26 Juin

Les mutations de la ville de Louis Longequeue à Alain Rodet, ou la naissance d’une capitale régionale

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Train le CAPITOLE – loco CC 6506 en gare – LIMOGES BENEDICTINS

Le 10 décembre 1956, le socialiste Louis Longequeue, pharmacien de formation, succède à Betoulle. C’est l’homme fort des « Trente glorieuses » limougeaudes, puisque maire, il est aussi député, puis sénateur et président du Conseil régional du Limousin. En 2007, l’historien Michel Kiener, adjoint au maire, évoquait ainsi dans L’Express le Limoges du début des années 1960 : « Limoges est une ville ouvrière noircie par la fumée de ses fours à porcelaine, dotée d’équipements extrêmement vétustes et d’un patrimoine immobilier hors d’âge […] En 1960, la ville n’est pas attrayante et n’est malheureusement pas appréciée à sa juste valeur […]  L’aménagement de la ville y est aussi pour quelque chose. A l’époque, tout est à refaire. Les écoles sont vieillies et l’assainissement quasi inexistant […] Limoges n’est pas perçue comme une grande ville. Les personnes qui y passent, les quelques touristes comme les conscrits qui y font leurs « trois jours », n’ont pas envie d’y rester […] Longequeue n’aspire qu’à moderniser sa ville, à l’épurer. » Jeune quadragénaire, le maire et son équipe voient augmenter la population : en 1975, Limoges compte près de 144 000 habitants. Avec l’aide de l’Etat, des ZUP (zones à urbaniser en priorité) sont créées. Elles s’ouvrent par tranches dans les années 1960. Un premier grand ensemble, la Bastide, sort de terre dès 1959 (il sera notamment suivi par l’Aurence, les Portes-Ferrées et Beaubreuil). Le vieux centre surpeuplé de Limoges se vide alors au profit de la périphérie, où les H.L.M. et les collectifs privés se multiplient. En 2010, le même Michel Kiener a consacré un très bel ouvrage à La Bastide, avec des photographies de Vincent Schrive, où il explique la genèse et l’évolution de ce quartier de grands ensembles. Avec ces constructions de nouveaux quartiers aux portes de Limoges, il s’agissait de faire face au baby boum et de proposer des appartements décents et modernes à des populations vivant alors parfois dans des taudis ou des bidons villes. Limoges se dote d’un boulevard périphérique, d’un premier parking souterrain place de la République et d’un réseau d’assainissement. Paradoxalement, la ville maintient, crée, entretient parcs et jardins, qui ont font une cité particulièrement agréable et fleurie. Divers parcours et animations y sont proposés tout au long de l’année. Si le Jardin de l’Evêché accueille un intéressant jardin botanique, les joggers limougeauds apprécient particulièrement le Bois de La Bastide, qui appartient à la Ville depuis 1975. Acquise progressivement par la municipalité, la vallée toute entière de l’Aurence est aménagée, ponctuée d’enclos pour animaux, de terrains de grand jeu, de vastes prairies en accès libre et de sites pittoresques. Le lac d’Uzurat, les parcs du Moulin-Pinard, de l’Aurence, du Mas-Jambost, se succèdent, formant une réserve naturelle de plus de 200 hectares. Une roseraie offre à la belle saison plus de 5.200 rosiers représentant 200 variétés.

La volonté modernisatrice de Louis Longequeue passe parfois par la destruction de bâtiments anciens qui auraient mérité conservation et mise en valeur. Lorsqu’il a l’idée surprenante de détruire le quartier séculaire de la Boucherie, début 1973, pour y construire des immeubles modernes, des Limougeauds (prévenus par l’adjoint Gilbert Font), emmenés par Jean Levet – fonctionnaire aux Impôts, très attaché à sa ville depuis son enfance dans le quartier du Chinchauvaud, auteur de nombreux travaux historiques – créent l’association Renaissance du Vieux Limoges pour résister. Avec le groupe traditionnel L’Eicolo dau Barbichet et d’autres partenaires, ils décident de ressusciter, le 19 octobre, la fête traditionnelle des Petits Ventres, qui voyait chaque année les dames bouchères recommencer à fabriquer des produits tripiers après une interruption de deux mois due aux chaleurs estivales. Dans le même temps, des adhérents restaurent de vieilles façades pour montrer à quoi pourrait ressembler le quartier remis en valeur. Le maire abandonne son projet : le quartier est sauvé, restauré et devient l’un des lieux touristiques principaux de Limoges, tout comme la Frairie des Petits Ventres un rendez-vous essentiel de l’automne, où l’on vient manger et trinquer dans la bonne humeur. Le succès de la sauvegarde du quartier de la Boucherie (avec l’ouverture d’une maison traditionnelle de la boucherie qui se visite), entraîna d’autres quartiers anciens à se préoccuper de la conservation de leur patrimoine. Renaissance du Vieux Limoges les aida de son expérience. Ainsi furent sauvés de la pioche des démolisseurs, dans le quartier de l’Abbessaille, les maisons de la Règle, dans la partie de la ville appelée la Cité. Renaissance du Vieux Limoges, avec Michel Toulet, poursuit son inlassable travail au service du patrimoine de la ville. Louis Longequeue eut l’intelligence d’entendre raison lorsque les citoyens se mobilisèrent aussi pour protéger l’ancien Ciné-Union ou l’un des bâtiments historiques de l’ancien hôpital.

En 1962, Beaune-les-Mines est intégrée à la commune de Limoges.

L’ère Longequeue vit Limoges bénéficier de nombreux équipements : gymnases et piscines, grand théâtre, centres culturels, foyers d’aide sociale, palais des expositions. Siège d’une Académie depuis 1965, la ville est pourvue d’une université en 1968, qui comprend alors les quatre facultés traditionnelles et un Institut Universitaire de Technologie. Ses statuts sont élaborés et adoptés en 1970 par l’Assemblée Constitutive présidée par Monsieur Robert Savy, Professeur à la Faculté de Droit et Sciences Economiques. L’Université compte alors 7000 étudiants. Elle ne cessa ensuite de se développer, sous l’impulsion de ses Présidents successifs. Elle compte maintenant cinq U.F.R. (Droit et des Sciences Economiques, Médecine, Pharmacie, Lettres et Sciences Humaines, Sciences et Techniques), un Institut Universitaire de Technologie, une Ecole Nationale Supérieure d’Ingénieurs (E.N.S.I.L., ouverte en 1992), un Institut d’Administration des Entreprises (ouvert en 2007), une École supérieure du professorat et de l’éducation (E.S.P.E.), un Institut de Préparation à l’Administration Générale (créé en 1985) et un Institut Limousin de Formation aux métiers de la réadaptation (I.L.F.O.M.E.R.).

Le 9 janvier 1976, le premier ministre Jacques Chirac, accompagné par Simone Veil, ministre de la Santé, inaugure le Centre Hospitalier Régional Universitaire Dupuytren, relié à la Faculté de Médecine et de Pharmacie. Les personnels exercent aujourd’hui au sein de 4 hôpitaux et d’un Etablissement d’Hébergement des Personnes Agées Dépendantes : l’hôpital Dupuytren, l’hôpital Jean Rebeyrol, l’hôpital du Cluzeau, l’hôpital de la mère et de l’enfant et l’E.H.P.A.D. Dr Chastaingt. Avec plus de 7 600 employés, médicaux ou non, c’est un employeur important (avec Legrand, Valéo, la Poste et la Ville).

Le magnifique et confortable train rouge le « Capitole » relie alors Limoges à Paris-Austerlitz en moins de trois heures – un essai a d’ailleurs permis d’abaisser cette durée – et poursuit sa route en direction de Toulouse. (A noter que le 29 mars 1982, près d’Ambazac, le Capitole fut victime d’un attentat à la bombe revendiqué par le terroriste Carlos qui fait 5 morts et 28 blessés. Le bilan aurait pu être plus lourd s’il avait explosé en gare des Bénédictins). Le 26 septembre 1971, un avion « Caravelle » se pose sur le tarmac du nouvel aéroport de Limoges-Bellegarde – l’actuel fut mis en service en 1980. C’est le début du désenclavement progressif, accéléré dans les années 1980-2000 par la mise en service de l’autoroute A 20, dite « L’Occitane ».

Limoges est bien une capitale régionale qui accueille les trois services/bâtiments emblématiques de cette fonction : l’Hôtel de Ville, le Conseil général (avenue de la Libération avant de s’installer rue François Chénieux) – présidé par l’historien Jean-Claude Peyronnet, puis par Marie-Françoise Pérol-Dumont –, et le Conseil régional qui bénéficie d’un nouvel emplacement boulevard de la Corderie à partir de 1989 – en 1986, c’est le dynamique Robert Savy, homme de valeur, qui le préside jusqu’en 2004. Agrégé de droit public et de science politique, celui qui a été, notamment, professeur à la Faculté de droit puis Conseiller d’Etat, député (on lui doit la création d’un système de péréquation interrégionale), juge titulaire à la Haute Cour de Justice française, vice-président de l’Assemblée des régions d’Europe, a livré sa pertinente réflexion sur l’émergence de la région dans un ouvrage paru en 2010. Jusqu’en 2014, ces trois pôles de pouvoir sont gérés par les socialistes – ce qui ne veut pas dire que tensions et rivalités ne les opposent pas à l’occasion.

Bien que Limoges soit devenue cette capitale régionale, une partie de la population rêve de plus d’animation et de dynamisme (le festival de musique militaire un temps imaginé par le maire ne saurait satisfaire les adolescents et jeunes adultes limougeauds !). Mai 68 est d’ailleurs passé par là : à partir du 18 mai, nombre d’entreprises avaient été en grève et le drapeau rouge hissé sur le campanile de la gare. 20 000 personnes manifestèrent du Champ de Juillet à la Place d’Aine. Dans les années 1970-80, la jeunesse semble manquer d’air. Pourtant, Louis Longequeue (« le Roi Louis » selon certains), se représente en 1989 aux élections municipales où il est mis en ballotage. Au second tour, il est élu de peu (40,86 %) face au gaulliste modéré Michel Bernard – professeur de biophysique à la faculté de médecine – qui conduit la liste R.P.R.-U.D.F. (39,67%) et n’a pratiquement pas fait campagne. Il faut dire que les Verts, qui se sont maintenus et ont bénéficié des voix des électeurs de gauche qui rêvaient de changement ont obtenu près de 20 % des suffrages. Le 11 août 1990, Louis Longequeue disparaît et un court mais dur affrontement oppose pour sa succession Robert Savy à Alain Rodet, né dans la Drôme en 1944, diplômé en science politique, ancien enseignant en économie à l’I.U.T. de Limoges, élu au conseil municipal depuis 1971, député depuis 1981. C’est ce dernier qui devient finalement maire de Limoges, réélu dès le premier tour aux élections municipales de 1995, 2001 et 2008.

Tout au long de ses mandats successifs, Alain Rodet et les équipes qui l’accompagnent poursuivent la modernisation de Limoges entreprise par son prédécesseur, participant ainsi à la revalorisation de l’image de celle-ci. Sous sa municipalité, la ville s’est dotée d’infrastructures déjà en projet dans les années 1980 sous Louis Longequeue : parc technologique Ester Technopole qui accueille des entreprises (près de 2000 emplois), deux pôles de compétitivité (Pôle Européen de la Céramique / Elopsys) et deux écoles d’ingénieurs (830 étudiants) ; La « soucoupe volante » posée en son centre est un édifice d’Yves Bayard et Jacques Charron symbolisant à sa manière le volontarisme moderniste. Autre réalisation : la Bibliothèque Francophone Multimédia, près de laquelle s’implante un nouveau quartier accueillant la Faculté de droit. Il fait le choix d’insister sur des domaines tels que la culture (Zénith de Limoges, rénovation réussie du musée des Beaux Arts) l’éducation, les infrastructures (voies de liaison sud et nord, construction d’un nouveau pont innommé, réaménagements de places), le développement économique (reconversion de l’ancienne base militaire de Romanet, développement de la zone industrielle nord) et les équipements sportifs : rénovation du stade d’honneur de Beaublanc par le cabinet d’architecture Ferret, utilisant l’alliance du béton et de la porcelaine, et nouveau centre aquatique de Limoges métropole (12 000 m2 de surface couverte et 27 000 m2 de surface extérieure). En 2003, Le Centre National pour l’Aménagement des Structures des Exploitations Agricoles) – créé pour accompagner le grand mouvement de modernisation de l’agriculture, engagé dans les années 60, doté de diverses missions – est délocalisé de la région parisienne à Limoges, rue du Maupas. En 2008, Limoges entre dans le réseau national des 139 « Villes et Pays d’art et d’histoire », prestigieux label décerné par le ministère de la Culture aux collectivités qui mettent en valeur leur patrimoine et le font connaître auprès de leurs habitants et visiteurs : en lien avec l’Office de tourisme, le service Ville d’art et d’histoire met en place des actions et supports pour faire découvrir, apprécier et comprendre les nombreux visages de Limoges. Un label que justifient diverses découvertes ou mises à jour encore à valoriser, comme le baptistère près de la cathédrale ou la nécropole médiévale de la rue de La Courtine. Limoges est donc devenue pour l’essentiel une ville où il fait bon vivre (terrasses, places et jardins, bords de Vienne aménagés, proximité de la campagne, rues piétonnes – comme la fameuse « rue de la soif », rue Charles Michels, réaménagée), où l’insécurité est faible, où la culture occupe une large part. Cependant, certains ont commencé à déplorer l’évolution d’ensembles périphériques vers une forme de ghettoïsation où la pauvreté et le communautarisme ont gagné du terrain.

11 Juin

La ville des trolleys

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Photo Jean-Henri Manara 1967, trolleybus Vétra CS 60

 

            Le tramway électrique se développa et connut un véritable succès à Limoges à la fin du XIXème siècle puis fut modernisé de 1928 à 1932. En 1933, la C.T.E.L., compagnie qui le gérait, proposa à la Ville une modernisation complète du réseau et l’adoption du trolleybus ; l’année 1935 marque le lancement du projet, suite à un voyage d’études d’élus et de fonctionnaires – conduits par Léon Betoulle – à Liège, ville pionnière dans l’introduction de ce moyen de transport. « Limoges est la première grande ville française à décider la transformation complète de son réseau de transport urbain en adoptant la technologie manifestement la plus moderne de l’époque », note Christian Buisson. Après divers obstacles – dont la déclaration de guerre –, la première ligne est inaugurée le 14 juillet 1943, ce qui n’est pas un hasard. A la Libération, la municipalité Guingouin voulut exploiter le réseau en régie directe, ce que ne permit pas le retour de Léon Betoulle. Celui-ci conduit lui-même le dernier tramway au dépôt en mars 1951. En juillet suivant, le programme fixé en 1938 est achevé et l’on peut organiser un défilé de trolleybus pavoisés à travers la ville. De 1954 à 1984, la Compagnie des Trolleybus de Limoges gère le réseau et le développe. Elle est l’un des principaux employeurs de la ville (chaque véhicule dispose d’un conducteur et d’un receveur). Le trolley (à prononcer avec l’accent limougeaud) s’inscrit dans le paysage ; les habitants s’attachent aux différents modèles : CB.60, gris puis rouge et blanc ; ER.100.H. Progressivement, Limoges s’étendant, les lignes sont prolongées jusqu’à la périphérie. Au lieu de remplacer, comme ailleurs, les trolleys de petite capacité par des autobus, la C.T.L., en accord avec le maire Louis Longequeue, décide de racheter 24 trolleys en bon état à prix intéressant à la R.A.T.P. Au fil du temps, la modernisation s’amplifie ; par exemple avec l’apparition des oblitérateurs automatiques). A partir de 1985, la Société des Transports en Commun de Limoges prit l’exploitation, la propriété des installations et du matériel roulant étant reprise par la Ville. Les années 1990 voient notamment la mise à niveau technique du réseau de lignes aériennes et d’alimentation électrique, une volonté d’Alain Rodet, le nouveau maire. En 2002, le nouveau Centre d’exploitation voit le jour au Clos Moreau (site historique), où sont regroupés administration, exploitation et maintenance. A partir de 2006 furent mis en service les nouveaux trolleys : les Cristalis (Irisbus) puis les Swisstrolley (Hess). Un véhicule a par ailleurs été décoré avec les personnages des « Légendaires », d’après la bande dessinée du limougeaud Patrick Sobral. On peut voir ailleurs dans cet ouvrage qu’un restaurant de la rue des Grandes Pousses porta le nom de « Trolley », avec du mobilier issu du célèbre moyen de transport – qui inspira également la troupe théâtrale Asphodèle pour l’une de ses créations, sur un texte de Joël Nivard.

28 Mai

Limoges et le socialisme municipal, 2

Hôtel de ville 005-3 - place (circa 1965) - Photothèque Paul Colmar

Progressivement, Limoges se désindustrialise : la porcelaine (frappée par la crise de 1929), malgré des efforts incontestables de modernisation, décline, tout comme la chaussure. Le nombre d’ouvriers diminue. Parce qu’elle perd de son attractivité, parce que ses enfants sont frappés par les guerres, Limoges voit sa population stagner : passant de 93 000 habitants en 1911 à 107 000 en 1954. En 1938 cependant, à l’initiative de l’Etat, un Arsenal fut implanté sur les bords de Vienne – il fut reconstruit entre 1950 et 1955. Limoges voit aussi prospérer l’entreprise Legrand. En 1919, un des associés de la fabrique de porcelaine Betoulle et Legrand, Jean Mondot, artisan de Limoges qui avait monté à Exideuil une petite usine d’interrupteurs utilisant du buis et de la porcelaine, élargit l’activité de la société en créant une branche « Appareillage électrique ». A partir de cette date, elle devient progressivement la principale activité de la maison. L’entreprise devient la société Legrand et Cie (Manufacture de Porcelaines et d’appareillage électrique) en 1924. Vingt ans plus tard, la société Legrand passe sous la direction de deux beaux-frères : Jean Verspieren et Edouard Decoster, industriels du Nord. En 1949, suite à un sinistre, ils font le choix de se spécialiser sur la seule production d’appareillage électrique d’installation. Peu à peu, l’usage du plastique se développe avec les thermodurcissables puis dès 1959, les thermoplastiques issus du pétrole. En 1966, Legrand acquiert sa première filiale hors de France en Belgique. C’est le début d’une politique d’acquisitions autofinancées et ciblées (aujourd’hui, Legrand est présent dans 80 pays et ses produits commercialisés dans 180). Quatre ans plus tard, le groupe est introduit en bourse ; en 2011, il fait son entrée au CAC 40.

Léon Betoulle fut aussi à l’initiative de la création du quotidien socialiste Le Populaire du Centre, dont il présida le conseil d’administration durant trente années. Il devint après-guerre un véritable journal régional d’information, son engagement politique se diluant au fil du temps (même si la droite locale aima beaucoup le qualifier de Pravda).

 

De nouvelles paroisses et leurs églises

 

L’inadaptation des paroisses limougeaudes à la croissance de la ville avait conduit l’évêque, Mgr Alfred Duquesnay, au début des années 1870, à compléter les quatre existantes (Cathédrale, Saint Pierre, Sainte Marie et Saint Michel) par quatre autres : Saint Joseph et le Sacré Cœur, Saint Paul-Saint Louis et Sainte Valérie.

L’église du  « Nouveau Sacré-Cœur » (dont le nom témoigne d’une volonté de relance de la vénération du Sacré-Cœur de Jésus) est financée – grâce à l’obstination du chanoine Réméniéras – notamment par souscription (Mme Lagrange-Puymori, veuve d’un agent de change parisien, donnant par exemple un million de francs en 1935). Le bâtiment réalisé par les architectes Georges et Xavier Gay-Bellile, Georges Ménissier et M. Girouard, est consacré le 23 juin 1937 par Mgr Flocard – la cérémonie est décrite peu après par La croix de Limoges. L’originalité de l’église, de style « romano-byzantin », provient de sa nef spacieuse, de sa coupole lumineuse, et de l’utilisation du béton armé. En guise de décor : des chapiteaux, des panneaux de cuivre, des émaux de Robert Blancher, mais surtout des vitraux dessinés par Pierre Parot, peintre-verrier, réalisés par Francis Chigot, ancien élève des Arts Décoratifs de Limoges puis des Beaux-Arts de Paris, reconnu nationalement et même internationalement (Canada, Etats-Unis). Les magnifiques grandes verrières (30 m2 de superficie), furent réalisées en 1955 : l’une est consacrée à la Cène, l’autre à la multiplication des pains et des poissons. A l’instigation de l’abbé Guy Daudet (qui fut auparavant curé de Saint-Paul Saint-Louis), l’Atelier du Vitrail, qui succéda à l’entreprise Francis & Pierre Chigot, des vitraux vinrent compléter l’ensemble au début des années 2 000 : ils sont situés au fond de la nef.

L’église Saint-Paul Saint-Louis, décorée elle aussi par des vitraux de Chigot, fut achevée en 1907, mais sans clocher, faute de moyens (la façade a été décorée par la suite de plaques de couleur). Située route d’Ambazac (rue Aristide Briand), non loin de l’école de La Monnaie, mentionnée dans ses souvenirs de jeunesse par Georges-Emmanuel Clancier, elle était destinée à évangéliser les cheminots et leurs familles.

La Jeunesse Ouvrière Chrétienne de Limoges est fondée en 1920 par l’abbé Martial Poumeau et des prêtres ouvriers s’implantent en 1947. Le grand séminaire a ouvert ses portes rue Eugène Varlin en 1919.

 

21 Mai

De Léon Betoulle à Louis Longequeue

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Pavillon du Verdurier, détail.

Pour évoquer « l’ère de Léon Betoulle » (1912-1956), Louis Pérouas parlait d’une « longue somnolence » ; Jean-Marc Ferrer et Philippe Grandcoing évoquent des « décennies grises » mais aussi un « désir de modernité », en fait principalement urbanistique. En 1912, le socialiste a battu le Dr Adrien Desbrières et s’est installé très durablement au pouvoir, régnant à l’Hôtel de Ville, mais étant aussi élu député – votant, on l’a dit, les pleins pouvoirs à Philippe Pétain – puis sénateur, tout juste absent sous l’Occupation et l’immédiat après-guerre, aux affaires jusqu’à sa mort le 30 novembre 1956. Sans doute s’est-il révélé au moment de la Première Guerre mondiale, sachant mettre l’administration municipale au service des  soldats blessés de guerre et des réfugiés belges, et du nord de la France. De même, comme l’a noté Vincent Brousse, a-t-il fait « entendre une voix, un peu distincte de l’unanimisme patriotique et ce, dès 1915. En effet, sous la houlette d’Adrien Pressemane, la fédération socialiste de la Haute-Vienne demande à ce que l’on prête une oreille attentive au moindre signe de paix. » Durant son mandat, la ville change : des immeubles bourgeois modernes sont construits dans le centre (en particulier boulevard Louis Blanc et rue Jean-Jaurès), mais également des cités ouvrières.

Parmi les constructions emblématiques, celle du Pavillon du Verdurier, Ce projet est intégré dans la reconstruction du quartier du même nom, démoli à partir de 1913 lors du percement de la rue Jean-Jaurès. Ce bâtiment de plan octogonal a été conçu par l’Office départemental du ravitaillement comme pavillon frigorifique pour approvisionner la population en viande importée congelée d’Argentine, le secteur agricole ayant beaucoup souffert en Limousin. Il aurait été également un moyen mis en œuvre par la Ville pour contourner le corporatisme des bouchers limougeauds, alors très fort. Le projet est présenté par le maire le 4 mars 1919. La construction est achevée en 1920. Conçu par Léon Gauthier en style Art déco, il occupe une superficie de 400 m2. Il est habillé par une belle parure de carrelage en grès flammé à dominante verte, avec une haute frise de bouquets bleus sur fond or. Elle a été réalisée par les céramistes Alphonse Gentil et François Bourdet (Boulogne-Billancourt), le décor peint de la voûte l’étant par l’entreprise Chigot. En 1924, l’usage du frigo étant périmé, le matériel est vendu et le Pavillon sert de gare routière jusqu’en 1976. Complètement restauré par la ville de Limoges en 1978, il est transformé en pavillon municipal d’exposition et gagnerait sans doute à être encore mieux mis en valeur. A Limoges, l’Office Public des Habitations à Bon Marché (O.P.H.B.M.) naît en 1919. Il doit remédier à l’état déplorable du logement des catégories populaires en cette période d’entre-deux-guerres. La municipalité socialiste engage un important programme de construction. De 1924 à 1956, l’O.P.H.B.M. livre 1 800 logements, sur huit sites différents. L’agréable cité-jardin de Beaublanc, construite par Roger Gonthier, en est le premier exemple. Elle se compose de 202 logements allant du deux au quatre pièces (avec gaz, électricité, eau courante), dans des petits bâtiments en pierre de deux niveaux avec jardin individuel pour chaque famille et des équipements collectifs (lavoirs, bains douche). En 1929, les premiers immeubles de la Cité des Coutures voient le jour (trop proches de la gare… selon les bourgeois). La construction s’achève en 1932. 540 logements, dotés du confort, sont répartis dans des bâtiments de quatre étages, avec des équipements collectifs et des commerces en pied d’immeuble. 25 ans plus tard, une troisième tranche de 75 logements est ajoutée aux deux premières. (A la fin des années 2000, deux cages d’escaliers de la rue Pressemane sont démolies, afin d’ouvrir l’intérieur de la cité.) Divers ouvrages et témoignages ont montré combien ces cités populaires avaient marqué ceux qui y avaient habité, combien un « esprit » propre s’y était développé. Les Coutures furent un lieu de résistance, pendant la guerre, mais aussi au moment des luttes sociales, par exemple en mai 1968. De 1936 à la veille de la seconde guerre mondiale, Limoges se dote de quatre nouvelles cités, de différents styles architecturaux : Casimir Ranson, Léon Betoulle, Ernest Ruben, Victor Thuillat (du nom du Vénérable des « Artistes Réunis » qui oeuvra à la transformation de Naugeat en hôpital spécialisé et à la réalisation de cités ouvrières), soit 524 logements. Mais les besoins en logements sont loin d’être satisfaits et le nombre de logements insalubres augmente. En 1950, les Habitations à Bon Marché deviennent les Habitations à Loyer Modéré (H.L.M.). L’Office H.L.M. de Limoges construit le Mas-Neuf, une partie de la cité du Docteur Jacquet, rehausse la cité Victor Thuillat d’un cinquième étage et adjoint un bâtiment à la Cité Casimir Ranson (soit 220 logements). En 1954, suite à l’appel de l’Abbé Pierre, les cités d’urgence sortent de terre (deux cités d’urgence, rue Colette et Paul Eluard : 100 logements), suivies par les logements populaires familiaux  » LOPOFA  » (Docteur Jacquet 100 logements) et les opérations Millions (Raoul Dautry : 120 logements). Ces constructions de logements sociaux s’accompagnent de l’organisation de colonies de vacances et de centres aérés qui permettent aux jeunes limougeauds modestes d’aller prendre l’air sur les rivages de l’océan ou à la campagne. Michel Laguionie a montré comment les francs-maçons (très présents dans l’entourage du maire) s’étaient préoccupés du développement des œuvres post et périscolaires, s’intéressant par exemple de près au Mas-Eloi.

A suivre…

17 Mai

Un siècle de socialisme municipal jusqu’à l’alternance

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Caricatures de Betoulle par Anthéor

Le talentueux écrivain limougeaud Bernard Cubertafond a livré sa vision acérée et littéraire du socialisme municipal dans un très beau petit récit paru en 1987 chez Dumerchez-Naoum : Province Capitale Limoges, qu’il faut absolument lire. Quelques courts extraits en ouverture de ce chapitre : « Ici tout est bien rangé. Rien à dire. Campagne anti-bruit permanente […] Evènements, muets. Délinquance, minimale. Culture, juste ce qu’il faut. Université, très convenable […] Discrétion avant tout. Ne pas faire de vagues. Ne pas choquer. Gardons nos secrets […] Le maire se tait mais chacun sait qu’il est là et bien là, qu’il veille, qu’il quadrille […] Dans ce pays laïc une manière de Dieu le père […] Modifier peu à peu mais sans rien heurter […] On use donc très peu de maires. Le parti socialiste en engendre deux ou trois par siècle selon une procédure dont la transparence échappe aux non initiés. » La littérature exprime parfois mieux les réalités que l’histoire. Léon Betoulle, Louis Longequeue, Alain Rodet, ou un siècle de « socialisme municipal », jusqu’à l’alternance de 2014, qui raviva l’expression selon laquelle il ne faut pas s’endormir sur ses lauriers.

C’est ce que je vais vous raconter dans les prochains billets.

08 Mai

Les cyclos-touristes du Limousin pendant la guerre

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On vient de me confier les archives des comptes-rendus des sorties du club des cyclos du Limousin dans les années 1940. Ils sont rédigés à la main et illustrés, regorgent de détails. Ils mériteraient sans doute d’être en partie édités… Ici, un dessin montrant le retour espéré des prisonniers de guerre (« la quille ») à la gare de Limoges-Bénédictins…

05 Mai

L’écrivain Pierre Bergounioux était de passage au lycée Gay-Lussac le 4 mai 2017

P. Bergournioux P. Laumond Gay-Lussac

Dans la cour du lycée limougeaud, l’écrivain retrouve son ancien condisciple Pierre Laumond – qui enseigna par la suite en prépa littéraire à Gay-Lussac.

P. Bergounioux salle HK Gay-Lussac

Photo historique: Pierre Bergounioux retrouve sa place dans la classe d’hypokhâgne, où il était élève en 1967, avant d’intégrer l’Ecole Normale Supérieure.

P. Bergounioux Gay-Lussac

L’écrivain retrouve le rituel traditionnel: toucher le pied de la statue de Gay-Lussac, pour réussir à un examen.

Pierre B.

La poète Marie-Noëlle Agniau, Jean-Pierre Levet, président des Anciens élèves, Pierre Bergounioux et Pierre Laumond.

(c) L. Bourdelas

30 Avr

La fin de la Seconde guerre mondiale à Limoges (5)

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Georges Guingouin après un discours au monument aux morts de Limoges, à l’occasion d’une cérémonie de commémoration de la libération de la ville, au début des années 1990. On distingue sur la gauche Roland Dumas, Alain Rodet (député-maire), Marcel Rigout. (c) L. Bourdelas

Les Limougeauds apprennent le débarquement allié en Normandie par la B.B.C. puis par la presse officielle. Le 7 juin 1944, la division S.S. Das Reich, qui comprend environ 8 500 hommes (parmi lesquels des « malgré nous » alsaciens), en repos entre Agen et Montauban, reçoit l’ordre de remonter vers la Normandie en utilisant la Nationale 20 ; elle le fait en commettant plusieurs crimes (incendies, meurtres) car la mission est de semer la terreur. Le 9 juin, c’est la pendaison de 99 otages à Tulle et la déportation de nombreux habitants. Le gros des troupes stationne à Limoges rue Théodore-Bac et place Marceau (à la caserne, on répare les engins) ; des miliciens, des G.M.R., des Allemands sillonnent la ville. Des réunions ont lieu : entre miliciens à Limoges, puis le samedi 10 au matin successivement à Limoges et à Saint-Junien, entre officiers Waffen S.S. et policiers SS en poste à Limoges. Des miliciens suivent les opérations. L’« action exemplaire », envisagée depuis plusieurs jours (une note du général S.S. Lammerding commandant la division date du 5 juin, confirmée par une nouvelle note du même en date du 10), est alors mise au point. Le 10, c’est l’ignoble massacre d’Oradour-sur-Glane, durant lequel 642 femmes, enfants et hommes sont assassinés, fusillés, brûlés. Les cadavres sont éliminés par le feu et la fosse commune pour empêcher leur identification. Des rumeurs circulent à Limoges lorsqu’une grande lueur rouge est distinguée à l’ouest. Une motrice de tramway est rentrée précipitamment, après qu’un de ses machinistes aient été abattu par un S.S. alors qu’il demandait pourquoi Oradour était bloqué. Les premiers témoins découvrent l’abomination dans les heures qui suivent le départ des S.S. et la nouvelle parvient à Limoges par le bouche à oreille.

Au début du moins de juin, Georges Guingouin reçoit de Léon Mauvais, cadre important du parti communiste, chef des FTP en zone Sud, l’ordre de prendre Limoges, mais il n’obtempère pas, craignant un bain de sang – ce qui déplait au P.C.F. Dans la nuit du 23 au 24 juin, grâce aux renseignements de la Résistance, l’aviation alliée bombarde la gare de triage de Puy-Imbert, empêchant la circulation pendant plus d’une semaine. Bien entendu, la population riveraine est inquiète pendant le déroulement des opérations : une bombe ne va-t-elle pas manquer sa cible et tomber ailleurs ? ; dès le lendemain, les Allemands mobilisent la main-d’œuvre limougeaude disponible pour déblayer, sous un soleil de plomb. De temps à autre, on démine une bombe à retardement. Fin juin, les miliciens arrêtent l’évêque de Limoges, Mgr Rastouil, qu’ils jugent pas assez collaborateur, et l’assignent à résidence à Châteauroux. Durant le mois de juillet, de grandes formations de bombardiers alliés traversent le ciel ; un avion britannique largue des tracts et journaux pour informer la population de la situation : on se précipite pour ramasser les papiers et les lire, tandis que les miliciens ramassent ce qu’ils peuvent. On sait que les maquisards sont proches. L’angoisse étreint les esprits. Mi août, les F.F.I. sont à Feytiat et à Boisseuil ; des raids sont lancés à travers la ville : deux Allemands sont abattus rue Armand-Barbès. Le 16, les miliciens fuient, accompagnés par femmes et enfants, entassés dans une centaine de voitures chargées d’armes et de vivres. Ils sont harcelés par les maquisards, aidés par les Allemands ; leur périple passe par Guéret, Dijon, en direction de l’Alsace, ils participent à des combats en Italie du Nord ou sur le front de l’Est. De Vaugelas se réfugie ensuite en Argentine et Filliol en Espagne franquiste, où il travaille pour la filiale d’une célèbre entreprise française de cosmétiques. Le 22 août, quelques miliciens isolés tirent depuis les toits du lycée sur la foule de la ville libérée, sans conséquences funestes.

Mais dès le 19 Août 1944, la négociation auprès des autorités d’occupation commence pour obtenir la reddition de la garnison allemande sans qu’il y ait de sang versé. Des instructions très précises sont données pour une capitulation sans condition. Un rendez-vous est pris le 20 Août 1944 à 12h 45 à la kommandantur. Les conditions proposées sont rejetées par les Allemands. Georges Guingouin réplique immédiatement en expliquant que la ville est encerclée par 1500 hommes du maquis, et qu’en cas de refus le centre serait bombardé sans hésiter par les alliés (Londres a envisagé d’appuyer la Résistance, au besoin, avec l’aviation : parmi les objectifs, les casernes, le lycée, l’école du Pont-Neuf). Le 20 Août, il informe Staunton, major de la mission interalliée, que les entretiens préalables à une entente pour la libération de Limoges sont en cours. Le 21 Août 1944, Jean d’Albis, arrière-petit-fils de David Haviland, agent consulaire suisse, reçoit la reddition allemande (en présence du poète et critique Luc Estang) mais une fusillade retarde l’entrée de Guingouin et de ses hommes dans Limoges. Le plus gros effectif de la garnison allemande a commencé de quitter la ville dès 17 heures. Lors de cette opération le général Gleiniger trouve la mort (assassiné par les S.S.). Durant la nuit, les F.F.I. occupent la ville : la préfecture, l’hôtel de ville, la Banque de France. L’Etat-Major s’installe à l’hôtel Haviland. Les maquisards sont entrés par les routes de Lyon et de Toulouse, accueillis par la foule venue notamment du quartier des ponts. Tous ceux qui portent un uniforme allemand et qui ne se seraient pas échappés sont faits prisonniers. Vers 22h 10, Limoges est totalement libérée. Le lendemain, c’est la liesse ; la population s’en prend à des locaux pétainistes, des dossiers sont éparpillés dans les rues, des femmes sont malheureusement tondues et humiliées ; des immeubles décorés aux couleurs nationales ; des musiciens animent des bals ; on démolit les blockhaus allemands ; des collaborateurs sont emprisonnés (le commerçant Dalpayrat est presque lynché) ou passés par les armes (des prostituées connaissent aussi ce sort). « L’épuration » commence : un tribunal spécial est mis en place. Selon Guingouin, il « travaillait de six à douze heures par jour, samedi et dimanche compris. » En Haute-Vienne, on pense qu’environ 350 exécutions auraient eu lieu, suite à des décisions de tribunaux militaires ou civils ou « hors jugement ». A Limoges, c’est au Malabre que les collaborateurs étaient fusillés. Dans une intéressante communication au Musée de la Résistance de Limoges le 8 avril 2014, Pascal Plas a observé, à propos de l’épuration « sauvage » économique dans la grande région de Limoges que les comités provisoires d’épuration (non reconnus par la puissance publique), souvent moins politisés qu’on voulut bien le dire durant la guerre froide, firent un travail d’enquête sur le personnel (surtout d’encadrement), établirent des rapports et réfléchirent à quelles mesures prendre pour « chasser » ceux qui s’étaient compromis. Lorsqu’on licenciait, on justifiait la décision. L’intérêt des travaux historiques actuels est de montrer que tout autant les faits de collaboration ou de zèle vichyste, ce sont plutôt ceux considérés comme « mauvais chefs », « arbitraires », qui furent sanctionnés, parfois pour des situations remontant à avant la guerre (par exemple la répression des grèves de novembre 1938 sévèrement réprimées), comme si une mémoire ouvrière des conditions sociales permettait à cette occasion de « rejouer » des conflits historiques. Selon l’historien, c’est bien ici l’illustration de la « théorie des conflits emboîtés » et la réémergence d’histoire(s) ancienne(s).

Le 22 août, le pasteur Albert Chaudier est désigné comme président du Comité départemental de libération – il a consacré un ouvrage à Limoges capitale du maquis. Les mouvements de résistance, les partis et les syndicats désignent les 27 membres de la municipalité provisoire. Le Dr Henri Chadourne devient maire. Les journaux préexistants sont réquisitionnés et fusionnent en un (éphémère) journal unique : Le Centre Libre. M. Dorsannes devient directeur des émissions à la radio. Pierre Boursicot est nommé Commissaire de la République, il intronise le communiste Jean Chaintron préfet de la Haute-Vienne. Le 4 mars 1945, le général De Gaulle, accompagné par Tixier et Lacoste, est à Limoges : « L’accueil y est magnifique – écrit-il dans ses mémoires de guerre –. pourtant, des troubles graves ont agité le Limousin. Mais l’ordre a gagné la partie […] Au nom de la France, j’accomplis le pèlerinage d’Oradour-sur-Glane. » Georges Guingouin, Compagnon de la Libération en qui Charles De Gaulle voyait l’ « une des plus belles figures de la Résistance », est élu maire de Limoges du 29 avril1945 au 19 octobre1947. Il a battu la liste socialiste de Jean Le Bail, professeur de philosophie au lycée, qui n’a pas résisté durant la guerre mais le poursuit de sa vindicte. Alors que Lou Grand doit faire face à l’hostilité du Parti Communiste (qui n’aime pas les esprits libres et l’exclue) et de la S.F.I.O., Léon Betoulle reconquiert la mairie et la conserve jusqu’à sa mort en 1956 (avec l’aide des non socialistes). Entre-temps, en 1953, poursuivi par des haines tenaces, Georges Guingouin a été accusé de meurtre, emprisonné et a failli mourir, tabassé par ses gardiens. Il faut attendre 1959 pour qu’un non lieu soit prononcé. Libéré, l’ancien instituteur reprend son métier dans l’Aube, dont son épouse, Henriette, est originaire. François Marthouret a consacré un beau téléfilm à « l’affaire Guingouin » en 2011 : Le Grand Georges.

Un monument aux morts commémore toutes les victimes du conflit à l’arrière du Jardin d’Orsay, ouvrant sur la place des Carmes.

La Seconde Guerre mondiale et ses suites ont très largement nourri les débats et les positionnements politiques à Limoges et en Limousin au XXème siècle. En janvier 2012, après avoir été abrité dans une aile du Musée de l’Evêché, un Musée municipal de la Résistance digne de ce nom a été ouvert à Limoges dans le quartier de la cathédrale, rue Neuve Saint-Etienne : « il illustre les valeurs citoyennes et solidaires portées par la Résistance pendant la Seconde Guerre mondiale. Dédié à tous ceux qui se sont sacrifiés pour défendre les valeurs fondamentales de la République, il a pour vocation de faire vivre la mémoire en offrant un lieu pédagogique et de diffusion de l’information, notamment pour le jeune public. »

 

19 Avr

L’écrivain Pierre Bergounioux revient à Gay-Lussac!

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(France Culture)

Jeudi 4 mai à 18h précises, j’aurai le plaisir d’animer une rencontre avec l’écrivain et sculpteur Pierre Bergounioux, originaire de Brive, édité notamment chez Gallimard et Verdier. Il passa par la classe prépa littéraire du lycée avant d’intégrer l’ENS. L’entrée est libre, sous réserve de s’inscrire en cliquant sur le lien ci-dessous:

http://www.anciensdegaylu.com/event/rencontre-de-gay-lussac-6-pierre-bergounioux/

15 Avr

Limoges pendant la Seconde guerre mondiale, 4: résistances

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Edouard Lecomte-Chaulet et sa femme, Rose Vinoy, Françoise Vinoy

(c) L. Bourdelas

 

Dès 1940, la Résistance s’est progressivement mise en place et organisée en Limousin et à Limoges ; on pourrait dire qu’elle avait commencé lorsque Léon Roche, député de la Haute-Vienne (Rochechouart), ne vota pas les pleins pouvoirs à Pétain. Dès le mois d’août, Alphonse Denis, membre du Parti Communiste, réunit les premiers volontaires au café de Bordeaux, boulevard Gambetta. Parmi eux, Charles Bach, franc-maçon, socialiste, fondateur d’une manufacture de confection. C’est dans une buvette de l’actuelle rue Emile de Girardin que Georges Guingouin aurait décidé de franchir le pas, avant de revenir à Saint-Gilles-des-Forêts pour constituer son réseau de maquisards. Des jeunes se regroupent aussi dans le quartier de la gare autour d’Henri Lagrange, dirigeant du P.C. clandestin à Limoges – celui-ci fut arrêté en janvier 1941 puis mourut en février 1943. Les cheminots résistants s’organisent. On commence à distribuer des tracts à travers la ville, on lacère les affiches de Vichy, on écoute Radio Londres – ainsi, rue du Pont Saint-Martial, « Chez Janicot », un bar tout droit sorti du XIXème siècle, avec sa devanture lie-de-vin à carreaux, son zinc, son plancher, ses tables et ses chaises. Dans l’arrière salle, un poste de radio. Mon père Jean-Marie, âgé d’une dizaine d’années, s’asseyait là en début de soirée, pour écouter Radio Londres avec les autres ; ce qui lui plaisait, c’était les messages codés énumérés par Franck Bauer. En 1941, le réseau Libération se met en place avec notamment Armand Dutreix, entrepreneur électricien à Limoges (fusillé en 1943 au mont Valérien), François Perrin, professeur d’anglais (fusillé en 1943 au mont Valérien), Valentin Lemoine, marchand de vins à Limoges (mort en déportation) et son fils Georges (tué à Saint-Sylvestre en 1944), Jean Gagnant, comptable (mort à Dachau), Gabrielle Sarre, Georges Dumas, socialiste, directeur des contributions à Limoges (fusillé en 1944), Henri Lafarge, fabricant de porcelaine, qui subtilise des armes. L’année suivante, les Groupes Francs du mouvement se constituent. Elève au lycée Gay-Lussac, Roland Dumas, fils de Georges, entre également en résistance. 1942 est l’année de la structuration. Combat est surtout constitué de chrétiens, parmi lesquels Martial Pradet, chef du service de renseignement des MUR (fusillé en 1944), Léon Rouberol, propriétaire d’une mercerie en gros rue d’Isly, chargé en particulier des faux papiers. Une des actions du groupe est la diffusion du journal Combat, dirigé par André Bollier –  au début de 1944, un million et demi d’exemplaires et des tracts clandestins sont diffusés dans l’ancienne zone non occupée. Dans la cité des Coutures, en contrebas de la gare, c’est le Front National (proche du P.C.) qui se développe, avec Francis Demay, Marie-Louise Lagrange ou Maria Roche. Le mouvement Franc-Tireur s’organise sous la direction D’Edgar-Eugène Lecomte-Chaulet, marchand de tissus place des Bancs, avec l’aide de son fils Robert-Jean. Parmi les membres du réseau, Arsène Bonneaud, professeur à l’Ecole de médecine de Limoges révoqué par Vichy (mort en déportation à Buchenwald), secondé par Maurice Rougerie, instituteur – père de René, lui-même résistant et futur célèbre éditeur de poésie. Pierre Lavaurs, entrepreneur, gère la réception du journal Franc-Tireur (2 000 exemplaires distribués en 1943). En octobre 1942, le Front National organise une manifestation contre le S.T.O. qui regroupe des milliers de manifestants, prévenus par les tracts imprimés par Etienne Rivet et ses amis. Au lycée Gay-Lussac, des élèves créent le réseau du 17ème barreau, qui regroupe une quarantaine de membres rédigeant et distribuant des tracts. Plusieurs sont déportés en 1943. Michel Kiener et Pascal Plas leur ont consacré un ouvrage en 2008. De 1938 à 1944, Joseph Storck, le proviseur, sauve de nombreux pensionnaires juifs en leur donnant de fausses identités fabriquées dans son imprimerie clandestine. Il les cache lors des perquisitions de la Gestapo et de la Milice ; il place les jeunes en danger dans des familles d’accueil. De son côté, l’abbé Robert Bengel, prêtre à Solignac, cache dans la campagne des enfants qui lui sont confiés par le Dr Lévy, médecin d’enfants à l’O.S.E de Limoges. Le 11 novembre, les Allemands franchissent la ligne de démarcation et la répression s’intensifie. En 1943, Combat, Libération et Franc-Tireur fusionnent au sein des M.U.R. La lutte s’organise, à Limoges et dans la région, avec notamment les maquisards de Georges Guingouin. Parmi les résistants : Thérèse Menot, qui travaille et agit à l’usine Gnome et Rhône ; dénoncée, elle est arrêtée en janvier 1944 et déportée à Ravensbrück ; Suzanne Rodi-Boyer et Lucien Berdasé, fonctionnaires à la mairie, qui fournirent fausses cartes d’identité, divers papiers officiels ou des cartes d’alimentation (Berdasé entre ensuite en clandestinité et passe à l’action militaire). Le 1er septembre 1943, c’est la parution du journal clandestin Valmy !, imprimé rue de la Mauvendière sous la direction d’Alphonse Denis, avec l’équipe d’Etienne Rivet. La Résistance-Fer se développe sous la direction de René Deville et effectue des sabotages de plus en plus nombreux. Les F.T.P. de Jean Sautour font sauter les pylônes électriques de l’usine Gnome et Rhône, route du Palais, spécialisée dans la construction de moteurs d’avion (à l’intérieur oeuvraient déjà des saboteurs). En 1944, les maquis sont présents, organisés et entraînés, actifs, partout en Haute-Vienne ou presque. Maurice Rousselier a pris le commandement des Forces Françaises de l’Intérieur de la Région 5, dont le Délégué Militaire Régional est Eugène Déchelette. Georges Guingouin est le commandant pour la Haute-Vienne. A Limoges même, la résistance agit, relayée par diverses personnes en de multiples lieux, privés, commerciaux (Marcel Vinoy imprimant par exemple de faux-papiers dans la cave de son magasin de vin place des Bancs) et administratifs. Parmi les résistants (dont plusieurs nommés ci-dessus), on compte de nombreux francs-maçons (dès l’automne 1940, le Temple de la rue des Coopérateurs avait été placé sous séquestre ; les travaux des Artistes réunis ne reprendront qu’en janvier 1945). Le poète Georges-Emmanuel Clancier participe à la résistance littéraire en contribuant à la revue Fontaines. Le futur maire de Limoges, Louis Longequeue, âgé de 30 ans, pharmacien aux Coutures, membre du parti socialiste clandestin, et de nombreux personnels infirmiers et médicaux ont  rejoint la Résistance. Les actions des maquis qui entourent la ville sont de plus en plus nombreuses et efficaces. La population accomplit aussi des actes de résistance en apparence anodins, mais qui révèle son état d’esprit : ainsi n’est-il pas rare que les spectateurs du « Ciné-Union » sifflent les actualités filmées qui servent la propagande allemande et vichyste.

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