19 Sep

Les coulisses du Mans, Hervé Guyomard, E.T.AI.

Présentation de l’éditeur

Embarquez pour un tour du circuit des 24 Heures du Mans comme vous ne l’avez jamais vu, passez sous la célèbre passerelle Dunlop qui surplombe les 3 000 hectares du site. Partez à la rencontre de l’armée de l’ombre, ces milliers de bénévoles qui veillent autour de la piste, commissaires, médecins, jalonneurs, découvrez leurs fonctions, visitez les divers bâtiments et leurs fonctionnalités, vous allez croiser des pilotes de renoms, des chefs d’écurie, les directeurs de courses. En embarquant pour cette visite guidée exceptionnelle, vous apprendrez tout ce qu’il faut connaître sur les vêtements de pilotes, les camions usines, le village du circuit… ainsi que les incroyables anecdotes qui ponctuent un siècle de la plus grande course du monde.

Hervé Guyomard a régné en maître sur le circuit des 24 Heures du Mans pendant quarante ans, de 1971 à 2006. Désormais à la retraite, il se déplace sur les épreuves de l’Asian Le Mans Series en tant que responsable des commissaires. Il est aussi conseiller pour l’Automobile Club de l’Ouest.

 

Notre avis

Ce n’est certes pas le premier livre consacré aux 24 Heures du Mans, et ce ne sera pas le dernier. Car il se passe toujours quelque chose sur la piste et dans les coulisses de ce laboratoire automobile à ciel ouvert. Mais ce livre possède une saveur particulière, alors même que le joue l’édition 2020 sans spectateur, pour cause de COVID 19.

La préface de Pierre Fillon (Président de l’Automobile Club de l’Ouest) constitue la meilleure entrée en matière possible :

« Lorsque vous lirez ces lignes, Hervé Guyomard aura assisté à plus de soixante-dix éditions des 24 Heures du Mans, sans interruption depuis la reprise de l’épreuve après-guerre, en 1949. Ceci lui confère la légitimité de nous proposer dans ce livre une lecture transverse de notre organisation phare. Cinq ans après avoir commis, avec Pierre-André Bizien, le livre institutionnel sur le centenaire de l’ACO, Un siècle de vie associative et sportive, commandé par Jean-Claude Plassart, mon prédécesseur, Hervé nous livre cette vision beaucoup plus personnelle de la vie du circuit des 24 Heures du Mans à travers une analyse historique du site, des acteurs, des hauts faits comme des hauts lieux, le tout ponctué d’une myriade d’anecdotes dont il constelle ses visites guidées du circuit, à longueur d’année. […] »

Dans ce gros livre de 240 pages, Hervé Guyomard nous invite en effet à une visite détaillée, historique, du moindre recoin du circuit des 24 Heures. Le livre s’articule en deux parties « Le décor » et « Les acteurs »

Après avoir planté le décor (p. 13), c’est à dire le plan du circuit lui-même, l’auteur passe en revue les différents lieux mythiques, auxquels sont attachés des hauts faits et des anecdotes que l’on ne peut imaginer si on ne les a pas vécues. Chaque endroit est illustré de photographies anciennes. Ainsi « L’épingle de Pontlieue » est illustrée par la Rolland-Pilain C23 de Louis Sire et Jean de Marguanat, qui finit septième en 1925.

La « courbe Dunlop » est illustrée de la 4CV 1063 de Jean Rédélé et Guy Lapchin, qui finit dix-septième et dernière en 1952. L’anecdote, digne des intrigues des albums de Michel Vaillant, nous apprend qu’en pleine nuit, les pompes à essence de l’écurie Porsche n’étaient plus alimentées… « Une main pas innocente avait, dans les coursives des anciens stands, coupé les vannes d’admission du carburant. » Chaque endroit est ainsi disséqué, raconté, illustré. Les titres des paragraphes eux-mêmes portent leur part de légende et de mythe : « Les esses de la forêt », « Le Tertre rouge », « Les Hunaudières », « des ralentisseurs devenus des chicanes », « Mulsanne, sa bosse, ses abeilles et son tas de sable », « Le poste 89, sombres souvenirs et hommage aux commissaires », etc.

Mais l’aventure s’écrit aussi en marge du circuit. Hervé Guyomard nous invite alors à visiter « Les hauts lieux » et leurs temps forts : le pesage, la chapelle, les passerelles et souterrains, le restaurant de l’hippodrome, etc. Et toujours, les anecdotes hallucinantes et improbables « En 1923, les mécaniciens du Championnissimo Nuvolari n’arrivent pas à colmater au chewing-gum la fuite du réservoir. C’est le champion en personne qui s’en charge. »

Tout cela ne serait évidemment rien sans « les acteurs ». L’occasion de (re)découvrir les hommes et les femmes qui rendent cette aventure possible, les pilotes bien sûr, mais aussi toutes les personnes qui y participent : encadrants, médecins, commissaires sportifs, spectateurs. C’est aussi l’occasion de (re)découvrir les hauts faits, de brosser les portraits de personnages incontournables, etc.

Ce livre se dévore comme un roman, bourré de détails inédits ou oubliés, d’émotions, de douleurs parfois, mais toujours de passion… comme les 24 Heures du Mans !

Merci à Hervé Guyomard… et aux éditions E.T.A.I. de nous faire rêver avec leurs magnifiques ouvrages. Incontournable dans la bibliothèque de tout passionné digne de ce nom !

©Bob Garcia

17 Sep

Le souffleur de nuages, Nadine Monfils, Fleuves Editions

Présentation de l’éditeur

Franck, chauffeur de taxi, est triste parce que son chat est mort, que sa vie est monotone et qu’il est seul. Un jour, il reçoit l’appel de Hélène, une vieille dame fantasque, qui l’attend avec sa valise devant sa maison, dont elle laisse la porte grande ouverte,  » comme ça, tout le monde pourra entrer et se servir… » Elle n’a pas l’intention de revenir mais souhaite retrouver enfin le grand amour de sa vie.
Franck et Louise vont alors se lancer dans une aventure pleine de surprises et devenir l’un pour l’autre des souffleurs de nuages. Car il n’y a pas d’âge pour poursuivre ses rêves et les rencontres inattendues peuvent parfois ensoleiller notre existence…

 

Notre avis

Franck est triste parce que son chat est mort. Mais il est aussi très seul depuis que son compagnon l’a quitté. Sa vie est bien morose.

« Quand on a du chagrin, les souvenirs les plus beaux se teintent de la couleur des petites souris qui se font piéger pour un morceau d’illusion »

Mais tout s’éclaire quand il reçoit l’appel de Louise, une vieille dame qui veut retrouver son amour de jeunesse. Elle n’a pas un caractère facile mais elle est attachante. Elle se livre peu à peu. Le taxi est un lieu propice pour les confidences…

« Le taxi est un livre ouvert, une sorte de confessionnal où certains confient des secrets qu’ils ne dévoilent à personne, parce qu’il est plus facile de parler à un étranger qu’on ne reverra en principe jamais, qu’à un ami ou à un membre de la famille. »

La course promet d’être longue et coûteuse. Louise s’en fiche. Elle a de l’argent et le temps ne compte pas. Alors elle l’entraine dans un périple inattendu.

« Paris à cette heure matinale semblait drapée dans un manteau de mousseline qui atténuait les contours, et leur conférait une douceur pareille à celle des tableaux de Renoir. »

Franck se prend au jeu. Il apprécie cette rencontre, et les conseils de la vieille dame.

« Vous savez, l’indifférence ou le fatalisme sont les fauteuils de la bonne conscience. Souvent d’ailleurs, ils sont vides »

Le récit est vif, sans temps mort, prenant. Nadine Monfils décrit la naissance de la connivence entre les personnages. La chute est à la hauteur, pleine de promesses.

Ce genre de livre se lit comme une friandise. L’écriture est d’une fraicheur et d’une spontanéité délicieuses. Mais ne vous y trompez pas, Nadine Monfils est une styliste qui pèse chaque mot. On imagine le travail d’orfèvre derrière l’ouvrage.

Et on referme le livre heureux, sans trop savoir pourquoi.

Merci Nadine pour ce petit bijou.

Vivement le prochain !

©Bob Garcia

02 Jan

Et toujours les forêts, Sandrine Collette

Présentation de l’éditeur

Corentin, personne n’en voulait. Ni son père envolé, ni les commères dont les rumeurs abreuvent le village, ni surtout sa mère, qui rêve de s’en débarrasser. Traîné de foyer en foyer, son enfance est une errance. Jusqu’au jour où sa mère l’abandonne à Augustine, l’une des vieilles du hameau. Au creux de la vallée des Forêts, ce territoire hostile où habite l’aïeule, une vie recommence.

À la grande ville où le propulsent ses études, Corentin plonge sans retenue dans les lumières et la fête permanente. Autour de lui, le monde brûle. La chaleur n’en finit pas d’assécher la terre. Les ruisseaux de son enfance ont tari depuis longtemps ; les arbres perdent leurs feuilles au mois de juin. Quelque chose se prépare. La nuit où tout implose, Corentin survit miraculeusement, caché au fond des catacombes. Revenu à la surface dans un univers dévasté, il est seul. Humains ou bêtes : il ne reste rien. Guidé par l’espoir insensé de retrouver la vieille Augustine, Corentin prend le long chemin des Forêts. Une quête éperdue, arrachée à ses entrailles, avec pour obsession la renaissance d’un monde désert, et la certitude que rien ne s’arrête jamais complètement.

Sélection pour le Grand Prix RTL-Lire 2020

Biographie de l’auteur

Sandrine Collette vit dans le Morvan. Elle est notamment l’auteure de Des nœuds d’acier, Il reste la poussière, et Les larmes noires sur la terre, couronnés par de nombreux prix.

 

Notre avis

Les éditeurs et les libraires se cassent la tête pour savoir dans quelle catégorie classer tel ou tel auteur. On peut comprendre. Question d’organisation, d’arguments commerciaux, de publics visés, tout ça…

Mais Sandrine Collette n’entre dans aucune catégorie, sauf à créer une catégorie spéciale « Sandrine Collette ». C’est ça le vrai talent. Avoir une identité tellement personnelle, tellement unique, tellement reconnaissable dès la première ligne, qu’il serait inutile et vain de tenter de tenter de lui coller une quelconque étiquette.

Nombre d’auteurs (polar ou pas, noir ou pas, thriller ou pas, blanche, grise ou rose ou pas…) écrivent des histoires captivantes et sacrément bien ficelées. Mais peu sont des stylistes. Ils se comptent même sur les doigts de la main (d’un manchot ?)

Sandrine Collette est une styliste unique, brillante. Elle peut aborder n’importe quel sujet, toujours avec le même bonheur. Son style transcendera toujours le sujet, au risque de prendre le lecteur à contrepied.

Qui aurait parié sur un récit post apocalyptique, genre traité des milliers de fois par toutes sortes d’auteurs de SF, de thrillers et j’en passe ?

Pourtant, on est pris dans ce récit dès la première ligne. Captivé, hypnotisé.

L’histoire est encore et toujours un prétexte à pourchasser ses vieux démons : l’enfance perdue, l’espoir malgré tout.

Sandrine laisse entrevoir ce que sera notre ancien monde, celui-là même que l’on s’applique à détruire consciencieusement. Comment l’humain va-t-il se reconstruire après notre suicide collectif, quel espoir restera-t-il à l’humanite ?

C’est aussi une métaphore sur le reconstruction personnelle après un naufrage, et un message d’espoir pour ceux qui trainent leur mal de vivre et semblent avancer dans la vie avec des boulets accrochés aux pieds.

368 pages de bonheur absolu. Une ode à la Littérature.

Ce livre va rafler quelques prix littéraires bien mérités. Je serai aux première loges pour applaudir, comme si je recevais les prix moi-même. Et ce sera le cas pour tous les auteurs, car cette reconnaissance et celle de l’Ecrivain.

©Bob Garcia

24 Sep

Le Rêve d’un fou, Nadine Monfils, Fleuve Editions

Présentation de l’éditeur :

Le hasard sème parfois un peu de poudre d’étoiles pour aller au bout de nos rêves.
Quand le destin s’est acharné sur lui, le Facteur Cheval aurait pu sombrer dans la douleur et le désespoir. Il a plutôt choisi de se lancer dans un pari insensé : construire de ses propres mains son Palais Idéal. Mais une étrange rencontre lors de ses tournées va donner un tout autre sens à son rêve.
Parce que la passion est la seule chose qui peut nous sauver.

En s’inspirant librement de la vie du Facteur Cheval, Nadine Monfils nous offre un roman émouvant comme un hymne à la liberté, la poésie, l’art, et la foi en ce qui nous dépasse.

 

Notre avis :

100 pages !

Avalées trop vites…

Il n’en faut pas plus à Nadine Monfils pour nous livrer un de ses plus beaux récits : l’histoire du facteur Cheval.

Un récit ciselé avec une patience d’orfèvre et un talent outrageux.

La poésie, toujours, en filigrane…

« Ce jour-là, je partais faire ma tournée à travers les campagnes. Là-bas, les terres sont sèches et le vent murmure des choses étranges. Le soleil colore la nature d’une lumière poudreuse. Parfois on se croirait dans un tableau. »

« Il faisait beau et le soleil avait tressé des songes de blé dans l’herbe. »

Cheval a vu disparaître ceux qu’il aimait. La médecine ne faisait pas de miracle à cette époque, et la vie ne faisait pas de cadeau. Alors il s’est réfugié dans son rêve fou, pour rester debout : construire un palais idéal, où il enterrerait la dépouille de son enfant mort trop tôt.

Il y a pris goût…

« Je pense que la fatigue est le manteau de la vie. Quand on fait ce qu’on aime, on ne sent pas ce lourd vêtement sur soi. Il ne pèse soudain plus rien. La passion fait de nous des oiseaux. »

Nadine entraine le lecteur dans le rêve fou du facteur Cheval, mais on ne sait plus trop qui parle… le facteur… ou Nadine, qui nous parle de son propre rêve fou et de sa propre philosophie de vie. Un peu des deux.

« Les hommes sont pareils à des fourmis qui grouillent, s’entremêlent, se grimpent dessus et s’écrabouillent. Des fourmis qui, de toute façon, ne tirent aucune leçon de la vie et continuent à reproduire les mêmes conneries, jusqu’au jour où la planète deviendra invivable. On avait deux magnifiques cadeaux : la nature et l’amour. Et qu’est-ce que nous, crétins d’humains, en faisons ? Du gâchis. »

C’est Joseph, qui parle, l’ami de Cheval. Lui s’est réfugié dans la peinture. Mais leur combat pour continuer à exister est le même.

La peinture…

« C’est là qu’il mettait toutes ses blessures, là qu’il colorait ses angoisses et dissimulait ses désillusions sous des couches de gouaches. »

Cheval veut encore y croire… On ne prend pour un fou, mais il s’en fout…

« Je me suis toujours senti comme Don Quichotte et je suis toujours parti à l’assaut de mes démons au lieu de les fuir. Je crois que la vraie force est là. C’est la seule qui permet d’affronter nos peurs avec une chance de les vaincre. Il m’a fallu du temps pour l’acquérir, car la lutte est âpre contre les gens qui nous entourent et veulent nous modeler à leur image. »

A travers des personnages qui semblent avoir été créés par Nadine Monfils elle-même, l’auteur nous livre un récit virtuose, puissant, poétique, philosophique.

Pas besoin d’écrire des pavés qui vous tombent des mains (tant par le poids et la vacuité) pour écrire des chefs-d’œuvre magistraux.

Lisez-le et délestez-vous de vos pavés !

 

© Bob Garcia

04 Avr

Les Nouvelles enquêtes de Nestor Burma : Crimes dans les Marolles, de Nadine Monfils

Présentation de l’éditeur :

 » C’était au temps où Bruxelles brusselait…non peut-être !  »

Nestor Burma à Bruxelles…

Un fait-divers vieux de onze ans.

Burma ne peux résister à y mettre son nez, à fouiller…

Nadine Monfils nous offre une balade bucolique et sombre dans le vrai Bruxelles.

« Guy Marchand, mon acteur fétiche, beau comme une Ford Mustang, même à l’âge d’être l’ermite des tarots. Le sourire c’est comme le charme, ça ne vieillit jamais. La pétillance dans le regard non plus. Puis la voix…Signoret et Trintignant, ou encore Jeanne Moreau…Ça te fait une valse à mille temps, rien qu’en te disant bonjour.

Tu parles que j’en ai entendu parler ! Il y a quelques années, cette terrible histoe avait défrayé la chronique. On l’avait surnommée Beast, la bête, parce que le criminel avait fait un carnage. La nuit du 16 juin, un jeune homme, Léo Straum s’était réveillé dans l’entrepôt de textiles de ses parents, situé dans le quartier des Marolles, rue des Capucins, avec son père, sa mère et sa sœur éventrés et lardés de coups de couteaux. Une vraie boucherie. Les murs étaient éclaboussés de sang et le gars ne se souvenait plus de rien. »

 

Notre avis :

Autant le dire tout de suite : ce livre est une petite merveille, qui se déguste comme une friandise. Belge, forcément.

Chaque phrase de Nadine Monfils est taillée sur mesure pour habiller le plus célèbre des détectives franchouillards. Elle se glisse dans la peau du personnage et se l’approprie sans jamais le détourner. C’est du grand Nestor Burma ! Léo Mallet doit se retourner de plaisir dans sa tombe. Son lascar a traversé les décennies et semble aussi à l’aise dans notre époque que dans celle de son créateur. Il possède un portable et son pote Mansour est « un geek hors pair et un cador du Dark Web ».

On suit le récit avec passion, car il y a une vraie enquête, bien construite et haletante comme on dit dans les thrillers à la mode.

Mais on se régale aussi des digressions, un art que Nadine maîtrise.

Ça frise souvent le délire. C’est truculent et drôle. On se croirait dans ces épisodes d’anthologie de Strip Tease, même quand le perroquet est remplacé par une mouche. «  Perso, j’ai connu un malabar en taule qui avait réussi à élever une mouche […] à merde qu’il avait baptisée Joséphine, parce qu’il kiffait la chanteuse aux bananes, il avait quand même étranglé sa femme, et écrasé l’amant de cette salope avec sa Ford Mustang. Mais il avait épargné le yorkshire. Bon cœur, il avait été déposer le clébard devant l’église, tel Moïse avant le Déluge, et il était retourné sur le lieu des crimes pour s’assurer que plus personne ne respirait. […] Quand il te parlait de sa mouche, tout juste s’il ne se mettait pas à chialer. La bestiole était devenue sa raison de vivre, sa chérie, son égérie de chez Lanvin, sa Victoria Beckham. Il te racontait qu’il roupillait avec elle, posée sur le coin de sa bouche, comme un grain de beauté. Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mitards jusqu’au jour où il l’avait avalée en ronflant. Et là, ce fut la fin du monde. Joséphine était partie dans l’intestin du gros qui, chaque fois qu’il coulait un bronze, touillait dedans avec sa petite cuillère à café pour la retrouver. Il finit par dénicher l’amour de sa vie qu’il rinça sous le robinet et à qui il offrit des funérailles dignes de la reine d’Angleterre. Elle trône sur son étagère, dans une boite d’allumettes, sur un petit coussinet confectionné avec un bout de tissus arraché à son calebar, pour lui rappeler des odeurs familières. Et tous les soirs, il lui chante une berceuse.

Tout ça pour dire qu’il ne faut pas se fier aux apparences et que l’homme est à la fois ange et diable. »

La digression a toujours une utilité. Sous la plume de Nadine, Nestor nous livre le fond de sa pensée sur la société, et cela vaut des livres de philosophie. : «  On est toujours en guerre. Même dans les pays où on ne se tire pas dessus, on est en guerre contre les cons. En plus, ils pullulent et se reproduisent. Puis ils votent pour des plus cons qu’eux. Je me souviens, quand j’étais plus jeune, j’avais la naïveté de croire qu’on pouvait discuter, se parler… mais avec les cons, tu peux pas. Faut juste les zapper. Au max, dire bonjour si ça te gêne d’être impoli. Pour le reste, tu passes ton chemin et tu ne réponds pas. Les cons, c’est comme les microbes. Faut pas s’en approcher sinon t’es contaminé. »

Et : «  Si le bonheur est contagieux, la poisse l’est bien plus encore. Et une fois que tu l’as attrapé, elle te colle aux semelles. »

Ce livre, c’est aussi une invitation au voyage dans les Marolles d’hier et d’aujourd’hui, truffé d’expressions plus-Belge-tu-mœurs. Ça sent le vécu. Rassurez-vous, Nadine a mis plein d’astérisques un peu partout, et en fin de chapitres on découvre le sens de mots est expressions fleuris tels que ziverderaa, le zwarte piet, les cuberdons (miam !), les fritkot (re-miam !), et pis mijn kluut !

La nostalgie s’invite parfois dans le récit…

« J’aime bien Bruxelles le soir. Les gens sont aux terrasses devant de grands verres de bière. Je passe près de la lunette, à côté de l’Opéra, où les verres sont plus grands que des assiettes à soupe. […] et le soir, la jeunesse devenue bobo, celle qui pond des enfants rois, s’habille vintage, mange bio et roule à vélo, pousse-toi de là bobonne. Ils polluent moins que notre génération, mais qu’est-ce qu’ils sont chiants ! »

Mais Nadine Monfils est aussi et surtout une styliste. C’est ce qui manque le plus actuellement dans le polar. C’est bien d’aligner les cadavres et les scènes atroces. C’est mieux de l’écrire avec du style, et pourquoi pas de la poésie…

« Galant, je prends les rames et on embarque. Peu de monde sur l’eau à cette époque printanière où le soleil joue au marque-page dans les livres de pluie.

Au début, on ne parle pas. On se regarde et on savoure ce moment paisible, loin de la foule, des grues qui creusent Bruxelles depuis des lunes, ville éternellement en chantier qui accroche ses lambeaux d’âme jusque dans la rue des Bouchers, à l’heure où les touristes se sont envolés. »

Et : «  Il y a un peu de soleil. J’ai envie de marcher, de me dépêtrer de cette toile d’araignée gluante qui me colle aux rêves. »

Bon allez, j’arrête sinon je vais citer le livre en entier. Le mieux c’est de le lire, hein. 175 pages de bonheur, pour 15 euros. Franchement, qu’est-ce que tu as de génial de nos jours pour ce prix là ?

Foncez, vous allez vous régaler.

Nadine est au sommet de son art. Elle laisse exploser son talent, sa virtuosité, sa gouaille, son humour. Tout sonne juste. Tout est beau ! Son Nestor est plus vrai que nature.

© Bob Garcia

 

 

 

20 Mar

« Animal », Sandrine Collette, chez Denoël

« Animal », Sandrine Collette

Présentation de l’éditeur

Dans l’obscurité dense de la forêt népalaise, Mara découvre deux très jeunes enfants ligotés à un arbre. Elle sait qu’elle ne devrait pas s’en mêler. Pourtant, elle les délivre, et fuit avec eux vers la grande ville où ils pourront se cacher.

Vingt ans plus tard, dans une autre forêt, au milieu des volcans du Kamtchatka, débarque un groupe de chasseurs. Parmi eux, Lior, une Française. Comment cette jeune femme peut-elle être aussi exaltée par la chasse, voilà un mystère que son mari, qui l’adore, n’a jamais résolu. Quand elle chasse, le regard de Lior tourne à l’étrange, son pas devient souple. Elle semble partie prenante de la nature, douée d’un flair affûté, dangereuse. Elle a quelque chose d’animal.

Cette fois, guidés par un vieil homme à la parole rare, Lior et les autres sont lancés sur les traces d’un ours. Un ours qui les a repérés, bien sûr. Et qui va entraîner Lior bien au-delà de ses limites, la forçant à affronter enfin la vérité sur elle-même.

Humain, animal, les rôles se brouillent et les idées préconçues tombent dans ce grand roman où la nature tient toute la place.

 

Notre avis

Sandrine Collette fait partie de ces auteurs qui savent embarquer le lecteur dans leur récit en quelques pages. Peu de description, pas de tergiversation, juste une mise en situation. On est instantanément dans l’action. La tension est ressentie dans les moindres phrases. Parfois trois mots suffisent  Impossible de ne pas tourner la page pour savoir ce qui va se passer. Pendant une trentaine de pages, on suit donc avec avidité le récit de Mara, qui recueille deux gamins.

Puis l’histoire bascule dans un autre univers, qui n’a apparemment aucun rapport.

Pas le temps de regretter Mara et ses déboires.

Sandrine nous embarque déjà dans une autre histoire, celle de Lior, une jeune femme fascinée par la chasse ; et son compagnon Hadrien qui tente de suivre le mouvement.

L’introduction est un modèle littéraire : « Il y avait une étrange lumière jaune au fond du ciel, qui vient après les orages, avant même que la pluie ait cessé de raviner les terres. Hadrien connaissait bien cette lumière, qui ne disait jamais vraiment si la tempête était passée ou si elle s’apprêtait à revenir, à faire demi-tour en s’arrachant au vent. A la fois cela le rassurait que le monde ne soit pas entièrement ténèbres, et à la fois le frisson persistait le long de son dos, tout n’est pas fini, pensa-t-il, c’est pour cela, il en reste encore : du vent et de la fureur.

Le malaise, sans doute, il le tirait de cette incertitude. Est-ce que la tempête s’abattrait sur eux ou non – ou au contraire, ce qui le troublait était la conviction que quelque chose allait arriver en même temps que la lumière jaune. »

Bonjour l’ambiance. Le lecteur est prévenu. C’est parti pour 282 pages de tension, de doutes, de course-poursuite effrénée. Le tout servi par une écriture subtile, où chaque mot est pesé, où chaque ambiance est calculée, chaque décor contribue à étouffer un peu plus le lecteur.

La chute arrive comme une délivrance. On retrouve Mara et ses deux gamins. Tout est tellement lié, tellement évident, que l’on s’en veut de ne pas avoir compris.

Ce livre ne se lit pas, il se dévore.

Courez l’acheter. Seul risque : vous allez devenir accro !

Sandrine Collette n’est pas seulement une formidable raconteuse d’histoire, c’est une styliste magistrale et une auteure surdouée.

Respect, Madame ! Vivement le prochain roman. Celui-ci va rafler quelques prix littéraires, sinon je n’y connais rien…

©Bob Garcia

 

20 Fév

Brian Wilson, vibrations autobiographiques

Brian Wilson, vibrations autobiographiques

Après avoir démultiplié le chant jusqu’au sublime, au sein des Beach Boys comme de ses propres albums, Brian Wilson laisse libre cours à sa propre voix dans une autobiographie où la grande histoire du rock croise l’intimité de l’un de ses plus grands mélodistes.

Ainsi, Brian Wilson évoque-t-il régulièrement les « voix » qui l’habitent.

Ainsi, on pourrait rapprocher « I Am Brian Wilson » du scénario écrit par Joel Olianski pour le film « Bird » de Clint Eastwood, au fil de l’esprit aussi bouillonnant que désordonné du saxophoniste Charlie Parker, ou alors, côté littérature, des courants de conscience tels qu’initiés par la romancière Dorothy Richardson, et dont « Les Vagues » de Virginia Woolf est sans doute l’un des plus beaux symboles, au fil d’un écrit suivant non pas une trame prédéfinie, mais le fil de la pensée des personnages.

La réussite de « I am Brian Wilson » est donc de canaliser le flux de la pensée du cofondateur des Beach Boys, qui ne laisse de côté aucun des aspects de sa vie mouvementée, sans pour autant donner à celle-ci un cadre chronologique : son panthéon musical personnel, son père, ses frères, sa folie, la tyrannie exercée par le docteur Landy, qui le maintint sous son emprise pendant près de quinze ans, l’émulation entre les Beach Boys et les Beatles au mitan des années 1960, les relations – parfois très procédurières – avec son cousin Mike Love autour des Beach Boys, le miroir qui lui tendit le film « Love And Mercy », une famille recomposée et une épouse sans laquelle « dieu sait ce qu’il serait sans elle », paraphrase en forme de clin d’oeil à « God Only Knows », sans doute la plus belle de ses chansons…

Mais si sa vie est, comme on le voit, loin d’être un long fleuve tranquille, Brian Wilson la raconte avec un langage simple et direct, sans accent mélodramatique, avec une distance et une franchise qui laissent parfois pantois. Ainsi, il n’hésite pas à écrire qu’il peine parfois à domestiquer le flux continu des voix qui l’habitent. Et, à chacune de ses apparitions publiques, son regard porte la trace de voyages intérieurs dont il est loin d’être revenu intact.

Alors, à bientôt 77 ans, Brian Wilson a-t-il trouvé la paix ? « God only knows », serions-nous tentés de répondre. Et de laisser à chacun le soin de trouver la réponse à la lecture de ses mémoires, entre la sérénité de son écriture et le foisonnement de sa pensée…

©Jean-Philippe Doret

« I am Brian Wilson »

Brian Wilson, avec Ben Greenman

352 pages

Castor Music

30 Oct

« Requiem pour un fou », de Stanislas Petrosky

 

Il fallait le trouver ce personnage haut en couleur de Requiem, synthèse de San-Antonio et de Don Camillo, prêtre exorciste très porté sur le goupillon. Stanislas Petrosky a eu ce coup de génie. Et depuis l’apparition du curé libidineux, le lecteur en redemande… et ne s’en lasse pas !

Et puis là, un livre dédicacé par l’extraordinaire Nadine Monfils, ça force le respect et ça inspire tout de suite confiance.

Les bons mots fusent :

« Pourquoi voulez-vous baptiser mon sexe Line ?

  • Parce que Line est branlable… »

Les personnages sont habités. Le flic-chef s’appelle Gaspard Alyzan.

Certains trouvent ça vulgaire, moi ça me fait hurler de rire.

En digne héritier de Frédéric Dard, Petrosky converse avec le lecteur, l’interpelle, le prend à partie, installe une sorte de connivence déjantée.

« Tu aimes ces petites brèves que je glisse ici et là, tu t’en délectes en fin gourmet que tu es, et crois-moi, tu ne vas pas être déçu du casse-dalle, il y a du lourd »

Avec l’air de ne pas y toucher, Petrosky excelle dans l’art du page-turner. L’intrigue ne connaît aucun temps mort. Le livre est à peine commencé que vous vous réalisez que vous êtes déjà en train de lire les remerciements de fin.

Les titres de chapitres annoncent la couleur : « Chapitre où je joue les mentalistes, mais pas trop longtemps, parce que je crois que je suis dans la merde… » ou « Chapitre où vacherie il va y avoir de l’action… »

Mais sous couvert d’humour et de calembours, Petrosky signe aussi un roman noir qui dénonce les dérives d’une société qui abandonne les fracassés de la vie, les clodos, les vieux. « L’enfer, voilà, la solitude c’est l’enfer sur terre… »

Mais on ne tombe pas dans le pathos. Petrosky épingle aussi les excès de cette même société qui a du mal à son « vivre ensemble » : « Une vit une drôle d’époque. Entre les mecs trop lourds, qui mériteraient une bonne claque dans la gueule, voire un coup de genou dans les aumônières, et les filles qui, dès qu’on tend un semblant de regard sur elles, se mettent à hurler au viol, va falloir trouver le juste milieu. Moi, je me permets de vous dire que vous êtes mal barrés pour vivre de belles histoires d’amour si vous ne redressez pas la barre rapidement… »

Bref, les pisse-froid, les baise-menus, les adeptes du politiquement correct peuvent passer leur chemin. Ce livre s’adresse aux gens sains d’esprit et aux amateurs d’humour iconoclaste. C’est pas de la roubignolle de chansonnier.

Seule petite réserve (très personnelle), le prénom d’un des personnages – looser comme c’est pas permis – qui mériterait plutôt de s’appeler Emmanuel ou Donald : « Je sens que Bob va m’en vouloir, mais je me lève et lui balance un bon coup de latte dans les côtes en même temps qu’un « fin de race » ».

©Bob Garcia

 

PS :

Bravo l’artiste !

On rêve déjà du prochain titre…

« La passion selon Requiem » ?

« Requiem s’en tamponne le corbillard » ?

14 Juin

Les Livres des 24 Heures du Mans 2018 : « Steve McQueen in Le Mans », de Sandro Garbo

  

La phrase mythique de Steeve McQueen sert d’exergue à cette BD flamboyante : « La course c’est la vie ! Tout ce qui se passe avant ou après, ce n’est que de l’attente… »

« En 1970, Steve McQueen était une des stars les plus connues du monde. Son obsession était de réaliser le film de course automobile le plus réaliste et le plus excitant de tous les temps. Il réussit mais, durant le tournage, perdit presque tout ce qui lui était le plus cher. »

Nous avons rencontré Guillaume Lopez, un des dessinateurs, en dédicace à la boutique officielle de l’ACO au village des 24 Heures du Mans.

BG : Combien de dessinateurs êtes vous ?

GL : Nous sommes trois dessinateurs. Afflerbach, Florian a fait les décors, Lebeltel, Thomas les personnages, et moi les voitures, les engins mécaniques, les avions, etc. Et un dernier qui n’est pas négligeable, Ménard, Pierre, a travaillé sur les couleurs.

BG : Comment travaillez-vous ? Il y a un ordre ?

GL : Non il n’y a pas d’ordre particulier. Nous travaillons à partir du story-board. On travaille tous en même temps sur le même calque. J’ai travaillé pendant des années sur les albums de Michel Vaillant. On était plusieurs dessinateurs et chacun envoyait son travail aux autres par la poste. A présent internet a facilité les transmissions. Chaque dessine sa partie. L’ordinateur intègre le tout, et les autres sont au courant de l’avancement, presque en temps réel.

BG : Certaines images ressemblent vraiment à des photos. Vous avez travaillé à partir des images du film ? De photos de tournage ?

GL : Oui, certaines scènes sont directement extraites du film. C’était une volonté pour que les lecteurs reconnaissent le film. Et d’autres sont des montages de plusieurs images sous différents angles, différents points de vue.

BG : Vous avez mis combien de temps pour réaliser ce livre ?

BL : Le dessin uniquement a pris un an et demi. Mais le montage du projet complet, incluant la négociation des droits, a demandé trois ans.

BG : C’est un one shot ?

BL : Pas tout a fait, puisqu’il y a deux tomes.

BG : Bien sûr, mais je veux dire après ? Y aura-t-il d’autres projets du même type ? Vous travaillez sur une nouvelle BD ?

BL : Je pense que oui, Sandro doit avoir d’autres projets. Mais c’est très compliqué à monter et cela prend beaucoup de temps. En tout cas, je voudrais dire que c’est une chance pour moi et un vrai bonheur pour moi que Sandro soit venu me chercher pour ce projet. Une bande dessinée, c’est un tunnel de travail et je n’avais pas très envie de m’y replonger. Je fais de l’illustration, des affiches, etc. Mais ce projet était tellement enthousiasmant et exceptionnel qu’il m’était impossible de le refuser et je n’ai aucun regret.

BG : Exceptionnel, c’est le mot qui convient. Merci à vous et bonnes dédicaces !

 

Notre avis

Critiquée par certains puristes, adulée par les amateurs éclairés, cette bande dessinée réalisée par Sandro Garbo et son équipe met au moins tout le monde d’accord sur un point : elle est techniquement proche de la perfection. Chaque dessin est une oeuvre d’art qui évoque plus un tableau d’artiste qu’un dessin de BD. Le format, plus grand qu’une BD classique, autorise des vues panoramiques exceptionnelles. Plusieurs dessins (si proches de photographies que l’on pourrait s’y méprendre) s’étendent sur des doubles pages, telle cette vue aérienne époustouflante du circuit de nuit ou encore la scène de crash de la n°20, dans les dernières pages, qui est proprement hallucinante de réalisme. On a pu reprocher à l’ouvrage sa froideur et son manque d’émotion, reste un hommage étonnant et une prouesse technique sans équivalent.

De mon point de vue, c’est une réussite absolue !

© Bob Garcia