 1905, t. 38, p.p. 31-32.

 

(c) L. Bourdelas

 

La Forêt

 

Aux portes de Lemovica et près du champ pieux de ses morts, mystérieuse, à peine troublée par la voix lointaine des bûcherons, la forêt étend ses hautes futaies de chênes séculaires et de frênes dont les cimes altières se courbent par instant, sous le souffle léger des brises. Les touffes aiguës et luisantes des houx, les fourrés sombres des coudriers, les ovales sacrés des buis, près desquels aimait à se promener le Dante, prodiguent leurs parfums subtils et s’éveillent lentement sous le baiser du renouveau, sous la poussée pleine de sève.

Peu à peu sensible aux pépiements heureux des fauvettes, aux coups de sifflets moqueurs des merles, aux roulades capricieuses des rossignols, à toutes les mille voix du petit monde aérien, la nature se fait plus belle et semble m’inviter à la contempler. En ce féerique Paradou tant de plantes se mêlent, s’enlacent, s’enchevêtrent ! Là, des cytises fleurissent en lourdes grappes d’or -sous les épines des genévriers, où viendront brouter les chèvres gourmandes. Des baies vives, d’églantines, des fleurs azurées de clématites pendent en guirlandes soyeuses aux branches basses des mélèzes ou rampent sur les fines bruyères et les fougères délicatement dentelées. Au premier sourire du printemps, au cœur sensible de la forêt, mes regards ont des caresses de soleil et d’onde pure.

Dans ma solitaire promenade, j’admire comme il convient ces bijoux, ces dentelles, ces voiles diaphanes, ces ciselures et ces perles. Quelques arbres, heureusement touchés par la clarté suave et fraîche de ce ciel de mai, semblent, sous les caresses de la brise, de grands oiseaux verts qui sèchent leurs plumes. Des vignes-vierges, des chèvrefeuilles, des pampres grimpent au flanc des grands chênes majestueux comme Pan, Et, devant cette nature divine qui eut enchanté Corot, mes regards extasiés attendent l’apparition des Génies mystérieux de la forêt.

Et je vais, vagabondant de clairières en clairières, sur le sol diapré de modestes fleurs et coupé de petits ruisseaux; jaseurs dont les eaux limpides bondissent, roulent, murmurent, épandant sur leurs rives cette fraîcheur qui donne aux mousses les chatoiements du velours, aux muguets leur vernis discret, aux grandes digitales pourpres, aux célestes pervenches, aux renoncules dorées des couleurs plus merveilleuses encore.

Que la forêt est belle au printemps !

 

Louis-Pascal Réjou

            Lemouzi : organe mensuel de l’E̛cole limousine félibréenne, 1924 (A33,N231)- (A33,N238), p. 175

 

(c)L. Bourdelas

 

Hymne à la Forêt

Toi, qui dans un sol brut va récolter la sève,

Pour en tirer de verts rameaux souples et forts,

Esprit des bois sacrés, par qui l’arbre s’élève,

Et, sous nos yeux, s’achève

En féériques décors ;

Toi, qui prends au hasard la plus infime graine,

Et, sous le vent du soir, la dépose en lieu sûr,

Pour en faire jaillir la forêt souveraine

Où s’éteignent sans peine La lumière et l’azur ;

Esprit dispensateur des sources énergiques,

Qui va créant des oasis dans les déserts,

Serviteur du vieux Pan dont la flûte rustique

Donne un sein poétique

A l’immense univers ;

Oui, je te reconnais, ô vertu créatrice,

Esprit de nos forêts, animateur puissant,

Qui prends l’arbre au berceau sous ton aile propice,

Et t’en fais la nourrice,

Tout en le caressant ;

 

Tu donnes à chacun une âme différente,

Forte au chêne royal, gracieuse au bouleau,

Tu donnes au cyprès une âme indifférente,

Grise et qui s’apparente

Aux pierres du tombeau ;

 

Tu fais au peuplier une âme de poète

Qui tremble au moindre souffle et s’élève très haut,

Et tu donnes aussi la même âme inquiète

Au saule dont la tête Penche et pleure sur l’eau ;

Tu fais un front serein au hêtre où bat l’averse,

Tu donnes au thuya la majesté des monts,

Au châtaignier l’ampleur colossale et diverse

D’où son bon cœur nous verse

L’ombrage et les marrons ;

 

Tu donnes l’élégance aux acacias suaves ;

Tu donnes le sourire aux lilas odorants,

Tu donnes aux sapins des airs pensifs et graves,

Tu donnes des vertus aux petits comme aux grands ;

Et tous tes arbres sont des braves

Aux bras généreux, au cœur franc.

 

* * *

 

Forêt, je te salue, océan de verdure,

Immensité profonde; où l’aurore se perd,

Forêt, toi le plus beau joyau de la nature,

Qui t’emplis de murmure,

Comme la vaste mer ;

 

Forêt, je te salue, en qui l’esprit concentre

Tout ce qu’il a de beau, die robuste et de saint,

Ombrage intarissable où la poésie entre,

Non, comme dans un antre,

Mais comme en lieu divin ;

 

Salut, vieilles forêts légendaires de France,

Où vit le souvenir des choses d’autrefois !

 

Salut, jeunes forêts, porteuses d’espérance,

Joyeuse renaissance: Aurore des grands bois t

 

Depuis la forêt vierge, où l’effrayant mystère

Jette ses grandes peurs et tend ses noirs réseaux,

Jusqu’aux arbres épars de nos maigres plateaux,

Il passe un vent d’amour qui féconde la terre,

Pour le bonheur de l’homme et celui des oiseaux;

Salut, taillis épais où naissent les fontaines,

Où bondit l’écureuil, où l’oiseau fait son nid,

Et vous, les jolis plants issus des bonnes graines,

Allez, dans tous les sens, pour les Forêts prochaines

Assimiler votre âme à notre vieux granit ;

Il est encore en Limousin, et dans la Creuse,

Des plateaux souffreteux, dénudés et déserts,

Que seule égaie un peu la bruyère rieuse ;

Va, donc, vivifier la lande broussailleuse, Esprit sacré des bois qui parcours l’univers.

 

  1. BATIFOLIER.

 

(1) Ce petit poème de notre collaborateur et ami G. Batifolier, qui n’est pas seulement l’ami des insectes, mais aussi le grand ami de l’Arbre, a été lu et a obtenu le plus vif succès au Congrès de l’Arbre et de l’Eau, au mois de juin dernier.

Lemouzi : organe mensuel de l’E̛cole limousine félibréenne, 1931/01, p.  217-219.

 

 

 

[1]                      Site internet de La Jonchère-Saint-Maurice. Nombre des informations suivantes en proviennent également. Ainsi que de : O.N.F., Arboretum de La Jonchère, 1994 – précieuse plaquette de cent pages.

[2]                      T. 46, p. 154.

[3]             C. Bariat, déjà cité, p. 143.

[4]                      Info Magazine, Edition de la Haute-Vienne, 1er février 2015 (article de Corinne Mérigaud).

[5]                      La lettre de l’arboretum,  n°1, avril 2016.

[6]                      Lemouzi : organe mensuel de l’E̛cole limousine félibréenne, Brive, t. 129, 1907, p. 209.

[7]                      Lemouzi : organe mensuel de l’E̛cole limousine félibréenne, Brive, t. 205, 1920, p. 113.

[8]             P. Plas, F. Boumedienne, « Les évolutions de la châtaigneraie en Limousin-Périgord de la fin du XVIIIe au milieu du XXe siècle » in Paysage et environnement en Limousin, déjà cité, p. 196.

[9]                      G. Dumont, déjà cité, p. 428 et 430.

[10]                    Les informations données ici proviennent de P. Charbonnier, « Note historique des Pépinières établies à Limoges », Limoges illustré, 1907/08/01.

[11]                    Il s’agit du boulevard Carnot actuel. La pépinière occupait l’emplacement des jardinets de la place de la République ; elle ne disparut qu’en 1786.

[12]                    L’enclos des Jacobins occupait l’emplacement du Petit quartier de cavalerie, rue du Pont-Saint-Martial.

[13]                    H. Daussy et F. Pitou (dir.), Hommes de loi et politique (XVIe-XVIIIe siècles), Presses Universitaires de Rennes, 2007, p. 186.

[14]                    Statistique générale de la France, publiée par ordre de Sa Majesté L’Empereur et Roi, sur les Mémoires adressés au Ministre de l’Intérieur, par MM. Les Préfets. Département de la Haute-Vienne. M. L. Texier-Olivier, Préfet., Testu, Paris, MDCCCVIII, p. 156.

[15]           P. Plas, F. Boumedienne, « Les évolutions de la châtaigneraie en Limousin-Périgord de la fin du XVIIIe au milieu du XXe siècle » in Paysage et environnement en Limousin, déjà cité, p. 196.

[16]                    Lemouzi : organe mensuel de l’E̛cole limousine félibréenne, 1922, p. 182.

[17]                    E. Palluet, « Les bois et les forêts », in Le Limousin côté nature, Espaces naturels du Limousin, 2000, p. 64. Nous en tirons certaines des informations de ce chapitre.

[18]                    Déjà cité, p. 489.

[19]                    Lettres sur le Limousin, récit de voyage, Les Ardents Editeurs, 2013, p. 144.

[20]                    Albin Michel, 2011, p. 79.

[21]                    Folio Gallimard, 1996, p. 128.

[22]                    L. Bourdelas, Du pays et de l’exil Un abécédaire de la littérature du Limousin, postface de P. Bergounioux, Les Ardents Editeurs, 2008.

[23]                    Poésie 1, n° 79-80, septembre-octobre 1980, p. 28.

[24]                    Collection Multiples, Culture & Patrimoine en Limousin, 2014, p. 15.

[25]                    Le désert en face poèmes pour un pays perdu suivi de Introduction à la solitude de l’arbre, Traces et Cahiers de Poésie Verte, Saint-Yrieix-La-Perche, 1982, p. 96.

[26]                    L’arbre sur la rivière, Gallimard, 1988.

[27]                    V. Pélissier, Autour du Grand Plateau, Mille Sources, Tulle, p. 25.

[28]                    S. Coyault-Dublanchet, La province en héritage Pierre Michon Pierre Bergounioux Richard Millet, Droz, 2002, p. 187.

[29]                    Folio Gallimard, 1999, p. 286.

[30]                    Alain Galan et Emmanuel Ciepka, Lisières limousines, Editions Lucien Souny, 2011.

[31]                    Autres terres, Editions du Miroir, p. 24.

[32]                    S. Bernard-Griffiths, « La poétique de la nature dans Les Elégies limousines (1958) de Joseph Rouffanche », in « Joseph Rouffanche et la poésie post-surréaliste : un poète entre Terre et Ciel », Eidôlon, Université Michel de Montaigne, Bordeaux 3, n° 56, septembre 2000, p. 54.

[33]                    P.-L. Granier, Obra poetica occitana, Edicions dau chamin de Sent Jaume, 2001.

[34]                    Paysages et paysans, Fasquelle, 1899.

[35]                    La chansou daus aubres, Imprimerie Perrette, Limoges& (avant 1941).

[36]                    Les petits recueils, Edicions dau chamin de Sent Jaume, 2001.

[37]                    « Le temps des métairies », Editions J’ai lu, 1976, p. 9.

[38]                    Collection Trobar, cahiers de Poésie Verte, 1987.

[39]                    Où l’œil se pose, fédérop, 2003.

[40]                    La chambre d’écriture, La main courante, 1983.

[41]                    Les eaux noyées, Editions Saint-Germain-des-Prés, 1981.

[42]                    Poèmes du soir, Imprimerie Thouron & Fils, Limoges, 1957.

[43]                    Consolamentum, Editions Farrago-Editions Léo Sheer, 2003.

[44]                    « L’amour et le temps », Phébus libretto, 1989, p. 9.

[45]                    La recherche des cèpes en automne sous la pluie, L’Arbre, 1998.

[46]                    Editions Lucien Souny, 1994, p. 9.

[47]                    « Mon père (I) », in Forge noire, Les Editions du Pont Saint-Martial, 2008.

[48]                    Ces archers qui tirent dans le noir, Les Ardents Editeurs, 2008, p. 20.

27 Sep

jacques Chirac, un jeune loup en politique

Pierre Mazeaud – le jeune loup qui ne prit pas Limoges – le 21 mars 1965

 

Faisons un saut dans le temps, jusqu’au milieu des années 60. Dans la région traditionnellement à gauche, un gaulliste avait été élu député de Corrèze en novembre 1962. Jean Charbonnel, jeune magistrat à la Cour des Comptes, confirma ce succès en emportant la mairie de Brive-la-Gaillarde lors d’une élection partielle en septembre 1966. Depuis son entrée au Gouvernement en janvier 1966, il était considéré comme un espoir du gaullisme. C’est sans doute à son initiative que fut imaginée une présentation commune des candidats UNR en Limousin et dans le Quercy pour les législatives de mars 1967. Le 4 décembre 1966, les dix candidats investis par le Comité d’action pour la Vème République dans la Creuse, la Corrèze, le Lot et la Haute Vienne se réunirent à Solignac – parmi eux : Jacques Chirac et Pierre Mazeaud. Comme l’a écrit David Valence, « le lieu [l’abbaye médiévale fondée par Eloi] avait de quoi frapper les imaginations. Des journalistes assistèrent à ce « conseil de guerre » aux allures de conjuration. Leur récit donna naissance à un véritable événement médiatique : c’est la presse qui créa le phénomène des «jeunes loups ». « Nous jurons de rester unis jusqu’à ce que nous ayons mené à bien notre combat qui est celui de la relance économique, de la justice sociale » déclara Charbonnel aux journalistes. Signe que l’enjeu était d’importance, François Mitterrand effectua au moins deux déplacements dans le Limousin au cours de la campagne des législatives pour soutenir les candidats de la FGDS – Roland Dumas et Robert Mitterrand – contre la droite. Finalement, en mars 1967, l’alpiniste Pierre Mazeaud fut défait par Louis Longequeue, le maire de Limoges, mais Jacques Chirac – le « bulldozer » – fut élu en Haute-Corrèze, dans la circonscription d’Ussel, avec l’aide du Dr Henri Belcour. De même que Limoges a donné – bien malgré elle – le mot limogeage, les candidats à la députation de 67 ont inauguré l’expression jeunes loups promise à un bel avenir. Plus encore, un bastion de la droite s’est constitué en Limousin, où il a pris le nom de Chiraquie – plus tard étendu à d’autres sphères. Sarran est devenu le fief des Chirac en Corrèze, Bernadette étant élue conseillère municipale en 1971 puis conseillère générale en 1979 – c’est elle qui fut à l’origine de l’acquisition du château de Bity, reconstruit par Pierre Dupuy, conseiller au Présidial de Tulle, après avoir été brûlé par les protestants. En 1999, Jacques Chirac y reçut le président chinois Jiang Zemin en visite privée. C’est dans la même commune qu’a été implanté le musée du président, qui abrite la collection des objets offerts au président dans l’exercice de ses fonctions. La vocation du musée est avant tout de proposer, autour de 150 cadeaux présentés en permanence, un regard sur le monde d’aujourd’hui. Ces objets constituent en effet autant de traces, tangibles et symboliques, des rencontres et des événements internationaux qui ont marqué les deux mandats. C’est dans un cadre résolument contemporain que le musée ouvre ses portes : un ensemble de bâtiments aux lignes pures, imaginé par un des maîtres de l’architecture contemporaine, Jean-Michel Wilmotte. En 2016, les éditions De Borée ont publié un très beau livre du photographe Christian Vioujard, Chirac instantané(s). Tout le monde connaît à la fois l’intelligence politique, au service de son ambition personnelle et de la France, et la grande culture de l’ancien président ; ce que l’on vérifie aussi dans cet ouvrage, c’est son humanité – son humanisme – et cette manière implacable d’arpenter la Corrèze (« Dans une campagne, il faut aller chercher les électeurs avec les dents »). Comme il l’a déclaré : « la Corrèze, pour moi, c’est le berceau de tous mes ancêtres, le terreau des valeurs essentielles sans lesquelles je ne serais pas devenu moi-même. » Il est vrai que ses deux parents étaient de familles corréziennes, laïques et républicaines, ses deux grands-pères des instituteurs devenus directeurs d’école: à Brive-la-Gaillarde pour son grand-père paternel, Louis Chirac, également vénérable de la loge de la Fidélité du Grand Orient, et à Sainte-Féréole pour son aïeul maternel.

 

L. Bourdelas, Le Grand dictionnaire du Limousin.

25 Sep

Histoire de La Jonchère et de son arboretum (16)

L’évolution des pépinières

 

Les pépinières de La Jonchère-Saint-Maurice connurent un développement important et obtinrent des succès prestigieux :

1884 – Prime d’honneur au concours régional de Limoges,

1897 – deux médailles d’or à l’exposition universelle de Saint Pétersbourg,

1902 – une grande médaille d’or avec félicitations du jury et un prix d’honneur à l’exposition de la Société nationale d’Horticulture de Paris.

Après le retrait de M. Laurent en raison de son âge, puis le décès de M. Gérardin survenu en 1907, l’activité des pépinières se poursuivit jusqu’en 1914. Laissés ensuite à l’abandon, les plants de la Pépinière de l’Etang continuèrent bien évidemment de se développer dans des conditions rendues parfois difficiles par une forte densité et l’absence d’éclaircie.

Toutefois, on note qu’en juillet 1926, le quinzième Congrès de l’Arbre et de l’Eau, sous la présidence de Camille Gabiat, auquel assistent, parmi diverses personnalités, Guy Géneau, inspecteur général des Eaux et Forêts, délégué du ministère de l’agriculture et l’inspecteur Miné, aménageur du plateau de Millevaches, prévoit une visite à La Jonchère, le dimanche 4 : « visite de la pépinière ou s’affrontent les châtaigniers du Japon et ceux du pays, les arbres fruitiers avec les résineux, grâce aux subventions de l’Etat, du département et même du Consortium des Usines d’acide tannique ! Voici, à côté, le célèbre arboretum Girardin, de toute beauté, effet pittoresque de premier ordre. »[1]

En 1929, le même Congrès, qui organise des excursions au départ de la place de l’Hôtel-de-Ville de Limoges – en cars et automobiles –, le matin à 7 heures, en prévoit une nouvelle qui passe par La Jonchère : « Mais, avant d’arriver à La Jonchère, l’on doit escalader à pied les hauteurs sur lesquelles, en terrains communaux, Henri Gérardin a planté ces vastes résineux pour enrichir la localité. Ils sont en pleine venue et leurs modes divers de plantation sont excellemment expliqués par M. Morel. Un aperçu des carrières de kaolins gras, la pâte la plus fine de France, complète la leçon de chose, grâce aux compétences de MM. Didier et de Laborderie. Cette course pédestre aiguise furieusement l’appétit qu’a de la peine à satisfaire le copieux déjeuner servi en face de la gare de La Jonchère. Nouvel épanchement oratoire au dessert ; mais il faut se hâter, et la randonnée continue vers Saint-Martin-Terressus, pour visiter la construction d’un barrage aux gorges du Taurion… »[2]

Une description de l’arboretum de La Jonchère au début du XXème siècle

Le voyageur qui suit la voie ferrée de Paris à Toulouse voit, à partir de Bersac et de St-Sulpice-Laurière, le paysage changer d’apparence et prendre assez rapidement l’aspect des terrains montagneux granitiques, d’abord sans caractère spécialement intéressant; mais brusquement, près de la station de la Jonchère, apparaît sur la droite un vrai décor de paysage suisse ; un gracieux village aux maisons claires et aux toits d’ardoise tranchant sur la franche verdure de vastes prairies toujours fraîches, ayant pour cadre un chaînon montueux dont les flancs sont à .mi-hauteur et jusqu’aux sommités, à l’altitude de 700 mètres, occupés par des masses continues de végétation sombre. Ce sont les reboisements de la Jonchère, œuvre commune de l’administration locale et du service des Forêts depuis 1872.

Mais, ce qui ne peut se voir du wagon et appelle une visite spéciale du forestier, c’est le très pittoresque arboretum d’environ sept hectares, s’étageant dans un vallon où naguère affleurait à chaque pas le granit stérile, actuellement transformé en terrain d’élection pour les essences résineuses, grâce à la fraîcheur des eaux vives captées et bien distribuées, aux efforts d’une culture continue et surtout à l’action prolongée des mycorhyzes sur un granit dont la désagrégation se trouvait d’ailleurs facilitée par la proximité de roches fluoriques.

Dans ces conditions, les conifères importés du Canada, de la Colombie, de Californie, du Japon et de l’Australie prennent un essor merveilleux. De très nombreuses espèces de pins, les cyprès et les thuyas, les pseudotsugas de Douglas, tsugas de Mertens, épicéas de Menziès, abies Parryana et concolor, et surtout le lasiocarpa sont représentés par des spé-cimens parfois nombreux, souvent hauts de 20 à 25 m., extrêmement remarquables si on les compare à ce qu’on peut obtenir de ces espèces dans les meilleures stations même du bassin parisien.

Cette création fait le plus grand honneur à M. Gérardin, qui y a consacré trente années, et le classe parmi les forestiers ayant fait œuvre éminemment utile d’expérience et de démonstration forestières appliquée aux conifères exotiques. J.S., Revue des Eaux et Forêts, t. 46, 1907, p. 392.

(c) L. Bourdelas

Le catalogue 1903-1904 des pépinières de La Jonchère

Le catalogue 1903-1904 compte 24 pages (impression Pierre Dumont, Limoges), dont la couverture – verte ou jaune – est ornée de beaux dessins aux motifs végétaux et fruitiers. Il est précisé que les pépinières ont été fondées en 1883 par MM. A. Laurent et H. Gérardin et qu’elles appartiennent à MM. Gérardin père et fils, « la société formée entre Messieurs A. Laurent et H. Gérardin ayant pris fin au printemps de 1902 ». Le catalogue (« prix courant ») est celui des arbres fruitiers, forestiers et d’ornement.

Des « observations » occupent la 2ème de couverture : « Il est important d’indiquer si l’envoi doit être fait en grande ou petite vitesse, en gare ou à domicile, et le nom de la gare de réception. Si ces renseignements ne nous sont pas fournis, nous agirons au mieux des intérêts du destinataire, mais nous déclinons à l’avance toute responsabilité (…) Aussitôt l’expédition faite, les marchandises voyagent aux frais, risques et périls de l’acheteur. Toutes réclamations pour retard, avarie, gelée, ou quelque cause que ce soit, doivent être faites au porteur de la marchandise qui en est seul responsable. Nous déclinons d’avance à ce sujet toute responsabilité aussi bien que pour la non réussite dans la plantation (…) Le paiement. – le terme habituel du règlement est trois mois (…) Nos expéditions sont livrées de nos PEPINIERES DE LA JONCHERE sur wagon (…) ». Il est plus loin précisé : « Les personnes désireuses de faire des plantations sont assurées de trouver aux Pépinières de La Jonchère des arbres d’une végétation exceptionnelle et d’une tenue parfaite, qualités qui leur ont valu, pendant la durée de l’association, de si hautes et si nombreuses récompenses dans les différentes expositions où ils ont figuré : à Paris, en province et à l’étranger. Nous engageons vivement les personnes qui s’intéressent à l’arboriculture à venir visiter nos pépinières, qui se trouvent à proximité de la gare de La Jonchère, et, s’il y a lieu, à choisir elles-mêmes les arbres qu’elles désireraient acquérir. Des soins exceptionnels seront toujours donnés à l’exécution des commandes pour ce qui concerne l’arrachage et l’emballage. » Une remarque d’importance : « Les tiges de nos arbres fruitiers sont droites, fortes et bien constituées, hautes de 1m80 à 2m sous têtes suivant l’espèce. Nos sujets, plantés à 0m80 au moins les uns des autres, sont tous pourvus de racines abondantes et d’un épais chevelu. »

(c) L. Bourdelas

Le catalogue renseigne sur les diverses espèces produites (les prix indiqués le sont par unité et par centaine). En arbres fruitiers : abricotiers, amandiers, cerisiers, châtaigniers, cognassiers, mûriers blancs, néfliers, noyers, pêchers, poiriers, pommiers, pruniers. De très nombreuses variétés de ces arbres sont disponibles et précisées. A propos des châtaigniers, il est indiqué : « le châtaignier tend à disparaître du Limousin ; on en sème très peu et l’on arrache à cause du haut prix du bois les châtaigneraies que l’on convertit en terres arables. La châtaigne est pourtant un bon fruit qui ne réussit que dans les terrains dépourvus de calcaire, et ces terrains sont relativement rares en France. Nous avons pensé qu’il y avait intérêt à le cultiver et à reproduire par la greffe ses meilleures espèces connues (…) ». Les arbres forestiers et d’ornement sont « disponibles en quantité considérable dans toutes les forces et en sujets de premier choix, sains et vigoureux. Nos sujets sont remarquables par leur abondant chevelu qui en assure la reprise. » Sont proposés (j’indique les noms en français, également en latin sur le catalogue) : l’érable, le marronnier d’Inde, le vernis du Japon, l’aulne commun, le bouleau commun, le mûrier à papier, le charme, le noyer blanc, le catalpa, le châtaignier d’Amérique, le micocoulier de Provence, les cerisiers, le Gainier Arbre de Judée, l’Epine, le Cytis faux ébénier, le hêtre d’Amérique, le frêne commun, le févier à trois épines, le noyer d’Amérique, le savonnier paniculé, le liquidenbar copalme, le tulipier de Virginie, le maclura épineux le pommier à fleurs, le Paulownia impérial, les platanes d’Occident et d’Orient, les peupliers, les pruniers, le Pterocarya du Caucase, les chênes, le Sumac de Virginie, l’acacia commun, les saules, le Sophora du Japon, le sorbier des oiseaux, les tilleuls, les ormes et le virgilier. Les conifères ou arbres résineux sont également nombreux. « Nous recommandons d’une manière spéciale nos remarquables collections de conifères pour parcs et jardins. Tous les arbres, d’une vigueur hors ligne, ont été à différentes reprises contreplantés, mis en soleils ou en paniers. Il ne faut donc pas les confondre avec ceux qui, n’ayant point subi ces manipulations, peuvent être offerts à très bas prix, mais sont d’une reprise plus que douteuse. » Il est fait mention de « très beaux spécimens d’arbres de 3 à 6 mètres ». Les espèces et leurs variétés sont très nombreuses : sapins, cèdres, cyprès de Lawson, autres cyprès, ginkgo biloba, genevriers, mélèzes, pins, thuyas. Sont également disponibles : des arbustes de terre de bruyère, comme les rhododendrons, d’autres arbustes comme le houx, les hortensias et hydrangeas, les lilas, de jeunes plants de conifères de reboisement (plants sur semis ou repiqués).

 

 

[1]                      La Revue limousine, 1er août 1926, p. 79.

 

[2]                      La Revue limousine, 1er juin 1929, p. 123.

21 Sep

Histoire de La Jonchère et de son arboretum (15)

Quand le plateau de Millevaches était nu… (c) collection particulière.

Le temps du reboisement du plateau de Millevaches

 

C’est à cette époque qu’ont lieu les premières tentatives de plantations, sur le Plateau de Millevaches notamment. Dès la fin du XIXème siècle, A. Bourotte écrivait : « Nous avons cru pouvoir parler (…) de la pépinière de reboisement de la Jonchère, parce que cet établissement est d’un grand intérêt au point de vue du reboisement du plateau de Millevaches, steppe encore peu connue, de 1 500 kilomètres carrés (le quart d’un grand département). Cette portion de la ligne de faîte qui sépare les bassins de la Loire et de la Gironde renferme les sources de la Creuse, de la Vienne, de la Diège, de la Luzège, de la Vézère, de la Corrèze, etc., et de leurs affluents supérieurs. Tous les cours d’eau y ont un régime torrentiel. Expansion des monts d’Auvergne, dont elle se détache près de Laqueuille, la chaîne des montagnes limousines court vers l’ouest par les altitudes de 9K0 à 800 qu’elle conserve longtemps en s’élargissant pour former le plateau de Millevaches, entre Felletin et Eymoutiers au nord, Ussel et Treignac au midi. A part quelques massifs d’une certaine importance auxquels, dans le pays, on donne le nom de forêts et qui sont Château vers, Mirambel, Bellechassagne, la Feuillade et Châteauneuf, mais dont aucun n’atteint 800 hectares, on ne trouve, dans cette étendue que de rares petits bois réfugiés dans les étroits vallons qui découpent profondément le plateau. Presque tous les plans horizontaux menés entre les altitudes citées plus haut tracent leurs courbes de niveau dans les vastes bruyères qui couvrent la contrée et où les cultures ne sont que des oasis. A certains endroits, l’aspect est saisissant et d’une tristesse pénétrante : on se croirait sur le théâtre et au lendemain d’une convulsion géologique. Pas une maison, pas un arbre. Partout la brande, composée d’un petit nombre de plantes (deux bruyères, le petit ajonc, le genêt de montagne, la fougère, le lycopode, quelques mousses et lichens, la fétuque ovine), recouvre les mamelons mica-schisteux semblables aux vagues énormes d’une mer subitement pétrifiée ; autour de ces mamelons, les eaux sauvages enfantent des marais tourbeux. Ces mamelons pourraient devenir des bois abritant des cultures ; ces marais pourraient devenir des prairies ou de bons pâturages. Et ce cap immense qui pénètre au milieu de contrées relativement riches et fertiles, pourrait, au lieu de leur envoyer des inondations et des orages, leur verser des eaux inoffensives et fécondantes et des effluves salubres, après avoir désarmé les nuées en leur soutirant l’électricité, tamisé les pluies, retardé leur écoulement et enrichi l’atmosphère d’un air purifié par les forêts. Il y aurait là, d’ailleurs, à réaliser sur place une plus-value qui, au chiffre modeste de 700 francs l’hectare, répondrait à près de 100 millions. Nous demandons pardon pour cette digression qui, des pépinières de la Jonchère, nous transporte au plateau de Millevaches. Mais, ayant eu l’honneur d’être des premiers à attaquer le monstre par le nord, nous espérons avoir quelques titres à lancer ce delenda Carthago : « il faut reboiser les monts du Limousin : il faut surtout restaurer le plateau de Millevaches par le reboisement et les améliorations pastorales. » C’est le vœu le plus cher des forestiers, officiels ou non, de la Corrèze, de la Creuse et de la Haute-Vienne. Puisse la génération qui nous suit prendre part à sa réalisation! L’espoir en est permis, car cette grande œuvre s’impose à un siècle de progrès. »

En 1906, dans le Bulletin de la Société d’horticulture et d’arboriculture, une réflexion est engagée par M.F. Taboury, vice-président, à propos du reboisement en Limousin[1]. Selon lui, il n’y a pas eu déboisement en Limousin, à proprement parler : « Si l’on considère les cartes de la région les plus anciennement établies, on remarque que les parties boisées alors le sont encore de nos jours. On retrouve partout les bois et forêts signalés dans les ouvrages traitant de la géographie du Limousin. Que des parties aient été arrachées et livrées à la culture, cela est certain. Mais cela ne saurait constituer un déboisement (…) on ne saurait révoquer en doute qu’il n’y ait eu, dans notre Limousin, comme probablement un peu partout, sinon déboisement général, sûrement déboisement partiel, et que ce mouvement continue régulièrement s’accusant de plus en plus à mesure que l’agriculture progresse et s’étend (…) Le mal fait par les arrachages n’est pas si considérable, et, d’ailleurs, le cas échéant, il n’est pas sans remède. Jusqu’à ce jour, on ne s’est attaqué qu’en bas ; nos sommets aux croupes arrondies si gracieuses n’ont pas été atteints. Seuls les points cultivables, d’accès facile et de culture sans grand effort se sont vu dévêtir, l’intérêt y poussant. » Il remarque : « Le reboisement, ou plutôt le boisement de ces mamelons s’impose. Il serait une source indiscutable de revenu par l’utilisation intelligente d’une étendue considérable improductive. » S’interrogeant à propos des modalités pratiques de ce reboisement, il observe : « Cela suppose donc l’existence d’établissements privés ou de pépinières départementales préparant les plants en vue du reboisement. C’est dans ce but que vers 1884 furent créées les grandes Pépinières de La Jonchère par MM. A. Laurent, le distingué pépiniériste, et Gérardin, grand propriétaire terrien et reboiseur émérite, aujourd’hui seul propriétaire de cette pépinière (…) les essais tentés par MM. Gérardin et Laurent sur les sommets des monts de Laurière ont été couronnés de succès. Outre les essences propres à la région, Chêne, Châtaignier, Hêtre, Bouleau, ces pépiniéristes ont planté en toute réussite les conifères les plus rustiques, Pin sylvestre, Pin de Riga, Pin de lord Weymouth, plusieurs variétés de cèdres et d’épicéas. Il y a là un exemple à suivre, et aussi un enseignement pour ceux qui veulent tenter et mener à bien l’œuvre gigantesque du reboisement en Limousin. »

En 1912, une monographie de J. Pedon à propos du plateau de Millevaches évoque son « état de dénudation », ses gazons et, sur les hauteurs, les bruyères.[2] Les arbres alors mentionnés sont le hêtre, le bouleau, le chêne, les aulnes, les saules et les frênes. L’auteur note que les 987 grands propriétaires terriens, qui disposent de suffisamment de ressources pour vivre paisiblement, ne sont pas intéressés par une quelconque reforestation. Et cela datait d’un certain temps : « la capacité d’inertie limousine allait conduire les propriétaires terriens à résister longtemps aux appels successifs en faveur du reboisement, lancés à la Révolution (par le conventionnel Vergniaud), puis sous l’Empire, et encore au début de ce siècle. »[3]

En 1914 les landes sèches couvrent environ 107 000 ha soit 68 % de la surface du plateau. Les marécages, la bruyère, les zones mouillées, souvent tourbeux représentent environ 16 000 ha. Au total, ce sont 123 000 ha de landes soit 78 % de la surface qui le composent. Les 33 000 ha restant sont occupés par les prés, les champs et quelques bois (taillis, futaies de hêtres, bosquets de chênes et pins sylvestre)[4]. C’est surtout à partir de la fin du premier conflit mondial que le reboisement commença, sans suivre malheureusement les préconisations du Garde général des Eaux et Forêts du plateau de Millevaches, à la tête en Corrèze du jeune Parti Communiste, Marius Vazeilles (mêler à la fois – dans l’intérêt des paysans – la forêt définitive, le développement des résineux, la préservation et le développement des feuillus, les prés-bois et les pâturages boisés, l’élevage[5]), pour privilégier essentiellement la plantation de résineux (pins sylvestres, pins douglas, épicéas, mélèzes), souvent au profit de gros propriétaires. Après avoir essayé de mobiliser les instituteurs, Vazeilles, qui gêne politiquement, obtient sa mise en disponibilité en août 1919 et devient « simplement pépiniériste et expert forestier, sans attache avec l’Administration, un travailleur indépendant. »[6] En 1931, il écrivait pourtant encore : « Pour ce qui nous intéresse, travaillons à refaire la forêt détruite par les siècles passés. C’est nécessaire pour la planète, pour le pays, pour le village, pour le champ. C’est urgent pour le climat, pour la source et pour le fleuve. L’arbre est l’un des plus grands amis de l’homme (…) On reboise, mais il faut lutter contre trois défauts : (…) seuls reboisent activement les grands propriétaires. Camarades paysans du Plateau, l’avenir agricole de notre pays n’est pas dans l’éreintement pour faire pousser de tout, mais la production la plus intense du bois et de l’herbe. Reboisez donc et améliorez vos gazons (…) L’Administration n’apporte pas assez de soins à la culture et à la délivrance en nature des plants, ni à la direction effective des travaux. Pour le choix des plants, elle ne pense qu’à économiser. »[7]

En 1946, la création du Fonds Forestier National a donné une impulsion décisive au boisement résineux (épicéa commun puis douglas vert) sur Millevaches mais aussi sur les autres plateaux limousins : « un enrésinement très important présenté comme une solution miracle, peu coûteuse dans l’immédiat, porteuse d’avenir »[8]. Les pins et les épicéas plantés dans les années 50 fournirent des bois de peu de valeur mais les essais de douglas menés entre les deux guerres furent mis à profit avec plus de bonheur.

[1]                      T. 42, p. 4.

[2]                      Millevaches, Ducourtieux et Gout, 1912, p. 7.

[3]                      D. Foury, « Le culte de la forêt », in Le Limousin terre sensible et rebelle, Autrement, 1995, p. 107.

[4]                      Site de l’association SOS Millevaches.

[5]                      M. Vazeilles, Mise en valeur du plateau de Millevaches, Editions G. Eyboulet et Fils, 1931.

[6]                      P. Estrade, Marius Vazeilles Ecrits politiques, Editions Les Monédières, 2013, p.22.

[7]                      M. Vazeilles, Mise en valeur du plateau de Millevaches, déjà cité.

[8]                      C. Beynel, Forêt et société de la montagne limousine, PULIM, 1998, p. 84.

15 Sep

Histoire de La Jonchère et de son arboretum (14)

Photos (c) L. Bourdelas

Les pépinières de La Jonchère

 

            En 1886, la Revue des Eaux et Forêts indique qu’il est désirable que des pépinières d’une certaine importance existent, de distance en distance, dans les contrées à reboiser. Elle note que « le Conseil général de la Creuse l’a très bien compris, en votant, depuis deux ans, un crédit annuel de 500 francs pour la création et l’entretien d’une pépinière départementale de reboisement. Généreusement subventionné par l’Etat, cet établissement est fondé à la Nouaille dans la région des montagnes déboisées qui s’étend sur toute la portion méridionale de l’arrondissement d’Aubusson. Il entrera en rapport en 1888 et versera bientôt par milliers, sur cette contrée encore bien stérile, les plants d’essences précieuses, telles que l’épicéa et le sapin, dont l’introduction directe, par voie de semis, ne réussit pas au plateau de Millevaches et dans les montagnes du Limousin, tandis que leur plantation, bien faite dans les pineraies convenablement éclaircies, est assurée de succès. »[1]  Le projet d’une création semblable avait été, quatre à cinq ans auparavant, ébauché dans la Haute-Vienne ; mais il ne put alors aboutir. C’est donc une initiative privée qui s’y substitua.

Du début du XIXème siècle à 1853, date à laquelle les Gérardin s’occupèrent des terres à La Jonchère, celles-ci étaient essentiellement recouvertes par des châtaigneraies et des bruyères. Les zones basses et marécageuses constituaient de maigres prairies envahies par les joncs – ceux qui avaient donné son nom à la commune. La famille décida de valoriser ces espaces incultes en les reboisant. « La démarche, aussi originale soit-elle au milieu du XIXème siècle, acquit surtout ses lettres de noblesse par le fait que les trois avocats, (les deux premiers surtout qui furent les initiateurs) décidèrent de réfléchir et d’expérimenter pour savoir quelles espèces seraient le plus à même de valoriser leurs espaces. Ils créèrent pour cela deux grandes pépinières, assez remarquables (…) La seconde fut consacrée non plus aux fruitiers mais aux arbres verts, plus particulièrement aux conifères et aux plantes de terre de bruyère, trois plus particulièrement : les rhododendrons, les kalmias, les andromedas. »[2]

Henri Gérardin[3] et André Laurent s’associèrent en 1883 pour diriger la pépinière privée de résineux d’environ 6 hectares – sur l’emplacement de l’actuel arboretum – et une pépinière fruitière au Thibard et à la Borie. La pépinière de résineux avait pour objectif de produire des plants d’essence forestière pour le reboisement de la montagne limousine et du Plateau de Millevaches, accessibles par la ligne de chemin de fer Limoges-Clermont-Ferrand. Dans le vallon et en périphérie, des essences exotiques furent plantées pour mesurer les facultés d’adaptation au climat et au sol du Limousin et à titre de démonstration pour les clients. Une seconde pépinière, la pépinière des Fondelles, plus vaste et appartenant également à Monsieur Gérardin, fut créée à cette époque à quelque distance de la pépinière de l’Etang. Elle était spécialisée dans les arbres fruitiers et d’ornement : sur 10 hectares bientôt portés à 14, on admire la végétation splendide et la conduite extrêmement remarquable des poiriers, pêchers, cerisiers, abricotiers, peupliers de toutes sortes, ormes, acacias, sorbiers, érables indigènes et exotiques, platanes, etc.

En 1994, l’O.N.F. présentait ainsi le site : « A l’altitude moyenne de 420 m (…), le climat y est marqué par la relative proximité de l’Atlantique (200 km). La pluviométrie est conséquente : 1000 à 1200 mm d’eau par an (…) Les pluies d’été présentent souvent un caractère orageux. L’état hygrométrique est constamment élevé. Les températures sont douces (…) L’enneigement est faible (…) Le sol issu de la décomposition de la roche granitique (granite à deux micas) est léger, assez pauvre mais perméable aux racines (…) Occupant un vallon aux pentes douces s’ouvrant au sud est, au pied d’un versant dont la crête atteint un peu moins de 700 m, l’arboretum est relativement bien abrité des vents dominants du quadrant ouest (…) La flore caractéristique des sols siliceux sur versant, fougère aigle et callune, est présente, tandis que sur station fraîche se développent la balsamine et l’osmonde royale, une fougère rare. On relève également la présence d’une scrofulariacée, la sibthorpie d’Europe (…) Les chevreuils sont rares (…) En revanche, de nombreux oiseaux y trouvent refuge, tout comme les écureuils (…). »[4]

Grâce à l’article d’A. Bourotte, dans la revue des Eaux et Forêts, on dispose d’une présentation précise de la pépinière de reboisement. A l’altitude de 450 mètres en terrain granitique et micaschisteux, le lieu a de grandes analogies avec les montagnes où elle doit envoyer ses plants. La pépinière se développe sur les deux flancs du vallon, ce qui varie les expositions. Un système bien entendu de terrasses, de sentiers et de rigoles, la préserve des dégâts que pourraient causer les orages et permet d’y pratiquer l’irrigation. Le sol est assez riche en humus et l’on n’a pas eu besoin de l’amender ni de le restaurer. La culture, le dressage des planches, les sarclages ne laissent rien à désirer. Les abris sont placés en temps utile et consistent surtout en genêts très abondants aux alentours. Comme préservatif contre les gelées qui soulèvent la terre et déracinent les plantes, on remarque un genre de couverture en pierres plates, prises sur place, ingénieux et efficace. On a commencé par des repiquements de tout jeunes plants achetés dans des pépinières de semis. Puis on repique des plants nés dans le terrain même, levés dès la première année révolue, rapidement triés et disposés en planches séparées suivant les dimensions des jeunes sujets. Ces façons soignées ne paraissent pas devoir augmenter beaucoup le prix de revient : elles s’opèrent assez vite par des ouvriers déjà exercés. Le bon ordre qu’on en obtient est un élément d’économie : rien ne se perd ; tout a sa place et son emploi.

En 1886, on travaille au dépouillement de la comptabilité et à l’inventaire exact de la pépinière, afin de dresser un catalogue et d’établir des séries de prix de vente. Toutefois, on a déjà un aperçu des quantités livrables dès l’automne. Le disponible est celui-ci : 1. 00000 chênes indigènes rouvres et pédonculés séparés, âgés de deux ans; 5 000 à 6000 chênes rouges d’Amérique d’un an; 100000 châtaigniers d’un, deux et trois ans; 20000 pins sylvestres de trois et quatre ans repiqués; 80000 pins sylvestres de deux ans et 80000 d’un an tous repiqués; 60000 pins de Riga tous repiqués, dont 10000 de trois ans, 20000 de deux ans et 30000 d’un an; 30000 pins du lord Weymouth d’un à trois ans; 60000 épicéas répartis par tiers entre les âges d’un, deux ou trois ans, repiqués; 20000 sapins argentés de divers âges; 40000 mélèzes de divers âges. — Il est bien entendu que ces désignations d’âges s’appliquent aux âges révolus déjà dépassés de quelques mois.

Outre ces essences qu’on pourrait appeler usuelles, la revue précise que M.M. Gérardin et Laurent élèvent, en quantités notables, pour les essais d’acclimatation et de naturalisation, la plupart des conifères qui résistent, en pleine terre, au climat de la région. Ces plants, tous repiqués, sont âgés de deux à quatre ans.

Se rendant en excursion au Puy de Sauvagnat dans les Monts d’Ambazac, Ardouin-Dumazet salue les pépinières de La Jonchère : « le reboisement montre ici ce que l’on pourrait faire de ces pauvres landes ; on voit des pins du lord Weymouth aux fines houppes d’aiguilles, des pins sylvestres et des épicéas entre lesquels apparaissent quelques chênes. »[5]

En 1904, Henri Gérardin publie, dans l’Almanach-Annuaire Limousin, ses intéressantes « Notes sur l’acclimatation en Limousin de quelques arbres verts exotiques »[6], où il rappelle avoir – avec André Laurent – planté et cultivé 180 à 200 espèces ou variétés d’arbres verts. « Chaque variété était, à son arrivée, représentée par un ou plusieurs sujets plantés à demeure et destinés à démontrer la valeur de l’arbre au point de vue de sa végétation, de sa résistance au climat et de son adaptation au sol limousin. » Il indique que l’Amérique du Nord et surtout les parties Ouest, la Colombie anglaise et la Californie, leur ont fourni « des espèces et des variétés produisant des arbres de première valeur comme bois, et aussi comme végétation. » A plusieurs reprises, dans l’article, Henri Gérardin dit vouloir contribuer à l’image du Limousin « si décrié jusqu’ici bien à tort » et parle de « patriotisme » par rapport à cette région. Il explique que sa visite à L’Exposition universelle de 1900 lui permet d’acquérir des connaissances supplémentaires sur l’acclimatation en France des arbres exotiques. C’est aussi elle qui lui donne l’idée, ainsi qu’à André Laurent, d’envoyer une collection de 150 variétés de leurs arbres à l’Exposition de la Société nationale d’horticulture de Paris, en mai 1902, où ils obtiennent une grande médaille d’or avec félicitations du jury et un diplôme de prix d’honneur. Il précise : « Depuis lors, je me suis mis en rapport avec les rédacteurs des rapports du congrès de sylviculture et d’autres amateurs émérites, qui, venus pour visiter mes travaux, m’ont tous déclaré qu’ils avaient très peu vu d’arbres aussi beaux et aussi bien développés que les miens. » Henri Girardin poursuit en donnant la liste alphabétique de tous les arbres résineux dont M. Cannon, arboriculteur aux Vaux près Salbris et M. Pardé, inspecteur des forêts à Senlis, ont recommandé la culture et l’acclimatation, livre leur opinion sur chacun d’eux puis dit comment ils se comportent dans les pépinières de La Jonchère. Il est à noter que Léon Pardé était une sommité du monde forestier à cette époque[7].

La consultation d’archives partielles inédites conservées par la famille permet de mieux connaître le fonctionnement des pépinières entre 1888 et 1899, à la direction desquelles Henri Gérardin associe son fils Albert – qui se présente aux élections au Conseil général de Laurière le 28 juillet 1895. Le chef de culture étant Laurent Frugier. Les comptes mentionnent divers collaborateurs ou prestataires plus ou moins réguliers payés pour diverses tâches, avec des noms qui varient, même si certains peuvent revenir régulièrement (sous réserve de la bonne écriture des noms propres et/ou des prénoms) : Mazataud, Masdoumier, Naillat, Roulhac, Lachaud, Coucy, Prudhomme, Lacaud, Lachaud, Curry, Lecouty, Autier, Nardout, Sautour, Cousdier, Dupuy, Nadeau, Ligasou, Ducrot, Louise Bouteilloux, Louis, Royer, Besse, François, Dumoulin, Lejeune, Robert, Barbier, Couleaud, Bonneaud, Thomas, Dupuit, Paul, Emile, Couturier… jusqu’à 32 noms. Comme en font foi de nombreux bordereaux de la Compagnie du Paris-Orléans, signés par le chef de gare de La Jonchère, il est frappant de constater combien le train permet le développement de l’entreprise, aussi bien pour l’envoi de la production que pour la réception de diverses choses utiles à celle-ci.

Divers fournisseurs approvisionnent les pépinières en fumier, par wagons entiers (ainsi, en décembre 1895, L’Union de Limoges expédie un wagon de 1,4 t.) ; parmi eux, reviennent les noms de Daniel Cibot, H. Burg, brasseur 13 avenue des Bénédictins à Limoges (au rythme d’un wagon par mois), de Bourgeois, de Léonce Laroudie, avenue de Poitiers à Limoges, de Guérin, et de L’Union des Coopérateurs de Limoges (une lettre de 1895 en émanant prévient H. Gérardin qu’A. Laurent doit songer à enlever le fumier sur place le matin, car des riverains se sont plaints à la police suite à une exposition trop longue et sans doute odoriférante…). Le fumier est en effet nécessaire pour les pépinières : c’est une matière organique issue des déjections (excréments et urine) d’animaux mélangées à de la litière (paille, fougère, etc.) qui, après transformation, est utilisée comme fertilisant en agriculture. Convenablement employés, les fumiers contribuent à maintenir la fertilité et à enrichir la terre par l’apport de matières organiques et de nutriments, et notamment d’azote, qui contribue au développement végétatif de toutes les parties aériennes de la plante. On peut imaginer que certains des entrepreneurs avec qui H. Gérardin est en affaires pour le fumier utilisent des animaux pour leurs livraisons et récupèrent leurs déjections pour les vendre. On note aussi l’achat de balles de déchets de 2,4 tonnes pour engrais (venant de La Ribière, sans autre mention). A partir de 1894, on note l’apparition du mot « engrais » (fourni par J.B. Lajat), puis en 1898-1899, signe de « modernité », de connaissance des nouveaux produits, apparaissent les phosphates (fournis par Ch. Arbellot). En effet, à partir de 1880, l’emploi puis l’industrie des superphosphates se répandent rapidement en France. En 1878, une enquête de la Société d’agriculture permit à Barral, secrétaire perpétuel, de saluer les bienfaits de la fumure phosphatée : « les superphosphates font des miracles ! » En 1892, le conseil d’administration de Saint-Gobain décida d’affecter une grande partie de ses investissements à la construction de 15 usines d’engrais chimiques. L’entreprise fournissait alors 40   % de la consommation française de superphosphates, le reste étant assuré par la Société bordelaise de produits chimiques, les sociétés Kulhmann, Alès Froges et Camargue et Péchiney et par la Société algérienne de Produits chimiques[8].

 

Les pépinières achètent également de la paille (fournisseurs : Decoutaire, Malabre…) et des fougères. La terre nue est un état anormal dans la nature. Pour ne pas laisser le sol à nu, le jardinier, le pépiniériste, peuvent avoir recours au paillage, une technique qui consiste à recouvrir le sol de matériaux organiques ou minéraux pour le nourrir et/ou le protéger. Ces matériaux sont déposés au pied des plantes dans les massifs. Est-ce pour cela qu’H. Gérardin est aussi en contact avec Fressinaud au Mas-de-Feix à La Jonchère, dont le papier à en-tête précise : « Terres plastiques et réfractaires de Fleuré (Vienne) du Berry et de la Dordogne principal fournisseur des terres réfractaires de Limoges Matières premières pour céramique débris de gazettes terres réfractaires cuites kaolins de La Jonchère et de la Dordogne » ? Sont aussi achetés à J.B. Lajat, 13 boulevard Gambetta & rue Dupuytren à Limoges des déchets de laines, qui peuvent avoir de multiples usages : protection des plants, récupération de déchets pour engrais, odeur répulsive pour certains animaux. On commande aussi de la terre de bruyère pour les plantations, que l’on transporte par charrois. C’est un substrat acide, léger et pauvre en éléments fertilisants. Elle contient une forte part de sable. Elle est employée pour la culture des plantes ayant besoin d’un sol à PH acide et d’une terre légère pour croître correctement. C’est par exemple le cas des érables, des cèdres, des épicéas, etc. Les pépinières achètent encore de l’osier et des joncs.

Le train permet d’être en contact avec des fournisseurs de plants du Limousin, d’abord André Laurent ; dans les archives familiales, un Catalogue général des végétaux disponibles dans les pépinières de A. Laurent horticulteur-pépiniériste, est annoté de la main même d’H. Gérardin qui indique les plants achetés.  Les autres plants viennent du reste de la France et même de l’étranger. Ainsi trouve-t-on des factures de Vilmorin-Andrieux & Compagnie, 4 Quai de la Mégisserie à Paris, d’un certain Levavasseur (arbres et arbustes), des frères pépiniéristes Transon à Orléans, des frères Brouillaud à Marsac (Creuse), des frères Détriche dans le Maine-et-Loire… et surtout de l’entreprise Conrad Appel – maison fondée en 1789, qui existe toujours -, à Darmstadt (Grand-Duché de Hesse, aujourd’hui dans le Land de Hesse, en Allemagne), spécialisée dans les graines forestières, fourragères et trèfles. Les nombreuses livraisons sont faites à la gare de La Jonchère (expédiées par petite vitesse) et l’entreprise n’hésite pas à signaler par courrier à H. Gérardin les cours les plus réduits de graines forestières et fourragères – en particulier de résineux. Le pépiniériste limousin fait donc preuve d’une véritable ouverture européenne, en tout cas vers l’empire allemand. Les archives mentionnent également l’achat de glands.

Les comptes permettent de constater que parallèlement au train, on utilise encore les charrois et les mules – y compris jusqu’à Limoges. Par exemple, en 1896, lit-on : « payé un gamin pour amener la mule/Un voyage de la mule à Limoges » ; ailleurs, ce sont des « hommes » qui mènent les mules ; on évoque parfois un voyage du charretier à Limoges. Cela occasionne divers frais, à commencer par l’achat d’animaux : on a trace d’une vente (à l’essai) d’une mule par un certain Louis Laucournet à H. Gérardin. On mentionne un bourrelier. Cet artisan était présent dans tous les villages et travaillait aussi bien le cuir, la laine et les grosses toiles. Il fabriquait et réparait tout le matériel comme les licols, les harnais, les capotes, les bâches, les tabliers et les besaces des éleveurs et utilisateurs de bovins et d’équidés qui étaient les moyens de locomotion et de travail de la terre. En 1894, une prime est versée pour le « réparage des harnes » (harnais des mules). On a trace aussi de l’achat d’un fouet, sans doute pour les mules. En 1832, dans la revue France littéraire, on pouvait lire ces mots dans un article d’Augustin Challamel, évoquant un garçon de 11 ans menant les mules au Pays Basque : « … administrant, le long de la route, quelques coups de fouet aux mules les plus entêtées… » ; quant à Johannès Plantadis, il évoquait les meuniers limousins « menant leur mule chargée de sacs de farine, faisant claquer haut le fouet. »[9] Bien entendu, on fait régulièrement l’acquisition de foin.

Les archives familiales renseignent également sur d’autres achats et dépenses, permettant de compléter les informations sur le fonctionnement des pépinières. Un certain M. Crozille est le fournisseur des pots à fleurs. H. Gérardin est client d’Henri Bonnel, rue de l’Hôtel-de-Ville, négociant, pour diverses fournitures : des pointes, de la ficelle, du fil de fer, du grillage et des bougies. On achète parfois un tonneau, du bois pour les brouettes. Les Bonnel furent préposés au remontage de l’église du village pendant de nombreuses années.

Dans les travaux effectués, on trouve aussi mention du bêchage. En effet, la qualité de la préparation du sol est déterminante pour les plantations et leur vitesse de croissance, ce qui passe par un décompactage par bêchage. Il est aussi question du sarclage des buissons aux Fondanelles, « sur 3016 mètres de long ». Sont aussi nettoyées les allées de l’étang – H. Gérardin évoque ailleurs la « pêcherie de l’étang ». Il faut d’ailleurs préciser l’existence d’un important système hydraulique, mis en place à l’origine pour alimenter les plantations des pépinières, entouré de pierres. Des constructions en pierres sèches comme l’ensemble des murets (sur 3 kilomètres environ), murs de soutènement ou de clôture tapissent ainsi l’ensemble de l’arboretum.

La production de l’arboretum a sans doute favorisé la réalisation de nombreux petits parcs paysagers autour de Limoges, repérables à partir des années 1877-78[10].

[1]                      A. Bourotte, « Les pépinières de La Jonchère et le Plateau de Millevaches », T. 25, 1886, p.p. 502-509. C’est de cet article que l’on tire nombre des informations qui suivent.

[2]                      P. Plas, Avocats et barreaux dans le ressort de la cour d’appel de Limoges: 1811-1939, PULIM, 2007, p. 588.

[3]                      Je remercie vivement M. Bernard Gérardin pour la communication des archives familiales.

[4]                      O.N.F., Arboretum de La Jonchère, 1994, p. 9. J’ai toutefois vu un groupe de chevreuils traverser mon chemin le 31 décembre 2016.

[5]             Cité par P. Grandcoing, « La naissance d’un marqueur paysager régional : le Limousin et le châtaignier (1800-1940), in Paysage et environnement…, déjà cité, p. 276.

[6]                      Imprimerie-Librairie Ducourtieux & Gout, Limoges, 1904.

[7]                      J. Loup, « Maurice Pardé (1893-1973) », in Revue de géographie alpine, tome 62, n°2, 1974. pp. 133-136. Le fils de Léon Pardé, Maurice, fut professeur de potamologie à la Faculté des Sciences de Grenoble.

[8]                      J. Boulaine, « Histoire de la fertilisation phosphatée 1762-1914 », Etude et Gestion des Sols, Volume 13, 2, 2006, pages 129 à 137.

[9]                      Le folklore limousin, CPE Editions, 2016.

[10]                    C. Chabrely, Plans et parcs du comte de Choulot en Haute-Vienne, Polia, Revue de l’art des jardins, 2004, n° 1, p. 79 à 93.