23 Avr

Miracle du confinement : le retour du prophète Bob Dylan

Quasiment muet depuis son dernier album de créations en 2012, tout honoré d’un prix nobel de littérature, Bob Dylan avais juste prêté sa voix pour des reprises. Hasard ou miracle du confinement, depuis sa demeure de Californie, le Révérent Bob revient avec une odyssée prenante de 17 minutes « Murder Most Foul » et une seconde nouveauté publiée il y a quelques jours : « I Contain Multitude ». 2 morceaux sous forme d’hommage à des disparus prestigieux qui laissent présager le retour du prophète troubadour.

« Murder Most Foul », une odyssée habitée d’illuminations poétiques

« Ce sombre jour à Dallas, en novembre 63 Un jour dont nous vivons à jamais l’infamie »

Sur une accroche grave de violoncelle à peine éclairée de quelques notes de piano, ainsi débute par ces mots la longue litanie du révérent Bob . Au moment de l’assassinat de JFK, jour où l’Amérique toute entière vacille. Un épisode sombre de l’innocence perdue. De sa voix nasale de canard grippé, il égraine façon « talking blues » pas moins de 164 vers sur les traumas d’une nation. L’occasion de saluer des héros disparus, l’apocalypse selon Saint Bob.

Sans couplet ni refrain, comme une homélie sombre limite sépulcrale, il salue les spectres des chers disparus, dans un paysage sonore délicatement tissé par un piano, un violoncelle et quelques percussions. Un flot de paroles et de poésie qui aurait pu s’avérer long (17 minutes) mais qui ne l’est pas car la tension tragique jamais ne retombe, servi par une voix sans fioriture et un accompagnement musical à la mesure.

Assurément du grand Bob Dylan comme rarement entendu récemment. Les Américains ne s’y sont pas trompés. A presque 79 ans et pour la première fois de sa carrière, Bob Dylan s’est classé N°1du Billboard américain. Le single est arrivé en tête du classement des ventes digitales rock avec 10.000 téléchargements.

« I Contain Multitudes »

 « Je suis pétri de contradictions, je suis d’humeur changeante »

Moins long et moins prenant, « I contain multitudes », le second morceau que vient de publier Bob Dylan depuis le confinement. Toujours aussi mystérieux, l’artiste indique qu’il l’a écrite « il y a quelques temps »… on ne sait quand!

Le titre est tout aussi minimaliste, peu d’instruments, pas de véritable structure, place à la poésie. Là aussi, il digresse dans le passé aux références multiples en parlant de William Blake, Edgar Allan Poe, Chopin, Beethoven, mais aussi les Rolling Stones et Indiana Jones!


Perso, je trouve ce morceau moins intéressant dans l’intensité et la finesse des arrangements mais supérieur aux dernières productions de l’artiste.

Sur son site, Bob Dylan salue ses fans, exprime sa gratitude pour leur soutien et leur loyauté à travers les années. Après des temps de disette, l’attente n’aura pas été veine. Ces 2 titres annoncent des jours meilleurs.

17 Avr

Un nouveau disque, bientôt un film, David Bowie toujours dans l’actualité

Aujourd’hui sur les plateformes de streaming, on peut écouter un nouveau Bowie. Pas de nouvelles chansons mais une version unplugged inédite des titres qu’aimait bien l’artiste. 9 morceaux diffusés par la BBC en janvier 1997, pour ses 50 ans. Par ailleurs des images du film consacré à la pop-star et réalisé par Gabriel Range ont été dévoilées.

ChangesNowBowie nouvel album de David Bowie

Les 50 ans de Bowie

Nous sommes en 1997. Avec plus de 20 albums studios à son actif dont le dernier « Earthling », David Bowie fête ses 50 ans. Sur la scène du Madison Square Garden de New York, l’artiste est avec Lou Reed, Robert Smith, Sonic Youth, Frank Black et d’autres invités. Deux mois plus tôt, le Thin White Duke ( personnage scénique crtéé par Bowie) répétait pour l’événement avec la bassiste Gail Ann Dorsey, le guitariste Reeves Gabrels et le claviériste et programmateur batterie Mark Plati. Neuf titres de cette répétition sont alors enregistrés en version accoustique comme c’était tendance à l’époque. L’album s’ouvre sur « The Man Who Sold The World« , un titre ayant connu un regain d’intérêt avec la reprise acoustique chantée par Kurt Cobain pour le « Nirvana Unplugged in New York », enregistré en 1994. 

 La voix de Bowie, la basse de Gail Ann Dorsey

Unplugged oblige, les morceaux sonnent différemment. Sur The Man Who Sold the World, ce qui frappe en premier lieu c’est la voix magnifique de maîtrise de Bowie et la basse toute en douce puissance de Gail Ann Dorsey qui assure le tempo, et parfois même la voix comme sur Aladdin Sane

Deux classiques du répertoire de Bowie. Vient ensuite une reprise musclée du White Light/White Heat du Velvet Underground où s’illustre la guitare punchie de Gabrels. Classique mais plutôt réussi. La production est intelligente et l’équilibre entre chaque instrument bien respecté pour servir la voix. Exemple, Shopping For Girls extrait du deuxième album de son groupe Tin Machine. Sur cet album « ChangesNowBowie » on retrouve aussi Lady Stardust dans une très belle version où la sobriété concourt  avec l’émotion, porté par la voix de Bowie et des chœurs efficaces. Tout aussi performant, les morceaux The Supermen et Repetition avec une vidéo diffusée il y a quelques jours.

Mine de rien c’est le témoignage en 1997 de 30 ans d’une carrière riche et éclectique. L’album se termine par 2 versions assez émouvantes d’Andy Warhol et du superbe Quicksand, mon morceau préféré du disque.

Un autre disque pour juin 2020

Le disque est disponible en téléchargement, en attendant la version « physique » annoncée pour le 20 juin. D’autre part, une autre disque live est annoncé pour la même date. Il s’agit de « I’m Only Dancing », enregistrement du « Soul Tour 74 » jusqu’alors inédit en disque même si des versions pirates ont circulé. Il s’agit d’un double album (deux vinyls ou 2 CD) compilant un concert donné à Detroit en octobre 74.

Des images inédites de Stardust le film de Gabriel Range

David Robert Jones fait aussi l’actualité cinématographique. Le film « Stardust » n’est pas un biopic dans la lignée des films dédiés à Queen ou plus récemment Elton John. Le fils de Bowie confirme qu’il n’y aura pas de chansons de son père tel que le film est prévu à l’heure actuelle. La famille de Bowie n’a pas donné son accord pour ce film réalisé par l’auteur de documentaires Gabriel Range. Tourné dès juin 2019, c’est à l’acteur et musicien britannique Johnny Flynn que revient la lourde tache de faire revivre Bowie. Les premières images ont été dévoilées cette semaine.

Le film retrace une période bien précise de David Bowie, celle de son premier voyage aux USA en 1971. Bowie n’a que 24 ans. L’album The Man Who Sold The World » est sorti un an auparavant. Space Oddity existe aussi et le 5 ème album Ziggy Stardust n’est pas loin. D’où le titre du film.

Après un EP intitulé « Is it Any Wonder? » sorti en février, plus de 4 ans après sa mort, David Bowie est toujours dans l’actualité.

13 Avr

The Strokes, « The New Abnormal », déjà entendu mais tellement bien

Les 5 quadragénaires de New-York étaient attendus. Une éprouvante traversée du désert, balisée d’égarement et voilà la bande de Julian Casablancas revenue sur un truc qui roule. Oui The New Abnormal n’a rien de très neuf. Oui les ingrédients ne sont pas tellement nouveaux. Mais après des débuts fulgurants et un peu prématurés (on les a affublés du titre « sauveurs planétaires du rock »), The Stroke produit l’album de la maturité. Et ça fait du bien aux oreilles.

Des références…

Dès la première écoute, mille références vous viennent en tête. Perso, c’était le Velvet Underground de Lou Reed. Mais oui, il a aussi du The Turtles, Télévision, Pearl Jam mais aussi Billy Idol ou Nirvana pour le côté punk revival. Tantôt un peu la voix de Chris Martin, tantôt celle de Bono. L’album sonne comme un retour au bon rock des années 2000, un classique guitare-basse batterie emportés par le bon couplet refrain qui va bien. Mais on se surprend à vouloir écouter et ré-écouter le disque car les morceaux sont inspirés et plutôt bien produit. Le tout, avec le nez, et à la barbe de Rick Rubin, un producteur qui a déjà fait ses preuves dans le métal et même le rap. Un druide qui n’en est pas à son premier acte de résurrection.

Dernier clin d’œil, la pochette. On reconnaît de suite l’autre New-Yorkais Basquiat. Mais derrière il y a l’hommage de l’artiste à Charlie Parker en appelant ce tableau Bird On Money.

… mais c’est bien du The Strokes

Pourquoi l’album est réussi? Parce que Julian CasablancasAlbert Hammond Jr.Nick ValensiNikolai Fraiture et Fabrizio Moretti ne se contentent pas de reproduire. Ils se sont nourris de ces influences et les ont digérées. Exemple avec le fabuleux morceau Bad Decisions. Un ouragan qui emporte tout, la voix de Julian Casablancas qui brave la tempête, éclairé par des guitares lumineuses et la batterie de Moretti qui pousse.



Plusieurs fois, on pense que Casablancas va se planter, mais il surnage largement, tel un dieu marchant sur les flots. Oui les riffs de guitare sonnent comme l’original Dancing with myself de Billy Idol, mais à l’arrivée, The Strokes surnage et la voix de Casablancas s’envole de manière splendide au final, accostant parfois sur les rives de Bono, le chanteur de U2.

Deuxième morceau en exergue, celui qui clôt le disque. Ode to the Mets est une balade mélancolique au lyrisme aveuglant. Mine de rien sacrée composition et sacrée interprétation. Après un début fausse piste hypnotique, tout est juste dans les guitares, les claviers façons flûtes, les clapotis des cordes. Casablancas se lance dans les graves façon Lou Reed. Puis la batterie sobre, lancinante.

Belle variété de sons, la voix sur des registre différents, Casablancas qui lâche tout. L’impression d’un truc qui s’achève, qui ne reviendra pas. Comme un testament musical, au cas où le groupe ne reviendrait pas.

Facile diront certains… Oui mais faut-il encore le faire.

Autre petit chef-d’oeuvre, At the Door. Un clavier et des sons qui ne doivent rien aux Daft Punk. De l’ampleur dans les nappes, les guitares -toujours elles- qui soulignent. Du spleen, du lyrisme là-aussi et l’émotion qui taille son rubis. Sans doute l’OVNI de ce disque. Rien que pour lui, ça vaut la peine d’écouter.

Le dernier The Strokes?

The New Abnormal titre prophétique mais inspiré. On sent que rien n’est sûr, que tout est mouvant. Mais la fragilité est belle comme le falsetto de Casablancas. L’album a un petit côté déglingué, la voiture qui a roulé sur la highway (to Hell?), avec des sorties de route, la carrosserie impeccablement cabossée. Le producteur Rick Rubin a remis les injections à neuf et tout se met à fonctionner. Le tempo est parfois fracassé, les pistons presque usés. Mais ça roule, moteur impeccable.

On ne sait pas de quoi demain sera fait, s’il faudra encore attendre 7 ans pour avoir une nouvelle sortie. Peut-être est-ce le dernier album tout court… En tous cas celui-ci n’était pas vain. Un Strokes « anormal » qui restera. 

Bonus track : 20 ans plus tôt

Trying Your Luck (2001). Premier album. Tout est déjà là.

10 Avr

Le groupe Cocanha : chanter avec le corps, danser avec la voix

Dans l’univers du groupe COCANHA il y a de l’originalité, mais aussi de l’authenticité. Preuve en est avec leur second disque « Puput ». Ca ressemble à de la tradition, c’est certainement de la polyphonie, on peut y danser mais… I a quicom mai!  Quelque chose en plus qui fait la différence dans ce monde musical qui confine au formatage. « Puput » est surtout un album d’une grande richesse ambe solament 3 voses e 3 tamborins. Il faut dire qu’aux manettes se trouve le producteur sourcier catalan Raül Refree. 

« Puput » de Cocanha

3 voses, 3 tamborins, e pas mai!

Officiellement Cocanha est un groupe qui fait des chants polyphoniques à danser. Et sur ce disque, ne cherchez pas des guitares, flutes, basses, batterie, synthés, accordéons…. Tout ce que vous entendrez c’est du fabriqué maison avec seulement 3 voix et 3 tambourins, autrement surnommés « tom-tom » en occitan béarnais. Et pourtant à l’écoute, rien ne manque.
Autre originalité, la tessiture des voix. Comme toutes chanteuses, Lila Fraysse, Caroline Dufau et Maud Herrera ont un registre principal de voix plus ou moins haute, chacune sa tonalité. Ecoutez l’album et essayez de différencier les 3… ! « Avem trabalhat. Lila avia una votz aguda, ieu (Caro) puslèu grèua e Maud acostumada a cantar de liric. »

Normalement toujours, dans la polyphonie chacun son registre. A charge de s’y tenir. Là vous entendrez les 3 chanteuses faire le yo-yo entre les tessitures.

« Cotelon » premier extrait de l’album « Puput »

Seul moyen de les identifier : les 3 chants solos de l’album. « Dos branlaboièrs » pour Maud, « Beth Aure » pour Caro et le très étonnant « La femna d’un Tambor » de Lila, moitié occitan moitié français. Et ça sonne toujours occitan dans le français! Histoire de reproduire l’authenticité du collectage.

Les tambourins maintenant. D’habitude, les « tom-tom » accompagnent les flutes. Ici il n’y en a pas. On peut entendre 3 tambourins accordés différemment, avec des cordes tantôt métal, tantôt nylon ou boyau et autant de sonorités qui vont avec. En Béarn, il y a des spécialistes du « tom-tom », dont Pierre-Henri Fontespis-Loste. Dans son atelier, il fabrique ce que demandent les artistes, sur mesure, avec des accordages différents. A l’arrivée, du « tom-tom » comme jamais entendu, notamment sur le titre « Quauques còps » très original dans sa mise en espace et l’utilisation de l’instrument. Tambourins, voix et podorythmies cuisinés a la salsa Raül Refree.

Raül Refree, l’interrogaire del patrimòni

Les morceaux du second album sont prêts pour l’enregistrement. Lila écoute alors le premier album de Rosalía « Los Angeles », produit par un certain Raül Refree. Les 3 chanteuses de Cocanha lui envoient les morceaux pour écouter. Il répond favorablement mais veut les voir en live sur Toulouse. Il les averti : « Se cal pas esperar a quicòm de trad mas experimental » Il ne faut pas s’attendre à quelque chose de trad mais plutôt expérimental. Ca tombait bien. Pour Caro, « La finesa, las experienças sus las voses, los enstruments a cordas e son aurelha sus la tradicion flamenco, lo perpaus èra fòrt interessant ». 

Enregistrement du nouvel album avec Raül Refree à la Casamurada

Direction la Casamurada, un corps de ferme où se trouve un studio d’enregistrement près de Tarragone (Catalogne). C’est là que le producteur a aussi enregistrée Sílvia Pérez Cruz, une autre jeune prodige catalane. Un esprit rock, un regard expérimental sur les musiques traditionnelles, Refree arrive à personnaliser chaque morceau, à lui donner un univers. Il fait travailler les 3 artistes, les amène à poser différemment les voix, insuffle des influences. S’en suit le mixage à Barcelone. Caro raconte :« Refree, mèscla en dirèct e enregistra. Aprèp escotam e escambiam. Sus la musicalitat e l’emocion Refree es fòrt ». Oui, sur la musicalité et l’émotion, le producteur est fort. Le chant prend de la profondeur, les sons deviennent riches, sans dénaturer le propos artistique.

La cèrca de diferencias

C’est tout ce qui différencie « Puput » du premier disque. Des traitements différents des voix où résonne toute la corporalité. Chanter avec le corps, danser aves les voix. Pas étonnant que Maud notamment ait travaillé avec Xavier Vidal et Pascal Caumont. On sent une exploration vocale, la volonté de faire sortir la singularité des voix dans un son collectif. « I a pas de cèrca del beroi, del just. Sonque lo son collectiu e far entendre los còrs »

Dernière singularité : les paroles. Dans cet album, seulement 2 créations (« Cotelon » inspirée par l’ethnologue Isaure Gratacos et « Los Aucèls »guidé par le poète Pèire Godolin). Pour le reste, des morceaux traditionnels… Avec des paroles forcément surannées. Cocanha a donc pris le parti de réécrire les textes pour être plus en phase avec le temps et avec leurs personnalités. « Es aquò l’oralitat. Podèm pas cantar quauquarem que sèm pas d’accòrdi. « Janeta » per exemple es una  cançon amb un tipe que se far sedusir. Es partida dins una autra direccion. Tornèm apoderar las causas per comptar d’autras istòrias », çò dis Caro.

Le tout nouveau clip de Cocanha Suu Camin De Sent-Jacques realizat per Caroline Dufau/Amic Bedel

C’est tout ça que l’on retrouve sur le disque Puput, avec un esprit « live », enjoué, vif. On y entend de belles réussites comme « Colorina de Ròsa » où l’on pense à la version de Rosina de Pèira, « Au son deu vriolon », « Castel Rotge ». Autant de petits joyaux que l’on avait dans l’oreille et qui nous transportent ailleurs. Avec un vrai morceau plus « classique » à l’intérieur. Le magnifique « Quauques còps » version polyphonie. Comme quoi, elles savent tout faire.

Bonus track confinement

Clip « La Sovenença » : corps-en-vie-exquis ! Còs-viu-resquit ! Enregistré à l’ostal.


 

Sites du groupe : https://cocanha.net/  Facebook Instagram

Label PAGANS https://pagans.bandcamp.com/album/puput

https://hartbrut.com/cocanha/

 

 

Voir cette publication sur Instagram

 

Une publication partagée par cants polifonics a dançar (@cocanha) le

 

06 Avr

Avec « Rubberband », Miles Davis traverse le temps

Miles Davis, certainement dépassé, surement indémodable. C’est un artiste toujours dans le temps. « Rubberband » est un album posthume de l’artiste. Une production anecdotique? Commerciale? Certainement pas. C’est un album crédible, riche, varié, produit par ses proches, à partir de bandes enregistrées bien avant sa mort. Première chronique jazz de ce blog.

Réglons tout de suite son compte au mort. Oui le jazzman américain est bien décédé en 1991, mais les bandes inédites officiellement ressuscitées n’encombrent pas les bacs. Nous sommes en 1985. Miles Davis quitte sa maison de disque historique (Columbia) pour rejoindre la Warner. A 59 ans, il se lance dans l’enregistrement d’un nouvel album intitulé Rubberband entre octobre 1985 et janvier 1986.

« Rubberband » enregistré juste avant l’énorme succès de « Tutu »

Le disque n’était pas sorti à l’époque, sa nouvelle maison de disque n’ayant pas été convaincue. Sans groupe vraiment attitré, le trompettiste part enregistrer dans la foulée « Tutu » à Los Angeles avec le tout jeune bassiste Marcus Miller. Avec le succès commercial que l’on sait et un Grammy Award à la clé.

Les allergiques au style Miles Davis ne reviendrons pas sur leur décision. Les fans quant à eux risquent d’être un peu déconcertés. L’exhumation de ces bandes s’est faite avec les producteurs de l’époque (Randy Hall et Zane Giles) et son neveu et par ailleurs batteur Vince Wilburn Jr qui avait joué sur les sessions studio.

Un album avec des grandes voix

« Rubberband of Life » qui ouvre l’album avec la chanteuse Ledisi

Le son Miles Davis est bien là mais les orientations musicales sont radicalement différentes. Ca sonne moins jazz, avec des styles plus variés qu’a l’accoutumé : un groove accommodé de funk, soul, latino… et les voix -plutôt rares chez l’artiste- bien présentes. Quatre voix : celles des chanteuses Lalah Hathaway sur So Emotional, Ledisi sur le morceau éponyme Rubberband of Life, celle du producteur Randy Hall sur I Love What We Make Together, et celle de Medina Johnson sur Paradise.

Miles Davis, l’artiste qui n’aime pas se répéter

Le son a été retravaillé, plus actuel, dans la lignée du vivant de l’artiste, toujours à l’affut d’expérience et de nouveautés.  « Nous avons œuvré afin de donner un nouveau souffle à la musique, explique Randy Hall. Si je sais une chose de Miles, c’est qu’il détestait tout ce qui était éculé, rance. » 

« I love what we makes together “ sonne très Al Jarreau. D’ailleurs Miles Davis l’avais compose en pensant à lui et comptait l’inviter. Finalement c’est Randy hall qui assure le chant.

Il y a à la fois tous les ingrédients habituels que l’on retrouve dans la musique de l’artiste. Cette incroyable faculté à se jouer des rythmes, poser sa trompette dans des breaks improbables, les nappes de claviers qui alternent avec de gros riffs de guitare comme dans le morceau « This is it »...

Toujours aller à l’essentiel : peu de notes et toujours bien placées. Et, comme d’habitude aussi, cet album était l’occasion d’explorer d’autres styles, de travailler avec de nouveaux musiciens.

« Rubberband » est plus qu’honorable. Il vient compléter une palette très large de couleurs musicales dans ses productions et prestations. « La musique est une peinture que l’on peut entendre, et la peinture est une musique que l’on peut voir », se plaisait-il à dire.C’est d’ailleurs lui qui a peint le tableau de la pochette du disque.

Bonus Track

Première émission TV du trompettiste dans l’émission « Au clair de la lune » de Jean-Christophe Averty. Un document diffusé le 25 décembre 1957, réputé perdu et retrouvé il y a peu. Miles Davis était de passage à Paris avec Barney Wilen au saxophone ténor, René Urtreger au piano, Pierre Michelot à la contrebasse et Kenny Clarke à la batterie.


Le documentaire Miles Davis: Birth of the Cool (2019), du réalisateur afro-américain Stanley Nelson est actuellement sur Netflix.

30 Mar

Les Amazones d’Afrique, des luttes et du son

Ce blog a pour but de vous faire découvrir des artistes. Après JS Ondara, place aux Amazones d’Afrique, groupe exclusivement féminin qui vient de sortir un second album « Amazones power » sur le label Real World (Peter Gabriel).

De la World Music parfaitement maîtrisée, avec les fondamentaux traditionnels, des ajouts modernes pertinents et variés, sur fond de lutte : celle des violences faites aux femmes aux quatre coins du monde. 

Amazones d’Afrique « Amazones power » 2020

Des références

Mamani Keïta, Oumou Sangaré et Mariam Doumbia (Amadou et Mariam) ont fondé en 2014 les Amazones d’Afrique. Groupe pan-africain, une sorte d’All star au féminin singulier qui lutte et qui chante pour la bonne cause : défendre les droits des femmes. Au pluriel. En 2017, parait leur premier album « République Amazone ».

Amazones, comme un clin d’œil aux Amazones du Dahomey (actuel Bénin), un corps de régiment militaire entièrement féminin, fondé au XVIIIème siècle. C’est aussi une référence à un groupe précurseur : les Amazones de Guinée, un orchestre militaire de choc qui fait référence depuis 1961.

« Smile » est une invitation à parler, sans en avoir honte, des souffrances que l’on vit de l’intérieur, des traumatismes subis.

Les Amazones d’Afrique elles aussi partent en guerre : contre les violences faites aux femmes. 18 voix, 10 musiciens pour ce nouvel album « Amazones power ». Du pouvoir, musical et sociétal, elles en ont. Elles viennent de s’associer à la Fondation Panzi du Dr Mukwege, « l’homme qui répare les femmes » victimes de violences sexuelles.

Dans l’histoire contemporaine, il y a d’autres amazones : Simone Veil, Miriam Makeba, Celia Cruz, ou encore Angélique Kidjo qui a rejoint le groupe.

Richesse des voix

« Amazones Power » réunit des divas du Mali comme Mamani Keita, Rokia Koné, Ami Yerewolo ou encore Kandia Kouyaté dit « la dangereuse » tant sa voix avait de l’emprise. On y retrouve aussi Angélique Kidjo et Fafa Ruffino (Bénin), une Guinéenne (Niariu qui est sur la pochette du nouveau disque),  une Burkinabè (Kandy Guira) ou encore une Algérienne (Nacera Ouali Mesbah). De temps en temps, quelques voix d’hommes en contrepoint. Mais ce sont les femmes qui gardent le leadership. Des voix assez différentes et très riches en fonction aussi de la langue chantée : anglais, bambara, fon, français…

« Heavy », l’un des morceaux les plus obsédants

Sur cette autre vidéo, le titre « Queens » avec la « Rose de Bamako » la grande chanteuse malienne Rokia Koné en tournée. Une chanson en langue bambara qui en appelle à la solidarité pour résister à la cruauté des maris. 

Gros travail sur les sons et les rythmes

Il s’agit bien de World Music, mais dans ce qu’elle a de plus respectueux des diversités. Ne pas dénaturer, sans pour autant délaisser les audaces. On peut ainsi écouter des rythmiques hip-hop, afrobeat, dub ou électro vertigineux sur fond de percussions ancestrales, parfois synthétiques. Les claviers sont assez éthérés, ou alors vintage, où se glissent des guitares hypnotiques et des grosses basses efficaces. Difficile de ranger ces musiques dans une case. Et tant mieux! 


Pas un morceau qui soit négligé dans la production, dans l’équilibre des voix. Pas de tubes surproduits non plus qui masqueraient le manque d’inspiration des autres. Cet album est très dépaysant, souvent surprenant et très régénérant.

Des artistes et des féministes

Leur album est un manifeste contre toute forme de violences faites aux femmes : l’excision, la polygamie, les mariages forcés… Des violences évidemment infligées par des hommes. Mais la musique est aussi là pour casser la mécanique culturelle de violences faites par les femmes à d’autres jeunes femmes. Non pour infliger à leur tour des cruautés reçues mais pour perpétuer des codes sociaux dont elles n’arrivent pas à se défaire. C’est aussi pour ça que les Amazones d’Afrique font place à 3 générations de femmes.

L’une des chanteuses Fafa Ruffino témoigne dans cette interview à RFI.

Pendant des siècles, nous avons subi un lavage de cerveau de nos grands-mères. On nous a fait croire pendant longtemps que nous étions faibles, fragiles… Ce combat est aussi une manière de protéger nos âmes. Quand on mutile une petite fille c’est son âme qui est violée, son corps est blessé et c’est irréparable ! 

Pour aller plus loin, l’interview réalisée par la plateforme de téléchargement musical Qobuz.

Le groupe aurait dû être en tournée cette fin de mois de mars en France. Faute de scène, retrouvez l’inventivité prégnante et flagrante dans ce nouveau disque. Les Amazones d’Afrique font déjà partie de la playlist de Barack Obama.

« Amazones power » par les Amazones d’Afrique

Label Real world

28 Mar

« Everyday life », le retour (enfin) d’un grand Coldplay

C’est la chronique d’un mec qui trouvait les premiers Coldplay très intéressants (Parachutes et A Rush Of Blood To The Head) et qui s’est lassé depuis. Chris Martin son leader ayant mené le groupe vers une musique surproduite, boursouflée, une usine à tubes automatiques dimensionnée grands stades.

Alors pourquoi aujourd’hui chroniquer ce 8ème opus Everyday life ? Tout simplement parce que ce double disque renferme d’excellentes surprises. Un retour à la sobriété et à l’essentiel.

Tout commence par un instrumental assez inhabituel Sunrise. Un son dur, cordes tendues, une atmosphère orientale plutôt prenante qui rappelle l’univers de Goran Bregovic. Ça donne envie de poursuivre. Vient ensuite Church, plus dans la lignée pop-rock planante dansante des précédents albums.

Caléidoscope musical plus épuré

Ce qui frappe dans cette production, c’est le côté éclectique des morceaux. On y retrouve bien sûr les ingrédients qui ont fait le succès du groupe, mais surtout des pièces plus intimistes et étonnantes. Comme le très gospel BrokEn où Chris Martin prend une voix de circonstance crédible qui marque une vraie rupture… Voici une version live.

ou encore Èkó aux sonorités africaines très intéressantes.

On pourrait aussi y ranger Old Friends. Surtout, il y a ce retour à une certaine épure, au dépouillement musical allant à l’essentiel après plusieurs années de grosses productions sonores qui tournaient un peu en rond. Et que dire de la petite ballade Daddy qui commence par des battements de cœur, un piano feutré, étouffé et une voix très intimiste ? Un piano-voix très réussi avec un final xylophone façon boite à musique.

Des tubes et une orientation musicale aléatoire

L’album a le défaut de ses qualités. Avec 16 morceaux hétérogènes, il n’y a pas de ligne musicale claire, on ne voit pas distinctement ce vers quoi le groupe souhaite aller. Surtout quand c’est plus concept que chanson avec les morceaux WOTW/POTP ou بنی آدم écrit en arabe.

Et les tubes alors ? Orphans premier single sorti par la maison de disques, sorte d’hymne grand public dans lequel le groupe anglais a beaucoup donné. Pas vraiment le plus intéressant et tellement déjà entendu. Plus complexe est le morceau Arabesque. Une rythmique surprenante, prenante et obsédante, une fanfare de cuivres rutilants d’où surgit….la voix de Stromae, en français ! Et ce n’est pas la seule star invitée : y figure aussi Femi Kuti dans un grand numéro de sax qui tourne à la transe dans un final qui emporte tout, même la voix de Chris Martin dans une basse assourdissante.
Version Live, avec Stromae. Live in Jordan (novembre 2019)

Vient alors la rédemption When I need a friend sous une pluie régénérante : 8 voix d’hommes magnifiquement enregistrées. Un moment humaniste des plus réussis. Pour moi, le moment le plus intéressant de l’album.

Un dernier tube ? Champion of the World lui aussi grand hymne qui pourrait soulever les stades comme We are the champions de Queen. Composition très efficace, voix de Chris Martin au sommet. Dans cette version live enregistrée en Jordanie, le final avec les violons est très beau.

Bien avant le confinement, on savait que le groupe ne voulait quasiment plus faire de concerts excepté celui-ci en Jordanie diffusé sur Youtube. Raison de plus pour écouter ce double album, même si vous étiez comme moi assez sceptique. Reste à souhaiter qu’il ne soit pas qu’une simple parenthèse avant un 9ème disque qui reprendrait les vieux travers.

Bonus track

Une petite vidéo intéressante et récente (mars 2020) avec des extraits de cet album, le retour de Viva la vida et… une petite surprise : une reprise de Prince plutôt réussie.

19 Mar

J.S. Ondara « Tales of America » 

JS Ondara. Ne cherchez pas, le nom ne vous dit certainement pas grand-chose. Et pourtant, ce jeune artiste Kenyan (30 ans à peine) mérite d’être entendu. Son premier album « Tales of America » est un joyau brut dans un monde musical souvent trop taillé.

Premier album de JS Ondara

A l’écoute du premier titre, il y a déjà de belles sensations. « American dream » n’est pas le plus indispensable mais c’est une petite chanson tranquille où l’on remarque déjà la voix particulière de J.S. Ondara et un phrasé presque « dylanien ». Pour la suite, gardez vos écouteurs, vous allez devenir accro. Cet artiste est un OVNI, de par sa voix saisissante, puissante, limite androgyne. Et s’il faut un exemple, « Turkish Bandana », sera l’opus parfait.

L’artiste à la voix plaintive

Sa voix nue -enregistrée sans fioritures- respire, vibre, emporte, se fait grave, fluette, souvent à la limite de la rupture. Une voix dépouillée et brute, sans aucun accompagnement, qui met l’accent sur les mots et le message. La fragilité de l’artiste, sans rien pour le retenir, la voix tel un instrument. J.S. Ondara s’accompagne de la guitare sèche comme un folk singer. La voix s’enflamme à la fin de « Torch song ». No limits.

Sur les traces de Dylan et Springsteen

Et s’il fallait un titre pour le faire connaître, « Saying goodbye » est imparable, évident.

Une chanson pour dire adieu à ses origines, son pays, ce et ceux qu’il aime. La voix qui surfe sur des arrangements simples et efficaces et là aussi, l’envolée finale sous des chœurs légers. On pense à l’album « Nebraska » de Springsteen, aux premiers Dylan, son idole. Mais n’allez pas croire que J.S. Ondara est un clone, sa musique lui appartient et sa voix plaintive fait la différence. La même force, la fragilité authentique d’un artiste qui l’a décomplexé : Jeff Buckley

J.S. Ondara le « Self made man »

J.S. Ondara a grandi à Nairobi, une enfance sans moyens et sans histoire. S’il est aujourd’hui chanteur et musicien, il le doit à la radio qui a aiguisé son sens tranchant de la mélodie. Il passe alors ses journées à chanter et à écrire. Adolescent, il s’éprend du rock, se trouvant un Nirvana, un Oasis, Radiohead en tête. Plus tard le griot s’enrichit de la musique folk pour s’installer en 2013 à Minneapolis où il peut enfin s’acheter une guitare, sur les traces du Dieu local : Prince. A 20 ans, le hasard a voulu qu’il décroche sa Greencard pour devenir résident américain et vivre son rêve de kid à Minneapolis.

Du rock au folk… du folk au rock

«Ma découverte du folk a été accidentelle, tout comme mon arrivée aux États-Unis. Cette série d’événements me semble être une conspiration de l’univers pour me mener quelque part, je ne sais pas où encore!» C’est ainsi qu’il se confie au journal Metro.

Les morceaux parlent tous un peu de ce parcours de migrant parti de rien pour arriver dans la grande Amérique. Ils racontent tous une histoire de manière poétique comme ses ancêtres griots. Une osmose parfaite entre le propos et le style de musique. « J’adore les histoires et les poèmes. Je ne savais pas vraiment comment marier ça avec la musique jusqu’à ce que je découvre le folk ». C’est par hasard aussi qu’il découvre que « Knockin’ on Heaven’s Door » n’est pas un titre des Guns N’ Roses mais de Bob Dylan.

Aujourd’hui J.S. Ondara est dans ses cordes avec le folk mais il n’exclut pas de les rendre électriques pour revenir au rock. Quand on écoute « Smells Like Teen Spirit » de Nirvana, ça sonne comme une évidence. Une interprétation folk mais dans un esprit rock.


Il est temps de mettre dans le casque ce grand artiste aux multiples facettes qui fait penser à d’illustres prédécesseurs que sont Bob Dylan, Jeff Buckley, Nirvana, Springsteen…

J’écoute beaucoup de musique et ce n’est pas tous les jours que je suis surpris. J’espère que vous le serez tout autant.

Benoît Roux

https://www.jsondara.com/

https://www.instagram.com/spanishvillager/