11 Avr

Martin Milan pilote d’avion-taxi Intégrale T1 (Scénario et dessins : Christian Godard)

Martin Milan, les premiers vols

Sous la houlette de son rédacteur en chef de l’époque Michel Greg, l’inoubliable créateur d’Achille Talon, de nombreuses nouvelles séries fleurissent dans le Journal de Tintin à la fin des années 1960. Parmi elles, Martin Milan, sous la plume de Christian Godard en 1967, est l’une des plus atypiques.

Premier anti-héros de l’école franco-belge ? Voire… Toujours est-il que Martin Milan détonne effectivement dans la production de cette période. Il ne combat pas le mal la fleur au fusil, ne sauve pas le monde… Il vit plutôt au jour le jour ses aventures en gagnant tant bien que mal sa croûte de pilote d’avion-taxi avec le Vieux Pélican, un coucou qui perd ses boulons plus souvent qu’à son tour… Le tout avec un art proverbial de la distanciation et un sens de la réplique qui fait mouche. Lointain cousin de Corto Maltese, le mythique marin d’Hugo Pratt, le cynisme en moins peut-être…

Outre le fait de remettre en lumière ce personnage pour le moins singulier, l’autre mérite de cette intégrale est de présenter les aventures de Martin Milan dans leur ordre chronologique, après des parutions en albums pour le moins aléatoires. Et si certaines des histoires courtes présentées dans le premier volume de cette intégrale offrent un burlesque réjouissant jusque dans leurs titres (« Le maboul du boulon », « Hélice au pays des merveilles »), on sent poindre au fil de la lecture – et notamment de trois histoires – un rapport très singulier à l’enfance, qui fera par la suite l’originalité du personnage et de son créateur.

Dans « Martin Milan, pilote d’avion-taxi », qui ouvre cette intégrale, il raconte à un adolescent son rêve de devenir pilote. Dans « Les clochards de la jungle », il vient en aide, presque malgré lui, à Petit Pierre dans la recherche de son père (« Vous n’auriez pas vu mon papa ? »). Et dans « Eglantine de ma jeunesse », il est confronté à Benji, un adolescent plus que réticent à se séparer d’Eglantine… une lionne qu’il a élevée dès le biberon, et qui tient plus du chat d’appartement douillet (oxymore ?) que du grand fauve ! L’ombre bienveillante d’Antoine de Saint-Exupéry, Rudyard Kipling et Joseph Kessel plane sur ces trois aventures… Tout comme celle du mythe d’Orphée, voire de Jean Cocteau, dans « Le chemin de nulle part », surprenante incursion dans le fantastique.

Par la suite, Martin Milan poursuivra sa route au fil d’histoires aux titres aussi poétiques qu’énigmatiques : citons entre autres « L’émir aux sept bédouins », « Les hommes de la boue », « Mille ans pour une agonie », « Adeline du bout de la nuit », « L’ange et le surdoué » ou encore « L’enfant à la horde »… A redécouvrir dans les trois prochains tomes de cette intégrale prévue en quatre volumes.

©Jean-Philippe Doret

 

Martin Milan pilote d’avion-taxi Intégrale T1

Scénario et dessins : Christian Godard

200 pages – Contient onze histoires de 1967 à 1970

Le Lombard

04 Avr

Les Nouvelles enquêtes de Nestor Burma : Crimes dans les Marolles, de Nadine Monfils

Présentation de l’éditeur :

 » C’était au temps où Bruxelles brusselait…non peut-être !  »

Nestor Burma à Bruxelles…

Un fait-divers vieux de onze ans.

Burma ne peux résister à y mettre son nez, à fouiller…

Nadine Monfils nous offre une balade bucolique et sombre dans le vrai Bruxelles.

« Guy Marchand, mon acteur fétiche, beau comme une Ford Mustang, même à l’âge d’être l’ermite des tarots. Le sourire c’est comme le charme, ça ne vieillit jamais. La pétillance dans le regard non plus. Puis la voix…Signoret et Trintignant, ou encore Jeanne Moreau…Ça te fait une valse à mille temps, rien qu’en te disant bonjour.

Tu parles que j’en ai entendu parler ! Il y a quelques années, cette terrible histoe avait défrayé la chronique. On l’avait surnommée Beast, la bête, parce que le criminel avait fait un carnage. La nuit du 16 juin, un jeune homme, Léo Straum s’était réveillé dans l’entrepôt de textiles de ses parents, situé dans le quartier des Marolles, rue des Capucins, avec son père, sa mère et sa sœur éventrés et lardés de coups de couteaux. Une vraie boucherie. Les murs étaient éclaboussés de sang et le gars ne se souvenait plus de rien. »

 

Notre avis :

Autant le dire tout de suite : ce livre est une petite merveille, qui se déguste comme une friandise. Belge, forcément.

Chaque phrase de Nadine Monfils est taillée sur mesure pour habiller le plus célèbre des détectives franchouillards. Elle se glisse dans la peau du personnage et se l’approprie sans jamais le détourner. C’est du grand Nestor Burma ! Léo Mallet doit se retourner de plaisir dans sa tombe. Son lascar a traversé les décennies et semble aussi à l’aise dans notre époque que dans celle de son créateur. Il possède un portable et son pote Mansour est « un geek hors pair et un cador du Dark Web ».

On suit le récit avec passion, car il y a une vraie enquête, bien construite et haletante comme on dit dans les thrillers à la mode.

Mais on se régale aussi des digressions, un art que Nadine maîtrise.

Ça frise souvent le délire. C’est truculent et drôle. On se croirait dans ces épisodes d’anthologie de Strip Tease, même quand le perroquet est remplacé par une mouche. «  Perso, j’ai connu un malabar en taule qui avait réussi à élever une mouche […] à merde qu’il avait baptisée Joséphine, parce qu’il kiffait la chanteuse aux bananes, il avait quand même étranglé sa femme, et écrasé l’amant de cette salope avec sa Ford Mustang. Mais il avait épargné le yorkshire. Bon cœur, il avait été déposer le clébard devant l’église, tel Moïse avant le Déluge, et il était retourné sur le lieu des crimes pour s’assurer que plus personne ne respirait. […] Quand il te parlait de sa mouche, tout juste s’il ne se mettait pas à chialer. La bestiole était devenue sa raison de vivre, sa chérie, son égérie de chez Lanvin, sa Victoria Beckham. Il te racontait qu’il roupillait avec elle, posée sur le coin de sa bouche, comme un grain de beauté. Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mitards jusqu’au jour où il l’avait avalée en ronflant. Et là, ce fut la fin du monde. Joséphine était partie dans l’intestin du gros qui, chaque fois qu’il coulait un bronze, touillait dedans avec sa petite cuillère à café pour la retrouver. Il finit par dénicher l’amour de sa vie qu’il rinça sous le robinet et à qui il offrit des funérailles dignes de la reine d’Angleterre. Elle trône sur son étagère, dans une boite d’allumettes, sur un petit coussinet confectionné avec un bout de tissus arraché à son calebar, pour lui rappeler des odeurs familières. Et tous les soirs, il lui chante une berceuse.

Tout ça pour dire qu’il ne faut pas se fier aux apparences et que l’homme est à la fois ange et diable. »

La digression a toujours une utilité. Sous la plume de Nadine, Nestor nous livre le fond de sa pensée sur la société, et cela vaut des livres de philosophie. : «  On est toujours en guerre. Même dans les pays où on ne se tire pas dessus, on est en guerre contre les cons. En plus, ils pullulent et se reproduisent. Puis ils votent pour des plus cons qu’eux. Je me souviens, quand j’étais plus jeune, j’avais la naïveté de croire qu’on pouvait discuter, se parler… mais avec les cons, tu peux pas. Faut juste les zapper. Au max, dire bonjour si ça te gêne d’être impoli. Pour le reste, tu passes ton chemin et tu ne réponds pas. Les cons, c’est comme les microbes. Faut pas s’en approcher sinon t’es contaminé. »

Et : «  Si le bonheur est contagieux, la poisse l’est bien plus encore. Et une fois que tu l’as attrapé, elle te colle aux semelles. »

Ce livre, c’est aussi une invitation au voyage dans les Marolles d’hier et d’aujourd’hui, truffé d’expressions plus-Belge-tu-mœurs. Ça sent le vécu. Rassurez-vous, Nadine a mis plein d’astérisques un peu partout, et en fin de chapitres on découvre le sens de mots est expressions fleuris tels que ziverderaa, le zwarte piet, les cuberdons (miam !), les fritkot (re-miam !), et pis mijn kluut !

La nostalgie s’invite parfois dans le récit…

« J’aime bien Bruxelles le soir. Les gens sont aux terrasses devant de grands verres de bière. Je passe près de la lunette, à côté de l’Opéra, où les verres sont plus grands que des assiettes à soupe. […] et le soir, la jeunesse devenue bobo, celle qui pond des enfants rois, s’habille vintage, mange bio et roule à vélo, pousse-toi de là bobonne. Ils polluent moins que notre génération, mais qu’est-ce qu’ils sont chiants ! »

Mais Nadine Monfils est aussi et surtout une styliste. C’est ce qui manque le plus actuellement dans le polar. C’est bien d’aligner les cadavres et les scènes atroces. C’est mieux de l’écrire avec du style, et pourquoi pas de la poésie…

« Galant, je prends les rames et on embarque. Peu de monde sur l’eau à cette époque printanière où le soleil joue au marque-page dans les livres de pluie.

Au début, on ne parle pas. On se regarde et on savoure ce moment paisible, loin de la foule, des grues qui creusent Bruxelles depuis des lunes, ville éternellement en chantier qui accroche ses lambeaux d’âme jusque dans la rue des Bouchers, à l’heure où les touristes se sont envolés. »

Et : «  Il y a un peu de soleil. J’ai envie de marcher, de me dépêtrer de cette toile d’araignée gluante qui me colle aux rêves. »

Bon allez, j’arrête sinon je vais citer le livre en entier. Le mieux c’est de le lire, hein. 175 pages de bonheur, pour 15 euros. Franchement, qu’est-ce que tu as de génial de nos jours pour ce prix là ?

Foncez, vous allez vous régaler.

Nadine est au sommet de son art. Elle laisse exploser son talent, sa virtuosité, sa gouaille, son humour. Tout sonne juste. Tout est beau ! Son Nestor est plus vrai que nature.

© Bob Garcia

 

 

 

31 Mar

Les esclaves de Tromelin : une histoire, une BD, une exposition…

Les esclaves de Tromelin : une histoire, une BD, une exposition…

Déjà évoquée en BD en 2015 dans la collection Aire Libre des éditions Dupuis, l’incroyable odyssée des esclaves de l’île de Tromelin fait jusqu’au 3 juin l’objet d’une exposition à Paris, dans le cadre de la célébration par le Musée de l’Homme du 70e anniversaire de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme.

Le 31 juillet 1761, le navire français « L’Utile » s’échoue sur une île désertique de l’Océan Indien. Après reconstruction d’une embarcation avec les restes du navire, les esclaves malgaches embarqués illégalement à Madagascar ayant échappé au naufrage sont abandonnés sur place. Quinze ans plus tard, Jacques Marie de Tromelin (qui donnera son nom à l’île) recueille les derniers survivants (sept femmes et un nourrisson) le 29 novembre 1776.

En 2015, Sylvain Savoia publie chez Aire Libre « Les Esclaves oubliés de Tromelin », après avoir accompagné l’une des quatre expéditions parties sur les traces de ces esclaves oubliés, sur une île hébergeant aujourd’hui une station météorologique.

Selon deux chartes distinctes, du dessin à la mise en couleurs, il raconte à la fois le quotidien des survivants et les recherches archéologiques… Mais au fil de la lecture, Savoia tisse des fils invisibles à plus de deux siècles d’écart : l’adaptation au quotidien à un environnement qui peut devenir très vite hostile, comment dompter celui-ci et comment il influence les convictions de chacun – notamment la manière dont les esclaves malgaches doivent remettre leurs traditions en cause pour survivre – l’organisation et la (re)constitution, entre fin du XVIIIe siècle et début du XXIe, d’une micro société… Ou comment l’histoire éclaire le présent… Et inversement. Une structure scénaristique qui n’est pas sans rappeler les savants allers-retours de Francis Ford Coppola dans « Le Parrain II ».

L’histoire des esclaves de Tromelin ne pouvait laisser insensible le Musée de l’Homme dans le cadre du 70e anniversaire de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. Et l’exposition itinérante, qui a déjà accueilli 178000 personnes avant son arrivée à Paris, peut se visiter de manière totalement indépendante de la BD… Tout en offrant une troisième lecture simultanée de cette dernière, sous des aspects multiples : la géopolitique de l’esclavage dans l’Océan Indien, le quotidien des esclaves pendant leurs quinze années d’exil (habitations, repas, ustensiles divers) et aussi la mémoire intellectuelle et littéraire de l’esclavage.

De ce point de vue, l’album de Sylvain Savoia, qui bénéficie pour l’occasion d’une édition spéciale parue le 1er mars dernier, occupera désormais une place singulière dans les écrits comme dans l’imaginaire des histoires de naufragés, rejoignant Jules Verne, Daniel DeFoe, comme la réalité des écrits des opposants à l’esclavage.

©Jean-Philippe Doret

Exposition « Tromelin, l’île des esclaves oubliés »

Du 13 février au 3 juin 2019 au Musée de l’Homme à Paris

« Les Esclaves oubliés de Tromelin »

Scénario et dessins : Sylvain Savoia

Nouvelle édition en partenariat avec le Musée de l’Homme

128 pages couleurs (dont dossier spécial inédit 8 pages de dessins inédits présentant la chronologie de l’esclavage) + jaquette couverture spéciale

Aire Libre – Dupuis

25 Mar

« Sale temps pour les grenouilles », Isabelle Bourdial

Présentation de l’éditeur

Je m’appelle Hadrien Lapousterle et je dirige le département Histoire et Civilisations aux éditions Galvani. De l’avis général, je suis un type posé et pacifique. Pourtant il n’a fallu que 4 mois pour faire de moi un tueur.
Ma cible, c’est mon chef, Grégoire Delahousse. Il vient d’être nommé à la tête du pole Arts et Savoirs. un harceleur, un costkiller, un Pomme K … vous savez, le raccurci clavier qui supprime les blocs de texte sur les Mac.
Une comédie noire contre le harcèlement au travail et le burn out, un hommage aux séries télévisées et à la culture populaire.

Notre avis

Le burn-out, Isabelle Bourdial connaît bien !
Elle a choisi le mode roman pour en parler, sans tomber dans le pathos, mais plutôt sur un mode ironique, voire franchement comique.
Les grenouilles du récit sont les victimes collatérales d’un boss aussi incompétent que sournois.
« Sur le coup, je n’ai rien perçu de sa manœuvre. À la lumière des événements qui suivirent, je comprends aujourd’hui que le feu venait d’être allumé sous la casserole. Il fallait attendre que la température monte peu à peu, en occupant la grenouille, pour qu’elle ne s’aperçoive de rien. »
Et plus loin…
« En repensant à cette scène, je vois six grenouilles dans une marmite, le cerveau en ébullition. Sauteraient-elles a temps avant de cuire dans le bouillon ? »
Tout y passe : l’humiliation, la « remise en question », le doute, la culpabilisation, la peur de mal faire… pas assez… pas à temps…

L’homme a de la ressources : « Goût pour la manipulation », « cruauté gratuite », « humour au vitriol », « goût du massacre », « génie pour mentir, tricher et blesser »…
Le changement selon Delahousse est synonymes de nivellement par le bas.
Mais il ne faut pas sous-estimer l’instinct de survie des grenouilles.

Et puis un matin : « Mon instinct me disait que tout pouvait arriver : la suppression de l’open Space, la mise au placard de Gregoire, la fin des sèche-mains. Ainsi commença l’une des pires journées de mon existence… »

La solution s’impose alors : il faut tuer ce boss toxique !
La « Confrérie de l’Orient Express » attaque alors le « Clan des chacals »…
Avec une écriture vive et pleine d’humour, Isabelle Bourdial traite d’un sujet plus grave qu’il n’y parait. En fin des remerciements, elle rappelle d’ailleurs : « une page se tourne. Un dernier conseil, fuyez comme la peste les Grégoire Delahousse. Le burn-out n’est décidément pas une maladie à prendre à la légère ».
La dernier page du récit quant à elle se termine par « FIN (ou pas) », laissant entrevoir une suite possible à ce récit…
Un bon moment de lecture, et un remède efficace contre la dépression !

©Bob Garcia

 

20 Mar

« Animal », Sandrine Collette, chez Denoël

« Animal », Sandrine Collette

Présentation de l’éditeur

Dans l’obscurité dense de la forêt népalaise, Mara découvre deux très jeunes enfants ligotés à un arbre. Elle sait qu’elle ne devrait pas s’en mêler. Pourtant, elle les délivre, et fuit avec eux vers la grande ville où ils pourront se cacher.

Vingt ans plus tard, dans une autre forêt, au milieu des volcans du Kamtchatka, débarque un groupe de chasseurs. Parmi eux, Lior, une Française. Comment cette jeune femme peut-elle être aussi exaltée par la chasse, voilà un mystère que son mari, qui l’adore, n’a jamais résolu. Quand elle chasse, le regard de Lior tourne à l’étrange, son pas devient souple. Elle semble partie prenante de la nature, douée d’un flair affûté, dangereuse. Elle a quelque chose d’animal.

Cette fois, guidés par un vieil homme à la parole rare, Lior et les autres sont lancés sur les traces d’un ours. Un ours qui les a repérés, bien sûr. Et qui va entraîner Lior bien au-delà de ses limites, la forçant à affronter enfin la vérité sur elle-même.

Humain, animal, les rôles se brouillent et les idées préconçues tombent dans ce grand roman où la nature tient toute la place.

 

Notre avis

Sandrine Collette fait partie de ces auteurs qui savent embarquer le lecteur dans leur récit en quelques pages. Peu de description, pas de tergiversation, juste une mise en situation. On est instantanément dans l’action. La tension est ressentie dans les moindres phrases. Parfois trois mots suffisent  Impossible de ne pas tourner la page pour savoir ce qui va se passer. Pendant une trentaine de pages, on suit donc avec avidité le récit de Mara, qui recueille deux gamins.

Puis l’histoire bascule dans un autre univers, qui n’a apparemment aucun rapport.

Pas le temps de regretter Mara et ses déboires.

Sandrine nous embarque déjà dans une autre histoire, celle de Lior, une jeune femme fascinée par la chasse ; et son compagnon Hadrien qui tente de suivre le mouvement.

L’introduction est un modèle littéraire : « Il y avait une étrange lumière jaune au fond du ciel, qui vient après les orages, avant même que la pluie ait cessé de raviner les terres. Hadrien connaissait bien cette lumière, qui ne disait jamais vraiment si la tempête était passée ou si elle s’apprêtait à revenir, à faire demi-tour en s’arrachant au vent. A la fois cela le rassurait que le monde ne soit pas entièrement ténèbres, et à la fois le frisson persistait le long de son dos, tout n’est pas fini, pensa-t-il, c’est pour cela, il en reste encore : du vent et de la fureur.

Le malaise, sans doute, il le tirait de cette incertitude. Est-ce que la tempête s’abattrait sur eux ou non – ou au contraire, ce qui le troublait était la conviction que quelque chose allait arriver en même temps que la lumière jaune. »

Bonjour l’ambiance. Le lecteur est prévenu. C’est parti pour 282 pages de tension, de doutes, de course-poursuite effrénée. Le tout servi par une écriture subtile, où chaque mot est pesé, où chaque ambiance est calculée, chaque décor contribue à étouffer un peu plus le lecteur.

La chute arrive comme une délivrance. On retrouve Mara et ses deux gamins. Tout est tellement lié, tellement évident, que l’on s’en veut de ne pas avoir compris.

Ce livre ne se lit pas, il se dévore.

Courez l’acheter. Seul risque : vous allez devenir accro !

Sandrine Collette n’est pas seulement une formidable raconteuse d’histoire, c’est une styliste magistrale et une auteure surdouée.

Respect, Madame ! Vivement le prochain roman. Celui-ci va rafler quelques prix littéraires, sinon je n’y connais rien…

©Bob Garcia

 

03 Mar

Capricorne Intégrale T1 Scénario & dessins : Andreas

Sous le(s) signe(s) du Capricorne

Ces deux dernières décennies, Andréas a développé deux grandes séries : Arq (éditions Delcourt) et Capricorne, que Le Lombard publie aujourd’hui en édition intégrale.

Les trois personnages principaux de Capricorne ont d’abord fait leur apparition dans la série Rork, dont le cinquième des sept volumes porte précisément le titre de « Capricorne ». Par un subtil jeu de miroirs, les quatre premiers volumes constituent une sorte de prologue qui connaît son premier aboutissement dans le cinquième album « Le secret » constitue le point de convergence, par un point de vue inversé par rapport à celui du cinquième tome de Rork… qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lu pour plonger dans l’univers de Capricorne-la-série.

Capricorne est un astrologue qui, dès les premières pages de cette intégrale, perd son identité et ne doit surtout pas la retrouver, sous peine de plonger la ville de New York dans le chaos. Cette saga commence par une rencontre avec trois vieillardes qui ne sont pas sans rappeler Shakespeare et les trois sorcières du destin de la pièce « Macbeth ». Et la série de cartes tirées par les trois vieillardes seront autant de marqueurs des cinq histoires à venir.

Mais de ce jeu de pistes l’humour n’est pas absent. Capricorne, dont le signe zodiacal est désormais le nom, et ses compagnons d’aventures Ash Grey et Astor sont autant de personnalités complémentaires. Le flegme de Capricorne, l’impétuosité d’Ash Grey et la maniaquerie d’Astor rythment des aventures insolites où le trio croise (dans le désordre) une créature gorgée d’électricité, un gigantesque vaisseau sous-marin, un mystérieux cube, un épéiste mercenaire, une jeune femme qui perturbe la mise en scène pseudo-ésotérique de quelques charlatans… Au jeu de ces péripéties s’ajoute celui des références : Lovecraft, Jules Verne, les feuilletonistes du début du XXe siècle, les comics, sans oublier l’ennemi juré de grande tradition franco-belge, incarné dans ce premier cycle par l’inquiétant Mordor Gott.

Alors que les albums individuels étaient publiés en couleur, le choix du noir et blanc pour cette intégrale renforce l’aspect roman-feuilleton de ce premier cycle et – surtout – magnifie encore davantage l’originalité du découpage d’Andréas, qui deviendra toujours plus audacieux au fil des quatre volumes à venir de cette intégrale, dont le prochain sortira en mai prochain.

©Jean-Philippe Doret

 

Capricorne Intégrale T1

Scénario & dessins : Andreas

264 pages noir & blanc – Contient les albums « L’objet », « Electricité », « Deliah », « Le cube numérique » et « Le secret »

Le Lombard

20 Fév

Brian Wilson, vibrations autobiographiques

Brian Wilson, vibrations autobiographiques

Après avoir démultiplié le chant jusqu’au sublime, au sein des Beach Boys comme de ses propres albums, Brian Wilson laisse libre cours à sa propre voix dans une autobiographie où la grande histoire du rock croise l’intimité de l’un de ses plus grands mélodistes.

Ainsi, Brian Wilson évoque-t-il régulièrement les « voix » qui l’habitent.

Ainsi, on pourrait rapprocher « I Am Brian Wilson » du scénario écrit par Joel Olianski pour le film « Bird » de Clint Eastwood, au fil de l’esprit aussi bouillonnant que désordonné du saxophoniste Charlie Parker, ou alors, côté littérature, des courants de conscience tels qu’initiés par la romancière Dorothy Richardson, et dont « Les Vagues » de Virginia Woolf est sans doute l’un des plus beaux symboles, au fil d’un écrit suivant non pas une trame prédéfinie, mais le fil de la pensée des personnages.

La réussite de « I am Brian Wilson » est donc de canaliser le flux de la pensée du cofondateur des Beach Boys, qui ne laisse de côté aucun des aspects de sa vie mouvementée, sans pour autant donner à celle-ci un cadre chronologique : son panthéon musical personnel, son père, ses frères, sa folie, la tyrannie exercée par le docteur Landy, qui le maintint sous son emprise pendant près de quinze ans, l’émulation entre les Beach Boys et les Beatles au mitan des années 1960, les relations – parfois très procédurières – avec son cousin Mike Love autour des Beach Boys, le miroir qui lui tendit le film « Love And Mercy », une famille recomposée et une épouse sans laquelle « dieu sait ce qu’il serait sans elle », paraphrase en forme de clin d’oeil à « God Only Knows », sans doute la plus belle de ses chansons…

Mais si sa vie est, comme on le voit, loin d’être un long fleuve tranquille, Brian Wilson la raconte avec un langage simple et direct, sans accent mélodramatique, avec une distance et une franchise qui laissent parfois pantois. Ainsi, il n’hésite pas à écrire qu’il peine parfois à domestiquer le flux continu des voix qui l’habitent. Et, à chacune de ses apparitions publiques, son regard porte la trace de voyages intérieurs dont il est loin d’être revenu intact.

Alors, à bientôt 77 ans, Brian Wilson a-t-il trouvé la paix ? « God only knows », serions-nous tentés de répondre. Et de laisser à chacun le soin de trouver la réponse à la lecture de ses mémoires, entre la sérénité de son écriture et le foisonnement de sa pensée…

©Jean-Philippe Doret

« I am Brian Wilson »

Brian Wilson, avec Ben Greenman

352 pages

Castor Music