06 Jan

« Spirou, l’espoir malgré tout » d’Emile Bravo & « Spirou à Berlin » de Flix

   

Spirou, une autre « Histoire en questions »

La parution récente et quasi simultanée il y a quelques semaines du deuxième volume de L’Espoir malgré tout et de l’album de Flix offre au personnage de Spirou un regard particulier sur l’histoire du XXe siècle.

Ce deuxième chapitre de L’Espoir malgré tout commence et se termine dans un train. Mais entre ces deux climax, la saga d’Emile Bravo évolue au fil d’une double dramaturgie. La première fait référence à l’histoire du journal de Spirou et à la création du théâtre de marionnettes par son rédacteur en chef Jean Doisy et André Moons pour pallier à l’interruption de la parution de l’hebdomadaire. Ici, ce sont Spirou et Fantasio en personne qui l’emmènent sur les routes, comme un acte de résistance.

L’autre versant de cet album est porté dans son sous-titre Un peu plus loin vers l’horreur. La prise de conscience de la duplicité de certaines « bonnes intentions ». Et surtout des persécutions toujours plus accrues envers les Juifs. Spirou embarque ainsi avec deux jeunes enfants qu’il souhaite sauver dans un train à destination de la Pologne… En route vers l’indicible ? Le prochain chapitre, intitulé Un départ vers la fin, le dira.

Dans Spirou à Berlin, le Flix emmène Spirou, Fantasio et le Comte de Champignac à Berlin-Est, à quelques temps seulement de la chute du Mur. Entre réalité historique et satire, l’approche du dessinateur allemand rappelle celle du mythique album QRN sur Bretzelburg de Franquin (les apparitions de l’inénarrable major Kleinwitz), et aussi, par la modernité de son traitement scénaristique et de son découpage, d’autres histoires de la collection Le Spirou de…, comme Fantasio se marie ou encore La grosse tête. Avec, en cerise sur le gâteau, la présence de la « branche délinquante » – pour reprendre une expression du regretté scénariste Philippe Tome dans Spirou à Moscou – de la famille de Fantasio.

Les coups de sang, coup de gueule, inconséquences et autres frasques de ce dernier rythment également ces deux albums, offrant un contrepoint humoristique au poids de l’Histoire, et à un Spirou qu’il juge parfois trop vertueux, notamment dans L’Espoir malgré tout. En 2020, l’histoire parallèle se poursuit entre L’espoir malgré tout et le regard toujours renouvelé de nouveaux auteurs sur l’univers du groom le plus célèbre de la BD belge, comme en témoigne la prépublication en cours dans le journal de Spirou de Spirou chez les Soviets, signé Fred Neidhardt (scénario) et Fabrice Tarrin (dessins). Pour d’autres belles surprises à venir.

© Jean-Philippe Doret

Spirou « L’espoir malgré tout (deuxième partie) »

Scénario & dessin : Emile Bravo

92 pages

Le Spirou de Flix « Spirou à Berlin »

Scénario & dessin : Flix

64 pages

12 Déc

Les nouvelles aventures de Bruno Brazil T1 « Black Program Tome 1 » Scénario : Laurent-Frédéric Bollée Dessins : Philippe Aymond

Initiales BB, comme Bruno Brazil…

… Ou comme Brazil et Bollée ? En relançant, avec la complicité du dessinateur Philippe Aymond, l’un des personnages les plus singuliers de l’histoire du journal de Tintin, créé par Greg (sous le pseudonyme de Louis Albert) et William Vance, Laurent-Frédéric Bollée retrouve un personnage qui a marqué son adolescence. Histoires d’un retour, entre making-of, passion et confidences.

Pour ce nouveau départ avec le premier tome de Black Program, Laurent-Frédéric Bollée et Philippe Aymond reprennent le fil de Bruno Brazil là où Greg et Vance l’avaient laissée au mitan des années 1970 dans Quitte ou double pour Alak 6, neuvième album de la série.

Qu’est-ce qui vous a séduit dans le personnage de Bruno Brazil, lorsque vous lisiez ses aventures dans le journal de Tintin ?

Laurent-Frédéric Bollée : Dans les années 1970, je suis effectivement abonné au journal de Tintin, j’avais entre 10 et 15 ans, et si on veut faire de la bande dessinée, c’est à cette époque que l’on absorbe tout ce qu’on lit. Il est vrai que ce personnage m’a tout de suite marqué. J’ai aimé pour plusieurs raisons. J’adorais le look que William Vance avait donné à la série : un héros au visage assez carré, un personnage proche de la quarantaine, bien posé, en costume… Je le trouvais très classe et charismatique. Il y avait bien sûr le dessin. La couverture de l’album Quitte ou double pour Alak 6, sorti en 1977, m’avait beaucoup marqué. Pour moi, c’est une vraie affiche de cinéma ! Ce n’était pas un personnage aussi célèbre que Ric Hochet dans l’histoire du journal de Tintin à cette époque, mais je voyais une dimension supérieure dans Bruno Brazil : une certaine forme de maturité, qui le rapprocherait d’un public plus adulte, avec aussi la notion de perte de la famille, qui est au cœur de Quitte ou double pour Alak 6. En somme, ce sont des sensations de lecture de jeunesse, de perception, qui font qu’on accroche à cette série-là et pas à une autre.

Justement, dans ce côté un plus « adulte », comment réagissiez-vous en tant que lecteur adolescent quand Greg faisait mourir des personnages récurrents au fil des histoires de la série ?

Ca m’avait étonné, mais pas plus que cela, finalement, en tout cas pas au point de réagir en écrivant au journal de Tintin comme ont pu le faire certains lecteurs à l’époque. Je me souviens tout de même d’avoir vécu la fin de Quitte ou double pour Alak 6 comme une scène choc, effectivement. Mais plus encore que de voir les membres du Commando Caïman de Bruno Brazil se faire mitrailler, c’est la dernière planche qui m’avait marqué, où l’on voit Bruno Brazil prostré dans un fauteuil, littéralement dépressif. Greg est en contradiction totale avec l’image du héros, même si je pense qu’il s’est en quelque sorte « débarrassé » de certains personnages moins importants pour lui en les faisant mourir. Mais pour moi, ceux qui restent sont les plus intéressants : Whip Rafale et aussi le Nomade, dont la création datait de l’album Orage aux Aléoutiennes (qui précède Quitte ou double pour Alak 6 dans la série, ndlr) et qui est vraiment intéressant, notamment par un côté un peu plus déjanté.

Quel regard portiez-vous à l’époque sur les autres séries créées (Luc Orient, Bernard Prince et Comanche) à la même époque par Greg alors qu’il était rédacteur en chef du journal de Tintin ?

Luc Orient, Bernard Prince, Comanche et Bruno Brazil, c’est le quatuor magique, j’adorais tout. Par exemple, l’album Le ciel est rouge sur Laramie de Comanche est un chef-d’œuvre, Le Port des fous de Bernard Prince est magnifique et pour Luc Orient, j’adore la science-fiction. Je dirais même que de nos jours, Greg est peut-être un peu injustement sous-estimé et mésestimé. Les références des scénaristes de l’époque sont René Goscinny et Jean-Michel Charlier, ce qui est bien entendu incontestable, mais j’aurais bien envie d’ajouter Greg pour en faire un trio magique.

Chez Greg, il y a notamment un art assez percutant du dialogue et du titre des albums. Comment l’avez-vous « intégré » lors de l’écriture de Black Program ?

C’est de fait un compromis entre ambition, respect et nouveauté. Quand on reprend un personnage, il s’agit à la fois de respecter le passé tout en proposant une création originale… sans pour autant se paralyser soi-même en se demandant si on est digne de Greg. Cela dit, Greg est effectivement un as du dialogue et du titre. Mais pour ce qui me concerne, avec Black Program, je pose mes propres jalons.

A la lecture de Black Program, on perçoit quand même que cette dimension du Greg dialoguiste se retrouve dans les rapports entre Bruno Brazil et les survivants de son Commando Caïman…

Absolument, on retrouve une certaine forme d’ironie entre eux, des petites saillies parfois acerbes qui fusent… Et j’ose croire que Greg ne l’aurait pas renié.

Qu’en a-t-il été du choix de Philippe Aymond ?

J’avais déjà travaillé sur la série Apocalypse Mania avec Philippe Aymond, qui est également le parrain de mon fils. Philippe est donc quelqu’un de très important, car c’est avec lui que j’ai fait ma première série majeure. Nous avons donc des relations non seulement professionnelles, mais aussi quasi familiales, d’autant plus que nos épouses s’entendent également très bien. Nous essayons d’organiser deux fois par an un repas familial avec nos enfants. Et lors de l’un de ces fameux repas, chez lui, pendant l’été 2015, je lui confie que j’essaie de monter un projet de reprise de Bruno Brazil. Philippe marque un temps d’arrêt et me répond que c’est un de ses héros préférés… ce que j’ignorais ! Il partage en outre une certaine vénération pour William Vance. A ce moment, j’avais déjà évoqué l’idée auprès du Lombard, qui à cette époque relançait également Ric Hochet et Bob Morane. Lors d’un déjeuner, j’en parle à Gauthier van Meerbeeck, Directeur Editorial du Lombard, qui est un peu surpris. Je lui fais alors part de mon intention de remettre au goût du jour un héros qui ne soit pas une super vedette, en reprenant les choses là où Greg les avait interrompues avec Quitte ou double pour Alak 6. A ce moment, j’étais en liaison avec deux dessinateurs espagnols. L’un des deux avait déjà effectué des planches d’essai mais avait accepté un autre travail plus alimentaire et mettait ses activités en BD entre parenthèses. J’explique la situation à Philippe, en lui précisant que j’ai déjà un synopsis, et il me dit alors « on y va ».

Le fait d’être à la fois un fan de William Vance et de Bruno Brazil aurait-il soulagé Philippe Aymond d’une certaine pression ?

Il y a bien sûr le plus grand respect pour l’inspiration des maîtres William Vance et Greg, mais en même temps la certitude d’être un professionnel de la bande dessinée, la motivation pour reprendre le flambeau, la confiance nécessaire pour se dire qu’on sera à la hauteur. Après ce repas, Philippe a fait lui-même des planches d’essai, le scénario a été validé et Philippe a travaillé sur son emploi du temps par rapport à son travail sur la série Lady S… Nous nous sommes assez rapidement retrouvés au début de l’année 2017 et à ce moment, tout a été réuni pour qu’on se lance. La famille Vance est elle-même intervenue pour faire savoir que William était très flatté de ce projet de reprise officielle avec deux professionnels du métier, et qu’il serait très honoré de savoir que Bruno Brazil reprenait du service (Ce tome 1 de Black Program est dédié à William Vance, disparu le 14 mai 2018, ndlr). Donc, c’était parti.

Vous avez aussi apporté votre « touche personnelle » aux survivants du Commando Caïman, notamment avec l’impressionnant tatouage facial maori du Nomade…

Aux côtés du duo de base Brazil/Morales, il est sûr que je tenais à conserver les personnages du Nomade et de Whip Rafale. Cette dernière conserve d’ailleurs un charme fou, et j’aurais trouvé dommage qu’on ne la voie plus, tout en sachant qu’elle se retrouverait dans un fauteuil roulant. J’avais adoré le personnage du Nomade, avec un côté un peu plus rocker avec ses cheveux longs, et une personnalité que Greg avait tout de suite posée comme forte. J’étais tombé sur un article sur les gangs de motards en Nouvelle-Zélande dans les années 1980, et sur les photos on pouvait voir que certains d’entre eux étaient tatoués, ce qui était finalement encore assez effrayant à cette époque. Le Nomade a d’ailleurs posé un sacré défi à Philippe et à notre coloriste Didier Ray (sourire), qui devait rajouter le tatouage facial en mode trame sur le dessin ! Ce personnage est donc devenu violent, désabusé, et est lui aussi estropié avec une jambe de bois, mais il revient quand même. A partir du moment où Whip Rafale et le Nomade étaient blessés, meurtris et toujours en vie, il y a une vraie dimension humaine. Au fil de cet album, les notions de deuil et de douleur par rapport aux événements survenus dans l’album Quitte ou double pour Alak 6 sont très fortes. Bruno Brazil essayant de remonter la pente – et faisant même une psychanalyse – c’est d’ailleurs un « cadeau » scénaristique offert par Greg qui densifie le personnage. Quant à Gaucho Morales, il est dans son rôle de second drôle et musclé.

La chute finale de ce premier tome de Black Program laisse poindre une nouvelle dimension vers la science-fiction. Serait-ce votre « marque scénaristique évolutive » sur Bruno Brazil, sachant que Greg tendait plutôt vers le thriller, voire le récit d’espionnage décalé ?

Effectivement. J’avais monté un dossier qui remonte la chronologie de la vie de Bruno Brazil. En étudiant tous les albums à fond, on s’aperçoit qu’il y a plusieurs thématiques dans la série. Les récits d’espionnage au début, un côté aventure, un côté thriller urbain, et un aspect récurrent : le fantastique, distillé par Greg à petites touches. Il m’a donc semblé que le côté science-fiction était absent, mais correspondait parfaitement aux années 1970, avec le programme Apollo, les prémices de l’informatique… En somme, quelques portes entrouvertes par Greg, et j’ai donc pensé à la conquête spatiale, qui ne serait donc pas celle qu’on croit. Cela m’a paru une thématique inexplorée dans le Bruno Brazil des années 1970.

©Jean-Philippe Doret

Les nouvelles aventures de Bruno Brazil T1 « Black Program Tome 1 »

Scénario : Laurent-Frédéric Bollée

Dessins : Philippe Aymond

56 pages

Le Lombard

L’album fait également l’objet d’une édition spéciale de 68 pages en noir et blanc chez Khani Editions, avec 6 pages supplémentaires de croquis et 6 autres issues de La Chaîne rouge, l’aventure de Bruno Brazil inachevée de Vance et Greg. 

26 Nov

Yoko Tsuno (« Anges et Faucons ») et Jérôme K Jérôme Bloche (« Contrefaçons ») en grand large…

   

Yoko Tsuno et Jérôme K Jérôme Bloche en grand large

En cet automne 2019, les nouveaux albums de Yoko Tsuno et Jérôme K Jérôme Bloche présentent un format inhabituel, avec respectivement 62 et 70 planches. Une singularité supplémentaire pour deux personnages qui ne le sont pas moins.

Si l’on y regarde de plus près, Roger Leloup et Alain Dodier ont beaucoup en commun. Auteurs complets (scénario et dessins), ils mènent tous les deux une série au long cours, avec respectivement 29 albums pour Yoko Tsuno et 27 pour Jérôme K Jérôme Bloche. Et chacun de ces deux personnages porte en lui une part singulière d’humanité.

Pour Yoko Tsuno, électronicienne aventurière mais aussi mère adoptive, le respect de la vie passe avant tout (« la mort d’un homme est un échec », dit-elle dans en 1984 dans Le Feu de Wotan). L’humanité de Jérôme K Jérôme Bloche passe quant à elle souvent par de malicieux contrepieds à la mythologie du détective privé. Imagine-t-on un Philip Marlowe souffrant du mal des transports, ayant horreur des armes à feu, se faire tancer plus souvent qu’à son tour par sa compagne ou se faisant arrêter par la police en sautant un tourniquet dans le métro ?

Avec Anges et Faucons, Roger Leloup retrouve un format en 62 planches qu’il n’avait pas connu… depuis Tintin, Vol 714 pour Sydney et son départ du Studio Hergé fin 1969. Ce 29e album de Yoko Tsuno rassemble deux récits d’une trentaine de page chacune. Dans l’une, il s’agit de traverser le temps pour sauver deux jeunes enfants (deux « anges », en quelque sorte). Dans l’autre, de convoyer d’inquiétantes momies, avec un faucon comme ange gardien. Cette double histoire fait aussi la part belle aux engins volants, souvent récurrents dans la saga dessinée de l’électronicienne japonaise. Le tout toujours mené avec un sens du détail qui force l’admiration, car Roger Leloup, qui vient de fêter ses 86 ans, travaille sans le moindre assistant !

Une démarche en solitaire qui est aussi celle d’Alain Dodier. Dans Contrefaçons, il présente une enquête qui porte son titre à merveille, dans une histoire d’enlèvement où rien ne semble authentique… Sauf le détective, qui finit par dénouer les fils d’une intrigue menée au rythme des réflexions du personnage principal, entre initiatives et fausses pistes. Georges Simenon n’est pas loin… Notamment avec le personnage de Babette, lointaine héritière de l’épouse du commissaire Maigret, auxiliaire parfois précieuse tout en étant jeune femme de son époque. Un constat qui vaut également pour les différents personnages de l’intrigue, tous présentés à hauteur d’homme par le dessinateur-scénariste, qui sait camper une personnalité en une scène, voire une réplique.

En somme, deux albums qui permettent de retrouver deux des personnages les plus attachants du journal de Spirou : une héroïne qui « n’est pas la femme d’une nuit mais la femme d’une vie », et un détective privé, « improbable croisement de Humphrey Bogart et de M. Hulot ».

©Jean-Philippe Doret

Yoko Tsuno T29 « Anges et Faucons »

Scénario et dessins : Roger Leloup

64 pages

Jérôme K Jérôme Bloche T27 « Contrefaçons »

Scénario et dessins : Alain Dodier

72 pages

Dupuis

 

17 Nov

Parfums d’Asie : à propos de Peter van Dongen

En 2018, Peter van Dongen a connu un bel automne, avec la parution du premier volet du diptyque La Vallée des Immortels de Blake et Mortimer (codessiné avec Teun Berserik) et la première réédition en couleurs de Rampokan, le roman graphique qui l’a révélé. Deux albums avec l’Asie pour continent commun, à relire avant la sortie du second tome de La Vallée des Immortels, à paraître le 22 novembre prochain.

Né de père néerlandais et de mère indonésienne, Peter van Dongen opère dans Rampokan un retour aux sources de ses origines, en revisitant l’un des épisodes clé de l’histoire indonésienne, l’une des premières colonies à avoir déclaré en 1946 son indépendance, toutefois non reconnue par les Pays-Bas.

Le point de départ de ce récit est celui de Johan Knevel, jeune volontaire souhaitant avant tout retrouver la trace de « Ninih », sa nounou indonésienne. Pour la mise en miroir des différents points de vue et contradictions de cette époque, Peter van Dongen choisit l’audacieux ressort scénaristique de la double identité, pour une histoire qui fait écho à sa propre généalogie :

« Je dessine une Indonésie que je n’ai jamais connue, même si je suis vraiment allé dans les endroits qui servent de toile de fond à l’histoire. Seules les couleurs sont différentes, car la réalité ne peut jamais être dépeinte à l’identique », indique Peter van Dongen dans la postface de cette nouvelle édition. Cette mise en couleurs ocrée renforce à la fois la moiteur du climat et la tension d’une situation où la moindre étincelle est susceptible de mettre le feu aux poudres.

Dans le premier tome de « La Vallée des Immortels », si la jungle et le décor urbain sont tout aussi foisonnants, leur mise en couleurs respecte l’héritage et l’esprit de Blake et Mortimer. Peter van Dongen et son compatriote Teun Berserik y mettent en images, à seulement quelques années d’intervalles par rapport au contexte de Rampokan, une situation politique tout aussi explosive entre Chine nationaliste, Chine communiste, Hong Kong et un seigneur de la guerre fictif désireux de restaurer l’empire chinois. « Quand j’ai su que le scénario d’Yves Sente se passait à Hong Kong dans les années 50, ce fut une bonne nouvelle pour moi, raconte Peter van Dongen dans l’édition revue et augmentée de L’Héritage Jacobs. A l’époque, cette colonie anglaise ressemblait en beaucoup d’endroits à Jakarta dont le quartier chinois était même comme un jumeau de Hong Kong. »

Mais, dans la postface de Rampokan, Peter van Dongen ajoute que, « en fin de compte, ce sont les personnages qui importent et non le contexte historique. » Ce que confirment à la fois Rampokan et le premier tome de La Vallée des Immortels, qui ont également en commun de nécessiter une lecture aussi attentive qu’immersive pour en saisir toutes les nuances et ramifications.

©Jean-Philippe Doret

A LIRE :

Rampokan

Scénario & dessins : Peter van Dongen

176 pages

Aire Libre / Dupuis

Blake et Mortimer T25 « La Vallée des Immortels 1 – Menace sur Hong Kong »

Scénario : Yves Sente

Dessins : Teun Berserik & Peter van Dongen

56 pages

 

14 Oct

XIII T25 « The XIII History », Scénario : Yves Sente Dessins : Youri Jigounov

XIII et ses « secrets d’histoire »

Le 25 – serions-nous même tentés d’écrire XXV – semble devoir être l’autre nombre d’or de XIII, l’amnésique le plus célèbre de la bande dessinée franco-belge. Un quart de siècle après la prépublication du tout premier épisode dans les pages du journal de Spirou, le 25e tome creuse encore plus en profondeur la généalogie du personnage tout en étoffant l’arrière-fond historique de la série.

On le sentait venir à la lecture des dernières pages de « L’Héritage de Jason Mac Lane », l’album précédent : « The XIII History » se situe dans la droite lignée du livre-enquête tel que défini dans la série par les deux volumes de « XIII Mystery ».

Le fil rouge de l’enquête journalistique en forme de course-poursuite est repris quasi à l’identique, mais la forme est ici légèrement différente. Alors que, dans « XIII Mystery », les inserts dessinés se présentaient sous la forme d’une double page, ils sont dans « XIII History » directement intégrés aux textes des différents dossiers conçus par le journaliste Danny Finkelstein.

« The XIII History » se transforme même en véritable thriller : le scénariste Yves Sente y ajoute quelques chausse-trappes, notamment par le rôle joué par le Stephen Dundee, patron de presse de Danny Finkelstein et de son supérieur direct Randolph McKnight. Cet équilibre entre les flashbacks historiques – qu’aurait sans doute adoré mettre en images feu William Vance, dessinateur historique de la série – et la fuite de Danny Finkelstein.

Avec les deux volumes de « The XIII Mystery », « The XIII History » constitue un véritable sous-ensemble d’une remarquable cohérence, dessinant de véritables « secrets d’histoire » souterrains de l’Amérique. L’omniprésence de la tentaculaire Fondation Mayflower telle que définie par Yves Sente donne même un nouvel éclairage sur le premier cycle scénarisé par Jean Van Hamme.

En cet automne 2019, le scénariste Yves Sente et Youri Jigounov esquissent une intrigue parallèle riche de promesses pour les albums à venir, entre la traque de Danny Finkelstein par la Fondation Mayflower, désormais infiltrée par XIII. Et doublent même la mise, avec la sortie le 8 novembre de « 2132 mètres », le 26e album.

©Jean-Philippe Doret

 

XIII T25 « The XIII History »

Scénario : Yves Sente

Dessins : Youri Jigounov

64 pages

Dargaud

30 Sep

Capricorne, Andréas, (Intégrales T2 et T3)

Andréas, le Capricorne d’un Capricorne

Si Andréas aime à s’amuser de la coïncidence entre son propre signe astrologique et le nom d’un personnage qu’il a porté plus de deux décennies durant, la parution de l’intégrale actuellement en cours au Lombard, prévue en quatre volumes, permet de porter un nouveau regard sur cet univers, et pas seulement parce que cette intégrale a fait le choix du noir et blanc en lieu et place de la couleur des albums originaux. Et au fil de cette conversation, l’auteur comme son personnage conservent une part de mystère qui donne envie de se replonger dans une œuvre où l’insolite et l’énigmatique participent de sa richesse, bientôt complétée par un quatrième et dernier volume encore à paraître.

Cinéma, une influence diffuse – Le noir et blanc de l’intégrale de Capricorne évoque autant le cinéma muet que l’expressionnisme d’un Fritz Lang, et la géométrie des cadrages semblent porter la marque d’un Stanley Kubrick : « Je pense avoir été influencé par le cinéma, mais je ne saurais dire à quel niveau. Pour moi, les cinéastes les plus importants seraient Kubrick, Coppola et Lynch. Mais si je travaille sur des expressions muettes, c’est parce que j’aime beaucoup travailler sans texte, en fait. Dans ce contexte, je travaille beaucoup plus mes limites de dessinateur parce que c’est très difficile de faire passer une expression vraiment subtile. Quoiqu’il en soit, le cinéma muet savait vraiment raconter, ce qui s’est peut-être un peu perdu par la suite avec le parlant. Mais quand on regarde des séries des années 1960 ou 1970, comme « Mission Impossible », par exemple, il y a parfois des passages de cinq à six minutes sans le moindre mot. On voit et on doit comprendre par soi-même ce qui se passe, ce qui ne serait plus possible aujourd’hui. »

Andréas et ses personnages – Si Andréas a glissé quelques éléments autobiographiques dans l’une des histoires du troisième volume de l’intégrale de Capricorne, qu’en est-il de sa propre identification aux personnages de la série ? « Je me retrouve surtout dans Astor, par son côté un peu casanier et grognon. Capricorne lui-même, j’ai essayé de ne pas trop m’y projeter pour y ajouter des choses ou éventuellement laisser s’y installer des choses inconscientes que je pourrais reconnaître après coup. Le côté solitaire par exemple, certainement. »

Paradoxes temporels – La saga Capricorne se situe dans une époque ni tout à fait réelle, ni tout à fait imaginaire, dans une réalité que l’on pourrait situer dans les années 1930 : « C’est une période qui n’est pas trop actuelle, sans ordinateur ou téléphone portable… On peut ainsi créer plus facilement des anachronismes, mélanger le temps d’avant avec ce qui existait à l’époque. »

Rork et Capricorne, destins croisés – Le premier cycle de Capricorne, réuni dans le premier volume de l’intégrale, s’entremêle avec Rork, la première série au long cours d’Andréas… dont le cinquième album porte précisément le nom du personnage de Capricorne. Mais les sept albums de Rork et les cinq albums du premier cycle de Capricorne peuvent se lire de manière indépendante : « J’ai fait Rork un peu au fil de mes idées, j’apprenais en quelque sorte mon métier à cette époque, tandis que Capricorne a été fait disons, plus « consciemment », c’est un univers beaucoup plus vaste. Et on découvre finalement que Rork fait partie de l’univers de Capricorne. Les deux coexistent parallèlement. »

Identité, une quête essentielle – Dans le deuxième volume de l’intégrale, Capricorne retrouve son identité dans un contexte totalitaire qui n’est pas sans rappeler les dictatures des années 1930… Comme si cette quête était rendue encore plus essentielle dans ce type de contexte : « Dans une existence disons douce et agréable, on n’est pas forcément poussé à chercher qui on est. Cela peut sans doute se faire selon la manière dont l’agressivité du monde extérieur influe sur soi-même. Dans la série, le cycle du Concept se situe dans un contexte – ou une réalité parallèle – proche de la Deuxième Guerre mondiale. Toute référence directe à ce conflit n’avait pour moi pas lieu d’être, mais je voulais quelque chose de mondial, en étant notamment inspiré par « Le Secret de l’Espadon » d’Edgar Pierre Jacobs. C’est une histoire qui m’a toujours fasciné. »

Capricorne, les couleurs du noir et blanc – L’adoption du noir et blanc pour l’intégrale enrichit également l’univers de la série, dont les choix de mise en couleurs étaient déjà très poussés au fil des albums orignaux : « Eddy Paape (notamment dessinateur de Luc Orient pour le journal de Tintin, ndlr) disait que si une bande dessinée est destinée à la couleur, elle se doit de fonctionner également en noir et blanc, car par exemple, on ne sait jamais si dans une édition étrangère sera en couleurs ou pas. »

Originalités multiformes : Capricorne et Arq – Parallèlement à Capricorne, Andréas a mené Arq (18 albums éditions Delcourt), autre série au long cours dont l’originalité visuelle passait même par le changement du format des albums : « Au début, c’est vrai que j’avais un peu peur de voir les deux séries se parasiter. C’est notamment pour cette raison que le dessin de Arq est vraiment différent. Mais en fait, j’avais des idées pour les deux séries. Et chaque fois que j’avais une nouvelle idée, je me posais la question de savoir de l’utiliser pour une série ou l’autre, en me demandant où je pouvais l’adapter. Mais savoir ce qui irait pour Arq ou Capricorne se décidait assez vite. Finalement, les deux séries sont tellement différentes que j’ai su moi aussi faire la différence… (rires). »

Relectures et regards multiples – Capricorne fait partie de ces séries nécessitant de nombreuses lectures, à la fois pour en déchiffrer les arcanes au fil de sa propre sensibilité et pour en apprécier toute les subtilités visuelles. Un plaisir qui est aussi le sien en tant que lecteur : « Je crois que ça fait partie de l’idée de base de tous mes bouquins : que les gens les gardent pour les relire plus tard. Pour ma part, je lis certains livres une fois avant de les donner ou de les revendre, et il y en a d’autres que je range dans ma bibliothèque, en me disant que je vais y revenir un jour… ou peut-être jamais. Il y a aussi des livres que je garde parce que j’adore les dessins ou pour le dessinateur, même si l’histoire n’est pas forcément enthousiasmante. Mais il y a encore plein de livres et de BD que je n’ai pas encore lus, et il est clair que certains vont « sauter ». (sourire) »

Narration et scénario – Entre audaces scénaristiques, cycles entremêlés et découpage multiforme, Capricorne semble d’une rigueur de construction dont on pourrait croire qu’elle nécessite d’avoir plusieurs scénarios d’avance lors de l’élaboration d’un album… Mais pas tant que cela : « J’avais une sorte de fil rouge, dans le sens où je savais où je voulais arriver. Mais je me suis laissé beaucoup de liberté, car en vingt ans sur un même personnage, on trouve de nouvelles idées. Avoir un fil rouge tout en racontant des choses différentes avec des ellipses, des histoires parallèles, raconter une histoire sur un seul album ou faire un cycle… »

Episodes, histoires et cycles – Capricorne offre une lecture judicieusement découpée dans cette intégrale, dont les avant-propos de chaque volume ne manquent pas d’évoquer les croisements et la multiplicité des points de vue : « Pour Capricorne, j’avais prévu quatre fois cinq albums, ou plutôt trois fois cinq et une fois six du fait de la présence d’un double album. Je ne voulais pas situer l’intégralité de la série à New York car je pense qu’au bout d’un certain temps, je me serais ennuyé à dessiner cette ville sur vingt albums. D’autre part, ça me permettait d’isoler le personnage à un moment donné et de le faire vivre tout seul pendant un cycle (réuni dans le troisième volume, ndlr). Cela m’a permis d’entretenir la série non seulement pour le lecteur, mais aussi pour moi-même. »

© Jean-Philippe Doret

Capricorne

Intégrale T2 : contient les albums « Attaque », « Le Dragon Bleu », « Tunnel » et « Le Passage »

Intégrale T3 : contient les albums « Les Chinois », « Patrick », « 12 (album sans titre) », « Rêve en cage » et « L’Opération »

Scénario & dessins : Andréas

264 pages noir & blanc pour chaque volume

Le Lombard

29 Juil

« 1989, le grand Tour », Textes & illustrations : Max Cabanes

Le Tour de France 1989 à la puissance Max

Avec Julian Alaphilippe, cela faisait bien longtemps qu’un coureur français n’avait pas été aussi proche de remporter le Tour de France… On pourrait dire trente ans, si on remonte à la poignée de secondes séparant Laurent Fignon de Greg LeMond, vainqueur de la Grande Boucle 1989… Racontée de l’intérieur en textes et images par Max Cabanes dans « 1989, le Grand Tour », paru à l’origine chez Dargaud voici 30 ans sous le titre « La Boucle magique ».

Le Tour de France 1989 selon Cabanes se termine par une question : un rêve d’enfant est-il indestructible ? En tout cas, l’artiste n’a jamais trahi le sien… et met d’ailleurs lui-même en scène l’enfant qu’il était, l’oreille au transistor, et manipulant force figurines de cyclistes. Puis, le miracle d’un appel téléphonique le propulse au cœur du Tour de France le plus acharné de l’histoire.

Le rêve d’enfant se matérialise dans la forme même de ce « Grand Tour »… Après la radio et les figurines, une sorte de cahier d’écolier secret, dont la plume manuscrite renforce le côté journal intime, ponctué d’illustrations où l’on reconnaît un œil à la fois connaisseur, amoureux et aussi insolite : visages de coureurs, de grandes figures, de spectateurs, plan large sur un paysage, dessin façon « caméra embarquée » depuis voiture suiveuse… et même un bateau pirate issu d’un film de Roman Polanski !

Le rêve d’enfant est peut-être indestructible… mais n’empêche toutefois pas l’adulte Max Cabanes de rester un passionné éclairé, sensible à tous les aspects du Tour, y compris à sa part sombre, celle du dopage. Force est de reconnaître que si, parfois, l’ultime suspense du Tour de France aura été de savoir quand les substances illicites provoqueraient la chute du vainqueur, ce n’est pas le moindre paradoxe du Tour que d’avoir su malgré tout préserver son aura et sa popularité.

Au fil de ce Tour pas comme les autres, Max Cabanes a connu bien des incertitudes : outre un résultat final qui s’est joué pour huit petites secondes sur les Champs-Elysées… et aussi celle de ne pas toujours savoir le matin comment il allait rallier la ville étape suivante ! En somme, un « Grand Tour » vécu comme une aventure intérieure en grand large et qui, dans une bibliothèque, trouvera une belle place aux côté de « L’aigle sans orteils », autre ode au cyclisme signée chez Aire Libre par Christian Lax, autre grand amoureux de la petite reine.

Ce parfait post-scriptum à ce beau Tour 2019, à la plume alerte et passionnée, offre la meilleure réponse possible à la question qui le conclut. Rien de mieux qu’un rêve d’enfant pour porter une vie d’adulte.

©Jean-Philippe Doret

« 1989, le grand Tour »

Textes & illustrations : Max Cabanes

96 pages

Aire Libre – Dupuis