27 Mai

Histoire du théâtre à Limoges (6): Expression 7

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Max Eyrolle (c) Expression 7

En 1977, Max Eyrolle crée Expression 7. Corrézien d’origine (il dit : « ce n’est pas la Corrèze qui m’a marqué, c’est la qualité de la vie de mon enfance »), alors professeur de lettres et d’histoire, c’est d’abord un poète remarqué pour son « lyrisme baroque ». Son recueil Soleils de contrebande paraît aux Editions de Saint-Germain-des-Prés : « la poésie – dit-il –, c’est un peu louche, c’est un soleil qu’on va chercher un peu en contrebande. » La sienne est portée lors de spectacles par des chanteurs, des comédiens, des musiciens – il obtient une distinction de l’Académie du disque Charles-Cros. En 1975, il a écrit – avec Alain Labarsouque – les chansons (Sud-Ouest parle de « goualantes ») des « Mystères de Paris » mis en scène au Centre théâtral du Limousin par Jean-Pierre Laruy, d’après Eugène Sue : « Les mystères de Paris/C’est la valse du viol,/C’est la valse du crime/L’histoire au vitriol ». Parmi les comédiens de la troupe : Andrée Eyrolle et Michel Bruzat, futur créateur du théâtre de La Passerelle. Max Eyrolle écrit ensuite, pour les Tréteaux de la terre et du vent (où joue sa sœur), le texte d’une veillée-spectacle sur les problèmes de la vie en Limousin au milieu des années 70 : Mandragore. Spectacle beaucoup vu dans les campagnes et à Limoges à l’occasion de la « Quinzaine occitane » en 1976 – à l’époque où les associations et les militants occitans étaient très actifs. En 76 toujours, Max Eyrolle écrit certaines des chansons de « Mistero Buffo » de Dario Fo, pour les Tréteaux – elles sont interprétées par Jan dau Melhau. Il confie avoir écrit 400 ou 500 chansons – et a même reçu un prix à Cognac. Les journalistes locaux le qualifient encore de « poète corrézien ». Toujours pour la troupe itinérante, il arrange « Village à vendre » de Jean-Claude Scant, conseillé par Pierre Maclouf, pour « limousiner » le texte en y ajoutant même certaines scènes. En 1977, L’Echappée Belle accueille durant trois semaines « J’Elle », (paru aux Editions de l’Athanor, qu’il signe sur place), interprété avec talent par sa sœur Andrée, dans une mise en scène de Daniel Gillet : poésie, atmosphère envoûtante, musique et sons répétés de Jacques Viteau. Le spectacle est repris deux ans plus tard avec Andrée Eyrolle et Patrick Michaelis (et Dominique Bassset-Chercot aux lumières). Centre-France n’hésite pas à écrire alors que « la silhouette somptueuse et mélancolique de Max plane un peu sur toute la vie culturelle du Limousin» et Le Populaire du Centre publie son portrait par Yannick Combet, (éternelle) cigarette dans une main, candélabre dans l’autre. Ce statut de poète lui pèse et le conduit progressivement à ne plus publier. En août 1976, il annonce la philosophie qui inspira la création d’Expression 7 : « nous nous intéressons particulièrement aux nouvelles orientations que prend l’expression artistique en général (notamment aux Etats-Unis) dans les domaines aussi variés que la danse, la musique, le théâtre. Cet intérêt se traduit, pour l’instant, par une recherche théorique qui, je pense, pourra déboucher au cours de l’année sur une réalisation théâtrale… ». A l’origine du projet, avec Max : Daniel Gillet, Dominique Basset-Chercot et Philippe Brezinscki. En voyant Gillet travailler la mise en scène (jusqu’en 1982), Eyrolle a quelques années plus tard le désir de le faire également (avec Laser Light en 1979). Durant plus de trente-cinq ans, Expression 7, qui s’installe au 20 rue de la Réforme en 1981 après un an de travaux (les locaux appartiennent à la famille Ab), explore avec constance et cohérence deux voies créatives : l’une autour de l’écriture de Max Eyrolle, auteur d’environ 25 pièces – dont Les nouvelles d’Inadieu ou La mélancolie des fous de Bassan ; l’autre en adaptant les grands textes du répertoire classique et contemporain, avec notamment tendresse et passion pour les auteurs russes et Steinbeck. Les mises en scène s’appuient sur un espace travaillé en collaboration avec des plasticiens (associés à la création des décors et des costumes ; exposés ; créant parfois sur scène, comme la peintre Frédérique Lemarchand), sur la continuité du mouvement des comédiens, avec une attention particulière à la danse contemporaine – Eyrolle étant d’ailleurs l’un des initiateurs de Danse Emoi en 1987 et accueillant régulièrement des chorégraphies (on se souvient de « L’Enfer » de Daniel Dobbels, autour de Matisse et du désir). La recherche d’une émotion est aussi une base du travail. Durant de nombreuses années, des ateliers théâtraux sont animés à Expression 7 par Andrée Eyrolle (1984-1990, avec des stages d’été sur l’Île de Vassivière) puis Denis Lepage et Gérard Pailler (1990-1993), enfin Jean-Paul Daniel et Gérard Pailler. Des interventions ont également lieu à destination des scolaires et des personnes handicapées. Parfois, les comédiens partent sur les routes, les parvis ou au pied des châteaux médiévaux (comme à Châlucet où je les invitai), inspirés par Dario Fo pour leurs « Jongleurs de juillet. Max Eyrolle, qui s’est toujours souvenu avoir été accueilli par Charles Caunant à L’Echappée Belle, a lui-même ouvert son théâtre à de nombreux artistes et compagnies ainsi qu’à divers festivals, dont Danse Emoi ou les Francophonies. Il a également accordé une place importante à la poésie, avec, par exemple: une performance de Michèle Métail (OULIPO) en 1985 ; « Poésie en liberté » (choix de textes contemporains avec la Limousine) ; « Romans courts » de Jean Mazeaufroid ; la venue d’Alain Borer pour évoquer Arthur Rimbaud ; « Eloge de la pleine lune » : chaque soir de pleine lune, un poète contemporain venant, en 1987, lire ses textes : Bernard Delvaille, Lionel Ray, Jean-Luc Parant, Charles Juliet, Michel Deguy, Bernard Noël et Julien Blaine ; des lectures de poètes d’Amérique Latine ; en 2008, le collectif Wild Shores y a proposé La Calobra. Il faut aussi se souvenir de la venue de Lionel Rocheman pour un spectacle où s’exprimait à merveille l’humour juif. La musique a également trouvé sa place sur la scène d’Expression 7 avec divers concerts, en particulier de jazz, mais aussi de musique contemporaine et même occitane, par exemple avec Payrat et Combi. Des rencontres et débats divers y ont été organisés, de Pasolini aux rythmes scolaires. Des films projetés. Des photographies et des toiles exposées. Tout ceci fait d’Expression 7 un lieu culturel à la fois essentiel, vivant et très plaisant de la ville de Limoges. Lorsque je demande à Max Eyrolle quel regard il jette sur son parcours, il me répond : « Mélancolique ! […] Cette notion du temps qui passe est très présente, plus peut-être que dans d’autres lieux. Quelquefois, je me retrouve tout seul, la nuit dans le théâtre et je me demande même si une seule pièce a existé ! » Les souvenirs de nombre de comédiens passés par son beau théâtre-écrin flottent doucement dans l’air, celui, aussi, d’un bal vénitien donné en 1985 pour fêter le carnaval, avec des comédiens, les danseurs Dominique Petit et Anne Carrié ou les rockeurs de Quartier Louche.

08 Mai

Mai 68, et moi et moi émois…

« Le vrai rêveur est celui qui rêve de l’impossible »

Elsa Triolet, Mille regrets.

 

J’avais six ans et j’étais beau, blond aux cheveux presque blancs, yeux bleus, clairs, et j’étais maigre, aux côtes saillantes – enfant qui ne voulait pas beaucoup manger, qui stockait la viande dans sa bouche, avant de la recracher en cachette dans la poubelle. C’était à Limoges, dans le quartier de la cathédrale sans flèche, dans un appartement où j’habitais avec maman, qui ne travaillait pas pour s’occuper de moi, et papa, qui conduisait des machines à vapeur et peut-être déjà à diesel. Chaque matin, au moment d’aller à l’école du boulevard Saint-Maurice, mon ventre se tordait étrangement, je vomissais presque immanquablement devant une boucherie peinte en rouge à l’angle d’une rue ouvrant vers la place Jourdan. La bouchère (ou la charcutière ?) m’apportait alors sur le trottoir un verre d’eau, peut-être sucrée, pour faire passer le goût âcre et me redonner du courage ; puis, je repartais vers l’école, tenant la main de maman, un manteau sur ma blouse à carreaux, une casquette anglaise sur mes cheveux courts, en pantalon ou en culotte courte.

A la maison, un midi, mon grand-père Marcel, qui n’avait plus son magasin de vin place des Bancs, était venu manger, sans mamie Rose, et il avait coupé en deux l’assiette en porcelaine à carreaux bleus et blancs en même temps que son beefsteak.

A la radio, on entendait souvent une chanson des Moody Blues qui parlait, je crois, de draps blancs en satin. Je ne me souviens pas de Salut les copains ! sur Europe 1. Je n’avais pas entendu le nom de Saïgon, ni de Martin Luther King, je ne savais rien du Sinaï. Mais déjà, pendant l’hiver, il était question de grèves de cheminots. Est-ce que je savais ce qu’étaient les cheminots, que mon père en était un ? Il prenait ses affaires, m’embrassait, me disait : « Je vais faire un petit tour de persil », il sortait, et puis il ne revenait que le soir ou le lendemain, sentant le savon de la douche du dépôt. Moi, je lisais le Journal de Nounours grand format, que maman m’avait acheté à la maison de la presse le samedi en fin de matinée. 1,50 francs, tout en couleurs, les histoires de Philippine, de Nounours, de Nicolas et Pimprenelle, les coloriages, l’abécédaire, les jeux, les aventures de Poudre de riz et celles de Couic le caneton… en attendant Pif gadget un peu plus tard. Dans la rue, nous étions plusieurs à crier, sur les trottoirs en rentrant de l’école : « Pompidou, des sous ! » sans savoir qui était Pompidou. Mon père m’apprenait à siffler devant la bibliothèque, chez nous, peut-être même qu’il me parla de la fusée Véronique que l’on venait de lancer depuis la base spatiale de Kourou.

Lorsque j’étais sage, nous descendions le mercredi soir chez nos voisins, Madame et Monsieur Lereclus, qui avaient un poste de télévision, pour regarder La Piste aux étoiles, de Gilles Margaritis, sur la première chaîne de l’O.R.T.F. : Roger Lanzac était un Monsieur Loyal qui me faisait rêver, avec son chapeau haut-de-forme, comme tous les artistes réunis au Cirque d’hiver de Paris, comme la musique de l’orchestre de Bernard Hilda. Parfois aussi, j’allais voir le clown Kiri et sa petite troupe de cirque : Laura l’écuyère, Ratibus le chat, Pip’lett la perruche et Bianca la jument. Le lendemain, c’était jeudi, il n’y avait pas école ! Monsieur Lereclus, un ancien facteur, m’amenait parfois avec lui au grenier, soulevait des couvertures, faisant apparaître ses canaris dans leur cage, qui se mettaient à piailler. Sa femme était grosse ; je l’aimais beaucoup.

La radio chantait de plus belle, et les vinyles tournaient sur l’électrophone gris. Je mimais des play-back en tenant un manche à balai. Mes parents m’achetèrent un harmonica jaune. Je me souviens de : « Elle m’a dit d’aller siffler sur la colline… » par Joe Dassin, « Comme un garçon j’ai les cheveux longs » par Sylvie Vartan, de la flûte de « Paris s’éveille » et aussi de l’ « Alouette alouette » de Gilles Dreu, un grand type moustachu, et de « la cavalerie » par julien Clerc. Et puis il y avait ces chansons que j’aimais vraiment beaucoup, mais dans une langue que je ne comprenais pas : « Hello Goodbye » chanté par quatre jeunes hommes un peu étranges, habillés en longues tuniques roses, bleues ou jaunes, et « Rain and tears » par les Aphrodite’s Childs. Et puis un jour, ma fiancée, Patricia, qui avait douze ans, m’offrit mon premier 33 tours, celui de Johnny Halliday, et je devins un rocker du Cours Préparatoire. Patricia avait de longs cheveux, s’habillait en robe blanche et me jouait du piano chez elle – j’en étais éperdument amoureux.

« Kili watch

Kili watch

Kili watch

Kili kili kili kili watch watch watch watch

Keom ken ken aba

Depuis deux jours je ne fais que répéter

Ce petit air qui commence à m’énerver

Oui! Kili kili kili kili watch watch watch watch

Keom ken ken aba

C’est contagieux car au lieu de dire bonjour

Mes voisins en me croisant chantent à leur tour

Kili!

Kili watch! »

 

L’hiver, nous étions allés chez nos cousins à Strasbourg où les gens parlaient une drôle de langue. Noël dans la neige, dans les illuminations, sur la luge de bois. J’étais effrayé d’entendre le nom de cette spécialité : les poussins à la Wantzenau. Le soir, lorsque nos parents nous laissaient à la baby sitter pour aller dîner en ville, je les imaginait dévorant les pauvres petits volatiles, sans doute aussi jaunes et mignons que les canaris de Monsieur Lereclus. Je triais tous les ingrédients du riz cantonais dans mon assiette pour en manger le moins possible, ce qui énervait la femme de mon parrain. Bruno, mon cousin, était vietnamien ; je ne savais pas pourquoi mais, visiblement, il ne ressemblait pas à ses parents, avec sa peau brune et ses yeux bridés. Ils ont tous eu la varicelle, mais pas moi.

Il y a une photo où je fais des crêpes dans une petite poêle, dans la cuisine, avec maman et son amie Andrée, ma marraine, pour la chandeleur. Je suis tiré à quatre épingles, comme toujours.

J’étais dans une école que j’allais bientôt quitter mais je ne le savais pas. J’apprenais à lire, à écrire, à compter, avec un instituteur barbu en blouse. Nous étions entre garçons. J’en ai peu de souvenirs ; seulement, je crois, celui du maître prévenant mes camarades que j’allais subir une intervention chirurgicale : une hernie, ou quelque chose d’approchant. Je ne me souviens que de la salle d’opération, de la grande lampe au-dessus de moi, tout petit, et de l’horrible masque pour m’endormir. Je me souviens de papa venant m’offrir Le Pied-Tendre, une aventure de Lucky Luke auparavant parue dans Spirou. Et puis de ma convalescence à La Gaillardie, chez un colonel, le père de Patricia et de sa sœur Liliane, et son épouse allemande – qui essayait, en vain, de me faire manger en tenant mon couteau à droite. La propriété était une pisciculture en pleine campagne limousine. Est-ce cette année-là que nous sommes descendus, une nuit, par une échelle accolée au balcon, avons pris la barque et sommes allés jusqu’au milieu du grand étang ? Les truites venaient manger les morceaux de pain jusque dans mes mains.

En mai, je sentis mes parents plus fébriles. Il faisait beau. Une certaine agitation était perceptible, un frémissement de l’air, peut-être. Des paroles étranges entendues à la radio. Par exemple que Pépée, la femelle chimpanzé de Léo Ferré, était morte. Ou bien qu’il y avait des barricades à Paris. Mais je ne savais pas qui était Léo Ferré, ni ce qu’était une barricade. La ville semblait en vacances. Mon père rentrait plus souvent – je finis par comprendre qu’il ne travaillait plus. Il faisait des « piquets de grève » ; ça, je comprenais ce que cela voulait dire : là où il travaillait, près des voies de chemin de fer, il enfonçait des poteaux de bois dans le sol. A quoi cela pouvait-il bien servir ? Avec ses copains, il avait accroché un grand drapeau rouge après le paratonnerre de la gare des Bénédictins. C’était joli. Il y avait beaucoup de monde dans les rues. Les trains étaient arrêtés. Nous allions préparer nos vacances à Bidart, avec un ami de la même promotion que mon père, qui vivait à la campagne. Ce que je savais, c’est qu’ils avaient commencé à travailler à 14 ans. Michel avait une femme, Marie-Thérèse, que nous appelions Tété, et trois enfants : Marc, Christian, et surtout Claire, alors adolescente qui s’occupait de moi. Leur belle maison était au-dessous des voies de la ligne Limoges-Ussel, mais il n’y passait plus de trains. On parlait de partir en vacances mais on disait aussi qu’il n’y aurait plus d’essence pour mettre dans les réservoirs des voitures ; nous, nous passions de la deux-chevaux à l’Ami 6. Moi, j’apprenais à faire du vélo et yves Montant chantait « A bicyclette ». C’était un temps de bonheur inquiet.

Je ne comprenais rien aux conversations et aux mots entendus, je crois : « … Accords de Grenelle, C.G.T., C.R.S., Baden-Baden, gouvernement populaire, Charles de Gaulle, Chienlit, Champs-Elysées, Sorbonne, Odéon, baccalauréat, bombe à hydrogène… »

Nous sommes partis en vacances à Bidart, il y avait de l’essence pour les réservoirs. Mon père me raconta que c’était un ancien port de chasseurs de baleine. La seule dont je me souvienne, c’est celle échappée d’un parapluie qui me fit mal à l’œil. Les vagues étaient immenses, je les observais les pieds dans l’océan, le corps malingre et bronzé. Elles me faisaient perdre mon maillot de bain. Dans le lointain, les surfeurs se souvenaient du film Le Soleil se lève aussi. Je m’inquiétais que l’on veuille me faire déguster du saucisson d’âne. J’entendais vaguement parler de militaires de l’autre côté de la montagne, en Espagne. Mes parents parlaient de leurs amis républicains exilés. Les macareux moines et les pingouins torda semblaient bien étrangers à l’effervescence du monde. Des hommes vêtus de blanc, une chistera attachée à la main, envoyaient des pelotes rebondir sur les rontons des villages. Nous mangeâmes du ttoro : rougets grondins, queue de lotte, congre et langoustines, moules de bouchot, légumes, vin blanc sec et huile d’olive. Plus tard, viendraient les cures à La Bourboule, pour soigner mes rhinopharyngites, mes pauvres maladies d’enfant fragile. Je commençais à écrire des poèmes dans des cahiers à grands carreaux. Face à la garde civile, mon père prenait des airs de contrebandier.

Il fallut rentrer, déménager, changer d’école.

Mon père et tous les autres reprirent le travail. Mais le drapeau rouge est demeuré fiché quelque part dans leurs cœurs. Sheila chantait : « Long sera l’hiver ». C’était prémonitoire : il dure encore. Ma tête est en flocons.

 

Extrait de Le Roi de La Vallée, Editions Gros Textes, 2011.

Théâtre à Limoges (5): L’échappée belle

En 1973, Charles Caunant, limougeaud d’origine, revient vers sa ville natale ; il est comédien, producteur à F.R.3 et il a la volonté de créer un café-théâtre inspiré du Café de la gare de Romain Bouteille. Il trouve une suite de caves médiévales 11 rue du Temple et convainc le propriétaire, Bernard de Fombelle, d’accueillir son projet. D’octobre 1975 à février 1977, 35 personnes donnent bénévolement de leur temps pour assainir, assécher, aménager le lieu. Toutes les économies de Caunant sont dépensées dans l’entreprise soit 50 000F de l’époque pour un théâtre de cent places. Le 9 février 1977, L’Echappée Belle est inaugurée, régie par une association dont le président d’honneur est Serge Moati, le réalisateur du Pain noir (dans lequel Caunant joue) et le vice président Serge Solon, directeur des programmes F.R.3 Bordeaux. Parmi les responsables et parrains : Jacques Rabetaud, professeur et comédien, Jean-Charles Prolongeau, artiste et céramiste, alors animateur de foyers socio-éducatifs, Georgette Bretenoux, Jean Dalbru, Georges Chatain, journaliste, Pierre Juglass, libraire. La salle propose des spectacles, du théâtre, des concerts (variétés, jazz), des expositions. S’y produisent Romain Bouteille, Marianne Sergent, Patrick Font et Philippe Val, Jean Pierre Sentier, Christian Pereira, les chanteurs Michel Sohier, Charles Elie Couture, Jacques-Emile Deschamps, Marie France Descouard, Françoise Rabetaud et Dominique Desmons, et bien d’autres. Charles Caunant écrit ‘’Mourir Bronzé’’, ‘’La caissière est mélomane’’, ‘’Le Festival du bref ’’. Patrick Jude, plasticien et professeur aux Arts Deco crée les affiches des spectacles. Un vent de liberté et de fraternité souffle dans la cave où se retrouvent artistes de renommée nationale et créateurs locaux comme Max Eyrolle et sa sœur Andrée. Jusqu’au docteur Henri Pouret, figure de la bourgeoisie limougeaude, qui viendra donner un jour une conférence sur l’art. L’Echappée Belle devient l’endroit underground fréquentés par les lycéens, les enseignants, les créateurs et spectateurs de tout poil attirés par l’esprit des lieux, éclairé à l’étincelle des poètes pour reprendre l’image de Pierre Desvaux fondateur de ‘’La Compagnie Chpeuneuneu’’.  L’entreprise portée par la passion des bénévoles cessa faute de soutiens financiers qu’elle n’a d’ailleurs jamais voulu demander. Charles Caunant avait ouvert une voie inédite à Limoges. Il vit désormais à Sète et reste en contact avec quelques amis fidèles comme Marc Wilmart qui fut un soutien personnel et médiatique important dans l’aventure de l’Echappée Belle dont la naissance fut annoncée à la fin de l’année 1973 dans un court métrage qu’ils cosignèrent. Il fut diffusé sur ce qui devint F.R.3 après l’éclatement de l’O.R.T.F. en 1975. Le film de 12 minutes avait pour titre : On ferme pour cause de réouverture.  Ce survol de la vie culturelle de la capitale régionale commençait par un poème sur Limoges en voix off de Charles Caunant sur des images d’entrée du Capitole en gare des Bénédictins :

Limoges ma ville

            Avec sa gare toujours bien limogesque

            Ses trolley-bus bien limogineux

            Ses maisons limogestes

            Ses bars si joliment limogeouillés

            Ses librairies bien limogeardes

            Ses cinémas limogiques

            Son théâtre bien limogéum

            Ses limougeauds tranquillement limoginés.

            Mes amis, là-dessus tout limogifs

            De me revoir si limogieux

            Et cette absente là-dessous

            Si complètement limogingue

            Que Limoges à la fin c’est à faire

            Limogir d’envie les images de l’autre Epinal,

            Qu’à Limoges après tout c’est

            Tellement

            Tellement

            Tellement limogiaque

            De revenir chez soi.