15 Déc

L’électro pop élégante de RoSaWay

Un moment se poser et se laisser surprendre. L’alliance de Rachel (voix soul et flûte traversière) avec SteF (batterie blues et sons électro). A l’écoute de RoSaWay, c’est la fraîcheur et l’inventivité qui dominent. Une pop métissée au clin d’œil vintage, un deuxième EP « Dreamer » qui symbolise bien leur audace.

Rachel + SteF © Audrey + Wandy

Qu’irait donc faire une flûte traversière avec une batterie blues-jazz sur les sentiers parfois trop prévisibles de la musique ? C’est toute l’originalité de ce duo venu de la région parisienne. RoSaWay a éclot en 2017, d’une union improbable entre la chanteuse et musicienne Rachel et la batterie énergique, nervée de blues, de SteF. Un petit côté kitsch assumé et une modernité bien ancrée. Ils viennent de sortir leur second EP « Dreamer » qui confirme le travail original et approfondi de ce duo haut en couleurs.

« On Your Way Up » premier single très singulier

Etre artiste, c’est avoir son propre univers, une personnalité très marquée dans sa vie, taillée aussi dans l’art. Dans ce groupe, l’élégance est frappante. Des tenues, des postures raffinées qui ne sont pas que vestimentaires. Leur musique est aussi très colorée et sophistiquée. Du sur-mesure ou rien n’est forcé, ni trop grand, ni superflu. Il y a juste ce qu’il faut.

« On your way up » a été écrite pendant le premier confinement. Le titre raconte les errances, les hauts, les bas, les coups durs qui vous scotchent, les petits bonheurs qui rendent léger. Le clip donne un petit côté road trip (en DS s’il vous plaît!) à 2 artistes qui se cherchent mais qui se sont parfaitement trouvés. Une ascension et des retombées coulées dans l’esthétisme, une chorégraphie embellie par Audrey + Wandy.

RoSaWay – On Your Way Up

La haute couture artistique

RoSaWay c’est aller loin dans l’exigence artistique. Dans leur musique, on sent tout d’abord 2 très bons musiciens. Flûte traversière et batterie,quelle drôle d’aventure et pourtant, ça fonctionne parfaitement avec des pointes electro. Les sons, la dextérité, l’utilisation que fait Rachel de cet instrument pour installer des univers est assez surprenante. Même recherche pour SteF qui a beaucoup vécu aux States. Les Drummies Awards l’ont classé dans le Top 5 des batteurs mondiaux (catégorie blues). Son toucher, la variété de sons et la richesse des rythmes tranchent beaucoup avec le côté mécanique d’autres musiciens. Il y a un son SteF et surtout une créativité vivifiée par le plaisir de jouer.

Une maîtrise technique qui ne vire pas à la démonstration, mais qui va juste à l’essentiel. La voix de Rachel est à la fois douce et puissante mais elle recherche la sobriété et l’efficacité, l’expression du son. Idem pour la batterie. Ce n’est pas la technicité qui prime mais comment créer l’osmose entre la voix et les sons qui gravitent autour. L’exemple parfait dans cette session réalisée à la maison, où la complicité humaine et musicale sonnent comme une évidence.


Les 5 titres de leur EP sorti en octobre prouvent la richesse de leur créativité. Une pop électro, influencée par le jazz, la soul music, le blues… Un côté très New Orleans aussi, la musique qu’ils aiment. Les 2 derniers titres s’enchaînent avec une rythmique très forte portée par 4 batteurs en feu. Mention spéciale sur cet EP éclectique et réussi pour le titre « Dreamer », entêtant et imparable.

RoSaWay – Dreamer

Signé par le label américain « Infinity Gritty », le duo RosaWay est assurément un groupe à suivre. C’est frais, élégant, ça sonne. Juste le plaisir de l’écoute.

Benoît Roux

ROSAWAY

FACEBOOK

11 Déc

Gainsbourg, Daho, décryptage du dernier album de Jane Birkin

Jane Birkin n’avait plus sorti de disque depuis 2008. Grâce à Etienne Daho, elle renaît aujourd’hui artistiquement avec l’album Oh ! Pardon tu dormais… Tous les ingrédients de son mentor Gainsbourg sont là : orchestre classique, pop élégante, voix parlée chantée, clins d’œil à l’album mythique Melody Nelson. Décryptage d’une très bonne surprise discographique.

Jane Birkin et sa fille Kate Barry en 1982 lors du défilé Lanvin ©Tony Hage via MAXPPP

De l’aveu même de son co-auteur Etienne Daho, ce nouvel opus devait être un GRAND Jane Birkin. A l’écoute des 13 chansons, on peut le confirmer. A la fois respectueux de l’univers Gainsbourien, Daho réussit a redonner confiance à la chanteuse. Un disque noir -qui évoque entr’autres la perte de sa fille Kate en 2013- sincère et artistiquement très riche.

L’histoire de ce disque

Oh ! Pardon tu dormais… » c’est tout d’abord une fiction que Jane Birkin a réalisé pour Arte en 1992 , un téléfilm qui deviendra plus tard une pièce de théâtre. Plusieurs soirs, Etienne Daho est dans la salle. Il est séduit par les mots de Jane, sa sincérité.

Daho/Birkin, l’alliance paraît naturelle et artistiquement bénéfique. Etienne et Jane se connaissent depuis des années. Ils se rencontrent en 1986 sur une émission des Carpentier. Sur le premier album post Gainsbourg de l’artiste, on retrouve L’autre moi signé Daho. A plusieurs reprises, ils chantent en duo sur les titres de Serge. Le chanteur n’a pas besoin de changer de nature pour endosser le costume de l’Homme à la tête de choux tant les univers musicaux sont relativement proches. Daho connaît bien aussi Lou Doillon (l’autre fille de Jane). Il avait produit son premier album Places en 2012, un an avant la mort de sa sœur : la photographe Kate Barry. Daho était sans doute l’artiste idéal pour redonner confiance, traduire en paroles et musique le deuil d’un enfant, transformer le noir profond en gris plus clair.

La petite histoire retiendra que cet album sort 7 ans jour pour jour après la mort de Kate, 3 jours avant le 74ème anniversaire de Jane. 

Des nombreux clins d’œil

Le disque commence par quelques notes de piano identiques à celles de Heures Hindoues de Daho. Auto-citation discrète, mais pour le reste, c’est bien les citations et l’univers musical de Gainsbourg que l’on retrouve dans Oh! Pardon tu dormais. Etienne Daho va d’ailleurs à l’essentiel : les disques Melody Nelson et à un degré moindre L’Homme à tête de chou, 2 purs joyaux de la production de la maison Gainsbourg.

Jane Birkin – Oh! Pardon Tu Dormais

Daho et son complice Jean-Louis Piérot respectent parfaitement l’esprit et les arrangements de ceux qui les ont précédés : Michel Colombier, Jean-Claude Vannier, Philippe Lerichomme. Gainsbourg, c’est du classique classieux. Les producteurs ont fait fait appel à l’Orchestre National d’Ile de France et Les Petits Chanteurs d’Asnières pour des chœurs amples et aériens.

Le premier titre Oh! Pardon tu dormais est une chanson duo avec Daho avec des répliques à la Melody Nelson. L’un des deux titres en hommage à sa fille Cigarettes sonne piano déglingué à la Kurt Weil que l’on retrouve dans Elisa de Gainsbourg, une rythmique proche aussi de Nicotine. Le premier single Jeux interdits est une référence cinématographique chère à Gainsbourg, sur une rythmique Di Doo Dah.

 Jane Birkin – Les Jeux Interdits

Moins flagrants mais bien présents, les références à son premier mari, le compositeur John Barry. Déjà dans le titre Oh ! Pardon tu dormais… qui parle de cette période où elle passait son temps à l’attendre, en essayant d’attirer son attention. On retrouve dans l’album aussi du cymbalum, instrument cher au compositeur anglais que l’on entend dans Amicalement vôtre. Beaucoup de compositions aussi installent une atmosphère pesante à la James Bond.

Evidemment, Daho n’est pas en reste. On sent bien sa patte notamment dans certaines rythmiques comme sur le très beau titre Pas d’accord dont il est le compositeur. Très Gainsbourien dans le titre et le début puis très Daho avec le rythme de Philippe Entressangle qui est aussi son batteur.

Dans cet album, Birkin se livre sur des maux profonds, sans les mots de Gainsbourg, avec une sincérité et presque une impudeur désarmante. On la sent beaucoup plus à l’aise sur les titres en anglais comme le magnifique Ghosts, tous ces fantômes qui traînent encore et qui l’habitent toujours. Avec même un petit air de cornemuse sur A Marée Haute. Oui, son « vieux pays » comme elle dit, est toujours là.

La mélancolie magnifiée

Un retour, des choses personnelles, le deuil, cet album avait de quoi rendre sceptique même les fans de la galaxie Gainsbourg. Il s’avère être une très bonne surprise. Les 13 titres ne sont pas égaux et certains sont sans doute moins indispensables. N’empêche que ce disque tient la route avec des chansons de haute volée comme Max, Ghosts, Ta Sentinelle qui raconte le coup de foudre qui ne dure pas ou encore A Marée Haute avec une pop à l’image de Gainsbourg et Daho : élégante et sophistiquée.

Jane Birkin – Ta Sentinelle

A la fois fidèle à la production de l’artiste, mais parfois déroutant comme sur le titre Cigarettes, rythme entrainant pour évoquer le deuil, une voix qui cherche moins les aigus… Les surprises ne manquent pas et l’infidélité fait parfois du bien. Mention aussi à Jean-Louis Piérot qui a élaboré ce disque avec Daho dans les arrangements et les compositions. Le fondateur des Max Valentin avec Edith Fambuena (autre complice de Daho) signe plusieurs mélodies et arrangements remarquables comme Ta Sentinelle ou le titre qui clôt l’album Catch Me If You Can.

Jane Birkin – Catch Me If You Can

Oh! Pardon tu dormais compte parmi les très bonnes productions et les heureuses surprises de cette année sinistrée. La culture -comme Jane Birkin- sont dans le noir. Etienne Daho, Jean-Louis Piérot et Jane Birkin ont réussi le pari de mettre au clair cette mélancolie profonde. Un noir magnifié, artistique et élégant. Si le miracle se poursuit, Jane Birkin sera en résidence en mars prochain avant une tournée en avril. Resurrection for everybody .

ECOUTER Jane Birkin

Benoît Roux 

 

28 Nov

GoGo Penguin : un live tonitruant chez les Beatles

Il y a quelques mois, le trio mancunien sortait l’un des meilleurs disques de l’année. Confinés, ils sont allés enregistrer un live dans le célèbre Studio 2 des Beatles. Histoire de roder le disque avant une tournée toujours reportée. Tout simplement impressionnant.

Ceux qui connaissent ce blog savent que le Trio GoGo Penguin est l’un de mes groupes préférés. La découverte de cette formation à l’occasion de leur cinquième et dernier album a été un véritable choc. Une musique totale, impressionnante techniquement, sans devenir élitiste. Déjà dans cet article je disais combien ce groupe était bluffant à l’écoute de l’album. Il est encore plus stratosphérique en live. A propos de live, en voici un… Ou presque.

29 octobre 2020 live streaming a Abbey Road

En 2015, le groupe GoGo Penguin enregistre dans les studios mythiques londoniens des Beatles. Dans la foulée de leur dernier album éponyme GoGo Penguin, le groupe devait partir en tournée. Pour ne pas tourner en rond et roder les morceaux, ils décident donc de faire un live d’une demi-heure avec 7 titres en direct. « Nous avions enregistré un EP au Studio 2 et avions adoré ce lieu et, d’une manière ou d’une autre, il était logique de filmer un concert ici », confie le bassiste Nick Blacka. C’est devenu un procédé en vogue actuellement : les fans achètent un lien pour le streaming comme ils auraient acheté un billet. Au vu de ce disque, ils n’ont pas du être déçus. Pour ceux qui l’auraient manqués, le disque vient de sortir.

GoGo Penguin Live Studio 2 – Atomised

Mélange de jazz contemporain, de musique répétitive, d’électronique, les musiciens délivrent un cocktail survitaminé. « C’est un endroit vraiment spécial et on cherchait un lieu intime dans lequel nous pourrions retrouver l’excitation incomparable de la performance live » raconte le pianiste Chris Illingworth sur le site Qobuz. Même son de caisse claire pour son compère batteur : « Quand nous jouons, nous interagissons toujours les uns avec les autres mais aussi avec le public. Les gens et l’énergie dans l’espace font autant partie de la performance que nous. Le Studio 2 est habité par les fantômes des musiciens incroyables qui s’y sont produits. Il y a une atmosphère qui lui est propre. On ressent vraiment l’étendue du temps, tout ce qui s’est passé avant vous et qui continuera de se passer après vous. »

Une prouesse musicale en live

Déjà plus que séduit par l’album studio, ce faux-vrai live ne fait que prolonger et démultiplier le plaisir. Sur les 7 morceaux, 4 sont extrait de l’album paru en 2020. Les 3 musiciens sont au top de l’osmose musicale. Rarement une musique en trio est aussi pleine, complémentaire, enivrante. Le piano part à l’attaque, sur des notes un peu aigues, la batterie creuse les sillons derrière et la basse approfondit. Le son est magnifique, la dextérité impressionnante, sans devenir encore une fois le concours de technicité que l’on sent parfois dans le jazz.

GoGo Penguin Live Studio 2 – Petit_a

Dès le premier morceau « Totem » c’est comme un volcan en ébullition qui se libère de l’intérieur. Quant au dernier « Protest » c’est l’apocalypse, la fusion totale qui anéantit tout. Un morceau incroyable de puissance. Un déluge musical qui vous emporte on ne sait où.

Les titres extraits de leur dernier album sont à la fois proches de la version studio -tant il y avait déjà un esprit live- mais encore plus libérés, dans la fusion et l’osmose pour le son commun. On a du mal à imaginer que c’est bien du live au vu de la performance et de l’absence d’applaudissements, mais le groupe a bien confirmé que tout avait été enregistré one shot et diffusé par la suite. Du Brésil au Japon et bien sûr au Royaume-Uni, GoGo Penguin avait réuni des milliers de fans en streaming. Un moindre mal mais qui ne fera pas oublier qu’il faut vraiment les voir sur scène. 

Certainement l’un des groupes les plus intéressant et surprenant du moment. Pas étonnant qu’il soit signé par le célèbre label Blue Note. Si vous cherchez un cadeau pour Noël, je vous recommande ce live, ou l’album studio, une place de concert… Ce sera un sacré choc.

SITE OFFICIEL

SITE BLUE NOTE

Benoît Roux

 

25 Nov

Le live confiné de Nick Cave : la beauté sans artifice

Dans un monde culturel toujours à l’arrêt, ce joyau confiné de l’artiste Australien Nick Cave est une percée de lumière dans un ciel noir. 22 titres enregistrés seul au piano cet été à Londres, des chansons sans artifice, à fleur de peau qui inventent un nouveau genre. Le disque vient de sortir. En attendant la vidéo.

Idiot Prayer de Nick Cave. Photo de l’album

Un piano, installé dans le magnifique Alexandra Palace de Londres, un 23 juillet. Nick Cave s’installe. Pas de public. Juste les résonances de 35 ans de carrière, des extraits de 17 albums dont le magnifique petit dernier Ghosteen. Alors que les artistes se cherchent et les maisons de disques expérimentent, Nick Cave propose cet été de jouer en live seul au piano pour un Livestream payant. Le concert est alors retransmis en direct pour son public qui a payé pour obtenir le lien. Les chansons sont sombres mais l’interprétation brillante. L’engouement est tel que plusieurs personnes n’arrivent pas à se connecter. Mais les veinards qui ont pu le voir ne sont pas avares d’éloges. Alors finalement le concert se retrouve sur certaines plateformes vidéos, puis retiré. Jusqu’à la sortie d’IDIOT PRAYER en disque et version numérique le vendredi 20 novembre.  

Euthanasia – IDIOT PRAYER: Nick Cave Alone at Alexandra Palace

Une colère contenue, une émotion permanente, le souffle, les silences, les résonances du piano, tout est magnifique. Ne manquent que les applaudissements. Et bien non, justement. Ce live sans réaction du public permet de rester dans l’intime, de profiter jusqu’à la dernière goutte de ce breuvage enivrant. Vraiment un nouveau genre, un joyau brut que rien ne perturbe. Le funambule est en permanence en équilibre. Il pourrait sombrer, cherche ses respirations, reprend le dessus, se maintient dans l’épure et laisse la musique le guider.

Galleon Ship – IDIOT PRAYER: Nick Cave Alone at Alexandra Palace

Comme un prêcheur charismatique que l’on suivrait presque comme de vulgaires moutons -d’où le titre Idiot Prayer- on passe par toutes les émotions, subjugué par le talent brut de cet artiste inspiré et parfois désespéré. Certains autres chanceux ont pu aussi voir ce show diffusé au cinéma début novembre. 90 minutes de temps suspendu, filmé par le cinéaste irlandais Robbie Ryan qui devraient bientôt sortir en DVD. Pas complètement indispensable tant la musique et la voix sont déjà l’écrin d’émotions pures. Profond et transcendant. 

Benoît Roux  

28 Oct

Fatma Saïd la nouvelle diva du chant

Lorsqu’on écoute Fatma Saïd, on sent de suite la différence. Une voix lumineuse et prenante, une diction parfaite, de la conviction, la chanteuse égyptienne fait partie des révélations du moment. Elle vient de sortir un premier disque « El Nour » où l’on retrouve des morceaux classiques mais aussi des airs traditionnels arabes ou espagnols. Une nouvelle Maria Callas ? Oum Kalsoum? Peu importe, Fatma Saïd est atypique et envoûtante.

Photo : Felix Broede

Elle a tout à peine 30 ans, mais Fatma Saïd s’est déjà produite sur les scènes les plus prestigieuses. Formée à la Hanns Eisler School of Music de Berlin, elle a reçu une bourse pour étudier à l’Accademia del Teatro alla Scala de Milan. Voilà pour son CV. Mais ce qui compte c’est de l’écouter et mesurer tout ce qu’elle en a fait. Et là, la magie opère. Un timbre de soprano, une voix très limpide, une souplesse, un tenu de note exceptionnel, beaucoup voient en elle une future Maria Callas.

Sa diction rend chaque mot intelligible, notamment en français qu’elle parle parmi d’autres langues. De comprendre la langue que l’on chante rend évidemment l’expression du chant plus fine. On perçoit de suite qu’elle maîtrise ce qu’elle chante, sur un plan technique mais aussi et surtout par apport au sens qu’elle donne à chaque parole. Son chant est à la fois intelligent et sensible. Une particularité assez rare qui fait penser à la Libanaise Sœur Marie Keyrouz.

J’adore la musique classique car le chant classique est ma profession. Mais j’aime tellement de genres musicaux différents !

La deuxième chose qui frappe, c’est sa curiosité, sa volonté de ne pas se cantonner à un seul répertoire. Son nouveau et premier disque est dédié à tout le pourtour méditerranéen. Comme une passerelle entre les cultures, une connexion grâce à la qualité émotionnelle de sa voix.  Elle interprète des pièces de Bizet, Ravel et Berlioz, mais aussi des chansons andalouses de Manuel de Falla et les chansons traditionnelles répertoriées par Frederico Garcia-Lorca.

Fatma Saïd – Sévillane du XVIIIe siècle répertoriée par F. Garcia-Lorca

Elle n’a pas le duende d’une chanteuse de flamenco comme  Carmen Linares qui a enregistré aussi ce répertoire. Mais elle colore chaque mot, chaque intonation de sa sensibilité et de son ressenti. Elle personnalise un répertoire déjà entendu mais jamais comme ça. Sans oublier ses racines au travers des découvertes comme le compositeur Gamal Abdel-Rahim ou ce morceau magnifique qu’elle a elle même composé, sublimé dans le disque par sa voix et le Ney, une flûte en roseau au son magique. Dernièrement, elle s’est produite en live à la télé allemande, seule au piano. Magique. 

Dans une interview au journal 20 Minutes, elle déclare : « Je suis une personne, un caractère, une voix, un timbre. Et j’ai une culture. Je ne voulais pas d’un album d’airs de gala, comme c’est la tradition chez les sopranos. Je voulais faire quelque chose de différent. »

Son premier disque (« El Nour », la lumière en arabe) est une pure réussite artistique pétri d’intelligence et d’humanité. La diversité du répertoire démontre aussi son ouverture d’esprit.

Avant d’enregistrer ce disque, les spectateurs du Royal Albert Hall de Londres, du Concertgebouw d’Amsterdam ou tout récemment ceux du spectacle de la Tour Eiffel du 14 juillet dernier à Paris ont pu mesurer son talent et sa manière d’être avec une bonne humeur communicative. Fatma Saïd n’a pas fini d’envoûter et d’illuminer les plus grandes scènes. A écouter, les yeux fermés.   

SITE OFFICIEL

Benoît Roux

23 Oct

Avec son 20e album Bruce Springsteen redevient « The Boss »

Pour son 20e album, Springsteen retrouve son groupe mythique The E Street Band. 12 titres enregistrés dans son studio du New Jersey quasiment en live. En ces temps où beaucoup de choses se délitent, écouter ce nouvel album amène une certitude : Bruce Springsteen est bien redevenu le Boss.

Bruce Springsteen et The E Street Band de nouveau ensemble pour un nouvel album en attendant la scène ? Photo: Andreas Gebert/dpa via MaxPPP

I’m alive and I’m coming home

Dans un New Jersey rudement touché par la pandémie, Bruce Springsteen est toujours vivant et il revient à la maison. Sa maison c’est aussi le E Street Band, son groupe habité par le son du bon vieux rock-blues américain. Et quand la formation prodige revient chez elle, l’esprit demeure. Les musiciens sont excellents, ça déménage à tous les niveaux, les arrangements sont classiques mais riches et efficaces. Reste le Boss. Du haut de ses 71 bougies, Springsteen a gagné en fragilité, en sensibilité. Dès le premier morceau « One minute you’re here », on entend d’abord le souffle, et sa voix émouvante, terriblement humaine, vibrante, déchirante. Le « Boss » se ballade dans toutes les nuances. Une intro et un dernier morceau « I’ll see you in my dreams » pour rappeler que la vie peut s’éteindre à tout instant mais que les morts continuent de nous accompagner.


Springsteen revient aux fondamentaux avec une certaine nostalgie. Comme une réunion de vieux potes pour voir si tout fonctionne encore, si les cow-boys peuvent toujours braquer la banque. On pense à « Born to Run », enregistré en 1974 mais en beaucoup plus spontané et moins « cuivré ». La fougue, la fièvre, la tension électrique brûlent toujours, comme sur le magnifique « Burnin’train ». Un train lancé à fond, soutenu par la batterie, éclairé par les guitares au très beau son et conduit de voix de maître par Springsteen. Mon préféré de cette nouvelle production.

« Letter to you » dévoilé il y a quelques semaines et qui a donné le titre de l’album est de la même veine. Les vieux démons -mais surtout l’esprit des défunts- rodent toujours à l’instar des « Ghosts » qui viennent habiter ardemment la maison.

« Letter to You est une réflexion et une méditation sur le temps qui passe, la perte d’amis et comment cela vous affecte en vieillissant. Et en même temps, il s’agit d’une célébration du fait que le groupe continue et que nous portons l’esprit des absents avec nous« , a déclaré Bruce Springsteen au micro de Zane Lowe sur Apple Music.

Des reprises de morceaux inédits des années 70

Et comment ne pas faire nostalgique lorsque l’on reprend des titres comme « Janey needs a shooter » que Springsteen avait écrit avec Warren Zevon au tout début de sa carrière. Springsteen a longtemps voulu enregistrer ce morceau mais il n’a jamais été satisfait du résultat. Warren Zevon décédé depuis s’y était attelé et Springsteen avait trouvé les arrangements intéressants. Orgue Hammond rutilant et harmonica enflammé.

Tout aussi mythique et mystique, toujours écrit dans les années 70, le titre « If I Was the Priest » aux accents très dylaniens, interprété avec une voix à la fois puissante et fragile pour faire place à l’émotion. Un titre écarté de son premier album Greetings From Asbury Park N.J. paru en janvier 1973.

Même époque pour « Song of orphans ». Les fans invétérés connaissent cette chanson étant donné qu’une version studio pouvait se trouver.

Dans les reprises, comme dans les créations, dans les ballades comme dans les rocks enfiévrés, cet album signe le retour du Boss dans ce qu’il sait le mieux faire : du bon vieux rock avec des musiciens hors pair.  « Je suis au milieu d’une conversation de 45 ans avec ces hommes et femmes qui m’entourent« , rappelle t-il dans cet article de Francetvinfo. « Nos années à jouer ensemble ont créé une efficacité en studio. Les idées fusent dans la pièce. La confusion règne souvent. Et puis soudain, dynamite!« . Explosif mais pas de surprises, ni de révolution, dans cet album « Letter to You ». Juste le plaisir de constater que tout vieillit bien, sans altération, sans artifice pour le masquer. Vocalement même, l’émotion et l’humanité de Springsteen sont encore plus prégnantes.

ITV en intégralité de Springsteen par Zane Lowe pour Apple music

SITE OFFICIEL

DOCUMENTAIRE VIDEO APPLE TV

Benoît Roux

17 Oct

Vox Bigerri : la recherche du son en commun

C’est devenu LA référence du chant polyphonique pyrénéen. Vox Bigerri sort son 7ème album « Jorn ». Un mélange de créations, chant traditionnels, reprise jazz. 4 hommes dans le vent pour un disque de très haute volée. Guidés par la recherche du son commun.

C’est un temps suspendu, contemplatif. Se poser, fermer les yeux, écouter, observer. Un disque de Vox Bigerri, ça se savoure, durablement. Pascal Caumont, Fabrice Lapeyrère, Régis Latapie et Bastien Zaoui sortent aujourd’hui leur 7ème album. Ils sont devenus LA référence du chant polyphonique traditionnel et contemporain. Un travail historique, scientifique et artistique avec des chants collectés dans les vallées pyrénéennes, des adaptations et des créations.

« Jorn » un disque de polyphonies de tous les temps

Ce qui frappe en premier lieu, c’est la puissance du son. Un son qui va au-delà de l’écoute, avec beaucoup de force et de sérénité. Jusqu’à présent, ils étaient 5. Mais la voix la plus haute (Olivier Capmartin) s’est envolée. Ce qui n’est pas un problème car dans la polyphonie traditionnelle, il y a 3 registres de voix. Désormais, les 4 compagnons de voix voyagent sur tous les tons. « Dans nos chants, il y avait souvent 3, 4 voix maxi, rarement 5. Donc nous alternons les registres, avec plus de souplesse. » Pascal Caumont est à l’origine de cette formation masculine.

Vox Bigerri – La nòvis n’a la corona li tomba

 

Jusqu’alors, les disques étaient thématiques : le chant sacré (Cap aus Sorelhs, vers les soleils), le chant festif (Ligams, liens), la rythmique jazz avec l’intrusion du batteur américain Jim Black (Tiò). Dans le nouveau CD « Jorn » (jour), il y a un peu de tout. Le morceau « Jorn » justement est une création, des paroles de Pascal Caumont mises en « musique » par Fabrice Lapeyrère. N’allez pas croire que ça parle de bergers, de troupeaux égarés et de femmes éplorées ! « Cette création me plaît beaucoup. Elle parle des valeurs de notre société. Nous avons beaucoup de forces en nous pour affronter la mauvaise période que nous traversons. Il nous faut aller de l’avant pour bâtir une société plus juste et plus coopérative ». Avec la période que nous traversons, la résonnance est évidente.

Le son commun

« SON » : pronom personnel possessif. Une définition qui vaut pour la langue française. Mais Vox Bigerri chante surtout en occitan! Alors le SON est bien « personnel » dans le sens d’unique, propre, mais il n’a rien de « possessif ». Il serait plutôt synonyme de partage. C’est la recherche perpétuelle du son commun. Aucun doute à l’écoute de ce nouveau CD. En studio, sur scène, il y a cette manière d’être ensemble, de faire communion. Les 4 voix s’harmonisent parfaitement, servant d’écho et de support les unes aux autres. Un chant à l’unisson rempli de résonnances.

Sur la pochette de ce nouveau CD, les anneaux de Saturne (le lien) et sa lune Rhéa, la femme de Cronos, maître du temps. Les chansons interprétées sont en effet moins soumises au temps, la rythmique pourtant complexe se fait discrète pour porter l’ampleur des voix. Tout est aérien et suspendu. Comme le temps qui s’arrête pour faire place aux voix. Les chanteurs remplissent l’espace. La polyphonie sonne alors comme une plénitude. On se retrouve transporté hors du temps.

Vox Bigerri – Jorn (Création 2020) from Pirèna Immatèria on Vimeo.

« Nous voulons être dans le son de la voix, une connexion pour faire accord, entrer en harmonie. Quand nous chantons comme ça, nous ressentons des vibrations dans tout le corps. Le rythme est organique, pas mécanique », explique Pascal Caumont. Et ce n’est pas une gasconade !

Le chant comme un ballon de rugby

Chaque langue a sa musicalité mais Vox Bigerri passe aisément de l’occitan au français, parfois dans le même chant comme « Aquesta neit n’èi hèit un rève » (Cette nuit j’ai fait un rêve). Dans la très réussie reprise de « Strange fruit » (Fruit étrange) de Billie Holiday puis Nina Simone, ils s’approprient la mélodie, tantôt en anglais, tantôt en occitan. Autant dire que le chant du groupe Vox est protéiforme, dans son univers pour les traditions, dans les cieux pour le chant religieux (« Sanctus-Benedictus », « Kyrie Eleison »)), transcendé par le rythme quand pointe le jazz (« Strange Fruit »).

Un travail de funambule, toujours en équilibre, à la recherche du bon rebond vocal.

Il faut être concentrés, posés, regarder ce qui se passe chez l’autre. Nous sommes tout le temps en connexion, toujours à regarder où va tomber le chant de l’autre, comme le rebond aléatoire du ballon de rugby!

Ce son commun toujours en osmose, Vox Bigerri en a fait sa marque de fabrique.

Réinventer la tradition en se nourrissant de l’Histoire

Dans l’album « Jorn », il y a aussi matière à réfléchir. Comme avec cet air traditionnel, un tube pyrénéen « Sendèrs de tèrra nera » (Sentiers de terre noire) que l’on doit à Jean-Claude Coudouy. Le mémorable interprète du « Hilh de puta! » a fait une magnifique mélodie mais le texte d’un autre auteur un peu macho, parle de « race », incompatible donc avec l’esprit et la vision du groupe. Alors, Pascal Caumont prend la décision de le réécrire, et ces sentiers sont désormais propice à l’admiration de la voûte céleste, prétexte à s’interroger sur le devenir de la planète.

Vox Bigerri – Sendèrs de tèrra nera

L’Histoire est très présente avec « Lo purmèr de març » (Le premier mars), le moment où les jeunes garçons partaient travailler en Espagne pour gagner un peu d’argent du XVe jusqu’au XVIIIe. Histoire encore avec « La cançon de Grangèr » (La chanson de Granger) sur la fugue d’un jeune voulant échapper au service militaire (7 ans à l’époque!) qui réussit à désarmer et mettre en fuite les gendarmes.

Et puis il y a « Montségur », lieu du massacre qui mit fin à l’hérésie cathare en 1244. Ils avaient déjà mis en musique le célèbre poème de René Nelli écrit 700 ans après sur une blessure plus vive que jamais. Sur ce disque, c’est une nouvelle version de « Montségur », sur un poème de la Catalane Susanna Rafart. « Nous avons rencontré Susanna Rafart à Barcelone. C’est un écrivain très connu en Catalogne et en Espagne aussi. Elle nous a montré ce poème qui a résonné comme une suite au Montségur de Nelli. Je l’ai mis en musique. Le premier Montségur s’achève sur un cri. Ici le chemin est plus apaisé. Dans le ciel, on regarde les aigles voler au dessus du château ». L’aigle, qui peut voler très haut, et dont les larmes ne peuvent pas geler car elles sont faites d’huile…

Un disque aérien, au son ample, qui nous laisse en lévitation, apaisés et transportés par les voix.

Vox Bigerri – Jorn

Le travail de Vox Bigerri est remarquable, tant sur un plan artistique que technique et historique. Le groupe ne se répète pas d’un disque à l’autre mais va explorer toujours de nouveaux espaces. Ils préparent déjà une nouvelle création « Milharis » qui mélangera musique électronique, jazz avec des flutes traditionnelles, le tout accompagné par l’orchestre de chambre de Toulouse. Rien n’arrête ces explorateurs de sons.

SITE VOX BIGERRI

PIRENA IMMATERIA

Benoît Roux

01 Oct

L’ouvrier Sam Karpienia (Dupain) repart à L’Usina

Il y a 20 ans, le groupe Dupain sortait son premier album : L’Usina. Des chants ouvriers puissants lancés contre la vague capitaliste, portés par la voix enfiévrée de Sam Karpienia. Le chanteur reprend aujourd’hui ces textes pour une relecture plus intime et poétique, portée par les cordes des mandoles et d’un violon bulgare. Une véritable création qui prouve encore la richesse d’un artiste toujours aussi inventif, engagé et généreux.

Pauline Willerval et Sam Karpienia Crédit Photo : Yves Rousguisto – ADAGP

Premier morceau, premiers frissons « Terra de Crau », texte et musique Sam Karpienia. Difficile d’y reconnaître complètement le morceau initial « Lo Garagai » tellement tout est réinventé. Mais toujours habité magnifiquement par Sam. A l’image de tout l’album.

L’Usina en résidence

Pourquoi revenir sur ce choc musical qu’a été l’album « L’Usina » en 2000? Coup d’essai, coup transformé par Dupain, avec pour maître d’œuvre Sam Karpienia. Une major (Virgin) s’était même intéressée au phénomène en signant le groupe. La presse était alors dithyrambique et unanime.

20 ans plus tard, cette relecture très personnelle paraît sur un nouveau label « Fatto in Casa » monté par Serge Pesce et Lucien Massucco (Nux Vomica). L’Usina nouvelle version est donc revenue chez les ouvriers. Les moyens ne sont pas les mêmes mais la créativité est intacte. Moins brutal, moins direct qu’avec Dupain, cette création est plus intimiste, plus personnelle et va exploiter d’autres sphères.

Sam Karpienia & Pauline Willerval – Terra de Crau

Au départ, Lucien Massucco propose  à Sam de faire un disque sur son nouveau label « Fatto in casa »; un disque de Sam Karpienia et pas de Dupain. Sam propose de reprendre les textes de l’Usina 20 ans après pour une régénérescence nécessaire. Le défi n’est pas évident mais l’envie et le talent font le reste.

Dupain – Lo Garagai (version initiale de Terra de Crau)

En 2018, Sam rentre solo en résidence à Coaraze dans les Alpes Maritimes. Une semaine plus tard, la dralha est tracée, le projet s’affine. L’artiste décide d’y joindre Pauline Willerval. « On s’est rencontré quand elle était à Marseille. Elle a joué aussi avec De la Crau (autre groupe de Sam). Elle a une approche virtuose, intelligente, mais elle sait aussi jouer simple. Elle a vécu en Turquie, en Bulgarie et là, elle est repartie en Bretagne »

Toujours le brassage improbable des cultures cher à Sam! Pauline joue de la Gadulka, un violon bulgare à la sonorité typique. Elle fait partie de plusieurs groupes et partage souvent la scène avec Rodolphe Burger ou Erik Marchand. Son travail sur ce disque est assez époustouflant.

Pauline Willerval & Makis Baklatzis – Halai

Ensemble, ils re-rentrent en résidence pour parfaire la création. Octobre 2018, un concert de sortie de résidence clôture la création. Il permet aussi de lancer le nouveau label. Le disque qui vient de sortir est le fruit de ce travail. La plupart des morceaux ont été enregistrés en multipistes pendant le live à Coaraze. D’autres sont issus du travail de résidence. Un disque en duo très riche où l’imperfection est assumée et l’émotion assurée.

Pauline Willerval Crédit Photo : Yves Rousguisto – ADAGP

« Basta de trabalhar », l’autre album de la révélation

Sam Karpienia a toujours aimé les boucles pour poser sa voix d’équilibriste dessus. Dans Dupain, c’était avec la vielle à roue, là c’est avec la gadulka de Pauline Willerval et les boîtes à rythme. Comme un support, un champs contre-chant au chant. Le feu de la voix est toujours là, la fièvre contestataire de ces textes brulots toujours présente. Les mots ont toujours des résonnances actuelles, peut-être encore plus qu’il y a 20 ans. Mais la direction musicale choisi est moins ardente, plus poétique même si la voix rauque de Sam clame ses colères comme une transe bienveillante.

Le côté musique répétitive des gestes mécaniques du monde ouvrier ne sont que davantage mis en valeur. La gadulka de Pauline Willerval, les mandoles de Sam et autres boîtes à rythmes créent un tourbillon prenant comme dans cette magnifique chanson « Ta libertat ». Version très habité et magnifié du morceau « Que vòs » de Dupain. Quel souffle, quel lyrisme, quel équilibre! Magnifique.

Sam Karpienia & Pauline Willerval – Ta libertat

Tout est juste, profond et personnel. Les équilibres entre mandole (électrique ou acoustique) gadulka, boîte à rythmes, quelques chœurs rajoutés et la voix de Sam Karpienia sont tout simplement somptueux. Comme un ruissellement de cordes qui se glisse entre les pierres de la voix rocailleuse de Sam.

Rien à voir avec la version initiale de Dupain pourtant intéressante.

Dupain – Que vòs?


Moins violents, les morceaux n’en retirent que plus de force. On mesure la beauté et la pertinence de ces textes, l’humanité et la profondeur du chant de Sam. Pour l’heure, l’artiste est sur plusieurs projets, en solo ou avec son groupe De la Crau. Sam Karpienia aimerait bien amener « Basta de trabalhar » sur scène avec Pauline Willerval. Mais pour l’heure, il est surtout en tournée avec De la Crau.

Sam Karpienia Crédit Photo : Yves Rousguisto – ADAGP

« Basta de trabalhar » est un disque atypique, avec la force et la spontanéité assumées d’un live, mais aussi une production intelligente dans le même esprit. Là où les artistes passent beaucoup de temps à se répéter, Sam Karpienia enfile toujours le bleu de chauffe pour se régénérer. C’est l’esprit de l’usine mais sans jamais se reproduire. Explorer, toujours explorer, comme une mise en danger vitale pour se garder vivant.

ACHETER LE DISQUE

A LIRE AUSSI : 

Portrait SAM KARPIENIA  

UN MARSEILLAIS SIGNE LE TUBE DE L’ETE

Benoît Roux

 

 

21 Sep

Et si c’était lui le gardien de la musique des Pink Floyd ?

Nick Mason est moins connu que Roger Waters ou David Gilmour. Mais le batteur des Pink Floyd a joué sur tous les disques et il parle encore avec les autres membres. Il vient de sortir un disque live consacré exclusivement aux morceaux antérieurs à « Dark Side of the Moon » . Il retourne ainsi aux sources des Floyd et permet d’écouter des morceaux riches mais moins connus que « The Wall », « Money » ou « Confortably Numbs ».

Nick Mason’s Saucerful Of Secrets – Live avec les musiciens Guy Pratt, Gary Kemp, Lee Harris et Dom Beken ©Joël PHILIPPON via MaxPPP

Pendant que David Gilmour et Rogers Waters menaient des carrières solos, Nick Mason s’était retiré de la vie musicale. L’adrénaline lui manque un peu, alors il passe sa licence de pilotage d’hélicoptère et prend place dans les baquets pour faire des courses automobiles. Certes, de temps en temps il rejoue avec Waters ou Gilmour (notamment sur l’album « The Endless River »).

Pink Floyd – Astronomy Domine 1970 (Syd Barrett)

Mais des copains musiciens lui proposent de faire une tournée solo. « J’ai aussi travaillé sur les rééditions et les compilations de Pink Floyd parce que j’avais tendance à être le seul à vouloir aller en parler à la radio ou ailleurs », confie-t-il au magazine Rolling Stones. On lui propose même un projet pour reprendre les vieux morceaux des Floyd très peu joués en concerts. Des titres avant l’album mythique « Dark Side of The Moon »  (Money, Us and Them…). Il y a deux ans, Mason forme son groupe « Saucerful of Secrets » du nom du 2ème album du groupe enregistré en 67-68 dans les studios Abbey Road. 

Nouveau groupe « Saucerful of secrets »

Fin des années 60, les Floyd sont dans leur période psychédélique très influencée par le génial mais barré Syd Barrett. Le groupe passera avec « Dark Side of The Moon » à des compos rock-space plus efficaces et surtout moins originales. Dans le groupe, Mason s’entoure de valeurs sûres comme Guy Pratt à la basse (qui avait remplacé Waters), la claviériste Dom Beken, le guitariste Lee Harris (The Blockheads) et plus surprenant : l’ex guitariste de Spandau-Ballet Garry Kemp qui assure aussi le chant. On ne peut pas dire que Spandau-Ballet soit musicalement proche des Floyd mais à l’écoute de l’album, il s’en sort plutôt bien.

La créativité des Floyd des années 60-70

Pour ceux qui seraient un peu lassés d’entendre toujours les mêmes morceaux du groupe anglais, l’initiative de Nick Mason est une aubaine. Tout d’abord parce que la créativité et l’inventivité du groupe est à son comble. Après un premier album sous l’influence claire de Barrett et où il n’y avait pas encore Gilmour, « Saucerful of secrets » est une transition. C’est la dernière collaboration avec Sid Barrett de plus en plus sous l’emprise du LSD, les autres membres fondateurs (Richard Wright et Roger Waters) commencent à poser leur patte sur le groupe.

Pink Floyd – Atom Heart Mother 1970 (Nick Mason)

Malgré un succès honorable qui place le groupe sur le devant de la scène, ces morceaux ne seront que trop rarement joués en public. Pourtant, leur richesse est indéniable et la tournée plus le disque live qui vient de sortir en sont la preuve.

Nick Mason’s Saucerful Of Secrets – One Of These Days (Nick Mason)

L’album live « Nick Mason’s Saucerful of Secrets »

Le groupe « Nick Mason’s Saucerful of Secrets » revisite donc le répertoire des premiers albums du Floyd, de « Piper at the Gates of Dawn » (1967) à « Meddle » (1971). Dans une interview à Télérama, le leader malgré lui de ce nouveau groupe explique : « Lee Harris [le guitariste, ndlr] se demandait pourquoi je ne faisais rien. Je ne le connaissais pas à l’époque, mais il a eu la bonne idée d’en parler à Guy Pratt [bassiste], que je fréquente depuis trente ans. J’ai beaucoup de respect pour lui, ce n’est pas le genre de type à se mobiliser pour des projets foireux. Aussi l’ai-je écouté quand il m’a proposé ce projet. »

Nick Mason’s Saucerful of Secrets – Lucifer Sam (Syd Barrett)

Mason a beaucoup réécouté les morceaux initiaux pour voir dans quel état d’esprit ils avaient été faits. Ne pas trahir mais ne pas faire une copie trop conforme non plus. Comme le Monsieur est plus qu’honorable dans sa démarche, il a choisit des morceaux composés par Barrett (« Interstellar Overdrive », « Astronomy Domine », « Lucifer Sam » « Arnold Layne », mais aussi Richard Wright (« Remember a Day ») comme Waters (« If », « Green is the Colour ») comme les siennes. D’ailleurs, ses compositions sont de qualité comme l’excellent « When you’re In » et le connu « Atom Heart Mother » (qui a donné son titre à l’album des Floyd avec une vache) d’une incroyable diversité.

Nick Mason’s Saucerful Of Secrets – Atom Heart Mother (Nick Mason)

Plus qu’un hommage très honorable, ce disque prouve qu’à 76 ans, le batteur n’a rien perdu de son jeu subtil et varié. Les autres musiciens et notamment Garry Kemp sont très crédibles (voix et guitare), c’est d’ailleurs lui qui avait écrit la majeure partie des morceaux de Spandau Ballet. La basse de Guy Pratt très ronde et efficace. Années 70 oblige, les claviers de Dom Beken sonnent comme des orgues. Le son est bon et le mix efficace.

Dans Télérama toujours, Mason précise son projet : « Je ne voulais en aucun cas entrer en compétition avec ce que font Roger Waters et David Gilmour, leurs tournées solo où ils reprennent beaucoup de morceaux du Floyd, ni même être comparé avec les innombrables tribute bands en activité. Je n’ai aucune envie de savoir qui fait la meilleure version de Comfortably Numb ! »

Nick Mason’s Saucerful Of Secrets – Fearless (David Gilmour)


Pari réussi. Nick Mason et sa bande devraient reprendre la tournée suspendue par le Covid. En attendant il se pose comme le gardien fidèle et exigeant des Pink Floyd. Son album live est un vrai plaisir pour les amoureux du rock psychédélique, tous ceux qui ont envie d’un peu de diversité et d’originalité, dans la musique en général et celle des Floyd en particulier.

SITE INTERNET

Benoît Roux

19 Sep

Blues Pills : la bombe musique qui pile tout

Les suédois de Blues Pills viennent de sortir leur 3ème album. Transcendé par la voix puissante de leur chanteuse, le groupe signe « Holy Moly ! », un album complet qui oscille entre le rock (presque hard) et le rythme and blues. Une sacré découverte qui relève de la bombe musicale. A laisser exploser sans modération.

Pochette nouvel album Blues Pills

Il y a quelques heures, je ne connaissais pas cette formation. Au hasard d’une écoute dans un magasin, je ne pouvais pas faire autrement que de vous parler de « Blues Pills ». La chanteuse  Elin Larsson a du coffre et derrière, ça verrouille grave.

Guitares éraillées, batterie lourde, basse lourde, on pourrait ranger leur musique dans le bon vieux rock limite hard des années 70-80. Seulement voilà, les capacités vocales de la chanteuse amènent la formation vers du Rhythm and Blues teinté de soul. Le tout avec une énergie incroyable, tant au niveau des musiciens que la chanteuse.

« Proud Women », le premier morceau donne le ton. Ca sonne live et hurlant, rugissant de guitares. Mais à vrai dire, les 3 premiers morceaux ne sont pas les plus intéressants. Ca joue, c’est technique, ça rugit de partout, la chanteuse s’égosille plutôt bien, mais les compos et arrangements n’ont pas de quoi encore vous renverser totalement. Un bon petit tour de chauffe.

Blues Pills – Proud Women


Au contraire de « California » privé de son hôtel mais farouchement habité. Les choses sérieuses commencent. Plus posé dans le rythme, les performances vocales de la miss sont plus notables. A faire pâlir Aretha Franklin son idole. Sur des rivages soul, frôlant la puissance d’une Janis Joplin, on aurait pu la croire noire. Mais Elin Larsson a de quoi surprendre.

Blues Pills – California


Façon poste de radio qui change de fréquences, « Rhythm in the blues » prend la relève. Toujours aussi ébouriffant. Roulements de caisses claires, son limite saturée, voix égratignée, le groupe poursuit sa chevauchée fantastique, guitares et batterie en avant.

Rien n’est à l’économie. Surtout pas le jeu très sportif du batteur et des guitares déchaînées. Quelle puissance sur « Low Road ».

Blues Pills – Low Road


« Dust » est aussi un titre réussi. Effets de son, voix plus « propre », la poussière se pose. Mais ça gronde toujours autant derrière. Avec des choeurs discret marqués soul.

« Wish I’d know » renoue avec un peu de calme. Grappes de guitare, c’est encore une autre facette de la voix de la chanteuse. Très à l’aise sur la ballade au début, ça monte vite dans les aigus avec un contrepoint de cordes graves. Un morceau somme toute gospel avec une chorale qui assure pour terminer en douceur.

Song from a Mourning dove

Début au piano ponctué par les riffs de guitare. Voix sans effets, déchaînements de guitares. Et toujours le chant assuré sans faillir. Aérien, émouvant et imparable.

Et pour clore ce très bon album, « Longest lasting friend », quelques notes égrainées, la voix qui se pose. Une sorte de xylophone pour agrémenter, les prouesses vocales toujours là. Comme un geyzer qu’on ne saurait apaiser.

Pour ce troisième album auto-produit, les Blues Pills lâchent les chevaux et on en ressort tout ébouriffés. Un disque revigorant, bouillonnant, celui de la libération.

Blues Pills

Benoît Roux