15 Sep

Histoire de La Jonchère et de son arboretum (14)

Photos (c) L. Bourdelas

Les pépinières de La Jonchère

 

            En 1886, la Revue des Eaux et Forêts indique qu’il est désirable que des pépinières d’une certaine importance existent, de distance en distance, dans les contrées à reboiser. Elle note que « le Conseil général de la Creuse l’a très bien compris, en votant, depuis deux ans, un crédit annuel de 500 francs pour la création et l’entretien d’une pépinière départementale de reboisement. Généreusement subventionné par l’Etat, cet établissement est fondé à la Nouaille dans la région des montagnes déboisées qui s’étend sur toute la portion méridionale de l’arrondissement d’Aubusson. Il entrera en rapport en 1888 et versera bientôt par milliers, sur cette contrée encore bien stérile, les plants d’essences précieuses, telles que l’épicéa et le sapin, dont l’introduction directe, par voie de semis, ne réussit pas au plateau de Millevaches et dans les montagnes du Limousin, tandis que leur plantation, bien faite dans les pineraies convenablement éclaircies, est assurée de succès. »[1]  Le projet d’une création semblable avait été, quatre à cinq ans auparavant, ébauché dans la Haute-Vienne ; mais il ne put alors aboutir. C’est donc une initiative privée qui s’y substitua.

Du début du XIXème siècle à 1853, date à laquelle les Gérardin s’occupèrent des terres à La Jonchère, celles-ci étaient essentiellement recouvertes par des châtaigneraies et des bruyères. Les zones basses et marécageuses constituaient de maigres prairies envahies par les joncs – ceux qui avaient donné son nom à la commune. La famille décida de valoriser ces espaces incultes en les reboisant. « La démarche, aussi originale soit-elle au milieu du XIXème siècle, acquit surtout ses lettres de noblesse par le fait que les trois avocats, (les deux premiers surtout qui furent les initiateurs) décidèrent de réfléchir et d’expérimenter pour savoir quelles espèces seraient le plus à même de valoriser leurs espaces. Ils créèrent pour cela deux grandes pépinières, assez remarquables (…) La seconde fut consacrée non plus aux fruitiers mais aux arbres verts, plus particulièrement aux conifères et aux plantes de terre de bruyère, trois plus particulièrement : les rhododendrons, les kalmias, les andromedas. »[2]

Henri Gérardin[3] et André Laurent s’associèrent en 1883 pour diriger la pépinière privée de résineux d’environ 6 hectares – sur l’emplacement de l’actuel arboretum – et une pépinière fruitière au Thibard et à la Borie. La pépinière de résineux avait pour objectif de produire des plants d’essence forestière pour le reboisement de la montagne limousine et du Plateau de Millevaches, accessibles par la ligne de chemin de fer Limoges-Clermont-Ferrand. Dans le vallon et en périphérie, des essences exotiques furent plantées pour mesurer les facultés d’adaptation au climat et au sol du Limousin et à titre de démonstration pour les clients. Une seconde pépinière, la pépinière des Fondelles, plus vaste et appartenant également à Monsieur Gérardin, fut créée à cette époque à quelque distance de la pépinière de l’Etang. Elle était spécialisée dans les arbres fruitiers et d’ornement : sur 10 hectares bientôt portés à 14, on admire la végétation splendide et la conduite extrêmement remarquable des poiriers, pêchers, cerisiers, abricotiers, peupliers de toutes sortes, ormes, acacias, sorbiers, érables indigènes et exotiques, platanes, etc.

En 1994, l’O.N.F. présentait ainsi le site : « A l’altitude moyenne de 420 m (…), le climat y est marqué par la relative proximité de l’Atlantique (200 km). La pluviométrie est conséquente : 1000 à 1200 mm d’eau par an (…) Les pluies d’été présentent souvent un caractère orageux. L’état hygrométrique est constamment élevé. Les températures sont douces (…) L’enneigement est faible (…) Le sol issu de la décomposition de la roche granitique (granite à deux micas) est léger, assez pauvre mais perméable aux racines (…) Occupant un vallon aux pentes douces s’ouvrant au sud est, au pied d’un versant dont la crête atteint un peu moins de 700 m, l’arboretum est relativement bien abrité des vents dominants du quadrant ouest (…) La flore caractéristique des sols siliceux sur versant, fougère aigle et callune, est présente, tandis que sur station fraîche se développent la balsamine et l’osmonde royale, une fougère rare. On relève également la présence d’une scrofulariacée, la sibthorpie d’Europe (…) Les chevreuils sont rares (…) En revanche, de nombreux oiseaux y trouvent refuge, tout comme les écureuils (…). »[4]

Grâce à l’article d’A. Bourotte, dans la revue des Eaux et Forêts, on dispose d’une présentation précise de la pépinière de reboisement. A l’altitude de 450 mètres en terrain granitique et micaschisteux, le lieu a de grandes analogies avec les montagnes où elle doit envoyer ses plants. La pépinière se développe sur les deux flancs du vallon, ce qui varie les expositions. Un système bien entendu de terrasses, de sentiers et de rigoles, la préserve des dégâts que pourraient causer les orages et permet d’y pratiquer l’irrigation. Le sol est assez riche en humus et l’on n’a pas eu besoin de l’amender ni de le restaurer. La culture, le dressage des planches, les sarclages ne laissent rien à désirer. Les abris sont placés en temps utile et consistent surtout en genêts très abondants aux alentours. Comme préservatif contre les gelées qui soulèvent la terre et déracinent les plantes, on remarque un genre de couverture en pierres plates, prises sur place, ingénieux et efficace. On a commencé par des repiquements de tout jeunes plants achetés dans des pépinières de semis. Puis on repique des plants nés dans le terrain même, levés dès la première année révolue, rapidement triés et disposés en planches séparées suivant les dimensions des jeunes sujets. Ces façons soignées ne paraissent pas devoir augmenter beaucoup le prix de revient : elles s’opèrent assez vite par des ouvriers déjà exercés. Le bon ordre qu’on en obtient est un élément d’économie : rien ne se perd ; tout a sa place et son emploi.

En 1886, on travaille au dépouillement de la comptabilité et à l’inventaire exact de la pépinière, afin de dresser un catalogue et d’établir des séries de prix de vente. Toutefois, on a déjà un aperçu des quantités livrables dès l’automne. Le disponible est celui-ci : 1. 00000 chênes indigènes rouvres et pédonculés séparés, âgés de deux ans; 5 000 à 6000 chênes rouges d’Amérique d’un an; 100000 châtaigniers d’un, deux et trois ans; 20000 pins sylvestres de trois et quatre ans repiqués; 80000 pins sylvestres de deux ans et 80000 d’un an tous repiqués; 60000 pins de Riga tous repiqués, dont 10000 de trois ans, 20000 de deux ans et 30000 d’un an; 30000 pins du lord Weymouth d’un à trois ans; 60000 épicéas répartis par tiers entre les âges d’un, deux ou trois ans, repiqués; 20000 sapins argentés de divers âges; 40000 mélèzes de divers âges. — Il est bien entendu que ces désignations d’âges s’appliquent aux âges révolus déjà dépassés de quelques mois.

Outre ces essences qu’on pourrait appeler usuelles, la revue précise que M.M. Gérardin et Laurent élèvent, en quantités notables, pour les essais d’acclimatation et de naturalisation, la plupart des conifères qui résistent, en pleine terre, au climat de la région. Ces plants, tous repiqués, sont âgés de deux à quatre ans.

Se rendant en excursion au Puy de Sauvagnat dans les Monts d’Ambazac, Ardouin-Dumazet salue les pépinières de La Jonchère : « le reboisement montre ici ce que l’on pourrait faire de ces pauvres landes ; on voit des pins du lord Weymouth aux fines houppes d’aiguilles, des pins sylvestres et des épicéas entre lesquels apparaissent quelques chênes. »[5]

En 1904, Henri Gérardin publie, dans l’Almanach-Annuaire Limousin, ses intéressantes « Notes sur l’acclimatation en Limousin de quelques arbres verts exotiques »[6], où il rappelle avoir – avec André Laurent – planté et cultivé 180 à 200 espèces ou variétés d’arbres verts. « Chaque variété était, à son arrivée, représentée par un ou plusieurs sujets plantés à demeure et destinés à démontrer la valeur de l’arbre au point de vue de sa végétation, de sa résistance au climat et de son adaptation au sol limousin. » Il indique que l’Amérique du Nord et surtout les parties Ouest, la Colombie anglaise et la Californie, leur ont fourni « des espèces et des variétés produisant des arbres de première valeur comme bois, et aussi comme végétation. » A plusieurs reprises, dans l’article, Henri Gérardin dit vouloir contribuer à l’image du Limousin « si décrié jusqu’ici bien à tort » et parle de « patriotisme » par rapport à cette région. Il explique que sa visite à L’Exposition universelle de 1900 lui permet d’acquérir des connaissances supplémentaires sur l’acclimatation en France des arbres exotiques. C’est aussi elle qui lui donne l’idée, ainsi qu’à André Laurent, d’envoyer une collection de 150 variétés de leurs arbres à l’Exposition de la Société nationale d’horticulture de Paris, en mai 1902, où ils obtiennent une grande médaille d’or avec félicitations du jury et un diplôme de prix d’honneur. Il précise : « Depuis lors, je me suis mis en rapport avec les rédacteurs des rapports du congrès de sylviculture et d’autres amateurs émérites, qui, venus pour visiter mes travaux, m’ont tous déclaré qu’ils avaient très peu vu d’arbres aussi beaux et aussi bien développés que les miens. » Henri Girardin poursuit en donnant la liste alphabétique de tous les arbres résineux dont M. Cannon, arboriculteur aux Vaux près Salbris et M. Pardé, inspecteur des forêts à Senlis, ont recommandé la culture et l’acclimatation, livre leur opinion sur chacun d’eux puis dit comment ils se comportent dans les pépinières de La Jonchère. Il est à noter que Léon Pardé était une sommité du monde forestier à cette époque[7].

La consultation d’archives partielles inédites conservées par la famille permet de mieux connaître le fonctionnement des pépinières entre 1888 et 1899, à la direction desquelles Henri Gérardin associe son fils Albert – qui se présente aux élections au Conseil général de Laurière le 28 juillet 1895. Le chef de culture étant Laurent Frugier. Les comptes mentionnent divers collaborateurs ou prestataires plus ou moins réguliers payés pour diverses tâches, avec des noms qui varient, même si certains peuvent revenir régulièrement (sous réserve de la bonne écriture des noms propres et/ou des prénoms) : Mazataud, Masdoumier, Naillat, Roulhac, Lachaud, Coucy, Prudhomme, Lacaud, Lachaud, Curry, Lecouty, Autier, Nardout, Sautour, Cousdier, Dupuy, Nadeau, Ligasou, Ducrot, Louise Bouteilloux, Louis, Royer, Besse, François, Dumoulin, Lejeune, Robert, Barbier, Couleaud, Bonneaud, Thomas, Dupuit, Paul, Emile, Couturier… jusqu’à 32 noms. Comme en font foi de nombreux bordereaux de la Compagnie du Paris-Orléans, signés par le chef de gare de La Jonchère, il est frappant de constater combien le train permet le développement de l’entreprise, aussi bien pour l’envoi de la production que pour la réception de diverses choses utiles à celle-ci.

Divers fournisseurs approvisionnent les pépinières en fumier, par wagons entiers (ainsi, en décembre 1895, L’Union de Limoges expédie un wagon de 1,4 t.) ; parmi eux, reviennent les noms de Daniel Cibot, H. Burg, brasseur 13 avenue des Bénédictins à Limoges (au rythme d’un wagon par mois), de Bourgeois, de Léonce Laroudie, avenue de Poitiers à Limoges, de Guérin, et de L’Union des Coopérateurs de Limoges (une lettre de 1895 en émanant prévient H. Gérardin qu’A. Laurent doit songer à enlever le fumier sur place le matin, car des riverains se sont plaints à la police suite à une exposition trop longue et sans doute odoriférante…). Le fumier est en effet nécessaire pour les pépinières : c’est une matière organique issue des déjections (excréments et urine) d’animaux mélangées à de la litière (paille, fougère, etc.) qui, après transformation, est utilisée comme fertilisant en agriculture. Convenablement employés, les fumiers contribuent à maintenir la fertilité et à enrichir la terre par l’apport de matières organiques et de nutriments, et notamment d’azote, qui contribue au développement végétatif de toutes les parties aériennes de la plante. On peut imaginer que certains des entrepreneurs avec qui H. Gérardin est en affaires pour le fumier utilisent des animaux pour leurs livraisons et récupèrent leurs déjections pour les vendre. On note aussi l’achat de balles de déchets de 2,4 tonnes pour engrais (venant de La Ribière, sans autre mention). A partir de 1894, on note l’apparition du mot « engrais » (fourni par J.B. Lajat), puis en 1898-1899, signe de « modernité », de connaissance des nouveaux produits, apparaissent les phosphates (fournis par Ch. Arbellot). En effet, à partir de 1880, l’emploi puis l’industrie des superphosphates se répandent rapidement en France. En 1878, une enquête de la Société d’agriculture permit à Barral, secrétaire perpétuel, de saluer les bienfaits de la fumure phosphatée : « les superphosphates font des miracles ! » En 1892, le conseil d’administration de Saint-Gobain décida d’affecter une grande partie de ses investissements à la construction de 15 usines d’engrais chimiques. L’entreprise fournissait alors 40   % de la consommation française de superphosphates, le reste étant assuré par la Société bordelaise de produits chimiques, les sociétés Kulhmann, Alès Froges et Camargue et Péchiney et par la Société algérienne de Produits chimiques[8].

 

Les pépinières achètent également de la paille (fournisseurs : Decoutaire, Malabre…) et des fougères. La terre nue est un état anormal dans la nature. Pour ne pas laisser le sol à nu, le jardinier, le pépiniériste, peuvent avoir recours au paillage, une technique qui consiste à recouvrir le sol de matériaux organiques ou minéraux pour le nourrir et/ou le protéger. Ces matériaux sont déposés au pied des plantes dans les massifs. Est-ce pour cela qu’H. Gérardin est aussi en contact avec Fressinaud au Mas-de-Feix à La Jonchère, dont le papier à en-tête précise : « Terres plastiques et réfractaires de Fleuré (Vienne) du Berry et de la Dordogne principal fournisseur des terres réfractaires de Limoges Matières premières pour céramique débris de gazettes terres réfractaires cuites kaolins de La Jonchère et de la Dordogne » ? Sont aussi achetés à J.B. Lajat, 13 boulevard Gambetta & rue Dupuytren à Limoges des déchets de laines, qui peuvent avoir de multiples usages : protection des plants, récupération de déchets pour engrais, odeur répulsive pour certains animaux. On commande aussi de la terre de bruyère pour les plantations, que l’on transporte par charrois. C’est un substrat acide, léger et pauvre en éléments fertilisants. Elle contient une forte part de sable. Elle est employée pour la culture des plantes ayant besoin d’un sol à PH acide et d’une terre légère pour croître correctement. C’est par exemple le cas des érables, des cèdres, des épicéas, etc. Les pépinières achètent encore de l’osier et des joncs.

Le train permet d’être en contact avec des fournisseurs de plants du Limousin, d’abord André Laurent ; dans les archives familiales, un Catalogue général des végétaux disponibles dans les pépinières de A. Laurent horticulteur-pépiniériste, est annoté de la main même d’H. Gérardin qui indique les plants achetés.  Les autres plants viennent du reste de la France et même de l’étranger. Ainsi trouve-t-on des factures de Vilmorin-Andrieux & Compagnie, 4 Quai de la Mégisserie à Paris, d’un certain Levavasseur (arbres et arbustes), des frères pépiniéristes Transon à Orléans, des frères Brouillaud à Marsac (Creuse), des frères Détriche dans le Maine-et-Loire… et surtout de l’entreprise Conrad Appel – maison fondée en 1789, qui existe toujours -, à Darmstadt (Grand-Duché de Hesse, aujourd’hui dans le Land de Hesse, en Allemagne), spécialisée dans les graines forestières, fourragères et trèfles. Les nombreuses livraisons sont faites à la gare de La Jonchère (expédiées par petite vitesse) et l’entreprise n’hésite pas à signaler par courrier à H. Gérardin les cours les plus réduits de graines forestières et fourragères – en particulier de résineux. Le pépiniériste limousin fait donc preuve d’une véritable ouverture européenne, en tout cas vers l’empire allemand. Les archives mentionnent également l’achat de glands.

Les comptes permettent de constater que parallèlement au train, on utilise encore les charrois et les mules – y compris jusqu’à Limoges. Par exemple, en 1896, lit-on : « payé un gamin pour amener la mule/Un voyage de la mule à Limoges » ; ailleurs, ce sont des « hommes » qui mènent les mules ; on évoque parfois un voyage du charretier à Limoges. Cela occasionne divers frais, à commencer par l’achat d’animaux : on a trace d’une vente (à l’essai) d’une mule par un certain Louis Laucournet à H. Gérardin. On mentionne un bourrelier. Cet artisan était présent dans tous les villages et travaillait aussi bien le cuir, la laine et les grosses toiles. Il fabriquait et réparait tout le matériel comme les licols, les harnais, les capotes, les bâches, les tabliers et les besaces des éleveurs et utilisateurs de bovins et d’équidés qui étaient les moyens de locomotion et de travail de la terre. En 1894, une prime est versée pour le « réparage des harnes » (harnais des mules). On a trace aussi de l’achat d’un fouet, sans doute pour les mules. En 1832, dans la revue France littéraire, on pouvait lire ces mots dans un article d’Augustin Challamel, évoquant un garçon de 11 ans menant les mules au Pays Basque : « … administrant, le long de la route, quelques coups de fouet aux mules les plus entêtées… » ; quant à Johannès Plantadis, il évoquait les meuniers limousins « menant leur mule chargée de sacs de farine, faisant claquer haut le fouet. »[9] Bien entendu, on fait régulièrement l’acquisition de foin.

Les archives familiales renseignent également sur d’autres achats et dépenses, permettant de compléter les informations sur le fonctionnement des pépinières. Un certain M. Crozille est le fournisseur des pots à fleurs. H. Gérardin est client d’Henri Bonnel, rue de l’Hôtel-de-Ville, négociant, pour diverses fournitures : des pointes, de la ficelle, du fil de fer, du grillage et des bougies. On achète parfois un tonneau, du bois pour les brouettes. Les Bonnel furent préposés au remontage de l’église du village pendant de nombreuses années.

Dans les travaux effectués, on trouve aussi mention du bêchage. En effet, la qualité de la préparation du sol est déterminante pour les plantations et leur vitesse de croissance, ce qui passe par un décompactage par bêchage. Il est aussi question du sarclage des buissons aux Fondanelles, « sur 3016 mètres de long ». Sont aussi nettoyées les allées de l’étang – H. Gérardin évoque ailleurs la « pêcherie de l’étang ». Il faut d’ailleurs préciser l’existence d’un important système hydraulique, mis en place à l’origine pour alimenter les plantations des pépinières, entouré de pierres. Des constructions en pierres sèches comme l’ensemble des murets (sur 3 kilomètres environ), murs de soutènement ou de clôture tapissent ainsi l’ensemble de l’arboretum.

La production de l’arboretum a sans doute favorisé la réalisation de nombreux petits parcs paysagers autour de Limoges, repérables à partir des années 1877-78[10].

[1]                      A. Bourotte, « Les pépinières de La Jonchère et le Plateau de Millevaches », T. 25, 1886, p.p. 502-509. C’est de cet article que l’on tire nombre des informations qui suivent.

[2]                      P. Plas, Avocats et barreaux dans le ressort de la cour d’appel de Limoges: 1811-1939, PULIM, 2007, p. 588.

[3]                      Je remercie vivement M. Bernard Gérardin pour la communication des archives familiales.

[4]                      O.N.F., Arboretum de La Jonchère, 1994, p. 9. J’ai toutefois vu un groupe de chevreuils traverser mon chemin le 31 décembre 2016.

[5]             Cité par P. Grandcoing, « La naissance d’un marqueur paysager régional : le Limousin et le châtaignier (1800-1940), in Paysage et environnement…, déjà cité, p. 276.

[6]                      Imprimerie-Librairie Ducourtieux & Gout, Limoges, 1904.

[7]                      J. Loup, « Maurice Pardé (1893-1973) », in Revue de géographie alpine, tome 62, n°2, 1974. pp. 133-136. Le fils de Léon Pardé, Maurice, fut professeur de potamologie à la Faculté des Sciences de Grenoble.

[8]                      J. Boulaine, « Histoire de la fertilisation phosphatée 1762-1914 », Etude et Gestion des Sols, Volume 13, 2, 2006, pages 129 à 137.

[9]                      Le folklore limousin, CPE Editions, 2016.

[10]                    C. Chabrely, Plans et parcs du comte de Choulot en Haute-Vienne, Polia, Revue de l’art des jardins, 2004, n° 1, p. 79 à 93.

08 Sep

Histoire de La Jonchère et de son arboretum (13)

André Laurent

André Laurent est l’autre acteur de la création des pépinières. Dans les archives familiales Gérardin, une lettre du 6 novembre 1893 qu’il écrit à Henri Gérardin s’achève par cette formule : « je vous serre affectueusement la main et vous prie de bien croire votre tout dévoué… » L’adverbe  affectueusement témoigne de sentiments sans doute plus profonds qu’une simple relation commerciale pourrait susciter. Nul doute que les deux hommes s’estimaient mutuellement. Né en 1825, André Laurent, ancien apprenti jardinier et paysagiste dans la région angevine, devenu le directeur de la maison d’horticulture Peyte à Limoges en 1848, puis pépiniériste (il est propriétaire des Grandes pépinières du Centre à Limoges, avec son gendre M. Goyer) régulièrement primé – en particulier pour ses conifères –, fondateur et directeur en 1860 de l’Ecole d’horticulture de Limoges, était le créateur de la Société d’horticulture et d’Arboriculture de la Haute-Vienne, membre du jury de l’exposition universelle de 1900, créateur d’une marque de graines « le semeur Laurent », de variétés comme la clématite « Ville de Limoges », blanche à fleurs doubles – on le qualifie aussi de « grand rosiériste limousin ». Il fut aussi à l’origine de fruits comme la « pêche André Laurent », très fine et juteuse, ou d’un lilas portant son nom, très floriflère[1]. En 1900, le Bulletin de la Société d’horticulture et d’arboriculture de la Haute-Vienne  le salue ainsi : « Malgré son grand âge, M. Laurent a gardé la vigueur de ces beaux arbres qu’il aime tant ; il contemple, d’un œil satisfait, la route parcourue, et peut être, à bon droit, fier de son œuvre utile et féconde. »[2]  Il créa de nombreux parcs[3]  et participa à l’aménagement du Champ de Juillet à Limoges, à celui de Crochat, sur la commune de Limoges, de Valmath à Saint-Laurent-les Eglises[4], du parc de Plantadis situé sur la commune de Saint-Martin-Terressus, et à celui du parc du château de Mont-Méry à Ambazac. « Une facture des « Grandes pépinières du Centre, André Laurent et Compagnie dont le siège est avenue de Louyat à Limoges » adressée à Théodore Haviland au château de Mont-Méry et datée de juin 1890 témoigne de la participation de ce praticien comme fournisseur de végétaux et exécutant. Ce document récapitule différentes livraisons entre janvier et juin ainsi qu’un report de facture de décembre 1889 pour une livraison de « pierre pour rocher ». Cette date confirme le fait que château et parc forment un unique projet. » [5] D’ailleurs, le catalogue général (1898) d’A. Laurent, horticulteur-pépiniériste 4, rue Beyrand à Limoges, près du Champ-de-Juillet, précise : « tracés de parcs et jardins paysagers, plans et devis, transplantations de grands arbres à l’aide du chariot système à levier ».

 

Extraits de l’allocution prononcée par M. Taboury lors des obsèques d’André Laurent à Limoges, le 4 mars 1907

 

« MESDAMES, MESSIEURS,

Si chaque tombe qui s’ouvre ajoute une nouvelle page au grand livre vécu de l’humanité que le passé lègue à l’avenir, celle qu’apporte aujourd’hui la mort d’André Laurent est certainement une des mieux remplies, une des plus intéressantes, une des plus propres à donner en exemple aux générations futures, pour la pratique de toutes les vertus.

Homme bon, bienveillant et serviable, maître droit et équitable, père tendre et aimant, ami fidèle et dévoué, tel était ce noble vieillard, au regard si franc, à la figure si sympathique, le doyen des horticulteurs limousins, le fondateur de la première association horticole dans la Haute-Vienne, et vice-président de la Société d’horticulture et d’Arboriculture, au nom de laquelle je viens dire le dernier adieu. André Laurent n’était pas Limousin d’origine ; il l’est devenu par adoption : Les hasards de la vie l’y ont amené ; le charme de nos paysages ont séduit son tempérament d’artiste, et l’y ont arrêté ; il devait ne plus le quitter et en faire son pays d’adoption.

Et votre présence ici, autour de cette tombe, montre à tous que ses lettres de naturalisation lui ont été franchement accordées par ses compatriotes d’adoption, qui viennent ainsi apporter à cette heure suprême le témoignage de l’estime que lui accordaient tous ceux qui l’ont connu, –comme aussi ces fleurs qu’il aimait tant et qu’il a si longtemps cultivées avec passion, –ces fleurs que des mains amies ont déposées sur son cercueil témoignent grandement le souvenir, l’amitié, la reconnaissance de ceux qu’il a élevés et préparés aux luttes de la vie, ou ceux, plus rares, mais plus heureux encore, qu’il a honorés de son amitié si profonde, si sincère, si paternelle (…)

Dès l’âge de 12 ans, André Laurent entrait en apprentissage, et tour à tour les maîtres ès-horticulture de l’époque, les Moiret, les Templier, les Cachet, les Félix Gautier, les Printemps lui enseignèrent les secrets de leur art. Attentif à leurs leçons, ardent au travail, soigneux et délicat, il devint bientôt habile dans l’art de la multiplication des plantes, et mérita ainsi le gracieux et flatteur surnom de « La main d’or », sous lequel il fut longtemps connu dans toute la région angevine.

Mais son habileté pratique ne formait pas seule le fonds de son éducation professionnelle. Son attention, ses études se portaient sur tout ce qui touche à l’Horticulture, et il menait de front la floriculture, la multiplication, l’hybridation, la pépinière, le tracé et la plantation des parcs et jardins.

Aussi, lorsque vers 1846 un horticulteur limousin vint demander à la maison Leroy d’Angers un homme jeune, sérieux, actif, intelligent, capable de rénover son établissement en l’organisant à la façon angevine, André Laurent fut mis en première ligne. Et c’est ainsi que ce jeune horticulteur vint en Limousin, qu’il connut notre pays, qu’il l’aima, l’adopta et s’y créa une famille.

Tout d’abord il créa pour la maison Peyte, qui l’avait appelé, une importante pépinière, sur le type de celles de la Touraine et de l’Anjou. Il y introduisit les nouveaux procédés de culture, et aussi les nouvelles plantes ou variétés, rares ou peu connues alors dans nos contrées du centre de la France. Et pendant longtemps cette pépinière jouit d’une juste réputation et rendit de grands services à la région, fournissant en quantité et à des conditions avantageuses les produits que précédemment il fallait faire venir de loin, avec difficultés, et à des prix plus élevés.

C’est que le jeune et intelligent directeur avait su tirer parti des ressources que lui offrait le Limousin, avec son sol profond et fertile des vallées, ses eaux claires et abondantes et son climat sain et salubre, toutes conditions heureuses pour le succès de son entreprise. Quelques années plus tard, André Laurent se fixait au pays par le mariage, et, sans autres ressources que sa jeunesse, son activité, son intelligence des choses horticoles, sa foi en l’avenir assise sur la confiance et le concours que lui accordaient ses anciens maîtres, les pépiniéristes angevins, fonda son premier établissement de l’avenue des Bénédictins, qui devint le rendez-vous de tous ceux qui aimaient les fleurs, les belles collections, les plantes rares, les cultures intéressantes, les arbres soignés et bien conduits. Mais bientôt à l’étroit, serres et plantations furent transportées au Clos-la-Chatte, puis enfin à l’avenue de Louyat, pendant que les pépinières, qui prenaient de plus en plus de l’extension, se créaient à Fargeas, à Aixe et à La Jonchère. La réputation du Maître allait grandissant, ses produits étaient recherchés, ses avis sur les plantations toujours écoutés, et les travaux prenaient de plus en plus d’importance.

Car ce n’est pas seulement comme horticulteur-pépiniériste qu’André Laurent s’était imposé à l’attention de ses nouveaux concitoyens. C’est aussi comme architecte-paysagiste et comme professeur. Comme architecte-paysagiste, la région lui doit ses plus beaux parcs et ses plus belles plantations. Dès 1848, presque à son arrivée, il se faisait connaître par le tracé et l’exécution du parc de M. Cruveilher à Châteauneuf, qui fut une sorte de révélation, et jusqu’en ces dernières années, pendant plus de 50 ans, sa main dessina les jardins de nos plus belles habitations. Plantadis, Crochat, Le Reynou, MontMéry, etc., etc., resteront des modèles dans cet art des Jardins, et attestent le savoir, le goût, le sentiment du paysage et de la ligne chez celui que M. Ed. André, le grand paysagiste français, a nommé son collègue limousin, et que d’autres déclaraient avoir sa place aux côtés de M. Alphand (…)

Lors de la création de l’Ecole normale d’instituteurs de Limoges, André Laurent fut appelé pour ordonner les terres et jardins de cet établissement. Il traça le tout, exécuta les travaux, planta la pépinière, les vergers, et, devenu maître des conférences horticoles à l’ouverture des cours, il eut à enseigner à ces jeunes instituteurs les principes de l’horticulture et la pratique de l’arboriculture fruitière. Là, comme à son Ecole pratique, il se dévoua complètement et se donna tout entier.

Les derniers établissements créés par André Laurent ont achevé son œuvre, et il suffisait de visiter les admirables plantations des pépinières de La Jonchère, les plus vastes et les plus importantes de la région, établies avec le concours de M. Gérardin, un de ses admirateurs et son ami ; son établissement modèle de l’avenue de Louyat ; et ses champs de la Villa des Roses, près d’Aixe-sur-Vienne, pour se rendre compte de tout ce qu’a fait cet habile horticulteur pour le progrès des méthodes, la diffusion et la propagation des espèces les plus recommandables et les plus rémunératrices, devenant ainsi utile à chacun et bienfaisant à tous.

Mais tant de labeur ne pouvait rester sans récompense, et après les nombreuses médailles obtenues dans les expositions et concours, les prix d’honneur et les objets d’art, André Laurent obtenait la Prime d’honneur de l’Horticulture en 1886 ; il était fait Chevalier du Mérite agricole en 1889 ; il devenait Lauréat de la Société Pomologique en 1890; et il était élevé au grade d’officier du Mérite agricole en 1890.

Depuis peu il s’était retiré dans sa Villa des Roses, joli nid qu’il s’était construit, et où il espérait trouver le repos dû à ses 60 années de travail, le bonheur au sein de sa famille aimée, recevant avec joie ce qui restait de ses vieux amis, et cultivant encore les Roses, ses fleurs de prédilection. »

Bulletin trimestriel de la Société d’horticulture & d’arboriculture de la Haute-Vienne, n°45, 1907, p.p. 9-12.

 

[1]                      « Ses fleurs sont simples, incomparablement grandes, fraîches et délicates, s’ouvrant parfaitement, d’un coloris exquis et séduisant à la fois ; — en boutons, elles possèdent une teinte rubis violine, unique, qui persiste au revers de la corolle, pendant la floraison, — épanouies, elles prennent une couleur lilacée changeante, bien distincte, auréolée au centre d’un soupçon héliotrope blanc et où le rose, le bleu agréablement nuancés sur le fond, produisent des reflets d’irisation du plus merveilleux effet, rappelant à s’y méprendre celles de l’Hortensia cultivé. » Bulletin de la Société d’horticulture et d’arboriculture de la Haute-Vienne, 1905, t. 38, p. 15. Dans son Catalogue général (1898), on peut lire : « spécialités de bouquets montés, bouquets de noces ».

[2]                      N° 17, 1900, p.15.

[3]                      Ainsi le n° 48 (1907) du Bulletin de la Société d’horticulture et d’arboriculture de la Haute-Vienne décrit-il très précisément celui qu’il aménagea à Valroses (près de Couzeix-Chaptelat), pour M. Taboury, ex directeur d’école primaire supérieure, vice-président de la Société.

[4]                      Construit à la fin du Second Empire par Jean Baptiste Mignon, ingénieur et célèbre dépositaire d’une centaine de brevets d’invention, collaborateur d’Eiffel, le château de Walmath se cache dans un magnifique parc à l’anglaise. Ce château bénéficie d’un magnifique parc paysager possédant des pièces architecturales originales, dont une copie impressionnante de l’escalier de la Légion d’honneur de Paris. On y admire aussi des serres superbes, ainsi qu’une orangeraie et un étang aux ponts de rocaille, où fleurissent des rhododendrons. Ce parc à l’anglaise, créé en collaboration avec le paysagiste André Laurent a conservé des arbres d’origine. D’autres essences importées d’Amérique proviennent peut-être des pépinières de La Jonchère ( ?). Le château a été entièrement pillé en décembre 1993 avant d’être racheté.

[5]                      Colette Chabrely, « Les parcs des porcelainiers Haviland », In Situ [En ligne], 6 | 2005, URL : http://insitu.revues.org/8376 ; DOI : 10.4000/insitu.8376

02 Sep

Histoire de La Jonchère et de son arboretum (12)

(c) L.B.

L’arboretum

 

 

Les fondateurs

Martial Henri Gérardin (1825-1907) était magistrat, grand propriétaire, secrétaire général de la Société d’Agriculture de la Haute Vienne, et fut maire (ou conseiller municipal) de La Jonchère-Saint- Maurice. Il était né à Limoges, place des Bancs, d’Antoine Henry Gérardin, avocat, conseiller préfectoral (1792-1858) et de Rose du Boys, fille de négociant (1796-1877). Léonard, son grand-père (1762-1828) était propriétaire, ancien notaire seigneurial puis maire ou adjoint de La Jonchère, de 1800 à sa mort – parfaite illustration, comme son fils, de cette « France des notables » étudiée par A. Jardin et A.J. Tudesq. En novembre 1846, Henri partit à Paris pour faire des études de Droit. Il obtint sa licence en 1848 et, le 28 août suivant, il prêtait, devant la Cour d’Appel de Limoges, le serment d’avocat. En 1865, il fut nommé juge suppléant à la Cour d’Appel de Limoges où il siégea pendant près de vingt-cinq ans. Les documents officiels font état d’abord de sa domiciliation à Limoges, puis au bourg de La Jonchère. Le 5 octobre 1852, il épousa Marie Herminie Morterol, fille de négociants (1831-1895) en l’église Saint-Pierre de Limoges. Ils eurent trois enfants, dont deux filles et Pierre Albert. Nommé premier édile en août 1852, suite au coup d’Etat de Louis-Napoléon Bonaparte de décembre précédent, il prête serment le 17 février 1853 : « Je jure obéissance à la constitution et fidélité à l’empereur. » Il le demeure tout le Second Empire, jusqu’en 1871 ; avant d’être régulièrement élu conseiller municipal (il l’est encore en mai 1904). Il entre au Conseil général en 1867, comme élu du canton de Laurière. Sur le plan politique, c’est incontestablement un héritier de la droite conservatrice, qui doit sa nomination à un pouvoir arguant, avec Morny, que le coup d’Etat est une mesure préventive de sauvegarde de la société, se ralliant ainsi ces notables conservateurs[1]. A sa mort, sa propriété est composée de six domaines, d’une superficie totale de 241 hectares[2]. Incontestablement, comme l’a écrit l’historien Pascal Plas, c’est un avocat et agronome.

Son fils Albert (1856-1910), qu’il associa à ses affaires, marié à Jeanne-Marie Béraud-Dupalis (avec qui il eut quatre enfants), était avocat à Limoges et devint en juillet 1895 conseiller général conservateur du canton de Laurière, dès le 1er tour de scrutin (il obtint 250 voix sur 270 votants à La Jonchère). Il fut battu en 1901. Il fut conseiller municipal de La Jonchère de 1908 à 1910. Henri (1885-1956), fils d’Albert, avoué puis professeur à l’Ecole de droit, fut maire de 1935 à 1943 – date à laquelle il démissionna de son mandat. La famille Gérardin est mentionnée également jusqu’au XXème siècle pour son catholicisme : « Le jour de la fête Dieu, les cloches sonnaient (…) Devant chez les De Léobardy, les Gérardin, chez Madame De Sagazan, on s’arrêtait devant un autel brodé, qu’une lampe ou une bougie éclairait. Le plus riche des reposoirs, pour moi, se trouvait place de la mairie : devant chez Gérardin. » L’un des membres de la famille contribua à la création de l’école Ozanam.

On peut lire dans la Revue des Eaux et Forêts, en 1907, le texte suivant concernant Henri Gérardin: «…. A l’administration de ses propriétés de La Jonchère, de Pierrefiche et Puy Bonnieux, sur laquelle il marqua bien vite et profondément son empreinte d’éminent agriculteur, il joignit, tant était grande la fécondité de son esprit d’initiative, l’exploitation d’importants gisements de kaolin, et peu après, il créa et dirigea pendant plus de trente ans, les magnifiques pépinières de La Jonchère qui font chaque jour l’admiration des visiteurs. Le reboisement des terrains improductifs, soit qu’il fut opéré par des particuliers, soit qu’il dût être fait par les Communes, lui apparaissait comme une transformation susceptible d’augmenter la prospérité de son cher Limousin et l’embellissement de ses sites.» Et dans le Bulletin de la Société d’horticulture et d’arboriculture, au moment de sa disparition: «Longtemps l’associé et le collaborateur de M. André Laurent, dont la mort n’a précédé la sienne que de quelques jours, il a consacré pendant trente années la meilleure part d’une inlassable activité à la direction de ces magnifiques pépinières de La Jonchère qui font l’admiration de tous les visiteurs. Les travaux de reboisement qu’il a fait exécuter, l’ardeur qu’il a mise à sélectionner et à propager les meilleures essences, les remarquables résultats qu’il a obtenus, l’exemple salutaire qu’il a donné pour la mise en valeur de nos terrains incultes et l’embellissement de nos sites limousins, font de son œuvre une véritable œuvre d’utilité publique. » [3]

Le 22 juin 1907, les congressistes de l’Arbre et de l’Eau et les élèves de l’Ecole forestière de Nancy, sous la conduite de leur directeur, se rendirent à La Jonchère en vue d’inaugurer une plaque à la mémoire d’H. Gérardin : devant la maison, en présence de la famille et des élèves des écoles communales, M.M. Charles Henry et Pardé, inspecteur des forêts, lui rendirent hommage[4]. Le Dr Mercier, de Montluçon, remercia au nom de la famille. Suivit une excursion dans les pépinières à propos de laquelle le journaliste ne tarit pas d’éloges, parlant même de « nouvel Eden ».

 

Oraison funèbre d’Henri Gérardin prononcée par M. Teisserenc de Bort, sénateur de la Haute-Vienne, au nom de la Société d’Agriculture de ce département

 

« Messieurs, c’est le cœur étreint par la plus douloureuse émotion que je viens adresser ce dernier adieu, au nom de la Société d’agriculture, à celui qui en était le plus ancien membre, en même temps qu’un des plus fidèles et des plus dévoués collaborateurs.

Indulgent pour tous, mais dur pour lui-même, se plaisant à faire le bien, entouré de l’affection de sa nombreuse famille qu’il était si heureux de grouper autour de lui dans sa patriarcale demeure de la Jonchère, il laisse à tous ceux qui ont eu le bonheur de l’approcher le souvenir et l’exemple d’une existence chrétienne utilement remplie qui aura, jusqu’à la dernière heure, ignoré le repos.

A l’administration de ses propriétés de la Jonchère, de Pierrefiche et de PuyBonnieux, sur laquelle il marqua bien vite et profondément son empreinte d’éminent agriculteur, il joignit, tant était grande la fécondité de son esprit d’initiative, l’exploitation d’importants gisements de kaolin, et peu après, et ce fut bien là son œuvre de prédilection il créa, et dirigea pendant plus de 3o ans, les magnifiques pépinières de la Jonchère qui font chaque jour l’admiration des visiteurs.

Le reboisement des terrains improductifs, soit qu’il dût être opéré par les particuliers, soit qu’il dût être fait par les communes, lui apparaissait comme une transformation susceptible d’augmenter la prospérité de son cher Limousin et l’embellissement de ses sites. Sa longue expérience était là pour l’en convaincre.

Aussi notre ami regretté a-t-il consacré une bonne part de sa laborieuse vie à nous faire connaître et apprécier les essences forestières les plus recommandables. Son nom restera attaché à cette œuvre de rénovation forestière et son souvenir sera certainement rappelé dans notre prochain congrès de l’arbre et de l’eau auquel il s’était empressé de donner son entière adhésion avec promesse de nous diriger lui-même, dans ces plantations qu’il avait si merveilleusement réussies. Cette idée de la mise en valeur des terrains de montagne par le reboisement était une de celles qu’il aimait à développer au cours de ses conversations familières dont ses amis n’oublieront pas le bon sens pratique et le tour délicat que ce fin lettré savait leur donner.

Arrivé à un âge qui eût imposé le repos à tout autre qu’à lui, il n’hésitait pas, il y a trois semaines encore, à braver les risques d’une température rigoureuse, pour surveiller sur les belles collines de la Jonchère, qui lui doivent leur verte frondaison, le repeuplement des boisements communaux entrepris sous sa direction, il y a une trentaine d’années. Il est tombé sur la brèche, dans toute la force de sa vive intelligence, et en pleine exécution de l’œuvre d’utilité publique à laquelle il a employé le meilleur de sa vie. Il ressentait les premières atteintes du mal qui l’a terrassé, quand une dépêche vint lui annoncer que sa magnifique exposition d’arbres verts qu’il avait organisée, mais qu’il lui avait été impossible d’aller installer lui-même à Paris, venait d’obtenir la médaille d’or au dernier concours général agricole. Il avait consacré une bonne partie de son existence aux arbres et c’est à eux qu’il a donné ses derniers moments.

Jurisconsulte distingué, magistrat au tribunal civil de Limoges, maire, membre du conseil général, secrétaire général de la Société d’agriculture de ce département, quelle que fût la situation qu’il occupât, sa grande activité, tout entière mise au service de ses concitoyens, n’a eu d’égal que son inépuisable bonté. »

 

Revue des Eaux et Forêts, t. 46, 1907, p.p. 390-391.

Un discours fut également prononcé par M. de Léobardy, maire de La Jonchère et vice-président de la Société d’agriculture : « je viens saluer une dernière fois un de ses enfants [à la commune] les plus dévoués et les plus fidèles (…) La commune n’oubliera pas les services rendus et la mémoire de cet homme de bien lui sera toujours chère. »

 

[1]                      J.-F. Sirinelli (dir.), Les droites françaises de la Révolution à nos jours, Folio Histoire Gallimard, 1995, p. 222.

[2]                      Cette information est donnée par G. Dumont.

[3]                      T. 46, p. 3.

[4]             Limoges illustré, 1er juillet 1907.

27 Août

Histoire de La Jonchère et de son arboretum (11)

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De la fin du XIXe siècle à la Seconde Guerre mondiale

Lors de la guerre franco-prussienne de 1870, deux habitants de La Jonchère, incorporé dans le 71e mobiles, trouvent la mort : Selin Blaise, âgé de 24 ans – mort sans doute de ses blessures, puisqu’à Limoges – et Léonard Valade, 22 ans.[1] En 14-18, quarante-cinq « morts pour la France » ont leur décès transcrit à La Jonchère dont trente natifs de la commune[2]. Un monument aux morts leur rend hommage place de l’Eglise, une colonne surmontée d’un coq en fonte (fondeur : Durenne). L’ouvroir du Queyroix est transformé par ses propriétaires en hôpital militaire bénévole (d’origine privée) n° 14 bis, du 10 août 1914 au 1er avril 1919, avec 26 lits et une unité de chirurgie de la cavité buccale[3]. En effet, face à l’afflux de blessés dès le début de la guerre, les hôpitaux permanents, militaires ou civils, sont rapidement saturés et des établissements temporaires ouvrent sur tout le territoire pour fournir des lits supplémentaires. A proximité de La Jonchère, un hôpital bénévole existait aussi à Ambazac.

Au début du siècle, passant par La Jonchère, Ardouin-Dumazet observe : « Que de débits d’alcool et de vins ! Presque chaque maison en a un, portant comme inscription le mot buvette. (…) Quincaillers, épiciers, boulangers, charcutiers, ont tous ce mot fatidique : en lettres d’or, peint, même écrit à la craie. Il y en a plus de quarante. »[4] Comme le note l’historien Michel Kiener, « les gens de bien » peuvent déplorer les « dépenses futiles au café », mais il s’agit aussi d’un lieu de sociabilité important, notamment pour les paysans venus au bourg.

Le 16 novembre 1910, dans ses « Variétés », Le Courrier du Centre publie un petit article où il est dit que le bourg est « assez terne aujourd’hui (…) Sous l’influence de M.M. de Léobardy, de grands progrès agricoles se sont réalisés et se réalisent tous les jours à La Jonchère (…) Le développement du réseau d’Orléans et la création d’une station non loin (…) ont surtout contribué au relèvement économique de La Jonchère, en facilitant l’écoulement des produits du pays : grains, denrées, bois, terre à porcelaine, plants d’arbres (…) La Jonchère est appelée à un agrandissement appréciable – commencé déjà – ayant pour causes le voisinage de cette localité par rapport à Limoges et le mouvement très en progrès, qui met journellement en rapport les Limogeois (sic) et les habitants de La Jonchère. » A-t-il raison ? Observons les chiffres de la population : en 1790, 533 habitants ; en 1861 : 682 ; en 1876 : 1173 ; en 1891 : 1407 ; en 1906 : 1343 ; en 1921 : 1195 ; en 1946 : 1149 ; en 1968 : 990 ; en 1975 : 975.[5]

Dans les années 1920, la description faite par H. Pailler évoque huit fontaines et quatre lavoirs publics ; une école libre (Saint Joseph) fondée par les sœurs de la Croix en 1854 sur un terrain donné par la famille de Léobardy et deux écoles communales, celle des garçons et celle des filles ; des patronages de garçons et de filles ; un dispensaire qui soigne gratuitement les pauvres. Vingt-deux villages ou hameaux sont sur le territoire de la commune : les Grands et Petits Marmiers, le Mas, les Petites Maisons, la Malissin, le Vignaud, les Vignes, le Buisson, le Puy-Bernard, Chez-Perrière, les Chevailles, l’Hermont, les Fondelles, les Batilles, le Thibard, Laborie, Chez la Dame, le Verger, les Adoux, les Combes, le Cheyroux, le Gouteil. Les jeunes écoliers parcourent les chemins à pied pour aller en classe, en groupes, les galoches aux pieds – le premier arrivé doit allumer le poêle si nécessaire. Parfois, les responsables de l’école privée démarchent les parents chez eux[6]. L’éclairage public (35 lampes) fait son apparition en 1923.

En février 1924, Léon Brandy est autorisé à exploiter une tuerie particulière près de la gare. Le centre d’abattage ferma au début des années 1960.

Le dimanche 23 décembre 1929, l’Eicola dau Barbichet, continuant sa tournée de « propagande », donna à La Jonchère-Saint-Maurice, dans la salle des Ecoles, une grande matinée limousine qui obtint un très gros succès. « Un public nombreux et enthousiaste, où les jeunes paysans dominaient, a applaudi chaleureusement les diseurs et les chanteurs de l’Eicola dau Barbichet et les excellents artistes de sa troupe théâtrale qui ont interprété avec leur maîtrise habituelle La Pena de chauzir et Carnavar en Eiti, les deux amusantes comédies limousines de R. Farnier. Au début de cette représentation qui avait été organisée à la perfection par M. Gérardin, avoué à Limoges, conseiller municipal, et. par M. Courtaud, le sympathique instituteur de La Jonchère, le majoral R. Farnier avait indiqué dans une allocution très applaudie les principes directeurs du Félibrige. »[7]

En 1931, la revue Lemouzi évoque également un divertissement dans le bourg : « la troupe théâtrale de l’Eicola dau Barbichet a prêté son concours à la Grande Kermesse organisée à La Jonchère-Saint-Maurice le dimanche 27 juillet, et qui a obtenu un plein succès. Les danses limousines, exécutées au son de la vielle, ont été fort goûtées du public. Le soir, dans une vaste grange transformée en théâtre, pleine à craquer, on a joué « Lou Bose de las Surpresas », qui a déchaîné le rire des spectateurs.»[8]

En mai 1937, le Dr Bompeix, président des sections de l’Union Fédérale des Anciens Combattants de La Jonchère-Saint-Maurice, assiste au XXIe Congrès national à Aix-les-Bains et écrit par la suite: « nous avons eu le sentiment d’être à notre tour l’expression du monde combattant ligué tout entier contre la guerre, et d’affirmer par notre accord la certitude de notre confiance mutuelle dans la durabilité de la Société des Nations. Une dernière réception nous réunit ensuite au Bureau International du Travail ; tous ces hommes, qui avaient quitté, pour quelques jours, le bureau, l’usine, l’atelier, le chantier ou les champs, se sentaient chez eux dans le Temple du Travail ; ils savaient que la Société des Nations a pour but d’établir la paix universelle et qu’elle a pour complément logique ce Bureau International où soixante-deux Nations se sont donné pour mission l’organisation et la défense du travail. »[9] Malheureusement, les rêves pacifistes furent balayés par le nouveau conflit mondial.

Dès le début du  XXe siècle, La Jonchère est signalée dans les guides touristiques. Ainsi, par exemple, dans le Guide national et catholique du voyageur en France édité à Paris en 1900.  Dans Villégiature-tourisme dans le Limousin, le Quercy, le Périgord, Creuse, Corrèze, Dordogne, Haute-Vienne, Lot…, édité par la Fédération des syndicats d’initiative, Limousin, Quercy, Périgord en 1929, on peut lire : « Jolie localité au pied des Monts du Limousin. A proximité, pèlerinage célèbre à Sauvagnac. Ascension du Puy de Sauvagnac. Hôtel de la Gare. — M. Raoul FRANÇOIS, propriétaire. Onze chambres : cinq à 1 lit ; six à a lits. Prix des chambres : de 8 à 15 fr. Electricité. Garage. Téléphone n° 1. Prix du repas : 12 fr. Pension par grande personne : «5 fr. par jour ; une voiture Renault fait les voyages de l’hôtel et un service d’autobus La Jonchère-Bourganeuf. Membre du S. I. » En 1930, le bourg est d’ailleurs incorporé à un circuit de découverte estival dans le Limousin, au départ de Limoges les dimanches, assuré par les autobus départementaux : Limoges (dép. 8 h.), La Crouzille-Saint-Silvestre, Grandmont, Saint-Léger-la-Montagne, Sauvagnac, La Jonchère, Saint-Goussaud, Châtelus-le-Marcheix (déjeuner), Saint-Martin-Sainte-Catherine, Le Pont-du-Dognon, Saint-Martin-Terressus, Saint-Priest-Taurion, Limoges (retour vers 19 h.). — Prix du transport par place : 45 francs. »[10] Le 20 juin 1937, c’est la Société archéologique de Limoges, présidée par Franck Delage, qui organise une excursion passant par La Jonchère ; en effet, après avoir visité l’église d’Ambazac, les visiteurs, font une halte au Vignaud, reçus par le colonel de Léobardy et ses filles, qui leur font les honneurs du château et du parc.[11] La première automobile – une Peugeot cinq chevaux – est mentionnée dans le bourg vers 1928 : c’est celle de M. Dégorceix[12]. En 1938, c’est le « chemin de grande communication n° 50 » qui passe par le bourg. Ses abords et caniveaux sont entretenus par le Conseil général et la commune[13].

Les témoignages parlent de « petite rivalité » entre quartiers (« ceux de la gare, il ne fallait pas leur dire qu’ils étaient du bourg »), mais aussi entre ceux de l’école privée et ceux de l’école laïque. Certains évoquent des « bagarres de garçons » : « S’il y en avait un de la gare qui s’attardait après l’école, il fallait qu’il se dépêche pour rentrer, sinon il passait à la casserole ! » (et inversement) – la guerre des boutons à La Jonchère ![14]

 

La Seconde Guerre mondiale

Pendant la Seconde Guerre mondiale, en dehors des victimes de l’Exode de 1940, environ quatre cent cinquante habitants du village de Keskatel, en Alsace, sont réfugiés à La Jonchère. Bien entendu, les choses ne sont pas faciles, d’autant plus que les uns parlent plus volontiers le dialecte alsacien et les autres l’occitan. Au final, seules six familles sont restées durant toute l’Occupation. Certains Alsaciens travaillèrent la terre, d’autres dans les mines de kaolin, d’autres enseignèrent. Des Juifs – comme Mme Moët (famille du Champagne Moët et Chandon ?) ou le Dr Loewy et sa fille Nicole – et des réfractaires au Service du Travail Obligatoire ont été cachés. Parmi les réfugiés : Pascal Bastia (nom de plume de Pascal Simoni, 1908-207), installé avec son frère – dessinateur – et sa mère à l’hôtel Saint-Maurice jusqu’à la fin de la guerre. Fils du chansonnier-parolier-acteur-chanteur et cinéaste Jean Bastia, mort en 1940, c’était un compositeur d’opérettes qui avait connu le succès dès 1933 avec Dix-neuf ans, spectacle jazzy et la chanson Je tire ma révérence, tirée de Le Groom s’en chargera, fut un véritable tube, chanté par Jean Sablon. « Il avait fait descendre de Paris sa troupe (…) Ils donnaient leurs représentations à la salle paroissiale et ensuite, il avait acheté un vieux car pour partir faire des séances dans les communes environnantes. »[15] Il a vraisemblablement composé, à La Jonchère : La Star et le Champion (1941), et Quel beau voyage ! (1942)[16].  La Jonchère vit à l’heure de la guerre comme les autres communes de France, en particulier lorsque la zone non occupée est envahie : des hommes prisonniers, les restrictions et la pénurie, le marché noir, l’écoute discrète de Radio Londres, mais aussi les bals clandestins dans les granges. En juin 1941, Philippe Pétain vient au château de Valmath, en extérieur, où l’on demande aux jeunes de chanter Maréchal nous voilà. Certains accrochent des portraits du maréchal chez eux, des commerçants dans leurs vitrines[17]. Des artisans lui offrent des cadeaux, on oblige les enfants à lui offrir des dessins. La Résistance se met cependant progressivement en place aux alentours (Grandmont, Saint-Sylveste, Saint-Sulpice-Laurière…) et les échanges existent entre les habitants et les résistants. Les maquisards de Georges Guingouin font quelques opérations dans le secteur : le 9 janvier 1944, ils font dérailler un train de matériel et de soldats allemands entre Saint-Sulpice et La Jonchère, sur la ligne Limoges-Châteauroux : vingt wagons sont détruits, le trafic est interrompu plus d’une journée ; le 1er février, ils détruisent une locomotive et cinq wagons par sabotage de la voie.[18] La veille du massacre d’Oradour-sur-Glane, une section nazie passe par le bourg puis par Ambazac. Le 18 août 1944, les miliciens limougeauds qui s’enfuient avec leurs familles, font une halte à La Jonchère. Lorsqu’ils repartent, ils sont pris à parti par les maquisards à la sortie du Puy Courty, au lieu-dit Chez Cornard. Il y a des blessés et des morts (trois miliciens sont enterrés au cimetière). Appelés à la rescousse, les Allemands encerclent le bourg mais il n’y a pas d’attaque[19].

 

[1]                      Comte de Couronnel, La garde mobile de la Haute-Vienne, Limoges, 1897, p. 139.

[2]                      L. Fessemaz, La base des Morts pour la France de Haute-Vienne construite par Canopé Limoges, site Canopé, 2014.

[3]                      G. Dumont, La Jonchère…, vol. 2, déjà cité, p. 28.

[4]             Cité par M. Kiener, in « Du rural à l’urbain », Paysage et environnement en Limousin de l’Antiquité à nos jours, sous la direction de P. Grandcoing, PULIM, 2010, p. 249.

[5]             I. Empereur-Bissonnet, Paroisses et communes de France, Dictionnaire d’histoire administrative et démographique Haute-Vienne, C.N.R.S., 1981, p. 162.

[6]             C. Barat, Racontez-moi La Jonchère, La Veytizou, 2008, p. 15.

[7]                      Lemouzi, organe mensuel de l’E̛cole limousine félibréenne, 1929, p. 17.

[8]                      Lemouzi : organe mensuel de l’E̛cole limousine félibréenne, Brive, t. 301, p. 173.

[9]                      Le Combattant du Limousin, juillet-août 1937.

[10]                    La Revue limousine, 15 janvier 1930, p. 15.

[11]                    La Revue limousine, 25 juillet 1925, p. 109.

[12]           C. Bariat, déjà cité, p. 94.

[13]                    Rapports et délibérations … / Conseil général de la Haute-Vienne, Limoges, 1938, p. 41.

[14]           C. Bariat, déjà cité, p. 27.

[15]           C. Bariat, déjà citée, p. 57.

[16]           http://www.operette-theatremusical.fr

[17]           C. Bariat, déjà cité, p. 54.

[18]           D. Lormier, La Résistance pour les nuls, Editions First-Gründ, 2013.

[19]           C. Bariat, p. 70.

28 Juil

Une histoire de La Jonchère et de son arboretum (10)

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Kaolin.

Le kaolin est présent dans les environs. Les  pegmatites  des  Monts  d’Ambazac  ont  été  exploitées , dès le XVIIIe siècle et surtout au   cours  du  XIXe  siècle  pour  leur   kaolin  (résultant  de  l’altération  de  roches  magmatiques  acides   et  riches   en  feldspaths  potassiques  et  pauvres  en  minéraux  ferromagnésiens)  et  le  feldspath  nécessaires  à  l’industrie  porcelainière de Limoges.[1] Très vite de grands gisements ont été localisés, essentiellement sur le Puy de Sauvagnac,  le Grand Puy (St Laurent les Eglises – La Jonchère) et le plateau entre Marzet et Les Combes (St Léger la Montagne). François Alluaud – qui établit à l’entrée des Casseaux, à Limoges, une importante usine de porcelaine dès 1818 –, passionné de géologie, en découvrit une grande partie. Les carrières du Buisson (Société anonyme des kaolins de La Jonchère, mise en activité en 1855 par de Léobardy), des Vignes, du Cheyroux et du Puy-Bernard (Alphonse puis Marcel Bonnaud) se développent sur la commune de La Jonchère-Saint- Maurice, au côté de « micro exploitations ». Les installations d’affinage étaient édifiées en contrebas de la future carrière, et si possible bien en dessous de sources[2]. Dès 1850, les pompes à eau mues par la vapeur ou  des pompes dites « à bélier » permirent de remonter aisément l’eau au-dessus des exploitations ce qui évita les inconvénients liés au transport du minerai. Les installations d’affinage se présentaient ainsi: réservoir supérieur pour l’eau, bassin où arrivait l’eau du réservoir et où était jeté le kaolin, canal d’évacuation de l’eau chargé en kaolin, en forte pente arrivant sur des grilles, l’eau kaolinisée passant dans des bassins de décantation, puis conduite menant à une série de  bassins à mica, et arrivée dans les bassins terminaux de décantation (décantoirs)  du kaolin. Le front de taille dépassait les 10 mètres et souvent vers 20 -30 mètres, l’exploitation était menée en gradins où étaient installées des voies Decauville pour évacuer le minerai, ou sur des échafaudages rudimentaires où étaient mises en place des conduites d’eau à ciel ouvert  où  le kaolin était jeté à la pelle. Quand la hauteur du front de taille était trop importante, ou que la rocaille et l’arène granitique avaient une teneur en kaolin faible, les terrassiers devenaient des mineurs pour n’exploiter que les riches filons et en poursuivaient l’extraction sur quelques dizaines de mètres. Des hangars de séchage aux multiples étagères en claies de châtaigner et couloir central étaient édifiés à proximité.

Le travail – des adultes comme des enfants – est très difficile, avec des pelles, des pioches, de grosses masses et des barres à mines et se fait dans la poussière minérale, qui entraîne des difficultés respiratoires. La journée de travail excède parfois les douze heures, la plupart du temps six jours par semaine, sous la pression du contremaître, la direction du chef de chantier et du chef d’exploitation et sous l’œil du propriétaire paternaliste mais intraitable. Les ouvriers mangeaient et parfois dormaient sur place. Les blessures et accidents du travail étaient nombreux – sans parler des aléas climatologiques (chaleur, froid, pluie). Les cadres eux-mêmes n’étaient pas à l’abri des problèmes : Marcel Bonnaud (Le Puy-Bernard) meurt de la silicose en 1966 ; Jean Fressinaud Mas de Feix (Vaux), à bicyclette, est écrasé par l’un de ses camions de kaolin le 23 décembre 1936.

Avant l’arrivée du train, ce sont des charrettes tirées par des bœufs ou des mules qui livraient le kaolin, jusqu’à Limoges. Ensuite, les tombereaux – puis les camions de Bonnel et de Rebeyrolle – apportèrent leur cargaison jusqu’à La Jonchère, permettant le développement économique et démographique de celle-ci. On comptait 415 habitants en 1806, 480 habitants en 1837, 950 habitants en 1870, 1400 habitants en 1895  et 1560 en 1910. « Et avec cette augmentation fulgurante de la population : bureau de poste, banques, hôtels, restaurants, buvettes, boulangers, épiceries (le Caïffa a toujours sa rue), des dizaines d’artisans de toutes professions, des couturières et même une modiste (…) la construction d’une gendarmerie, la création d’un corps de sapeurs-pompiers en 1907 (…), la création des écoles laïques vers 1880 (…), l’arrivée de médecins, pharmacien et dentiste, de nouvelles places pour les foires et marchés ainsi qu’une halle, un abattoir, une usine de paillons, et même la reconstruction de l’église en 1894, etc. …»[3] Gérard Dumont, dans son La Jonchère-Saint-Maurice d’hier et pour demain », a publié des reproductions de factures de commerçants et d’artisans témoignant de cette activité prospère. De même a-t-il indiqué les noms des manufactures de porcelaine utilisant le kaolin de La Jonchère et des environs : William Guérin, Delhoume et Duteillet, Barotte et Faye, GDA, Lanternier, Dugény frères, La Société porcelainière de Limoges, Marquet, Tharaud, Vandenmarcq, en Haute-Vienne, mais également Pillivyut, Larchevêque et Lourioux dans le Cher, les faïenceries de Somain et Buchert dans le Nord, celles d’Orléans dans le Loiret ou de Ségovie en Espagne.

Pendant un siècle et demi, l’exploitation des gisements de pegmatite des Monts d’Ambazac fournit les porcelainiers de Limoges et attirèrent d’illustres minéralogistes et naturalistes. Mais l’activité déclina à partir des années 1930 avec la disparition progressive des exploitations de kaolin, jusqu’à la dernière, en 1964.

En 1905, on trouve cette mention dans la revue Lemouzi : « Nous avons maintes fois expliqué comment notre éminent compatriote, le professeur Grancher, s’est mis à la tête de « l’Œuvre de préservation familiale » qui prend dans nos familles d’ouvriers émigrés à Paris atteints de tuberculose, et où la contagion est inévitable, les enfants encore sains pour les renvoyer à campagne : une première station est fondée à La Jonchère, dans le Haut-Limousin. »[4] Dans le même numéro, il est fait mention de ce « sanatorium pour tuberculeux établi à La Jonchère par les soins du Comité parisien des Dames Limousines et Marchoises. » Dès 1903, la revue mentionnait également une colonie de vacances destinée aux filles d’ouvriers maçons, dirigée par Mme Demonts, présidente du Comité.

[1]                      Mine de Chabannes et souterrains des Monts d’Ambazac, Groupe Mammalogique et Herpétologique du Limousin, 2002, p. 16.

[2]                      Certaines informations proviennent du site Le kaolin des Monts d’Ambazac L’industrialisation des Campagnes: L’or blanc des collines, Kaolin et Kaoliniers des Monts d’Ambazac… mis en ligne en 2009. Il est précieux notamment pour les témoignages récoltés. D’autres de « Les minéraux des pegmatites des Monts d’Ambazac (Haute-Vienne) », hors-série XIV de Le règne minéral Revue française de minéralogie, 2008. D’autres enfin des ouvrages de G. Dumont, déjà cités.

[3]                      Site Le kaolin des Monts d’Ambazac L’industrialisation des Campagnes: L’or blanc des collines, Kaolin et Kaoliniers des Monts d’Ambazac.

[4]                      Lemouzi : organe mensuel de l’Ecole limousine félibréenne, Brive, 1905, p. 276.

22 Juil

Histoire de La Jonchère et de son arboretum (9)

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A la fin du XIXème siècle, une foire est mentionnée à La Jonchère le 17 novembre et le 18 de chaque autre mois, ainsi qu’un marché le dimanche.[1] Elles se poursuivirent jusqu’au siècle suivant. Jusqu’à la seconde guerre mondiale, il y avait des bals les jours de foire, qui attiraient du public de tous les alentours. Il y avait un champ de foire des bovins en face de l’école et celui des cochons, place de la bascule. Nombre de camelots venaient vendre leurs marchandises à ces occasions. Il faut dire que notamment avec la famille de Léobardy, La Jonchère participe à l’amélioration de la race bovine limousine. Ainsi en 1854, lors du concours de Bordeaux, Charles de Léobardy obtient le 2ème et le 3ème prix pour ses vaches[2]. Né en 1821, cadet d’une famille de six enfants, il a hérité à la mort de son père en 1853 de trois domaines sur la commune. Notable monarchiste, il est maire de La Jonchère, conseiller général de Laurière, premier président du syndicat de la race bovine limousine en 1893. C’est un partisan convaincu du métayage. Le propriétaire décrit ainsi ses terres : « dans la vallée, il n’y a plus aujourd’hui de pâtures : tout se fauche. Dans les domaines situés sur le coteau, il y a encore quelques parties en pâturage. Car là, le sol tourmenté, garni de rochers, de fougères et de genêts, ne permet pas d’y faucher. Ces pâtures servaient autrefois à la nourriture des bêtes bovines ; ce qui n’a pu être converti en prairies sert aujourd’hui au parcours des bêtes à laine. » En Limousin, progressivement, la polyculture régresse, landes et forêts reculent, et les surfaces en herbe augmentent. Avec la création en 1886 du Herd-Book limousin, le bétail s’améliore en qualité et en quantité ; l’élevage se développe avec la demande accrue de viande. L’arrivée du chemin de fer permet celle des engrais permettant d’améliorer les fourrages et le rendement des cultures. Charles de Léobardy, aidé de son colon Royer, très bon éleveur, rejoint par d’autres éleveurs (Teisserenc de Bort, Barny de Romanet, Caillaud, Delor, Duvert, de Catheu, Delpeyrou, Parry, de Laborderie, de Bruchard, Chauveau…), utilise le Shothorn anglais comme un modèle à copier : on donne aux bovins une nourriture riche et abondante, on choisit les reproducteurs avec soin. La meilleure alimentation des vaches pleines ou qui viennent de vêler entraîne une plus grande précocité des veaux et leur sevrage plus tardif[3]. On note que des liens unissent une étroite élite de grands propriétaires : ainsi trouve-t-on dans les étables de Bort, à la fin du siècle, un taureau provenant de celles de Charles de Léobardy[4]. De 1854 et jusqu’en 1896, l’étable du Vignaud est récompensée 265 fois et en 1889, lors de l’Exposition universelle, de Léobardy reçoit le grand prix d’honneur, toutes races confondues. Dans les archives familiales Gérardin, on trouve un courrier à Henri Gérardin d’E. Devies, commisionnaire en bestiaux, 154 rue d’Allemagne à Paris, faisant état des cours des bêtes de celui à qui il écrit – preuve s’il en était besoin, qu’H. Gérardin est aussi propriétaire de bovins. En 1897, Albert Gérardin était le vice-président du Comice agricole du canton de Laurière. Plus tard, en 1949, la famille Gérardin obtient un premier prix dans la catégorie des taureaux lors du comice. Il est précisé : « fermier Desimon, Le Thibard, La Jonchère. D’autres prix lui sont décernés, dans les catégories génisses, vaches pleines, vaches suitées.

Notons qu’en 1905, Charles de Léobardy fit installer une bascule publique dans la commune, achetée à Léon Dubain, balancier à Limoges, pour peser les animaux et les voitures ; Jacques Volondat, de La Jonchère, construisit le kiosque. Elle est située sur le foirail des porcs, à l’intersection de la rue de Saint-Laurent et de la rue longeant le champ de foire[5].

Jacques de Léobardy a publié quelques documents généalogiques sur sa famille, où il écrivit par exemple : « Certes gentilhommes, nos ancêtres ne le furent pas dès l’origine. Il leur fallut plusieurs générations pour accéder à la Noblesse. Puis, quand ils furent enfin bien installés dans ce milieu, paré à leurs yeux de toutes les grâces et doté de tous les avantages, la Révolution survint, sans qu’ils s’en doutent le temps des Notables avait déjà commencé. Heureusement, ils ne surent pas mal s’en accommoder »[6].

[1]                      Petit guide du Limousin, Ducourtieux, 1889, p. 85.

[2]                      D. Danthieux, P. Grancoing, La Limousine histoire d’une race bovine XIXe-XXe siècles, Pulim, 2007, p. 109 et 127.

[3]                      D. Meiller, P. Vannier, Limousines L’aventure de la race bovine limousine en France et dans le monde, La Manufacture, 1992, p. 114.

[4]                      P. Grandcoing, R. Julien, La belle Limousine, La vache en Limousin, un patrimoine historique et génétique, Culture & Patrimoine en Limousin, 2004, p. 39.

[5]                      G. Dumont, La Jonchère…, vol. 2, déjà cité, p. 34.

[6]                      Déjà cité, p. 142.

15 Juil

Histoire de La Jonchère et de son arboretum (8)

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La gare de La Jonchère

La gare de La Jonchère est mise en service – après une longue mobilisation déterminée des élus – le 2 juin 1856 par la Compagnie du chemin de fer de Paris à Orléans (PO), lorsqu’elle ouvre à l’exploitation la section d’Argenton à Limoges. Pour le tracé dans la région, on observa en effet que de Laurière à Limoges, « les terrains de La Jonchère, d’Ambazac, de Beaune et de Rilhac n’offrent rien de rebelle au talent de nos ingénieurs. »[1] Napoléon III, dit-on, accueillit les représentants de la Haute-Vienne, de la Creuse, de la Dordogne et de la Corrèze, plaidant pour l’arrivée du chemin de fer, avec la plus grande bienveillance. Il « s’informa de la situation de nos populations ouvrières et de nos diverses industries avec la plus vive sollicitude, et, en la quittant, chacun emporta l’espérance que toutes les difficultés allaient s’aplanir sous l’intelligente et puissante volonté de Sa Majesté. Cette confiance ne fut pas trompée. Quelques jours après, un décret inséré au Moniteur comprenait le chemin de fer jusqu’à Limoges dans une concession que l’Empereur faisait à la compagnie d’Orléans. Grâces donc à la justice éclairée de S. M., nos départements, si longtemps déshérités , recueillent enfin le fruit de leurs persévérantes réclamations. Il nous reste à dire que les études, commencées par M. Pihet, furent terminées par MM. de Leffe et Carvalho, ingénieurs ordinaires. Leur tracé , développé successivement dans les vallées de la Bouzanne, de la Creuse, de Celon, de Saint-Sébastien, de la Sédelle, de la Sème, de la Gartempe, de l’Ardour, du Rivailler , de Lacour, du Beureix et de la Vienne, se dessine par les stations suivantes entre Châteauroux et Limoges : Chateauroux, Luan, Lothiers, Chabènes, Argenton, Celon, Eguzon, Saint-Sébastien , Forgevieille , La Souterraine, Fromental, Bersac, Laurière , La Jonchère, Ambazac, Limoges. L’exécution de ce tracé a nécessité de grands travaux, surtout dans la partie qui traverse la Haute-Vienne, à travers les montagnes du Limousin. »[2] Le passage du train par La Jonchère est évoqué dans les années 1920 dans une nouvelle de Jean-Richard Bloch – « Locomotives » –, parue dans son ouvrage Les chasses de Renaut : « Le halètement de la machine n’a pas ici le son formé, arrondi qu’on lui prête de loin ; on est trop mélangé aux forces qui le suscitent ; il émane de nous-mêmes comme notre souffle propre. Son creux et sa précipitation expriment la violence terrible de notre marche. Le seuil de La Jonchère atteint, le terrain nous manque tout à coup : rampe de dix, à nouveau, mais en notre faveur. Nous nous lançons à corps perdu. La hâte devient frénétique. Un halo de lueurs se forme en avant de nous. Il monte et nous descendons ; nous l’atteignons, mais il nous attend maintenant trop haut pour nous. Nos proportions fondent sous les ombrelles de lumière qu’élargissent les interminables pylônes de béton. La majesté passe de nous à eux. Tout à l’heure, notre mouvement concentrait en lui une puissance souveraine. Voici que l’immobilité de ces grands lampadaires en hérite. Le calme l’emporte sur la furie. Cet express, qui tranchait la nuit comme un dieu, court à présent comme un rat, un rat à ras de terre. C’est en vain que le frein retrouve son crachement de bête venimeuse : notre entrée en gare a quelque chose de rabougri et de pelotonné. »[3]

En 1870, La Jonchère bénéficie d’un bureau de direction de La Poste. Sur le point culminant de Sauvagnac existait une tour sur laquelle était installé le signal ou télégraphe aérien, désigné dans le langage du pays sous le nom de Babôyo (« vieille femme radoteuse »), indique H. Pailler.

[1]                      Le chemin de fer à Limoges, Martial Ardant Frères Editeurs, juin 1856, p. 8.

[2]                      Idem, p. 19.

[3]                      Extrait paru dans La Revue limousine, 1er août 1927, p. LXIII.

 

06 Juil

Le roman de Franck Bouysse, Né d’aucune femme, chez La Manufacture de livres.

Ce n’est pas pour rien que Dostoïevski est cité (avec Emerson et Kafka) en exergue du roman de Franck Bouysse : « Ce n’est pas devant toi que je me suis prosterné, mais devant toute la douleur humaine. » En nous faisant partager le chemin de croix de Rose, vendue par son père misérable à un propriétaire de forge[1], l’écrivain aborde à nouveau la thématique du mal. De même que le Russe, arrêté par le tsar et condamné à quatre ans de bagne en Sibérie, avait découvert les couches populaires brimées, le romancier français envisage la souffrance particulière d’une adolescente captive devenant femme asservie, en Limousin, pour atteindre une réflexion universelle. Et même intemporelle, car les choses, si elles sont situées aux abords de la Vézère, rivière corrézienne, ne sont pas exactement datées. Peut-être la fin du XIXe siècle, ou le début du XXe, avant l’hécatombe de 14 dont il était question dans Glaise, le précédent roman. Mais c’est ici l’envers de la Belle époque. Pauvreté limousine, pauvreté universelle, comme celle racontée par Pierre Michon dans Les Onze lorsqu’il évoque « les Limousins de malheur » semblables aux « nègres d’Amérique ». De quoi faire songer au « Temps des métairies », le premier tome du Pain noir de Georges-Emmanuel Clancier, situé lui aussi en Limousin, chez les paysans pauvres, dont les premières lignes disaient : « La mère dit un conte comme cela où des parents trop miséreux abandonnent leurs enfants (…) Qu’est-ce que c’est la misère ? Il y avait une immense forêt dans ce conte et un géant, comment donc ? Ah ! un ogre, il mangeait les enfants. Ne plus penser à cela ! Se cacher de nouveau sous les draps, mais il y fait noir : si l’ogre aussi allait s’y tapir ? » C’est cela que raconte Franck Bouysse : un conte très sombre où l’ogre tant redouté de nos enfances est réellement venu se tapir dans la chambre de Rose, dans ses draps, à qui il va faire subir le pire, avec la complicité d’une vilaine femme, bien pire que la fée Carabosse. Un ogre absolu, en quelque sorte, un vampire à la Bram Stocker, chasseur d’homme comme le comte Zaroff, un ogre dont la forge maléfique sert à faire disparaître l’adversaire, comme un Vulcain diabolique annonciateur d’autres crémations à venir – Bouysse se rapproche ici de Shakespeare associant dans Hamlet la figure de Vulcain et celle du diable. Le roman frôle d’ailleurs l’épouvante, le fantastique, la maison de maître où Rose est prisonnière faisant parfois vaguement songer aux Mystères d’Udolphe d’Ann Radcliffe. « J’aurais voulu quitter la maison, en être capable, partir à travers les bois… » écrit Rose, confrontée à la présence fantomatique de l’épouse du propriétaire des lieux. Persiste alors en nous, tout au long de cette lecture, le duo tragique interprété par Nick Cave et Kylie Minogue, Where The Wild Roses Grow, avec cette première phrase : « They call me The Wild Rose »…

La religiosité est présente dans cet ouvrage, et l’on peut dire qu’il est habité par le péché, la monstruosité, la violence absolue, jusqu’à la négation des corps, le meurtre, l’infanticide, la tentation du suicide, le mal – qui tient les uns et les autres dans ses rets enchevêtrés –, la folie, le désespoir et le remords. Le père de Rose est une figure possible de Judas, ne pouvant supporter d’avoir livré le Christ pour trente deniers et finissant par se pendre. Le romancier s’inscrit là dans une tradition littéraire que l’on ferait volontiers aller de saint Augustin à Camus, ici peut-être aussi à Bernanos, avec un prêtre recevant l’histoire de Rose écrite dans des cahiers. Dans le Journal d’un curé de campagne, le curé d’Ambricourt médite à propos de l’idée « du mal lui-même, cette énorme aspiration du vide, du néant. » Onésime le paysan racle « la merde », les rêves sont « vides de rêves » et le cœur ne semble être que la « dérisoire métaphore d’un sentiment diffus, empêché, parce que, quelque interprétation qu’on en fasse, le cœur n’est pas d’or, il sert à peu de choses, pour ne pas dire à rien. » Franck Bouysse, après Louis Guilloux, évoque un « sang noir » et « le goût vivant du sang mort dans [l]a bouche ». Dès lors se pose la question, sans doute également importante dans Né d’aucune femme, de la rédemption (d’autres utiliseraient peut-être l’expression à la mode « résilience »). Est-elle possible ? L’incontestable suspense de ce roman y conduit-il, ou conduit-il à la déchéance absolue ? Et par où pourrait-elle advenir, cette rédemption ? De l’amour salvateur, malgré tout ?

Des mots, peut-être. Encore et toujours. Rose a besoin d’écrire ce qui lui est arrivé, elle dit : « la seule chose qui me rattache à la vie, c’est de continuer à écrire » et elle invente un nouveau verbe : « écrier ». Génie, un autre personnage, a besoin de l’entendre, comme le prêtre va vivre son existence avec ce texte douloureux. Et le grand ordonnateur de ce livre puissant et vibrant – à l’image des chevaux qui y sont mis en scène –, qui a laissé plonger son inspiration au plus profond de l’humain puis remonter vers la lumière, c’est Franck Bouysse dont l’écriture, sans être aussi lyrique que dans Plateau, demeure stylistiquement parfaitement maîtrisée (avec un usage remarquable des variations des temps des verbes et de la syntaxe selon les locuteurs), poétique (littéralement, par exemple lorsqu’Edmond s’exprime) et originale (sachant dire aussi l’animal, une constante chez cet auteur). C’est lui qui, comme Rose, dit, à propos des mots, « je les respire, les mots-monstres et tous les autres. » Il nous les fait respirer, et après l’avoir lu, nous respirons mieux.

 

[1] Au même moment et dans un tout autre style, Roselyne Bachelot raconte chez Plon dans Corentine l’histoire de sa grand-mère bretonne vendue à sept ans par ses parents à un marchand de chevaux de Roudouallec.

Histoire de La Jonchère et de son arboretum (7)

Linteau de l’ancien collège (L. Bourdelas)

La place de l’église (c) Paul Colmar

Place et statue Denis Dussoubs à Limoges

 

Le  XIXème siècle et le début du XXème

Un monument de La Jonchère – le collège – a accueilli, dans sa jeunesse, un hôte illustre : Denis Dussoubs, né à Saint-Léonard-de-Noblat en 1818. Construit dès la publication de la loi Falloux, ce grand édifice connaît ses heures de gloire de 1830 à 1845. Le maître d’œuvre, et futur directeur de l’établissement, le « vénérable » curé Chassaing (curé à La Jonchère de 1828 à 1840) fait édifier le bâtiment et ses dépendances avec les pierres provenant de la partie ruinée et non reconstruite de l’église Saint-Maurice, alors décrite « comme une grange en désolation ». Ce collège brille par la qualité de son enseignement et par la renommée de ses précepteurs, tel Léon de Jouvenel (philosophe, baron, député conservateur, président du conseil général de la Corrèze, maire de Varetz, opposant à Napoléon III). Denis Dussoubs en est un des plus célèbres élèves. Michel Laguionie a précisé, à propos de son frère et lui : « Soucieux de pourvoir ses neveux d’une solide instruction, l’oncle Gaston les mit en pension au collège (…) Disciple de Voltaire, l’oncle ne tenait pas les religieux en grande estime, mais l’établissement était réputé dans toute la région, pour la qualité de son enseignement. »[1] Devenu avocat fort renommé, partisan à Limoges de la révolution de 1848, il meurt le 2 décembre 1851 d’une balle dans la tête sur les barricades parisiennes, lors du coup d’État de Louis Napoléon Bonaparte, alors qu’il remplaçait son frère Marcellin, député démocrate socialiste, malade. Gérard Dumont précise qu’alors qu’il était collégien à La Jonchère, celui-ci « afficha sa vivacité d’esprit en démasquant un mystificateur qui jouait les fantômes dans le cimetière. »[2] Denis Dussoubs avait également étudié au lycée de Limoges, puis à la Faculté de droit de Paris. Le collège ne survécut cependant point à un scandale, « dont les héros – précise encore Laguionie – étaient un prêtre-professeur et une jeune cuisinière. Dans un débarras, ces deux personnages se livraient aux jeux innocents de l’amour. Pour leur malheur, un élève, passant par là, avait collé un œil sur un trou que formaient des planches disjointes. Tous ses condisciples, invités par lui, étaient venus assister à ces tableaux on ne peut plus vivants ! »

En 1847, Jean Bonnaud édifia, à côté de l’église, les halles couvertes, démolies en 1925 et remplacées par la salle des fêtes.

[1]                      La vie généreuse et pathétique de Denis Dussoubs, Lucien Souny, 1989, p. 17.

[2]                      G. Dumont, La Jonchère-Saint-Maurice d’hier et pour demain », auto-édition, 2012, p. 482. Il indique : « De nos jours, l’ancien collège subsiste toujours, transformé en logements et commerces. De la grisaille de ses murs émerge encore une inscription latine qui témoigne de son passé : « has edocendae juventuti fecit aedes Chassaing rector Parochiae, anno domini Mdcccxxx » «  Chassaing, curé de la Paroisse, a fait édifier ce bâtiment pour servir à l’éducation de la jeunesse, l’an du Seigneur 1830 ».

30 Juin

Histoire de La Jonchère et de son arboretum (6)

(c) L. Bourdelas

Temps révolutionnaires à La Jonchère

En février 1790, M. de Léobardy du Vignaud, trésorier de France du bureau des finances de la Généralité de Limoges, est nommé (premier) maire de La Jonchère (il fut ensuite administrateur du district de Bellac et juge de paix de Laurière). M. Raby du Chéron et M. Raby des Bastilles sont nommés échevins et M. Gérardin procureur syndic. M. de Valeyze est élu secrétaire-greffier[1]. Une garde nationale de la paroisse, constituée de cinquante volontaires, est constituée. Le 14 juillet, on se réunit avec tambour et drapeau pour prêter le serment à la loi et au roi. On dit la messe sur un autel en planches construit sur la place de Laurière[2].

Juste avant la Révolution, en février 1789, Jean Richard (salué pour son éloquence), âgé de 40 ans, issu d’une famille de cultivateurs de Bersac, est nommé curé de la paroisse. Il assiste à l’assemblée du clergé pour la nomination des députés aux Etats Généraux. En 1791, il est prêtre réfractaire (et reçoit la protection de Gérardin et de Valeyze). C’est un certain Gabriel Lafont qui lui succède, mais les paroissiens le mettent en quarantaine et rappellent son prédécesseur qui organise un lieu de culte à la Tantolie. Raby des Bastilles, maire de la commune, tente de l’intimider, ainsi que ses fidèles, avec des hommes de la garde nationale. En 1793, le prêtre est finalement obligé de s’exiler en Espagne. Le 5 mars, le Registre de la Commune de La Jonchère donne une liste de « suspects », privés de particule pour l’occasion : la citoyenne Jeanne Brie, veuve Savignac, et son fils Léonard (en 1794, elle fut conduite en charrette à Limoges puis à la Conciergerie) ; Guillaume Léobardy, la citoyenne Catherine Verthamont son épouse et Thérèse, leur fille ; Léonard Gérardin et son épouse Anne Gay Delage ; la citoyenne Pierre Valize (90 ans), Magdeleine Valeize (80 ans) et Marguerite Valeize (72 ans). Le 24 novembre, les cloches de l’église sont descendues pour être fondues à Limoges et faire des canons pour la défense de la République. Le 30 novembre, on plante un arbre de la liberté avec feu de joie place de l’église, et l’on fait brûler les titres de rentes dues aux Sgr de Vaux et au Sgr du Vignaud. Le 17 décembre, des commissaires révolutionnaires font un discours anticlérical à l’église et renversent des croix sur leur chemin. Durant la Terreur révolutionnaire, un certain Raby du Sirieix, lieutenant criminel à Limoges, fut emprisonné pour « faits d’aristocratie ». Deux membres de cette famille, Joseph et Pierre-Louis Raby du Sirieix, de La Jonchère, émigrèrent en 1791[3]. En 1794, le tribunal criminel de la Haute-Vienne condamne François Rivière, instituteur à La Jonchère, pour avoir recelé des effets nationaux provenant de la maison des enfants émigrés de Françoise de Brie, veuve Savignac.[4] La même année, on ordonne de détruire des tours au Vignaud, car elles sont considérées comme des emblèmes féodaux. Notons que le 26 août 1796, le presbytère fut vendu comme bien national au sieur Raby (le maire ?), pour la somme de 1 440 livres[5]. Une autre personnalité de La Jonchère connut un destin particulier. Martial de Savignac, né au château de Vaux en 1758, prêtre réfractaire de la paroisse de Vaiges, en Mayenne, devint aumônier des chouans à la demande de Jacques Bruneau de La Mérousière, avant de rejoindre le chef chouan Michel Jacquet dit Taillefer. Le jour de Pâques, 27 mars 1796, Martial de Savignac dit la messe à Bazougers devant toute la division. Les Bleus[6] parurent. Le curé se trouva au milieu des combats, jusqu’au moment où deux hommes le dégagèrent et le conduire à l’écart. Malgré les avertissements qu’on lui donna alors de s’éloigner, il revint le 29 avril à Bazougers pour son ministère. Mais il fut surpris dans un verger, lisant son bréviaire, arrêté et conduit à Meslay, puis à Laval. Ses amis, aidés même par des patriotes qui admiraient le curé de Vaiges, mirent tout en œuvre pour sauver sa vie. Un premier jugement, le 7 mai 1796, porta la peine à 15 ans de fers. Des témoins étaient venus déposer que le prêtre leur avait sauvé la vie, et lui-même jura qu’il n’avait eu d’autre désir que de procurer la paix, d’arrêter l’effusion du sang et qu’il n’avait prêché que le pardon. Le général républicain Chabot ordonna la révision du procès, qui fut cassé, et le 9 mai 1796 fut formée une nouvelle commission militaire devant laquelle Martial de Savignac parut sans illusions. En entendant la sentence de mort à 5 heures du soir, il ne dit que ces mots en levant les yeux au ciel : In manus tuas, Domine, commendo spiritum meum[7]. Il fut fusillé le mardi 10, à midi, sur la place du Gast à Laval[8]. Ses deux frères, Léonard et Joseph de Savignac avaient participé à l’expédition de Quiberon. Organisé afin de prêter main-forte à la Chouannerie et à l’armée catholique et royale en Vendée, le débarquement des émigrés espérait soulever tout l’Ouest de la France afin de mettre fin à la Révolution française et de permettre le retour de la monarchie. Il fut repoussé le 21 juillet 1795 et échoua. Les frères Savignac furent fusillés le 28 août et le 1er septembre 1795, parmi  748 autres condamnés. Leur mère Françoise de Brie de Soumagnac (1724-1801) fut emprisonnée à Limoges[9].

Lorsque les derniers religieux furent sortis de l’abbaye de Grandmont, Mgr d’Argentré fît distribuer aux paroisses du diocèse les reliques et les reliquaires de son trésor. Une partie des richesses qui le composaient, a pu, grâce à leur éparpillement sur tous les points du diocèse, échapper au vandalisme révolutionnaire. Ainsi furent réservées pour La Jonchère des reliques de deux compagnons de saint Maurice, martyrs, sans reliquaire.[10]

Un document publié par Jacques de Léobardy indique qu’une épidémie a tué trente personnes dans la force de l’âge à La Jonchère, entre septembre 1796 et janvier 1797. En 1797, la récolte des foins et des blés s’est levée sans une goutte d’eau. L’été 1798 est particulièrement sec et les fontaines n’ont plus d’eau. La même année, la récolte de châtaignes est particulièrement abondante et en décembre 1799, on cueille encore des roses dans le jardin du Vignaud[11].

[1]                      Peut-être s’agit-il de Pierre Candide de Valeyze, né vers 1736 et mort après 1793, fils de Pierre (chirurgien) mentionné comme « milicien, tailleur d’habits Chez-Brouillaud » ? (source : site Geneanet).

[2]                      J. de Léobardy, Une histoire de famille, auto-édition, Lavauzelle-Graphic (Panazol), 1998, p. 112.

[3]                      B.S.A.H.L., t. 75, 1934, p.31.

[4]                      B.S.A.H.L., t. 45, 1897, p. 539.

[5]                      A. Lecler, Dictionnaire historique…, déjà cité, p. 393.

[6]                      Républicains.

[7]                      Ô Seigneur, entre tes mains je remets mon esprit.

[8]                      « Martial de Savignac », dans Alphonse-Victor Angot, Ferdinand Gaugain, Dictionnaire historique, topographique et biographique de la Mayenne, Goupil, 1900-1910.

[9]                      A. Lecler, Dictionnaire historique…, déjà cité, p. 395.

[10]                    B.S.A.H.L., t. 60, 1910, p. 437.

[11]                    Une histoire de famille, déjà cité, p. 132.