17 Avr

Stéphane Derenoncourt : « le 2020 est un très bon millésime »

Stéphane Derenoncourt, consultant en viticulture et vinification, propriétaire du Domaine de l’A, livre à Côté Châteaux ses premières impressions sur le millésime 2020 qui est actuellement sorti en primeurs et se fait déguster à Bordeaux mais aussi à l’étranger avec l’envoi d’échantillons. Il est l’invité de Parole d’Expert.

Stéphane Derenoncourt, dans son chai du Domaine de l’A, en novembre 2020 lors du Palmarès Castillon © Jean-Pierre Stahl

Jean-Pierre Stahl : « Bonjour Stéphane, le 2020 on a envie de dire que c’est un millésime quelque peu sauvé du gel… On a vu le phénomène cette année recommencer de manière intense début avril et compromettre une bonne partie des récoltes par endroits. On a l’impression que le réchauffement en 2020 et 2021 a favorisé la précocité et du coup le danger avec le gel… »

Stéphane Derenoncourt: « Effectivement, il y a eu des producteurs qui n’ont pas réussi à produire, notamment en Pessac-Léognan; il y a eu un épisode très froid en début de campagne…. On a assisté à un hiver relativement doux et pluvieux, ce qui a favorisé un débourrement précoce. J’ai effectivement quelques souvenirs de gelées de manière jalouse, c’est une des conséquences du réchauffement climatique ».

« On assiste en fait à 2 saisons: d’un côté un hiver et un printemps doux et pluvieux avec de grosses pressions maladies avec notamment le mildiou cela a été compliqué et la floraison n’a pas été super… Et de l’autre un été très sec à partir de fin juin, une grande sécheresse avec des vignes qui ont accusé le coup fin  juillet, avec fort heureusement quelques pluies au mois d’août…Il y a d’ailleurs eu 4 fois plus de pluies rive gauche (100 mm) par rapport à la rive droite où il n’est tombé que 25 millimètres ».

« En septembre, on a goûté les raisins, on a eu peur d’un millésime très solaire comme le 2003, avec des degrés et des maturités qui augmentaient…Mais finalement, on a pu vendanger à sa guise, sur pratiquement 3 semaines, on a pu amener les parcelles là où on voulait et on a eu ce luxe-là. A Bordeaux, on vendange souvent vite car ça peut partir en sucette… Mais, là non. »

JPS : « quelles sont alors les caractéristiques de ce millésime 2020 ?

Stéphane Derenoncourt:

2020, c’est une très très grande surprise, quant à l’identité des vins. On a des vins extrêmement frais, des tanins mûrs mais très doux, enveloppés, pas fatiguants  jolis, qui ont gardé énormément de fraîcheur » Stéphane Derenoncourt.

« Et là, c’est la rançon du travail du vigneron avec une bonne gestion des sols, tu ne vois plus de sols nus…Cela favorise un enracinement profond et c’est bénéfique pour le millésime… »

« On a un caractère très identitaire. A Pomerol, on trouve des vins charnus, très jolis, à Saint-Emilion c’est plus droit, des vins crayeux, plus salins dus à l’identité du calcaire, c’est un peu vrai aussi pour Pessac-Léognan, à Saint-Julien on retrouve ces graves fines… »

« A Bordeaux, c’est de plus en plus assumé, on assiste à un changement de style, pas de grosse surmaturité et beaucoup moins d’extraction, on n’est pas gêné par le côté boisé, on a des vins assez équilibrés, assez justes. On a plus de buvabilité, d’accessibilité et moins de maquillage qu’autrefois… »

JPS : « Ces dernières années, il y avait la dégustation des primeurs de la Grappe, des vins de propriétés que vous conseillez, mais comme l’an dernier la version traditionnelle ne se tiendra pas, comment vous organisez vous finalement ?

Stéphane Derenoncourt: « Nous, on a organisé une logistique pour envoyer des bouteilles aux dégustateurs étrangers, avec une synthèse du millésime écrite et possibilité d’échanger en visio pour parler du millésime ». Pour ceux qui peuvent venir, comme les Européens, on arrive à organiser à Sainte-Colombe au Domaine de l’A, des dégustations dans le respect des consignes sanitaires, dans 3 salles. Finalement, on va recevoir pas mal de monde entre fin mars et fin avril, et c’est ouvert aux négociants et aux courtiers.

JPS : « Là, on enchaîne 3 années assez exceptionnelles, peut-on faire un rapprochement aussi avec les 2008, 2009, 2010 ? J’ai envie de dire c’est une succession de trilogies avec encore les 1998, 1999, 2000 et encore avant les 1988, 1989 et 1990… »

Stéphane Derenoncourt : « c’est vrai, c’est assez juste et un peu plus homogène dans la qualité. En 2008, c’était très frais, 2009 très solaire et 2010 mûr et frais. On retrouve cela aussi 10 ans plus tôt. Et puis en 88, 89, 1990 on a retrouvé une homogénéité. 

« En 2018, 19 et 20, ce sont des millésimes sans excès de style, on retrouve le traditionnel équilibre bordelais, avec de la maturité, de la fraîcheur, les 3 sont réussis, avec pas de gros rendements, comme pour ce 2020 où la floraison n’était pas géniale, beaucoup de sécheresse des peaux épaisses et peu de jus. »

JPS: « Au final, s’il fallait résumer ce 2020, est-ce un grand millésime ?

Stéphane Derenoncourt: « C’est le millésime de la surprise, un grand millésime de fraîcheur, mais pas un grand grand, c’est un millésime de riches qui a demandé beaucoup de moyens à la vigne, pour certains, il y en a qui vont afficher des vins meilleurs que 2019. On a 18, 19 et 20, plus ou moins, de même calibre, incontestablement ces 3 millésimes font partie des réussites de la décennie. Globalement, 2020 est un très bon millésime. »

09 Avr

Primeurs à Bordeaux : pas de grand messe mais une campagne adaptée au contexte et qui perdure

Ronan Laborde, président de l’Union des Grands Crus, se démène avec ses équipes de l’UGCB pour que se tiennent des sessions de dégustations professionnelles adaptées au contexte sanitaire actuel à Bordeaux, à Paris, dans quelques métropoles européennes et à Shangaï ou Hong-Kong. Pour les USA et le Royaume-Uni des échantillons seront envoyés. Le millésime 2020 prometteur sera ainsi dégusté par 2000 personnes dans le monde selon Ronan Laborde.

La dégustation de l’UGCB l’an dernier en juin à Bordeaux, déjà en mode de protection sanitaire renforcée © JPS

Traditionnellement Bordeaux rayonnait partout dans le monde au moment de sa campagne des primeurs avec notamment « la semaine des primeurs » qui débutait un week-end de fin mars ou le premier week-end d’avril pour se terminer le premier jeudi d’avril suivant. Une Grand Messe, comme on le disait, où venaient 5500 à 6000 professionnels de toute la planète vin, représentant plus de 50 nationalités différentes. Les dégustations organisées par l’Union des Grands Crus de Bordeaux se faisaient en général dans 7 endroits notamment au Hangar 14 mais aussi dans des châteaux de Pessac-Léognan, du Médoc, etc. Et c’est sans compter bien sûr, toutes les dégustations annexes qui ont vu le jour au fil des ans, on en comptait une bonne cinquantaine, si ce n’est plus. Tout était bien huilé, bien organisé, les journalistes et critiques pouvaient venir déguster, analyser, décrypter ces vins, les commenter et les noter, avec certaines notes très attendues ou redoutées qui permettaient de vendre parfois plus cher…Mais ça c’était avant, avant cette fichue crise sanitaire avec laquelle l’Union et ces professionnels du monde du vin ont du s’adapter.

Ronan Laborde, le président de l’Union des Grands Crus de Bordeaux © JPS

Cette année, il va y avoir « comme l’an dernier une présentation à Bordeaux la semaine prochaine, sur deux jours, pour 384 négociants et courtiers; les places sont chères, on doit faire avec la contrainte actuelle du confinement et les règles sanitaires et de sécurité accrues, c’est le cas pour la France et en Europe, » Ronan Laborde président de l’UGCB

« A Bordeaux, on a prévu ainsi 65 sessions de 6 personnes maximum par salle, là où l’an dernier il y en avait 8. On comprend qu’il y ait un peu de frustration, mais il y aura d’autres sessions du 26 au 29 avril, les gens de la place pourront y accéder… »

Par ailleurs, l’Union va organiser (avec un niveau ultra élevé de mesures sanitaires avec des sommeliers qui serviront avec masques et visières, un nombre limité de personnes portant le masque, le retirant juste pour la dégustation, des personnes ne se croisant pas dans les couloirs,… pour ne pas créer de cluster) le même format de dégustations à Paris, Bruxelles, Frankfort et Zurich. A Hong-Kong ce seront des dégustations à quelques dizaines de personnes, à Shangaï un mode presque normal. En revanche pas de dégustation comme en France aux USA et au Royaume-Unis, ni à Singapour ou au Japon, où là on va envoyer des sets de dégustation pour les plus gros importateurs. « Il faut voir le verre à moitié plein, on fait le maximum et on va toucher à travers ces opérations plus de 2000 personnes », commente Ronan Laborde.

Casques, masques d’un côté, verres et gobelets individuels de l’autre pour la dégustation l’an dernier © JPS

L’an dernier, l’UGCB a pu organiser 75% à 80% de sa programmation, alors qu’ il n’y a plus actuellement aucun grand salon de dégustation dans le monde du vin. En appui, une campagne digitale est aussi organisée avec le vigneron qui parle du millésime 2020 et possibilité de rentrer en contact avec par la suite…

Parmi les viticulteurs, Eric Perrin, du château Carbonnieux, grand cru classé de Pessac-Léognan, regrette la Grand Messe, tout en comprenant les mesures prises vu le contexte: « c’était vrai événement à Bordeaux, un vrai contact avec nos clients, là malgré tout on fait des présentations en vidéo mais cela n’a rien à voir  car on ne sait pas qui on a en face et on envoie des échantillons, c’est sûr qu’on a une frustration là-dessus…En fait c’est pas mon truc, car je suis ancienne école et j’espère que ce n’est que temporaire… »

Ronan Laborde confirme que la campagne va revenir, dès que cela ira mieux, à l’ancienne formule: « mieux vaut venir à Bordeaux pour apprécier les vins et les déguster, même si l’envoi d’échantillons se fait normalement, car les vins sont jeunes, fragiles, pas aussi stabilisés que quand on fait la mise en bouteille. » Et puis il faut reconnaître que pour l’Union c’est davantage d’investissement : « l’an dernier, on a augmenté de 10% notre budget, cette années de 25%, c’est plus couteux en temps et en frais… »

Yves Beck, critique suisse, en pleine dégustation du millésime 2020 © Michael Jetter

Il n’empêche, sur le terrain, il y a les malins et vieux grognards, des critiques comme le Suisse Yves Beck qui voit sa notoriété augmenter au fil des ans. L’an dernier, il avait été le seul à s’auto-confiner en France au château la Voute, pour faire la dégustation de 1000 vins en primeurs. « Cette année je devrais arriver à 1200 vins », plaisante-t-il. « Cette année, c’est un peu moins compliqué, quoique il y a pas mal de règles auxquelles il faut se tenir. On ne s’embrasse pas, ne se serre pas la main, il ne faut pas prendre cela à la légère. Ce qui est dur c’est de ne pas pouvoir aussi aller au restaurant. J’ai la chance de déguster seul, cette année je suis venu avec un collègue, on s’est fait tester tous les deux avant de partir. On est arrivé le 3 avril et on devrait rester jusqu’à fin mai. En ce moment, avec le Conseil des Grands Crus Classés 1855 j’ai beaucoup de visites de propriétés, chaque jour je déguste, les vins des appellations Saint-Julien, Pauillac, Margaux, j’ai déjà dégusté 245 vins, ce qui me permet de voir le style du 2020…

On est sur de la fraîcheur, des tanins puissants, des baies beaucoup plus petites.. Là c’est frais, fruité et puissant. La clé sera le bel équilibre. On est sur une très belle trilogie, avec 18, 19 et 20, ce n’est pas courant. 2 grands millésimes de suite c’est régulier, mais 3 là c’est waouh ! «  Yves Beck critique en vins.

Au château Smith Haut Lafitte, ce matin Fabien Teitgen à peine remis de 2 soirées à combattre le gel, était heureux  de « présenter ce matin le millésime 2020 à nos négociants. Pas de grande salle et de foule comme d’habitude en mode convivial mais peu de monde en mode masqué, avec des rendez-vous étalés et les distances de sécurité. Mais on arrive à faire notre métier ». Et de donner son avis sur le nouveau millésime : « le 2020, moi j’adore ! Les raisins étaient super bons très goûteux, c’est un millésime qui me plaît depuis le début. Il est marqué par de la fraîcheur et de l’onctuosité. On est content, il a été apprécié… »

L’an dernier, « cette campagne des primeurs (en mode crise sanitaire) s’est finalement montrée satisfaisante sur la tenue », commente encore Ronan Laborde président de l’Union des Grands Crus de Bordeaux;  « le fait qu’il y ait une campagne a soulagé tout le monde, beaucoup de négociants cela a été leur rayon de soleil, avec des prix attractifs. Les grands crus ont été plutôt bien exposés durant cette campagne ». On leur souhaite de faire aussi bien, voire mieux pour cette 2e année un peu spéciale.

08 Juin

Campagne des primeurs : des baisses de prix saluées par le négoce, des achats sur certaines marques

Lancée il y a 10 jours, la campagne des primeurs s’accélère. De très nombreuses sorties à ce jour, une campagne qui démarre, sera-t-elle bonne ou moyenne ? Eléments de réponse avec les négociants de la place de Bordeaux interrogés ce matin par Côté Châteaux.

La présentation du millésime 2019 au Grand Hôtel Intercontinental par L’Union des Grands Crus vendredi dernier © JPS

PONTET CANET OUVRE LE BAL, LA DANSE PEUT COMMENCER

Le 28 mai dernier, une date à marquer d’une pierre blanche pour Bordeaux. Pontet-Canet « donne le la », il est le premier à sortir son prix d’achat du millésime 2019 en primeurs à 68 HT prix acheteur, soit 31% de baisse par rapport à l’an dernier pour le négoce. Les réactions des négociants ce matin sont unanimes : « c’est un prix fracassé, on ne peut que saluer cette démarche », « le premier a montré la voie de manière exemplaire, un accueil unanime », « Pontet-Canet était une marque compliquée, elle sort au juste prix et ça cartonne », ou encore « c’est une vraie réponse économique, un prix parfaitement adapté qui donne le la, avec en prime 2 énormes notes 98 et 100 sorties 48h après. »

Là c’est pour la partie euphorie, mais les négociants sont malgré tout prudents car rien n’est gagné, la campagne primeurs démarre juste, « cela peut être une très belle campagne comme une moyenne », commente Fabrice Bernard de Millésima et vous allez comprendre pourquoi…

Dégustation du millésime 2019 ce 5 juin à Bordeaux © JPS

LES NEGOCIANTS ONT ENCORE BEAUCOUP DE STOCKS

Le contexte des dernières campagnes est ainsi résumé par Thierry Decré de LD Vins : « globalement les 2014 se vendent à terme, les 2015 ont augmenté leur prix et se vendent correctement, les 2016 ont encore augmenté puis les 2017 n’ont pas baissé, et sur les 2018 on a une baisse mais pas suffisante, ce qui fait qu’on se retrouve avec 3 millésimes plantés avec les taxes américaines et les ventes en baisse en Chine. Là, la propriété semble avoir compris, elle est contrainte à baisser les prix et les affaires se font, notamment quand il y a une baisse de prix au niveau du 2014. Sinon, cela ne se vend pas car il y a déjà trop de stocks. Il faut faire attention car il y a une production de vin aujourd’hui dans le monde entier, et ce n’est pas les 6 marques italiennes vendues par la place qui prennent le marché, c’est la multitude de vins vendue dans le monde entier ».

Thierry Decré, le PDG de LD Vins (janvier 2019) © JPS

Une vraie campagne primeurs c’est une campagne où l’on prend des parts de marché, il faut que cela redevienne une affaire, c’est le prix que réclame le marché pour au final aller sur la table de nos clients, c’est une logique implacable », Thierry Decré LD Vins

BEAUCOUP DE SORTIES EN MEME TEMPS

Pour Georges Haushalter de la Compagnie Médocaine des Grands Crus ce « démarrage est encourageant, il y a du monde et beaucoup de sorties… »

Georges Haushalter en avril 2019 sur la précédente campagne © JPS

C’est une campagne qui démarre alors qu’il y a des gens qui disaient qu’il n’y en aurait pas, là tout se met en place. Il y a des gens à l’achat, mais une avalanche de sorties qui j’espère ne va pas désorienter nos clients » Georges Haushalter Compagnie Médocaine des Grands Crus.

Et de poursuivre : « il y a trop de sorties en même temps, on ne peut pas consacrer à chaque cru l’attention qu’il mérite, c’est un peu précipité, il faut beaucoup de temps au client pour présenter chaque vin, mais c’est positif, il y a un mouvement, une dynamique. »

Les sorties s’accélèrent avec souvent des baisses de 20 à 30%, cela signifie-t-il que certains ont peur de cette campagne qui pourrait être plus ramassée dans le temps ? Même certains 1ers crus classés ont sorti leur prix, alors que généralement ils les sortent en derniers… Lafite Rothschild a ainsi sorti les prix de sa gamme et différentes propriétés avec notamment 475€ son grand vin mythique (que Louis XV et sa cour avaient découvert au XVIIIe et vantaient les mérites). On note aussi les sorties de Cheval Blanc (420 prix HT public), Angélus (266 prix HT), Beychevelle (61,80 HT), la Tour Carnet (23,52) ou encore Branaire-Ducru (32,80 HT) ces dernières heures… »Il y a des baisses de prix intéressantes. Pal mal de vins ont un bon rapport qualité-prix intéressant vue la qualité du millésime » selon Georges Haushalter.

Fabrice Bernard lors des primeurs en avril 2017 © JPS

Le consommateur a bien compris que c’était un grand et bon millésime, il est au rendez-vous et fait ses emplettes en fonction des réductions et des marques » Fabrice Bernard Millésima.

LA BAISSE DE PRIX DOIT ETRE SIGNIFICATIVE, PARFOIS CELA NE SUFFIT PAS

Mais il ne faut pas s’y tromper : « si la baisse n’est pas suffisante, cela ne marchera pas, si la baisse est là, cela cartonne, c’est vraiment une question de prix. Le consommateur n’est pas fou, il a compris que c’était un grand millésime, mais il n’est pas impossible que cela se concentre sur un certain nombre de marques »,complète Fabrice Bernard qui reconnaît avoir revendu déjà « 1/3 des vins » qu’il a acheté en primeurs, « donc c’est pas mal. Tous les marchés achètent même les USA, moins l’Asie pour l’instant, même la France est à l’achat ».

Philippe Tapie de HMS Haut-Médoc Sélection se réjouit : « on arrive à faire des primeurs, quelle machine ce Bordeaux, on arrive à avoir des gens au bout du fil; c’est compliqué, on ne le cache pas, mais tout le monde fait le job, pour la première fois depuis 20 ans nos clients n’ont pas goûté, il nous font confiance malgré tout et nous demandent notre avis, il y a un intérêt ».

Philippe Tapie le PDG de Haut Médoc Sélection devant sa Maison de Négoce à Bordeaux (décembre 2018) © JPS

A situation exceptionnelle, campagne exceptionnelle. C’est une campagne de crise, il faut des prix de crise. »Philippe Tapie de HMS

LES REALISTES MIS EN AVANT

« Il y aura deux divisions dans cette campagne : la première, celle des pragmatiques et des réalistes, et les autres… Dans la majorité, on aura des gens réalistes car cela serait terrible de nous couper de nos marchés. Là on décale tout, on fait tout à l’envers, c’est déconcertant mais le job est fait, on envoie des échantillons, on est vraiment sur un millésime 2019 de qualité. Il faut faire ce qu’il faut pour allumer le feu, entretenir la flamme , pour l’instant on est en phase à quelques exceptions près.

Et de reconnaître: « seules 50-60 marques ne pourraient intéresser le marché, ça c’est la dérive dans laquelle on pourrait basculer. Pour le moment, cela fonctionne, c’est modéré, prudent, on n’est fort heureusement pas au fond du seau. Cela marche pour les rock-stars mais avec des baisses, car si la rock-star ne fait pas d’effort en terme de prix, cela ne pourra pas se faire non plus, cela va être impitoyable. » Philippe Tapie reconnaît qu’on n’est « qu’au début des hostilités, mais dans les 15 jours ce sera fini pour nous, sans doute en fin de semaine prochaine. »

La dégustation de l’UGCB vendredi 5 juin au Grand Hôtel Intercontinental de Bordeaux © JPS

Une campagne de crise, rapide, où il faut être à la manoeuvre comme sur le 2008 avec l’effondrement des marchés financiers. Toutefois, certains crus classés qui ont fait un effort significatif ne décollent pas, l’acheteur final fait souvent payer à cette marque l’historique des précédentes campagnes avec une marque qui a du parfois du mal à se valoriser quelques années plus tard. Certains négociants regrettent la démarche de certains châteaux qui ont baissé significativement le prix sur leurs allocations, mais du moment où il y a un supplément demandé, parfois il y a une hausse, hausse que le négociant ne va pas forcément répercuter sur le client…

Les négociants redeviennent certes optimistes mais restent « très prudent, content d’avoir vendu un peu, mais on ne va pas reprendre des caves aussi grosses », me confiait encore un autre.

05 Juin

Dégustations primeurs au Grand Hôtel Intercontinental : un format intimiste pour promouvoir le millésime 2019

Si la semaine des primeurs n’a pas pu se tenir fin mars, début avril, l’Union des Grands Crus de Bordeaux a réussi a monter un format plus intimiste, sur invitation, pour permettre aux prescripteurs, courtiers et négociants, mais aussi aux journalistes et critiques français, de venir déguster sans la présence du vigneron, le nouveau millésime 2019. Un millésime de bonne facture dont les premières sorties montrent une baisse de prix de l’ordre de 25 à 30%.

Casques, masques d’un côté, verres et gobelets individuels de l’autre © JPS

C’est une dégustation particulière, un format adapté, contexte oblige. L’Union des Grands Crus de Bordeaux a choisi le Grand Hôtel Intercontinental comme écrin de cette dégustation les jeudi 4 et vendredi 5 juin, traditionnellement celle-ci se déroulait au Hangar 14 et dans les châteaux du bordelais fin mars-début avril lors de la traditionnelle semaine des primeurs où 5000 personnes participaient.

Démarrage des dégustations, jour 2 au Grand Hôtel Intercontinental de Bordeaux © JPS

Avec la crise du coronavirus, l’Union a su s’adapter et prendre d’énormes précautions: une dégustation sur invitation uniquement, un parcours très encadré avec du gel hydro alcoolique à l’entrée de chaque salle, pas plus de 8 personnes dans chaque salon avec 2 ou 3 serveurs de chez Monblanc, enfin des verres et gobelets individuel pour recracher…

« Tout est bien géré, on est très peu nombreux, ce sont des conditions quand même agréables : d’habitude on est 350 ou 400 dans la même pièce, on perd un peu de temps à attendre, à se croiser, à discuter entre nous, là au moins on est très concentré sur la dégustation, cela va être bien, » commente Hugo Boivin responsable export chez « les Vins Fins Anthony Barton »;

Ronan Laborde, le président de l’Union des Grands Crus de Bordeaux © JPS

On a 7 sessions qui se déroulent en même temps, dans 7 salles différentes, ce qui fait qu’on reçoit en 2 jours 450 personnes sélectionnées, issues du courtage et du négoce de la place de Bordeaux », Ronan Laborde président de l’UGCB.

Au lieu de rencontrer les vignerons, les dégustateurs peuvent être informés par un QR code disposé devant chaque bouteille © JPS

Seuls courtiers, négociants, journalistes et critiques sont présents pour apprécier le millésime 2019. Il y avait tout de même une grosse attente… Dans l’ensemble tout le monde le trouve de bonne facture, parfois hétérogène, parmi les 140 crus dégustés.

Le salon des journalistes et critiques avec ici Mathieu Doumenge de Terre de Vins © JPS

« C’est hétérogène, c’est à dire qu’il y a des belles choses et des moins belles choses… », selon Jean-Marc Quarin, critique en vins, et qui organise chaque année à Paris le Salon des Outsiders. « Ce qui est intéressant c’est qu’il y a un style dans les vins cette année qui est un peu du jamais vu, un style très avenant, presque bourguignon, tout en arômes, on ne force pas sur le corps, il n’y a pas beaucoup de tanins, c’est peut-être parce qu’il y a eu beaucoup de raisins sur les pieds de vignes, mais c’est assez original pour Bordeaux. »

La crise économique déjà présente avant la crise sanitaire avec les taxes Trump sur les vins aux Etats-Unis et la mévente en Chine fait que les premiers prix sortis cette semaine sont en baisse de 25 à 30% en moyenne.

Sarah Vital de la Maison de Négoce Ginestet © JPS

Aujourd’hui il n’y a pas eu beaucoup, beaucoup de sorties, malheureusement même si le prix semble à peu près correct, le marché n’est pas au rendez-vous et je pense que la campagne va se faire sur un nombre très restreint de crus, avec un nombre très restreint de clients, donc un nombre très restreint d’acteurs » Sarah Vital responsables achats grands crus Maison Ginestet.

Aussi pour redonner envie d’acheter, l’Union des Grands Crus va organiser 7 dégustations dans 7 grandes places mondiales habituées à acheter du vin, pour relancer les marchés, à commencer par Paris les 23 et 24 juin au salon Hoche.

Regardez ce reportage réalisé par Jean-Pierre Stahl, Guillaume Decaix et Christophe Varone : 

28 Mai

Primeurs à Bordeaux : les dégustations de l’UGCB démarrent la semaine prochaine

L’Union des Grands Crus de Bordeaux l’avait annoncé: les primeurs vont se tenir, mais dans un format allégé, pour tenir compte des règles de sécurité sanitaire liées au Covid-19. Ce sont donc une cinquantaine de sessions qui seront organisées jeudi et vendredi prochain à Bordeaux, des sessions de dégustations par petits groupes comme me l’explique en exclusivité le président de l’UGCB Ronan Laborde.

Ronan Laborde, en avril 2019 lots de sa première campagne primeurs en tant que nouveau président de l’UGCB © Jean-Pierre Stahl

Jean-Pierre Stahl : « Bonjour Ronan Laborde, comment ça va, il paraît que vous organisez les primeurs la semaine prochaine ? »

Ronan Laborde : « Oui ça prend forme, on a plusieurs étapes. Ce sont des formats intimistes et privés où les professionnels se sont enregistrés au préalable. On commence la semaine prochaine à Bordeaux, c’est ouvert aux professionnels, courtiers et négociants de la place de Bordeaux…

500 personnes vont pouvoir découvrir, déguster le millésime 2019 à travers des sessions intimes de 5 à 8 personnes, accompagnées de 2 serveur les 4 et 5 juin à Bordeaux », Ronan Laborde président de l’UGCB

« On a précisé un cadre assez strict avec le bureau Veritas pour éviter le risque de contamination ».

JPS : « Je crois savoir que vous allez organiser d’autres dégustations ailleurs sur la planète »

Ronan Laborde : « D’abord, on a collecté des échantillons auprès des producteurs qui ont été envoyés aux critiques et prescripteurs comme le Wine Spectateur, le Wine Advocate, James Suckling ou encore Décanter. C’est en cours d’envoi, ils vont pouvoir perfectionner leur rapport sur le 2019 dans 15 jours ».

« Par ailleurs, on a 8 autres villes Paris, Bruxelles, Zurich, Franckfort, Hong-Kong, Shangai, Tokyo et Singapoure, où entre le 22 et le 29 juin, des petits groupes de journalistes locaux et importateurs de ces pays vont être invités à déguster. On a 3 autres villes pour lesquelles on doit aménager ces dégustations un peu plus tard Londres, New-York et San Francisco, soit parce qu’il y a encore le confinement ou si elles sont en déconfinement cela ne permet pas d’organiser des sessions ».

« Il y a des dizaines de distributeurs qui vont recevoir un set de dégustation de l’ensemble des châteaux de l’Union des Grands Crus de Bordeaux: entre 115 et 120 sur les 134 de nos membres se sont inscrits pour envoyer ce set ».

JPS : « D’habitude la semaine des primeurs à Bordeaux rassemblait 5000 à 6000 personnes, là c’est un contexte particulier, combien au total ? »

Ronan Laborde : « Bonne question, pour l’instant nous n’avons pas de chiffres à communiquer. A Bordeaux, c’est clos. L’an dernier nous avions 520 personnes, là 448 inscrits, il n’y a pas une grosse différence. A l’étranger, on ne sait pas comment les gens vont répondre. On dévoile les dates à nos membres aujourd’hui et on lance aussi aujourd’hui les invitations, les gens ont quelques jours pour s’inscrire et s’organiser. « 

JPS : »J’imagine il y a une grosse attente sur le 2019 ? »

Ronan Laborde : « Oui, surtout depuis que la petite musique dit que les choses se précisent et qu’une campagne s’annonce. On a beaucoup de demandes. Encore ce matin, avant 10h, j’ai du rédiger 3 mails pour répondre à des Bordelais qu’ils ne pourraient pas venir à la dégustation la semaine prochaine. Néanmoins, les propriétés et châteaux sont ouverts, y compris à Clinet, certains l’ont déjà fait. »

JPS : « Alors comment s’annonce ce 2019 ? »

Ronan Laborde : « Comme on l’avait déjà dit, on a eu une bonne floraison, un été plutôt chaud et très sec, des pluies en septembre juste ce qu’il fallait pour parfaire la maturité:

Nous avons des blancs secs éclatants, un millésime solaire sur les vins rouges, avec de belles couleurs et concentrations, des tanins voluptueux, même s’il y a un certain degré d’alcool, il y a de la fraîcheur et une belle précision. »

Pour les liquoreux, le millésime est bon mais les volumes sont à la baisse du fait de l’arrière saison. »

JPS : « Et les prix, ils devraient logiquement baisser ? »

Ronan Laborde : « Oui, malheureusement, on s’attend à se serrer la ceinture, les prix s’adaptent au contexte, il n’y a rien d’inflationniste aujourd’hui et tout ce qui touche au luxe est amené à subir aujourd’hui une déflation. Ce ne sera pas une surprise si aujourd’hui les prix sont à la baisse, certains sont déjà sortis » (comme Pontet-Canet ce jour à 30% de moins), « cela risque même d’être l’affaire de la décennie: de superbes vins avec des prix en baisse. « 

21 Avr

Primeurs 2019 : l’Union des Grands Crus et le négoce envisagent « un format ajusté d’ici la fin de cet été »

Confirmant ce que Côté Châteaux vous avait annoncé en primeur, l’UGCB et Bordeaux Négoce envisagent que les primeurs puissent se tenir d’ici la fin de l’été 2020, dans une formule ajustée, vu le contexte lié au déconfinement et au coronavirus. Sans doute au début de l’été.

Ronan Laborde, lors de sa première campagne primeurs en tant que nouveau président de l’UGCB en avril 2019 au hangar 14 pour la dégustation de l’Union © JPS

C’est « une formule nouvelle, exceptionnelle, adaptée et pragmatique » qui sera proposée pour faire déguster le millésime 2019. Une formule qui va tenir compte du déconfinement progressif et la reprise progressive de l’activité.

Elle consisteraient en « sessions de dégustations organisées à Bordeaux et dans d’autres villes du monde », des « sessions adaptées pour offrir les meilleurs garanties sanitaires tout en maintenant le même niveau de professionnalisme », selon l’UGCB

DES CERCLES RESTREINTS POUR DEGUSTER

Cela veut dire un nombre limité de dégustateurs en un même lieu et en même temps, ce que l’Union et le Bordeaux Négoce dépeignent comme « des cercles restreints de professionnels de la distribution, de critiques et de journalistes », avec « plusieurs sessions privatives successives permettant le resect des gestes barrières et des règles de protection sanitaires » Reste à confirmer tout cela vers le 11 mai au moment du déconfinement (progressif).

« L’UGCB et ses membres restent prudents. La priorité aujourd’hui demeure de lutter contre la maladie », commente Ronan Laborde. « Nous ne pouvons cependant pas renoncer à imaginer le jour d’après » (en espérant que cela n’ait aucun rapport avec le film éponyme « the Day After ») Et de poursuivre:

La formule que nous envisageons pour ces primeurs ne sera pas festive, elle sera professionnelle et intimiste » Ronan Laborde, président de l’UGCB.

« Après des moments difficiles, nous souhaiterions pouvoir proposer dans les prochaines semaines à nos amis et partenaires de se retrouver d’une façon un peu différente autour du millésime 2019, qui suscite tant de curiosité et à tant à dire. Cette nouvelle organisation, dont les détails devraient pouvoir être fixés dans » quelques jours, tiendra pleinement compte du caratère progressif et contraint du déconfinement qui devrait intervenir en France après le 11 mai. »

Eric et Andrea Perrin dans le chai de vins blancs du château Carbonnieux  © JPS

LES PROPRIETES PRETES  A S’ADAPTER

Joint par téléphone, Eric Perrin co-propriétaire de château Carbonnieux estime qu’effectivement « il n’y aura pas la place pour 300 châteaux, moi je vois les membres de l’Union (134 membres) et une trentaine supplémentaires, une campagne avec 150 châteaux  ou marques significatives pour un marché primeurs sur Bordeaux. Comment cela va s’organiser, une partie de dégustation et une partie d’échantillons , il faudra forcément imaginer un système différent, avec un système d’envoi et cibler les gros importateurs américains comme KLW ou Wally’s sur la Côte Ouest ou MS Walker ou Frederick Wildman sur la côte est. Je ne voyais pas faire 2 campagne primeurs en 2021, sur la même année pour les négociants ce n’était pas possible. D’un point de vue commercial, c’est clair qu’il va falloir une politique commune à l’extérieur comme avec l’Union. »

Une belle couleur et une belle intensité, pour le 2018 l’an dernier et bientôt le 2019 à déguster © JPS

LES REACTIONS DE COURTIER ET NEGOCIANT

« Pour l’instant c’est un peu prématuré d’en parler maintenant, car on ne sait pas ce qui va se passer le 15 juin. Ce qui est valable le 21 avril à ce jour, ne le sera pas forcément le 15 juin », commente Thimothée Bouffard co-gérant du bureau Ripert à Bordeaux.

« Après, je trouve bien de dire : il faut faire goûter les vins , en début d’été c’est une bonne chose, cela sera ramassé sur un certain nombre de marques, beaucoup moins large que d’habitude, mais tout dépendra de la capacité des clients et du négoce… 

Thimothée Bouffard, du bureau Ripert, courtier en vins depuis 30 ans © JPS

Le phénomène important sera le prix… Avant la crise du covid-19, l’élément prix allait être un élément fondamental, car depuis 3 ans on a une campagne très difficile, là l’impact du prix sera encore plus important » Thimothée Bouffard du cabinet Ripert

Yann Schÿler, PDG de la Maison de Négoce Schröder & Schÿler commente : « si tout le monde s’est mis d’accord, c’est très bien allons-y ! S’il y a du mouvement, cela ne peut être que bon, si tout le monde est partant, tout le monde partira et on fera le maximum.Il faut avancer, on en a marre de piétiner, tout le monde veut faire des affaires et une filière qui est unie, il faut se donner cette chance là, il faut que le coup parte et on l’accompagnera. »

Pour Jean-Pierre Rousseau, manager de la Maison de Négoce Diva à Bordeaux: « cela me va très bien, c’est une très bonne idée, on a besoin de cette campagne, toute la filière, les châteaux ont besoin de faire travailler les équipes. la période la plus adaptée pour moi serait fin juin, la retarder nous handicaperait sérieusement.

Mais faut tout de même s’arrêter et réfléchir un instant, il y a une crise de commercialisation actuelle assez importante et notamment un marché des livrables qui chute avec notamment des acheteurs chinois qui font baisser. « Ce qui est dramatique, c’est la valorisation des stocks du négoce qui a baissé fortement »,  commente Thimothée Bouffard. Elle serait de l’ordre de 15 à 30%, car il y a beaucoup de vin sur la place: « ce qui a été commandé pour le nouvel an chinois n’a pas été consommé, les Britanniques ont beaucoup de vin à vendre et Bordeaux aussi… » Pour Jean-Pierre Rousseau, « pour l’instant la chute des prix n’est pas énorme, on n’est pas encore en négatif comme pour le pétrole…Mais il y a des adaptations et plus le temps passera plus elles seront sévères d’où l’utilité d’une campagne qui permettra de remettre de l’argent dans la trésorerie3

Il y aura toujours des gens intéressés par les vins de Bordeaux, c’est un grand millésime, mais Bordeaux doit s’adapter à la situation...Donc la campagne, on peut la faire si on a un prix: si on trouve des 2019 à des prix inférieurs au 2015, voire en dessous de 2014, cela dépend de chaque marque. Mais en tout cas, il faudra que ce soit beaucoup moins cher que 2016, 2017 ou 2018. Si on a un bon prix, il n’y a pas de raison que nos clients ne soient pas inintéressés. Cela sera fonction de leur capacité financière ».

Yves Beck sur le millésime 2019 à Bordeaux : « quand on a autant d’homogénéité, on est sur une grande année… »

Notre ami Yves Beck, le critique suisse surnommé le « Beckustator », confiné à Bordeaux avant même le début du confinement vient de sortir ses commentaires et notes sur 638 vins de Bordeaux dégustés sur le millésime 2019. Il est un des rares critiques à avoir pu faire cet exercice et à sortir ses notes.Il est l’invité exclusif de « Parole d’Expert » pour Côté Châteaux.

© Yves Beck, le critique en vins suisse, en dégustation début mars

Jean-Pierre Stahl : « Bonjour Yves Beck, en fait vous êtes confiné en France et à Bordeaux depuis le début du confinement et même bien avant ? »

Yves Beck : « je suis arrivé le 28 février, j’avais un voyage avec des clients suisses pour visiter des châteaux et plutôt que de retourner en Suisse, je me suis dit que j’allais commencer ma session de dégustation du millésime 2019 le 6 mars, un peu plus tôt que d’habitude. Donc entre le 6 et le 16 mars, cela m’a permis de déguster pas mal de vins avant le confinement, entre 200 à 250 vins ».

« A partir du 17 mars, la donne a changé, si je retournais en Suisse, j’étais obligatoirement placé en quarantaine (car venant de France) et mon épouse qui est infirmière ne devait plus aller à l’hôpital, on a trouvé plus judicieux que je reste confiné en France. Cela s’est su et des amis oenologues se sont arrangés pour me faire parvenir des échantillons à Saint-Emilion, au château La Voûte »

Jean-Pierre Stahl : « Vous êtes confiné, confiné à déguster, c’est original…mais avec des conditions de dégustations particulières ? »

Yves Beck : « Les conditions finalement sont optimales. On réceptionne les bouteilles, les gens déposent les échantillons devant le portail, on prend des gants, on les stock et met au chai au moins 24h, avec toutes les règles d’hygiène, elles sont stockées à 13-14° maxi.

Quant à la dégustation elle est vraiment top: je suis seul à un endroit, même si ce n’est pas une méthode de travail que j’aime car j’ai envie d’habitude de rencontrer les gens qui font le vin, mais là je comprends certains critiques, c’est pratique, efficace et pour la sérénité, c’est pas mal. »

JPS : « Par rapport aux détracteurs qui pourraient dire que Yves Beck n’a pas jouer le jeu, Yves Beck au contraire est resté confiné ? »

Yves Beck : « Complètement, depuis le 17 mars, je n’ai plus quitté le château la Voûte. Quand je le quitte, c’est juste pour faire des courses ou marcher un peu, avec mon autorisation de déplacement dérogatoire. Mais je joue complétement le jeu du confinement, c’est tout-à-fait normal ».

« Et je me tiens aussi aux directives de l’Union des Grands Crus de Bordeaux. J’ai dégusté un bon tiers des crus classés de l’UGCB, on m’a demandé, et non imposé, si j’étais OK de ne pas publier mes commentaires et notes, ce que j’ai fait. Mais si un château me demande mes commentaires et notes, je les lui donnerai, ce qu’il en fait cela ne me regarde pas. De toute manière, tous les vins de l’UGCB que j’ai goutés, c’était avant les directives de l’Union. Il n’y a pas eu de château qui disait on donne nos vins à goûter à Yves Beck on s’en fout.  Non, s’ils le font ce sera après le confinement et de manière collégiale et groupé…Sans les vins de l’Union, on m’a présenté 638 vins, cela montre quand même un intérêt… »

JPS : « Alors quels types de vins, Yves ? »

Yves Beck : « J’ai dégusté de tout, de toutes les régions, du Médoc à l’Entre-Deux-Mers, ceux que j’ai dégusté le moins ce sont ceux de Pessac-Léognan (il faut dire qu’il y a beaucoup de crus classés (rires)), beaucoup de Médoc, de Haut-Médoc, Pauillac, Saint-Estèphe, Saint-Emilion en force, Pomerol, Fronsac, et quelques Sauternes mais pas beaucoup, mais cela m’a inspiré, de haut niveau. »

JPS : « Au final quel est votre ressenti sur le 2019 ? »

Yves Beck : « Par rapport au 2019, on a des bons vins partout. Saint-Emilion, Saint-Estèphe ressortent du lot. C’est un indice très important, que ce soit un Médoc, un Entre-Deux-Mers, un Fronsac, un Pauillac, autant en blanc qu’en rouge, en sec qu’en doux…

Quand on a autant d’homogénéité, on est sur une grande année, pas une année exceptionnelle, mais une grande année », Yves Beck.

« On a beaucoup de fraîcheur sur les 2019, de beaux tanins, belles structures, acidités et de beaux équilibres, ce qui fait qu’on va les savourer dans leur jeunesse mais aussi ils ont cette capacité de garde que l’on recherche à Bordeaux, avec des vins sur plus de 20 ans, sans problème. »

2019 est donc une grande année qui arrive dans un contexte malheureux, mais il y a de belles perspectives avec ce millésime »

© Yves Beck avec Eric Boissonot le 10 mars dernier

JPS : « C’est une année en 9 en prime, et souvent ces années en 9 sont réussies… »

Yves Beck : « Tout-à-fait, quand on reprend le 99 c’était une bonne année sur la fraîcheur, 2009 une année chaleureuse avec du gras, du corps, des vins suaves et tanniques…

2019, ce qui le différencie, il a bien plus de corps qu’en 1999 et plus de fraîcheur qu’un 2009″

« La loi des 9 est assurée, avec aussi 1989, si je me souviens bien une année chaude et sèche… »

JPS : « Est-ce que la sécheresse en 2019, cela a joué ? »

Yves Beck : « C’est clair que les terroirs calcaires, ils ont joué leurs atouts. Ce sont eux qui arrivent le mieux à gérer le stress hydrique. Saint-Emilion a profité de son terroir calcaire, tout comme Fronsac qui s’en est bien sorti…

« Si on regarde du côté de Saint-Estèphe, ils ont eu une parfaite maturité des cabernet-sauvignons, difficiles à détrôner, Saint-Estèphe sur 2019, cela donnera de grands vins…A Pomerol, ça a été un peu plus compliqué avec des sols sableux, mais les argiles ont joué, c’est plus en dents de scie que d’habitude. »

En résumé parfaite maturité des cabernet-sauvignons sur la rive gauche et avantage aux beaux terroirs calcaires en Saint-Emilion et Fronsac, il ya une belle complémentarité ».

JPS : « On peut dire que c’est un millésime sauvé des eaux ou plutôt de la canicule, grâce aux mois d’août et septembre ? »

Yves Beck : « Les pluies en août ont été salutaires, on a eu l’impression que la météo était réglée comme une horloge suisse, s’il n’y avait pas eu ces épisodes, cela aurait été encore plus compliqué, cela aurait manqué surtout de fraîcheur et d’équilibre… »

Il y a du pep’s, de la gniaque, dans un style très complet. On a de l’ampleur, de très belles notions d’équilibre avec surtout de la fraîcheur.

JPS : « Et vous avez déjà publié vos notes et commentaires…? »

Yves Beck : « J’ai sorti un premier carnet avant hier avec 638 vins qui sont présentés. Le gros est passé, je ne vais pas attendre, attendre, c’est la première partition. Mais déjà j’ai reçu une cinquantaine d’échantillons supplémentaires, arrivés depuis le 18 avril, évidemment tout le monde n’était pas au courant que j’étais là. il y aura une deuxième carnet avec une centaine de crus et potentiellement un troisième avec la dégustation de l’Union, mais on ne sait pas où ni comment ? Mais je préfère me concentrer sur ce que j’ai à faire. »

JPS : « Et vous notez sur une échelle de 100 comme Robert Parker autrefois. »

Yves Beck : « Je travaille toujours sur des notes potentielles en dégustation primeurs, on déguste à un instant T, on déguste quelque chose en cours d’élevage. Mes meilleures notes on été décernées à Lafleur à Pomerol 98/100 et à Tertre Roteboeuf à Saint-Emilion 98-99/100, mais ce qui est aussi réjouissant c’est château Lousteauneuf qui obtient 95-97 en Cru Bourgeois, cela montre la capacité du propriétaire à produire de grands vins mais aussi la logique d’un grand millésime où l’on voit des crus plus modestes dans la course.

« J’utilise les notes entre 80 et 100/100, en dessous comme 75 cela n’intéresse personne et je suis davantage Das une logique positive. La critique est dans la note, si vous obtenez 90 c’est très bien mais il vous manque 1à pour aller à 100. Je suis plus dans le positif, cela ne m’intéresse pas de dire du mal, il faut être respectueux des gens qui produisent du vin et c’est mon approche.. »

JPS : « Ce n’est pas l’Ecole des Fans tout de même où tout le monde a gagné…? »

Yves Beck : « Non, mais si ton gamin rentre de l’école et te dit qu’il a obtenu juste à 88 sur 100 questions, tu ne vas pas lui foutre une claque, tu vas lui dire bravo c’est bien tu connais bien la matière, mais 88 dans le milieu ça ne vaut pas assez, on commence à s’intéresser à toi si tu as 92 points ou plus, c’est dommage mais c’est comme cela. A 88, j’ai des petits vignerons qui me remercient d’avoir eu 88 points, et y en a d’autres plus grands qui râlent quand j’ai mis 92 à leur vin… »

JPS : « Par rapport à Robert Parker qui a fait la pluie et le beau temps à Bordeaux, et qui a laissé un grand vide, vous êtes plusieurs critiques à vous exprimer aujourd’hui, est-ce que vous l’avez tous remplacé…? »

Yves Beck : « A court et à moyen terme, une telle influence comme Robert Parker a eu, il n’y en aura plus ! C’était mon idole, quand j’étais adolescent j’étais fasciné par ce gars, j’achetais les vins qu’il notait et je les goutais, j’étais un grand fan. C’est un peu grâce à lui et par goût que je suis devenu dégustateur et critique e vins; mais une telle domination et suprématie, c’est dangereux, à l’époque Bordeaux l’a acceptée. 

Le monde des critiques doit être coloré et multiple, aujourd’hui il y a beaucoup plus de dégustateurs et de consommateurs qui s’impliquent et qui commentent, cela s’est démocratisé et diversifié, il y a presque autant de dégustateurs que d’entraîneurs en foot »

James Suckling est très actif à plein d’échelles, sur les vins américains Italiens, Bordelais, il joue sur beaucoup de tableaux, il est très suivant aux USA ou en Asie, il y a aussi Neal Martin, Jeb Dunnuck  très influent sur les Usa mais plus axé Vallée du Rhône et Lisa Peretti du Wine Advocate sur Bordeaux.

« Si on regarde, le consommateur est intéressé, c’est fondamental d’avoir différents sons de cloche et c’est bien que ce monde de critiques soit coloré, c’est plus attractif, plus fun, plus dynamique aussi. Cela ne m’intéresse pas d’être un grand critique mondialement reconnu, je vis de mon métier et je partage le plaisir du vin. C’est vrai que j’ai grandi depuis deux ans, mais je n’ai pas de prétention surdimensionnée, vivre de la critique de vin, c’est tout sauf évident mais je me dédie 100% à cela, j’aime mon métier ».

Pour tout savoir et suivre Yves Beck c’est ici

15 Avr

Primeurs à Bordeaux : il y a un certain appétit malgré la crise

C’est une année à marquer d’une pierre blanche. Une première depuis que le système des primeurs existe. Ni les propriétés, ni la place de Bordeaux, ni l’Union des Grands Crus n’ont pu faire déguster dans les mêmes conditions que d’habitude en mars-avril le millésime 2019 aux journalistes, critiques et distributeurs français et étrangers. Une campagne primeurs qui pourrait malgré tout se tenir… Enquête de Côté Châteaux.

Les Primeurs à Bordeaux, c’est la Grand-Messe où le nouveau né est présenté avec sa belle robe rouge ou or à de très nombreux parrains… C’est vrai, c’est quasi cérémonial, avec des  règles définies par l’Union des Grands Crus de Bordeaux qui organise la venue traditionnellement de 5000 à 6000 professionnels du monde du vin en mars et avril, avec une messe qui dure en général 4 jours, sur cette fameuse semaine (officielle) des Primeurs. Elle devait se tenir du 30 mars au 2 avril cette année, mais patatras, il y a eu ce que personne n’aurait imaginé il y a encore un an en arrière, une épidémie, une pandémie même qui a mis à genou l’économie mondiale car d’abord il fallait gérer cette crise sanitaire, que certains ont dépeint comme « une guerre ».

Jacques Dupont, dégustant les crus artisans du Médoc en avril 2018 © JPS

Jacques Dupont, journaliste du magazine le Point, est l’un des grands critiques, dont les paroles et les notes sont bues par de nombreux amateurs de vin; en général il ne fait pas trop de laïus, ce n’est pas le genre curé, il va à l’essentiel car chaque année il déguste plus de 2000 vins pour donner son avis sur le millésime, qui ne sera livré en général que 2 ans après. C’est ça les primeurs, un exercice assez périlleux et pointu, de donner un avis sur un vin qui n’a que 4 mois d’élevage. La propriété va le vendre au négoce, qui lui-même va vendre aux particuliers ou sociétés à partir de mai-juin, pour permettre au château de se faire de la trésorerie, avec en général un petit avantage sur le prix et une livraison près de 2 ans plus tard. Mais cette année a pour lui une saveur particulière…Il n’y aura pas de guide « Spécial Bordeaux » par Jacques Dupont comme de l’accoutumée dans le Point fin mai.

Jacques Dupont dégustant les primeurs en Fronsac et Canon Fronsac l’an dernier © JPS

« On devait démarrer le 15 mars, mais la veille on a entendu Edouard Philippe, avant de partir et avec Olivier Bompas on s’est concerté et on s’est dit on ne va rien faire, on a vu progressivement les châteaux annuler les uns après les autres, du coup on a tout annulé, car on ne voyait pas bien la porte de sortie… D’habitude Olivier part pour 3 semaines et moi 4 à Bordeaux pour déguster, là c’est un retard qu’on ne peut pas combler, même s’il y avait une tentative de sortie en primeurs en juin, je ne vois pas bien comment on pourrait faire. Déjà elle était mal en point cette campagne primeurs avec le marché américain qui a connu une hausse de 25% sur les achats qu’ils ont fait en primeurs sur les 2017 et 2018 avec les taxes Trump, certains qui ont acheté vont vendre à perte. Bon quand le négoce veut faire une campagne primeurs sur une quarantaine d’étiquettes, on peut les comprendre:  les négociants ont déjà goûté, les courtiers aussi, entre eux ils peuvent faire une campagne comme cela, mais la campagne ne sera pas une grande campagne, même si la place de Bordeaux fait toujours un boulot formidable avec les grands crus. Cela va peut-être mener à vendre des vins livrables, moins chers et qui se tournent plus vers la France car le marché de Bordeaux est atone et cela serait bien de faire redécouvrir les Bordeaux aux Français… »

Jane Anson, journaliste anglaise et critique pour Décanter reconnaît que c’est une année aussi particulière: « je ne vais pas publier de notes, je vais publier quelque chose pour donner un feeling global sur le millésime. J’ai pu déguster beaucoup de Crus Bourgeois ou des Crus de Saint-Emilion, ce sont des échantillons qui m’ont été envoyés, on respecte les consignes, on laisse les vins dans le garage pour 24h avant de déguster, je me débrouille ainsi… »

Didier Fréchinet, Miguel Aguirre de la Tour Blanche, David Bolzan de Lafaurie-Peyraguey, Vincent bergère de Rayne-Vigneau et Pierre Montegut de Suidiraut pour la dégustation des primeurs au Chapon Fin en 2019 © JPS

Rare sont ceux qui ont pu organiser des dégustations en public, avant la mise en place du confinement : il y a eu par exemple la dégustation des Fronsac et Canon Fronsac au Grand Hôtel de Bordeaux et des Sauternes comme d’habitude avant la semaine des primeurs comme me le précise Vincent Labergère, directeur du château Rayne-Vigneau (1er cru classé de Sauternes): « on a fait notre dégustation au Chapon Fin le 11 mars et cela s’est arrêté là, c’était le premier maillon de la chaîne des dégustations, mais après aucun client ou journaliste n’a pu déguster. La position de l’Union des Grands Crus était de ne pas faire circuler d’échantillons, mais on sait tous il y avait à droite ou à gauche une demande d’échantillons et de faire déguster. Il y a des notes de journalistes étrangers qui vont sortir car certains auront envoyé des échantillons.

Le millésime est pourtant de grande qualité, mais au niveau de la mise en marché on est arrêté pour le moment. L’idéal serait une mise en marché au mois de juin pour Rayne-Vigneau, plus qu’au mois de septembre où le nouveau millésime va arriver, » Vincent Labergère directeur du château Rayne-Vigneau

Stéphanie de Boüard-Rivoal dans les chais d’Angélus en avril 2019 © JPS

Pour Stéphanie de Boüard-Rivoal, directrice du château Angélus (1er cru classé A de Saint-Emilion): « il faut envisager tous les scénaris, éviter les choses hâtives, Bordeaux est très solide et a montré sa capacité à surmonter les crises. A la propriété, on souhaite qu’il y ait une campagne sur le Millésime 2019, même décalée de quelques mois, dans le courant de l’été ou à l’automne, mais après cela serait trop tard. Juillet serait parfait, il n’est pas impossible d’envisager aussi à l’automne. Même si elle est a minima, elle permettrait de garder la dynamique, si on arrive à la faire cela voudrait dire que la crise est alors surmontée. Jusqu’ici, on n’a jamais fermé la porte aux dégustations à la propriété, demain matin on a un journaliste, mais ce sera le premier, avec des mesures sanitaires, et une personne à la fois. On n’a pas envoyé d’échantillon, mais on n’exclut pas quand cela sera possible de se déplacer dans quelques pays qu’on aura ciblé avec des échantillons, ce sont des hypothèses que l’on a en tête.  2019 est un millésime extraordinaire en profondeur et en densité et en tension apportée par le cabernet franc, qui me fait penser à 2001″.

Fabrice Bernard, le Pdg de Millésima au tasting des crus classés de Saint-Emilion au château Villemaurine  en 2017© JPS

Du côté du négoce, Fabrice Bernard PDG de Millésima me confie que la période est compliquée mais « oui la campagne, il faut qu’elle ait lieu. On a cet énorme avantage à Bordeaux avec ce système de primeurs, si elle s’arrête on va redevenir comme tous les autres vins d’autres régions viticoles. 

Cette campagne, elle aura peut-être lieu en juin ou juillet, il faut la faire, d’autant que ce sont des vins de qualité avec des volumes. Ce n’est pas un petit millésime, mais on a un bon millésime, plutôt sympa », Fabrice Bernard de Millésima.

« Mais il y a aussi le problème du prix : il faudra attendre cette sortie de crise, il ne faut pas que Bordeaux soit arrogant.Au contraire, les châteaux ont interrogé leurs importateurs britanniques ou américains, pour savoir si ils s’en sortent ou pas. On finira par trouver un consensus au bon moment et au bon prix, un prix raisonnable, en adéquation avec le marché et avec une baisse significative.

Yann Schÿler PDG de la Maison Schröder & Schÿler reste les pieds sur terre et ne veut pas d’une tonalité trop optimiste:

Régis Deltil et Yann Schÿler à la cave Latitude 20 à la Cité du Vin en 2017© Jean-Pierre Stahl

Il faut faire une campagne primeurs quand il y a un marché, et pas quand on a envie de la faire ! » Yann Schÿler de Schröder & Schÿler.

Et de préciser si elle a lieu : « elle pourrait avoir lieu en janvier ou en septembre à la rigueur, mais pas avant quand la moitié des pays sont confinés ou en confinement partiel. Là il n’y a pas d’acheteur ou alors pour une dizaine de marques, mais on ne fait pas une campagne juste pour 10 marques. En bourse, tous les actifs ont chuté, tout le monde a bu le bouillon, tous les opérateurs sont affaiblis, et les personnes fortunées sont confinées, donc c’est une crise qui touche tout le monde ».

« Aujourd’hui, le marché de demain, je ne le vois pas. Premièrement, il faut qu’il y ait des acheteurs, il n’y même pas eu de dégustation, comment faire monter la mayonnaise…? Et deuxièmement, pour faire une campagne primeurs il faut que 70% des vins trouvent preneurs… Les Usa ne vont pas bien du tout, les Chinois s’en remettent à peine et l’Europe n’est pas sortie non plus…Il faut être pragmatique, je pense comme Emmanuel Cruse pas avant septembre, et il ne faut surtout pas prendre ses désirs pour des réalités. »

Ronan Laborde, le président de l’UGCB  © JPS

Tous les regards sont dès lors tournés vers l’Union des Grands Crus de Bordeaux qui a les clés de cette campagne des primeurs. Joint également ce matin Ronan Laborde son président m’a confié tenir demain une réunion de son bureau qui va décider: « comme on avait dit que les primeurs étaient suspendus, on avait envisagé une déprogrammation ultérieure sur une nouvelle formule. Jusqu’à présent on a été très prudent, on avait recommandé de ne pas faire goûter et envoyer des échantillons, pour ne pas partir dans tous les sens, pour que tout se goûte au même moment. On est en concertation avec le négoce et les courtiers.On fera ce que le marché a envie de faire, il ya quand même pas mal d’acteurs qui sont intéressés par une campagne primeurs même une campagne dégradée.

Si les gens ne peuvent pas voyager, les marchandises peuvent voyager, ce sera un format nouveau vraiment exceptionnel, par son ampleur de travail et par les défis à relever. On a une envie et un intérêt sur le 2019″, Ronan Laborde président de l’UGCB.

La semaine des primeurs en 2017 pour déguster le fameux 2016 au château La Louvière © JPS

La campagne de primeurs à Bordeaux pourrait se tenir sur fin juin ou en juillet par exemple, « c’est le bureau qui va en décider, puis on va le soumettre au négoce. Mais on ne peut rien faire jusqu’au déconfinement, tant que les résultats de propagation de l’épidémie se font ressentir aussi, dans les 15 prochains jours, on connaîtra les conditions du déconfinement. On verra si on peut aussi accueillir dans une salle 20, 30 à 50 personnes, mais on sait que tout grand rassemeblement ne peut pas se faire avant mi-juillet. On reste prudent avec la visibilité nécessaire. »

01 Avr

A Bordeaux, les maisons de négoce continuent de fonctionner dans un marché « compliqué »

Avec la pandémie du coronavirus, le monde économique s’est brusquement ralenti. Pour les négociants bordelais, il a fallu déjà organiser le travail, alléger les équipes présentes, prendre des mesures de précaution, de distanciation, ou faire du télé-travail. Quant aux marchés, ils se sont très fortement ralentis en mars avec des baisses de commandes de 50 à 80%. Comment les chefs d’entreprises de ces maisons de négoce gèrent cette crise, Côté Châteaux les a interrogés ce matin.

C’est une période difficile pour tout le monde et les maisons de négoce qui commercialisent le vin ne sont pas épargnées. « On est un peu comme les capitaines de navire, parés à virer, un coup de barre à droite, un coup à gauche, et on prend des coups de tous les côtés », commente Jean-Pierre Rousseau de Diva à Bordeaux.

Thierry Decré, le PDG de LD Vins (archive 2017) © Jean-Pierre Stahl

Déjà, il a fallu organiser le travail qui continue comme me l’explique Thierry Decré Pdg de LD Vins à Bordeaux : « c’est un peu compliqué, nous on a mis une partie en chômage technique, une autre en en garde d’enfants confinée, et une autre au travail. On était trop serré, on avait des gens inquiets et d’autres qui avaient des enfants, on a donc géré en fonction de chacun. Pour la dizaine de collaborateurs qui viennent, tout le monde se déchausse en entrant (ils ont apporté une paire de pantoufles ou de chaussures qui restent à l’intérieur du bureau), on se désinfecte les mains avec du gel hydro alcoolique avant d’entrer, si on doit parler l’un en face de l’autre, on respecte 2 à 3 mètres de distance et autrement pour tenir une réunion, on met alors des masques. On fait une journée continue qui s’arrête à 16 heures ».

Chez Diva, quai de Bacalan à Bordeaux, Jean-Pierre Rousseau témoigne: « je viens au bureau tous les jours, on est 1/3 du staff, chacun son bureau, on fait les gestes barrières… » Chez Twins à Bruges, Anthony Moses m’explique que « la veille de l’annonce du confinement, on a mis tout le monde en télé-travail. Progressivement on va mettre en place du chômage partiel (pas forcément intégralement certains auront une activité de 20 à. 50%), en arrêt maladie ou en garde d’enfants. A distance, on n’est pas capable d’avoir une productivité optimale car on est en open space… »

Quant à la commercialisation, certains me confient « c’est le bordel », les situations sont particulières pour tous. « C’est un ralentissement partout, en France où c’est le confinement; c’est compliqué, la Grande-Bretagne continue de chercher des bonnes affaires au coin du bois, c’est du rail… » selon Thierry Decré. « Jusqu’en février tout s’est tenu, on mars on enregistre une baisse d’environ 50%, dont une partie sera reportée quand cela va repartir. »

Jean-Pierre Rousseau (novembre 2019) © Jean-Pierre Stahl

Jean-Pierre Rousseau était ce matin en ligne avec une Compagnie Maritime : « voilà deux secteurs dans les choux, le duty free et le travel retail. Sur les bateaux de croisière et dans les ports. Comment doit-on récupérer de la marchandise déjà partie et pas livrée car le bateau n’a pas accosté par exemple, ce sont des trucs de folie dont on n’a pas idée ! Là, on a sorti les avirons et on rame à contre-courant…C’est dommage, on avait fait un bon début d’année, et là on sait déjà qu’en avril ce sera Waterloo ! »

« A l’export, en Asie, la situation est diversifiée. Hong-Kong est complètement mort. Tous les petits arrangements de vins qui partaient de Hong-Kong vers la Chine, c’est terminé » explique Jean-Pierre Rousseau. « La situation commence à s’améliorer en Chine, à Taïwan et en Corée, avec des résultats remarquables sur Taïwan et la Corée où il y a eu très peu de morts.Singapour, la Malaisie et les philippines, on espère que cela va repartir…Les opérations internet marchent très bien pour Vivino, tout ce qui est restauration et hôtels c’est mort, en grande distribution cela marche à peu près, malheureusement beaucoup de cavistes sont fermés… » « Enfin aux Usa, Bordeaux est impacté même si ça continue de fonctionner, ce n’est pas la joie car les gens passent devant les rayons de Bordeaux rouge et même de champagne sans s’arrêter, préférant d’autres pays producteurs, avec la taxe de 25% qui a marqué les esprits. » Diva enregistre « une chute en mars de 75% des commandes et on s’attend à ce qu’avril soit du même acabit ».

Allan Sichel lors de la dégustation des primeurs en avril 2019 de l’Union des Grands Crus de Bordeaux © JPS

Confirmation également auprès d’Allan Sichel de la Maison Sichel : « au fur et à mesure, il y a de plus en plus de confinement, tous les marchés sont confinés, ce qui marche encore un peu ce sont les supermarchés. Notre activité est donc ralentie même s’il y a une poursuite malgré tout sur la Grande-Bretagne et ses supermarchés. Dans ce contexte, on a mis aussi en place un dispositif de télétravail, au bureau nous avons 35 postes de travail d’habitude et là il n’y en a que 3 qui sont occupés, tout le reste se fait par le télé-travail dans des conditions satisfaisantes. On parle d’une reprise en Chine, mais il y a un traumatisme de la population et cela va être long avant que cela ne redevienne normal.Nous avons quelques commandes qui partent, mais il y a une difficulté pour le transport, fortement perturbé, avec la disponibilité de containers vides. Fixo continue à fonctionner, on a avis des craintes à l’approvisionnement de matières sèches, maison arrive à trouver des solutions… On fait tout pour maintenir l’activité existante. »

Anthony Moses dans les chais de Twins Bordeaux © JPS

Pour Anthony Moses de Twins : « l’activité est très légère, on fait essentiellement de l’export. Les ventes au détail sur internet marchent pas trop mal, les gens sont confinés chez eux et boivent, ils se font livrer du vin. C’est vrai en Grande-Bretagne, c’est vrai aux USA, au Canada. Il y a aussi une chute au niveau du prix de vente moyen, les gens achètent des vins meilleurs marchés car ils n’ont pas de visibilité.On ne sent pas poindre de remise en Asie à notre niveau… Notre baisse actuelle est de 70 à 80%, c’est vraiment une petite activité, mais on est habitué à avoir de grosses différences entre les mois. Les grosses maisons de négoce sont quand même capitalisées, mais on est inquiet pour l’avenir surtout pour la restauration, beaucoup auront du mal à s’en remettre.

Et s’il n’y avait que cela, certains déplorent aussi des commandes passées et payées qui n’ont pas été livrées du côté notamment d’un grand château du Médoc, ce qui fait que ces maisons de négoce ne peuvent pas livrer leurs clients…Et par ailleurs, des grands châteaux ne seraient pas accommodant pour étaler des paiements…

« Il faut dire que les vins les plus chers pourraient moins se vendre »aussi comme le souligne Anthony Moses car « les bourses en forte baisse ont un impact important, on est là dans une vraie crise. »

Thierry Decré regrette cette gestion de crise avec « pas de gel Hydro-alcoolique et de masques dans les pharmacies, pas suffisamment de tests comme en Asie; aujourd’hui les membres du Gouvernement peuvent dire ce qu’il veulent, ils n’ont pas fait ce qu’il fallait…Et quand on voit que les violons ne sont pas accordés avec ce professeur à Marseille qui avance avec la chloroquine, c’est une gestion un peu bizarre qui m’agace.. ».

Quant aux primeurs, Thierry Decré n’y est pas favorable pour le printemps, « il faut attendre septembre, car s’il y avait une mise sur le marché en juin, cela ne laisserait passer que les vins les plus demandés et n’aurait pas l’effet habituel d’aspiration des autres vins… » Jean-Pierre Rousseau est lui davantage « favorable à une campagne en juin si les choses le permettent, si elle a lieu », car « en septembre les gens auront la tête ailleurs. » « A mon avis, la campagne primeurs n’aura pas lieu, pense Anthony Moses, « mais cela n’engage que moi, est-ce que cela a un sens de faire une campagne alors qu’on parlera de morts et de faillites, ce ne sera pas un timing opportun… »

Allan Sichel commente : « ce que j’espère c’est que l’on sorte de cette pandémie, et que l’on fasse une campagne très concentrée sur fin mai-début juin, mais bien sûr il faut qu’il y ait un appétit et une sortie de crise pour les différents marchés. On pourrait imaginer une petite campagne sur quelques produits, mais il faut aussi se préparer sur pas de campagne du tout et là ce sera très négatif pour la filière bordelaise. Cela serait encore une complication de plus. »

Le seul point positif « continue Anthony Moses, « c’est que les gens boivent quand même un peu plus, donc chez nos clients en Grande-Bretagne, aux USA et au Canada, ils ont peur d’une pénurie et donc commandent. Mais pour les petits et moyens châteaux, qui souffraient déjà, cela risque d’être terrible, un vrai naufrage. »

13 Mar

#Coronavirus : la Semaine des #Primeurs est finalement suspendue à #Bordeaux !

La nouvelle est tombée ce matin, l’Union des Grands Crus de Bordeaux a finalement décidé de suspendre la semaine des Primeurs concernant la dégustation du millésime 2019; le Premier Ministre ayant interdit les rassemblements de plus de 100 personnes, l’UGCB ne pouvait pas faire autrement, concernant la fréquentation de ces différents lieux de dégustations. Confirmation du président Ronan Laborde auprès de Côté Châteaux.

« On suspend les dégustations et les visites de l’UGCB sur les Primeurs 2019… C’est une décision qui a été prise ce matin. C’est une mesure solidaire avec les décisions prises par le gouvernement. La priorité,c’est quand même la santé des visiteurs et de nos collègues », voici les commentaires de Ronan Laborde à chaud après la décison ce matin de l’UGCB et de ses membres. « Il n’y aura donc pas de primeurs 2019, on parle de suspension, car on pense les reporter un peu plus tard quand la situation se sera améliorée… »

Dans un communiqué envoyé aux participants ce matin,l’Union ajoutait : « nos équipes travaillent actuellement à l’élaboration de solutions qui nous permettront de faire déguster le millésime 2019 à une date ultérieure. Nous les détaillerons dès qu’une évolution positive du contexte le rendra opportun.

Dans l’immédiat, nous allons tous – individuellement et collectivement – nous employer à mettre en œuvre les recommandations de nos autorités pour faire face à la situation, en prenant soin de nos proches et dans un esprit solidaire.

Nous tenons à remercier tous les professionnels – négociants, acheteurs, journalistes, amoureux du vin – qui cette année encore s’apprêtaient à nous honorer de leur présence. Nous savons que dans la période que nous traversons, tous comprennent notre décision et la partagent ».

« Nous souhaitons aussi adresser nos remerciements à toutes les équipes, qui au cours des mois passés se sont consacrées avec passion et sans compter leurs efforts à la préparation de cet évènement.

Cette suspension est une réponse adaptée à un contexte exceptionnel. Notre souhait est que nous puissions très vite nous retrouver autour du millésime 2019″.

Cette annonce intervient moins de 2 jours après la volonté affichée de l’Union des Grands Crus de maintenir la Semaine des Primeurs, que nous avions suivie en exclu pour France 3 et Côté Châteaux, une décision malgré tout courageuse, mais c’était sans compter l’épidémie qui arrive à grand pas dans le pays… Une situation dont il fallait se douter au regard de ce qui se passe en Italie et de la courbe ascendante que l’on devrait connaître en France. La vérité d’hier n’est pas celle d’aujourd’hui ou comme on disait à l’armée, ordre, contre-ordre…