19 Juin

Chronique du dernier Bob Dylan « Rough and Rowdy Ways »

Il avait surpris tout son monde en sortant 3 nouveaux titres pendant le confinement. Ce vendredi 19 juin, Bob Dylan crée l’événement avec son nouvel album « Rough and Rowdy Ways ». 8 ans que les fans attendaient, un peu dans l’expectative. Qu’ils soient rassurés : entre exploration et introspection, le phénix musical a toujours le feu ardent. A l’écoute, une heure de plaisirs et de sensations. Le testament d’un artiste intemporel.

Photo : DOMENECH CASTELLO ©MaxPPP

Trop entrer dans les détails n’a pas d’importance. Cette chanson est comme une peinture, vous ne pouvez pas tout voir en même temps si vous vous tenez trop près. Toutes ces pièces individuelles ne sont qu’une partie d’un tout.

C’est ce qu’il confiait au New York Times à propos de la chanson « Murder most foul » lors d’un entretien tout récent. Dans ce 39ème album, les Dylanophiles trouveront matière à interprétation, beaucoup d’interrogations aussi. Mais en tant que musicophile, pas d’exégèse dans cette chronique. Juste le plaisir et l’émotion ressentis à l’écoute.

Comme un parfum d’immortalité

Les premières notes, les premiers mots, il se passe déjà quelque chose. « Aujourd’hui, demain, et hier aussi /Les fleurs meurent comme toutes les choses ». Le titre « I countain multitudes » ouvre l’album. Il fait partie des 3 morceaux déjà dévoilés par Bob Dylan. Une litanie toute simple, l’occasion déjà de passer en revue les personnages qui ont compté dans sa vie (Anne Franck, Edgar Allan Poe, les Stones, William Blake, Beethoven, Chopin). Tout l’album multiplie les références et traverse ainsi le temps. Avec le deuxième titre « False Prophet » teinté de blues électrique, Dylan en profite pour dire qu’il n’est pas un faux prophète. Il ne se souvient pas quand il est né… il a oublié quand il est mort.

Photo : site officiel Bob Dylan

C’est bien ce qui ressort en premier à l’écoute de ce nouvel album : un voyage hors du temps, dans un univers musical singulier. Folk, blues, jazz country, rock, c’est un peu tout ça Bob Dylan. A l’aube des 80 printemps, sa musique défie les écorchures du temps. Non seulement les compositions sont bonnes, mais en plus on peut dire que sa voix a retrouvé de la vigueur. Moins nasillarde, plus grave, parfois tremblante pour laisser passer l’humanité. Quant aux textes, le prix Nobel de littérature n’usurpe pas son titre.

Blues nostalgiques, ballades intimes et valses sépias

S’l fallait définir les couleurs musicales de cet album, ce serait certainement le noir de certaines chansons comme « Black River » et la lumière brune ocrée des nombreuses valses lentes de l’album. La plus belle : « I’ve made up my mind to give myself to you ». Une chanson poignante qui ressemble beaucoup dans l’intro sous forme de refrain aux « Contes d’Hoffman » d’Offenbach : « Douce nuit, ô belle nuit d’amour ». Un tempo parfait, imperturbable, et la voix de Dylan qui se joue des fragilités sur des chœurs éthérés.

L’album est aussi rythmé par les blues. Il a d’abord « False Prophet », un bonne vielle chanson de derrière les fagots comme cet amoureux de Robert Johnson (qu’il cite dans ses nombreux hommages) sait les faire. Plus électrique et enlevé « Goodbye Jimmie Reed » ou Bob ressort son harmonica.


Jimmie Reed, bluesman du Mississipi parti trop tôt, emporté par l’épilepsie et l’alcool. Je ne peux pas chanter une chanson que je ne comprends pas […] je ne peux pas jouer mon disque parce que mon aiguille est bloquée, chante Dylan. Autre blues de la même trempe : « Crossing the Rubicon ». Un blues classique, interprété magistralement d’une voix rauque très assurée.

Bob Dylan -Mother of muses

Mention spéciale aussi pour « Mother of muses » ballade onirique aux incantations poétiques et touches très personnelles.

Sur des guitares presque hawaïennes, une magnifique élégie colorée : « Key West (Philosopher Pirate) ». Une ode à cette ville de Floride, à l’extrémité ouest de l’archipel des Keys, célèbre pour ses coraux. Une musique chaude, soufflée par l’accordéon, voix impeccable du maître, l’une des nombreuses réussites de l’album. Dylan prétend que c’est l’endroit pour ceux et celles qui sont en quête d’immortalité, un paradis divin.

Le lyrisme éblouissant de « Murder most foul »

Déjà parue il y a quelques semaines, « Murder most foul » est un véritable choc qui clôture le chapitre. L’univers sonore change et s’étend avec la présence du piano. Une longue mais jouissive litanie de 17 minutes, le révérent Bob qui va à confesse pour délivrer une psalmodie soutenue et ardente.

Tout commence au moment de l’assassinat de JFK, jour où l’Amérique toute entière vacille. Un épisode sombre de l’innocence perdue. L’ultime hommage qui sonne comme un testament, l’apocalypse selon Dylan. Un morceau éblouissant, empreint de lyrisme qui ne faillit jamais. A l’écoute, on sent quelque chose de définitif, une maîtrise absolue.

Bob Dylan – Murder most foul

Lorsque les ultimes notes de piano et de violons s’éteignent, l’émotion gagne. On se sent désemparé. Reverra-t-on un jour Bob Dylan? Ce disque n’est-il pas l’ultime révérence d’une référence artistique ? Au loin, une petite barque fragile s’en va et se fond dans les brumes crépusculaires. Un artiste et une œuvre au firmament.

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SITE OFFICIEL BOB DYLAN

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Benoît Roux

 

16 Juin

GoGo Penguin, une fusion parfaite qui décolle les étiquettes

Gogo Penguin vient de sortir un nouvel album. Une musique à son apogée, inventive riche et accessible. Impossible de lui coller une étiquette tant le trio de Manchester possède un univers très personnel qui nécessiterait l’invention d’une appellation. Pas complètement  jazz, ni rock, ou encore trip-hop électro, il est urgent de découvrir si ce n’est déjà fait la maîtrise instrumentale de 3 musiciens en osmose. Impressionnant à écouter, bluffant à regarder.

Gogo Penguin site officiel ©Jon_Shard

Une musique totale et des musiciens en osmose

Ecouter la musique de Gogo Penguin c’est se préparer à un long voyage sans les repères habituels. Leur musique est riche, complexe, mais elle reste toujours accessible et humaine. Elle garde un côté spontané, tout en ayant beaucoup de travail, de recherches en amont. Ils sont 3 jeunes musiciens : le pianiste Chris Illingworth à l’origine du groupe, la batteur Rob Turner et le bassiste Nick Blacka. Une formation « classique » pour le jazz, sauf que ce n’est pas vraiment du jazz. On pourrait aussi les ranger dans la musique répétitive mais leurs lignes mélodiques sont affirmées. En fait, ils travaillent tous leurs sons en amont, prévoient les effets à l’avance comme pour de la musique répétitive mais à l’arrivée, tout ceci est adapté à des sonorités acoustiques d’un bon vieux piano, contrebasse batterie.

« Nous avons trouvé notre place, nous avons aujourd’hui pleinement confiance en nous, suffisamment pour affirmer : voilà comment je veux jouer de mon instrument, et voilà comment nous voulons jouer en tant que groupe. Un but que nous avons cherché à atteindre depuis nos débuts. »

GoGo Penguin – F Maj Pixie (live)

Une affirmation de Chris Illingworth qui pourrait paraître prétentieuse si elle n’était pas tout à fait juste. Le groupe qui était alors un quartet s’est formé en 2012. Ceux que l’on a qualifiés de « Radiohead du jazz britannique », ont très vite trouvé leur marque de fabrique dans l’innovation. Une trajectoire singulière qui va les amener à utiliser les technologies numériques en phase de composition pour enregistrer le fruit de leur travail sur des instruments acoustiques avec des pédales à effets et de delay intelligemment dosées. Car attention, leur musique n’est pas artificielle ou pré-fabriquée; elle est au contraire très humaine et prenante.

GoGo Penguin, une formation à part

En 2015, ils sont signés par le prestigieux label Blue Note mais là-aussi, ils dénotent encore. Ils n’ont pas complètement la rondeur et le son piano des productions du label américain. Ils ne sont pas dans la froideur de l’écurie ECM spécialisée dans certaines musiques jazz répétitives. Il faut bien reconnaître que le trio est dans un univers à part, qu’ils ont exploré longuement pour atteindre la plénitude que l’on peut entendre aujourd’hui.

GoGo Penguin – Atomised

L’usage des bruitages très discret mais efficace rend encore plus abordable leur musique comme sur l’intro du disque (1_#) avec le sac et ressac de l’eau, les bruits des oiseaux et les cris des enfants lavés par la pluie qui tombe. Tout est fait volontairement ou pas pour garder l’auditeur, pour le transporter sans jamais le perdre.

Il n’y a pas non plus -et c’est fort appréciable- de démonstration dans leur jeu comme on en entend souvent dans le milieu du jazz. Pas de recherche de performance, de prime à la technique aux dépens de l’émotion. « Ça joue » comme on dit vulgairement, mais sans jamais vous larguer.

Nouvel album GoGo Penguin

L’album de la plénitude et de la consécration

Des mélodies riches, des rythmes imprévisibles, des son travaillés, l’expérience Gogo Penguin est passionnante. « Signal in the Noise » par exemple scandé par les roulements de caisse claire et les résonances hypnotiques de la basse. Un morceaux très ambitieux où coulent les effets sans jamais noyer quoi que ce soit.

GoGo Penguin – Signal in the Noise

L’album porte le même titre que le nom du groupe, signe de consécration et de confiance. Sur les 10 titres, pas de défaillance, pas de « déjà entendu ». L’un de mes titres favori : « F Maj Pixie » qui débute par une belle sonorité claire de piano. Avec un très gros travail de batterie, de ruptures, de percussions aux sonorités des 3 instruments obsédantes. Une combinaison de piano acoustique et rythmique trio-hop des plus séduisantes.

Plus surprenant encore, le titre « Kora » avec un timbre de piano modifié par des caches posés sur les cordes à faire pâlir un synthétiseur. L’univers et l’imagination de Chris Illingworth sont sans limite. « Kora » rappelle un peu évidemment l’Afrique et son instrument emblématique. Le pianiste l’a composé après avoir entendu un homme jouer de cet instrument dans un parc anglais. Il le confie au magazine des InrocksEcouter ce gars et d’autres grands joueurs de kora comme Toumani Diabaté m’a incité à traduire des motifs de kora au piano… devenant ainsi le point de départ de ce morceau.”

GoGo Penguin – Kora (live)

Il y a presque 3-4 morceaux dans ce titre très impressionnant à entendre et encore plus bluffant lorsque l’on voit les 3 artistes le jouer. Ce groupe instrumental a bien un leader (Chris Illingworth), un instrument chef de file (le piano) mais il garde une cohérence, une osmose dans le son avec la contrebasse qui s’affirme et une batterie qui accompagne, dans la nuance avec une rythmique accrocheuse et un jeu subtil de cymbales comme dans « Embers ». Dernière destination « To the Nth » aux atmosphères crées par le piano avec une double basse qui cogne fort, tels des énormes rochers où rejaillissent les écumes cristallines du piano. Très beau morceau prenant et hypnotique. Le disque s’achève sur « Don’t Go » où le piano sonne encore plus « kora », la basse enveloppante et la batterie presque oubliée. 

GoGo Penguin – Don’t go (live)

L’alchimie est presque parfaite et l’on souhaiterait poursuivre la découverte indéfiniment. Il y a encore quelques jours, je ne connaissais pas ce groupe. Maintenant, il me tarde d’aller le découvrir sur scène, de voir aussi comment leur musique va évoluer. Car c’est une évidence : les GoGo Penguin sont tout sauf des manchots.

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Benoît Roux

 

05 Juin

Meryem Aboulouafa : premier album tout en élégance et mélanges subtils

Meryem Aboulouafa vient de sortir son premier album. A l’intérieur, différentes influences pop-electro-soul-musique orientale. Dans un monde violent et heurté, son univers n’est que douceur, apaisement, poésie et élégance. Un lyrisme feutré que vient magnifier des soubresauts électroniques. Sobrement intitulé « Meryem », son premier disque agite les réseaux sociaux, produit par le label français Animal 63 révélateur de jeunes artistes comme le phénomène The Blaze.

Pochette de l’album Meryem © Facebook de l’artiste

Meryem Aboulouafa, voix de l’épure

L’artiste est née à Casablanca. Avant d’être musicienne, elle était architecte, diplômée de l’École Supérieure des Beaux Arts de Casablanca. Son agence d’architecte d’intérieur s’appelait « Introspectus ». Ce côté bâtisseur et instrospection, on le retrouve dans sa musique qui est un savant mais accessible mélange de différentes couches, de différents étages sonores. On sent cette réflexion, cette exploration intérieure dans sa musique qu’elle compose et dans sa voix. Spontanément, on pourrait penser à Lana del Rey mais en moins maniérée, à la Californienne Kadhja Bonet mais en plus subtil ou encore à l’Indienne Sheila Chandra pour le côté indie-pop.

La voix de Meryem Aboulouafa est une épure un brin onirique qui ravit les oreilles et capte les âmes. Tout ceci est d’une grande finesse émotionnelle. Le grain est beau, le vibrato rare et subtil, sa voix accroche pour ne plus vous lâcher, avec une certaine nonchalance alliée à la douceur. Rien n’est forcé, tout est simple et obsédant. Tout en introspection de soi qui touche l’autre.

Meryem Aboulouafa – Deeply (Official Video)

Une architecture musicale raffinée Made in France

Pour son premier album, l’artiste n’a démarché aucun label. Mais la reprise du morceau classique algérien Ya Qalbi est tombée dans les oreilles de Manu Barron. Le patron de label  et spécialiste de l’électro est quant à lui tombé sous le charme.

« Moi, je cherchais à conserver la liberté d’un genre musical indéfini”, confie t-elle au site Numéro.

Elle a mis plusieurs années à écrire ses chansons avec une guitare. De long mois de maturation, d’introspection, de doutes aussi où le joyau attendait d’être poli. C’est là qu’interviennent les architectes du son, les experts de la console, la french touch de Para One et Ojard. « Para One apporte une dimension cinématographique qui me correspond car je visualise beaucoup mes textes et ma musique », explique la chanteuse. « Ojard est plus dans la mélodie, l’orchestration, l’élaboration de sonorités complexes et harmonieuses. » Elle confie donc sa pépite avec quelques réticences tellement le projet était personnel. Le travail de mix et mastering durera près de 9 mois dans le studio parisien de Para One.

Les orchestrations sont majestueuses, les arrangements voluptueux, les équilibres subtils entre tradition et modernité comme dans ce sublime morceau parfaitement élaborée.

Meryem Aboulouafa – The Accident

Tout n’est pas feutré dans l’univers de la chanteuse. Dans The Accident, elle se fait spectre, s’excusant auprès de son amant, d’avoir été renversée par une voiture en allant chercher du pain.

A Paris, Meryem Aboulouafa trouve aussi une alliée artistique : Keren Ann. Elle l’a aidée à accoucher de son œuvre, faire confiance à ses envies en fuyant ce qu’elles détestent toutes les 2 : maniérisme et production surjouée. Il y a aussi le label « Animal 63 », émanation de la maison de disque indépendante « Believe » qui parie sur le web et le numérique avec succès à l’image de The Blaze. « Animal 63 » s’est d’ailleurs fait une spécialité de découvreur de talents, notamment dans le domaine de l’électro.

Mais la France n’est pas le seul pays avec lequel l’artiste à un port d’attache. Elle a longtemps vécu en Italie et lui rend hommage dans le titre Breath of Roma à travers sa culture, son histoire et son art.

Meryem Aboulouafa – Breath of Roma

A la fin de l’écoute, la magie opère encore. 11 titres, comme un film hypnotique qui transporte hors de la temporalité.

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Benoît Roux

29 Mai

Artiste coup de coeur entre Dylan, Springsteen, Chapman et Young

Il s’appelle J.S. Ondara, c’est un artiste Kenyan. Ses parents musicaux pourraient être Bruce Springsteen, Tracy Chapman, Bob Dylan ou encore Neil Young. En l’occurrence, sa mère serait plutôt Bob Dylan car c’est sa matrice artistique. Un pop singer qui aurait la force et la puissance d’un Springsteen, la voix folk et typée de Tracy Chapman et l’écriture de Neil Young (dont il a récemment assuré les premières parties). Il sort aujourd’hui son nouvel album « Folk N’ Roll vol 1 : Tales of Isolation » enregistré en quelques jours pendant le confinement.

Nouvel album de J.S. Ondara

C’était le premier article, première chronique de ce blog. Un vrai coup de cœur pour un jeune artiste de 27 ans et son premier album. Et il y a souvent la malédiction du deuxième, car il n’est jamais évident de confirmer, passé l’effet découverte. Avec « Tales of Isolation », Ondara fait exception. Il surprend encore avec un disque spontané, fait en quelques jours où il décrit son confinement.

Le premier album confiné

Une guitare, sa voix, un harmonica et rien d’autre. Pas de musiciens additionnels comme sur le premier, confinement oblige. J.S. Ondara qui se fait désormais appeler Ondara tout court a tout fait : textes, musiques, instruments, arrangements. « Tales of Isolation » est donc encore plus « brut » que le précent, plus immédiat, moins produit. Juste sa voix -mais quelle voix!- et très peu d’instruments pour porter ses mots. L’album s’appelle « Tales of Isolation » après « Tales of America ». Toujours des histoires donc, tel un griot qui raconte ses légendes et son vécu. Un pop singer à la Bob Dylan.

On sait très peu de choses sur cet album qui n’était pas annoncé par sa maison de disque. Mais effectivement, il a été élaboré pendant le confinement. Une piqure de quarantaine que le jeune artiste a eu du mal à vivre, avec la nécessité de l’exprimer.

J.S. Ondara : « Lockdown On Date Night Tuesday » album « Tales of Isolation »

« J’ai eu environ deux semaines où j’étais dans une ornière mentale complète et je n’ai rien fait. Puis un matin, je me suis juste réveillé et j’ai commencé à écrire ces chansons. Je n’essayais pas du tout de faire un disque. C’était une sorte de thérapie – j’essayais vraiment de m’en sortir. » C’est ce qu’il a déclaré au journal Minneapolis Star Tribune. 

L’album est un trip intérieur fait avec ses tripes. Il l’aurait enregistré en 3 jours avec des voix additionnelles qui sont les siennes, l’harmonica plus présent que sur le premier, peu d’effets mais des couleurs musicales et des grains de voix différents. Un florilège de chansons en apparence simples -mais la simplicité n’est pas chose facile- portées par un chant prenant et plaintif qui joue des registres et d’un côté androgyne. On écoute, on se laisser porter et prendre par ce minimaliste où rien ne manque.

Des tranches de vies puissantes

Comme un pop singer, J.S. Ondara étale sans se répandre des moments de vie. Dans ces chansons, il décline son confinement : « Isolation Ananymous », « Isolation Boredom Syndrome », « Isolation Depression », « Isolation Blues ». Des titres prétextes à installer des moments musicaux riches. Avec quelques bruitages domestiques pour se mettre dans l’ambiance. On retrouve la « Shower song » a capella et palmas, le très réussi « Six feets away » aux voix aériennes et à l’harmonica terrestre.

JS Ondara : « Six feets away » album « Tales of Isolation »

Des intempéries de la vie qui l’inspirent, un confinement qui écorne son rêve américain dans l’abîme. Dans ses morceaux, beaucoup de fragilité et de puissance, de simplicité et de force. Des instantanés sincères où pointe sa singularité.

Springsteen, Dylan, Young et Chapman en ligne de mire

Il se dit que les panneaux directionnels de son parcours musical sont The Freewheelin’ de Dylan et Nebraska de Springsteen. Ondara est arrivé dans la musique assez récemment. Le temps de sortir de son pays natal -le Kenya-, fuir la misère et tenter de devenir quelqu’un. Direction Minneapolis où il a pu acheter sa première guitare et suivre la voie de ses illustres indicateurs.

La filiation Dylan est de plus en plus évidente, notamment sur ce deuxième opus en solitaire. Il ressemble d’ailleurs à l’album que prépare Dylan dont certains morceaux ont été dévoilés pendant le confinement. Comme le troubadour américain, ses chansons sont des morceaux de poésie où se glissent des références historiques et artistiques. Il y a ce côté direct de sa musique, savante alchimie blues-folk-rock. Petite anecdote en passant : J.S. Ondara a toujours adoré la chanson « Knockin’ on Heaven’s door ». Mais il a découvert assez tardivement qu’elle n’était pas des Guns N’ Roses! Un comble pour un Dylanien.

J.S. Ondara est jeune mais il a déjà cette faculté à aller vers l’essentiel sans trop se poser de questions. Ce n’est pas un guitariste exceptionnel, pas encore à la hauteur de l’interprète. On le compare aussi à un autre artiste d’origine africaine : Michael Kiwanuka. Sa musique est moins complexe mais il a la même aisance et certaines fulgurances.

« Tales of Isolation » est un album touchant, sincère, d’un artiste qui sait déjà où il va. Il peut s’écouter sur les plateformes de streaming en attendant la sortie vinyle et CD. Ondara a la chance d’être signé par un grand label (Verve). Il faut juste souhaiter qu’on lui laisse le temps de s’épanouir, de rester ce diamant brut qui brille sans être poli.

Benoît Roux

A LIRE AUSSI : J.S. ONDARA « TALES OF AMERICA »

Pour écouter l’album  

Site officiel Ondara

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17 Mai

Le groupe Sparks : 24 albums et toujours étincelant

Les Sparks auraient dû être un groupe culte mais ils ne se prennent pas au sérieux. Ils auraient pu défier la chronique comme d’autres fratries célèbres (Oasis, Kinks). Mais autant les frères Mael sont extravagants ou inquiétants en public, autant leur vie privée est discrète. Créatifs et toujours inspirés, ils sortent un 24ème album qui brille entre rock loufoque, pop sophistiquée et électronique soignée.

Une panoplie très baroque

A l’image de leur personnalité plutôt exubérante, leur musique est tout autant colorée et variée. Sous couvert de délire, leur talent est sérieux. Qui peut se vanter d’avoir toujours la pêche et l’envie à 74 et 72 ans. Côté voix, le cadet Russell a toujours son falsetto mais ni ses capacités vocales, ni son humour n’ont été altérées. Un petit côté Beatles, un chouia de Freddy Mercury dans le délire et les aigus, des chœurs perchés, tout ceci sonne cabaret, mi lyrique mi mélodique dans un bric-à-brac sonore. A tel point qu’on prendrait ces Américains pour des Anglais !

Côté compositions, c’est toujours très riche et éclectique. Du rock soft, un sens mélodique évident, des espèces de refrains obsédants, proches des hymnes, leur pop électronique est attachante et leur créativité débordante. Leur musique est comme un tableau, composé de différentes couches où il faut s’y prendre à plusieurs reprises pour percevoir les profondeurs.

« A Steady Drip Drip Drip » : un éclectisme ennivrant

Ce 24ème opus pourrait être un album de jeunesse tant les 2 compères Mael osent, sans trop se poser de questions. Début cuivré pour le premier morceau « All That ». De la simplicité, un hymne en puissance, guitare batterie très simples, quelques nappes de claviers pour élargir. On se surprend à chanter dès le 2ème refrain. Un travail d’orfèvre, de la dentelle crochetée patiemment, sans jamais se prendre au sérieux, avec des textes très aiguisés à l’humour saignant. Et toujours des effets sur les voix qui donnent un petit côté théâtrafaçon Bowie ou Mercury.

Vient ensuite le déroutant « Lawnmower » au style très répétitif et obsédant mais très travaillé avec des claviers en contrepoints. Et comme souvent chez les Sparks, le morceau qui se barre tout d’un coup dans une autre galaxie au travers du temps. Le clip est aussi bien barré!

« Sainthood is not Your Future » lui aussi aux allures d’hymne, la guitare rythmique en avant, des bruitages élaborés. « Pacific Standard Time », plus posé, voix assurée et perchée, claviers cristallins, à chaque morceau, on peut mesurer la créativité du duo.

S’il fallait extraire un joyau : « Left Out in the Cold », morceau parfait à la rythmique peinarde, mélodie imparable et la voix de Russell qui s’amuse. Un titre très dansant, avec un pont musical, des ruptures et le rythme qui reprend de plus belle. De la haute-couture musicale très efficace qui fait penser aux Talking Heads.

Un album riche, à la pop éclairée et flamboyante. 14 titres, dont le dernier sous forme d’apothéose : « Please don’t fuck my world », le développement durable vu par ces Laurel et Hardi de la chanson, avec des chœurs d’enfants. Effet garanti.

The Sparks Don’t fuck my world

Des Américains amoureux de la France

Nos deux lascars sont en plus des amoureux de la France. Dans leur album précédent, une chanson sur Edith Piaf, ici un peu de Champs-Elysées. Ils citent aussi volontiers Serge Gainsbourg ou encore Johnny parmi leurs références. Mais c’est avec les Rita Mitsouko qu’on les a vu chanter sous la douche en 1988. Ils sont d’ailleurs toujours en relation avec Catherine Ringer.

Sparks – Rita Mitsouko « Singing in the Shower »

Et puis il y a ce film « Annette » qui devait être présenté en avant première à Cannes. Un film signé Leos Carax qui avait déjà utilisé leur musique. Une comédie musicale où l’on retrouve la chanteuse Angèle aux côté de Marion Cotillard. Les frères Mael qui sont à l’origine du projet assurent la BO.

Bref, on n’a pas fini d’entendre parler de ces 2 hurluberlus de la musique. Au cinema ou au travers de la musique, leur univers plein de malice, leur pop déjantée façon music-hall baroque fait du bien.

Benoît Roux

14 Mai

Kandace Springs, la nouvelle Diva du label Blue Note révélée par Prince

Ce blog ayant pour vocation de faire découvrir des artistes, voici l’américaine Kandace Springs. A peine la trentaine, une voix soul, sensuelle et sophistiquée, un tenu de note incomparable, c’est Prince le premier qui l’a remarquée. Son premier album magnifique a été publié d’entrée en 2017 par le prestigieux label Blue Note. Avec The Women Who Raised Me son troisième album de reprises, elle rentre dans le club très fermé des divas du jazz.

La fille de l’artiste de Nashville Scat Springs, a baigné dans la musique, trempé dans tous les styles de jazz et ça s’entend. Il faut du culot pour s’attaquer à 30 ans, aux grands standarts du jazz, faire oublier ses chanteuses mémorables, ses idoles Ella Fitzgerald et Billie Holiday. 

L’album Soul Eyes, une pure merveille

Comme vous certainement, je ne connaissais pas cette artiste. C’était un matin, une oreille un peu endormie orientée vers France Inter et la chronique Manouk’ & co. On connaît la passion d’André Manoukian (lui-même pianiste), pour le jazz, les femmes et la voix. « C’est ma drogue, mon carburant, mon marqueur émotionnel… Et ce matin, c’est avec la sublime voix de Kandace Springs que j’ai choisi de réveiller nos auditeurs. » Une chronique élogieuse et très contagieuse qui vous fait attraper le virus… musical s’entend! Je découvre donc cette voix au vibrato subtil, capable de vous donner le frisson à la moindre poussée et à la moindre retenue. Une voix intelligente qui ne joue pas des émotions.

Fall Guy – Kandace Springs album Soul Eyes

 

Plus puissante que Diana Krall, aussi sensuelle que Sarah Vaughan, un soupçon de Norah Jones, c’est un peu tout ça Kandace Springs. Un mélange subtil de soul, jazz, pop, remarquablement produit par Larry Klein (Mélody Gardot, Joni Mitchell, Herbie Hancock…) et la fraîcheur d’une artiste pas encore dans le moule. Un premier album qu’avec des compositions et des petits joyaux comme Fall Guy, Soul Eyes, Place to Hide, avec des musiciens excellents dont le batteur Vinnie Colaiuta. Prince qui a enregistré son premier single et l’a encouragée pour ce premier album disait d’elle : « Sa voix peut faire fondre la neige ». Pas que la neige…!

Le nouvel album The Women Who Raised Me

Pour son troisième disque qui vient de sortir, on retrouve toujours Larry Klein aux manettes. Mais cette fois, la jeune artiste s’attaque aux standards où se sont essayées les divas de la voix. Ce disque est d’ailleurs un hommage à ces « Femmes qui m’ont élevée ». Ella Fitzgerald, Billie Holiday, Diana Krall (à laquelle on la compare souvent), Nina Simone, Dusty Springfield, Bonnie Raitt ou encore Sade et Norah Jones qu’elle invite pour le titre Angel Eyes. 

Angel Eye – Kandace Springs nouvel album

Côté reprises, il y a aussi du lourd : I Put A Spell On You de Jay Hawkins, Strange Fruit immortalisé par Billie Holiday , Devil May Care en hommage au compositeur et chanteur de la scène new-yorkaise Bob Dorough décédé en 2018. On y retrouve aussi Killing Me Softly With His Song et le beaucoup moins connu Pearls de Sade. L’une des réussites du disque au groove subtil, aux nappes feutrées du Fender Rhodes de l’artiste et Avishai Cohen à la trompette. Et la voix de Kandace Springs qui s’envole.

Pearls – Kandace Springs nouvel album

Ce disque confirme toute l’étendue vocale et tout le talent de l’artiste. Il est moins surprenant que le premier Soul Eyes, mais il est encore plus maîtrisé. Pas de fioritures, pas de solos interminables ni de démonstrations vocales qui ternissent parfois ce type de production. Tout y est subtil et équilibré, les cuivres de David Sanborn Chris Potter et Avishai Cohen sont sublimes, la rythmique de ce trio parfaite, avec ce son si typique du label Blue Note. Incontestablement, cette jeune chanteuse fait désormais partie de celles qui compte et qu’il faudra suivre.

I Put A Spell On You – Kandace Springs nouvel album

Si vous voulez passer un moment musical hors du temps, sensuel et varié, vous laisser porter par le groove et une voix incomparable, alors c’est Kandace Springs qu’il vous faut.

Benoît Roux

Documentaire sur le nouvel album.

Site officiel Kandace Springs

Instagram Kandace Springs

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13 Mai

Découvrez la voix du Métro de Toulouse qui fait chanter les langues régionales

Vous avez peut-être entendu sa voix dans les annonces du Métro toulousain. Muriel Batbie-Castell chante en occitan, plus rarement en français, sans artifice. Avec ce nouvel album « Par tous les chemins » elle étend son registre aux 6 langues régionales majeures de France. Un disque qui va à l’essentiel : une voix de soprano, des cordes de harpe ou de guitare pour accompagner, laisser le frisson et les émotions arriver…

Lo plaser de cantar (le plaisir de chanter)

La voix claire, légèrement voilée, va chercher dans les aigus, se régénère dans les graves. Le chant, Muriel Batbie-Castell le maîtrise. Cette Commingeoise a travaillé la technique vocale au conservatoire national de région de Toulouse. Diplômée de chant baroque au Conservatoire de Narbonne, de chant lyrique aux conservatoires de Lorient et Montauban. Au delà de ce bagage technique, on sent qu’il y a la passion du chant, de la voix, de tout ce qu’elle peut faire passer. Le plaisir de se confronter aux sons, de sentir jusqu’où ils peuvent amener et toucher.

Alors pas besoin d’avoir pléthore d’accompagnements. Juste de quoi poser sa voix, tel un oiseau sur le fil. Muriel a toujours aimé chanter comme ça. Même si elle faisait partie de formations plus fournies au début de sa carrière, comme l’ensemble Avinens pour interpréter les troubadours. On peut citer encore la formation baroque Hypocras, le trio Miegterrana avec le très bon joueur de oud Lakhdar Hanou. Mais depuis, elle vole beaucoup de ses propres ailes.

Per totes camins (par tous les chemins)

En 2019 un florilège poétique rassemble pour la première fois l’œuvre poétique d’auteurs contemporains qui écrivent en langue régionale. On y retrouve des écrivains occitans, basques, bretons, catalans, corses et alsaciens. L’Occitane Marie-Jeanne Verny qui a dirigé cet ouvrage avec le Corse Norbert Paganelli lui demande alors d’élaborer un récital avec des chansons dans toutes les langues pour présenter cet ouvrage. « Eri liure de causir los poèmas. Ne faguèri un recital pel CIRDOC de Besièrs, que tornèri far per l’Estivada de Rodés, l’Universitat Occitana de Nimes, en Corsèga tanben a Bastia. » « J’étais libre de choisir les poèmes. J’en ai fait un récital au CIRDOC de Béziers, puis à l’Estivada de Rodez ».

Avec la difficulté de chanter dans des langues que l’on ne comprend pas et de choisir parmi plus de 100 auteurs. Le récital fonctionne. Gérard Zuchetto des éditions Trobar Vox lui demande alors d’en faire un disque. Elle convie son amie harpiste Anne-Claire Cazalet pour jouer et faire les arrangements de 10 chansons.

D’envoladas liricas

Muriel Batbie-Castell a signé toutes les compositions, d’où l’importance de bien choisir les textes. « La causida se faguèt en fonccion de la metrica. Cal una forma pròcha de la cançon. Me cal m’enamorar dels textes, e m’enamorèri dels 17! » « Le choix des textes s’est fait en fonction de la métrique. Que ce soit une forme proche de la poésie. IL faut que je tombe amoureuse des textes. C’était le cas pour les 17 choisis ».

Le disque est comme un voyage de par les sonorités distinctes de chaque langue, de par la voix qui sait épouser les mots.

Estivada de Rodés de 2019 © Muriel Batbie-Castell

Finalement, on se laisse porter par la voix souvent a capella, la sobriété de l’accompagnement. Rien n’est forcé mais très naturel, au gré des douceurs. Quelques notes de harpe pour montrer le chemin…M’arriscaré (J’oserai). Les mots s’égrainent, les sons fleurissent. On s’installe dans cette belle version de la poésie du Catalan Pere Figuères. Le temps est suspendu. « Es un messatge fòrt del Pere. Representa l’estat d’urgencia per la natura e l’environa ». « C’est un message fort de Pere Figuères. Il représente l’état d’urgence pour la nature et l’environement. »

Pere Figueres – M. Batbie Castell – M’arriscaré

Le disque est empreint de lyrisme, la voix sait se faire douce, scander au rythme des percussions comme pour la chanson Focchi Paoli, presque évanescente dans le très beau morceau Nòsti mot d’un poète occitan relativement peu connu : Michèu Courty. Tantôt posée, tantôt fragile et humaine, la voix nous attache au fil des cordes de la guitare ou de la harpe. Chacun des 17 morceaux a son univers, sa musicalité, son atmosphère. Des petites parenthèses très courtes, qui vont à l’essentiel.

Max Roqueta – M. Batbie Castell – Comba de la trelha (lo mèrle)

Les amoureux des mots y découvriront des auteurs, les passionnés de lyrique y entendront une belle maîtrise vocale comme dans Mercant d’oblit (marchant d’oubli) de l’auteur Brigitte Miremont-Orazzio. Un écrivain peu connu très bien mise en valeur par la composition de Muriel Batbie-Castell.  Un petit coup de cœur pour la Corse qui a l’air d’inspirer particulièrement la chanteuse. Notamment la poétesse Marianghjula Antonetti-Orsoni. « Sa poesia es deja musica. Era presenta quand cantèri en Corsèga. M’ofriguet un recuèlh de poèmas seus e quand los legissi, canti ! » « Sa poésie c’est déjà de la musique. Elle était là quand j’ai chanté en Corse. Elle m’a offert un recueil de poèmes et quand je les lis, je chante! » 

Une tournée était prévue pour porter ces beaux moments sur scène et trouver les échos du public. Le spectacle  « Par tous les chemins » reviendra. Sa voix dans le métro avait donné le ton. Ce disque montre l’étendue de sa gamme. Comme un petit bonheur tout simple dont il faut profiter.

Site de Muriel Batbie-Castell

Editions Trobar Vox

Benoît Roux

02 Mai

Le groupe de Toulouse Princess Thailand met la musique noise en dentelle

Princess Thailand vient de sortir son deuxième album le 24 avril. « And whe shine » est dans la lignée pop-noise, post-punk, no-wave (qu’es aquò?!) du premier. Mais le jusqu’au boutisme musical est désormais moins brut, plus travaillé, presque  en dentelles. Sans renier évidemment ce qui a fait la force du quintet toulousain emmené par la chanteuse Aniela Bastide habitée par un feu vocal. Rencontre au sommet du volcan de ce magma musical incandescent.

Princess Thailand © Alexandre Ollier

On avait laissé ce jeune groupe (2017) en pré-tournée à l’étranger à l’automne, après un Zenith partagé début mars 2020 à Toulouse. Histoire de roder les morceaux de ce nouvel album enregistré au studio Barberine (dans le Lot) chez Arthur Ferrari.

Il n’est jamais facile de réussir un second disque quand le premier a été chaleureusement salué. « And we shine » est à la fois dans la lignée mais différent du précédent qui n’avait pas de nom. C’est Aniela qui le résume le mieux. « La matière noise est notre identité première. Il y a du jusqu’au boutisme dans ma voix criée, dans les instruments. Le premier disque était brut, enregistré comme du live.On voulait faire le deuxième disque dans l’autre sens : de ce noise, faire de la dentelle, avec plus de contrastes. » 

La dentelle de chez Arthur

Le disque devait s’enregistrer à Paris mais le groupe cherchait un lieu de résidence pour écrire et composer les morceaux. Direction prise à la campagne, au studio Barberine près de Moncuq dans le Lot. « C’est un endroit incroyable, paumé, paradisiaque! Il y le studio qu’avait créé Nino Ferrer. Mais son fils Arthur Ferrari l’a étendu. Tu peux te plugger dans n’importe quel endroit. Ca respire la musique, les instruments sont partout. On s’y sent bien. On dort sur une mezzanine au-dessus du studio. »  Si le lieu a obtenu les faveurs du groupe, que dire de son hôte?

Studio Barberine ©Primary

Les styles musicaux de Princess Thailand ne sont pas ceux d’Arthur Ferrari. Mais c’est lui qui a insisté pour les enregistrer après les avoir entendus en résidence. « Il est revenu nous chercher en disant très clairement qu’il aimerait beaucoup nous enregistrer, s’impliquer sur l’album, en devenir l’éditeur.  »

Princess Thailand a atterri dans le Lot un peu au hasard. Et comme souvent pour le groupe, il a bien fait les choses. « C’est une très belle rencontre. Il m’a fait changer ma manière de chanter sur certains titres, moins dans la violence et l’urgence. Je n’étais pas convaincu au départ, mais il avait raison. Il a utilisé  aussi la chambre de réverb de son père. Arthur, c’est vraiment quelqu’un qui compte. On est devenus de vrais amis. »

Le groupe en studio avec Arthur Ferrari devant à droite ©Primary

Princess Thailand passe au large

Avec ce second album, le quintet toulousain élargi le spectre. Déjà, c’est quasi un sextet car il y a un sixième musicien qui fait des flûtes de toutes sortes. Il y a donc Aniela au chant, Patrick et JB aux guitares, Max à la basse et Jean à la batterie. On notera aussi des claviers qu’il n’y avait pas sur le premier. A l’écoute, ça sonne moins fiévreux, pas tant jusqu’au-boutiste et bruitiste que son prédécesseur. Ce qui n’est pas pour déplaire à notre prof de Lettres classiques. Oui, oui, on parle toujours d’Aniela!

« C’est toujours mélancolique lié aux paroles au son très noise. Mais c’est plus léché, abouti. C’est le ressenti d’un autre moment, un truc plus large. »

Panorama autour du studio. ©Primary

Plus introverti aussi. Il faut dire que la maternité est passé par là. « In this room » où la difficulté d’être parents. L’un de mes morceaux préférés, avec un climat plus doux, aérien, avec une intro à la flûte matinée de claviers. « Into her skin » est son pendant négatif. Un morceau plus posé, qui a donc tapé dans l’oreille de Bertrand Cantat avec ces paroles « à l’intérieur de ta peau je ne suis plus rien ».

La révolte est toujours criante et l’urgence créatrice. Mais à l’image du titre de l’album, il y a une sortie à tout ça : « And whe shine ».

A l’heure des silences urbains, et des détresses murées dans nos entre-chez-soi, échos d’un passé

révolu et désormais fictif, comment ne pas voir l’évidence de nos contradictions humaines,

contraintes, empêtrées et alourdies…

Et pourtant…nous rions, nous pleurons, nous sentons, nous goûtons… Et pourtant nous vivons.

Le magma est toujours en ébullition mais la lave est moins rageuse. Toutes les compos sont signées par les 5 membres du groupe.

« And whe shine » Princess Thailand

Des influences multiples

La nouvelle production respire toujours la noise matinée de pop, à la fois new-wave et no-wave. « Vocalement, j’aime bien l’expérience de la limite. J’ai beaucoup écouté Björk, le mec d’Idles. On a tous été nourris à Joy Division ou The Cure pour la fulgurance. » .Aniela a découvert le chant sur le tard, en autodidacte, en ayant fait de la batterie. Son chant est beaucoup plus maîtrisé dans cet album même s’il reste du lâcher prise. « Quand je croise le regard des femmes lors des concerts, ça m’encourage à continuer »

Dans cet album, il y a aussi des moments electro-pop, des rythmiques hip-hop, entourés… de noise! A l’arrivée, le groupe est inclassable. Et c’est tant mieux. Pour mieux comprendre leurs univers musicaux, voici la playlist du groupe.

Après avoir été sélectionné pour les « Inouïs » de Bourges en 2018, le groupe s’est taillé un franc succès à l’étranger. Les Anglais adorent, les Italiens et les Allemands aussi. Preuve en est : les téléchargements sont plus nombreux de l’autre côté du Rhin.

Princess Thailand (le nom est énigmatique et trompeur !) brûle de retrouver des salles de concert et son public pour faire découvrir le disque. « On est fiers de cet album. On a tout donné. Il correspond à ce que l’on cherchait! » En attendant de reprendre la route, Princess Thailand prépare un clip qui sortira en mai, réalisé par le binôme toulousain  ALostHead pendant le confinement. Un enfermement contraint pour mieux préparer les futures irruptions libertaires. En tous cas, c’était une belle rencontre.

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Label À Tant Rêver du Roi

Studio Barberine (Arthur Ferrari)

Benoît Roux

PRINCESS THAILAND Live au Zenith de Toulouse « I can see »

Clip PRINCESS THAILAND – A’NNAY réalisé par ALostHead

28 Avr

Pour sortir du confinement : « across the universe » d’Al di Meola

Le brillant guitariste multistyles vient de publier un second disque dédié au répertoire des Beatles. « Across the universe » montre une fois de plus tout le talent de musicien et d’arrangeur du guitariste américain. Trop fan des Beatles pour esquisser une trahison; trop créatif pour s’en tenir à une simple copie. Si vous avez envie d’écouter un bon disque servi par un artiste hors-pair, cet album vaut le détour. Un voyage « A travers l’univers » des Beatles pour oublier le confinement.

« Across the universe » 2020 Ear Music

J’attribue vraiment aux Beatles la raison pour laquelle je joue de la guitare

L’hommage est clair et net. En 2013 déjà, Al di Meola sortait un premier disque au titre explicite : « All your life » consacré au Fab Four anglais. L’album était entièrement joué sur des guitares acoustiques, ici l’américain augmente sa panoplie en y jouant des guitares électriques mais aussi de la basse, batterie, percussions… C’est à la fois fidèle aux Beatles dans le son mais au final, ça sonne davantage Al di Meola tant les arrangements et les jeux de guitares sont personnels à l’artiste.

Il y aura toujours les inconditionnels (j’en fais partie) et les détracteurs. Ce disque ne changera pas la donne. Par contre si vous ne connaissez pas Al di Meola, c’est un bon moyen de le découvrir au travers des Beatles.

Un artiste qui dépasse les limites de l’instrument

Il existe d’autres grands, très grands guitaristes. Mais ils sont souvent cantonnés à un certain style musical. Pour Al di Meola, on oublie. Son disque le plus connu c’est « Friday night in San Francisco. Un Super Guitar Trio qu’il forme début des années 80.

Une période Flamenco assurée mais l’italo américain n’a pas fait que ça. Il a longtemps donné  dans le jazz-fusion avec Stanley Clarke et le Français Jean-Luc Ponty. Puis ce sera sa formation « World Sinfonia 2000 », certainement le moment le plus abouti de sa carrière où il reprend et s’inspire des morceaux d’Astor Piazzolla. Après un retour réussi à la fusion, il s’essaiera aussi il y a peu à la world music avec le « Morocco Fantasia » composé de musiciens traditionnels. Tout ceci fait d’Al di Meola un des plus grands guitaristes au monde et assurément le plus créatif.

« Across the universe » : tellement Beatles, tellement autre chose

Le maestro commence avec « Here come the sun » aux sonorités quasi conformes à l’original. Puis la machine s’emballe et comme souvent, il emporte le morceau ailleurs. Oui cet album n’est plus vraiment des Beatles mais Al di Meola ne pers pas son auditeur et donne toujours quelques repères dans les sonorités comme la guitare hindoue sonnant comme un sitar dans « Norwegian wood ». Mais ensuite, il se libère des références et élargie le spectre. Dans « Golden slumbers medley », guitares électriques et acoustiques dialoguent. L’américain fait la plupart des instruments mais sur cet album, il a convié le guitariste Hernan Romero qui jouait avec lui dans le « World Sinfonia 2000 », le trompettiste Randy Brecker, Fausto Beccalossi à l’accordéon et le surprenant Amit Kavithar qui joue des tablas indiens notamment sur « Norwegian wood » et sur « Strawberry fields forever ». Autant dire là-aussi que l’univers est large.

« Strawberry fields forever » extrait de l’album « Across the universe »

Bien sûr c’est sur les grands standards qu’on attend le musicien. Comme « Yesterday » au début très classique et qui sonne comme une étude avec les 2 guitares acoustiques qui jouent quasiment les mêmes notes. Même respect appliqué sur « Hey Jude » jusqu’à la partie finale où les chœurs  sont remplacée par une partie très free.

Un phrasé extraordinaire

Dans cet album, le phrasé du musicien sur les guitares acoustiques est sans équivalent. Une finesse remarquable avec une avalanche de notes pour mieux en extraire une au final. Ou encore ces changements de rythmes soudains, les crescendos/decrescendos qui se succèdent en une fraction de seconde. Sans que tout ceci -comme très souvent en jazz- ne tourne à la démonstration technique.

Interview sur l’album « Across the universe »

L’album est d’une grande richesse, l’apport des guitares électriques qu’il n’y avait pas dans le précédent Tribute to The Beatles vient rajouter une corde à ce foisonnement artistique très riche. Une pyrotechnie musicale totale avec une connaissance de l’instrument incroyable. Tout simplement un immense plaisir, y compris pour ceux qui ne seraient pas des inconditionnels des Beatles.

Bonus Track : 2 morceaux live du premier album de reprises des Beatles

Al Di Meola Beatles and More – « Day in Life and Elenor Rigby » (2013)

« Because » (2013)

25 Avr

Les nouveaux titres de l’album « Paz » avec Bertrand Cantat

Après le single « Ta peau » dévoilé la semaine dernière, la nouvelle production de Bertrand Cantat est parue le vendredi 24 avril sur les plateformes numériques. Ce n’est pas un disque de Bertrand Cantat mais un projet plus large travaillé depuis plusieurs années avec ses nouveaux musiciens et l’écrivain Caryl Ferey. Après le spectacle « Condor Live » à la fois lecture chantée et musicale, voici « Paz ». Une couleur plus poétique et beaucoup moins rock que sur les productions précédentes.

On y retrouve la même équipe : Bertrand Cantat (voix), ses complices Marc Sens (guitares), et Manusound (basse et machines) ainsi que Laul (Laurent) Girard (guitare, chœurs, basse, percussions). 

« Paz » est un roman de Caryl Feret qui se déroule en Colombie mais ce n’est pas une adaptation du livre. L’écrivain et le chanteur se sont rendus en Colombie pour imaginer cette œuvre originale. Sur les 7 titres, 3 seraient de l’auteur breton Caryl Ferey et 4 de Bertrand Cantat : « Babel », « La dune », « Fleur de bunker » et « Paix éclair ».

« Babel »

Un son qui tourne, des bruits au lointain, une guitare, des percussions… C’est l’ouverture qui précède les 6 tableaux. Le morceau de 7 minutes s’installe peu à peu. Des murmures… Puis, Bertrand Cantat se contente d’y poser le même mot décliné en plusieurs langues : Paz, peace, paix, pace, paci, patz, pau, shalom, etc… Un travail sur les sons. Pas de vrai texte mais des effets de voix qui s’amplifient et qui se fondent dans les nappes. Last but not least. Le denier…. le mohican : Anachemowegan. Paix.

« La Dune »

Son plus cristallin. Texte tout aussi désespéré et poétique. Les guitares qui grondent. Dénonciation des dérives modernes :

« Oh, construisons des digues et des palais refuges
Basta la vie volée, la vie privée de tout ce qui serait la vie

Repose-toi là, repose-toi, repose-toi là, repose-toi »

Ce texte est aussi signé Cantat. La chanson s’apaise à la fin. Un univers très personnel et la voix de Cantat toujours aussi expressive. Plutôt réussi.

« Diana »

Début du morceau qui fait penser au titre « Aucun express » de Bashung dans l’univers et la poésie. Le texte est aussi de Caryl Ferey :

Diana, prise dans ses rêves, s’endort et se relève
Toute fleur d’or et diamant, ramassée pêle-mêle
Un sourire assoupi sur l’oreiller à peine
Si je souffle, elle s’envole, l’infini à tire-d’aile

 

Univers un peu moins sombre. Même si :

Sous ses draps de paupières bleues  incognito
Princesse de sel sous la pluie bientôt ne sera plus
Qu’une traînée de poudre indigo
Je t’aime dans le désordre au revers de la horde qu’on fuit
A l’horizon, l’amour, combien de divisions

« Détruit / cassé »

Un son dur, rugueux cadencé de cordes. Les mots très courts de Caryl Ferey. Des sensations. Une voix parfois très proche du timbre de Brel. Une mise en abîme.

Clip « Ta peau » Conception vidéo : Emmanuel Brillet ©℗ A Parté

« Fleur de bunker », extrait de l’album « Paz »

Voix haute. Univers toujours grave et résonnant. De la douceur qui survient. Les mots toujours aussi beaux et poétiques de Cantat :

Enterre, déterre, la hache de guerre
On ne peut pas toujours s’aimer
Fleur de bunker, à votre bon cœur
Tout ira bien, tout ira bien
Berce-moi sans douces illusions
Accorde-moi la trêve quand pâlit la saison

Très beau morceau avec la voix de Cantat qui va chercher d’autres sensations. Un modèle d’interprétation et de mise en musique d’un poème. 

 

« Paix éclair »

Plus de guitares que de nappes sombres, c’est le morceau le plus rythmé, où la voix s’attarde le moins. Le texte est aussi de Cantat. Plus lumineux, même si les ombres et le vacarme sont toujours là. Et les messages bien envoyés.

De quelles ombres, soeur des hommes doit-on se recouvrir
Pour éviter les phares du bolide
Go fast, go and crash, escarabuya tutti…

Evidemment, on peut y lire des messages très très personnels:

A tous les points cardinaux transformés en points morts
Sortez des angles injurieux
Vous êtes douceurs assimilées quand la sphère vous absorbe et déglutit pêle-mêle des odyssées de charmeurs de serpents
Ce cœur finira par être au bon endroit et c’est partout nulle part
Et nulle part est amour qui hurle en tout lieu le temps d’une paix éclair

Cet album, comme les précédents, fera beaucoup parler. Malheureusement plus sur des à-côtés que sur sa valeur artistique. Elle est pourtant bien réelle et singulière. Les textes poétiques sont ciselés, sculptés, magnifiques, les univers sombres et obsédants. Pour certains fans de Noir Désir, il manquera l’énergie rock, les rythmes. D’autres découvriront peut-être la richesse créative de cet artiste auteur-compositeur-interprète hors du commun.

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