13 Nov

La gare de Limoges-Bénédictins parmi les plus belles du monde…

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(c) L. Bourdelas

Le magazine Vanity fair vient de classer la gare de Limoges-Bénédictins comme l’une des plus belles du monde.

Grâce à la mobilisation des élus locaux, la Compagnie ferroviaire privée du Paris-Orléans est chargée de l’exploitation de la ligne reliant Limoges à la capitale. En 1856, le premier service voyageurs est ouvert entre la ville et Argenton-sur-Creuse. Deux ans après, la première gare en dur est achevée, œuvre de Pierre Louis Renaud – deux tours carrées flanquent le bâtiment central en pierre, orné de sculptures. L’emplacement choisi pour la nouvelle infrastructure est celui occupé par la Maison-Dieu (une léproserie) jouxtant un ancien monastère bénédictin. Non loin, l’ancien Champ de mars occupé par le 9e Régiment de Chasseurs, transformé par la suite en champ de foire et lieu d’expositions diverses, se mue en Champ de Juillet (en hommage aux Trois Glorieuses) en octobre 1831. En 1858, le paysagiste Eugène Bühler est chargé de le réaménager complètement afin de permettre la création d’une promenade publique – le quartier évolue encore dans les années qui suivent. De la gare d’Orléans – tel qu’on l’appelle alors – jusqu’à Paris, il faut compter douze heures de trajet. De plus en plus fréquentée, le trafic s’intensifiant, la gare est agrandie en 1891 et divers aménagements réalisés jusqu’au début du XXème siècle.

La décision de création de la ligne Limoges – Angoulême fut décidée en 1845, mais le lancement des études n’eut lieu qu’en 1853. Le premier train arriva en gare des Charentes (dans le faubourg Montjovis) le 26 avril 1875, et la gare fut reliée à la gare des Bénédictins en 1894. La Compagnie des Charentes y avait installé dépôt de locomotives et gare à marchandises.

Dès 1908, le ministre des Travaux Publics, Louis Barthou, juge la gare existante indigne d’une ville comme Limoges et juste après l’armistice de 1918, la ville de Limoges et la Compagnie du Paris-Orléans signent l’accord de construction d’une nouvelle gare, en surélévation au-dessus des voies, faite de béton, d’acier et de calcaire, confiée à l’architecte Roger Gonthier (1884-1978), associé à l’ingénieur-en-chef Jullien. Les travaux, financés par la municipalité, le conseil général et la Compagnie du Paris-Orléans, complétés par le réaménagement du Champ de Juillet, durent de 1924 à 1929 – elle est inaugurée le 2 juillet, après avoir essuyé bien des critiques. Son campanile haut de 57 mètres surplombe la ville (et lui donne l’heure avec ses quatre horloges aux chiffres romains) ; les vitraux de Francis Chigot (1879-1960), décorés de châtaignes, de feuilles de chênes et de glands, la parent et éclairent un hall de près de 4 000 m2 ; la coupole de 26 mètres de haut (surmontée par un magnifique dôme) lui confère un aspect de cathédrale industrielle vouée aux transports modernes ; enfin, diverses statues d’Henri-Frédéric Varenne (1860-1933) y célèbrent les provinces desservies par la Compagnie (Limousin, Bretagne, Touraine et Gascogne), l’émail, la porcelaine, l’agriculture, et le commerce. Si certains virent dans la gare, au moment de son inauguration, avec quelque exagération, un « bloc de saindoux que les charcutiers exposent dans les vitrines à Noël », Limoges-Bénédictins est devenue emblématique de la ville, avec ses cuivres vert-de-grisés et les Limougeauds y sont attachés, à tel point que lors de l’incendie de 1998, beaucoup vinrent sur place. L’auteur de ces lignes – qui a financé ses études en étant contrôleur à la S.N.C.F. – n’est pas loin de penser que c’est bien l’une des plus belles gares de France, si ce n’est du monde, en effet ; il en veut pour preuve que Chanel l’a choisie en 2009 pour servir de décor à la publicité pour son célèbre N° 5, avec la comédienne Audrey Tautou. Auparavant, les jeunes cheminots cégétistes de mai 68 avaient orné le campanile d’un drapeau rouge de 5 x 4 mètres, et l’image était devenue le symbole des événements dans la ville.

06 Nov

La foire du livre de nos voisins brivistes…

DanieleSallenave

Daniele Sallenave, présidente de la 34ème édition

Echanges avec mon ami Jérôme Leroy, notamment publié par la prestigieuse Série Noire de Gallimard, et avec la grande historienne Mona Ozouf… Non, cette année, je ne pourrai pas les rencontrer: je ne serai pas à Brive mais à… Paris. Je croiserai donc le fameux « Train du livre » qui conduit les auteurs vers « Cholesterol City », pour reprendre l’expression d’Erik Orsenna – si mes informations sont exactes. Si je fais une entorse sur ce blog consacré à l’histoire limougeaude, c’est parce que cette « foire du livre » (attention! L’éditeur René Rogerie évoquait la Fête des ânes à propos de ce type de manifestation!) est bien entrée dans l’histoire, celle du « riant portail du Midi ».

J’aurais bien aimé m’entretenir avec Mona Ozouf, car elle est lauréate 2015 du Prix de la langue française qui récompense une personnalité du monde littéraire, artistique ou scientifique dont l’oeuvre a contribué de façon importante à illustrer la qualité et la beauté de la langue française. Il est doté de 10.000 € par la Ville de Brive. Le jury est composé d’Académiciens français, d’Académiciens Goncourt, d’écrivains et de journalistes. C’est un prix largement mérité par l’historienne dont la lecture provoque toujours un intense plaisir littéraire et intellectuel. Je vous conseille particulièrement sa Composition française. Une autre dimension donc que certains autres invité(e)s, comme Christine Angot, dont on se souvient qu’en 2008, elle avait livré le récit sans intérêt littéraire de sa rencontre avec Doc Gynéco (un rappeur oublié) justement à la Foire de Brive. Comme quoi, cette Foire du livre de Brive, c’est un peu La Samaritaine: on y trouve de tout! C’est sans doute ce qui fait son succès, chaque début de septembre.

Elle fut créée en 1973 et son existence est intimement lié à « L’Ecole de Brive », dont le romancier Jacques Peuchmaurd fut le parrain: « Moi, plutôt que groupe, plutôt qu’école, je dis bande… Un groupe uni par l’amitié, qui fait leur force, et elle est considérable… A l’origine, il y a donc un pays, la Corrèze, et une ville, Brive. Des paysans et des citadins… mais Creusois ou Corréziens c’est pareil: nous sommes tous des Limousins, de la nation gauloise des Lémovices – des pas commodes, selon César. » En 73, donc, c’est la rencontre entre lui, Michel Peyramaure et Claude Michelet, une équipe à laquelle vient se joindre un peu plus tard Denis Tillinac, puis Christian Signol et Gilbert Bordes. Peuchmaurd précisa la philosophie de sa bande: « … on festoie: on boit, on rit, on déconne (nous sommes très doués). On n’est plus seul! » La suite, on la connaît: c’est un immense succès commercial. » En 1998, le facétieux Pierre Marcelle ironisait dans Libération: « Solidement implantés dans le paysage socioculturel de Jacques Chirac et de Patrick Sébastien, ils sont la FNSEA d’une industrie agriculturelle que les Goncourt viennent désormais honorer chaque premier dimanche de novembre, à la veille de la remise de leur propre trophée. Les sous-préfets des lettres parisiennes applaudissant à la remise du Grand prix littéraire de la Corne d’or limousine, c’est beau comme la scènes des comices dans Madame Bovary… ». S. Coyault-Dublanchet notant par ailleurs: « Quant à Pierre Michon, Pierre Bergounioux ou Richard Millet, en leur province même – le Limousin – ils tiennent à afficher leur distance à l’égard de la très locale « Ecole de Brive ». Il n’empêche, on a déjà croisé l’ami Bergounioux à la Foire du Brive, éprouvant beaucoup de plaisir à écouter magnifiquement disserter ce grand écrivain corrézien – l’un des plus grands écrivains français.

Le temps sera clément, cette année encore, pour aller se presser à la foule dans les allées de la Foire, mais aussi se prélasser sur une terrasse. Ne pas oublier d’aller faire un petit tour à la librairie de livres anciens Livresse de Frédérick Bazin, 14 bis rue Elie Breuil, qui accueillera Vénus Khoury-Ghata, l’une des grands poètes de notre temps, dont l’écriture est illuminée par son Liban natal, souvenirs heureux, teintés de désespoir et de chagrin, la Guerre et la Mort étant passés par là… Connue  et reconnue pour son travail romanesque, elle se considère avant tout comme poète. Diane de Bournazel sera également présente. Ce sera samedi 7 novembre 2015, à partir de 17h.

29 Oct

Le lycée Gay-Lussac dans les années 1960

Gay-Lussac (lycée) 001-4 - façade Georges-Périn - Photothèque P. Colmar

Gay-Lussac (lycée) 002-2 - façade Wilson (22 - Cigogne) - Photothèque P. Colmar

Le 14 novembre 2015, c’est le banquet de l’association des anciens élèves du lycée Gay-Lussac… L’occasion, grâce à ces deux photographies issues de la photothèque de Paul Colmar (publiées dans Limoges années 1950 1960 1970) de redécouvrir le vénérable établissement limougeaud tel qu’il était dans les années 1960… On notera la présence de la deudeuche, des scooters et vélomoteurs… A noter qu’il y avait alors un collège, également, et que le collège Donzelot avait d’abord été conçu comme une annexe du lycée.

24 Oct

L’abbaye Saint-Martial (2)

Au XIIIème siècle, l’abbaye est un « chantier permanent », que l’on construit, aménage, embellit au fil du temps (elle est même un jalon essentiel dans la diffusion des formes gothiques en direction du Midi de la France). Des artisans y travaillent régulièrement : maîtres d’œuvre ; en amont du chantier : on travaille dans les carrières, les forêts, on transporte ; sur le chantier même : terrassiers, tailleurs de pierre, maçons, sculpteurs et imagiers (ainsi les voûtes des travées occidentales sont-elles décorées de peintures la deuxième moitié du XIème siècle), charpentiers, plâtriers, couvreurs et plombiers, forgerons et serruriers, verriers, et tous les métiers « annexes » du chantier. Les pèlerins affluent en grand nombre vers ce lieu spirituel qui abrite plusieurs confréries ; c’est donc un endroit très vivant. Selon le Codex Calixtinius, Limoges se situe sur la route de Saint-Jacques-de-Compostelle qui traverse Sainte-Marie-Madeleine de Vézelay, Saint-Léonard en Limousin et la ville de Périgueux. La ville est sur la Via Lemovicensis, et l’on imagine sans peine tous les voyageurs qui la traversaient, devisant, témoignant de ce qu’ils avaient vu en route, chantant, avec leur besace et leur bourdon, vêtus de leur cotte, surcot (plus tard remplacé par la pèlerine), chaperon et chapeau, munis de la fameuse coquille à qui l’on attribuait parfois des pouvoirs miraculeux.

La vie liturgique est rythmée par le son des cloches : aux grandes fêtes, comme celle des Rameaux, trois cloches résonnaient en même temps à Saint-Martial. Elles accompagnaient aussi les évènements publics ou l’arrivée des personnalités, comme Jacques, roi de Majorque, en 1307.

L’abbatiale romane du Sauveur mesure 100 m de long – son plan caractéristique avec un déambulatoire à chapelles rayonnantes la rattache au groupe des églises de pèlerinage; sa nef compte dix travées ; le clocher superpose des étages octogonaux à des étages carrés. Il y a la crypte ; l’église Saint-Pierre-du-Sépulcre ; la chapelle Saint-Benoît ; divers autres bâtiments comme le réfectoire et le cloître aux baies vitrées rayonnantes. Le scriptorium de l’abbaye est particulièrement réputé. Le chroniqueur Adémar de Chabannes, originaire du Limousin et moine de Saint-Cybard d’Angoulême, y fait plusieurs séjours. Il est un ardent promoteur de l’apostolicité de saint Martial à travers la Vie de saint Martial qu’il rédige dans les années 1028-1029. Autre moine formé à Saint-Martial, Geoffroy de Vigeois, abbé de Vigeois de 1170 à 1184, rédige également une Chronique. La bibliothèque de l’abbaye, riche de nombreux manuscrits, parmi lesquels des documents nécrologiques, martyrologes, antiphonaires, les manuscrits de Bernard Ithier et les livres du chapitre, a été dispersée à partir de l’Ancien Régime (on les trouve aujourd’hui pour la plupart à la Bnf). L’atelier d’enluminure est particulièrement actif et créatif, inspiré, par exemple, par les ivoires. A Limoges, on qualifie de « bibliothécaire » l’officier ayant la charge des livres, ce qui indique un important fonds d’ouvrages (le second, après Cluny) : près de 450 volumes au début du XIIIème siècle. Parmi eux, la superbe Bible de Saint-Martial, signée Bonebertus, avec ses beaux dessins colorés (orange et jaune, brun, bleu foncé et vert très subtilement traité), et ses motifs animaux ou végétaux, qui illustre selon Danielle Gaborit-Chopin la transition entre l’art carolingien et l’art roman. Dans le Tropaire-prosier de Saint-Martial, également très délicatement coloré, on se plaît à découvrir une composition de couleurs vives où Martial (cheveux blonds et yeux ronds) apparaît en « maître des animaux », encadré par deux grands oiseaux au corps arrondi lui agrippant chaque épaule de leur long bec, tandis que lui, vêtu d’une tunique et auréolé, les saisit chacun par une serre. Ces enluminures ont à leur tour inspiré les sculpteurs limousins, notamment ceux des chapiteaux de l’abbatiale du Sauveur.

A l’abbaye ou dans ses parages se trouvent des ateliers d’orfèvrerie, qui produisent un grand nombre d’objets liturgiques (châsses, coffrets, statues, croix…) et d’émaillerie champlevée sur cuivre, où se développe l’Opus lemovicense ou Œuvre de Limoges, bien étudiée par ailleurs. L’hypothèse a été émise que la piété particulière des Limousins pour de nombreux saints locaux et leur goût pour les reliques auraient d’abord nourri ces créations émaillées, entraînant par la suite – grâce à leur virtuosité de réalisation et leur coût somme toute raisonnable – une demande élargie, d’autant plus que la ville était dans une situation de carrefour, souvent visitée par les princes, notamment Plantagenêt, généreux commanditaires. Les émaux de Limoges s’exportèrent à travers toute la Chrétienté, jusqu’à Rome sous le pontificat d’Innocent III. L’historien des arts décoratifs Jean-Marc Ferrer a souligné « la simplicité de l’illustration limousine, compréhensible même par un public populaire » ; il parle même des « délices colorés du martyre » lorsqu’il évoque la châsse de Saint-Etienne, à Gimel. L’art de l’émail limousin a évolué au fil des temps romans puis gothiques, apprivoisant progressivement les techniques de la sculpture et du relief. Sans doute les châsses sont-elles les objets qui illustrent ou évoquent le mieux la créativité des émailleurs de Limoges : au gré de nos propres goûts, on apprécie des mouvements et des attitudes, la beauté de palmettes-fleurs, la couleur bleu foncé de la tunique d’un Christ en majesté…

19 Oct

La disparition de Jean-Marie Masse

J.M. Masse

Après avoir été un pôle majeur de la musique médiévale, Limoges est devenue, à partir de la fin des années 1940, l’une des villes européennes qui comptent pour le jazz. En dehors de Jean Marcland, on peut écouter, dans les années 1930, l’orchestre Marcel’s jazz de Marcel Lalue, ou celui de Christian Beaubrun qui propose diverses animations jazz : bals (notamment à la préfecture), mariages ou arbres de Noël. Progressivement, les jeunes s’intéressent à ce genre de musique, également diffusée à la radio. Ray Ventura se produit plusieurs fois à Limoges, devant 2000 personnes en 1938 ; Josephine Baker vient en 1934 et en 1938.

Jean-Marie Masse, jeune homme né en 1921, qui baigne dans une atmosphère artistique et musicale, qui expose ses toiles pour la première fois à 18 ans, découvre le jazz. Il achète des disques chez Lagueny boulevard Carnot et, dès avant la guerre, entre en relation avec Hugues Panassié, grand gourou du Hot Club de France. Le conflit mondial marque d’abord un coup d’arrêt mais, dès 1941, c’est la reprise des concerts dans les brasseries, les cafés, les restaurants, sous réserve d’autorisation préfectorale. Les musiciens doivent être en tenue sombre, le jazz est « sous surveillance ». En 1943, il est officiellement interdit, mais on continue à en jouer en francisant les titres. Les zazous qui osent se promener en ville sont critiqués par L’Appel du Centre, journal collaborationniste. Pourtant, dès 1941, Jean-Marie Masse donne des conférences-auditions au Théâtre Berlioz place de la République, devant un public nombreux, grâce à Jean Fouquet, président de l’Office de lectures théâtrales, qui y organisait des conférences sur de multiples sujets. A l’occasion de la troisième prestation de Masse, de jeunes extrémistes firent une échauffourée en lançant des insultes contre les Juifs, les Noirs et le jazz, « musique de pourris ». En 1943, Jean-Marie Masse expose à la galerie Magadoux, avant de rejoindre le S.T.O. puis de s’en évader. Il revient à Limoges avec un déguisement pour une jam-session ! Puis il rejoint Panassié à Montauban.

Pendant l’Occupation, des Manouches installés dans des caravanes et des roulottes au Champ Dorat ou dans l’actuelle avenue Jean Gagnant jouent du jazz. Parmi eux : les Ortica, les Villerstein et quelques Reinhardt. Certains jeunes limougeauds viennent les écouter, les rencontrer, apprendre. Parmi eux : Robert (Bob) Aubert, qui partit à Paris ou Raymond Beau, artiste be bop dans la capitale dans les années 1950. A la Libération, l’orchestre de Bob Dixon anime le bal de Limoges avec ses treize musiciens. En mai 45, Hugues Panassié donne à son tour une conférence au Théâtre Berlioz. Le jazz retrouve droit de cité, au Café Riche, au Central, au Faisan, avec l’orchestre Jazz sans nom, lors de bals nocturnes. Parmi les musiciens de ce style de musique à l’époque : Georges Suchot (futur commerçant d’instruments) à la guitare, Lucien Dufour, Elie Labesse au saxo, Daniel Faure à la clarinette, Jean-Pierre Bruneau et Raymond Thomas au piano. D’autres orchestres existent, celui d’Alex Cosaï et son quintette, de Camille Lorotte, qui joue au Lion d’Or, l’orchestre Carenzi, avec lequel joue Joseph Reinhardt en 1946, celui encore de Pierre Guyot. La famille Christophe ouvre un magasin de disques et de partitions en 1948. Victor Ronzeau ouvre quant à lui un atelier d’instruments de jazz rue du Balcon. Limoges devient donc un haut-lieu du jazz en France.

A partir de la Libération, Jean-Marie Masse – qui s’est mis à la batterie et devient professionnel – anime chez lui des réunions consacrées à ce style musical avec des jeunes, des lycéens de Gay-Lussac, des étudiants. Trente années plus tard, collégien puis lycéen, j’ai moi-même assisté à ces réunions où l’on écoutait religieusement les disques passés par Masse, barbe et crinière blanches, pas très grand mais imposant par sa belle voix, vêtu de costumes en velours : les plus avertis y allaient de leurs commentaires très érudits ; comme beaucoup fumaient, notamment la pipe, il fallait régulièrement aérer en ouvrant les fenêtres sur la rue François Chénieux plongée dans la nuit, sous peine de suffoquer. Des piles de disques vinyles tapissaient les murs. En janvier 1948, on accueille à la gare des Bénédictins (cela va devenir une tradition) Rex Stewart, soliste de Duke Ellington, salle Berlioz, place de la République, à guichets fermés. Le 26 du même mois, c’est la création du Hot Club de Limoges et des concerts sont régulièrement organisés dans des lieux variés : Don Byas, Bill Coleman, Buck Clayton ou bien encore Willie Smith « le Lion ». Masse loge les musiciens à domicile. Dès lors, le Hot Club ne cessa pas d’organiser de fabuleux concerts : 1200 entrées en 1971-72, 4250 en 1976-77, plus de 5000 en 1981-82 – tout en demeurant indépendant, fonctionnant sans autres subventions que la mise à disposition des salles municipales, et défendant « une certaine idée du jazz » (disons historique).

Les centres culturels municipaux ont toujours accueilli des concerts de jazz et de blues. Depuis 2006 a lieu le très ouvert festival Eclats d’Email, animé par toute une équipe et dirigé par Jean-Michel Leygonie, qui permet de découvrir dans diverses salles d’excellents musiciens limousins, français et internationaux. Durant toute la manifestation, des « Jazz clubs » permettent aux musiciens de se rencontrer pour faire des bœufs, des rencontres et des expositions complétant le dispositif.

Jean-Marie Masse a rejoint le paradis des jazzmen – il y a du beau monde! – un jour d’octobre 2015. Nul doute que la municipalité donnera son nom à une rue ou un lieu de Limoges, dont il a fait l’une des capitales européennes du jazz…

11 Oct

L’abbaye de Saint-Martial, centre culturel majeur (1)

Dès le Xème siècle, l’abbaye limougeaude noue des liens avec l’abbaye bénédictine de Cluny (dirigée par Odon), symbole du renouveau monastique en Occident et centre culturel majeur. A Limoges, ce sont l’abbé Aymon et son frère l’évêque Turpion qui entretiennent ces liens vers le milieu du siècle.

A la fin de celui-ci, le Limousin est touché par le Mal des Ardents, ou « feu sacré », ou encore « feu Saint Antoine » – une gangrène provoquée par la consommation de grains contaminés par un champignon du groupe des ascomycètes se développant sur les épis de seigle, l’ergot de seigle (claviceps purpurea). En 994, de grandes pluies ravagent l’Aquitaine, l’ergot de seigle se développe, il est à l’origine d’une épidémie qui gagne tout le duché, la Touraine, jusqu’à la Bourgogne – le pain de seigle étant l’une des bases de l’alimentation. Le moine et chroniqueur Adémar de Chabannes (vers 988-1034) a relaté les évènements: « En ce temps-là, une peste de feu s’alluma parmi les Limousins. Les corps d’un nombre incalculable d’hommes et de femmes furent consumés d’un feu invisible, et de tous côtés une plainte emplissait la terre… » Les malades souffrent d’hallucinations, leurs membres sont agités de mouvements irrépressibles (une étrange danse), ils prononcent des paroles incompréhensibles, la bave aux lèvres. Les membres gangrénés finissent par se détacher et les malheureux meurent dans d’atroces souffrances, soupçonnés d’être possédés par le Diable – la maladie étant interprétée comme un châtiment divin. Adémar de Chabannes explique que Geoffroy, abbé de Saint-Martial, l’évêque Hilduin, avec l’assentiment du vicomte – ils sont tous les trois de la même famille… – et de Guillaume V, duc d’Aquitaine et comte de Poitiers, ordonnent alors un jeûne de trois jours en Limousin, une réunion épiscopale à Limoges, une ostension de reliques – dont celle du corps de saint Martial. Un grand rassemblement est organisé au Mont-Jovis et le « miracle » a lieu : l’épidémie cesse. Profitant de l’occasion, le duc et les évêques tentent d’imposer aux turbulents aristocrates un pacte de « paix et de justice ».

En 1031, après plusieurs années d’intense mobilisation, les moines de Saint Martial réussissent à faire reconnaître l’apostolicité de Martial, ce qui accroît le prestige de l’abbaye. Trente et un an plus tard, avec la complicité du vicomte, Cluny s’empare du monastère limougeaud à l’occasion d’un rocambolesque épisode au cours duquel Hugues le Grand et quelques moines clunisiens se cachent dans l’église Saint-Michel-des-Lions avant de forcer – manu militari grâce à l’aide du vicomte – la communauté monastique limougeaude de s’intégrer à l’ordre clunisien, malgré l’opposition de certains moines et d’une partie de la population limougeaude. Seule une menace d’excommunication permet de rétablir l’ordre, au profit de Cluny. Bernadette Barrière a montré combien l’abbaye était alors entrée dans une ère nouvelle, durant l’abbatiat d’Adémar notamment (1063-1114), devenant « prestigieuse, influente, riche et puissante», avec un important patrimoine et un réseau de dépendances, en Limousin et autour, mais aussi jusque dans le diocèse de Tarragone. Elle s’émancipe d’ailleurs même de Cluny dès la deuxième moitié du XIIème siècle. Au début du XIIIème siècle, elle compte un effectif de 70 moines.

02 Oct

Limoges: Un haut Moyen Âge tourmenté – l’apparition d’une ville polycentrique

Saint Eloi

Au début du Moyen Age, Limoges et l’Aquitaine, plongée dans une insécurité quasi permanente,  sont sous l’autorité de peuples venus d’ailleurs – domination que les uns et les autres supportent mal (l’Aquitaine ayant des velléités d’indépendance). A la fin du Vème siècle, les Wisigoths occupent le Limousin et s’efforcent d’imposer à l’épiscopat local l’hérésie arienne condamnée au concile de Nicée en 325 – niant la consubstantialité du Fils avec le Père. Sous la domination des rois mérovingiens, le Limousin change constamment de « maîtres » et semble ébranlé par les rivalités qui opposent les Francs entre eux.

Un évêque est installé dans la Cité, ainsi qu’un comte qui représente le pouvoir royal en Limousin (le diocèse regroupe les actuels départements de la Haute-Vienne, de la Creuse et de la Corrèze, ainsi que le Confolentais et le Nontronnais). Des deux, c’est l’évêque qui semble le plus investi dans les affaires de la ville – y compris lorsqu’il tente de calmer les habitants révoltés contre les trop lourds impôts exigés par Chilpéric Ier qui brûlent les registres du fisc en place publique. La Cité dispose de deux ateliers monétaires, l’un épiscopal, l’autre sous contrôle du comte. Les chercheurs en nusmismatique apportent un précieux regard sur son existence : les ateliers monétaires possèdent selon eux un « faciès prototypique » : établissements éminents, organisateurs de la vie collective, sièges de pouvoirs publics, civils et/ou ecclésiastiques, lieux d’implantation du fisc – selon Jean-Pierre Chambon. Abbon fut l’un des orfèvres réputés officiant au sein de l’atelier limougeaud; c’est lui qui prit en apprentissage Eligius – le futur saint Eloi, né vers 588 à Chaptelat dans une famille peut-être détentrice de mines d’or. Orfèvre près de Clotaire II, Eloi en devient le conseiller, puis reçoit de Dagobert, vers 630, le domaine de Solignac où il fonde la prestigieuse abbaye  de Saint-Pierre, soustraite à la juridiction de l’évêque, ne rendant de comptes qu’au roi. Sous Clovis II, enfin, il est sacré évêque de Noyon. Il meurt en 661 (la reine Bathilde vêt le corps de somptueux vêtements de soie). De la fin du IXème siècle à la fin du XIème, l’atelier monétaire de Limoges frappa un denier d’argent portant à l’avers la légende ODO GRACIA REX (Odo venant du nom du roi Eudes) et au revers une croix pattée entourée du nom de l’atelier émetteur : LIMOVICAS CIVIS.

Les sources ne disent pratiquement rien des incursions arabo-musulmanes finalement arrêtées à Poitiers en 732 par Charles-Martel. Le prestige ainsi gagné permet à son fils Pépin le Bref d’être couronné roi et d’inaugurer ainsi une nouvelle dynastie : celle des Carolingiens. Parmi les objectifs de celui-ci, reconquérir l’Aquitaine dissidente dirigée par le duc Waïfre, ce qui passe par neuf campagnes militaires particulièrement violentes ravageant la région, au terme desquelles, le 2 juin 768, le duc rebelle est exécuté par l’un des siens, sur ordre de Pépin. A l’occasion de ces guerres, l’enceinte de la Cité est démantelée à deux reprises : une fois par Pépin, l’autre par Waïfre. Le souverain franc, soucieux de se concilier ensuite les populations soumises, est généreux avec l’Eglise de Limoges, à qui il fait des dons. Par la suite, Charlemagne et Louis le Pieux consolident l’autorité franque en Aquitaine et en Limousin – le fils de l’empereur résidant parfois non loin de Limoges, à Jucundiacum devenu Le-Palais-sur-Vienne. En 848, soutenue par Charles le Chauve face à l’évêque Stodilon, la communauté de clercs établie à Saint-Martial obtient son érection en abbaye vivant sous la règle de saint Benoît et officiant dans la nouvelle église du Sauveur, où le fils du roi – Charles le Jeune – est couronné comme roi d’Aquitaine sept ans plus tard. Par la suite, les abbés édifient une enceinte urbaine.

Vers 888, la région est perturbée par les invasions normandes. On met alors à l’abri – semble-t-il – les restes de Martial au castrum de Turenne.

A partir de la fin du IXème siècle, il est attesté qu’un vicomte représente le comte de Poitiers ; il s’est installé à l’écart de la Cité épiscopale, sur un site de carrefour où il a établi une motte castrale faisant suite à une construction d’un bâtiment antérieur (mais postérieur à l’Antiquité). Le site a été fouillé en 1995. L’insula est alimentée en eau potable par un aqueduc antique (d’Aigoulêne), la motte est protégée par des fossés mis en eau de manière continue, où l’on a notamment retrouvé de la céramique, et par des palissades doubles. Une chapelle placée sous le vocable de saint Michel (dite des Lions) est construite dans la basse-cour du château. Après diverses vicissitudes, le vicomte doit faire allégeance à l’abbé. Il y avait plusieurs vicomtes en Limousin ; c’est la même famille qui se maintint dans cette fonction vicomtale de Limoges, du IXème au XIVème siècle.

Bernadette Barrière parlait de « la ville des trois pouvoirs » au Xème siècle : celui de l’évêque, sur la Cité ; celui du vicomte ; celui de l’abbaye Saint-Martial, protégée par sa propre enceinte – on parle alors de Castellum Sancti Martialis. C’est donc l’apparition d’une ville polycentrique (l’intégration dans une même enceinte de la tour du vicomte et du Château Saint Martial étant envisagée dès les temps carolingiens). Dans les parages de ces noyaux, l’église Saint-Augustin puis l’église Saint-Martin se transforment en abbayes (la première est le lieu de sépulture traditionnel des évêques, la deuxième – bénédictine – s’entoure d’un petit bourg); des lieux de cultes apparaissent ou se développent, notamment autour de la Cité ; des faubourgs s’étendent plus ou moins, aux alentours du pont Saint-Martial (sous la domination de l’évêque), du port des bois du Naveix, de Saint-Pierre-du-Queyroix, des Arènes (on imagine sans pouvoir le prouver que l’ancien grand amphithéâtre a sans doute connu l’installation d’habitations ; plus tard au Moyen Age, on s’y entraînait au maniement des armes). Progressivement, la bipolarisation urbaine se renforce, suscitant des rivalités entre la Cité et le Château Saint-Martial.

Le vélodrome

Vélodrome 010-1 - vue aérienne (circa 1950) - Photothèque Paul Colmar

Au moment où va être ouvert un nouveau vélodrome à l’extérieur de Limoges, on peut se souvenir du premier…

Vers 1950, au-dessus du quartier du Grand-Treuil, en bordure de la Brégère : le vélodrome, ses tribunes, son terrain de rugby et de football. Hormis les courses et les matches, il accueillit des courses landaises, avec vachettes. Avec les arbres et les jardins potagers, la vue est champêtre mais, à l’arrière-plan, l’urbanisation pavillonnaire est en pleine expansion.

(c) Paul Colmar.

18 Sep

La légende de saint Martial et sainte Valérie et les œuvres d’art (d’après la Vita prolixior sancti Martialis)

(Châsse sainte Valérie, British Museum)

A Limoges, saint Martial aurait reçu l’hospitalité de Suzanne et de sa fille Valérie qu’il aurait converties après avoir accompli des miracles. Emprisonnés puis libérés miraculeusement de prison, le saint et ses compagnons ressuscitent les morts. Devant ce prodige, tous les habitants embrassent la religion chrétienne. A la mort de sa mère, Valérie fait vœu de virginité et donne ses biens à l’Eglise, ce qui rend furieux le « duc Etienne », son fiancé, qui la fait décapiter. C’est alors qu’un miracle se produit, l’écuyer ayant sacrifié la vierge est touché par la foudre divine et meurt. Valérie ramasse sa tête et marche jusqu’au puy Saint-Étienne où saint Martial célèbre la messe. Le saint homme prie alors pour l’âme de la jeune fille qui meurt dans la paix de Dieu. D’autres miracles sont attribués au saint : guérisons, arrêts d’incendie et de tempête, exorcismes divers.

De nombreuses œuvres ont transmis cette tradition ; parmi elles : des vitraux, enluminures, émaux, châsses-reliquaires, un tableau du XVIIème siècle attribué à Claude François, divers panneaux sculptés des églises limousines. Il existe également de nombreuses statues de saint Martial et de sainte Valérie, dont celle, très élégante, en bois polychrome, du début du XVème siècle, conservée à l’église Saint-Michel-des-Lions de Limoges. A genou, Valérie présente délicatement sa tête aux longs cheveux bruns. Une impression de sérénité se dégage de l’ensemble. Ce qui n’est pas le cas de la statuette en bois polychrome du XVIIème siècle conservée à l’église Saint-Léger de La Bazeuge : le corps est penché en arrière et un amateur de sensationnalisme (postérieur ?) a inondé le corps, la tête et le socle de nombreuses coulures de sang. Un magnifique buste-reliquaire médiéval de sainte Valérie, en argent, émaux et pierres précieuses, est conservé à l’église Sainte-Valérie de Chambon-sur-Voueize. En 1911, une réplique en a été exécutée en bronze et laiton dorés et argentés, avec des émaux champlevés et des verres colorés, pour recueillir un morceau de la mâchoire de la sainte, provenant de l’abbaye Saint-Martial de Limoges et attribuée à l’église Saint-Michel-des-Lions. En 2005-2006, la fresque de la chapelle Saint-Martial, au deuxième étage de la tour Saint-Jean du Palais des Papes d’Avignon, a été restaurée (ci-dessous). Elle avait été commandée en 1344 par Clément VI, originaire du Limousin. Le décor peint a été réalisé sous la direction de Matteo Giovannetti, formé à Sienne.

(c) France Télévision

Le blason de la ville de Limoges fut orné du buste du saint : « De gueules, au chef de Saint Martial de carnation, orné à l’antique d’or, ombré de sable, entre deux lettres gothiques d’or S et M ; au chef d’azur, chargé de trois fleurs de lis d’or. »

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11 Sep

Bords de Vienne à Limoges: des pêcheurs en face du Poisson soleil

Au Poisson Soleil 150-1 - (1980) - pêcheurs - Photothèque P. Colmar

(c) Paul Colmar

Durant de nombreuses années avant la guerre et encore un peu après, la Vienne fut très poissonneuse et ses goujons, gardèches, poissons blancs… très appréciés par les Ponticauds et les jeteurs de filet (« le bonnet ») ou fines gaules qui venaient les taquiner. On raffolait des fritures. Les Ponticauds était d’ailleurs le nom de la société de pêche et de tourisme fondée en 1926, sise avenue du Sablard. Le concours de l’année 1954 (premier « concours de la pêche au coup limousin »), alors que la société était sous la présidence du très populaire André Mérigout, fut particulièrement réussi, qui vit la participation de 350 pêcheurs et la pêche de bien 16 kg de poisson. Quant au Poisson soleil, sa façade est l’une des plus connues des bords de Vienne. Le poète limougeaud Gérard Frugier s’en est sans doute inspiré pour le titre de son recueil : Poison soleil. Le « poisson soleil » existait vraiment dans la rivière, avec son ventre rond et des couleurs.

Si vous aimez ce genre de photographies, j’ai le plaisir de vous annoncer la parution courant octobre de Limoges années 1950 1960 1970 chez Geste Editions, sous la forme d’un beau livre illustré par des photographies que j’ai choisies dans l’inestimable collection de Paul Colmar (j’en signe l’introduction et les légendes).

 

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