07 Août

« La Bombe » (Scénario : Didier Alcante & Laurent-Frédéric Bollée Dessins : Denis Rodier)

L’effet d’une bombe…

Il y a 75 ans, les 6 et 9 août 1945, explosaient des deux premières bombes atomiques, respectivement sur Hiroshima et Nagasaki. La genèse de la première arme nucléaire est au coeur de La Bombe, sorti en mars dernier, et incontestablement l’un des grands événements de l’année 2020 de la bande dessinée.

Depuis qu’il s’est lancé en tant que scénariste BD voici quatre décennies alors qu’il venait de passer la cinquantaine, Alejandro Jodorowsky a aimé dire qu’à l’inverse du cinéma, la bande dessinée n’était pas soumise à la moindre limite de budget. Une réflexion qui ne manque pas de revenir à l’esprit à la lecture de La Bombe

Revisitant douze années d’histoire, de 1933 à la date fatidique du 6 août 1945, ces 472 pages sont portées par un souffle comparable à celui des grandes fresques cinématographiques consacrées à la Deuxième Guerre mondiale pendant les années 1960 : Le Jour Le Plus Long, La Grande Evasion, Patton… Ce que partagent entre autres ces films et La Bombe, c’est une fantastique galerie de portraits, dont aucun n’est banal. Figures réelles et fictives s’entrelacent ainsi dans le monde entier, et même l’uranium est traité comme un personnage à part entière ! Démontrant ainsi, s’il en était encore besoin, que le contexte guerrier constitue une source inépuisable pour sonder le meilleur comme le pire de l’âme humaine.

La Bombe, c’est aussi un défi nourri du vécu de ses auteurs. L’histoire japonaise personnelle de Didier Alcante croise l’art du roman graphique en grand large de Laurent-Frédéric Bollée, dont le magnifique Terra Australis, déjà pour la collection 1000 Feuilles, avait fait date en 2013. Le duo signe une fresque d’une profonde humanité : alternant l’héroïque et l’intime, harmonisant les différents points de vue (allemand, américain, japonais), rendant quasi palpables les doutes nés d’une éventuelle utilisation d’une telle arme, et rêvant même l’histoire de la fameuse ombre de cette victime demeurée inconnue, imprimée à jamais dans la pierre près de l’hypocentre de l’explosion d’Hiroshima.

Le dessin du Québécois Denis Rodier est à la frontière de l’Europe et de l’Amérique, de la bande dessinée franco-belge et des comics, qu’il a d’ailleurs assidument fréquentés, entre autres sur Superman. Une impression renforcée par le format même des albums de la collection 1000 Feuilles des éditions Glénat, très proche de celui des grands graphic novels de Marvel ou DC Comics. L’art du découpage est au diapason, et les cadrages accentuent l’aspect cinématographique et universel de cette épopée, tout en étant pour l’œil une source ininterrompue d’un émerveillement renforcé par choix du noir et blanc.

Après le climax de l’explosion d’Hiroshima, La Bombe s’achève sur le destin de certains protagonistes après la Guerre… Une manière de générique de fin pour un album hors norme, qui sait subtilement s’adresser aussi bien au profane qu’au passionné de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. Ce dernier saura peut-être y trouver le film de référence jamais réalisé sur la genèse de l’arme qui a fait basculer l’histoire d’une guerre, mais aussi du monde et du XXe siècle…

© Jean-Philippe Doret

La Bombe

Scénario : Didier Alcante & Laurent-Frédéric Bollée

Dessins : Denis Rodier

472 pages noir & blanc

Glénat BD, collection 1000 Feuilles

13 Juin

Sim racing et 24 Heures du Mans

Simracing

On donne à l’univers des logiciels de simulation de courses automobile (NASCAR Racing: 2003 Season, Rfactor, Race 07, iRacing, Netkar Pro, Richard Burns Rally, Grand Prix Legends, GT Legends, GTR 2; Project CARS ou Assetto Corsa), le nom de sim racing. Les logiciels utilisés se distinguent des autres jeux de voitures par leur réalisme et par la prise en compte et la gestion avancée des paramètres de l’automobile : usure des pneumatiques, du moteur, des freins. La météo peut également évoluer au fil de la course et modifier l’adhérence sur la piste, et donc le choix des pneumatiques. Les logiciels permettent en outre de régler finement toute une foule de paramètres : suspension, frein, boîte de vitesses, différentiel, etc. Les écuries ont la possibilité de mettre au point une stratégie d’arrêt au stand (changement de pneus, essence embarquée, réparation des dégâts) ainsi qu’un nombre important d’informations qui sera retranscrit par le biais du retour de force d’un volant. Les jeux de simracing proposent un mode multijoueur très développé permettant de simuler de véritables courses.

24 Heures du Mans virtuels

Le 18 mars 2020, Pierre Fillon, président de l’ACO annonçait « Conséquence de l’évolution sanitaire liée au coronavirus et des dernières directives gouvernementales, la 88e édition des 24 Heures du Mans, initialement programmée les 13 et 14 juin prochains, est reportée aux 19 et 20 septembre 2020. » Cette décision juste est néanmoins frustrante pour le monde de l’automobile. D’autant que la plupart des compétitions (F1, Fe entre autres) sont également annulées.Très vite, les courses eSport se multiplient. L’idée d’organiser une course des 24 Heures du Mans virtuelle s’impose rapidement et semble faire l’unanimité auprès des pilotes comme des simracers. Le choix se porte sur la simulation rFactor2, qui intègre les LMP2 et les GTE. La course se déroulera dans des conditions très proches du réel, sur le circuit des 24 Heures du Mans, pendant les 24 heures habituelles. Le règlement aussi se rapproche de la réalité : « Les conditions de course : la météo pourra changer ; le concept de jour et nuit est intégré ; les voitures accidentées peuvent être réparées au stand ; les réglages des voitures sont paramétrés par les équipes. Ravitaillements et changements de pneumatiques sont des critères essentiels. La stratégie sera au cœur de la course. Une direction de course veillera à l’équité sportive de l’épreuve. » A cela s’ajoutent les changements de pilotes obligatoires. Les temps de conduite (4 heure minimum par pilote, et au maximum 7 heures sur l’ensemble de la course), permettent d’alterner les pilotes professionnels et les spécialistes de l’esport. Ainsi, les cartes sont rebattues. Les équipes seront composées de 4 pilotes : des équipages avec pilotes de courses et simracers (avec au minimum 2 pilotes professionnels et au maximum 2 simracers par voiture). Les plus grands pilotes automobiles, toutes catégories confondues, se retrouvent bientôt au départ des 24 Heures virtuels au côté des simracers : Simon Pagenaud (vainqueur d’Indianapolis) ; des pilotes actuels de F1 (Charles Leclerc, Max Verstappen, Lando Norris, Pierre Gasly) ; d’anciens pilotes ou champions du monde de F1 (Alonso, Button, Barrichello, Fisichella, Massa, Panis) ; d’actuels pilotes de Formule E (Jean-Eric Vergne, Stoffel Vandoorne) et bien sûr les habituels pilotes d’endurance (Buemi, Hartley, Lotterer, etc.) De leur côté, les meilleurs simracers de la planète viennent compléter les équipes, donnant ainsi sa chance à chaque écurie. En effet, les simracers (très habitués à l’exercice) sont plus performants que les vrais pilotes (de 2 à 4 secondes en moyenne au tour).

La grille totale est composée de 50 voitures (maximum). Voir ici !

Les équipes sont libres de créer leur propre livrée. Toutes les informations sur les pilotes et simracers sont ici

Côté réalisation, l’ACO assure « Les moyens de production et de mise en image seront conséquents. Les commentateurs et pit reporters seront en direct depuis un studio de Télévision à Paris où des acteurs du monde de la compétition automobile et des invités de renom viendront leur rendre visite pendant ces 24 Heures. Cette course unique qui réunira les meilleurs pilotes du monde et l’élite des sim racers sera diffusée librement sur de multiples plateformes audiovisuelles dans le monde entier. »

Il sera possible de suivre la course en particulier sur Youtube FIA WEC et 24H Le Mans.

Il existe bien sûr des ouvrages spécialisés sur le sujet. Le simracer Alain Lefebre en a fait sa spécialité. Voir son site

Et deux livres pour découvrir l’univers du sim racing…

Présentation de l’éditeur :

Vous êtes un pilote dans l’âme, mais vous ne pouvez pratiquer cette passion coûteuse et dangereuse ? Convertissez-vous au SimRacing et découvrez des simulations de courses automobiles en ligne bluffantes de réalisme.
Cet ouvrage vous offre un panorama des principales simulations, dont les quatre incontournables Live For Speed, rFactor, Race 07 et iRacing. Découvrez les caractéristiques de ces logiciels, les mods (nouveaux circuits et voitures) créés pour améliorer les simulations initiales, et les importantes communautés de joueurs, les ligues, où sont organisées les compétitions.
À travers des récits de courses et des conseils de réglages, vous partagerez l’expérience de SimRacers chevronnés et accéderez aux clés et méthodes pour progresser rapidement et finir sur la première marche du podium.

Et…

Présentation de l’éditeur :

Une nouvelle branche des jeux vidéo est en train de prendre son essor grâce au développement de l’usage d’Internet… Il s’agit du SimRacing.
Le terme de SimRacing (simulation racing) recouvre un ensemble de simulations de course automobile qui se caractérise par un mode multijoueur très développé et un aspect modulable. Ces « mods » sont créés par la communauté afin d’enrichir la simulation initiale (création de circuits, de voitures, …).
Le SimRacing se distingue des jeux vidéo par sa volonté de coller le plus possible à la réalité. Ces simulations sont surtout utilisées en ligne à travers Internet. De nombreuses compétitions dans toutes les catégories sont organisées grâce aux ligues regroupant les « SimRacers ». Certains championnats rassemblent des centaines de participants.
Pour simplifier, le SimRacing est à la simulation automobile ce que Flight Simulator est à la simulation de vol.
Alain Lefebvre est déjà un auteur confirmé : auteur de nombreux livres professionnels dans le domaine de l’informatique et de l’Internet. Il a aussi une bonne culture du sport-autombile à travers sa participation à des compétitions dans différentes catégories (il a terminé sa « carrière » par une seconde place dans un championnat national disputé sur monoplace, tout son parcours personnel dans les sports mécaniques est raconté dans un livre intitulé « Racing ») et dans sa proximité avec Soheil Ayari dont il est le biographe.
Alain Lefebvre est également l’auteur d’un documentaire vidéo consacré à l’histoire de la Porsche 917.
Alain Lefebvre est aussi un SimRacer accompli : il pratique les différents logiciels disponibles depuis 1992 et est actif online depuis 2004. Il est membre de plusieurs ligues, participe à différents championnats (second du Master Series GP79 en 2008) et il est adhérent d’iRacing depuis mai 2008. Il a également une expérience concrète en matière de modding puisqu’il est le chef de projet du mod consacré à la Ferrari 312B F1 de 1970.
Toutes les parties techniques (réglages des voitures) ont été relues et validées par Soheil Ayari, pilote professionnel au palmarès impressionnant : Karting, Formule Ford (champion de France en 1994) ; Formule 3 (champion de France en 1996 et vainqueur de la coupe du Monde à Macao en 1997) ; F3000 (deux victoires en 97 et 98, plus de nombreux podiums), F1 (test sur Williams-Renault fin 1997) ; Prototype (nombreuses participations aux 24H du Mans dont deux 4e place en 2004 et 2011) ; Supertourisme (3 fois champion de France de la catégorie en 2002, 2004 et 2005) et GT (nombreuses courses sur Viper, Corvette et 2 fois champion de France sur Saleen en 2006 et 2007 plus le titre international en Le Mans Series en 2007).

©Bob Garcia

 

12 Juin

Tif et Tondu « Mais où est Kiki ? » Par Blutch et Robber

Tif et Tondu, un retour « choc » !

En 2019 et 2020, ce duo majeur de l’histoire du journal de Spirou a fait son grand retour. Tout d’abord en 2019 sous la forme d’un roman, L’Antiquaire sauvage, dont l’album Mais où est Kiki ?, paru en janvier dernier, constitue le deuxième arc narratif.

Véritables pionniers, Tif et Tondu sont apparus dès 1938, année de naissance du journal de Spirou. Avec une longue généalogie de scénaristes, notamment depuis 1954, qu’il est nécessaire de rappeler ici, et dont on devine immédiatement, au fil de la lecture de ce nouvel album, une connaissance approfondie de la part de la fratrie Blutch et Robber, à l’œuvre au fil de cette reprise.

Le titre de l’album fait ainsi directement référence au personnage de la comtesse Amélie d’Yeu, surnommée Kiki, dont la première apparition remonte à 1969 dans Tif et Tondu contre le Cobra, deuxième histoire écrite par Maurice Tillieux. Dans Mais Où Est Kiki, l’héritage de ce dernier « s’entend » dans un certain art du dialogue de la réplique qui fait mouche. L’esprit de son prédécesseur Maurice Rosy, scénariste de 1954 à 1968, semble se retrouver dans les inventions insolites et une certaine forme de loufoquerie. Successeur de Maurice Tillieux, Stephen Desberg avait offert au personnage de Tif une certaine nonchalance, voire une apparente désinvolture, revisitée ici dans des joutes verbales parfois acides avec son acolyte barbu. Après le départ du dessinateur historique Will, une première reprise signée du duo Sikorski-Lapière avait renoué avec une fibre purement policière, affranchie des références au fantastique des trois scénaristes précédents.

Nantis de ce solide héritage, dont ils connaissent la moindre virgule, Blutch et Robber donnent leur propre tempo. La recherche de Kiki prend ainsi la forme d’une histoire au long cours et aux multiples ramifications, riche d’une galerie de personnages hauts en couleurs, composant une série de figures dont aucune n’est banale : antiquaire escroc et sa fille entreprenante, brochette de criminels réunis dans un club privé, femme de maison éplorée, SDF expert en automobile, avocat marron, chauffeur de kidnappeur, indicateurs, éditrice qui n’hésite pas à faire le coup de poing, voire bien plus… Et même une référence fugitive à un heaume qui ramène à l’un des personnages les plus mythiques de la saga du chauve et du barbu ! Le tout pour une intrigue située dans des années 1980. Donc pas de smartphone, ni d’Internet, ni de réseaux sociaux… Mais décalage temporel ne veut pas forcément dire passéisme : au-delà de l’époque, la dynamique du scénario et du dessin accentuent très subtilement l’intemporalité de deux personnages… nés voici plus de 80 ans !

En somme, une reprise aussi érudite que jubilatoire, que l’on espère vivement se voir pérennisée.

©Jean-Philippe Doret

Tif et Tondu « Mais où est Kiki ? »

Par Blutch et Robber

80 pages

Dupuis

20 Mar

Une généalogie du western selon Hermann : à propos de Duke

Une généalogie du western selon Hermann : à propos de Duke

Dans le parcours de Hermann, le western est une sorte de fil rouge. Comanche voici plus de quatre décennies et Duke aujourd’hui revisitent ses codes et sa culture, tandis que certaines intrigues de Bernard Prince et l’atmosphère de Jeremiah y font abondamment référence.

A l’occasion d’une visite parisienne fin janvier dernier après la sortie de La dernière fois que j’ai prié, le quatrième album de Duke, la série scénarisée par son fils Yves H, Hermann évoque son regard sur le western, au fil d’une conversation dans une brasserie de Montparnasse, qui lui a inspiré d’emblée une analogie pour le moins insolite : « le western, c’est comme le steak, il existe toujours des manières différentes de le préparer et de le présenter. »

Quelles étaient vos références cinématographiques de western ?

Hermann : Les films de John Wayne, bien sûr… que j’ai fini par haïr, même si Le Dernier des Géants n’était pas mal. J’ai beaucoup aimé les westerns de Sergio Leone, car ils sont pleins de trouvailles et de fantaisie. Il y en a beaucoup d’autres : Hombre avec Paul Newman, Impitoyable de Clint Eastwood… On ne produit plus beaucoup de westerns en ce moment mais ça reviendra, car tout revient.

Ces derniers temps, on a effectivement l’impression que le western est bien plus présent dans la bande dessinée que sur grand écran…

C’est très probable, même si je n’ai jamais établi de véritable parallèle entre le western au cinéma et en bande dessinée. Côté cinéma, il y a eu la période John Wayne, et la période Sergio Leone a vraiment été un virage à 90 degrés, avec une coloration que le western n’avait pas auparavant. La mythologie du western était totalement détournée.

La création de Comanche dans le Journal de Tintin a d’ailleurs coïncidé avec l’explosion de Sergio Leone. Comment est née cette série ?

A ce moment, je dessinais Bernard Prince et j’avais réalisé des illustrations pour des textes de Pierre Pelot publiés dans le Journal de Tintin. Il les avait appréciées et avait envoyé au journal un scénario à Greg (à l’époque rédacteur en chef du Journal de Tintin, ndlr) pour un western, ce que je ne pratiquais pas à l’époque. Greg n’avait pas envie de me laisser filer, il m’a dit qu’il allait m’écrire un scénario de western et je n’ai pas réalisé une seule seconde qu’il voulait ainsi m’empêcher de travailler avec quelqu’un d’autre (rires) ! A cette époque, je croyais en l’honnêteté de l’être humain, mais cette naïveté s’est étiolée avec le temps (sourire). J’ai dit un jour à Pierre Pelot que je n’avais pas refusé de travailler avec lui, mais que c’était Greg qui avait refusé son scénario. Mais il était trop tard, j’étais déjà engagé avec mon fils.

Un point commun entre Jeremiah, western post-apocalyptique que vous scénarisez vous-même, Duke, écrit par votre fils, c’est qu’on peut y trouver des cases voire des pages entières sans dialogues, un peu comme dans les films de Sergio Leone…

La bande dessinée, c’est graphique par excellence. En fait, on rajoute du texte pour donner des explications uniquement quand on ne peut pas faire autrement. Du texte supplémentaire, c’est une redondance inutile, d’autant plus que ma narration est très cinématographique. Le dialogue ne sert qu’à dire ce que le dessin ne peut exprimer.

Dans ce fil rouge du western, Duke est-il pour vous un retour aux sources ou une continuité ?

En fait, je ne fais qu’obéir aux désirs de mon fils, il a une vision très personnelle du western dont je ne me mêle pas. Mais je m’y sens très à l’aise, il a une approche différente d’une culture qui est identique. Mon fils est très cinéma, il a fait des études de cinéma, mais il a laissé tomber quand il s’est rendu compte que, dans le cinéma, on passe beaucoup de temps à courir après l’argent (sourire).

Selon vous, qu’est-ce que votre fils a pu « apprendre » de votre propre travail de scénariste ?

Je ne sais pas s’il en a appris quelque chose, nous n’en avons jamais parlé. Mais je sais qu’il dit : « je ne pourrais jamais parler comme toi ». Un jour, je lui avais dit qu’il pourrait peut-être faire du Jeremiah. Il m’a répondu : « Jeremiah est tellement personnel qu’aucun autre scénariste pourrait faire du Jeremiah crédible ».

Ce qui pourrait vous réunir, ce serait un certain art du silence…

Au niveau du découpage, je pense que mon fils se sert quand même de ma manière de narrer. Côté texte, mon fils parle de manière très classique et, de temps en temps, c’est moi qui me permets une petite saillie dans son texte.

En lisant d’une traite les quatre albums de Duke, les titres des albums semblent plus donner des indices sur l’état d’esprit du personnage principal que sur l’histoire elle-même…

Tout à fait, avec même une certaine forme de philosophie, car on parle du problème humain du personnage de Duke, de son univers fermé dont il n’arrive pas à se débarrasser. Ca correspond un peu au caractère de mon fils, qui est quelqu’un de très secret et réservé.

Et quand on voit le personnage de Duke, on imagine plusieurs choses : un vécu assez chargé (qu’on va peut-être découvrir au fil des albums à venir), et un désir de se débarrasser de la violence sans y parvenir…

Oui, se débarrasser de lui-même, mais il n’y arrivera jamais, parce que dans ce cas, le personnage n’aurait plus aucune raison d’être. Duke a une belle tenue, un maintien très civilisé, signe d’une certaine moralité qu’il ne peut paradoxalement pas respecter. Je demanderais à mon fils de ne pas être trop explicite, de manière à ce qu’il reste une sorte de brouillard autour du personnage : des allusions, mais sans plus. Pour moi, un côté mystérieux doit subsister.

©Jean-Philippe Doret

Duke

Scénario : Yves H

Dessins : Hermann

Quatre albums (56 pages) disponibles

Dernier album paru : La dernière fois que j’ai prié

Le Lombard

03 Mar

Blake et Mortimer T25 La Vallée des Immortels 1 – Menace sur Hong Kong T26 La Vallée des Immortels 2 – Le millième bras du Mékong Scénario : Yves Sente, Dessins : Teun Berserik & Peter van Dongen

 

Yves Sente, Blake et Mortimer au fil du temps : à propos de La Vallée des Immortels

Cette année 2020 est celle d’une double célébration pour la saga dessinée du capitaine Francis Blake et du professeur Philip Mortimer. Tout d’abord, le 70e anniversaire de la sortie en album du premier tome du Secret de l’Espadon, l’aventure fondatrice. Et il y a vingt ans, paraissait La machination Voronov, deuxième album après la relance de la série en 1996, et première histoire écrite par Yves Sente.

Parmi les scénaristes ayant œuvré sur Blake et Mortimer depuis bientôt un quart de siècle – citons donc ses très estimés confrères Jean van Hamme, Jean Dufaux, Jaco van Dormael, Thomas Gunzig et bientôt José-Louis Bocquet et Jean-Luc Fromental – Yves Sente occupe une place bien à lui. Celle d’avoir inscrit ses histoires dans une continuité temporelle par rapport à celles du père fondateur Edgar-Pierre Jacobs. Ainsi Le Bâton de Plutarque précédait-il Le Secret de l’Espadon, tout en faisant écho au diptyque Les Sarcophages du Sixième Continent, qui racontait notamment la première rencontre entre les deux héros, alors au sortir de l’adolescence.

Les deux tomes de La Vallée des Immortels ne font pas exception à la règle, car situés chronologiquement entre Le Secret de l’Espadon et Le Mystère de la Grande Pyramide. Un exercice de haute voltige, pour lequel Yves Sente démontre une nouvelle fois la parfaite maîtrise de son sujet. En deux décennies, peut-être n’a-t-il même jamais autant possédé son art, tissant une intrigue asiatique à entrées multiples incluant enjeux politiques entre Hong Kong, Taiwan et la Chine, les origines de l’empire chinois, une vallée légendaire et le Philip Mortimer inventeur.

Alors que ces intrigues multiples s’imbriquent à divers degrés au fil des deux tomes de La Vallée des Immortels, il est un personnage qui avance masqué, au sens propre comme au figuré : le colonel Olrik. Yves Sente lui a réservé l’un des plus beaux tours de force de l’histoire : au fil de l’histoire, la Némésis de Blake et Mortimer ne rencontre jamais ses meilleurs ennemis à visage découvert !

Mais la richesse de La Vallée des Immortels va bien au-delà de la savante imbrication de ses intrigues. La contrée qui donne son titre à ces deux tomes n’est pas sans rappeler les tribulations préhistoriques de Philip Mortimer dans Le Piège diabolique. La pièce d’arbalète issue de la naissance de l’empire chinois et l’Espadon sont en outre deux variations sur un même thème cher à la littérature de science-fiction : celui de l’arme absolue.

Au fil de ce diptyque à tiroirs, les dessinateurs Teun Berserik et Peter van Dongen, pour leur premier Blake et Mortimer, sont au parfait diapason de leur scénariste. Et promettent un avenir brillant. Leur aisance dans le dessin des engins volants ouvre de belles perspectives pour l’arc scénaristique fantastique de la saga de Blake et Mortimer. Nul doute qu’Yves Sente doit déjà y penser… Comme à des retrouvailles à venir avec son complice André Juillard, pour une huitième aventure en commun.

©Jean-Philippe Doret

Blake et Mortimer

T25 La Vallée des Immortels 1 – Menace sur Hong Kong

T26 La Vallée des Immortels 2 – Le millième bras du Mékong

Scénario : Yves Sente

Dessins : Teun Berserik & Peter van Dongen

2 x 56 pages

Editions Blake et Mortimer

 

03 Fév

Hommage au grand Jean-Yves Mitton lors du FIBD d’Angoulême 2020

Biographie extraite de Bedetheque.com

Né à Toulouse en 1945, il entre aux Beaux-Arts de Lyon en 1960. Après un an d’académie, il entre dans un atelier de retouche BD pour les Éditions Lug. Pendant onze ans, il fait ses armes sur des séries telles que Sammy Sam, sa première série, Pim Pam Poum, Oum le dauphin, Popoff et surtout Blek le roc publié dans “Kiwi” dont il dessine une cinquantaine d’épisodes. À partir de 1972, il crée, outre des centaines de couvertures, une ribambelle de super-héros comme Mikros, Cosmo, Epsilon et Kronos qui fréquente les pages de Mustang, Strange, Titans et Nova pendant quinze ans. En 1975, il réalise Léonard de Vinci pour le parc Mirapolis, Blackstar, d’après le feuilleton diffusé sur TF1 et onze épisodes de Photonik en collaboration avec Ciro Tota. Il dessine également deux épisodes du Surfer d’Argent qui lui permettent d’accéder au “Comics USA”, genre peu fréquenté par les auteurs français. Acharné de travail, il s’associe avec François Corteggiani en 1987 pour une nouvelle série L’Archer Blanc publiée dans “Mickey” et Noël et Marie dans “Pif”. L’année suivante, il prend la suite de Malès De silence et de sang chez Glénat. Tout en poursuivant cette série jusqu’au tome 10, il débute la longue saga gallo-romaine Vae Victis aux Éditions Soleil avec Rocca au scénario. Par la suite, Soleil lui laisse carte blanche et il enchaîne avec Les survivants de l’Atlantique et Chroniques barbares. En 1997, il élabore Attila… mon amour avec Franck Bonnet au dessin et Quetzalcoatl chez Glénat. En 1997, il reçoit la médaille de la ville de Clermont-Ferrand lors de son Festival BD pour l’ensemble de sa carrière. En 2006, il réalise Le dernier kamikaze aux Éditions Soleil avec Félix Molinari au dessin.

 

06 Jan

« Spirou, l’espoir malgré tout » d’Emile Bravo & « Spirou à Berlin » de Flix

   

Spirou, une autre « Histoire en questions »

La parution récente et quasi simultanée il y a quelques semaines du deuxième volume de L’Espoir malgré tout et de l’album de Flix offre au personnage de Spirou un regard particulier sur l’histoire du XXe siècle.

Ce deuxième chapitre de L’Espoir malgré tout commence et se termine dans un train. Mais entre ces deux climax, la saga d’Emile Bravo évolue au fil d’une double dramaturgie. La première fait référence à l’histoire du journal de Spirou et à la création du théâtre de marionnettes par son rédacteur en chef Jean Doisy et André Moons pour pallier à l’interruption de la parution de l’hebdomadaire. Ici, ce sont Spirou et Fantasio en personne qui l’emmènent sur les routes, comme un acte de résistance.

L’autre versant de cet album est porté dans son sous-titre Un peu plus loin vers l’horreur. La prise de conscience de la duplicité de certaines « bonnes intentions ». Et surtout des persécutions toujours plus accrues envers les Juifs. Spirou embarque ainsi avec deux jeunes enfants qu’il souhaite sauver dans un train à destination de la Pologne… En route vers l’indicible ? Le prochain chapitre, intitulé Un départ vers la fin, le dira.

Dans Spirou à Berlin, le Flix emmène Spirou, Fantasio et le Comte de Champignac à Berlin-Est, à quelques temps seulement de la chute du Mur. Entre réalité historique et satire, l’approche du dessinateur allemand rappelle celle du mythique album QRN sur Bretzelburg de Franquin (les apparitions de l’inénarrable major Kleinwitz), et aussi, par la modernité de son traitement scénaristique et de son découpage, d’autres histoires de la collection Le Spirou de…, comme Fantasio se marie ou encore La grosse tête. Avec, en cerise sur le gâteau, la présence de la « branche délinquante » – pour reprendre une expression du regretté scénariste Philippe Tome dans Spirou à Moscou – de la famille de Fantasio.

Les coups de sang, coup de gueule, inconséquences et autres frasques de ce dernier rythment également ces deux albums, offrant un contrepoint humoristique au poids de l’Histoire, et à un Spirou qu’il juge parfois trop vertueux, notamment dans L’Espoir malgré tout. En 2020, l’histoire parallèle se poursuit entre L’espoir malgré tout et le regard toujours renouvelé de nouveaux auteurs sur l’univers du groom le plus célèbre de la BD belge, comme en témoigne la prépublication en cours dans le journal de Spirou de Spirou chez les Soviets, signé Fred Neidhardt (scénario) et Fabrice Tarrin (dessins). Pour d’autres belles surprises à venir.

© Jean-Philippe Doret

Spirou « L’espoir malgré tout (deuxième partie) »

Scénario & dessin : Emile Bravo

92 pages

Le Spirou de Flix « Spirou à Berlin »

Scénario & dessin : Flix

64 pages

02 Jan

Et toujours les forêts, Sandrine Collette

Présentation de l’éditeur

Corentin, personne n’en voulait. Ni son père envolé, ni les commères dont les rumeurs abreuvent le village, ni surtout sa mère, qui rêve de s’en débarrasser. Traîné de foyer en foyer, son enfance est une errance. Jusqu’au jour où sa mère l’abandonne à Augustine, l’une des vieilles du hameau. Au creux de la vallée des Forêts, ce territoire hostile où habite l’aïeule, une vie recommence.

À la grande ville où le propulsent ses études, Corentin plonge sans retenue dans les lumières et la fête permanente. Autour de lui, le monde brûle. La chaleur n’en finit pas d’assécher la terre. Les ruisseaux de son enfance ont tari depuis longtemps ; les arbres perdent leurs feuilles au mois de juin. Quelque chose se prépare. La nuit où tout implose, Corentin survit miraculeusement, caché au fond des catacombes. Revenu à la surface dans un univers dévasté, il est seul. Humains ou bêtes : il ne reste rien. Guidé par l’espoir insensé de retrouver la vieille Augustine, Corentin prend le long chemin des Forêts. Une quête éperdue, arrachée à ses entrailles, avec pour obsession la renaissance d’un monde désert, et la certitude que rien ne s’arrête jamais complètement.

Sélection pour le Grand Prix RTL-Lire 2020

Biographie de l’auteur

Sandrine Collette vit dans le Morvan. Elle est notamment l’auteure de Des nœuds d’acier, Il reste la poussière, et Les larmes noires sur la terre, couronnés par de nombreux prix.

 

Notre avis

Les éditeurs et les libraires se cassent la tête pour savoir dans quelle catégorie classer tel ou tel auteur. On peut comprendre. Question d’organisation, d’arguments commerciaux, de publics visés, tout ça…

Mais Sandrine Collette n’entre dans aucune catégorie, sauf à créer une catégorie spéciale « Sandrine Collette ». C’est ça le vrai talent. Avoir une identité tellement personnelle, tellement unique, tellement reconnaissable dès la première ligne, qu’il serait inutile et vain de tenter de tenter de lui coller une quelconque étiquette.

Nombre d’auteurs (polar ou pas, noir ou pas, thriller ou pas, blanche, grise ou rose ou pas…) écrivent des histoires captivantes et sacrément bien ficelées. Mais peu sont des stylistes. Ils se comptent même sur les doigts de la main (d’un manchot ?)

Sandrine Collette est une styliste unique, brillante. Elle peut aborder n’importe quel sujet, toujours avec le même bonheur. Son style transcendera toujours le sujet, au risque de prendre le lecteur à contrepied.

Qui aurait parié sur un récit post apocalyptique, genre traité des milliers de fois par toutes sortes d’auteurs de SF, de thrillers et j’en passe ?

Pourtant, on est pris dans ce récit dès la première ligne. Captivé, hypnotisé.

L’histoire est encore et toujours un prétexte à pourchasser ses vieux démons : l’enfance perdue, l’espoir malgré tout.

Sandrine laisse entrevoir ce que sera notre ancien monde, celui-là même que l’on s’applique à détruire consciencieusement. Comment l’humain va-t-il se reconstruire après notre suicide collectif, quel espoir restera-t-il à l’humanite ?

C’est aussi une métaphore sur le reconstruction personnelle après un naufrage, et un message d’espoir pour ceux qui trainent leur mal de vivre et semblent avancer dans la vie avec des boulets accrochés aux pieds.

368 pages de bonheur absolu. Une ode à la Littérature.

Ce livre va rafler quelques prix littéraires bien mérités. Je serai aux première loges pour applaudir, comme si je recevais les prix moi-même. Et ce sera le cas pour tous les auteurs, car cette reconnaissance et celle de l’Ecrivain.

©Bob Garcia

12 Déc

Les nouvelles aventures de Bruno Brazil T1 « Black Program Tome 1 » Scénario : Laurent-Frédéric Bollée Dessins : Philippe Aymond

Initiales BB, comme Bruno Brazil…

… Ou comme Brazil et Bollée ? En relançant, avec la complicité du dessinateur Philippe Aymond, l’un des personnages les plus singuliers de l’histoire du journal de Tintin, créé par Greg (sous le pseudonyme de Louis Albert) et William Vance, Laurent-Frédéric Bollée retrouve un personnage qui a marqué son adolescence. Histoires d’un retour, entre making-of, passion et confidences.

Pour ce nouveau départ avec le premier tome de Black Program, Laurent-Frédéric Bollée et Philippe Aymond reprennent le fil de Bruno Brazil là où Greg et Vance l’avaient laissée au mitan des années 1970 dans Quitte ou double pour Alak 6, neuvième album de la série.

Qu’est-ce qui vous a séduit dans le personnage de Bruno Brazil, lorsque vous lisiez ses aventures dans le journal de Tintin ?

Laurent-Frédéric Bollée : Dans les années 1970, je suis effectivement abonné au journal de Tintin, j’avais entre 10 et 15 ans, et si on veut faire de la bande dessinée, c’est à cette époque que l’on absorbe tout ce qu’on lit. Il est vrai que ce personnage m’a tout de suite marqué. J’ai aimé pour plusieurs raisons. J’adorais le look que William Vance avait donné à la série : un héros au visage assez carré, un personnage proche de la quarantaine, bien posé, en costume… Je le trouvais très classe et charismatique. Il y avait bien sûr le dessin. La couverture de l’album Quitte ou double pour Alak 6, sorti en 1977, m’avait beaucoup marqué. Pour moi, c’est une vraie affiche de cinéma ! Ce n’était pas un personnage aussi célèbre que Ric Hochet dans l’histoire du journal de Tintin à cette époque, mais je voyais une dimension supérieure dans Bruno Brazil : une certaine forme de maturité, qui le rapprocherait d’un public plus adulte, avec aussi la notion de perte de la famille, qui est au cœur de Quitte ou double pour Alak 6. En somme, ce sont des sensations de lecture de jeunesse, de perception, qui font qu’on accroche à cette série-là et pas à une autre.

Justement, dans ce côté un plus « adulte », comment réagissiez-vous en tant que lecteur adolescent quand Greg faisait mourir des personnages récurrents au fil des histoires de la série ?

Ca m’avait étonné, mais pas plus que cela, finalement, en tout cas pas au point de réagir en écrivant au journal de Tintin comme ont pu le faire certains lecteurs à l’époque. Je me souviens tout de même d’avoir vécu la fin de Quitte ou double pour Alak 6 comme une scène choc, effectivement. Mais plus encore que de voir les membres du Commando Caïman de Bruno Brazil se faire mitrailler, c’est la dernière planche qui m’avait marqué, où l’on voit Bruno Brazil prostré dans un fauteuil, littéralement dépressif. Greg est en contradiction totale avec l’image du héros, même si je pense qu’il s’est en quelque sorte « débarrassé » de certains personnages moins importants pour lui en les faisant mourir. Mais pour moi, ceux qui restent sont les plus intéressants : Whip Rafale et aussi le Nomade, dont la création datait de l’album Orage aux Aléoutiennes (qui précède Quitte ou double pour Alak 6 dans la série, ndlr) et qui est vraiment intéressant, notamment par un côté un peu plus déjanté.

Quel regard portiez-vous à l’époque sur les autres séries créées (Luc Orient, Bernard Prince et Comanche) à la même époque par Greg alors qu’il était rédacteur en chef du journal de Tintin ?

Luc Orient, Bernard Prince, Comanche et Bruno Brazil, c’est le quatuor magique, j’adorais tout. Par exemple, l’album Le ciel est rouge sur Laramie de Comanche est un chef-d’œuvre, Le Port des fous de Bernard Prince est magnifique et pour Luc Orient, j’adore la science-fiction. Je dirais même que de nos jours, Greg est peut-être un peu injustement sous-estimé et mésestimé. Les références des scénaristes de l’époque sont René Goscinny et Jean-Michel Charlier, ce qui est bien entendu incontestable, mais j’aurais bien envie d’ajouter Greg pour en faire un trio magique.

Chez Greg, il y a notamment un art assez percutant du dialogue et du titre des albums. Comment l’avez-vous « intégré » lors de l’écriture de Black Program ?

C’est de fait un compromis entre ambition, respect et nouveauté. Quand on reprend un personnage, il s’agit à la fois de respecter le passé tout en proposant une création originale… sans pour autant se paralyser soi-même en se demandant si on est digne de Greg. Cela dit, Greg est effectivement un as du dialogue et du titre. Mais pour ce qui me concerne, avec Black Program, je pose mes propres jalons.

A la lecture de Black Program, on perçoit quand même que cette dimension du Greg dialoguiste se retrouve dans les rapports entre Bruno Brazil et les survivants de son Commando Caïman…

Absolument, on retrouve une certaine forme d’ironie entre eux, des petites saillies parfois acerbes qui fusent… Et j’ose croire que Greg ne l’aurait pas renié.

Qu’en a-t-il été du choix de Philippe Aymond ?

J’avais déjà travaillé sur la série Apocalypse Mania avec Philippe Aymond, qui est également le parrain de mon fils. Philippe est donc quelqu’un de très important, car c’est avec lui que j’ai fait ma première série majeure. Nous avons donc des relations non seulement professionnelles, mais aussi quasi familiales, d’autant plus que nos épouses s’entendent également très bien. Nous essayons d’organiser deux fois par an un repas familial avec nos enfants. Et lors de l’un de ces fameux repas, chez lui, pendant l’été 2015, je lui confie que j’essaie de monter un projet de reprise de Bruno Brazil. Philippe marque un temps d’arrêt et me répond que c’est un de ses héros préférés… ce que j’ignorais ! Il partage en outre une certaine vénération pour William Vance. A ce moment, j’avais déjà évoqué l’idée auprès du Lombard, qui à cette époque relançait également Ric Hochet et Bob Morane. Lors d’un déjeuner, j’en parle à Gauthier van Meerbeeck, Directeur Editorial du Lombard, qui est un peu surpris. Je lui fais alors part de mon intention de remettre au goût du jour un héros qui ne soit pas une super vedette, en reprenant les choses là où Greg les avait interrompues avec Quitte ou double pour Alak 6. A ce moment, j’étais en liaison avec deux dessinateurs espagnols. L’un des deux avait déjà effectué des planches d’essai mais avait accepté un autre travail plus alimentaire et mettait ses activités en BD entre parenthèses. J’explique la situation à Philippe, en lui précisant que j’ai déjà un synopsis, et il me dit alors « on y va ».

Le fait d’être à la fois un fan de William Vance et de Bruno Brazil aurait-il soulagé Philippe Aymond d’une certaine pression ?

Il y a bien sûr le plus grand respect pour l’inspiration des maîtres William Vance et Greg, mais en même temps la certitude d’être un professionnel de la bande dessinée, la motivation pour reprendre le flambeau, la confiance nécessaire pour se dire qu’on sera à la hauteur. Après ce repas, Philippe a fait lui-même des planches d’essai, le scénario a été validé et Philippe a travaillé sur son emploi du temps par rapport à son travail sur la série Lady S… Nous nous sommes assez rapidement retrouvés au début de l’année 2017 et à ce moment, tout a été réuni pour qu’on se lance. La famille Vance est elle-même intervenue pour faire savoir que William était très flatté de ce projet de reprise officielle avec deux professionnels du métier, et qu’il serait très honoré de savoir que Bruno Brazil reprenait du service (Ce tome 1 de Black Program est dédié à William Vance, disparu le 14 mai 2018, ndlr). Donc, c’était parti.

Vous avez aussi apporté votre « touche personnelle » aux survivants du Commando Caïman, notamment avec l’impressionnant tatouage facial maori du Nomade…

Aux côtés du duo de base Brazil/Morales, il est sûr que je tenais à conserver les personnages du Nomade et de Whip Rafale. Cette dernière conserve d’ailleurs un charme fou, et j’aurais trouvé dommage qu’on ne la voie plus, tout en sachant qu’elle se retrouverait dans un fauteuil roulant. J’avais adoré le personnage du Nomade, avec un côté un peu plus rocker avec ses cheveux longs, et une personnalité que Greg avait tout de suite posée comme forte. J’étais tombé sur un article sur les gangs de motards en Nouvelle-Zélande dans les années 1980, et sur les photos on pouvait voir que certains d’entre eux étaient tatoués, ce qui était finalement encore assez effrayant à cette époque. Le Nomade a d’ailleurs posé un sacré défi à Philippe et à notre coloriste Didier Ray (sourire), qui devait rajouter le tatouage facial en mode trame sur le dessin ! Ce personnage est donc devenu violent, désabusé, et est lui aussi estropié avec une jambe de bois, mais il revient quand même. A partir du moment où Whip Rafale et le Nomade étaient blessés, meurtris et toujours en vie, il y a une vraie dimension humaine. Au fil de cet album, les notions de deuil et de douleur par rapport aux événements survenus dans l’album Quitte ou double pour Alak 6 sont très fortes. Bruno Brazil essayant de remonter la pente – et faisant même une psychanalyse – c’est d’ailleurs un « cadeau » scénaristique offert par Greg qui densifie le personnage. Quant à Gaucho Morales, il est dans son rôle de second drôle et musclé.

La chute finale de ce premier tome de Black Program laisse poindre une nouvelle dimension vers la science-fiction. Serait-ce votre « marque scénaristique évolutive » sur Bruno Brazil, sachant que Greg tendait plutôt vers le thriller, voire le récit d’espionnage décalé ?

Effectivement. J’avais monté un dossier qui remonte la chronologie de la vie de Bruno Brazil. En étudiant tous les albums à fond, on s’aperçoit qu’il y a plusieurs thématiques dans la série. Les récits d’espionnage au début, un côté aventure, un côté thriller urbain, et un aspect récurrent : le fantastique, distillé par Greg à petites touches. Il m’a donc semblé que le côté science-fiction était absent, mais correspondait parfaitement aux années 1970, avec le programme Apollo, les prémices de l’informatique… En somme, quelques portes entrouvertes par Greg, et j’ai donc pensé à la conquête spatiale, qui ne serait donc pas celle qu’on croit. Cela m’a paru une thématique inexplorée dans le Bruno Brazil des années 1970.

©Jean-Philippe Doret

Les nouvelles aventures de Bruno Brazil T1 « Black Program Tome 1 »

Scénario : Laurent-Frédéric Bollée

Dessins : Philippe Aymond

56 pages

Le Lombard

L’album fait également l’objet d’une édition spéciale de 68 pages en noir et blanc chez Khani Editions, avec 6 pages supplémentaires de croquis et 6 autres issues de La Chaîne rouge, l’aventure de Bruno Brazil inachevée de Vance et Greg. 

09 Déc

20ème édition du festival Angers BD, retour en images !

Pour son 20ème festival BD, l’équipe d’Angers BD a frappé fort !

Revenu au Centre des Congrès, le festival a connu une affluence record.

Les animations et expositions, nombreuses et de qualité ont attiré un public de tous âges.

Le plateau d’auteurs exceptionnel, ainsi que de nombreux bouquinistes, ont répondu à toutes les attentes et toutes les bourses. Chacun a pu trouver son bonheur en bande dessinée.

Côté accueil des auteurs, Angers BD a également mis les moyens : ambiance, animation, humours sont toujours au rendez-vous de ce bel événement !

Vivement l’édition 2019 !!!

Toutes les infos sur le festival sont ici

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