03 Juil

Découverte musicale : la jeune allemande Sofia Portanet transcende les années 80

Prenez un shaker musical, mettez l’excentricité ravageuse d’une Nina Hagen, les sons travaillés de Kraftwerk, un zeste de rock de Nena et Rita Mitsouko et vous obtenez un cocktail des plus rafraichissant : Sofia Portanet.

Cette jeune artiste Berlinoise qui surfe sur la nouvelle vague allemande sort aujourd’hui son premier album « Freier Geist ». Ca sonne années 80 mais transcendé et revisité. Avec une belle enveloppe musicale un brin extra-terrestre et une maîtrise vocale qui remplit l’espace.

Photo : Facebook Sofia Portanet

Visuellement, il y a un petit côté Kate Bush, mais faussement sage et plus délurée. Musicalement, son premier album est une réminiscence pas du tout nostalgique de ce que la musique a eu de bon -et de moins bon- dans les années 70-80. Au début, on se dit : ouais… Et très rapidement, nous voilà pris en flagrant délit-délire d’écouter l’album en entier.

Sofia Portanet – Das Kind

Il faut dire que les sons sont très intéressants, entre électro, new wave, rock, punk. L’énergie de l’artiste est ravageuse, avec une voix qui se font parfaitement dans l’univers un peu science-fiction de ses musiques. Sofia Portanet, c’est un peu le côté Blondie « Atomic », les délires vocaux de Catherine Ringer (qu’elle adore), la violence punk mêlée aux sonorités électroniques et industrielles de D.A.F. (Deutsch-Amerikanische Freundschaft).

Photo : Facebook Sofia Portanet

Mais elle ne se contente pas de réciter en bonne élève ces influences seventies-eighties (d’ailleurs elle ne les a pas connues vu qu’elle est née en 1989 ! ). La jeune artiste les balaient très rapidement dans un tourbillon volcanique régénérant. Elle ressuscite et transcende la  » Neue Deutsche Welle » (Nouvelle vague allemande), les années 80 post-punk new wave qui ont bien remué l’Europe musicale.

Sofia Portanet – Planet Mars

Pas de chronique pointue pour cette artiste OVNI. Tentez juste l’expérience de vous laisser aller à cette déferlante parfaitement emballée. Dernier exemple : un espèce de faux cantique très étonnant et plus posé chanté dans un français impeccable. Autre voix, autre registre. Surprenant.

Sofia Portanet – Racines

SOUNDCLOUD

FACEBOOK

Benoît Roux

30 Juin

A Toulouse, l’Orchestre de Poche emballe sur des rythmes d’Argentine

Ils sont 11 musiciens à rentrer dans l’Orchestre de Poche. Cette formation toulousaine regroupe tous les instruments d’un orchestre classique. Mais leur registre est tout aussi bien trad, world music, que musique de cinéma, répétitive… avec un esprit punk-rock. L’Orchestre de Poche vient de sortir un nouvel album « Paraná ». Son leader et créateur Bruno Coffineau était parti en Argentine pour voir des amis. Il est revenu de ce voyage avec… la dengue ! Mais surtout 13 morceaux soufflés par les rythmes argentins.  Rafraîchissant. 

Orchestre de Poche album « Paraná »

Les sons et les rythmes du nord-est de l’Argentine

Paraná c’est une seule inspiration, un voyage unique. Un album homogène.

Il y a 5 ans, Bruno Coffineau part de l’autre côté de l’Atlantique pour retrouver des amis Argentins. Direction le nord-est du pays, la Plata et l’envie forte d’aller se ressourcer aux chutes d’Iguazú, à la frontière entre l’Argentine et le Brésil. Pendant plusieurs jours, il installe sa cabane en pleine jungle et se laisse bercer par les sons des oiseaux, de la nature, les rythmes des courants.

Les chutes d’Iguazú Photo Bruno Coffineau

Musicalement, l’Argentine ce n’est pas que le tango à 4 temps de Buenos Aires. Il y a aussi le chamamé de la province de Corrientes (les courants). Un style influencé par les Indiens Guaranis (tambour, flûtes), les Polonais, Allemands et Italiens (accordéon) et l’Espagne (guitare). Une musique de Gaucho qui se danse en couple.

Là-bas, Bruno Coffineau se passionne pour ce style et découvre l’un de ses maîtres Chango Spasiuk, un virtuose de l’accordéon. « Il y a des rythmes différents que l’on connaît très peu en France. Sur Paraná par exemple, c’est du 5 temps. L’Argentine, c’est le pays de la danse. C’est la chose la plus importante. On part souvent danser en milonga, le lieu où l’on danse. Dès que les premières notes résonnent, des personnes âgées aux enfants, tout le monde s’y met ».

L’inspiration de l’album vient donc d’Amérique latine. Mais il n’a pas été composé là-bas. Quand Bruno Coffineau rentre en France, la dengue le rattrape. Cloué au lit, la fièvre du tango et du chamamé prennent le dessus. Les 13 thèmes de cet album lui viennent d’un coup.

L’esprit de l’Orchestre de Poche

Notre musique n’est pas une musique de virtuose. C’est une mosaïque, un vitrail, avec plein de petites pièces que nous assemblons.

Bruno Coffineau connaît bien et apprécie la musique classique, « Mais pas tout ce qui va autour ». Diplômé du Conservatoire de Poitiers, ce clarinettiste-chanteur a aussi appris la guitare et l’accordéon. Il veut rendre la musique plus accessible. Voyageur dans l’âme, il a plus d’un son dans son étui. « J’ai découvert les Sex Pistols, puis la chanson française à Paris. Quand je suis arrivé à Barcelone, c’était Manu Chao. De retour en France, les musiques tziganes et Goran Bregovic… » Installé dans la ville rose, il crée le Chœur gay de Toulouse, (composé exclusivement de voix d’hommes) et une autre chorale : le Cri du Chœur.

Voilà 6 ans, il décide de mettre un orchestre classique dans sa poche. Une formation avec les mêmes composantes qu’un orchestre classique (cuivres, cordes, percussions, vents) mais avec un seul musicien pour chaque instrument. « Dans la musique classique, les cordes sonnent comme des nappes. Il n’y a pas le son du violon. Moi je veux le grain, le timbre de chaque instrument et qu’il ne soit pas noyé dans l’ensemble. Je veux l’énergie du rock, des musiques du monde et autres traditionnelles. »

L’Orchestre de Poche au centre Culturel Alban Minville. Photo : Hubert Remaury

Pour retrouver cette énergie, il rajoute à sa formation guitare, batterie, accordéon et sax. Depuis le début, les instruments restent mais les instrumentistes changent en fonction des projets. Un peu de musique baroque pour le second album « Concerto ma non grosso » et les rythmes argentins pour « Paraná ». Il ne recherche pas la virtuosité du musicien mais la maîtrise de l’instrument doublée de qualités humaines.

De la pédagogie sur YouTube en attendant une tournée des kiosques

J’ai mis 3 ans à façonner le son que je voulais pour cet album

Depuis les confinement et déconfinement, Bruno Coffineau a déjà sorti 9 titres de sa poche. Des teasers avec une explication des morceaux mais aussi une contextualisation où notre pédagogue caméléon varie les styles de présentation en fonction du morceau. Toujours agréable d’écouter tout en apprenant des choses. Tout tourne autour du fleuve Paraná qui a donné son titre à l’album. Ici, « Atardecer en Corrientes », un coucher de soleil sur le fleuve !

L’Orchestre de Poche – Atardecer en corrientes

Pour chaque composition, on sent que tout par d’un thème qui est ensuite développé comme dans le jazz et repris comme dans les musiques répétitives. « Je change aussi de timbre, de hauteur. Je passe d’un mode majeur à un mode mineur. » A l’arrivée, une musique directe, humaine, assez expressive sur laquelle on se fait un film. « J’aime beaucoup René Aubry, Pascal Comelade, Michaël Nyman, Goran Bregovic, beaucoup d’artistes qui composent pour le cinéma ou la danse. Ca donne une musique très imagée. »

On sent aussi la patte de Yan Tiersen comme dans cette ballade « Esteros del Iberá ». « Oui, j’étais à Barcelone quand le film « Amélie Poulain » est sorti. »

Bruno Coffineau n’est pas peu fier de cet album. Avec L’Orchestre de Poche, il l’a enregistré chez chez Bruno Mylonas. Désormais installé dans les Pyrénées, cet ingénieur du son-réalisateur a entendu sur sa console beaucoup de vedettes de la variété française (Lavilliers, Vanessa Paradis, Jean-Michel Jarre, Michel Polnareff…) lorsqu’il était à Paris. Le mastering du son est signé par un autre grand nom : Michel Geiss.

Le studio de Bruno Mylonas dans les Pyrénées

L’album est riche, bien équilibré, avec de très belles sonorités. Il n’est pas encore sorti sur les plateformes de streaming mais peut se commander sur le site et s’écouter sur le soundcloud du groupe. « Paraná » va aussi partir en tournée, même si le contexte de pandémie et la grandeur de cette formation n’aident pas. « A 11 musiciens, c’est très compliqué. Mais nous sommes une formation acoustique. Donc nous pouvons jouer partout. D’où cette idée des kiosques à musique où l’on pourrait jouer et faire danser comme à la Belle Epoque. » Première date le 19 septembre au kiosque de Villemur-sur-Tarn pour les journées du patrimoine. L’Orchestre de Poche travaille aussi sur un projet sur toute l’Occitanie pour jouer dans des lieux liés au patrimoine de la région. En attendant de revenir sentir les effluves des chutes d’Iguazú pour danser en milonga sur l’autre rive de l’Atlantique.

J’aimerait amener le projet Paraná en Argentine. Soit avec des musiciens sur place, soit avec ceux de l’Orchestre de Poche. C’est la finalité.

SITE ORCHESTRE DE POCHE

SOUNDCLOUD

FACEBOOK

Benoît Roux

 

26 Juin

Benjamin Biolay « Grand Prix » de la production

Il agace autant qu’on l’admire, il sait être original autant que maniéré, Benjamin Biolay revient avec son neuvième album intitulé « Grand Prix ». Résolument plus rock, voix plus affirmée et moins susurrée, l’artiste renoue avec ses capacités d’arrangeur et de créateur. Après 2 albums tournés vers l’Amérique Latine, il revient avec cette création autour de l’univers de la F1. Tout n’est pas réussi mais on peut lui décerner le Grand prix de la production.

« Grand Prix » nouvel album de Benjamin Biolay

Sur les chapeaux de roues

Biolay a du talent, c’est indéniable. C’est même un arrangeur hors-pair comme la France n’en a pas beaucoup. Mais il peut aussi être très énervant en copie pas toujours réussie de Gainsbourg, et très pénible dans un maniérisme à la Vincent Delerm. Là, il a décidé de tout mettre au grand air, de lâcher les chevaux, faire vrombir les moteurs et tracer la route.

J’avais envie de faire l’album que j’aurais aimé faire à 17-20 ans

Tout commence par le très réussi « Comment est ta peine? » qui, contrairement à ce que laisse penser le titre, n’est pas triste mais avec une fièvre dansante. Son complice Pierre Jaconelli est revenu à la guitare et ça s’entend. Le morceau est énergique, plaisant et les cordes du final sont -comme très souvent chez lui- très belles. Des arrangements qui font penser à ce qui reste pour moi un chef d’œuvre : le morceau « La Superbe ». Une référence à How Deep is Your Love de The Rapture. Le côté noir et dépressif de Biolay qui côtoie les profondeurs et les abysses mais fini par remonter. Un peu comme dans une course, on passe par tous les états, des moments enfiévrés au ballades plus reposantes.

Benjamin Biolay – Comment est ta peine? en LIVE

Le morceau « Grand Prix » résume a lui seul l’album. Une tension au départ, un brin d’orgue nostalgique, un texte triste mais paradoxalement rythmé. Il fait référence à 2014 et l’accident mortel de Jules Bianchi à Suzuka. De l’intimité, la vie de ces héros qui finalement ne sont pas grand chose au volant d’un bolide. Le tout, bien produit en mélange équilibré entre côté dansant et cordes sophistiquées.

« Vendredi 12 » marque une rupture. Plus calme, plus romantique. On retrouve Biolay un brin crooner, l’ironie sous les cordes aux sonorités dures et tragiques. Le texte est aussi prenant, écrit de manière cinématographique.

Benjamin Biolay – Vendredi 12

On passera quelques épisodes un peu « tubesques » et pas toujours du meilleur goût comme « Papillon noir » ou « Comme une voiture volée » qui respirent un peu trop le morceau facile. Même si les musiciens et les arrangements sauvent les morceaux. C’est d’ailleurs le reproche que l’on peut faire à ce disque : des rythmiques un peu trop boîte à rythme manquant de nuances et subtilités. Mais d’autres titres emportent la mise comme le très beau et délicieusement produit « Ma route ». Où l’on entend que Biolay a écouté beaucoup de musique anglo-saxonne. On pense notamment à The Strokes, à Arctic Monkeys. Morceau impeccable dans l’écriture. Le chanteur y assure les claviers, piano et trombone.

Benjamin Biolay – Ma route

Les belles filles aux stands

La course ne serait pas la course sans les belles femmes en bord de circuit et dans les paddocks. Et Biolay ne serait pas Biolay sans cette touche féminine.

On retrouve donc la très en vue Anaïs Demoustier sur le titre « Comment est ta peine? » mais aussi sur « Papillon noir ». Autre moment un peu noir mais très beau « La Roue tourne ». Et c’est Chiara Mastroianni qui fait des chœurs légers lorsque les cordes portent le flux de Biolay. Toujours complice, la bretonne Keren Ann très à son aise sur le refrain aux guitares rythmiques « Souviens-toi l’été dernier ». UN morceau très groovie et dansant, basse en avant de l’excellent guitariste-bassiste belge Nicolas Fiszman (Bashung, Zazie, Sting…).

Et c’est un garçon qui ferme la marche : Melvil Poupaud. Le comédien réalisateur pose sa voix sur « Interlagos(Saudade) » où domine tout de même les voix féminines sur le refrain.

« Grand prix » est le 9ème album de Biolay en 20 ans de carrière. C’est dire si l’artiste est prolifique. Tout n’est pas bon mais on retrouve un Biolay plus vigoureux, moins ennuyeux. Un bon disque de Variétés qui porterait bien son nom tant les titres sont variés et plutôt richement produits et écrits.

A LIRE AUSSI CRITIQUE DU NOUVEL ALBUM DE THE STROKES

Site Officiel

Benoît Roux

19 Juin

Chronique du dernier Bob Dylan « Rough and Rowdy Ways »

Il avait surpris tout son monde en sortant 3 nouveaux titres pendant le confinement. Ce vendredi 19 juin, Bob Dylan crée l’événement avec son nouvel album « Rough and Rowdy Ways ». 8 ans que les fans attendaient, un peu dans l’expectative. Qu’ils soient rassurés : entre exploration et introspection, le phénix musical a toujours le feu ardent. A l’écoute, une heure de plaisirs et de sensations. Le testament d’un artiste intemporel.

Photo : DOMENECH CASTELLO ©MaxPPP

Trop entrer dans les détails n’a pas d’importance. Cette chanson est comme une peinture, vous ne pouvez pas tout voir en même temps si vous vous tenez trop près. Toutes ces pièces individuelles ne sont qu’une partie d’un tout.

C’est ce qu’il confiait au New York Times à propos de la chanson « Murder most foul » lors d’un entretien tout récent. Dans ce 39ème album, les Dylanophiles trouveront matière à interprétation, beaucoup d’interrogations aussi. Mais en tant que musicophile, pas d’exégèse dans cette chronique. Juste le plaisir et l’émotion ressentis à l’écoute.

Comme un parfum d’immortalité

Les premières notes, les premiers mots, il se passe déjà quelque chose. « Aujourd’hui, demain, et hier aussi /Les fleurs meurent comme toutes les choses ». Le titre « I countain multitudes » ouvre l’album. Il fait partie des 3 morceaux déjà dévoilés par Bob Dylan. Une litanie toute simple, l’occasion déjà de passer en revue les personnages qui ont compté dans sa vie (Anne Franck, Edgar Allan Poe, les Stones, William Blake, Beethoven, Chopin). Tout l’album multiplie les références et traverse ainsi le temps. Avec le deuxième titre « False Prophet » teinté de blues électrique, Dylan en profite pour dire qu’il n’est pas un faux prophète. Il ne se souvient pas quand il est né… il a oublié quand il est mort.

Photo : site officiel Bob Dylan

C’est bien ce qui ressort en premier à l’écoute de ce nouvel album : un voyage hors du temps, dans un univers musical singulier. Folk, blues, jazz country, rock, c’est un peu tout ça Bob Dylan. A l’aube des 80 printemps, sa musique défie les écorchures du temps. Non seulement les compositions sont bonnes, mais en plus on peut dire que sa voix a retrouvé de la vigueur. Moins nasillarde, plus grave, parfois tremblante pour laisser passer l’humanité. Quant aux textes, le prix Nobel de littérature n’usurpe pas son titre.

Blues nostalgiques, ballades intimes et valses sépias

S’l fallait définir les couleurs musicales de cet album, ce serait certainement le noir de certaines chansons comme « Black River » et la lumière brune ocrée des nombreuses valses lentes de l’album. La plus belle : « I’ve made up my mind to give myself to you ». Une chanson poignante qui ressemble beaucoup dans l’intro sous forme de refrain aux « Contes d’Hoffman » d’Offenbach : « Douce nuit, ô belle nuit d’amour ». Un tempo parfait, imperturbable, et la voix de Dylan qui se joue des fragilités sur des chœurs éthérés.

L’album est aussi rythmé par les blues. Il a d’abord « False Prophet », un bonne vielle chanson de derrière les fagots comme cet amoureux de Robert Johnson (qu’il cite dans ses nombreux hommages) sait les faire. Plus électrique et enlevé « Goodbye Jimmie Reed » ou Bob ressort son harmonica.


Jimmie Reed, bluesman du Mississipi parti trop tôt, emporté par l’épilepsie et l’alcool. Je ne peux pas chanter une chanson que je ne comprends pas […] je ne peux pas jouer mon disque parce que mon aiguille est bloquée, chante Dylan. Autre blues de la même trempe : « Crossing the Rubicon ». Un blues classique, interprété magistralement d’une voix rauque très assurée.

Bob Dylan -Mother of muses

Mention spéciale aussi pour « Mother of muses » ballade onirique aux incantations poétiques et touches très personnelles.

Sur des guitares presque hawaïennes, une magnifique élégie colorée : « Key West (Philosopher Pirate) ». Une ode à cette ville de Floride, à l’extrémité ouest de l’archipel des Keys, célèbre pour ses coraux. Une musique chaude, soufflée par l’accordéon, voix impeccable du maître, l’une des nombreuses réussites de l’album. Dylan prétend que c’est l’endroit pour ceux et celles qui sont en quête d’immortalité, un paradis divin.

Le lyrisme éblouissant de « Murder most foul »

Déjà parue il y a quelques semaines, « Murder most foul » est un véritable choc qui clôture le chapitre. L’univers sonore change et s’étend avec la présence du piano. Une longue mais jouissive litanie de 17 minutes, le révérent Bob qui va à confesse pour délivrer une psalmodie soutenue et ardente.

Tout commence au moment de l’assassinat de JFK, jour où l’Amérique toute entière vacille. Un épisode sombre de l’innocence perdue. L’ultime hommage qui sonne comme un testament, l’apocalypse selon Dylan. Un morceau éblouissant, empreint de lyrisme qui ne faillit jamais. A l’écoute, on sent quelque chose de définitif, une maîtrise absolue.

Bob Dylan – Murder most foul

Lorsque les ultimes notes de piano et de violons s’éteignent, l’émotion gagne. On se sent désemparé. Reverra-t-on un jour Bob Dylan? Ce disque n’est-il pas l’ultime révérence d’une référence artistique ? Au loin, une petite barque fragile s’en va et se fond dans les brumes crépusculaires. Un artiste et une œuvre au firmament.

A LIRE AUSSI : LE RETOUR DU PROPHETE BOB DYLAN

LA SYMPHONIE CONFINEE REVIENT AVEC UN TITRE DE DYLAN

SITE OFFICIEL BOB DYLAN

CONNAISSEZ-VOUS DYLAN ? Quiz de France Inter

Benoît Roux

 

16 Juin

GoGo Penguin, une fusion parfaite qui décolle les étiquettes

Gogo Penguin vient de sortir un nouvel album. Une musique à son apogée, inventive riche et accessible. Impossible de lui coller une étiquette tant le trio de Manchester possède un univers très personnel qui nécessiterait l’invention d’une appellation. Pas complètement  jazz, ni rock, ou encore trip-hop électro, il est urgent de découvrir si ce n’est déjà fait la maîtrise instrumentale de 3 musiciens en osmose. Impressionnant à écouter, bluffant à regarder.

Gogo Penguin site officiel ©Jon_Shard

Une musique totale et des musiciens en osmose

Ecouter la musique de Gogo Penguin c’est se préparer à un long voyage sans les repères habituels. Leur musique est riche, complexe, mais elle reste toujours accessible et humaine. Elle garde un côté spontané, tout en ayant beaucoup de travail, de recherches en amont. Ils sont 3 jeunes musiciens : le pianiste Chris Illingworth à l’origine du groupe, la batteur Rob Turner et le bassiste Nick Blacka. Une formation « classique » pour le jazz, sauf que ce n’est pas vraiment du jazz. On pourrait aussi les ranger dans la musique répétitive mais leurs lignes mélodiques sont affirmées. En fait, ils travaillent tous leurs sons en amont, prévoient les effets à l’avance comme pour de la musique répétitive mais à l’arrivée, tout ceci est adapté à des sonorités acoustiques d’un bon vieux piano, contrebasse batterie.

« Nous avons trouvé notre place, nous avons aujourd’hui pleinement confiance en nous, suffisamment pour affirmer : voilà comment je veux jouer de mon instrument, et voilà comment nous voulons jouer en tant que groupe. Un but que nous avons cherché à atteindre depuis nos débuts. »

GoGo Penguin – F Maj Pixie (live)

Une affirmation de Chris Illingworth qui pourrait paraître prétentieuse si elle n’était pas tout à fait juste. Le groupe qui était alors un quartet s’est formé en 2012. Ceux que l’on a qualifiés de « Radiohead du jazz britannique », ont très vite trouvé leur marque de fabrique dans l’innovation. Une trajectoire singulière qui va les amener à utiliser les technologies numériques en phase de composition pour enregistrer le fruit de leur travail sur des instruments acoustiques avec des pédales à effets et de delay intelligemment dosées. Car attention, leur musique n’est pas artificielle ou pré-fabriquée; elle est au contraire très humaine et prenante.

GoGo Penguin, une formation à part

En 2015, ils sont signés par le prestigieux label Blue Note mais là-aussi, ils dénotent encore. Ils n’ont pas complètement la rondeur et le son piano des productions du label américain. Ils ne sont pas dans la froideur de l’écurie ECM spécialisée dans certaines musiques jazz répétitives. Il faut bien reconnaître que le trio est dans un univers à part, qu’ils ont exploré longuement pour atteindre la plénitude que l’on peut entendre aujourd’hui.

GoGo Penguin – Atomised

L’usage des bruitages très discret mais efficace rend encore plus abordable leur musique comme sur l’intro du disque (1_#) avec le sac et ressac de l’eau, les bruits des oiseaux et les cris des enfants lavés par la pluie qui tombe. Tout est fait volontairement ou pas pour garder l’auditeur, pour le transporter sans jamais le perdre.

Il n’y a pas non plus -et c’est fort appréciable- de démonstration dans leur jeu comme on en entend souvent dans le milieu du jazz. Pas de recherche de performance, de prime à la technique aux dépens de l’émotion. « Ça joue » comme on dit vulgairement, mais sans jamais vous larguer.

Nouvel album GoGo Penguin

L’album de la plénitude et de la consécration

Des mélodies riches, des rythmes imprévisibles, des son travaillés, l’expérience Gogo Penguin est passionnante. « Signal in the Noise » par exemple scandé par les roulements de caisse claire et les résonances hypnotiques de la basse. Un morceaux très ambitieux où coulent les effets sans jamais noyer quoi que ce soit.

GoGo Penguin – Signal in the Noise

L’album porte le même titre que le nom du groupe, signe de consécration et de confiance. Sur les 10 titres, pas de défaillance, pas de « déjà entendu ». L’un de mes titres favori : « F Maj Pixie » qui débute par une belle sonorité claire de piano. Avec un très gros travail de batterie, de ruptures, de percussions aux sonorités des 3 instruments obsédantes. Une combinaison de piano acoustique et rythmique trio-hop des plus séduisantes.

Plus surprenant encore, le titre « Kora » avec un timbre de piano modifié par des caches posés sur les cordes à faire pâlir un synthétiseur. L’univers et l’imagination de Chris Illingworth sont sans limite. « Kora » rappelle un peu évidemment l’Afrique et son instrument emblématique. Le pianiste l’a composé après avoir entendu un homme jouer de cet instrument dans un parc anglais. Il le confie au magazine des InrocksEcouter ce gars et d’autres grands joueurs de kora comme Toumani Diabaté m’a incité à traduire des motifs de kora au piano… devenant ainsi le point de départ de ce morceau.”

GoGo Penguin – Kora (live)

Il y a presque 3-4 morceaux dans ce titre très impressionnant à entendre et encore plus bluffant lorsque l’on voit les 3 artistes le jouer. Ce groupe instrumental a bien un leader (Chris Illingworth), un instrument chef de file (le piano) mais il garde une cohérence, une osmose dans le son avec la contrebasse qui s’affirme et une batterie qui accompagne, dans la nuance avec une rythmique accrocheuse et un jeu subtil de cymbales comme dans « Embers ». Dernière destination « To the Nth » aux atmosphères crées par le piano avec une double basse qui cogne fort, tels des énormes rochers où rejaillissent les écumes cristallines du piano. Très beau morceau prenant et hypnotique. Le disque s’achève sur « Don’t Go » où le piano sonne encore plus « kora », la basse enveloppante et la batterie presque oubliée. 

GoGo Penguin – Don’t go (live)

L’alchimie est presque parfaite et l’on souhaiterait poursuivre la découverte indéfiniment. Il y a encore quelques jours, je ne connaissais pas ce groupe. Maintenant, il me tarde d’aller le découvrir sur scène, de voir aussi comment leur musique va évoluer. Car c’est une évidence : les GoGo Penguin sont tout sauf des manchots.

Site officiel

Facebook

Instagram

Benoît Roux

 

05 Juin

Meryem Aboulouafa : premier album tout en élégance et mélanges subtils

Meryem Aboulouafa vient de sortir son premier album. A l’intérieur, différentes influences pop-electro-soul-musique orientale. Dans un monde violent et heurté, son univers n’est que douceur, apaisement, poésie et élégance. Un lyrisme feutré que vient magnifier des soubresauts électroniques. Sobrement intitulé « Meryem », son premier disque agite les réseaux sociaux, produit par le label français Animal 63 révélateur de jeunes artistes comme le phénomène The Blaze.

Pochette de l’album Meryem © Facebook de l’artiste

Meryem Aboulouafa, voix de l’épure

L’artiste est née à Casablanca. Avant d’être musicienne, elle était architecte, diplômée de l’École Supérieure des Beaux Arts de Casablanca. Son agence d’architecte d’intérieur s’appelait « Introspectus ». Ce côté bâtisseur et instrospection, on le retrouve dans sa musique qui est un savant mais accessible mélange de différentes couches, de différents étages sonores. On sent cette réflexion, cette exploration intérieure dans sa musique qu’elle compose et dans sa voix. Spontanément, on pourrait penser à Lana del Rey mais en moins maniérée, à la Californienne Kadhja Bonet mais en plus subtil ou encore à l’Indienne Sheila Chandra pour le côté indie-pop.

La voix de Meryem Aboulouafa est une épure un brin onirique qui ravit les oreilles et capte les âmes. Tout ceci est d’une grande finesse émotionnelle. Le grain est beau, le vibrato rare et subtil, sa voix accroche pour ne plus vous lâcher, avec une certaine nonchalance alliée à la douceur. Rien n’est forcé, tout est simple et obsédant. Tout en introspection de soi qui touche l’autre.

Meryem Aboulouafa – Deeply (Official Video)

Une architecture musicale raffinée Made in France

Pour son premier album, l’artiste n’a démarché aucun label. Mais la reprise du morceau classique algérien Ya Qalbi est tombée dans les oreilles de Manu Barron. Le patron de label  et spécialiste de l’électro est quant à lui tombé sous le charme.

« Moi, je cherchais à conserver la liberté d’un genre musical indéfini”, confie t-elle au site Numéro.

Elle a mis plusieurs années à écrire ses chansons avec une guitare. De long mois de maturation, d’introspection, de doutes aussi où le joyau attendait d’être poli. C’est là qu’interviennent les architectes du son, les experts de la console, la french touch de Para One et Ojard. « Para One apporte une dimension cinématographique qui me correspond car je visualise beaucoup mes textes et ma musique », explique la chanteuse. « Ojard est plus dans la mélodie, l’orchestration, l’élaboration de sonorités complexes et harmonieuses. » Elle confie donc sa pépite avec quelques réticences tellement le projet était personnel. Le travail de mix et mastering durera près de 9 mois dans le studio parisien de Para One.

Les orchestrations sont majestueuses, les arrangements voluptueux, les équilibres subtils entre tradition et modernité comme dans ce sublime morceau parfaitement élaborée.

Meryem Aboulouafa – The Accident

Tout n’est pas feutré dans l’univers de la chanteuse. Dans The Accident, elle se fait spectre, s’excusant auprès de son amant, d’avoir été renversée par une voiture en allant chercher du pain.

A Paris, Meryem Aboulouafa trouve aussi une alliée artistique : Keren Ann. Elle l’a aidée à accoucher de son œuvre, faire confiance à ses envies en fuyant ce qu’elles détestent toutes les 2 : maniérisme et production surjouée. Il y a aussi le label « Animal 63 », émanation de la maison de disque indépendante « Believe » qui parie sur le web et le numérique avec succès à l’image de The Blaze. « Animal 63 » s’est d’ailleurs fait une spécialité de découvreur de talents, notamment dans le domaine de l’électro.

Mais la France n’est pas le seul pays avec lequel l’artiste à un port d’attache. Elle a longtemps vécu en Italie et lui rend hommage dans le titre Breath of Roma à travers sa culture, son histoire et son art.

Meryem Aboulouafa – Breath of Roma

A la fin de l’écoute, la magie opère encore. 11 titres, comme un film hypnotique qui transporte hors de la temporalité.

Site Facebook

Instagram artiste

Instagram label Animal63

 

Benoît Roux

29 Mai

Artiste coup de coeur entre Dylan, Springsteen, Chapman et Young

Il s’appelle J.S. Ondara, c’est un artiste Kenyan. Ses parents musicaux pourraient être Bruce Springsteen, Tracy Chapman, Bob Dylan ou encore Neil Young. En l’occurrence, sa mère serait plutôt Bob Dylan car c’est sa matrice artistique. Un pop singer qui aurait la force et la puissance d’un Springsteen, la voix folk et typée de Tracy Chapman et l’écriture de Neil Young (dont il a récemment assuré les premières parties). Il sort aujourd’hui son nouvel album « Folk N’ Roll vol 1 : Tales of Isolation » enregistré en quelques jours pendant le confinement.

Nouvel album de J.S. Ondara

C’était le premier article, première chronique de ce blog. Un vrai coup de cœur pour un jeune artiste de 27 ans et son premier album. Et il y a souvent la malédiction du deuxième, car il n’est jamais évident de confirmer, passé l’effet découverte. Avec « Tales of Isolation », Ondara fait exception. Il surprend encore avec un disque spontané, fait en quelques jours où il décrit son confinement.

Le premier album confiné

Une guitare, sa voix, un harmonica et rien d’autre. Pas de musiciens additionnels comme sur le premier, confinement oblige. J.S. Ondara qui se fait désormais appeler Ondara tout court a tout fait : textes, musiques, instruments, arrangements. « Tales of Isolation » est donc encore plus « brut » que le précent, plus immédiat, moins produit. Juste sa voix -mais quelle voix!- et très peu d’instruments pour porter ses mots. L’album s’appelle « Tales of Isolation » après « Tales of America ». Toujours des histoires donc, tel un griot qui raconte ses légendes et son vécu. Un pop singer à la Bob Dylan.

On sait très peu de choses sur cet album qui n’était pas annoncé par sa maison de disque. Mais effectivement, il a été élaboré pendant le confinement. Une piqure de quarantaine que le jeune artiste a eu du mal à vivre, avec la nécessité de l’exprimer.

J.S. Ondara : « Lockdown On Date Night Tuesday » album « Tales of Isolation »

« J’ai eu environ deux semaines où j’étais dans une ornière mentale complète et je n’ai rien fait. Puis un matin, je me suis juste réveillé et j’ai commencé à écrire ces chansons. Je n’essayais pas du tout de faire un disque. C’était une sorte de thérapie – j’essayais vraiment de m’en sortir. » C’est ce qu’il a déclaré au journal Minneapolis Star Tribune. 

L’album est un trip intérieur fait avec ses tripes. Il l’aurait enregistré en 3 jours avec des voix additionnelles qui sont les siennes, l’harmonica plus présent que sur le premier, peu d’effets mais des couleurs musicales et des grains de voix différents. Un florilège de chansons en apparence simples -mais la simplicité n’est pas chose facile- portées par un chant prenant et plaintif qui joue des registres et d’un côté androgyne. On écoute, on se laisser porter et prendre par ce minimaliste où rien ne manque.

Des tranches de vies puissantes

Comme un pop singer, J.S. Ondara étale sans se répandre des moments de vie. Dans ces chansons, il décline son confinement : « Isolation Ananymous », « Isolation Boredom Syndrome », « Isolation Depression », « Isolation Blues ». Des titres prétextes à installer des moments musicaux riches. Avec quelques bruitages domestiques pour se mettre dans l’ambiance. On retrouve la « Shower song » a capella et palmas, le très réussi « Six feets away » aux voix aériennes et à l’harmonica terrestre.

JS Ondara : « Six feets away » album « Tales of Isolation »

Des intempéries de la vie qui l’inspirent, un confinement qui écorne son rêve américain dans l’abîme. Dans ses morceaux, beaucoup de fragilité et de puissance, de simplicité et de force. Des instantanés sincères où pointe sa singularité.

Springsteen, Dylan, Young et Chapman en ligne de mire

Il se dit que les panneaux directionnels de son parcours musical sont The Freewheelin’ de Dylan et Nebraska de Springsteen. Ondara est arrivé dans la musique assez récemment. Le temps de sortir de son pays natal -le Kenya-, fuir la misère et tenter de devenir quelqu’un. Direction Minneapolis où il a pu acheter sa première guitare et suivre la voie de ses illustres indicateurs.

La filiation Dylan est de plus en plus évidente, notamment sur ce deuxième opus en solitaire. Il ressemble d’ailleurs à l’album que prépare Dylan dont certains morceaux ont été dévoilés pendant le confinement. Comme le troubadour américain, ses chansons sont des morceaux de poésie où se glissent des références historiques et artistiques. Il y a ce côté direct de sa musique, savante alchimie blues-folk-rock. Petite anecdote en passant : J.S. Ondara a toujours adoré la chanson « Knockin’ on Heaven’s door ». Mais il a découvert assez tardivement qu’elle n’était pas des Guns N’ Roses! Un comble pour un Dylanien.

J.S. Ondara est jeune mais il a déjà cette faculté à aller vers l’essentiel sans trop se poser de questions. Ce n’est pas un guitariste exceptionnel, pas encore à la hauteur de l’interprète. On le compare aussi à un autre artiste d’origine africaine : Michael Kiwanuka. Sa musique est moins complexe mais il a la même aisance et certaines fulgurances.

« Tales of Isolation » est un album touchant, sincère, d’un artiste qui sait déjà où il va. Il peut s’écouter sur les plateformes de streaming en attendant la sortie vinyle et CD. Ondara a la chance d’être signé par un grand label (Verve). Il faut juste souhaiter qu’on lui laisse le temps de s’épanouir, de rester ce diamant brut qui brille sans être poli.

Benoît Roux

A LIRE AUSSI : J.S. ONDARA « TALES OF AMERICA »

Pour écouter l’album  

Site officiel Ondara

Facebook

Instagram

17 Mai

Le groupe Sparks : 24 albums et toujours étincelant

Les Sparks auraient dû être un groupe culte mais ils ne se prennent pas au sérieux. Ils auraient pu défier la chronique comme d’autres fratries célèbres (Oasis, Kinks). Mais autant les frères Mael sont extravagants ou inquiétants en public, autant leur vie privée est discrète. Créatifs et toujours inspirés, ils sortent un 24ème album qui brille entre rock loufoque, pop sophistiquée et électronique soignée.

Une panoplie très baroque

A l’image de leur personnalité plutôt exubérante, leur musique est tout autant colorée et variée. Sous couvert de délire, leur talent est sérieux. Qui peut se vanter d’avoir toujours la pêche et l’envie à 74 et 72 ans. Côté voix, le cadet Russell a toujours son falsetto mais ni ses capacités vocales, ni son humour n’ont été altérées. Un petit côté Beatles, un chouia de Freddy Mercury dans le délire et les aigus, des chœurs perchés, tout ceci sonne cabaret, mi lyrique mi mélodique dans un bric-à-brac sonore. A tel point qu’on prendrait ces Américains pour des Anglais !

Côté compositions, c’est toujours très riche et éclectique. Du rock soft, un sens mélodique évident, des espèces de refrains obsédants, proches des hymnes, leur pop électronique est attachante et leur créativité débordante. Leur musique est comme un tableau, composé de différentes couches où il faut s’y prendre à plusieurs reprises pour percevoir les profondeurs.

« A Steady Drip Drip Drip » : un éclectisme ennivrant

Ce 24ème opus pourrait être un album de jeunesse tant les 2 compères Mael osent, sans trop se poser de questions. Début cuivré pour le premier morceau « All That ». De la simplicité, un hymne en puissance, guitare batterie très simples, quelques nappes de claviers pour élargir. On se surprend à chanter dès le 2ème refrain. Un travail d’orfèvre, de la dentelle crochetée patiemment, sans jamais se prendre au sérieux, avec des textes très aiguisés à l’humour saignant. Et toujours des effets sur les voix qui donnent un petit côté théâtrafaçon Bowie ou Mercury.

Vient ensuite le déroutant « Lawnmower » au style très répétitif et obsédant mais très travaillé avec des claviers en contrepoints. Et comme souvent chez les Sparks, le morceau qui se barre tout d’un coup dans une autre galaxie au travers du temps. Le clip est aussi bien barré!

« Sainthood is not Your Future » lui aussi aux allures d’hymne, la guitare rythmique en avant, des bruitages élaborés. « Pacific Standard Time », plus posé, voix assurée et perchée, claviers cristallins, à chaque morceau, on peut mesurer la créativité du duo.

S’il fallait extraire un joyau : « Left Out in the Cold », morceau parfait à la rythmique peinarde, mélodie imparable et la voix de Russell qui s’amuse. Un titre très dansant, avec un pont musical, des ruptures et le rythme qui reprend de plus belle. De la haute-couture musicale très efficace qui fait penser aux Talking Heads.

Un album riche, à la pop éclairée et flamboyante. 14 titres, dont le dernier sous forme d’apothéose : « Please don’t fuck my world », le développement durable vu par ces Laurel et Hardi de la chanson, avec des chœurs d’enfants. Effet garanti.

The Sparks Don’t fuck my world

Des Américains amoureux de la France

Nos deux lascars sont en plus des amoureux de la France. Dans leur album précédent, une chanson sur Edith Piaf, ici un peu de Champs-Elysées. Ils citent aussi volontiers Serge Gainsbourg ou encore Johnny parmi leurs références. Mais c’est avec les Rita Mitsouko qu’on les a vu chanter sous la douche en 1988. Ils sont d’ailleurs toujours en relation avec Catherine Ringer.

Sparks – Rita Mitsouko « Singing in the Shower »

Et puis il y a ce film « Annette » qui devait être présenté en avant première à Cannes. Un film signé Leos Carax qui avait déjà utilisé leur musique. Une comédie musicale où l’on retrouve la chanteuse Angèle aux côté de Marion Cotillard. Les frères Mael qui sont à l’origine du projet assurent la BO.

Bref, on n’a pas fini d’entendre parler de ces 2 hurluberlus de la musique. Au cinema ou au travers de la musique, leur univers plein de malice, leur pop déjantée façon music-hall baroque fait du bien.

Benoît Roux

14 Mai

Kandace Springs, la nouvelle Diva du label Blue Note révélée par Prince

Ce blog ayant pour vocation de faire découvrir des artistes, voici l’américaine Kandace Springs. A peine la trentaine, une voix soul, sensuelle et sophistiquée, un tenu de note incomparable, c’est Prince le premier qui l’a remarquée. Son premier album magnifique a été publié d’entrée en 2017 par le prestigieux label Blue Note. Avec The Women Who Raised Me son troisième album de reprises, elle rentre dans le club très fermé des divas du jazz.

La fille de l’artiste de Nashville Scat Springs, a baigné dans la musique, trempé dans tous les styles de jazz et ça s’entend. Il faut du culot pour s’attaquer à 30 ans, aux grands standarts du jazz, faire oublier ses chanteuses mémorables, ses idoles Ella Fitzgerald et Billie Holiday. 

L’album Soul Eyes, une pure merveille

Comme vous certainement, je ne connaissais pas cette artiste. C’était un matin, une oreille un peu endormie orientée vers France Inter et la chronique Manouk’ & co. On connaît la passion d’André Manoukian (lui-même pianiste), pour le jazz, les femmes et la voix. « C’est ma drogue, mon carburant, mon marqueur émotionnel… Et ce matin, c’est avec la sublime voix de Kandace Springs que j’ai choisi de réveiller nos auditeurs. » Une chronique élogieuse et très contagieuse qui vous fait attraper le virus… musical s’entend! Je découvre donc cette voix au vibrato subtil, capable de vous donner le frisson à la moindre poussée et à la moindre retenue. Une voix intelligente qui ne joue pas des émotions.

Fall Guy – Kandace Springs album Soul Eyes

 

Plus puissante que Diana Krall, aussi sensuelle que Sarah Vaughan, un soupçon de Norah Jones, c’est un peu tout ça Kandace Springs. Un mélange subtil de soul, jazz, pop, remarquablement produit par Larry Klein (Mélody Gardot, Joni Mitchell, Herbie Hancock…) et la fraîcheur d’une artiste pas encore dans le moule. Un premier album qu’avec des compositions et des petits joyaux comme Fall Guy, Soul Eyes, Place to Hide, avec des musiciens excellents dont le batteur Vinnie Colaiuta. Prince qui a enregistré son premier single et l’a encouragée pour ce premier album disait d’elle : « Sa voix peut faire fondre la neige ». Pas que la neige…!

Le nouvel album The Women Who Raised Me

Pour son troisième disque qui vient de sortir, on retrouve toujours Larry Klein aux manettes. Mais cette fois, la jeune artiste s’attaque aux standards où se sont essayées les divas de la voix. Ce disque est d’ailleurs un hommage à ces « Femmes qui m’ont élevée ». Ella Fitzgerald, Billie Holiday, Diana Krall (à laquelle on la compare souvent), Nina Simone, Dusty Springfield, Bonnie Raitt ou encore Sade et Norah Jones qu’elle invite pour le titre Angel Eyes. 

Angel Eye – Kandace Springs nouvel album

Côté reprises, il y a aussi du lourd : I Put A Spell On You de Jay Hawkins, Strange Fruit immortalisé par Billie Holiday , Devil May Care en hommage au compositeur et chanteur de la scène new-yorkaise Bob Dorough décédé en 2018. On y retrouve aussi Killing Me Softly With His Song et le beaucoup moins connu Pearls de Sade. L’une des réussites du disque au groove subtil, aux nappes feutrées du Fender Rhodes de l’artiste et Avishai Cohen à la trompette. Et la voix de Kandace Springs qui s’envole.

Pearls – Kandace Springs nouvel album

Ce disque confirme toute l’étendue vocale et tout le talent de l’artiste. Il est moins surprenant que le premier Soul Eyes, mais il est encore plus maîtrisé. Pas de fioritures, pas de solos interminables ni de démonstrations vocales qui ternissent parfois ce type de production. Tout y est subtil et équilibré, les cuivres de David Sanborn Chris Potter et Avishai Cohen sont sublimes, la rythmique de ce trio parfaite, avec ce son si typique du label Blue Note. Incontestablement, cette jeune chanteuse fait désormais partie de celles qui compte et qu’il faudra suivre.

I Put A Spell On You – Kandace Springs nouvel album

Si vous voulez passer un moment musical hors du temps, sensuel et varié, vous laisser porter par le groove et une voix incomparable, alors c’est Kandace Springs qu’il vous faut.

Benoît Roux

Documentaire sur le nouvel album.

Site officiel Kandace Springs

Instagram Kandace Springs

Facebook Kandace Spring

13 Mai

Découvrez la voix du Métro de Toulouse qui fait chanter les langues régionales

Vous avez peut-être entendu sa voix dans les annonces du Métro toulousain. Muriel Batbie-Castell chante en occitan, plus rarement en français, sans artifice. Avec ce nouvel album « Par tous les chemins » elle étend son registre aux 6 langues régionales majeures de France. Un disque qui va à l’essentiel : une voix de soprano, des cordes de harpe ou de guitare pour accompagner, laisser le frisson et les émotions arriver…

Lo plaser de cantar (le plaisir de chanter)

La voix claire, légèrement voilée, va chercher dans les aigus, se régénère dans les graves. Le chant, Muriel Batbie-Castell le maîtrise. Cette Commingeoise a travaillé la technique vocale au conservatoire national de région de Toulouse. Diplômée de chant baroque au Conservatoire de Narbonne, de chant lyrique aux conservatoires de Lorient et Montauban. Au delà de ce bagage technique, on sent qu’il y a la passion du chant, de la voix, de tout ce qu’elle peut faire passer. Le plaisir de se confronter aux sons, de sentir jusqu’où ils peuvent amener et toucher.

Alors pas besoin d’avoir pléthore d’accompagnements. Juste de quoi poser sa voix, tel un oiseau sur le fil. Muriel a toujours aimé chanter comme ça. Même si elle faisait partie de formations plus fournies au début de sa carrière, comme l’ensemble Avinens pour interpréter les troubadours. On peut citer encore la formation baroque Hypocras, le trio Miegterrana avec le très bon joueur de oud Lakhdar Hanou. Mais depuis, elle vole beaucoup de ses propres ailes.

Per totes camins (par tous les chemins)

En 2019 un florilège poétique rassemble pour la première fois l’œuvre poétique d’auteurs contemporains qui écrivent en langue régionale. On y retrouve des écrivains occitans, basques, bretons, catalans, corses et alsaciens. L’Occitane Marie-Jeanne Verny qui a dirigé cet ouvrage avec le Corse Norbert Paganelli lui demande alors d’élaborer un récital avec des chansons dans toutes les langues pour présenter cet ouvrage. « Eri liure de causir los poèmas. Ne faguèri un recital pel CIRDOC de Besièrs, que tornèri far per l’Estivada de Rodés, l’Universitat Occitana de Nimes, en Corsèga tanben a Bastia. » « J’étais libre de choisir les poèmes. J’en ai fait un récital au CIRDOC de Béziers, puis à l’Estivada de Rodez ».

Avec la difficulté de chanter dans des langues que l’on ne comprend pas et de choisir parmi plus de 100 auteurs. Le récital fonctionne. Gérard Zuchetto des éditions Trobar Vox lui demande alors d’en faire un disque. Elle convie son amie harpiste Anne-Claire Cazalet pour jouer et faire les arrangements de 10 chansons.

D’envoladas liricas

Muriel Batbie-Castell a signé toutes les compositions, d’où l’importance de bien choisir les textes. « La causida se faguèt en fonccion de la metrica. Cal una forma pròcha de la cançon. Me cal m’enamorar dels textes, e m’enamorèri dels 17! » « Le choix des textes s’est fait en fonction de la métrique. Que ce soit une forme proche de la poésie. IL faut que je tombe amoureuse des textes. C’était le cas pour les 17 choisis ».

Le disque est comme un voyage de par les sonorités distinctes de chaque langue, de par la voix qui sait épouser les mots.

Estivada de Rodés de 2019 © Muriel Batbie-Castell

Finalement, on se laisse porter par la voix souvent a capella, la sobriété de l’accompagnement. Rien n’est forcé mais très naturel, au gré des douceurs. Quelques notes de harpe pour montrer le chemin…M’arriscaré (J’oserai). Les mots s’égrainent, les sons fleurissent. On s’installe dans cette belle version de la poésie du Catalan Pere Figuères. Le temps est suspendu. « Es un messatge fòrt del Pere. Representa l’estat d’urgencia per la natura e l’environa ». « C’est un message fort de Pere Figuères. Il représente l’état d’urgence pour la nature et l’environement. »

Pere Figueres – M. Batbie Castell – M’arriscaré

Le disque est empreint de lyrisme, la voix sait se faire douce, scander au rythme des percussions comme pour la chanson Focchi Paoli, presque évanescente dans le très beau morceau Nòsti mot d’un poète occitan relativement peu connu : Michèu Courty. Tantôt posée, tantôt fragile et humaine, la voix nous attache au fil des cordes de la guitare ou de la harpe. Chacun des 17 morceaux a son univers, sa musicalité, son atmosphère. Des petites parenthèses très courtes, qui vont à l’essentiel.

Max Roqueta – M. Batbie Castell – Comba de la trelha (lo mèrle)

Les amoureux des mots y découvriront des auteurs, les passionnés de lyrique y entendront une belle maîtrise vocale comme dans Mercant d’oblit (marchant d’oubli) de l’auteur Brigitte Miremont-Orazzio. Un écrivain peu connu très bien mise en valeur par la composition de Muriel Batbie-Castell.  Un petit coup de cœur pour la Corse qui a l’air d’inspirer particulièrement la chanteuse. Notamment la poétesse Marianghjula Antonetti-Orsoni. « Sa poesia es deja musica. Era presenta quand cantèri en Corsèga. M’ofriguet un recuèlh de poèmas seus e quand los legissi, canti ! » « Sa poésie c’est déjà de la musique. Elle était là quand j’ai chanté en Corse. Elle m’a offert un recueil de poèmes et quand je les lis, je chante! » 

Une tournée était prévue pour porter ces beaux moments sur scène et trouver les échos du public. Le spectacle  « Par tous les chemins » reviendra. Sa voix dans le métro avait donné le ton. Ce disque montre l’étendue de sa gamme. Comme un petit bonheur tout simple dont il faut profiter.

Site de Muriel Batbie-Castell

Editions Trobar Vox

Benoît Roux