25 Fév

Pierre Bergounioux, comme un moine copiste…

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Pierre Bergounioux à Faux-la-Montagne, été 2006 (c) L. Bourdelas

« Pierre Bergounioux est né à Brive-la-Gaillarde en 1949. Ancien élève de l’École normale supérieure, il a enseigné le français en région parisienne, puis aux Beaux-Arts. Marié et père de famille, il vit dans la vallée de Chevreuse. Passionné d’entomologie, il pratique également la sculpture. » Dit à la manière sèche des éditions Verdier, c’est un peu court. Et si nous précisions que ce briviste (passé par la prépa du lycée Gay-Lussac de Limoges pour préparer Normale Sup) est l’un des plus grands écrivains français – ce qu’il partage avec un autre écrivain limousin, Pierre Michon, sans même parler de Georges-Emmanuel Clancier, dont je reparlerai ici prochainement.

Chaque matin, Pierre, tel un moine copiste bénédictin (tiens… j’écris cela peu après la mort d’Umberto Eco, l’auteur du Nom de la rose), se lève très tôt et rédige quelques lignes de son Carnet, dont Verdier vient de publier un nouveau volume. Ce sont les travaux et les jours d’un écrivain. La vie ordinaire qui cesse de l’être puisque c’est lui qui l’écrit. Ses lectures, ses rencontres, ses peines – et dans ce tome, il y en a de grandes -, ses joies.

Mais pourquoi signaler cette publication dans un blog à vocation historique? Parce qu’au-delà de l’hommage nécessaire à Pierre Bergounioux, il y a là une « trace » au sens indispensable du mot. Trace littéraire, philosophique. Trace capitale de la vie d’un écrivain qui, bien que vivant en région parisienne, est toujours d’ici, de la Corrèze. Du Limousin. Et qui, par son récit, entre dans l’histoire.

23 Fév

Les guerres de religions à Limoges

Il convient de signaler ici que Michel Cassan a consacré une thèse de doctorat d’Etat, Le temps des guerres de religion en Limousin, vers 1550 – vers 1630, en 1993, à qui je dois les précisions qui suivent. Il y montre l’implantation tardive du protestantisme en Limousin mais sa diffusion vigoureuse vers 1555-1564. Les protestants (marchands, artisans) se réunissent dans les caves de Limoges ou nuitamment dans les bois environnant. Des pasteurs prêchent au bois du Moulin blanc, à la Borie, à Montjovis, à La Couture. Ils se saisissent même des églises Saint-Cessateur et Sainte-Valérie, s’installent rue des Combes. Des nobles de la vicomté de Limoges, des villes, rejoignent la Réforme. Limoges, cependant, ne se rallie pas au calvinisme, sans doute parce que les consuls catholiques y sont aux prises avec un seigneur protestant – Henri d’Albret, roi de Navarre –, qui tente d’amoindrir leurs droits. En avril 1560, les habitants de la ville constatent que les images de la Vierge et de saint François placés sur la façade des cordeliers ont été brisées et se trouvent confrontés à plusieurs reprises à l’iconoclasme : statues de la Vierge décapitées à travers les rues de la ville ou attaques contre les reliques de saint Martial. Par ailleurs, lorsque Jeanne d’Albret, en visite à Limoges en 1564 fait récupérer une chaire de l’église Saint-Martial pour le prêche des pasteurs dans son logis, les catholiques y voient une provocation. Le calvinisme ne progresse pas comme il l’aurait souhaité et entraîne des répliques catholiques : l’épiscopat encourage et codifie le culte des saints et de leurs reliques, des laïcs promeuvent de nouvelles formes de dévotion, notamment christocentrique. Michel Cassan note que le Limousin reste « une citadelle du catholicisme ».

Les guerres de religion – et leur triste cortège de meurtres et de violences – frappent pourtant la province de 1567 à Noël 1594 – les événements limousins étant liés à la conjoncture nationale. A Limoges, on renforce les fortifications (deux kilomètres d’enceinte ponctués de 22 tours), on les modernise également, sous la direction du sieur de Chambery, envoyé par Henri III, et la milice bourgeoise redouble de vigilance.  D’ailleurs, malgré les attaques qu’elle subit – comme celle de Monluc en 1568 qui pille la Cité, l’Entre-deux-villes et brûle les bancs des bouchers –, la ville du Château résiste. Dans le même temps, autorités consulaires et présidiales se mobilisent pour garantir la paix civile. Néanmoins, en octobre 1589, les ligueurs s’emparent de la Cité avec le soutien de l’évêque Henri de la Marthonnie et s’en prennent aux huguenots, sans aller cependant jusqu’au sang. Ils sont imités au sein du Château où les ligueurs (surtout marchands, artisans, parmi lesquels des bouchers) molestent consuls et représentants du roi – ceux-ci conservant cependant le contrôle des principales portes de la ville, de l’hôtel de ville et de la milice. Après un combat de rues, faisant quatre morts et des blessés, les principaux responsables sont arrêtés, huit exécutés, cent-vingt doivent s’exiler – au moins jusqu’en 1596. S’en suit une décennie au moins d’agitation, jusqu’à l’émeute dite de la Pancarte en 1602 – du nom d’un nouvel impôt royal sur les marchandises – qui rappelle, semble-t-il, les troubles du temps de la Ligue. S’en suit la déposition par le roi Henri IV des consuls qui n’ont pas su dépasser les clivages et leur remplacement. Désormais, seuls cent prudhommes choisis par les consuls sortants pourront élire les nouveaux consuls – de fait, des notables. Le pouvoir royal l’emporte progressivement.

La Contre-Réforme se développe ensuite en Limousin, d’abord promue par des laïcs, puis par les religieux. A la fin du XVIème siècle, les jésuites s’installent ainsi à Limoges et financent le collège, situé près de Saint-Pierre, par une souscription à laquelle contribuent fortement les plus aisés des habitants du Château. Les écoliers – placés sous le régime de l’externat – viennent de tout le Limousin, du Quercy, de l’Angoumois : les classes sont donc chargées, parfois jusqu’à cent élèves, qui rejoignent ensuite le clergé, la magistrature, l’administration. En 1629 est achevée la grande chapelle. Progressivement, l’établissement s’agrandit et prend la physionomie qu’il conserve jusqu’à sa rénovation en 1964.  Suite à l’expulsion de France des jésuites en 1762, ce sont des prêtres séculiers qui gèrent le collège.

La communauté protestante, qui n’a pas de pasteur, décline et vit, selon Michel Cassan, « dans un climat d’insécurité » au XVIIème siècle. Les anciennes abbayes limougeaudes sont réformées. De nouveaux établissements religieux s’implantent, souvent dans la Cité ou hors des remparts : les Récollets de Sainte-Valérie (1596), les Carmélites (1618), les Ursulines et les grandes Claires (1620), les Petits-Carmes (1623), les Oratoriens (1624), les Filles de Notre-Dame (1634), les Filles de la Visitation (1644). Des institutions charitables, aussi : la Providence (1651), l’Hôpital avec l’ordre des sœurs de Saint-Alexis (1659), les Clairettes (1659), le Séminaire (1666), les Sœurs de la Croix (1687). Les confréries, qui se concentrent dans les grandes églises de la ville, sont aussi nombreuses : de Saint-Martial ou de Saint-Aurélien ; confréries de pénitents (Noirs, Bleus, Blancs, Gris, Feuille Morte et Rouges), pratiquant une morale austère et faisant du prosélytisme, participant aux processions ; Compagnie du Saint-Sacrement, qui surveille le comportement des habitants de la ville. Les sources attestent aussi de cas de « sorcellerie » – ceux qui sont convaincus de pratiques magiques sont exécutés – et de séances d’exorcisme, comme celle au cours de laquelle une jeune servante aurait poussé des cris horribles et tourné la tête de façon anormale.

 

18 Fév

La belle revue « Histoires littéraires » évoque Georges Fourest

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Dans ce très beau numéro, à commander d’urgence chez Du Lérot, Les Usines réunies, 16 140 Tusson (25 euros), le philosophe et écrivain corrézien Yannick Beaubatie signe un important article sur « Georges Fourest et le spectre de l’impair' » et P. Schneebeli sur « Les colères de Maître Fourest ». Une lecture indispensable…

Ci-dessous, la présentation de Georges Fourest par son éditeur José Corti:

Georges Fourest (1867-1945)

Né le 6 avril 1867 à Limoges, Georges Fourest suit des études de droit qui font de lui un « avocat loin de la cour d’appel », comme il aime à se nommer, vient à Paris, où il fréquente les milieux littéraires, collabore à plusieurs revues (La Connaissance, Le Décadent) et se rend célèbre avec La Négresse blonde (Messein, 1909, rééd. Corti 1986), préfacé par Willy. Placé sous le patronage de Rabelais,  » Le Duc, le Roi, le Maître « , ce recueil qui aime la plaisanterie scatologique, l’allusion gaillarde et la métaphore burlesque cultive en fait l’intellectualisme puisqu’il ne cesse de travestir d’autres textes, en résumant parodiquement les grandes pièces du théâtre classique ( » Carneval de chefs-d’œuvre « ) ou en pastichant les poètes du XIXe siècle comme Verlaine, Laforgue ou Mallarmé dont il est nourri (les  » pseudo-sonnets « ). Constant dans la futilité et indifférent aux transformations de la littérature d’après-guerre , Georges Fourest fait encore paraître Contes pour les satyres (Messein, 1923, rééd. Corti, 1990) et le Géranium ovipare (Corti, 1935, réé. 1984), qui respirent une même atmosphère ludique et lubrique. Il meurt à Paris le 25 janvier 1945, mais après une période de désaffection, il est peu à peu redécouvert à mesure que se manifeste un regain d’intérêt pour la littérature 1900 : à la lumière des préoccupations contemporaines, ce  » Fol de Cour  » (Willy) devient un précurseur de l’hypertextualité et son culte de la dérision apparaît comme une ultime parade opposée au néant du monde.

Qui était-il  ?  » Ce poète, qui écrivait des vers fort peu bourgeois, vivait comme un bourgeois. Il avait des rentes provenant, je crois, de ses propriétés du Limousin et qui lui permettaient de mener une vie libre de lettré et de curieux. Il était bon père et bon époux, heureux dans sa famille et ne se signalait par aucune excentricité particulière. Au physique, on remarquait sa barbichette pointue et sa calvitie.
Mais si Georges Fourest aimait la blague, si ses vers sont souvent pleins d’humour noir ou de fantaisie légère, il était avant tout un lettré. Grand amateur des petits poètes du XVIIe siècle, Scarron, Saint-Amant, Colletet, d’Assoucy, qu’il reconnaissait pour ses prédécesseurs, il avait également une forte culture philosophique et même théologique (car cet iconoclaste qui plaisantait même sur sa propre mort était un catholique pratiquant). Amoureux des Belles-Lettres, il haïssait les sciences au point de donner dix francs à son fils quand celui-ci avait un zéro en mathématiques.
     Claude Bonnefoy

     Georges Fourest était un poète français à la verve parodique et irrévérencieuse, jouant avec truculence de mots rares ou cocasses, des dissonances de ton, de l’imprévu verbal et métrique, des effets burlesques.

Quand j’ai connu Georges Fourest, il était dans la soixantaine et déjà célèbre. Il ne ressemblait pas plus à l’idée qu’un lecteur de La Négresse blonde pouvait se faire de lui que le Gracq qu’on imaginait au moment de la publication du Château d’Argol ne ressemblait au Gracq réel. Le poète, qui époustouflait les foules et rêvait d’un enterrement délirant, était un homme tout à fait posé et – sauf quand à Deauville il portait veste blanche et casquette de yachtman – vêtu de la classique et déjà désuète jaquette et coiffé du melon dont le règne touchait aussi à sa fin. Il avait l’air bonhomme d’un chef de bureau de ministère. Il n’en avait pas moins écrit La Négresse blonde pour son plaisir et le nôtre. Littérairement, ce livre singulier n’appartient à aucune école, sauf la fourestière, comme dit l’à-peu-près de Willy. Il y a des gens qui deviennent célèbres à force de travail, ou de constance, ou d’acharnement ; qui entassent Pélion sur Ossa jusqu’à forcer l’attention. À Fourest, la célébrité était venue, d’un coup, après une incubation et maturation des plus lentes, le jour où il avait fait paraître sa Négresse. Il y aura bientôt soixante ans que le succès de ce petit livre se maintient avec une aimable régularité, et trente qu’elle est entré chez moi, après des années de vagabondage, tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre.  »
José Corti, Souvenirs désordonnés

     Dans ses livres, la fantaisie s’autorisait toutes les licences et la verve, toutes les virtuosités de la poésie doctorale.

Un pitre mais de l’espèce savante. Un bouffon, mais souverain du royaume. Un mage, mais qui éteignait les étoiles pour que la nuit soit plus noire et plus énigmatique. Il a lu Jarry, et il s’est fait lire de Prévert.
     P.V.

Georges Fourest devint un ciseleur d’archaïsmes troublants, d’impropriétés volontaires, d’oxymores et d’anacoluthes, toute une faune rhétorique venue en droite ligne de la décadence. Ses Contes pour les satyres sont brillants de mauvais esprit ironique, entre Jarry et Villiers de l’Isle-Adam. Il y fait, entre autres, l’apologie du souteneur qui sait  » réduire à son double rôle de bête de somme et de bête à plaisir l’être aux cheveux longs et aux idées courtes « .
Manuel Carcassonne

     

La Négresse blonde, 1909
Le Géranium ovipare,
1935
Contes pour les satyres,
1990

17 Fév

La fête du slip à Limoges, 1979

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Toponymies, n°4/5, 1980

Limoges, samedi 13 octobre 1979, place de la République à Limoges.

Les plasticiens Max A. Grandjean et Rémy Pénard, le poète Jean Mazeaufroid, « interviennent »: ils réalisent une grande lessive culturelle, dans le cadre des événements organisés par le CRIC (coordination recherche & interventions culturelles). Un fil, une pince à linge, un slip… pour – pensent-ils – nettoyer-dépoussiérer des concepts artistiques éculés. Il s’agit d’une provocation visuelle, violence faite au regard, « rupture d’un équilibre sémantique ». « Moment où le bon sens bascule », affirment-ils. Et de préciser: « Que disent en effet ces slips, ces textes sur les slips? ON S’EN BRANLE DU SIGNIFIANT! Du signifiant épinglé, codé, qui passe comme une lettre à la poste… » etc.

Et le critique d’art et écrivain Patrick Mialon n’est pas loin… et la terrasse du Royalty non plus, où les artistes se désaltèrent comme il se doit.

16 Fév

Une visite… royale à Limoges en 1987!

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En 1987, à l’occasion du « Millénaire capétien », le Comte de Clermont – fils du Comte de Paris – vint en visite à Limoges. On le voit ici accueilli par une musicienne traditionnelle en barbichet (coiffe déjà admirée par le roi Charles VII en visite à Limoges au Moyen Âge avec son fils le futur Louis XI). Parmi ceux qu’il rencontra alors: Michel Bernard, député R.P.R. de la Haute-Vienne, Louis Longequeue, sénateur-maire socialiste de Limoges et Robert Savy, président du Conseil régional du Limousin. La même année, il était l’invité d’honneur, avec son épouse, d’un concert donné à Saint-Léonard-de-Noblat. Photo (c) L. Bourdelas, 1987.

Printemps des poètes 1999: sur le pont Saint-Martial

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En avril 1999, à l’invitation de L’Indicible Frontière, revue littéraire, des artistes et poètes lisent leurs propres oeuvres ou celles d’autres auteurs, en public sur le pont Saint-Martial à Limoges, à l’occasion du « Printemps des poètes ». Parmi eux: le grand poète limousin Joseph Rouffanche (ci-dessus), notamment publié par René Rougerie, Prix Mallarmé en 1984.

Mais aussi (ci-dessous, avec en arrière-plan Daniel Dobigny), le plasticien Rémy Pénard, impliqué internationalement dans l’art postal.

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Photos (c) L. Bourdelas, 1999

12 Fév

Limoges, une ville prospère et tranquille des Temps modernes

Le calme qui suit les troubles médiévaux permet à l’économie limougeaude de développer sa prospérité, notamment commerciale et les artisans du Château profitent de ces temps d’accalmie. Les émailleurs développent la technique des émaux peints qui deviennent, dès la fin du XVème siècle, un produit de luxe. Jean-Marc Ferrer parle d’un « âge d’or de l’émail de Limoges » : œuvres d’inspiration religieuse, « colorées et rutilantes », ou d’inspiration antique, qui ornent aussi bien les retables (ceux, par exemple, qui sortent de l’atelier de Colin Nouailher) qu’elles décorent les maisons des plus riches, jusqu’à leur vaisselle. Au premier rang, sans doute, de ces émailleurs : Léonard Limosin (v.1505 – v. 1576), « esmailleur et painctre du Roy », établi à Limoges en 1541 avec son frère Martin, célèbre pour ses portraits et ses autres créations. On doit citer également les Pénicaud, Courteys, Reymond. Au XVIIème siècle, les frères Masbareaux se distinguent par leurs travaux de graveurs sur métal et matériaux précieux comme l’ivoire. Ils réalisent les médailles offertes en 1605 à Henri IV. Une vingtaine d’ateliers liés au travail du fer – le Limousin est riche en forges – fabriquent épingles, fil de fer, clous, broches, fers à chevaux, ciseaux, balances, armes. Les magasins de quincaillerie sont bien fournis. A la suite de l’imprimeur Berton, puis de Lanouaille, la famille Barbou s’épanouit dans la ville. En 1580, Hugues se signale par l’édition magnifique des Epitres de Cicéron à Atticus ; en 1660, la veuve d’Antoine Barbou publie en latin une biographie des hommes illustres du Limousin ; en 1672, Martial édite l’histoire des saints de la province. Imprimeurs-libraires, relieurs, fabricants de papier, installés aussi à Paris, les Barbou furent les imprimeurs du clergé, de la Compagnie de Jésus, de l’Intendance. En 1764, Martial possède quatre presses et onze sortes de caractères et emploie environ vingt-cinq personnes. Il convient de rappeler aussi que Limoges abrite des cartiers, disposant avec seulement cinq autres villes du privilège de fabriquer des cartes à jouer. Les artisans de Limoges ont des comptoirs en France et même à l’étranger, ils participent au trafic océanique via le port de La Rochelle. La ville figure parmi les cités les plus peuplées du royaume avec, au milieu du XVIème siècle, environ 15 000 habitants – 20 500 à la veille de la Révolution. Le Château complète ses fortifications, entretient une milice bourgeoise d’environ 4000 hommes, dispose de pièces d’artillerie. Les plus aisés des habitants se concentrent autour de Saint-Pierre-du-Queyroix et de Saint-Michel-des-Lions, apprécient particulièrement les rues du Consulat et du Clocher. Les familles de bouchers ont pris possession des rues Torte, Gondinet et autour. Près des remparts, à l’intérieur et à l’extérieur, vivent les plus modestes des Limougeauds – jardiniers, domestiques.

Limoges est aussi une « capitale rurale » au cœur d’une région d’élevage. Les bouchers achètent – sur le foirail de la place des Bancs – du bétail venu de la Marche. Les marchands de bestiaux, les éleveurs, se rencontrent aussi à la foire de Saint-Loup le 22 mai. Nourris de châtaignes et de glands dans la campagne alentour, les cochons ont beaucoup d’importance et alimentent la gastronomie locale. Près de Saint-Pierre-du-Queyroix se tient le marché aux poissons, salés et de marée, sous une halle. La ville est entourée de vignes dont Salvinien d’Alquié déclare que leur vin n’est propre « qu’à donner la colique ». Destiné au peuple, il est en effet vert et âpre, à boire rapidement. Au port du Naveix, on récupère les bois ayant flotté sur la Combade, le Taurion et la Vienne, destinés au bâtiment, au chauffage ou à la tonnellerie.

Il existe à Limoges une communauté de Lettrés, parmi lesquels : Madeleine Sautereau, Jean de Beaubreuil, Barny du Bourg, Chrestien, Dubois, Fougères, Guéry, Martin, Mestre. On a retrouvé la trace d’un certain Maurus, grammairien. Mais le plus célèbre d’entre eux, marchand de son état, est sans conteste Joachim Blanchon, dont Les Premières Œuvres poétiques furent publiées à Paris en 1583 : élégies, complaintes, stances, odes et chansons fort agréables, où il chante les « bords de la Vienne argentée/Qui en serpent s’écoule doucement… » ou, de son pays natal, l’ « Heureux climat heureusement heureux ». Grande figure, le limougeaud Jean Dinemandi, dit Dorat (1508-1588), aurait composé ses premiers vers près de l’Aurence. Grand helléniste et érudit, il enseigne à Ronsard, Du Bellay et Baïf, qui lui vouent une grande reconnaissance. En 1567, Charles IX nomme poète royal celui qui n’hésite pas à faire l’éloge du Limousin, « là naissent aussi les intelligences vives des doctes poètes. » Il est l’oncle de Jacques Dorat (Limoges, 1566-1626), poète.  En 1589, Pierre Cibot, chanoine à la cathédrale de Limoges, compose l’Oraison funèbre du roi de France Henri III.

L’évêque Jean de Langeac enrichit pour sa part la cathédrale de deux œuvres de la Renaissance : le jubé – avec la représentation des douze travaux d’Hercule – et son tombeau réalisé trois ans après sa mort, avec des bas-reliefs inspirés par l’Apocalypse. Mais les évêques s’occupent moins de leur diocèse, et l’abbaye Saint-Martial se sécularise.

Progressivement, les administrations de la monarchie et leurs personnels s’installent, avec notamment le présidial (tribunal royal) en 1551 ; Limoges devient chef-lieu de généralité en 1558 et d’un gouvernement militaire deux ans plus tard.

05 Fév

La grande historienne Mona Ozouf a rencontré les élèves du lycée Gay-Lussac

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Le mardi 29 janvier 2016, le maire de Limoges Emile-Roger Lombertie remet la médaille de la Ville à Mona Ozouf,

salle Joseph Storck du Lycée Gay-Lussac, à l’occasion de la 1ère Rencontre de Gay-Lussac.

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Mona Ozouf et Laurent Bourdelas, animateur de la Rencontre pour l’association des Anciens Elèves, organisatrice.

La présentation par Laurent Bourdelas :  

 

« Mesdames, Messieurs, Chers collègues, Chers élèves et chers anciens élèves,

Je crois que nous avons beaucoup de chance aujourd’hui, à vrai dire une chance exceptionnelle : celle d’accueillir dans notre lycée, pour cette séance inaugurale des Rencontres de Gay-Lussac, une personnalité en tous points remarquable, puisqu’il s’agit de Madame Mona Ozouf, normalienne, agrégée de philosophie, qui a rejoint, par l’intermédiaire de son mari l’historien Jacques Ozouf, spécialiste de l’Ecole républicaine, un groupe d’autres historiens, notamment : Denis Richet, Emmanuel Leroy-Ladurie et François Furet. Membre du Centre de recherches politiques Raymond-Aron à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), elle est ensuite directrice de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS).

Et je vous remercie d’autant plus de votre présence que vous écrivez, dans la préface du Quarto que Gallimard vient de consacrer à vos écrits, que « l’atelier de l’historien » est « toujours encombré par les sollicitations extérieures, colloques, présentations, préfaces, commémorations en tous genres » et que vous observez que votre travail est « si souvent dérouté par ces demandes intempestives ». C’est donc un honneur insigne que vous nous faites en répondant à notre invitation !

Les centres d’intérêt de notre hôte, vous le savez, sont multiples, de l’histoire – en particulier de la Révolution, de la République et de l’Ecole – à la littérature. Mona Ozouf a d’ailleurs cela en partage avec d’autres grands historiens qu’elle est aussi un écrivain de grand talent, plusieurs fois primée, qui a reçu l’an passé à Brive le Prix de la langue française « qui récompense une personnalité du monde littéraire, artistique ou scientifique dont l’oeuvre a contribué de façon importante à illustrer la qualité et la beauté de la langue française » ce dont sont convaincus tous ses lecteurs.

C’est pourquoi il est particulièrement plaisant de la recevoir dans ce lycée qui a vu passer entre ses murs – entre autres auteurs – le poète Georges Fourest, Georges-Emmanuel Clancier, Robert Giraud, Pierre Bergounioux ou Robert Margerit, qui écrivit une très belle suite romanesque intitulée  La Révolution rééditée il y a peu chez Phébus. Ce lycée aussi dans la chapelle duquel se réunirent ceux qui préparèrent à Limoges les Etats Généraux de 1789. Et je dois également signaler à Mona Ozouf que ce vénérable établissement a accueilli des élèves qu’elle connaît bien par ailleurs : Jean-Baptiste Jourdan, qui participa à la guerre d’indépendance américaine aux côtés de La Fayette puis fut notamment le général vainqueur de la bataille de Fleurus en 1794, ou  Pierre-Victurnien Vergniaud, grand orateur du parti girondin et de la Révolution, dont vous écrivez, dans le portrait de groupe des Girondins qu’il partage en mars 1793 la Convention en deux groupes : « Celui qui souhaite « entretenir l’effervescence de la Révolution » parce qu’il la croit – Vergniaud est équitable, dites-vous – « indispensable à l’énergie de notre défense » ; et celui, dont il est, qui croit venu le moment « d’arrêter le mouvement révolutionnaire ». Nous y reviendrons, si vous le voulez bien, dans quelques instants.

Pour finir, je crois qu’il n’est pas non plus anodin que cette Rencontre se déroule dans une salle baptisée il y a peu du nom de Joseph Storck, proviseur pendant la Seconde Guerre Mondiale, résistant, qui protégea ses élèves juifs, illustrant ainsi au plus haut point les valeurs issues des Lumières, de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen d’août 1789, et de la République. Nous sommes finalement au cœur de vos travaux – mais aussi d’une certaine manière de ceux de Jacques Ozouf, par ailleurs neveu de Pierre Brossolette – et notamment de ceux qui viennent d’être publiés dans un Quarto Gallimard intitulé De Révolution en République les chemins de la France, qui va nourrir notre conversation… »

 

Compte-Rendu de l’entretien :

           

            La première partie de l’échange a été nourrie par Composition française (2009), livre où Mona Ozouf revient sur son enfance bretonne, et sur la question de l’identité, des identités multiples – elle qui est la fille d’un instituteur laïc et militant de la langue bretonne dans les années 1920-1930, Yann Sohier, et d’Anne Le Den, également institutrice. Elle rappelle que notre identité est multiple, « composée » de ce qui n’est pas choisi et de ce qui l’est. Est évoquée la tragédie de la mort du père alors qu’elle n’a que 4 ans : « il est là et en même temps pas là, passé derrière une porte invisible (…) Tout bascule à ce moment de la vie : car je ne reconnais pas non plus ma mère, entrée dans une dissidence muette. » Dès lors, l’école républicaine tient une place primordiale pour Mona, d’autant plus que sa mère est maîtresse d’école. Elle obtient d’ailleurs le 1er prix de français au Concours général et ensuite réussit le concours d’entrée à l’Ecole Normale Supérieure où elle prépare et obtient l’agrégation de philosophie. Elle fait néanmoins part de son « regret tenace que me laissait l’abandon de l’enseignement des lettres au profit de la philosophie et de l’histoire a fini par s’apaiser. Je le dois pour une bonne part à Jean Daniel, qui a eu la gentillesse de m’accueillir dans les pages littéraires du Nouvel Observateur pour des contributions aujourd’hui réunies dans La cause des livres. » Mona Ozouf rappelle ses rencontres avec l’écrivain Louis Guilloux, à Saint-Brieuc, qui fût peut-être à l’origine d’un déclic en lui disant : « Tu vois, si on n’est pas capable d’écrire un roman, on peut tout de même écrire ; tu peux devenir la personne qui sait le plus de choses sur Chateaubriand. Et ce n’est pas rien. »

Il est alors question du « le bonheur gratifiant d’enseigner aux élèves ». C’était à une époque où l’on bénéficiait encore pleinement de « l’attention » des élèves si chère au philosophe Alain…  Une époque où la transmission l’emportait encore sur le besoin permanent de communication d’aujourd’hui et où la parole du maître était moins mise en concurrence… où il n’y avait pas cette nouvelle religion du tout numérique et de l’immédiateté.

Vint aussi le moment de l’engagement au Parti Communiste Français, en même temps que la fréquentation de certains amis historiens – l’historienne parle d’un engagement «étourdi », mais aussi d’une fidélité au père et d’une sécurité intellectuelle… Jusqu’à cela devienne le passé d’une illusion… pour reprendre l’expression de François Furet.

Lorsque l’on dit à Mona Ozouf qu’elle est de ces femmes de diverses générations et spécialités, qui, au 20ème siècle, ont brillé par leur magister dans une France et même une Université où les hommes tenaient encore le haut du pavé – on songe à Simone de Beauvoir, bien entendu, évoquée avec d’autres dans le livre Les mots des femmes paru chez Fayard, mais peut-être aussi à Germaine Tillion, Jacqueline de Romilly, Christiane Desroches Noblecourt, Simone Bertière, Arlette Farge, et quelques autres – elle répond n’avoir rencontré aucun problème particulier, son « féminisme » allant de soi, sans doute hérité de sa grand-mère, « forte femme » comme bien des Bretonnes d’alors. Il est précisé que Mona Ozouf a brossé de magnifiques portraits de femmes, comme Marie-Antoinette ou Madame Roland, à propos de quielle a écrit : « il y a mille destins possibles pour les femmes, mais on peut tous les vivre, et jusqu’au sien, si lugubre, dans l’exercice illimité de la pensée libre. »

Il est ensuite question des travaux de Mona Ozouf à propos de la Révolution Française et de cette idée – développée dès La Fête révolutionnaire 1789-1799 dans une perspective anthropologique avec Alphonse Dupront – selon laquelle il y aurait à travers cette période une unité et une cohérence de programme… Il y aurait même une immédiate radicalité de la Révolution, dès 1789 Il y avait une volonté de rompre avec « l’Ancien régime » qui n’attendit pas 1793, une volonté de faire « table rase », une idée de régénération, d’éliminer « le mal » (on songe à Robespierre, mais aussi à Mirabeau qui dit « nous recommençons l’histoire des hommes ». Il faut exclure les « impurs », les aristocrates. En même temps, cette volonté politique des révolutionnaires doit tenir compte de la géographie, de l’histoire, de l’habitude, des coutumes qui ont précédé 1789. Est aussi rappelée la controverse entre l’anglais Edmund Burke et l’américain Thomas Paine, le premier évoquant l’association des morts, des vivants et de ceux à naître, et le second – favorable à la Révolution bien que malmené par Robespierre – parlant de l’ « autorité usurpée des morts ». Il s’agit aussi de cela, avec la Révolution Française… Du fait aussi que la France serait une nation plus politique que culturelle… (Taine parle de « mal français »).

Après la Révolution Française, après les aléas politiques et constitutionnels du 19ème siècle, il s’est agi de mettre en place, à partir de 1870 et même plus précisément à partir de 1879, la République et même de choisir quelle forme de République. Une République, explique Mona Ozouf, « qui répare », héritière de la Révolution, mais aussi de l’Empire et finalement de tout le 19ème siècle… L’un des moyens d’affermissement de cette République – sans doute le principal – est l’Ecole, étudiée avec Jacques Ozouf dans La République des instituteurs mais aussi dans un livre consacré à Jules Ferry, la liberté et la tradition, qui restaure l’instruction obligatoire et la laïcise – Ferry est d’ailleurs membre du Grand Orient de France. Cette République et cette Ecole vont de pair. Au programme de cette école républicaine, l’histoire joue un rôle important, peut-être majeur, qui permet de réconcilier le passé et la Révolution – celle-ci servant d’ailleurs d’aune pour juger le passé, établissant des distinctions entre moments de retard dans la marche vers le progrès et bon chemin – y compris en distinguant par exemple les « bons » rois des autres…

 

Avec Jules Michelet puis Ernest Lavisse – dont l’historienne a rédigé avec Jacques Ozouf une préface aux Souvenirs – se construit un « roman national républicain » enseigné aux petits Français, futurs citoyens – et parfois aussi futurs combattants car il faut réparer la blessure de 1870 – ; on se souvient de la phrase de Lavisse dans l’un de ses manuels : « Tu dois aimer la France, parce que la Nature l’a faite belle, et parce que l’Histoire l’a faite grande. » Mona Ozouf dit qu’il est question d’ « installer la gloire et la grandeur au centre de l’école. » Et en même temps, on assiste à un assouplissement du modèle jacobin, la République s’enracinant finalement « en prenant appui sur les particularités locales », par exemple avec le Tableau géographique de la France de Vidal de La Blache, la diversité française apparaissant comme une chance… Finalement, l’identité française que l’on a parfois tenté d’instrumentaliser est un équilibre fragile entre volonté d’universalisme et attachement aux racines…

           

27 Jan

La menace des brigands de Châlucet

 

En 1379, la forteresse, proche de Solignac et de Limoges, est aux mains de la bande du brigand Paya Negra. Selon les Annales manuscrites, pour les en chasser, la ville dut mobiliser hommes et finances en 1380. Cette même source semble indiquer que Bertrand Du Guesclin aurait participé à l’expédition contre les routiers de Châlucet, aux côtés de Louis de Sancerre. Toujours est-il que la même année, Perrot de Fontaines, dit le Béarnais – originaire d’Orthez – et sa bande de Gascons, Béarnais, Limousins et Périgourdins, prennent le château à leur tour, en compagnie d’un autre capitaine, Aymerigot Marchès, Limousin d’origine noble. Les habitants de la contrée consentent à lui payer des redevances en nature et de grosses sommes d’argent. Un recueil de miracles composé en 1388 par un moine de Saint-Martial montre Limoges comme assiégée par les brigands : les voyageurs, colporteurs ou négociants, sont obligés d’acheter très cher un sauf-conduit, les paysans n’osent plus apporter leurs denrées aux marchés, ni mener leurs bestiaux aux foires. Perrot a mis en place un véritable système de racket des collectivités : c’est la sufferte, la sauvegarde accordée par les brigands, moyennant le paiement d’une taxe, le patis. Il accomplit ses méfaits dans un large rayon, jusqu’en Auvergne ou La Rochelle. C’est un homme avisé, un thésauriseur, prudent et modéré, habile à conclure des accords avec les villes qui lui paient des redevances ; il sait même, au besoin, servir la cause française.

Parfois, des individus essaient de résister. Ainsi une lettre de grâce et de rémission est-elle donnée en juin 1389 pour Pierre Polet, un habitant de Saint-Lazare, près de Limoges. Celui-ci voit un routier faire violence à sa femme âgée de quinze ans : « ledit Anglois print sa dicte femme devant son dit mary et coucha avecques elle et la cognut charnelement contre son gré ». Saisissant un bâton, Pierre Polet assomme le brigand et le jette dans un puits. Possédant une belle propriété à Brassempoing, dans les Landes, Perrot fait savoir qu’il quittera le Limousin contre une somme énorme : 250 000 francs. On décide la levée d’un impôt extraordinaire dans toute la région, auquel est soumis le clergé après autorisation du pape Clément VII. Le 4 janvier 1393, ayant touché la somme convenue, le brigand quitte la forteresse. Quant à Aymerigot Marchès, qui l’avait aidé, il fut trahi par son cousin Jean, sire de Tournemire, qui le livra aux gens du roi en 1391 ; transféré à la Bastille puis au Châtelet, il est interrogé puis condamné (la sentence lui est lue alors qu’il est au pilori). Il est traîné sur une claie, promené à travers Paris, décapité – sa tête mise au bout d’une lance –, démembré – ses quatre membres sont pendus aux quatre portes de la ville et son corps pendu « à la justice du roi ».