19 Jan

Le poète arédien Jean-Pierre Thuillat, fondateur et directeur de la revue Friches, est décédé

Jean-Pierre Thuillat chez lui, au Gravier de Glandon (Haute-Vienne)

devant ses chênes renversés par la tempête de 1999 (c) L. Bourdelas

J’ai fait la connaissance de Jean-Pierre Thuillat, né en 1943, grâce au numéro spécial de la revue Poésie 1, dont le secrétaire de rédaction était Alain Breton, dont il avait réalisé le dossier à propos des poètes du Limousin, d’expression française et occitane. C’était en septembre-octobre 1980, mais je l’avais lu après, avec plaisir et intérêt.

J’ai connu Jean-Pierre lorsque j’avais une vingtaine d’années et que j’étudiais en hypokhâgne au lycée Gay-Lussac de Limoges. Avec mon amie Pascale Michelon (Vezzano), nous avions découvert une affichette dans une librairie de Limoges faisant appel aux poètes – or, nous écrivions tous les deux de la poésie. Un autre de nos amis, dont le pseudonyme était Jean-Pierre Nivôse, professeur dans un lycée professionnel, auteur également, se joignit à nous lorsque nous décidâmes de rencontrer le poète arédien, professeur d’histoire et géographie à Châlus, occitaniste, passionné d’histoire médiévale, qui envisageait de créer une revue de poésie, vite baptisée Friches, avec sa maison d’édition des Cahiers de Poésie Verte. Pascale et moi partîmes en moto à sa rencontre, à Glandon, près de Saint-Yrieix-la-Perche, où il habitait. Jean-Pierre avait alors quarante ans. C’était un homme affable, qui allait se révéler d’une opiniâtre volonté persévérante. Il était à l’écoute, en particulier des jeunes que nous étions.

(c) L.B.

Sous sa conduite bienveillante, nous mîmes au point cette publication dont le principe ne devait guère changer en une quarantaine d’années, chaque livraison proposant habituellement un dossier avec une approche et des inédits d’un poète majeur (la « grande voix contemporaine ») – le premier étant Jacques Réda – et donnant à découvrir d’autres auteurs connus ou moins connus, parfois débutants (ce que nous étions finalement à l’époque). Des articles de fond, des lectures de recueils récents, des informations pratiques ou des entretiens venant compléter le tout. Le tout avec une maquette simple, en blanc et vert, avec des œuvres d’artistes contemporains. Je me souviens parfaitement du jour où nous attendions avec impatience, au Sully, cours Jourdan, Jean-Pierre de retour de l’imprimerie, qui nous apporta les premiers numéros. Quelle joie et quelle fierté ! Le numéro 2 serait quant à lui composé de poèmes d’enfants. Les choses commençaient et ne s’arrêteraient pas. Il fallut convaincre des libraires, des journalistes (qui rechignaient un peu), trouver des acheteurs, des abonnés… Organiser des réunions, participer à des manifestations, aux premières éditions de « Lire à Limoges », le salon du livre municipal (la « fête des ânes », selon Rougerie…). l’équipe initiale fut bientôt rejointe par d’autres, en particulier Joseph Rouffanche, flamboyant, tout auréolé de son Prix Mallarmé 1984. Jean-Pierre fut malade, un temps, et nous inquiétâmes pour lui, mais la vie triompha. En 1988, il me fit le grand plaisir d’éditer mon recueil Océans citadins, qui fut mis en scène ensuite par Philippe Labonne avec la comédienne Patricia Clément. Je présidais alors aux destinées d’une autre revue, Analogie, qui serait suivie par L’Indicible frontière, qui publièrent à leur tour les beaux poèmes de Jean-Pierre – c’est l’époque, jamais oubliée, où il m’écrivit qu’il me considérait un peu comme son « petit frère ». Plus tard, le poète Alain Lacouchie rejoindrait l’aventure et deviendrait une autre cheville ouvrière de Friches. Tous les deux ans, la revue organisait et publiait le Prix Troubadours.

Le poète Alain Lacouchie (c) L.B.

Au tout début de « Lire à Limoges », le stand des revues Friches et Analogie, avec Philippe Nicot, Laurent Bourdelas et Joseph Rouffanche (c) L.B.

 

En janvier 1997, les Cahiers de Poésie Verte publièrent l’anthologie critique de Joseph Rouffanche 12 poètes, 12 voix(es), précédée de l’essai Une crise profonde (Blot, Bourdelas, Clancier, Courtaud, Clancier, Delpastre, Laborie, Lacouchie, Lavaur, Mazeaufroid, Peurot, Rouffanche, Thuillat). Une signature fut organisée en plein air place de la Motte par la librairie Page et Plume et un dîner organisé au restaurant Le Trolley.

Fin connaisseur de l’histoire arédienne, Jean-Pierre soutint un D.E.A. en histoire médiévale, sous la direction de Bernadette Barrière, avant de livrer chez Fanlac une magistrale biographie de Bertran de Born, le seigneur-troubadour injustement voué à l’enfer par Dante. En 2018, il publia également chez Fédérop une belle anthologie du troubadour.

 

         » (…) En 1976 parut son deuxième recueil : Verglas du bonheur aux Éditions Saint-Germain-des-Prés, dont le titre reprenait l’un de ses vers d’adolescence : « …de l’amour à fabriquer/sur des verglas de bonheur… » Toute sa poésie était déjà bien là, lyrique, avec ses feuilles et ses herbes, ses arbres et ses oiseaux, avec la mer et les « inoubliables frémissements des étoiles/par nuits sans lune» et cette volonté de chanter l’aimée, comme jadis les troubadours, ses yeux, « chaque coin » de sa peau. En 2003, Thuillat donna une belle suite à ce premier recueil : Où l’oeil se pose, Verglas du bonheur (II) chez Fédérop, dédié à celle qu’il aime et aux autres qui composent pour lui « le trouble fondamental: l’Univers féminin ». Il s’y livrait à de beaux « arpèges du désir », inspiré par les yeux toujours, les cuisses nacrées, la pointe drue des seins, et les gestes de la femme, celle sans qui, dans le jardin, « [ses] verglas de bonheur/ [ne] pèseraient/ que plumes », car le poète dit aussi la peur de la perte.

Jean-Pierre Thuillat a aussi dit, dans sa poésie, le souci de retrouver l’enfance, la mémoire, le terroir : c’était en 1982 dans Le Désert en face, poèmes pour un pays perdu, suivi de Introduction à la solitude de l’arbre (Traces et Cahiers de Poésie Verte, Le Pallet/ St-Yrieix-la-Perche) ; on y lisait, en songeant parfois au Breton Paol Keineg, l’automne et la glèbe, le mystère des landes, l’avertissement des chênes, la volonté d’être « en marge/d’un monde de marchands », la recherche des souffles et des signes, l’hommage aux animaux, le souvenir immémorial d’une civilisation paysanne. Ce n’est pas pour rien qu’en 1998, le poète a livré le secret de La Recherche des cèpes en automne sous la pluie (Éd. de L’Arbre, Aisne), très beau recueil de quelques pages introduisant à la promenade contemplative et introspective, qu’il lut en public de Saint-Yrieix à Port-Louis dans le Morbihan.

L’alpha et l’oméga de la vie ont aussi inspiré Jean-Pierre : en 1987, il publia les Mémoires d’avant-naissance, où il se proposait avec originalité, virtuosité et tendresse de dire la vie embryonnaire, de donner même une âme à l’être se formant doucement au creux de la mère — reprenant là peut-être involontairement la doctrine chrétienne : « Puis ce furent les ultimes mues/les perfectionnements de dernière minute/les fignolages… » ; un beau texte à la fois archaïque et moderne, écrit par un père après la naissance de son fils Emmanuel, en 1969-70. Et puis vint le sombre de la maladie, pour le poète jeune encore, qui nous fit à tous craindre le pire, magnifiquement conjuré plus tard dans Le Versant d’ombre (Éd. L’Arrière-Pays, 1996) : « La blessure cicatrise, un sursis t’est donné. Ta vie a d’autres traces à creuser dans la neige. » Comme chez Jean Maison, la nature, l’amour, la poésie, sont consolation. Car il est aussi là, le travail du poète : « Tu t’accoutumes/aux rive de la mon et mesures le jour/chaque soir d’un pas différent. » Encouragé à ses débuts en écriture par Jean Malrieu ou Georges-Emmanuel Clancier, attachant poète fidèle à ses racines et à ses amours, à la poésie et au Limousin ouvert sur l’universel, Jean-Pierre Thuillat mérite qu’on le lise, à l’ombre d’un chêne. » (Laurent Bourdelas, in Du Pays et de l’exil, Un abécédaire de la littérature en Limousin, Les Ardents Editeurs, 2008).

En août 2003, Jean-Pierre Thuillat est l’invité du festival Les Littorales à Port-Louis dans le Morbihan. Il y fait une lecture de ses textes, et y présente la revue Friches, présenté par Laurent Bourdelas, directeur de la manifestation (c) J.M. Bourdelas

Repas entre amis à Port-Louis,août 2003 avec, entre autres, Alain Lacouchie, Jean-Pierre Thuillat, Laurent Bourdelas, Marie-Noëlle Agniau, Louis Dubost et Bernadette Thuillat (2ème en partant de la droite) (c) J.M. Bourdelas

Festival des Littorales, Août 2003, Ecole des Pâtis, Port-Louis:

Alain Lacouchie, Jean-Pierre Thuillat, Laurent Bourdelas et Marie-Noëlle Agniau présentent leurs derniers recueils à la presse du Morbihan (c) Le Télégramme

Deux n°1 de revues limougeaudes auxquels Jean-Pierre Thuillat a participé. Ses textes ont par ailleurs été publiés dans de nombreuses revues en France.

  

En juin 2008, Alain Lacouchie et Jean-Pierre Thuillat lisent dansles Jardins de l’Evêché, à Limoges, à l’invitation de L’Indicible frontière

(c) L.B.

 

 

Un versant de lumière : hommage au poète Jean-Pierre Thuillat et aux 20 ans de la revue Friches

 

Il y a un objet dont je ne me séparerai pour rien au monde: c’est le n°1 de la revue Friches paru en 1983 – il y a donc exactement 20 ans –, au sommaire de laquelle Jean-Pierre Thuillat avait bien voulu m’inviter, moi qui n’avais qu’une vingtaine d’années, et que nous l’aidâmes à lancer, Pascale Michelon, Jean-Pierre Nivôse et moi-même, bientôt rejoints par Joseph Rouffanche. Qui de cette première équipe aurait pu imaginer, dans le bar de Limoges où le directeur de publication nous apporta le premier numéro tout frais sorti de chez l’imprimeur, avant de nous entraîner faire la tournée des journalistes, que la revue existerait toujours vingt ans plus tard, en ce printemps 2003 ensoleillé, portée à bout de bras par Thuillat, contre vents et marées, qu’elle serait saluée dans la France entière, poursuivant son objectif initial : publier des grandes voix contemporaines et des auteurs à découvrir, ouverte à différents styles mais sans trahir son goût pour la poésie « verte », lisible et lyrique sans jamais être passéiste?

Mais c’est surtout à l’homme et au poète que je voudrais rendre hommage: l’amoureux des troubadours et de leur langue, l’Occitan, le médiéviste, le lyrique discret dont tout est résumé par le choix d’un pseudonyme qui pourrait sembler à certains la quintessence du dandysme: remplacer le s final de son patronyme par un t… Jean-Pierre Thuillat qui me dédicaçait ainsi, en mars 1984, son livre Verglas du bonheur : « en espérant que ce recueil ne sera pas le dernier en date que je puisse lui offrir… », puisque cette année fut bien noire pour lui, à tel point qu’il m’inspira le poème « l’Homme aux passiflores ». Thuillat vivait l’épreuve de la maladie, qui nous inquiéta tous. Il aurait pu écrire alors, comme Bernard de Ventadour : « Je ne vois fuir le soleil,/Tant me sont obscurcis ses rayons… » , il a composé le recueil que j’aime le plus de tous les siens: Le Versant d’ombre, qui dit cette approche douloureuse du gouffre qui nous attend tous.

Jean-Pierre Thuillat, ce roc granitique inébranlable, pas même atteint par la grande tempête de 1999, enfoncé dans sa terre limousine de tout son poids, mais dressé vers le ciel bleu et sans nuages, métaphore qui dit le poète des racines et de l’ouverture au Monde et aux autres. Jean-Pierre Thuillat, d’humeur égale, dont les emportements sont simplement à lire dans les éditoriaux de sa revue, en particulier contre les chapelles intolérantes et pseudo « modernistes » qui ont fait tant de mal à la poésie. Jean-Pierre Thuillat, donc, humble et fier à la fois, comme un paysan limousin qui trace son sillon, droit et profond, essentiel pour les récoltes à venir, qui sait aussi bien chanter l’enfant à naître que la cueillette des cèpes, qui sait écrire enfin: « Ta robe qui ruisselle/autour de tes pieds nus/dans un soupir d’ailes froissées… » L’Ami à qui je dois en partie d’être aujourd’hui ce que je suis. Mon presque voisin de la campagne limousine où nous frôle encore le souvenir de Marcelle Delpastre et de tous les poètes du Moyen Age, pour peu que l’on y prête attention.

Laurent Bourdelas, dimanche 23 mars 2003

 

Ma genèse est dans les friches

Anatole le Braz l’avait écrit: « On les répute stériles (les landes), parce qu’elles ne produisent que ce qui leur plaît et seulement au gré de leur fantaisie vagabonde. Mais quelle profusion, quelle exubérance de vie dans cette stérilité! »[1] La lande est inspiratrice en Bretagne, elle tire d’ailleurs son nom du breton lann : elle est le lieu du mystère et du fantastique, le lieu-même de l’inspiration, territoire entre le jour et la nuit, entre ce monde trop réel qui nous afflige et nous occupe, et le lieu des esprits, des apparitions, des korrigans. Le Braz le savait bien, qui écrit dans La légende de la Mort le témoignage de cette femme qui revenait du Relecq où elle avait été en pèlerinage pour un enfant mort:  « j’étais partie de très bonne heure: il ne faisait pas encore jour, mais la nuit était claire et toute pleine d’étoiles. J’approchai de Morlaix lorsque, par trois fois, je vis une robe blanche, comme en ont les anges dans les églises, traverser et retraverser le chemin devant moi. Peu après, comme j’arrivais au moulin à papier, ayant levé la tête vers le ciel, je vis trois étoiles sauter, s’écarter, laisser un grand espace vide, comme pour faire place à une autre que je ne distinguais pas. »[2] Même la mort n’a pas tout à fait prise dans la lande, lieu magique et lieu de parole par excellence.

Une phrase de Julien Gracq a précisé: « Ce n’est pas une trace fabuleuse que je viens chercher dans les landes sans mémoire: c’est la vie plutôt sur ces friches sans âge et sans chemin, qui largue ses repères et son ancrage et qui devient elle-même une légende anonyme et embrumée. » On l’imagine, cette lande, comme le sommet étrange du mont Vezzano où Vanessa entraîne dangereusement le narrateur du Rivage des Syrtes : « des ondes rapides couraient sur les herbes sèches; la sourde détonation des vagues invisibles déferlant dans les creux des falaises apportait dans le vent le bruit d’un orage lointain. Ça et là, avec la fraîcheur du soir, des bouchons de brume blanche commençaient à courir et à se bousculer au ras du sol, comme un troupeau pris de panique… on eut dit qu’avant l’heure les fantômes du soir se hâtaient de reprendre possession de la lande. »[3] La lande est donc comme le lieu essentiel de la métaphore et de la poésie, et c’est là que j’ai passé ma jeunesse – c’est là que fût ma genèse: sur la vaste lande bretonne qui court de Quiberon à Groix, là où plus tard, je devais rêver un fils, Maël.

Mais la friche n’est pas exactement une lande. Elle n’est pas son synonyme. Le mot vient du néerlandais wersch, qui signifie « terre fraîche ». C’est la terre non cultivée – les pâtis, comme au pied de la citadelle de Port-Louis, mon autre lieu d’enfance. Et la friche reste plus longtemps inculte que la jachère… Chateaubriand a évoqué ceux « qui achetèrent des terres en friche au bord du Tage » ; le poète est face à la page blanche comme face au pré à défricher, comme face à la nature et à la création à déchiffrer. Le poète-défricheur est donc jardinier, pionnier. Il est celui qui pratique l’essartage : mais se mettre à l’essart – on se souvient des nombreux entourant Ventadour – peut aussi conduire à se mettre à l’écart. Or, l’étymologie d’écart, qui remonte au Xlllème siècle, c’est l’entaille, l’incision. Et l’incise est encore poésie, puisque c’est le groupe de notes formant une unité rythmique à l’intérieur d’une phrase musicale… Le poète-défricheur est comme le moine-défricheur vivant lui aussi à l’écart, anachorète, ermite, religieux solitaire, inspiré par Dieu, comme le premier vers du poète peut l’être. Et si, comme l’a suggéré Prévert, le poète est celui qui sait faire le portrait d’un oiseau, alors autant que ce soit celui du moineau, dont le plumage est comparé au vêtement ecclésiastique. Les moineaux sont les amis de la friche, les oiseaux sont les compagnons des poètes.    J’ai arpenté longuement Vezzano, et j’y ai justement vu « des nuées compactes d’oiseaux de mer, jaillissant en flèche, puis se rabattant en volutes molles sur la roche, [qui] lui faisaient comme la respiration empanachée d’un geyser… »[4], un peu comme les mouettes de Nicolas de Staël. Guillevic en son temps l’a écrit, ce sont là « battements d’ailes de feu/Au-dessus des battements de vagues »[5], oiseaux, bateaux, vus de la lande, et il l’a dit aussi : « Si la voile bat au vent,/C’est que tout n’est pas perdu. »

Et si moi-même je me suis parfois senti « Homme désarticulé par le vent,/englué sur la lande »[6], je sais bien que c’est du défrichage que viendra la rédemption, puisque, comme l’a affirmé Lorca: « La lune est morte, morte/mais ressuscite au printemps. »[7] La lande, c’est la langue de terre, et c’est celle que je veux parler. Les poètes étant comme ces hommes dont parlait Lucrèce : « Une race d’hommes vécut alors, race des plus dures, et digne de la dure terre qui l’avait créée… Ce que le soleil et la pluie donnaient, ce que la terre offrait d’elle-même, voilà les présents qui contentaient leurs cœurs… enfin, dans sa fleur, la nouveauté du monde abondait en grossières pâtures qui suffisaient aux misérables mortels »[8], car le paradoxe est que la friche est nourrissante, puisqu’elle engage l’homme à se dresser contre sa condition et la création tout entière, pour les déchiffrer et les dépasser, c’est la révolte métaphysique dont a parlé Camus[9], celle qui aboutira à l’œuvre d’art. L’œuvre d’art, le poème, sauvant peut-être de ce « Monde terrible » où vécut le russe Alexandre Blok, qui sut ce qu’étaient la lande, la steppe et la terre: « J’ai approché l’oreille de la terre… Le printemps passera – et de la terre,/Que ton sang aura arrosée,/Un amour surgira nouveau. »[10] C’est aussi cela, défricher: verser son sang pour ensemencer la terre, c’est-à-dire imprégner la page, la rougir plutôt que la laisser blanche. Le prince-poète Imrou’l-Qays l’écrivit au Vlème siècle: « Sur le sable, l’empreinte de nos corps… »[11], et, parce que ma genèse fût dans les friches – en Limousin, on parle d’achenat –, je suis désormais comme Merlin dans la plaine déserte chanté par Guillaume Apollinaire: « La dame qui m’attend se nomme Viviane/Et vienne le printemps des nouvelles douleurs/Couché parmi la marjolaine et les pas-d’âne/Je m’éterniserai sous l’aubépine en fleurs. »[12]

Laurent Bourdelas, à Vicq-sur-Breuilh, le jeudi de l’Ascension 2003.

 

[1] Préambule au n°1 de Friches, printemps 1983.

[2] Editions Coop-Breizh/Jeanne Laffite, Marseille, 1994, p. 301.

[3] Editions José Corti, Paris, 1952,p.149.

[4] Ibidem.

[5] in Les poètes de l’Ecole de Rochefort, Seghers, Paris, 1983, p. 187.

[6] Amer et profond sillon, Editions du Pont Saint-Martial, Limoges, 2001, p. 15.

[7] Poésies II, Poésie/Gallimard, 1995, p. 74.

[8] De la nature, Garnier-Flammarion, Paris, 1964, p. 180.

[9] L’homme révolté, Paris, 1951, p. 39.

[10] Poésie/Gallimard, Paris, 2003, p. 231.

[11] in Anthologie de la poésie arabe, Phébus-Libretto, Paris, 1995, p.45.

[12] « Merlin et la vieille femme », Alcools, NRF, Paris, 1944, p. 64.

 

 

 

27 Déc

1794 : ils marchaient à Limoges pour la République

Je vous propose aujourd’hui un petit parcours à travers le centre-ville de Limoges, mais pas n’importe lequel ! Nous allons mettre nos pas dans ceux des habitants qui décidèrent, à la suite de Robespierre, de célébrer l’Etre Suprême. Si vous le voulez bien, nous allons d’abord nous rendre place Jourdan, qui porte elle-même le nom du célèbre soldat de la Révolution. Et nous allons imaginer qu’une machine à remonter le temps nous ramène en 1794. Je ne sais pas trop à quoi peut bien ressembler une telle machine, mais on peut toujours essayer. Voilà, ça y est, nous sommes le 20 Prairial – c’est-à-dire le 8 juin de cette année-là.

Dès le lever du soleil, dans la fraîcheur très matinale, les tambours et la musique parcourent Limoges dont les maisons sont décorées de banderoles tricolores, couvertes de branches et de guirlandes pour rappeler « les idées simples de la nature ». Les différentes «sections » – Egalité, Liberté, Union – se regroupent place de la Fraternité (actuelle place Jourdan). Leurs doyens d’âge ouvrent la marche, le front ceint de palmes, accompagné par de jeunes garçons portant une branche de chêne et des jeunes filles tenant des corbeilles de fleurs. D’autres enfants les accompagnent, ainsi que les adultes interprétant hymnes et chants guerriers. Sur la place arrivent également de jeunes canonniers, les membres de la Société populaire, des vétérans armés de piques. Des statues figurent les ennemis de la félicité publique : l’athéisme (défendu par les Hébertistes), l’ambition, l’égoïsme, la discorde et la fausse simplicité, qualifiés de « seul espoir de l’étranger ». Deroche, le maire, prononce un discours à la gloire de l’Être suprême, puis met le feu aux effigies, tandis que l’on crie : « Vive la République ! »

Le cortège se reforme, passe sous l’arc de la place Tourny, rebaptisée « de la Fraternité» et la musique et les chants reprennent de plus belle ; on se dirige vers la place de la Motte, on redescend par la rue du Clocher, la place Saint-Martial, on repart vers la rue du Consulat, la Boucherie, et l’on prend la direction de l’ancien évêché, puis on revient vers la ville, on emprunte la promenade de la Révolution (boulevard Gambetta aujourd’hui), pour arriver place de la Montagne, le jardin d’Orsay, où s’élève une motte de terre couverte de gazon, «majestueux autel de l’Être suprême », au pied de laquelle est écrit, sur des panneaux : «Son temple est l’univers ». Le maire s’avance vers la montagne et proclame : « Dieu de la nature, entends nos voix, reçois nos vœux, liberté, égalité, fraternité parmi nous et parmi nos frères de toutes les nations ! » La foule répète trois fois, les garçons agitent leurs branches de chêne et les filles lancent leurs fleurs. Un roulement de tambour annonce la fin de la cérémonie.

Vous voyez que les machines à remonter le temps ont du bon ! Lorsque vous passerez place Jourdan, vous vous souviendrez peut-être de ces Limougeauds tout heureux de défiler pour les valeurs d’une idée alors neuve : la République.

13 Nov

Limoges été 1929

 

C’était il y a plus de 90 ans, avant le krach de Wall street qui allait survenir en octobre, et plonger le monde dans une crise économique et politique qui l’entraînerait vers la tragédie. La guerre de 14 s’était achevée une dizaine d’années auparavant et certains rêvaient d’une paix perpétuelle… Le radical Gaston Doumergue présidait aux destinées du pays, Raymond Poincaré laissait sa place à Aristide Briand à la présidence du Conseil. Limoges comptait alors environ 98 000 habitants, et ses usines tournaient encore à plein régime, les conditions de travail et de vie des ouvriers s’étaient améliorées et la nouvelle gare des Bénédictins – avec son quartier rénové – allait devenir un magnifique emblème.

Les fabricants se préparaient à organiser au Pavillon de Marsan, à Paris, une exposition rétrospective dans le cadre du cent-cinquantenaire de la porcelaine de Limoges, et dotaient de 30 000 francs de prime un concours ouvert à tous les artistes pour récompenser l’innovation dans la recherche des formes et des décors de services de table, à thé et à café. A Paris également, le flûtiste Jacques Honorat, 1er Prix du Conservatoire, remportait à l’unanimité celui de l’Ecole Nationale Supérieure de Musique. Le normalien Robert Meynieux, fils de l’industriel, était reçu 1er à l’agrégation de mathématiques. Et tandis que les escrimeurs de Limoges se classaient deuxièmes au tournoi international de Montluçon, la chorale Les Enfants de Limoges, composée de 55 exécutants et dirigée par M. Coiffe, brillait de tous ses feux à l’occasion d’un festival à Biarritz – ses solistes Dubois, Barriant et Gilles étant particulièrement remarqués. André Demartial, président de la Société Archéologique et Historique amènait les membres de l’association faire une excursion sur la rive gauche de la Vienne, entre Aixe et Rochechouart… A Saint-Priest-sous-Aixe, ils découvraient des vestiges archéologiques réunis par Aubert Berger dans un jardin embaumé par le parfum des roses et des clématites…

Dans la capitale limousine, les amateurs d’art pouvaient visiter la Galerie Dalpayrat, place de la République[1], où Mlle Soubourou et ses élèves proposaient émaux et céramiques et Mathilde Villoutreix ses beaux dessins et aquarelles, inspirés par Limoges, Cannes, Toulouse, Luchon, Avignon, Perpignan et Marseille. Le 1er août, c’étaient les obsèques du professeur de celle-ci, Auguste Aridas, ancien élève de Gérôme, artiste peintre et professeur à l’Ecole des Arts Décoratifs pendant plus de quarante ans, dont on peut admirer les tableaux au Musée des Beaux-Arts de Limoges.

Léon Betoulle, le maire et sénateur SFIO, posait, souriant et bon enfant, au milieu des rameurs « ponticauds » à casquette d’amiraux et des jeunes filles coiffées de leur somptueux barbichet. C’était les beaux jours du « socialisme municipal ». Au mois d’août, on avait bien besoin de la Vienne pour se rafraîchir ! Mon grand-père Eugène, qui habitait au 58 de la rue du Pont-Saint-Martial, n’avait qu’à descendre la rue pour aller faire trempette, comme le ferait son fils Jean-Marie quelques années plus tard avec ses copains. Un collaborateur du journal La Vie limousine écrivait : « Pavés secs, murailles sèches, rues poudreuses, pompes interdites, tramways acides, canalisations d’eau tarie ». Après un hiver très rigoureux sur tout le pays, la sécheresse et la canicule s’installaient! Alors c’était l’occasion de boire une bière Mapataud et, si l’on en avait le loisir, de s’attabler au Café Riche rue Saint-Martial, à L’Univers place Carnot ou dans tous les autres bistrots qui faisaient aussi que la ville était vivante, tout en rêvant de congés payés qui ne tarderaient plus.

[1] Ces miroitiers limougeauds vendaient des cadres puis transformèrent leur magasin en galerie d’art. En 1913, ils y organisèrent une grande exposition cubiste.

13 Sep

Au cœur de Limoges, sur les traces des ancêtres médiévaux

C’est le défaut ou le privilège de l’historien : se promener à travers les rues et repenser à ceux qui nous y précédèrent… Me promenant au cœur de l’ancienne ville du « Château », près de la place de la Motte, je repense à ce qu’elle était au Moyen Âge.

Je sais à peu près à quoi ressemblait ce « Château », avec sa variété de population (qui aimait se revendiquer « bourgeoise »), de quartiers, de rues et de ruelles, ses places (celle des bancs charniers était la plus importante, avec sa trentaine d’étals, et le pilori au sud), ses étangs près de la motte, ses fontaines, ses multiples cris et bruits, ses sons de cloches. Les maisons (« meygos ») avec parfois leurs jardins.

Les différents métiers exercés : bouchers, boulangers, couteliers, ceinturiers, charpentiers, argentiers, maçons, manouvriers, couturiers, forgerons, orfèvres, émailleurs, juponiers, coiffeurs, fromagers, drapiers, cordonniers, cubertiers, valets… et puis les clercs, les chanoines, les notaires, écrivains publics et même, à la fin du Moyen Âge, un imprimeur, Jean Berton. Parmi la production locale des tisserands : la limogiature – une étoffe de luxe rayée soit d’or soit de rouge, vendue en partie à l’extérieur du Limousin. Il y avait tous les petits marchands, aussi, comme Mariota Ourissona, vendeuse de châtaignes. Dans cette ville, les pauvres assistés s’occupaient de l’entretien des vergers.

Les consuls devaient agir pour le bien en écartant le mal, la haine, la malveillance et le favoritisme. Ils avaient la garde de la ville, des droits de justice et police. Ils veillaient à la conservation des finances publiques, protégeaient les veuves et les orphelins. Ils avaient à s’occuper du bon état de la forteresse et des armes communes, du pavement des rues, de l’entretien des étangs, de l’installation des bancs sur les places et aux carrefours, de la plantation d’arbres et de la bonne qualité des produits fabriqués et vendus au Château. Ils devaient rendre des comptes à la fin de leur consulat.

L’affluence des pèlerins vers l’abbaye Saint-Martial attirait les marchands. Une colonie vénitienne établit très tôt un entrepôt dans la ville, que l’on imagine très odoriférant : les commerçants de la Sérénissime vendaient le poivre et les épices du Levant à travers toute l’Europe occidentale. Les clous de girofle, la noix de muscade, la cannelle imprégnaient les viandes et les poissons dans la plupart des recettes ; sans doute pour masquer la salinité de ces produits – le sel étant le conservateur – mais surtout parce que leur attractivité gustative et imaginaire était fort prisée par ceux qui avaient les moyens de les acheter.

Limoges, qui occupait un site de carrefour, était un important lieu de commerce et sa bourgeoisie marchande y tenait une place influente et enviée. Les bourgeois étaient propriétaires immobiliers et fonciers, plaçaient leur argent, faisaient prospérer leur patrimoine, faisaient des dons à l’Eglise, pratiquaient la charité…

Mais je vous rassure, l’historien est aussi de son temps, et je finis toujours par échapper à mes rêveries pour me replonger dans l’animation de la ville d’aujourd’hui et me mêler sans déplaisir à mes contemporains.

02 Juil

Jean-Pierre Comes, un homme de l’être

Jean-Pierre Comes (c) L.Bourdelas, 2020

Né en 1946 à Limoges, Jean-Pierre Comes est un homme et un artiste plasticien discret, pourtant intimement lié à l’histoire culturelle de la ville ces dernières décennies. Son appartement avec vue sur la cathédrale Saint-Etienne, où il vit avec son épouse émailleuse Joëlle Comes, est proche de ceux qu’occupèrent le dadaïste Raoul Hausmann ou l’écrivain, mathématicien, ésotériste, mythologue, Jean-Charles Pichon. Ce dernier écrivit d’ailleurs à Comes, en 2000 : « … ton œuvre échappe aux classifications, craint toutes les fermetures, n’a d’autre avenir que le toujours possible. » Une œuvre colorée, hors des modes, liée à l’écrit et au langage.

Autodidacte, Jean-Pierre Comes, qui expose depuis 1973 (Paris, Limoges, Texas, etc.), réalise des collages, des dessins collés et gouachés, crée de superbes livres d’artistes en un exemplaire sur lesquels écrivent à même la page des écrivains, des poètes conviés, peint des bois, et s’est lancé avec talent dans l’aventure du mail art, correspondant avec les plus grands, à travers le monde entier. L’été dernier, une exposition rétrospective organisée à Terrasson a montré l’envergure inestimable de ces échanges. Au nombre de ces correspondants : Fernando Arrabal (« Vous butinez le pollen des dieux » lui écrit celui-ci), Bob Ray, John Held Jr, Gérard Sendrey, Claudine Goux… mais aussi Roch Popelier. La galeriste limougeaude Simone Nathan-Asher s’amusait : « Si j’attends de faire une enveloppe digne de celles de Jean-Pierre, cela risque de durer encore longtemps ». Quant à Alain Grandremy, ancien secrétaire de rédaction du Canard enchaîné, il a écrit : « Alchimiste des formes et des coloris, il parvient à nous offrir de fulgurantes et lumineuses images qui donnent à rêver ».

Comes a également entretenu pendant près de quarante ans une correspondance importante avec le cinéaste Claude Autant-Lara et l’écrivain Pierre Naudin, devenu son ami. En 1996, depuis Vézelay, Jules Roy qualifiait ses œuvres de « merveilles », en 2013, le comédien Jean Piat saluait son énergie et sa passion.

Jean-Pierre Comes était très proche de Jean-Joseph Sanfourche, qui lui écrivait : « J’admire votre travail et la dignité de votre action et de votre personne qui en sont l’essence… » Dans un livret destiné aux collectionneurs, paru chez L’Amateur, l’artiste limougeaud a raconté leur relation, qui datait d’une rencontre à Solignac en 1980. On y croise aussi Claude Bensadoun, créateur de la galerie Contraste, chez qui exposèrent, à partir d’avril 1981, nombre d’artistes. C’est Joëlle Comes qui a réalisé les derniers émaux de Sanfourche.

Artiste, épistolier, auteur, passionné par l’art, Jean-Pierre Comes est aussi collectionneur et c’est un vrai plaisir que d’admirer ses propres travaux à côté d’œuvres de Rebeyrolle ou même de Jean Bruller, plus connu sous le nom de Vercors, l’auteur du Silence de la mer, qui était aussi illustrateur depuis les années 1920.

On l’aura compris, si Jean-Pierre Comes est un homme de lettres, c’est aussi et surtout un homme de l’être. Il affirme qu’ « un artiste, un créateur n’est pas un être foncièrement différent des autres. Seuls sa vision, son appréhension des Etres et des choses, son amour de l’art le rendent-ils plus sensible, plus vulnérable. » Et comme cela fait une cinquantaine d’années qu’il fait partie non seulement du paysage artistique limougeaud mais aussi international par le biais du mail art, on se dit que sa ville natale pourrait lui rendre hommage, pour faire mentir le proverbe selon lequel « nul n’est prophète dans son pays ».

(Article paru aussi dans Le Populaire du Centre)

27 Mai

la peste noire à Limoges

De tous les fléaux épidémiques du Moyen Âge, la peste « noire » est le plus impressionnant, parce qu’il se répand de façon foudroyante et très meurtrière. L’exemple le plus significatif est celui de l’épidémie de 1346 à 1353. Venant d’Asie, la maladie frappe l’Europe occidentale sous-alimentée et fait des ravages effrayants. Cette peste pulmonaire, dix fois plus meurtrière que la peste bubonique, a une propagation dix fois plus rapide. Elle gagne rapidement de ville en ville et, en quelques mois, elle atteint presque toute la France. Cette peste aurait tué 25 millions d’Européens – le quart de la population – et l’on voit en elle l’un des cavaliers de l’Apocalypse. Il faut relire le grand écrivain italien Boccace qui, dans Le Décaméron la décrit et l’analyse avec un effrayant talent. Bientôt, on va peindre des danses macabres, sarabandes qui mêlent morts et vivants.

En 1348, après le départ des Anglais, les corps étant épuisés par la guerre et la famine, la peste frappe à Tulle. Elle s’étend à Brive, à Saint-Junien… Elle fait des apparitions à Limoges en 1348 (venant de Bordeaux), 1371, 1382, 1389, 1395 et 1399. 1/6e de la population limousine serait morte. La contagion par les contacts de peau à peau aurait été accélérée, en une période plus froide, par le fait qu’en l’absence de vêtements chauds et du combustible nécessaire pour chauffer les lieux d’habitation, notamment chez les pauvres, le seul moyen de conserver la chaleur du corps consistait, surtout la nuit, à se serrer les uns contre les autres. Conjugué à la sous-alimentation chronique, à la présence de rats et de puces dans des habitations insalubres, ce comportement favorisa les épidémies.

Devant la peste, les Limousins fuient leurs maisons mais, bien souvent contaminés, ils meurent sur les chemins, sans secours. On veille sur les remparts pour éviter toute communication avec le dehors. On s’isole, on se replie sur soi, on rejette l’étranger ou le malade. Dans les églises remplies, ce ne sont que larmes, lamentations et prières. A Tulle, on dit que l’épidémie s’arrête après une procession avec l’image de saint Jean-Baptiste. Partout, on prie saint Sébastien et saint Roch pour éloigner le mal. A Limoges, une dent du premier est vénérée comme relique à Saint-Martial, l’un de ses ossements l’est aussi à Saint-Pierre-du-Queyroix, dans un reliquaire de cuivre surdoré. Certains charlatans proposent des recettes et des élixirs sensés préserver de la peste, on rédige des oraisons pour se protéger.

Les soins pratiqués ne sont donc ni adaptés, ni efficaces. On trouve parfois même des boucs-émissaires qui font les frais de cette incompétence :les Juifs, les mendiants, les marginaux de toutes sortes. Il n’y a pas de politique sanitaire mise en place par le pouvoir royal, ce sont donc souvent les consuls qui, souvent aidés par les nombreuses confréries limougeaudes, essaient tant bien que mal de porter assistance aux pauvres et aux malades. huit hôpitaux ou léproseries existent dans la ville, parmi lesquels l’hôpital Saint-Gérald et l’hôpital Saint-Martial. Les Annales Manuscrites de Limoges n’évoquent la peste dans la ville qu’à partir du XVIe siècle et montrent les consuls établissant un capitaine ayant pour mission de garder les lieux, un médecin et un prêtre – tandis que les habitants qui le peuvent se retirent à la campagne. En France, d’une manière générale, il faudra attendre pratiquement le XVIIIe siècle pour voir les premiers programmes d’hygiène publique, si ce n’est le choléra de 1832.

 

(post également publié dans Le Populaire du Centre)

 

29 Mar

Emailleuses de Limoges

Le journal m’invite, aujourd’hui, à évoquer des femmes, et j’aurais pu parler de toutes les femmes d’exception que j’ai pu fréquenter, parentes, enseignantes, amies, artistes, femmes engagées, dire tout ce qu’elles m’ont apporté car je sais bien, comme l’a écrit Daniel Pennac, qu’ « il faut beaucoup de femmes pour réussir un homme »[1]. Il me fallait toutefois choisir une thématique, et j’ai voulu rendre hommage – sans être exhaustif – à des émailleuses, femmes, artistes, limousines, dont on peut voir les œuvres dans les musées et sur internet.

On peut ainsi se souvenir d’Henriette Marty, fille de l’émailleur Alexandre, engagée par l’atelier Camille Fauré aux lendemains de la 1ère Guerre mondiale, l’une de ces femmes de talent, au caractère bien trempé. Elle réalise avec son père de petits vases flammés (« spécialité limougeaude ») et givrés (granuleux, de couleur gris bleuté), estampillés « Fauré Marty Limoges ». Attirée par la modernité, l’innovation, elle fait des recherches sur l’émail en relief. Chaque forme de vase employée par Henriette Marty est associée au nom d’une commune limousine ; ainsi, au Musée des Beaux-Arts de Limoges, peut-on admirer un splendide vase Art déco, dans une tonalité rose framboise, dont le profil ovoïde correspond à l’appellation Eybouleuf. L’un des autres superbes vases acquis par le musée a été présenté à l’Exposition coloniale de 1931, son décor se déploie en courbes imbriquées, déclinant plusieurs tons de bleu. Elle produit aussi des coupes, des bonbonnières et avec son père, obtient le Grand prix de l’Exposition des Premiers artisans de France en 1935.

A la fin des années 20, Fauré, qui eut sa boutique au 31 de la rue des Tanneries, recruta l’émailleuse Lucie Dadat (1908-1991), ancienne couleuse de porcelaine, qu’il laissa libre dans sa création. J’aime particulièrement l’un de ses vases Grands Rouges, avec un décor cubiste, et l’un de ses vases boules en émail bleu à décor en éventail du début des années 30. Fauré fit aussi appel à d’autres émailleuses, comme Marcelle Decouty-Védrenne, qui réalisa des petites pièces, puis des vases, surtout des florals. L’historien Michel Kiener a très bien raconté cette histoire.

Parmi les émailleuses formées à l’active Ecole Nationale des Arts Décoratifs de Limoges, on songe à Jeanne Soubourou (1879-1968), élève du peintre Charles-Théodore Bichet. Aquarelliste, elle réalise des œuvres à caractère religieux, des paysages et de beaux bouquets de fleurs (hortensias, anémones), bien sûr très colorés. Elle est remarquée en 1926 pour ses champlevés et participe au renouveau de l’émail contemporain aux côtés de Léon Jouhaud. Le B.A.L. possède l’une de ses magnifiques plaques, sobrement titrée Paysage (années 50), où les toits briques et bleus d’un village surgissent entre les arbres verts et les collines bleues. Marguerite Sornin (1883-1974), attirée par les arts primitifs, ouverte à toutes les formes de création, qui réalisa des broches « cabochons », de beaux pendentifs, des paysages, des scènes religieuses. Juliette Euzet (1902-1987), formée aussi par Bichet, passe chez Camille Tharaud, Camille Fauré et crée un atelier d’émail avec son époux Jean-Marie où elle se laisse inspirer par ses voyages pour œuvrer à des paysages reconstruits sur un mode rythmique. Elle réalisa également des bijoux, comme des broches au décor floral géométrisé.

Toutes ses femmes, maîtrisant parfaitement l’art de l’émail, ont contribué à la renommée de Limoges et de sa production.

 

[1] Aux fruits de la passion, Gallimard, 1999.

 

Un scarabée émaillé d’Yvette Linol (c) Y. Linol

 

J’avais envie  d’évoquer d’autres femmes émailleuses – mon propos, comme toujours, n’a pas de finalité exhaustive ; j’y exprime simplement mes goûts, mes intérêts, en toute subjectivité. Je pourrais, bien entendu, ajouter le nom de Léa Sham’s, dont j’apprécie beaucoup l’œuvre (en particulier Notre-Dame de la Pleine Lumière à la cathédrale de Limoges) et qui se forma à l’atelier Fauré.

J’ai eu la chance, une ou deux fois, de rencontrer, chez eux à Mortemart, l’éditeur René Rougerie et son épouse, Marie-Thérèse Régerat (disparue en 2011), qui était à la fois dessinatrice et émailleuse, et fit ses études à l’ENAD. En 1970, elle publia Langage de l’émail et accompagna par ses illustrations divers recueils publié par René. En 1966, à l’occasion d’une exposition, Le Monde salua ses « fort beaux émaux, dont un émail champlevé réalisé à la manière des maîtres anciens. » Son magnifique Troupeau des nuits, que l’on peut admirer au musée des Beaux-Arts de Limoges, est particulièrement inspirant et poétique, avec ses beaux animaux nocturnes, comme le hibou et la chauve-souris, dans des tonalités de bleu, mauve, vert et rouge. J’aime particulièrement le contempler dans l’atmosphère si particulière de la « nuit au musée ».

Autre ancienne élève de l’ENAD : Joëlle Comes, née à Bordeaux en 1945. Son père fonctionnaire est muté à Limoges et la famille s’y installe en 1956. Elle y étudie cinq ans,  notamment avec M.M. Euzet pour l’émail et Colombier pour la porcelaine. Elle obtient le diplôme de peintre sur porcelaine puis celui d’émailleur d’art décerné pour la première fois à Limoges. Après cinq ans d’études elle travaille dans l’entreprise de porcelaines Léclair en tant qu’émailleur puis très vite exerce ses talents chez Fauré. Elle termine sa carrière comme artisan émailleur et ses œuvres figurent dans de nombreuses collections. Elle a signé de très beaux vases, des bouquets et des portraits, de très beaux émaux d’après des dessins collés et gouachés de son mari Jean-Pierre Comes, également artiste. C’est elle qui, à la demande de Sanfourche, a réalisé les derniers émaux de l’artiste.

Même si elle a décidé de ne se consacrer (avec talent) qu’à la peinture depuis 1987, j’avais aussi envie de rappeler l’activité d’émailleuse d’Yvette Linol – la mère de Franck, l’écrivain bien connu. Elle aussi fréquenta l’Ecole des Arts Décoratifs de Limoges dont elle sortit major de sa promotion, avec le 1er prix en peinture et dessin. Sa première exposition, parrainée par Georges Magadoux, a lieu à Limoges en 1977 ; elle participe ensuite à diverses autres, notamment à l’occasion de la regrettée Biennale internationale de l’émail, mais aussi à Sarlat, ailleurs en France et à l’étranger. J’aime beaucoup une photo d’elle prise par Joris Linol où, souriante et le doigt levé, elle est entourée par les coléoptères, qu’elle créait en émail, car la matière des carapaces de ces insectes lui en avait inspiré l’idée. Parmi eux, un cerf-volant de presque deux mètres de haut ! Un travail original et virtuose, subtilement coloré, fantastique dans l’esprit. Mais elle savait aussi réaliser des émaux cloisonnés abstraits, toujours en recherche pour la matière et les couleurs – les gris, les turquoises, les violets. Ainsi de sa « Composition », mystérieuse et douce, qui reçut le prix de la Ville de Limoges à la Biennale 1978.

(Articles publiés aussi dans Le populaire du Centre)

02 Mar

Aux Nouvelles Galeries de Limoges

Roger Pougeas, directeur adjoint des Nouvelles Galeries, avec son épouse Marie Bourdelas, hiver 1929-1930, devant la fontaine gelée de l’Hôtel de Ville de Limoges.

Andrée Jantaud et Jean Marais aux Nouvelles Galeries

L’écrivain Fernand Dupuy et Andrée Jantaud

 

C’est l’une des institutions commerciales de la ville, dont l’un des principaux attraits et atouts est qu’elle est située en plein centre-ville, entre la place de la République, le lycée Gay-Lussac et l’église Saint-Pierre. On a démonté il y a peu la « fresque » de cônes colorés contemporains très « sixties » qui ornait le mur jouxtant les escaliers de la place de la République et rappelait, sur l’emplacement de l’abbaye Saint-Martial, les  émaux du Moyen Âge.

 

L’un de mes premiers souvenirs d’enfance est de revoir, devant l’entrée du carrefour Tourny, le marchand de châtaignes grillées dont le four ressemblait à une locomotive, qui nous tendait les marrons brûlants dans des cornets de papier journal. Je me souviens aussi du plaisir que nous avions à découvrir, avant chaque Noël, le catalogue de jouets spécialement édité. Je sais aussi que la sœur de mon grand-père, Marie Bourdelas fut l’épouse de M. Pougeas, directeur adjoint des Nouvelles Galeries dans les années 1930.

 

Dès le XIXe siècle, des « grands magasins » et des magasins de nouveautés ouvrirent à Limoges, comme les « Grands magasins du Louvre » ou « La Ville de Paris », « Au printemps » ou « Au Bon Génie », « Au Grand bon Marché » ou « Au Sans Pareil ». On trouve aussi mention de plusieurs « bazars » (mot provenant du persan). En 1892, M. Lehmann, marchand de jouets, s’associe avec M.M. Canlorbe et Demogé pour ouvrir le « Grand Bazar de la Ville de Paris » à la place d’un ancien restaurant, « Le Faisan Doré », rue Porte-Tourny, place de la République et boulevard Carnot. On y vend des jouets, de la papeterie, des serviettes en cuir, de la chapellerie et une publicité d’octobre 1900 annonce l’inauguration des rayons « Modes, Lingerie et Confection Dames ». Comme l’entrée est libre, les chalands sont nombreux à venir « pour voir » et à se laisser tenter. Le 17 novembre 1904 sont inaugurés « Les Nouvelles Galeries », dirigés par M. Lambert, avec leur belle façade « Belle Epoque ». Il n’est pas facile, pour les petits commerces, de résister à ce succès !

 

En 1960, les Galeries voient leur belle façade disparaître sous un habillage de béton. Trois ans plus tard, dans la nuit du samedi 14 décembre, jour d’affluence avant Noël mais aussi jour de grand froid, un violent incendie se déclare et le magasin est dévasté (l’eau des lances des pompiers gèle…). La mairie installe des éléments préfabriqués place de la République pour que l’activité se poursuive. Il faudra attendre les années 64-65 pour un nouveau départ et une nouvelle architecture.

 

Les Galeries, c’était aussi « le troisième étage », avec le « snack », où on allait boire un pot en sortant d’une séance de cinéma place de la République, et surtout la librairie-disques-hi-fi, rayon photos, tenue avec élégance et compétence par Andrée Jantaud – elle-même artiste puisque violoncelliste et chanteuse lyrique admise au conservatoire de Paris. Elle organisa nombre de signatures avec des écrivains et des artistes de renom, comme Jean Marais, Patrick Poivre d’Arvor, Fernand Dupuy, Marcel Amont, Charles Dumont, Raymond Poulidor,Jean-Claude Boutier et tant d’autres. Et elle avait bien de la patience à supporter les collégiens ou lycéens qui adoraient s’asseoir au milieu des rayonnages pour lire leur b.d. préférée !

(Article paru aussi dans Le Populaire du Centre)

 

12 Fév

Sarane Alexandrian, pensionnaire au lycée Gay-Lussac en temps de guerre, dadaïste et résistant à la campagne

Photo extraite du site à visiter: http://www.sarane-alexandrian.com/SA_Fr/Presentation.html

 

Pendant la Seconde guerre mondiale, le lycée Gay-Lussac abrita – entre autres élèves – un pensionnaire venu de fort loin : Lucien – surnommé Sarane par sa nourrice indienne – Alexandrian, né le 15 juin 1927 à Bagdad où son père avait été nommé stomatologiste du roi par Fayçal Ier. Alors que Sarane est enfant, il est atteint par la poliomyélite, et ses parents décident de l’envoyer se faire soigner en France. Il est accueilli à Paris par sa grand-mère maternelle, Sandrine Collin, et poursuit ses études au lycée Condorcet. L’été 1939, ils partent en vacances à Peyrat-le-Château, où la guerre les surprend. Et comme il faut bien continuer à étudier, Sarane devient pensionnaire au lycée de Limoges (qui compte un peu moins d’un millier de garçons) ce qui, à cette époque, n’est vraiment pas du luxe : les bâtiments sont anciens, humides, les dortoirs grands et mal chauffés, interminables avec leurs lits alignés côte à côte, les WC sont en plein air et à la turque, on se lave tant bien que mal, la nourriture n’est guère appétissante, ni abondante. Nul doute que, comme les autres internes, le jeune homme porte une blouse grise.

Le proviseur de l’établissement est alors Joseph Storck, dont un nom de salle rappelle aujourd’hui la mémoire – il est « Juste parmi les Nations ». Il est en poste de 1938 à 1944, et il sauve de nombreux pensionnaires juifs en leur donnant de fausses identités fabriquées dans son imprimerie clandestine. Il les cache lors des perquisitions de la Gestapo et de la Milice ; il place les jeunes en danger dans des familles d’accueil. Il veille à maintenir le calme au lycée. A la fin de l’année 42, alors que Sarane avait à peine quinze ans, une quarantaine de ses ainés participaient au réseau de résistance dit « 17ème Barreau ».

A l’été 1943, le jeune Sarane part en vacances à Peyrat, où il fait la connaissance de Raoul Hausmann, qui y est également réfugié, depuis trois ans, sur les conseils de son ancienne logeuse à Paris, originaire de la petite ville limousine. Pour survivre, menacé car apatride et considéré par les nazis comme un artiste dégénéré, proche de Guingouin et de la Résistance, il donne des leçons d’anglais, d’allemand et d’espagnol. Le jeune pensionnaire de Gay-Lussac ne peut qu’être intéressé par cet ancien membre du groupe des peintres expressionnistes berlinois Der Sturm, fondateur en 1917 de dada à Berlin, inventeur du photomontage, acteur chez Piscator durant la république spartakiste, ami de Bertolt Brecht, Kurt Schwitters, Hans Arp, Max Ernst, Alexandre Dovjenko, Moholy-Nagy et bien d’autres, qui vit à Peyrat avec sa femme Hedwig et entretient une relation avec une jeune fille rencontrée en Limousin, Marthe Prévot.

Sarane Alexandrian a confié : « Lors de nos promenades dans les châtaigneraies, Hausmann m’entretenait pêle-mêle, avec son accent germanique, de choses qu’on n’apprenait pas à l’école. Ce super-anarchiste (…) tournait sans cesse en dérision la dictature du prolétariat, à laquelle il opposait « la proctature du dilétariat », qui représentait l’état d’une société anarchique où tout est permis. »[1] L’élève de Gay-Lu participe à des actions des maquisards du Limousin, comme des opérations de réception d’armes parachutées.

A la Libération, le jeune homme publie des poèmes et un article sur Raoul Hausmann, dans le journal Unir – l’organe des jeunes du Mouvement de Libération Nationale – et dans un recueil collectif intitulé Couronne de vent. La direction d’Unir a été confiée à un « ancien de Gay-Lu », qui n’était guère assidu au lycée, FTP de vingt-trois ans, poète et futur écrivain du Vin des rues : Bob Giraud. Bientôt, celui-ci va partir avec son journal à Paname et en tomber amoureux. Bientôt aussi, Sarane Alexandrian regagne la capitale, où ilva suivre des cours à l’Ecole du Louvre et continuer à publier, avant de rencontrer André Breton en 1947 et devenir surréaliste, mais c’est une autre histoire…

 

[1]  http://www.sarane-alexandrian.com/

 

(Texte paru dans Le Populaire du Centre)

01 Fév

Un humour limousin et limougeaud

Photo de droite: à Saint-Just-le-Martel (c) L. Bourdelas

 

Il y a peu, le ministre de la culture a émis l’idée de mettre en place quelque part en France une structure dédiée au dessin satirique et d’humour. En fait, cela existe depuis plusieurs décennies tout près de Limoges, à Saint-Just-le-Martel. Les Limousins, les Limougeauds, savent en effet fort bien utiliser leurs zygomatiques.

Il est vrai que l’autodérision a parfois été de mise, bien aidée par les torrents de moqueries qui se déversèrent sur notre province des siècles durant. Yannick Beaubatie s’en amusa en publiant chez Fanlac, en 1999, Comment peut-on être limousin ?, une anthologie de citations diverses sur le Limousin, arguant « comment mieux blesser notre vanité, dégonfler nos baudruches, qu’en nous efforçant d’en rire ? ».

Longtemps, l’indigène a apprécié la gnorle – de l’occitan nhòrla –, blague ou histoire drôle souvent pleine d’esprit, parfois crue, se moquant des petits travers de chacun, en prose ou en vers. Edouard Cholet (1833-1917), banquier à Limoges de son état, inaugura, à l’âge de 47 ans, une carrière d’auteur et de conteur de gnorles sous le nom de plume de Lingamiau (« langue à miel »), dans la langue du peuple de Limoges et des campagnes limousines. Autre conteur et nhorlaire, André Dexet (1924-1997), dit Panazô, dont les parents étaient métayers à Panazol. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, il intégra la Résistance et, après-guerre, il fut journaliste à l’Écho du Centre en tenant les chroniques Lu Bouéradour din lu toupi. Elles furent si populaires que Panazô intervint sur Radio Limoges pour les raconter, battant des records d’audience ; il publia également plusieurs livres, notamment chez Fayard. Jan dau Melhau sait pratiquer un humour fin et poétique, comme dans Au rier-lutz dau silenci (« A l’ombre du silence »), où on peut lire des sortes de « fusées » ou de sentences ironiques : « Les papillons, on dirait toujours qu’ils ont la maladie de Parkinson » ou « ses coussins se gonflent de l’air de son cul, de l’air de sa tête. »

Françoise Etay a montré qu’au sein de l’important corpus de chansons recueillies en Limousin, on remarque un très grand nombre de textes relevant de la critique politique ou sociale, ainsi qu’une profusion de chansons moqueuses, jusqu’à se demander si la façon dont le faible se moque du puissant en le brocardant en chansons ne serait pas un trait spécifiquement local.

On lira aussi avec intérêt et amusement le poète Georges Fourest.

Pierre Desproges se proclama un jour comme le « seul dépositaire de l’humour limousin. » Ses grands-parents étaient commerçants à Châlus, il aimait beaucoup la région. Pour preuve son unique roman Des femmes qui tombent, sorte de polar déjanté dont l’intrigue se déroule dans un petit hameau Limousin dénommé Cérillac. Il y décrit avec sagacité la vie rurale qui pourrait être celle qu’il a connue à Châlus, et colore les lieux de son humour si particulier. Citation : « nous avons notre sensibilité limousine. Nous avons bien sur notre humour limousin qui n’appartient qu’à nous. Nous partageons entre nous une certaine angoisse de la porcelaine peu perméable aux Chouans. Il faut avoir souffert à Limoges pour comprendre. »

0n ne dira pas que tout natif de la région est un banturle, un « glandeur » – un dilettante –, un flagorneur, qui passe son temps à le perdre, mais il en est un qui revendiqua le titre : Yves Désautard (1943-2015), descendant de maçons creusois, ancien du Petit conservatoire de Mireille dans les années 60. Musicien fou d’accordéon, chansonnier, comédien un temps parisien, il participa à la naissance de Radio France Creuse et lança sa légendaire émission Le café des Banturles. Ses chroniques racontaient ce Limousin qu’il connaissait si bien et ses spectacles avec Christophe Dupuis et Jean-François Julien, comme Dernier bistrot avant la Creuse, enchantaient les spectateurs.

Saint-Just-le-Martel devient chaque automne, depuis 1982, l’une des capitales de l’humour en accueillant le Salon international du dessin de presse et d’humour créé par l’ancien maire Gérard Vandenbroucke. Chaque année, il décerne un très prisé « Grand prix de l’humour vache » dans une ambiance bon enfant et son succès a contribué à faire sortir de terre un actif Centre International de la Caricature, du Dessin de Presse et d’Humour. Loup, Cabu, Wolinski, Plantu, Wiaz, Mofrey et beaucoup d’autres, venus du monde entier, ont participé à l’aventure. Après que des terroristes islamistes s’en sont pris à Charlie Hebdo en janvier 2015, Maryse Wolinski a choisi de faire don du contenu du bureau de son mari au Salon où il a été reconstitué avec ses étagères, livres, table à dessin, bureau, jusqu’à la cheminée et aux bibelots. Le découvrir derrière des murs vitrés procure une grande émotion. Il n’est pas anodin que face à la barbarie, un grand rire parte du Limousin chaque mois d’octobre…

(Texte paru également dans Le Populaire du Centre)

RSS