31 Mar

Des années noires à Limoges

L’hôpital général de Limoges (Bfm Limoges)

Les années 1690 – 1714 sont terribles pour le Limousin. Les problèmes graves s’y succèdent : gelées fortes et tardives, pluies continuelles, entraînent des crises agricoles et donc alimentaires. Ainsi, l’hiver 1709-1710, dix-sept jours d’une froid extrême font éclater les arbres, cause la mort des pauvres, des oiseaux, du gibier que l’on voit gisant sur le sol durci ; on se réfugie dans les caves pour avoir moins froid. Disettes et épidémies s’accroissent. L’intendant Bernage écrit : « plus j’ai approché de Limoges plus j’ai trouvé de misère et de disette… J’ai été effrayé en abordant ici de la prodigieuse foule de pauvres. » De nombreux mendiants gagnent la ville. Ils y meurent parfois de froid et de faim. Les bourgeois s’inquiètent, on limite les aumônes pour pallier aux risques d’abandons des terres, de sédition et d’épidémie.

L’activité économique décline, le commerce souffre de plus du mauvais état des routes. La crise financière menace et pourtant la fiscalité est forte. La contestation gagne la province, des incidents ont lieu à Limoges on s’en prend à l’intendant, les commerçants font parfois la « grève des boutiques ». En 1702, suite à des rumeurs à propos d’un nouvel impôt, des émeutes éclatent à Limoges : on y voit des paysans, des pauvres, des femmes et même des enfants. Mais les compagnies bourgeoises matent la révolte ; un émeutier est pendu, une femme est fouettée au pilori, marquée au fer, certains sont bannis. Trois ans plus tard, on appelle à se rassembler contre la gabelle. Paysans et pauvres de Limoges se regroupent, armés de pistolets, fusils et autres armes. La maison du fermier de l’octroi est incendiée, le feu gagnant quatorze autres maisons du faubourg Montmailler. La bourgeoisie, elle-même surchargée d’impôts, n’intervient pas.

C’est aussi le temps où l’on pratique certes la charité (les consuls mettent parfois à la charge des habitants un certain nombre d’indigents), mais où l’on « renferme » les mendiants à l’hôpital général (ainsi le 5 décembre 1661, les sergents de police arrêtent les mendiants qu’ils rencontrent dans les rues et les y conduisent). Au milieu du XVIIème siècle, le prêtre Martial Maldent de Savignac est à l’origine de celui-ci, ayant fait entreprendre des travaux de réfection de la partie de l’hôpital Saint-Gérald à conserver et la construction de deux ailes nouvelles. Les sœurs hospitalières de Saint-Alexis, communauté fondée par Marie de Petiot, et les Prêtres de la Mission gèrent le lieu. On fait travailler les enfermés misérables, on veille à leur « salut », il est interdit de se parler entre hommes et femmes, de blasphémer, de s’aviner, de chanter des chansons profanes, de circuler librement, sous peine du fouet, du carcan ou de la prison. Les prostituées ou les femmes infidèles peuvent aussi être enfermées au Refuge, près de l’hôpital ; parmi les humiliations subies, indique Georges Vérynaud : « se mettre à genoux, demander pardon en public, lécher la terre, porter des habits salis, aller en cellule au pain sec et à l’eau, avoir les cheveux rasés. » L’hôpital reçoit aussi les enfants abandonnés, dont la vie est souvent bien courte. Ici, c’est bien « surveiller et punir », pour reprendre le titre de l’ouvrage de Michel Foucault et il faut attendre la fin du XIXème siècle pour que l’hôpital se consacre exclusivement aux soins des malades.

La population se serre à l’intérieur des remparts. Des logements ont été construits partout où c’était possible, les maisons sont en bois et torchis (ce qui facilite les incendies), on élève des animaux dans les cours. Certes, il y a des andeix (des places où se tiennent des marchés) mais la ville est obscure et sale, l’équipement sanitaire insuffisant, on fait ses besoins dans la rue. Les eaux usées, envoyées directement dans les rues, aboutissent dans des ruisseaux et canaux collecteurs. De temps à autre, on ouvre les étangs de la Motte (eux-mêmes remplis d’immondices) pour un grand nettoyage à travers les rues en pente. L’ensevelissement du corps des notables dans les églises rend malsaine l’atmosphère de celles-ci. Des épidémies dysentériques surviennent régulièrement et tuent les plus faibles, comme les enfants. La démographie stagne. Même la maison communale menace ruine : en décembre 1695, les consuls en font dresser l’état des lieux, elle est inhabitable et trop obscure pour y travailler. En 1710, son mur de clôture s’écroule, ce qui provoque enfin des travaux de réfection et de décoration. En février 1715, un incendie ravage le quartier des Combes.

26 Mar

Le sculpteur Marc Petit entre dans l’histoire de Limoges

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Le maire de Limoges, Emile-Roger Lombertie, accueille Marc Petit au Jardin de l’Evêché, le samedi 19 mars 2016 (c) L. Bourdelas

Nul n’est parfait: Marc Petit n’est pas Limousin, il est né le 27 juin 1961 à Saint-Céré (Lot). Selon son site officiel, c’est à Cahors où il passe son enfance, qu’il réalise ses premières sculptures dès l’âge de 14 ans. Il y côtoie deux sculpteurs, anciens élèves des beaux arts de Paris, qui corrigent régulièrement son travail : René Fournier lui apprend les bases du modelage et lui transmet l’enseignement de Marcel Gimond; Jean Lorquin, premier grand prix de Rome lui apporte sa vision, ses connaissances mais aussi une vraie réflexion sur la sculpture. À 24 ans, il présente sa première exposition personnelle à Villeneuve sur Lot.

En 1989, Il est lauréat de la fondation de France puis en 1993 lauréat de la fondation Charles Oulmont.
La même année est organisée une exposition de ses oeuvres au musée Jean Jaurés de Castres. Depuis son travail est régulièrement présenté en Europe dans des foires d’art et en galeries.

En 2005, on pouvait voir près de 150 de ses œuvres au Lazaret Ollandini à Ajaccio. En 2006, la ville de Cahors et le conseil général du Lot lui consacrait une double exposition, au musée de Cahors Henri Martin et au musée Rignault de Saint-Cirq-Lapopie. Le Musée Marc Petit ouvre ses portes le 18 octobre 2008 dans les murs du Lazaret Ollandini à Ajaccio. Eté 2011, le centre d’art contemporain de l’abbaye d’Auberive présente une importante rétrospective dans les parcs et la trentaine de salles du centre d’art. Le 22 octobre 2011 est inauguré L’Espace Marc Petit à la galerie Artset à Limoges. Le 24 mars 2012 ouverture de l’espace permanent ‘Le Clos de Sculpture Marc Petit’ – Galerie le Clos des Cimaises à Saint-Georges-du-Bois (17).

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Guillaume Couffignal face à son four… (c) L. Bourdelas

Pourtant, et c’est fort surprenant, Marc Petit n’avait jamais bénéficié d’un accueil « officiel » de la ville de Limoges, près de laquelle il crée depuis de nombreuses années, en collaboration, notamment, avec la magnifique fonderie de Guillaume Couffignal à Aixe-sur-Vienne. C’est désormais chose faite, la municipalité ayant décidé d’exposer 74 de ses sculptures dans les magnifiques jardins de l’Evêché, près du musée des Beaux-Arts. Dans le même temps, la galerie Artset offre au regard des pièces récentes et inédites de l’artiste. De plus, Marc Petit vient d’arriver en tête d’une enquête de Miroir de l’art demandant à un millier de galeristes quel était, selon eux, les plus grands sculpteurs français vivants. L’artiste entre ainsi dans l’histoire de Limoges en y proposant sans doute l’une des plus belles expositions jamais accueillies en ces lieux, depuis que le voyageur anglais Arthur Young en avait dit le plus grand bien à la veille de la Révolution: « L’évêque actuel a édifié un grand et beau palais, et son jardin est ce que l’on peut voir de plus beau à Limoges, car il domine un paysage dont la beauté peut difficilement être égalée ; il serait vain d’en donner une description plus développée que celle qui est strictement nécessaire pour pousser les voyageurs à le contempler. Une rivière serpente à travers la vallée, environnée par des collines qui présente l’ensemble le plus gai et le plus animé de villas, de fermes, de vignes, de prairies en pente et de châtaigniers, si harmonieusement mêlés qu’ils composent un tableau vraiment délicieux. »

La sculpture de Marc Petit, dans la lignée de prestigieux prédécesseurs, dit l’Humain, dans sa fragilité et sa souffrance, dans l’angoisse, sans doute, mais aussi une intemporalité séculaire et magnifique. Se promener au milieu de ses oeuvres constitue une formidable aventure méditative et même philosophique.

20 Mar

Ces étranges ostensions …

 

En 2007, Jean-Marie Allard et Stéphane Capot ont publié une captivante Histoire des Ostensions – cette pratique religieuse (certains – comme Calvin – parleraient de superstition…) qui consiste, depuis au moins le XIIIème siècle, à célébrer les ostensions des reliques des saints limousins, conservées dans de magnifiques reliquaires, en commençant par la reconnaissance du crâne de saint Martial.

Ce furent d’abord des cérémonies pour tenter de se protéger contre les malheurs des temps : épidémies, famines ou guerres, qui finirent par s’institutionnaliser et revenir régulièrement, tous les sept ans, à partir du XVIème siècle. Malgré une interdiction partielle de 1870 à 1945 par la municipalité de Limoges, les Ostensions reprennent de plus belle par la suite, avec le clergé, les dix confréries concernées, les autorités civiles, les fidèles et… les touristes.

A l’occasion des cérémonies de 2009, les libres penseurs ont attaqué en justice les collectivités locales qui avaient accordé des subventions pour les organiser. Les juges du Tribunal Administratif leur ont donné raison. En décembre 2013, les Ostensions limousines sont inscrites au patrimoine immatériel de l’Unesco. « Finalement, cela a été une reconnaissance positive que ces manifestations sont évangéliques et chrétiennes, pas simplement folkloriques, analyse aujourd’hui le P. Mallet-Guy. Comme toute manifestation religieuse profonde, elles créent une identité, du patrimoine. Il n’y a pas d’ostensions sans création, en termes de décoration des villes, de musique religieuse… Du culturel est produit à partir de l’événement religieux. C’est cela que l’Unesco a reconnu. » (La Croix). Les Ostensions participent bien, depuis longtemps, de l’identité limougeaude et limousine. Elles témoignent de l’attachement d’une partie de la population aux saints locaux, parfois issus des temps païens et, vraisemblablement, celtiques.

11 Mar

Limoges, la ville des trolleys

Bénédictins (nouv. gare des) 048-1 - campanile - trolleybus (1960) - Photothèque P. Colmar

(c) Photothèque Paul Colmar – Limoges années 1950 1960 1970, Geste Editions

Une rumeur traverse la ville selon laquelle le maire souhaiterait que les fils des trolleys disparaissent du ciel limougeaud. La fièvre monte et on lance une pétition contre la suppression de ces véhicules de transport en commun emblématiques de la cité porcelainière. Car oui, Limoges est bien la ville des trolleys.

Le tramway électrique se développa et connut un véritable succès à Limoges à la fin du XIXème siècle puis fut modernisé de 1928 à 1932. En 1933, la C.T.E.L., compagnie qui le gérait, proposa à la Ville une modernisation complète du réseau et l’adoption du trolleybus ; l’année 1935 marque le lancement du projet, suite à un voyage d’études d’élus et de fonctionnaires – conduits par Léon Betoulle – à Liège, ville pionnière dans l’introduction de ce moyen de transport. « Limoges est la première grande ville française à décider la transformation complète de son réseau de transport urbain en adoptant la technologie manifestement la plus moderne de l’époque », note Christian Buisson. Après divers obstacles – dont la déclaration de guerre –, la première ligne est inaugurée le 14 juillet 1943, ce qui n’est pas un hasard. A la Libération, la municipalité Guingouin voulut exploiter le réseau en régie directe, ce que ne permit pas le retour de Léon Betoulle. Celui-ci conduit lui-même le dernier tramway au dépôt en mars 1951. En juillet suivant, le programme fixé en 1938 est achevé et l’on peut organiser un défilé de trolleybus pavoisés à travers la ville. De 1954 à 1984, la Compagnie des Trolleybus de Limoges gère le réseau et le développe. Elle est l’un des principaux employeurs de la ville (chaque véhicule dispose d’un conducteur et d’un receveur). Le trolley (à prononcer avec l’accent limougeaud) s’inscrit dans le paysage ; les habitants s’attachent aux différents modèles : CB.60, gris puis rouge et blanc ; ER.100.H. Progressivement, Limoges s’étendant, les lignes sont prolongées jusqu’à la périphérie. Au lieu de remplacer, comme ailleurs, les trolleys de petite capacité par des autobus, la C.T.L., en accord avec le maire Louis Longequeue, décide de racheter 24 trolleys en bon état à prix intéressant à la R.A.T.P. Au fil du temps, la modernisation s’amplifie ; par exemple avec l’apparition des oblitérateurs automatiques). A partir de 1985, la Société des Transports en Commun de Limoges prit l’exploitation, la propriété des installations et du matériel roulant étant reprise par la Ville. Les années 1990 voient notamment la mise à niveau technique du réseau de lignes aériennes et d’alimentation électrique, une volonté d’Alain Rodet, le nouveau maire. En 2002, le nouveau Centre d’exploitation voit le jour au Clos Moreau (site historique), où sont regroupés administration, exploitation et maintenance. A partir de 2006 furent mis en service les nouveaux trolleys : les Cristalis (Irisbus) puis les Swisstrolley (Hess). Un véhicule a par ailleurs été décoré avec les personnages des « Légendaires », d’après la bande dessinée du limougeaud Patrick Sobral. On peut voir ailleurs dans cet ouvrage qu’un restaurant de la rue des Grandes Pousses porta le nom de « Trolley », avec du mobilier issu du célèbre moyen de transport – qui inspira également la troupe théâtrale Asphodèle pour l’une de ses créations, sur un texte de Joël Nivard.

06 Mar

1605 : Henri IV visite Limoges

 (c) Oratoire du Louvre

            Le 30 juillet 1845, l’archiviste de la Haute-Vienne A. Leymarie offre au duc et à la duchesse de Nemours le récit de la visite à Limoges d’Antoine de Bourbon et de Jeanne d’Albret en 1556, et celle d’Henri IV, en 1605, annoncée aux consuls par le duc d’Epernon, gouverneur en Limousin. C’est à lui que nous empruntons pour évoquer cette venue.

La préparation de l’accueil du roi occupe trois semaines. Henri IV fait d’abord une entrée « sans cérémonie», comme vicomte, 30 000 personnes criant « Vive le Roy ! ». Six jours (pluvieux) après, il décide de faire son entrée royale (cette fois sous le soleil), au départ de Montjovis, où il commence par dîner avec les princes du sang, maréchaux de France, officiers et chevaliers. Prenant ensuite place sur un trône surélevé sous un dais, décoré de velours violet et de fleurs de lys dorées, il assiste à la procession du clergé, composée de 300 religieux avec leurs croix, qui passent en chantant, puis de 1 500 hommes des neuf compagnies des troupes de la ville, en tenues colorées, avec leurs bannières et au son des fifres et des tambours. Leur commandant prononce quelques mots de fidélité à l’égard du roi. Suivent cinquante jeunes hommes des familles réputées de la ville, en manteau écarlate, à cheval, précédés par des trompettes et clairons. Ceux-ci se proclament « très humbles, très obéissants et très fidèles sujets et serviteurs. » Viennent ensuite le vice-sénéchal et ses lieutenants, puis les hommes de Justice, en tenue, qui se mettent tous à genoux devant le souverain, tandis que le président Martin livre en leur nom un autre témoignage de fidélité et d’obéissance. Les consuls arrivent, montés à cheval, en robes de velours, accompagnés par les sergents, et par les bourgeois les plus notables. A chaque fois, le roi – dont on mentionne le visage joyeux – répond. On part ensuite vers la ville. Les consuls accompagnent Henri IV vers la porte Montmailler, décorée de rameaux et de peintures (représentant notamment un autel dédié à la clémence du roi), notamment par une statue de Lemovix, mythique fondateur de la ville, tenant dans sa main droite une clef d’argent et dans l’autre un cœur enflammé. Musiciens et chanteurs participent de l’accueil. Un enfant déguisé en ange apporte les clefs de la ville au monarque : « Avec ces clefs, les biens mêmes, la vie/De ce peuple est acquise à votre Majesté… » Depuis les Arènes, les canons de la ville se mettent à tonner. Les six consuls élèvent un somptueux poile coloré au-dessus du roi. Partout, sur le trajet, les maisons sont décorées, la foule se presse jusqu’aux toits, venue de toute la province, et crie « Vive le Roy ! ». Le cortège arrive à Saint-Martial – elle-même décorée – tandis que les cloches sonnent à toute volée. Henri IV est accueilli par l’évêque et par les religieux puis s’avance dans la nef parée comme le chœur de velours et de tapisseries, de rameaux de laurier et de lierre, tandis que s’élève le Te Deum. Les trésors sont ouverts, ainsi que le reliquaire du saint Patron de la ville. Lorsque le roi et les consuls sortent en direction du logis royal, sous une lune éclatante, torches et flambeaux éclairent les rues comme en plein jour.

Le lendemain, les consuls en grande tenue offrent à Henri IV deux médailles d’or le représentant ainsi que le Dauphin.

 

En 1610, après l’assassinat du roi, les consuls font parvenir leurs condoléances à la Reine-Mère et à Louis XIII, les assurant de la fidélité du Château.

04 Mar

La place des Bancs

Bancs (pl des) 050-2 - marché (circa 1960) (89 - Iris-Théojac) - Photothèque P. Colmar

(c) photothèque Paul Colmar – Limoges années 1950 1960 1970 (Geste Editions)

Bancs (pl des) 051-1 - marché (1970) (sn - Théojac) - Photothèque P. Colmar

En haut vers 1960, en bas vers 1970.

On note le magasin  Pomona, Eram, le Café des Girondins ou encore, à gauche, la boutique de l’ancien résistant Lecomte-Chaulet. En arrière-plan, l’églsie Saint-Michel-des-Lions. Les « bancs » sont les étals séculaires du marché.

Trois anciennes associations culturelles limougeaudes mettent leurs archives en ligne

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En 1985, Laurent Bourdelas, alors étudiant en histoire à l’Université de Limoges et très impliqué dans l’animation au sein d’une radio locale aujourd’hui disparue – HPS Diffusion -, avant de rejoindre Radio Trouble-Fête, avait participé, avec Jean-Pierre Thuillat, à la création de la revue de poésie FRICHES, qui existe encore. Mais il rêvait d’une structure culturelle plus large, basée à Limoges: il créa donc ANALOGIE qui, de 1985 à 1998, publia une revue de littérature et d’art, organisa des expositions, des spectacles (musique, théâtre…), des colloques, des conférences (dont une, mémorable, avec les époux Badinter), édita divers ouvrages, participa activement à diverses manifestations culturelles et patrimoniales et entreprit des collaborations avec d’autres structures, parmi lesquelles: le Festival des Francophonies, la Compagnie Fievet-Paliès, la librairie Anecdotes (dont Analogie géra un temps la programmation culturelle), le théâtre de La Passerelle, etc. Des liens s’établirent aussi avec des « aînés », comme Joseph Rouffanche, Rémy Pénard, Pierre Courtaud, Pierre Jarraud, Roch Popelier, ou Patrick Mialon, pour ne citer qu’eux. La revue publia même un inédit de Nabokov…

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En 1988, l’accueil des époux Badinter par L. Bourdelas à l’Université de Limoges pour évoquer Condorcet (avec la librairie Chaumard)

Au début des années 2000, L’INDICIBLE FRONTIERE succéda à ANALOGIE (l’idée en vint à l’occasion d’un repas chez l’ancien galeriste limougeaud Claude Bensadoun). Une revue typographiée de très belle facture – travail et soutien de l’imprimeur René Salsedo – accueillit poètes, écrivains, artistes et plasticiens, parmi lesquels Bernard Noël, Marc Petit ou Ivan Nikitine. Arnaud Laporte lui dédia une belle émission sur France Culture. 

De 1992 à 1996, Laurent Bourdelas, alors doctorant au Centre d’Etudes Supérieures de la Civilisation Médiévale de Poitiers, créa l’association « Châlucet en Limousin », qui se donna pour but la « popularisation » et la sauvegarde du site naturel et historique de Châlucet, alors à l’abandon et propriété privée. Diverses études (dont un livre publié par Lucien Souny), actions, manifestations furent organisées, jusqu’à l’achat par le Conseil général de la Haute-Vienne. 

Depuis le 4 mars 2016, sous la forme d’un blog dont les articles sont régulièrement enrichis, les archives nombreuses des trois associations sont progressivement mis en ligne à cette adresse: http://souvenirsanalogiques.blogspot.fr/ sous le tire: « Souvenirs analogiques en Limousin ». On retrouve le contenu des publications, des photographies, commentaires, courriers, articles de presse… Nombre de documents proposés sont inédits. Lorsque tout sera en ligne (sans doute d’ici une à deux années), les originaux des archives seront déposés. Nul doute que cette initiative plaira à ceux qui s’intéressent à l’histoire culturelle régionale, et au-delà et donc à vous, chers lecteurs de ce blog…

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Le futur réalisateur Damien Odoul, alors jeune comédien, lisant ses textes et ceux d’autres poètes, au Pavillon du Verdurier,

lors d’une exposition d’Analogie, en 1986

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L’éditeur René Rougerie au colloque d’Analogie « Poésie et Révolution » (1989)

25 Fév

Pierre Bergounioux, comme un moine copiste…

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Pierre Bergounioux à Faux-la-Montagne, été 2006 (c) L. Bourdelas

« Pierre Bergounioux est né à Brive-la-Gaillarde en 1949. Ancien élève de l’École normale supérieure, il a enseigné le français en région parisienne, puis aux Beaux-Arts. Marié et père de famille, il vit dans la vallée de Chevreuse. Passionné d’entomologie, il pratique également la sculpture. » Dit à la manière sèche des éditions Verdier, c’est un peu court. Et si nous précisions que ce briviste (passé par la prépa du lycée Gay-Lussac de Limoges pour préparer Normale Sup) est l’un des plus grands écrivains français – ce qu’il partage avec un autre écrivain limousin, Pierre Michon, sans même parler de Georges-Emmanuel Clancier, dont je reparlerai ici prochainement.

Chaque matin, Pierre, tel un moine copiste bénédictin (tiens… j’écris cela peu après la mort d’Umberto Eco, l’auteur du Nom de la rose), se lève très tôt et rédige quelques lignes de son Carnet, dont Verdier vient de publier un nouveau volume. Ce sont les travaux et les jours d’un écrivain. La vie ordinaire qui cesse de l’être puisque c’est lui qui l’écrit. Ses lectures, ses rencontres, ses peines – et dans ce tome, il y en a de grandes -, ses joies.

Mais pourquoi signaler cette publication dans un blog à vocation historique? Parce qu’au-delà de l’hommage nécessaire à Pierre Bergounioux, il y a là une « trace » au sens indispensable du mot. Trace littéraire, philosophique. Trace capitale de la vie d’un écrivain qui, bien que vivant en région parisienne, est toujours d’ici, de la Corrèze. Du Limousin. Et qui, par son récit, entre dans l’histoire.

23 Fév

Les guerres de religions à Limoges

Il convient de signaler ici que Michel Cassan a consacré une thèse de doctorat d’Etat, Le temps des guerres de religion en Limousin, vers 1550 – vers 1630, en 1993, à qui je dois les précisions qui suivent. Il y montre l’implantation tardive du protestantisme en Limousin mais sa diffusion vigoureuse vers 1555-1564. Les protestants (marchands, artisans) se réunissent dans les caves de Limoges ou nuitamment dans les bois environnant. Des pasteurs prêchent au bois du Moulin blanc, à la Borie, à Montjovis, à La Couture. Ils se saisissent même des églises Saint-Cessateur et Sainte-Valérie, s’installent rue des Combes. Des nobles de la vicomté de Limoges, des villes, rejoignent la Réforme. Limoges, cependant, ne se rallie pas au calvinisme, sans doute parce que les consuls catholiques y sont aux prises avec un seigneur protestant – Henri d’Albret, roi de Navarre –, qui tente d’amoindrir leurs droits. En avril 1560, les habitants de la ville constatent que les images de la Vierge et de saint François placés sur la façade des cordeliers ont été brisées et se trouvent confrontés à plusieurs reprises à l’iconoclasme : statues de la Vierge décapitées à travers les rues de la ville ou attaques contre les reliques de saint Martial. Par ailleurs, lorsque Jeanne d’Albret, en visite à Limoges en 1564 fait récupérer une chaire de l’église Saint-Martial pour le prêche des pasteurs dans son logis, les catholiques y voient une provocation. Le calvinisme ne progresse pas comme il l’aurait souhaité et entraîne des répliques catholiques : l’épiscopat encourage et codifie le culte des saints et de leurs reliques, des laïcs promeuvent de nouvelles formes de dévotion, notamment christocentrique. Michel Cassan note que le Limousin reste « une citadelle du catholicisme ».

Les guerres de religion – et leur triste cortège de meurtres et de violences – frappent pourtant la province de 1567 à Noël 1594 – les événements limousins étant liés à la conjoncture nationale. A Limoges, on renforce les fortifications (deux kilomètres d’enceinte ponctués de 22 tours), on les modernise également, sous la direction du sieur de Chambery, envoyé par Henri III, et la milice bourgeoise redouble de vigilance.  D’ailleurs, malgré les attaques qu’elle subit – comme celle de Monluc en 1568 qui pille la Cité, l’Entre-deux-villes et brûle les bancs des bouchers –, la ville du Château résiste. Dans le même temps, autorités consulaires et présidiales se mobilisent pour garantir la paix civile. Néanmoins, en octobre 1589, les ligueurs s’emparent de la Cité avec le soutien de l’évêque Henri de la Marthonnie et s’en prennent aux huguenots, sans aller cependant jusqu’au sang. Ils sont imités au sein du Château où les ligueurs (surtout marchands, artisans, parmi lesquels des bouchers) molestent consuls et représentants du roi – ceux-ci conservant cependant le contrôle des principales portes de la ville, de l’hôtel de ville et de la milice. Après un combat de rues, faisant quatre morts et des blessés, les principaux responsables sont arrêtés, huit exécutés, cent-vingt doivent s’exiler – au moins jusqu’en 1596. S’en suit une décennie au moins d’agitation, jusqu’à l’émeute dite de la Pancarte en 1602 – du nom d’un nouvel impôt royal sur les marchandises – qui rappelle, semble-t-il, les troubles du temps de la Ligue. S’en suit la déposition par le roi Henri IV des consuls qui n’ont pas su dépasser les clivages et leur remplacement. Désormais, seuls cent prudhommes choisis par les consuls sortants pourront élire les nouveaux consuls – de fait, des notables. Le pouvoir royal l’emporte progressivement.

La Contre-Réforme se développe ensuite en Limousin, d’abord promue par des laïcs, puis par les religieux. A la fin du XVIème siècle, les jésuites s’installent ainsi à Limoges et financent le collège, situé près de Saint-Pierre, par une souscription à laquelle contribuent fortement les plus aisés des habitants du Château. Les écoliers – placés sous le régime de l’externat – viennent de tout le Limousin, du Quercy, de l’Angoumois : les classes sont donc chargées, parfois jusqu’à cent élèves, qui rejoignent ensuite le clergé, la magistrature, l’administration. En 1629 est achevée la grande chapelle. Progressivement, l’établissement s’agrandit et prend la physionomie qu’il conserve jusqu’à sa rénovation en 1964.  Suite à l’expulsion de France des jésuites en 1762, ce sont des prêtres séculiers qui gèrent le collège.

La communauté protestante, qui n’a pas de pasteur, décline et vit, selon Michel Cassan, « dans un climat d’insécurité » au XVIIème siècle. Les anciennes abbayes limougeaudes sont réformées. De nouveaux établissements religieux s’implantent, souvent dans la Cité ou hors des remparts : les Récollets de Sainte-Valérie (1596), les Carmélites (1618), les Ursulines et les grandes Claires (1620), les Petits-Carmes (1623), les Oratoriens (1624), les Filles de Notre-Dame (1634), les Filles de la Visitation (1644). Des institutions charitables, aussi : la Providence (1651), l’Hôpital avec l’ordre des sœurs de Saint-Alexis (1659), les Clairettes (1659), le Séminaire (1666), les Sœurs de la Croix (1687). Les confréries, qui se concentrent dans les grandes églises de la ville, sont aussi nombreuses : de Saint-Martial ou de Saint-Aurélien ; confréries de pénitents (Noirs, Bleus, Blancs, Gris, Feuille Morte et Rouges), pratiquant une morale austère et faisant du prosélytisme, participant aux processions ; Compagnie du Saint-Sacrement, qui surveille le comportement des habitants de la ville. Les sources attestent aussi de cas de « sorcellerie » – ceux qui sont convaincus de pratiques magiques sont exécutés – et de séances d’exorcisme, comme celle au cours de laquelle une jeune servante aurait poussé des cris horribles et tourné la tête de façon anormale.

 

18 Fév

La belle revue « Histoires littéraires » évoque Georges Fourest

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Dans ce très beau numéro, à commander d’urgence chez Du Lérot, Les Usines réunies, 16 140 Tusson (25 euros), le philosophe et écrivain corrézien Yannick Beaubatie signe un important article sur « Georges Fourest et le spectre de l’impair' » et P. Schneebeli sur « Les colères de Maître Fourest ». Une lecture indispensable…

Ci-dessous, la présentation de Georges Fourest par son éditeur José Corti:

Georges Fourest (1867-1945)

Né le 6 avril 1867 à Limoges, Georges Fourest suit des études de droit qui font de lui un « avocat loin de la cour d’appel », comme il aime à se nommer, vient à Paris, où il fréquente les milieux littéraires, collabore à plusieurs revues (La Connaissance, Le Décadent) et se rend célèbre avec La Négresse blonde (Messein, 1909, rééd. Corti 1986), préfacé par Willy. Placé sous le patronage de Rabelais,  » Le Duc, le Roi, le Maître « , ce recueil qui aime la plaisanterie scatologique, l’allusion gaillarde et la métaphore burlesque cultive en fait l’intellectualisme puisqu’il ne cesse de travestir d’autres textes, en résumant parodiquement les grandes pièces du théâtre classique ( » Carneval de chefs-d’œuvre « ) ou en pastichant les poètes du XIXe siècle comme Verlaine, Laforgue ou Mallarmé dont il est nourri (les  » pseudo-sonnets « ). Constant dans la futilité et indifférent aux transformations de la littérature d’après-guerre , Georges Fourest fait encore paraître Contes pour les satyres (Messein, 1923, rééd. Corti, 1990) et le Géranium ovipare (Corti, 1935, réé. 1984), qui respirent une même atmosphère ludique et lubrique. Il meurt à Paris le 25 janvier 1945, mais après une période de désaffection, il est peu à peu redécouvert à mesure que se manifeste un regain d’intérêt pour la littérature 1900 : à la lumière des préoccupations contemporaines, ce  » Fol de Cour  » (Willy) devient un précurseur de l’hypertextualité et son culte de la dérision apparaît comme une ultime parade opposée au néant du monde.

Qui était-il  ?  » Ce poète, qui écrivait des vers fort peu bourgeois, vivait comme un bourgeois. Il avait des rentes provenant, je crois, de ses propriétés du Limousin et qui lui permettaient de mener une vie libre de lettré et de curieux. Il était bon père et bon époux, heureux dans sa famille et ne se signalait par aucune excentricité particulière. Au physique, on remarquait sa barbichette pointue et sa calvitie.
Mais si Georges Fourest aimait la blague, si ses vers sont souvent pleins d’humour noir ou de fantaisie légère, il était avant tout un lettré. Grand amateur des petits poètes du XVIIe siècle, Scarron, Saint-Amant, Colletet, d’Assoucy, qu’il reconnaissait pour ses prédécesseurs, il avait également une forte culture philosophique et même théologique (car cet iconoclaste qui plaisantait même sur sa propre mort était un catholique pratiquant). Amoureux des Belles-Lettres, il haïssait les sciences au point de donner dix francs à son fils quand celui-ci avait un zéro en mathématiques.
     Claude Bonnefoy

     Georges Fourest était un poète français à la verve parodique et irrévérencieuse, jouant avec truculence de mots rares ou cocasses, des dissonances de ton, de l’imprévu verbal et métrique, des effets burlesques.

Quand j’ai connu Georges Fourest, il était dans la soixantaine et déjà célèbre. Il ne ressemblait pas plus à l’idée qu’un lecteur de La Négresse blonde pouvait se faire de lui que le Gracq qu’on imaginait au moment de la publication du Château d’Argol ne ressemblait au Gracq réel. Le poète, qui époustouflait les foules et rêvait d’un enterrement délirant, était un homme tout à fait posé et – sauf quand à Deauville il portait veste blanche et casquette de yachtman – vêtu de la classique et déjà désuète jaquette et coiffé du melon dont le règne touchait aussi à sa fin. Il avait l’air bonhomme d’un chef de bureau de ministère. Il n’en avait pas moins écrit La Négresse blonde pour son plaisir et le nôtre. Littérairement, ce livre singulier n’appartient à aucune école, sauf la fourestière, comme dit l’à-peu-près de Willy. Il y a des gens qui deviennent célèbres à force de travail, ou de constance, ou d’acharnement ; qui entassent Pélion sur Ossa jusqu’à forcer l’attention. À Fourest, la célébrité était venue, d’un coup, après une incubation et maturation des plus lentes, le jour où il avait fait paraître sa Négresse. Il y aura bientôt soixante ans que le succès de ce petit livre se maintient avec une aimable régularité, et trente qu’elle est entré chez moi, après des années de vagabondage, tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre.  »
José Corti, Souvenirs désordonnés

     Dans ses livres, la fantaisie s’autorisait toutes les licences et la verve, toutes les virtuosités de la poésie doctorale.

Un pitre mais de l’espèce savante. Un bouffon, mais souverain du royaume. Un mage, mais qui éteignait les étoiles pour que la nuit soit plus noire et plus énigmatique. Il a lu Jarry, et il s’est fait lire de Prévert.
     P.V.

Georges Fourest devint un ciseleur d’archaïsmes troublants, d’impropriétés volontaires, d’oxymores et d’anacoluthes, toute une faune rhétorique venue en droite ligne de la décadence. Ses Contes pour les satyres sont brillants de mauvais esprit ironique, entre Jarry et Villiers de l’Isle-Adam. Il y fait, entre autres, l’apologie du souteneur qui sait  » réduire à son double rôle de bête de somme et de bête à plaisir l’être aux cheveux longs et aux idées courtes « .
Manuel Carcassonne

     

La Négresse blonde, 1909
Le Géranium ovipare,
1935
Contes pour les satyres,
1990

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