28 Avr

La vie de Château…

St Aurélien

Dans la chapelle Saint-Aurélien (celle des bouchers), Jésus, dans les bras de Marie, mange un rognon de porc, tandis que sa grand-mère, Anne, porte un panier en châtaignier.

Je vous parlais de la place de la Motte dans mon dernier post. Elle était située dans l’une des deux villes de Limoges du Moyen Âge: le « Château », autour de l’abbaye Saint-Martial (actuelle place de la République et ses abords, nous y reviendrons) et du château du vicomte… Mais à quoi ressemblait donc cette ville au 14ème siècle?

Il y avait une grande variété de population (qui aime se revendiquer « bourgeoise »), de quartiers, de rues et de ruelles, ses places (celle des bancs charniers était la plus importante, avec sa trentaine d’étals, et le pilori au sud), ses étangs près de la motte, ses fontaines, ses multiples cris et bruits, ses sons de cloches. Les maisons (« meygos ») avec parfois leurs jardins. Les différents métiers exercés : bouchers, boulangers, couteliers, ceinturiers, charpentiers, argentiers, maçons, manouvriers, couturiers, forgerons, orfèvres, émailleurs, juponiers, coiffeurs, fromagers, drapiers, cordonniers, cubertiers, valets… et puis les clercs, les chanoines, les notaires, écrivains publics et même, à la fin du Moyen Âge, un imprimeur, Jean Berton. Parmi la production locale des tisserands : la limogiature – une étoffe de luxe rayée soit d’or soit de rouge, vendue en partie à l’extérieur du Limousin. Il y a tous les petits marchands, aussi, comme Mariota Ourissona, vendeuse de châtaignes. Dans cette ville, les pauvres assistés s’occupent de l’entretien des vergers. Les consuls doivent agir pour le bien en écartant le mal, la haine, la malveillance et le favoritisme. Ils ont la garde de la ville, des droits de justice et police. Ils veillent à la conservation des finances publiques, protègent les veuves et les orphelins. Ils ont à s’occuper du bon état de la forteresse et des armes communes, du pavement des rues, de l’entretien des étangs, de l’installation des bancs sur les places et aux carrefours, de la plantation d’arbres et de la bonne qualité des produits fabriqués et vendus au Château. Ils doivent rendre des comptes à la fin de leur consulat.

L’affluence des pèlerins vers l’abbaye attire les marchands. Une colonie vénitienne établit très tôt un entrepôt dans la ville, que l’on imagine très odoriférant : les commerçants de la Sérénissime vendaient le poivre et les épices du Levant à travers toute l’Europe occidentale. Les clous de girofle, la noix de muscade, la cannelle imprégnaient les viandes et les poissons dans la plupart des recettes ; sans doute pour masquer la salinité de ces produits – le sel étant le conservateur – mais surtout parce que leur attractivité gustative et imaginaire était fort prisée par ceux qui avaient les moyens de les acheter.

Limoges, qui occupe un site de carrefour, est un important lieu de commerce et sa bourgeoisie marchande y tient une place influente et enviée. Les bourgeois sont propriétaires immobiliers et fonciers, placent leur argent, font prospérer leur patrimoine, font des dons à l’Eglise, pratiquent la charité.

25 Avr

La place de la Motte, c’est un jardin extraordinaire…

fresque place de la Motte

La Ville de Limoges a décidé de dynamiser le centre de la Cité par diverses manifestations au fil des saisons et on ne peut que s’en féliciter. Ce week-end, malgré la pluie, elle a aménagé de façon beaucoup plus plaisante et moins froide les places de la République et de la Motte, et créé la manifestation Limoges fête le Limousin.

Mais tous les chalands et tous les touristes qui arpentent cette place de la Motte savent-ils pourquoi elle porte ce nom? Un premier indice leur est fourni, pour peu qu’ils lèvent le nez, par la fresque murale au centre de laquelle est notamment représenté un château de bois…

En voici l’explication: à partir de la fin du IXème siècle, il est attesté qu’un vicomte représente le comte de Poitiers à Limoges ; il s’est installé à l’écart de la Cité épiscopale, sur un site de carrefour où il a établi une motte castrale faisant suite à une construction d’un bâtiment antérieur (mais postérieur à l’Antiquité). Le site a été fouillé en 1995. L’insula est alimentée en eau potable par un aqueduc antique (d’Aigoulêne), la motte est protégée par des fossés mis en eau de manière continue, où l’on a notamment retrouvé de la céramique, et par des palissades doubles. Une chapelle placée sous le vocable de saint Michel (dite des Lions) est construite dans la basse-cour du château. Après diverses vicissitudes, le vicomte doit faire allégeance à l’abbé.

Il y avait plusieurs vicomtes en Limousin ; c’est la même famille qui se maintint dans cette fonction vicomtale de Limoges, du IXème au XIVème siècle.

Bernadette Barrière – professeur d’histoire médiévale à l’Université de Limoges qui forma des générations d’historiens et repose désormais dans le beau cimetière d’Aubazine en Corrèze – parlait de « la ville des trois pouvoirs » au Xème siècle : celui de l’évêque, sur la Cité ; celui du vicomte ; celui de l’abbaye Saint-Martial, protégée par sa propre enceinte – on parle alors de Castellum Sancti Martialis. C’est donc l’apparition d’une ville polycentrique (l’intégration dans une même enceinte de la tour du vicomte et du Château Saint-Martial étant envisagée dès les temps carolingiens).

Dans les parages de ces noyaux, l’église Saint-Augustin puis l’église Saint-Martin se transforment en abbayes (la première est le lieu de sépulture traditionnel des évêques, la deuxième – bénédictine – s’entoure d’un petit bourg) ; des lieux de cultes apparaissent ou se développent, notamment autour de la Cité ; des faubourgs s’étendent plus ou moins, aux alentours du pont Saint-Martial (sous la domination de l’évêque), du port des bois du Naveix, de Saint-Pierre-du-Queyroix, des Arènes (on imagine sans pouvoir le prouver que l’ancien grand amphithéâtre a sans doute connu l’installation d’habitations ; plus tard au Moyen Age, on s’y entraînait au maniement des armes).

Progressivement, la bipolarisation urbaine se renforce, suscitant des rivalités entre la Cité et le Château Saint-Martial.

24 Avr

Un blog sur l’histoire de Limoges? Bon sang, mais c’est bien sûr!

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Pendant des décennies – et plus encore – mes ancêtres paternels ont vécu au 58 rue du pont Saint-Martial (l’antique voie centrale d’Augustoritum, la cité gallo-romaine) à Limoges. Deux des plus récents, Emile, mon arrière-grand-père, et Eugène, mon grand-père, y eurent une entreprise de peintres en bâtiment, travaillant par exemple avec le célèbre Francis Chigot, maître de la lumière et du vitrail (chez les particuliers, dans les églises, à la gare des Bénédictins…). Surtout, ils avaient deux fiertés: celle d’être des Limougeauds, mais plus encore des « Ponticauds », les habitants du quartier des ponts (et attention! Ceux du pont Saint-Etienne ou du Clos Sainte-Marie n’étaient pas ceux de Saint-Martial). Mon père plongeait des piles du pont gallo-romain dans l’eau douce de la Vienne… alors bordée d’usines et de bâtiments industriels. Emile, après avoir été enterré par l’explosion d’un obus du côté de Verdun, avait été déterré et sauvé par ses camarades. En 1936, après la mort en couches avec son bébé de sa fille Marie – la femme du directeur des Nouvelles Galeries -, alors que s’annonçait « l’embellie » du Front Populaire, il se pendit à une poutre de la charpente de bois de l’immeuble des Bourdelas. Mon père n’avait que quatre ans. Encore quatre années et son père serait fait prisonnier par les Allemands, envoyé dans le IIIème Reich comme travailleur forcé chez Siemens puis dans une ferme. A son retour, Jean-Marie (qui entre-temps aurait assisté à la Libération de la ville par Georges Guingouin) aurait déjà 13 ans.

Eugène, mon grand-père, aimait raconter ses souvenirs du Limoges d’autrefois, qu’il entrecoupait de phrases et de couplets en langue limousine.

Ce sont eux qui m’ont fait aimer ma ville natale. Mais ce sont aussi mes grands-parents venus du Nord, Rose au moment de l’Exode avec ma mère Françoise, âgée de six mois, Marcel, qui les rejoignit après son évasion du stalag. Dans les caves de la place des Bancs, sous leur magasin de vin, ils imprimaient de faux papiers pour les Juifs et les maquisards. Ils étaient les amis de Lecomte-Chaulet, résistant dont la boutique était en face de la leur.

C’est en leur mémoire à tous que je rédige désormais ce blog sur l’histoire de Limoges. J’espère qu’il vous intéressera.

Et je remercie Dominique Papon de m’en avoir suggéré l’idée.