22 Juil

Le cinquantième anniversaire d’un pas : Science-fiction, Libération & le Huffington Post

Deux organes de presses se sont croisé sans préméditation, au gré du cinquantième anniversaire du premier pas sur la Lune, le 21 juillet 2019 en invitant dans leur colonne des écrivains de Science-Fiction…

Que faisiez-vous ce jour-là ? Moi, j’avais neuf ans et le matin, la télévision était allumée avec devant, mes frères et sœur, en pyjama, très excités. Dans le demi-sommeil du réveil, j’ai vu, plutôt deviné, le premier pas… en différé. Et cet événement là, vu au saut du lit, a continué à hanter mes rêves et ceux de millions de personnes.

Cette année, après un long silence, le cinquantième anniversaire du premier pas a été exceptionnellement fêté, avec de nombreux documentaires à la télévision, avec ce défaut de se ressembler tous un peu : tous insistent sur la communication et la mise en scène de l’événement et rien pour raconter le bond technologique immense qui a découlé de ce projet. (une série diffusée sur France 5 il y a plusieurs années le raconte très bien) ou sur la compréhension que nous avons acquise depuis sur la façon dont la Terre et la Lune se sont créés il y a plus de quatre milliards d’années.

Dans le HUFFINGTON POST : Catherine Dufour, Christian Léourier, Sabrina Calvo, Philippe Curval, Laurent Genefort… Quinze écrivains auxquels le Huffington Post a demandé leur vision de l’espace et de l’avenir dans cinquante ans, en 2069. Une belle initiative à laquelle les plumes les plus inventives de la science-fiction se sont prêtées !

LIBÉRATION est à l’origine d’une initiative plus originale, puisqu’elle a passé commande à trois auteurs : Jean-Pierre Andrevon, Sylvie Lainé et Jacques Barbéri de nouvelles, sur la Lune. Tous trois se sont lancés avec brio dans cet exercice où la presse et la littérature retrouvant des réflexes un peu rouillés, se sont associés pour redonner une saveur hors-norme à cet anniversaire. Les retardataires – les exemplaires sont partis très vite –, pourront se rattraper en lisant les nouvelles mise en ligne par Libération.

Seule la  Lune de Jean-Pierre Andrevon, évoque la possibilité d’un voyage interstellaire, reprenant une proposition du physicien Stephen Hawking qui avait imaginé le moyen d’accélérer une sonde jusqu’à 20% de la vitesse de la lumière. Mais quand les pionniers voyagent vite, ceux qui sont restés sur Terre voient filer les années, or l’Histoire est chose qui ne se prédit pas…

Rupture de Jacques Barbéri compare les rêves d’une époque et leur choc avec une modernité régressive.

Enfin, une mention toute spéciale pour le texte très poétique de Sylvie LAINÉ : Les Visiteurs, évocation très réussie, et si brève que je me garderai bien d’en dévoiler le récit tout en délicatesse et comme sur la pointe des pieds…

Bernard Henninger

Copyright : Sylvie Lainé aux Imaginales 2018 (B. Henninger)

14 Juin

SOS Terre & Mer : une anthologie participative (Flatland, Moutons électriques)

Pour cette anthologie réalisée à l’aide d’un financement participatif, les bénéfices de SOS Terre & Mer iront à l’ONG « SOS Méditerranée ». Les textes réunis pour l’occasion permettent de porter un regard neuf sur un sujet brûlant.

En tant que lecteur, je me dois d’avouer une légère méfiance devant les anthologies à thème que réalisent de courageux éditeurs et auxquelles il m’arrive parfois de participer. Si leur principale qualité – offrir au lecteur une grande variété de textes sur un même thème – est leur premier attrait, il est courant de découvrir des textes se contentant de paraphraser le thème…

Dans le montage de cette anthologie, les auteurs, illustrateurs, typographes et éditeurs se sont associés pour créer un objet sortant de l’ordinaire. Montée en pleine crise, l’opération est destinée à soutenir  l’ONG « SOS Méditerranée » à laquelle reviendront tous les bénéfices et elle est exemplaire en ce sens que le résultat final sort des sentiers battus, typographie, illustrations, tout a été mis en œuvre pour surprendre le lecteur et le résultat global est à mon goût réussi.

La couverture – signée Melchior Ascaride – fait s’envoler l’imagination. À titre personnel, je souligne l’originalité de la mise en page, signée Mérédith Debaque : chaque nouvelle débute par une illustration noir-et-blanc. On y retrouve des signatures prestigieuses : Cassandre de Delphes, Christine Luce, CAZA, Arnaud S. Maniak, Joseph Vernot… La direction littéraire est de Christine Luce.

Parmi les textes, je voudrais tout particulièrement en citer trois :

La Porte des Éléphants, de Bruno Pochesci

 Plongée au cœur de l’immigration : la porte des Éléphants sont deux montagnes entre lesquelles les éléphants passaient au cours de leur migration saisonnière. La sécheresse y a mis fin et elle a aussi projeté les héros loin de leur Terre Natale. D’origine Malienne, Hawa, la mère, parle le Bambara, le Français, langue des anciens colons, et elle l’enseigne en Italie, dont, telle une athlète d’un pentathlon particulier, elle apprend les langues et la culture.
Cette triple métamorphose n’est pas sans influencer la composition de la sauce Bolognaise qu’elle prépare… Peut-être est-ce une bonne définition de la culture ? Ces cultures multiples s’agrègent et leur dépositaire devient un étranger, non pas par son origine, mais par sa maîtrise là où les  renfrognés – les nés-quelque-part –, ne parlent qu’une langue et ne connaissent que leur culture, qu’ils vénèrent d’un culte morbide qu’ils nomment nation.
Bien que victime, Hawa et son fils Sira font montre d’une adaptabilité, qui ridiculise les replis identitaires. Là où les natifs s’aveuglent devant un mur, la frontière, pour Hawa n’est qu’un passage vers d’autres manières de rire et d’aimer… Et la migration, des hommes comme des éléphants, est le mode naturel des espèces chassées par les vicissitudes du climat et de la politique.

Les Xhyles de Julien Heylbroeck, nous montrent une migration forcée vers une planète hostile, habitée par des monstres. Les migrants n’ont d’autre choix de que de se précipiter dans la gueule du monstre… avant de se poser la question de qui a défini ces Xhyles dont ils ne savent en réalité que fort peu de choses. Le coup de théâtre n’en est que plus savoureux.

 Et enfin, mention spéciale, à la Fête à Neuneu de Dominique Douay, plongée au cœur d’une administration rancie, resserrée autour d’un groupe aux plaisanteries douteuses. Manuel, bouc émissaire permanent, affecté à la reconnaissance au faciès et à la pensée des candidats à l’immigration. Nul ordre n’a spécifié qu’il devait se montrer aussi stupide que ses chefs ou les grasses plaisanteries de ses collègues. Pendant la guerre, là où des kapos prétendaient avoir exécuté un ordre, certain gendarme, en alertant la veille les victimes d’une rafle, a sauvé des personnes…
La responsabilité n’est pas une obéissance, elle est une voie, un choix de vie, un chemin, un cadeau du destin. Et nul ne peut nous empêcher de faire usage d’humour face aux caricatures des administrations… La « Fête à Neuneu » avec son esprit décapant, démontre que l’imagination détourne la grisaille de l’oppression, toutes les oppressions !

Bernard Henninger

20 Mai

Souvenir : l’épopée des « 100 000 Chemises » à Châteauroux

Les éditions LA BOUINOTTE proposent un album de réminiscences, mémoires et témoignages consacrés à une des plus grandes enseignes de la bonneterie qui fit la fortune de Châteauroux pendant un siècle et dans lequel œuvrèrent des bataillons d’ouvrières : les « 100 000 chemises »

J’ai fait mes études à Paris, boulevard Saint-Michel. Juste en face du lycée se dressait un beau magasin tout en vitrines lumineuses surmonté de cette enseigne étrange : Les 100 000 chemises. Pourquoi 100 000 ? (surtout pour un étudiant en mathématiques). Et comme je n’avais pas le sou, cela fait quarante ans que cette question est pour moi restée dans un suspens (pas intenable) mais empli de curiosité… Et voilà qu’arrive entre mes mains cet album, déroulant une litanie de souvenirs. Depuis son fondateur, Maurice SCHWOB, alsacien exilé après la déroute de 1870, un de ces créateurs d’empires qui amenèrent en France la Révolution Industrielle. À l’origine, il y eut un document, recensant toutes les tailles, réalisé par Maurice Schwob :

Au XIXème siècle, pour les habits, il faut passer par un tailleur. L’idée de Maurice Schwob consiste à recenser et rassembler toutes les tailles possibles dans un document encyclopédique : l’acheteur n’a plus qu’à remplir une fiche (ci-dessus) et sa chemise est confectionnée en usine à partir de la fiche. Plutôt cent mille tailles mais à la bonne longueur, en fait, et Maurice Schwob, fut le précurseur de ce qui devint plus tard le prêt-à-porter.

Avec ses associés, Maurice Schwob crée des unités de confection en France, et ainsi, naît une usine de fabrication à Châteauroux qui emploie très vite plus de 500 ouvrières. Il fait partie de ces patrons paternalistes, autoritaires, mais chrétiens et sociaux, et il crée dès 1895 une « société de secours mutuels », ancêtre de ces mutuelles qui, une fois réunies après la Libération, donneront naissance à la Sécurité sociale.

La richesse du livre vient du foisonnant album photo qu’il propose, avec des vues des usines, des ateliers, des ouvrières, des blanchisseuses, et des témoignages, au rang desquels Raymonde VINCENT et Jeanne BODIN :

« On me mit aux finitions « arrêts et boutons », la place des débutantes, des femmes âgées ou des personnes peu douées. J’appris vite mon ouvrage très simple. Malheureusement, au lieu d’en faire une tâche, je le tournai en jeu. Ainsi on devait se rendre à l’autre bout du grand atelier pour recevoir l’ouvrage des mains d’une demi-surveillante, une sexagénaire du genre aigre. En principe, on rendait par douzaines les chemises finies et on en recevait d’autres à faire à la place. Mais le voyage à travers le grand atelier me plaisait beaucoup. Pour ce faire, je trouvais un moyen de rapporter le travail à moitié, m’arrangeant à embrouiller les comptes du cerbère. Elle ne tarda pas à m’avoir dans le nez. Ce fut une antipathie réciproque. Je haïssais le visage grimaçant de cette femme, ses cheveux gris relevés par des peignes sur les côtés et enroulés en un chignon plat par-dessus de la tête. Elle ne paraissait pas seulement méchante, qualité appréciée par les maîtres dans son emploi de sous-surveillante… »

A parte, mise à la porte, Raymonde VINCENT devint l’une des plus grandes autrices berrychonnes, prix Fémina 1937 pour « Campagne »


– Jeanne Bodin –

Un autre tout aussi précis vient de Jeanne BODIN, aujourd’hui un des plus anciennes ouvrières toujours en vie : «… j’entrai aux 100 000 chemises, la chemiserie la plus ancienne mais aussi la plus grande de Châteauroux. J’étais rendue au port, je devais finir là ma carrière… Les quêtes étaient assez fréquentes dans les ateliers. Elles étaient faites par Suzanne pour le Parti Communiste. Ce jour-là, elle annonça qu’elle allait faire la quête pour les enfants espagnols (c’était la guerre là-bas). Nous manquions de travail, je pensais être licenciée (…) La patronne, madame Charles me fit appeler et me dit que si je ne trouvais rien d’autre elle me gardait. Je protestai, je savais qu’une autre partirait à ma place. Mais tout était arrangé… »

Les témoignages s’entrelacent avec des photos, et font de ce livre un document passionnant que j’ai lu avec un ravissement croissant. Réalisé sur une impulsion de l’OPAC 36, de M. Pascal Longein, et de M. Thierry Desfougères, le but était de constituer en quelque sorte un « mémoire ouvrière». Par les photos, les portraits et les témoignages qu’il a recueillis, l’auteur, Yvan Bernaer, a réalisé un vivant ouvrage et un beau témoignage de la vie ouvrière en Berry au siècle précédent.

Bernard Henninger

La réhabilitation du quartier des 100 000 chemises a été largement traitée par France 3 Centre-Val-de-Loire dont la vidéo ci-dessous.

05 Mai

ANIMAL TOTEM, un album pour l’enfance aux éditons HongFei Cultures (Amboise)

« Quel est ton animal totem ? » Telle est la question que nous posent Agnès DOMERGUE et Clémence POLLET dans cet abum des éditions HongFei Cultures : destiné à l’enfance, il nous rappelle l’émerveillement des premiers âges, quand tout est découverte…

La lecture pour l’enfance permet d’aborder des thèmes parfois étonnants. Ainsi, le Totem peut être défini de bien des manières, et cet album nous présente l’une des plus élégantes qui soit.

  Un petit détour semble s’imposer. Je voudrais vous parler de l’amour selon Aristophane. Oh pas longtemps ! Sa conception de l’amour était que dans l’ancien temps, les hommes étaient différents, ils étaient hermaphrodites, constitués de deux êtres humains reliés en un seul, avec quatre jambes, quatre bras et deux têtes. Les dieux en ont décidé autrement et les ont séparés… Ainsi, deux êtres sont nés d’un seul hermaphrodite.
   Selon Aristophane, l’amour consiste à rechercher cet être, cet autre à la fois semblable et différent.

Cette théorie si critiquée a le pouvoir de susciter un sentiment d’évidence, et le désir. L’amour, c’est l’être qui nous manque comme une énigme qu’il faut voir de l’extérieur : chaque pièce du puzzle n’a pas de sens, pas d’utilité en soi, pas de raison d’être, mais leur réunion crée une chose nouvelle, une unité supérieure qui est plus que leur simple association.

Le Totem draîne la même idée, mais il est l’emblème de tout un groupe. Une vérité supérieure à celle d’un individu isolé qui découvre qu’il appartient à un ensemble, et que cet ensemble est doué de vie. Et comme le totem est la plupart du temps un animal, il souligne que le groupe est autre, une réalité obscure à nos sens, un instinct puissant aussi, qui balaye nos mauvaises raisons : trouver son Totem, c’est aussi définir l’humanité à laquelle nous appartenons.

Au temps où les hommes et les animaux
Parlaient le même langage…
             Au silence des tambours, ils se sont arrêtés de danser.
             Ce soir, ce sont des hommes à plumes.
             Mais moi, je sais qu’ils ne volent pas.              (citation)

   « Quel est ton animal-totem ? » la question court tout du long de ce récit souriant et empreint de gravité devant la nature et ses mystères, dans ce nouvel album des éditions HongFei Cultures.
    Le héros de cette charmante histoire, sous couvert d’un texte (moins alambiqué que mes digressions… 🙂 bref, concis, avec des mots simples et directs, poursuit cette quête, trouver l’animal totem, mais avec la sensation que le trouver sera un peu quelque chose de semblable à la quête de l’amour : trouver l’autre redonnera du sens, et ouvrira les yeux sur ce que l’on cherchait sans le savoir, quête sans cesse renouvelée et vaine jusqu’au moment où… et là tout s’éclaire. Ce qui était sombre entre en pleine lumière et la vie trouve un sens… aussi inattendu que la chute de cette charmante histoire…

Bernard Henninger

© Album d’Agnès DOMERGUE et Clémence POLLET.

 

12 Avr

Voiles sur l’Irlande (Antonio FERRANDIZ) : les éditions Corsaire lèvent les voiles de la Révolution

Après les Voiles de la République, qui reçut le prix de la Marine 2017, Antonio FERRANDIZ récidive et nous embarque à bord de l’Iphigénie, petit cotre corsaire, avec VOILES SUR L’IRLANDE

Premier extrait :

« Athanase laissa échapper un soupir. Toutes ces nuits passées à attendre l’acier de la guillotine s’abattre sur son cou au petit matin pour finalement être gracié, l’avaient laissé sans force. Certes, il avait tué Bourdier, son ennemi, en combat singulier, mais c’était ainsi : la marine ne voulait plus de lui. Son uniforme, dont il était si fier, ne lui servirait plus. De toute façon, ce n’était plus qu’une harde puante, usée par son séjour sur la paille croupie de la prison de Brest. La chute de Robespierre et la fin de la Grande Terreur l’avaient sauvé alors qu’il attendait d’être jugé par le sinistre tribunal révolutionnaire qui avait fait guillotiner soixante-dix Brestois… » 

La marine ne veut plus de lui, il est un meurtrier, gracié par la chute de Comité de Salut Public et des Jacobins, mais pas par la justice… Athanase brûle pourtant de reprendre la mer, de reprendre le combat contre l’engliche son ennemi, et aucun armateur ne veut plus de lui, sans qu’il en sache la raison. L’amour non plus ne veut plus de lui, Olympe, l’aristocrate qui l’a tant troublé est inaccessible, et le mari de la belle Mathilde lui voue une haine assez féroce pour menacer qui serait audacieux pour lui donner la moindre chance :

Second extrait :

«  Kervran hésita, tournant son café dans sa tasse. Il finit par répondre :
— Tu n’as pas que des amis dans la ville […]
L’armateur poussa un soupir avant de reprendre :
— Le Fur, le mari de Mathilde, est venu me voir ; il a des relations et fait tout pour te nuire. Il n’a pas l’air de beaucoup t’aimer.
— Ce jean-foutre !
L’armateur hocha la tête, l’air navré :
— J’ai bien peur que notre Mathilde ait commis une grosse erreur en l’épousant. […]
— Il a donc tant de pouvoir ?
— C’est l’aîné d’une vieille et puissante famille brestoise, ils ont su se ménager de nombreux appuis dans tous les milieux, de vrais serpents. La fin de la Terreur leur permet de sortir de leur tanière et de revenir peser sur la ville. Méfie-toi d’eux. […]
   Un silence pesant s’installa, chacun regardant sa tasse d’un air rêveur. Athanase n’avait plus d’arguments à avancer, il savait que la marine était un petit monde et que Le Fur et sa famille lui mettraient toujours des bâtons dans les roues. Tant pis, il quitterait Brest pour tenter sa chance ailleurs. Kervran le tira de ses pensées :
— Écoute, je ne peux pas te donner mon brick, mais je suis discrètement associé avec le citoyen Philibert à Saint-Malo ; il arme en ce moment un petit cotre, l’Iphigénie, et pour l’instant, il n’a pas encore choisi de capitaine, il ne peut rien me refuser, je l’ai renfloué après qu’il ait fait de mauvaises affaires ; de plus, c’est un ami d’enfance.
    Un large sourire vint éclairer le visage d’Athanase… »

Quand on a commandé un trois-mâts équipé de 74 canons, le cotre peut sembler limité : plus petite unité de la marine militaire, avec un mat équipé de deux voiles, des focs… Il faut se souvenir que c’est à la tête d’un cotre que le plus grand corsaire français, Surcouf, fit ses plus belles conquêtes : léger, maniable, rapide, le cotre a des avantages qui peuvent en faire une arme redoutable…

Et puis, le souffle de l’Histoire vient bousculer le héros : le Directoire prépare un débarquement en Irlande. Directement inspiré d’une authentique opération, l’expédition d’Irlande fut montée pour aider une organisation de révolutionnaires Irlandais à chasser les Anglais de leur île et exporter la Révolution au cœur du royaume de leur pire ennemi. Athanase, pour qui l’ennemi ne peut être qu’un « engliche » ne peut laisser passer l’occasion de reprendre du service dans la marine d’état.

Il y a une passion pour l’âge d’Or de la marine française, au XVIIIme siècle, et l’auteur, Antonio FERANDIZ, dont un des ancêtres fut capitaine de la marine marchande espagnole s’est lancé avec passion dans les aventures échevelées d’Athanase avec celui qui fut longtemps notre ennemi héréditaire, l’Anglais, avec un souvenir amoureux qui le tourmente. C’est un régal que de se lancer aux côtés d’Athanase, entre son amour désespéré pour Olympe, et sa fureur de capitaine corsaire…

Bernard Henninger

 Copyright : Le Renard, côtre à hunier du corsaire malouin Robert Surcouf, photographie de Rémi Jouan, Creative Commons CC-BY-SA-2.5 (Wikipedia)

 

04 Avr

Les seigneurs de Bohen d’Estelle Faye aux éditions Critic

Paru aux éditions Critic en 2017, Les Seigneurs de Bohen d’Estelle Faye est un de ces romans foisonnants qui nous entraîne tant sur les chemins de ses histoires entrecroisées, entremêlées, tragiques ou amoureuses, que sur celui d’une réflexion sur les mécanismes de l’Histoire.

Le roman Les Seigneurs de Bohen, d’Estelle Fayenous entraîne dans un empire décadent, dont la variété, véritable patchwork de peuples, de coutumes et de mœurs, témoigne de son immensité et de son instabilité, aussi. Très inspiré de la fin du Moyen-Âge, à cela près qu’il est profondément imprégné de magie, magie qui ne s’oppose pas au progrès des sciences et techniques, ce monde nous reste familier. En particulier, la trame historique nous entraîne à la découverte d’une invention historique majeure… la poudre ? Dans un récit secondaire, elle a un rôle mineur mais quand on la compare au récit principal, l’invention du papier et de l’imprimerie sont les véritables hérauts de la modernité.

Contrairement à beaucoup d’ouvrages bâtis sur le même thème, le roman se tient le plus souvent à distance de la cour impériale, où le lecteur comprend, qu’hormis les complots des grands feudataires du régime, le jeu des alliances et des trahisons ne conduisent qu’à un bouillonnement stérile, et que, comme disait Kundera, la Vie est ailleurs. (à moins que ce ne soit Fox Mulder ?)

Le premier personnage, Sainte-Étoile, du temps où il était novice dans un monastère, se nommait Valentyn. Quand le monastère a été envahi, et les moines massacrés, il a trouvé son salut dans la fuite, jusqu’à ce qu’une sorcière le recueille et lui insère dans le front un esprit, qui a la forme d’une mâchoire. Celui-ci, répond au nom de Morde et, plus sarcastique et infantile que malfaisant, il entretient un dialogue permanent avec son porteur, qui – se croyant maudit – est devenu mercenaire, et vend ses services au plus offrant.

Le temps d’une bataille, Sainte-Étoile croise Sœur Domenica, une nonne en robe civile, combattante aguerrie, avec laquelle il va collaborer le temps d’une bagarre, avant qu’elle ne reparte sur une piste mystérieuse : des adolescents, filles et garçons, disparus… que l’on retrouvera plus tard.

Un seigneur lance Sainte-Étoile sur la piste de son neveu disparu, et l’oriente vers une armée faite de bric et de broc dont la puissance ne cesse de monter. Son général, Sorenz ab Abahain, fascine Sainte-Étoile, qui s’embauche à son service…

Dans un tout autre registre, Maëve est une sorcière, une morguenne, qui vit sur les régions côtières dans un Havre – un village de pêcheurs – dont la fonction consiste à tenir à distance les vaisseaux noirs, mystérieux, qui ravagent les côtes, semant la ruine et la mort à chacune de leurs incursions. Alors que les vaisseaux sont toujours plus menaçants, Maëve est envoyée en ambassade vers la capitale afin de recevoir de l’aide.

Lors de son voyage, elle échappe à une bande errante, se perd avant de trouver refuge auprès de mariniers menés par la belle Nasha… qui se révèle cacher sous son apparence voluptueuse, la queue écailleuse d’une vouivre. Maëve, morguenne, fée des eaux océanes, est fascinée par la vouivre, être fantastique liée aux rivières et aux fleuves. Si la morguenne est une sorcière respectée dans son Havre, la Vouivre est – elle – condamnée à la clandestinité et à la dissimulation. Considérées comme néfastes, les vouivres sont traquées et mises à mort.

Ce trait reviendra : la magie et les êtres fantastiques aux formes changeantes sont indissolublement liés à une différentiation sexuelle. Moine au statut sexuel incertain, lesbienne, vouivre, changeforme, hermaphrodisme, ou relation non cataloguée acceptant l’étrangeté de l’autre… Toutes les différences, sexuelles, sorcières ou « monstres » entretiennent des cousinages, des attirances et se révèlent, chacun à son rang, porteur d’une facette de la Révolution en cours, dont nous suivons les méandres : la violence policière les extermine mais ils renaissent ailleurs tant ils appartiennent à la nature humaine qui ne se réprime pas par un oukaze fût-il impérial.

En parallèle, apparaît également un ouvrage d’un genre nouveau, un livre, un objet constitué de papier et imprimé, un objet incongru, totalement nouveau pour l’époque. Ce livre interdit circule sous le manteau jusqu’à ce qu’un être se lève, le lise à haute voix et révèle ce qui est écrit à l’égal d’un oracle. Son titre : « De la fin des empires » et son contenu alimentent les rangs nombreux des victimes du pouvoir…

Terminons l’évocation avec Janosh Schneewitch, l’homme dont la langue a été tranchée, capable de ressusciter la magie antiques des Essènes

Des personnages variés foisonnent dans cette fresque, et l’agrémentent de leur secret. La romancière tisse sa toile avec maestria glissant d’un récit à l’autre, les multipliant, les croisant, les liant, les séparant, sans parler de ceux que la camarde fauche. L’Histoire est faite de ces morts qui ont apporté leur part de nouveauté avant que la violence ne reprenne le dessus.

L’unité du récit vient de ce qu’il se tient le plus souvent à l’écart de la cour et de l’empire. Seule exception, le réseau d’espionnage de l’empereur, constitué de changeformes, dont l’une d’eux, Ioulia la Perdrix joue un rôle de conteuse. Ioulia prouve que la cour sait utiliser les déviations susceptibles de servir ses intérêts.

L’Histoire peut être vécue et racontée comme étant celle des rois, des reines et de leur cour, très marquée idéologiquement. À ce point de vue, peut être substitué, comme cela a été longtemps le cas, celui des résistants, des sociétés secrètes qui tissent leur devenir dans l’obscurité. Une troisième conception consiste à postuler que l’Histoire, ce qui change, se construit loin du pouvoir, parmi les civils, et que ce sont eux qui apportent les changements décisifs d’un pouvoir toujours empêtré dans ses contradictions, ses injustices et la rigidité qui va de pair.

Les Seigneurs de Bohen s’intéressent aux changements sociaux, aux métamorphoses de l’Histoire et à la façon dont se réalisent loin des cercles du Pouvoir, la véritable Histoire, qui s’assemble à la manière d’un buisson foisonnant.

Ce genre de Noire fantaisy, où les monstres ne sont pas associés au mal mais à la coexistence des différences dans une société, permet d’élargir largement la fantaisy traditionnelle qui se ramène souvent à un unique récit : le pouvoir et son apologie (son exégèse ?).

Donc, ici, sous couvert de la découverte d’un univers très original, le récit se double d’une réflexion sur l’Histoire. Qui sont les acteurs de l’Histoire ? Les empires, les empereurs, leur cour et leurs armées, leurs complots de palais et leurs batailles ? Ou n’est-ce pas plutôt, des gens du peuple qui œuvrent à changer la vie d’une société, indépendamment des pouvoirs en place. L’invention du papier, puis de l’imprimerie, par exemple, ont fait plus pour changer la vie des hommes que tant de batailles sans lendemain…

Bon, alors pourquoi parler – aujourd’hui – d’un roman paru en 2017 ?

Tout simplement, parce que ce roman est tout à fait neuf, et rafraîchissant par son traitement et son style, et que je ne saurais trop recommander sa découverte, est désormais associé à sa suite, les Révoltés de Bohen qui viennent paraître aux éditions Critic… À déguster chez votre libraire dans votre médiathèque, partout où la lecture est un plaisir

Bernard Henninger

Portrait d’Estelle Faye : Damdamdidilolo [CC BY-SA 4.0]

28 Déc

« Entends la nuit », un éditeur Nantais nous entraîne dans les abysses du fantastique

Les éditions de l’Atalante retrouvent cette année Catherine Dufour dans un récit fantastique, au sens premier du terme, une plongée pleine d’appréhension dans un Paris vibrant de légendes, délaissant une modernité sinistrée pour un passé aux mystères aussi fascinants que vénéneux…

 

« Entends la nuit » commence avec l’héroïne, Myriame qui, après un épisode de vie de bohème, revient chez elle, à Paris, pleine d’appréhension. Il y a d’abord cette maman âgée dont les excès de prévenance l’agacent terriblement, mais le lecteur comprend qu’elle lui porte un amour assez fort pour surmonter les énervements du quotidien.
De la même manière, Myriame s’est fixée pour but de s’immerger dans le réel, avec une volonté farouche, mais un réel conçu comme un idéal et un repoussoir.
Myriame démontre qu’elle a cette certitude étrange de ne pas être taillée pour cette vie-là, mais il s’agit visiblement pour elle d’un défi qu’elle s’est imposée, or cette normalité, conçue comme une sorte d’idéal noir est peut-être inatteignable…

En attendant, elle arpente les allées du réel : elle achète des tailleurs gris ou noirs, elle dégote un boulot ennuyeux, sans doute mal payé, dans une entreprise moderne, sise dans un immeuble parisien vénérable, dont les appartements ont été transformés en bureaux. Attachée à un ordinateur, Myriame passe sa journée à parcourir les réseaux, tout en étant observée en permanence, par un dispositif particulièrement tyrannique : Pretty Face, image mosaïque qui permet à chacun de voir chacun à son poste et d’où les « pontes » de la Zuidertoren scrutent leurs « sujets »…

Cette ambiance d’espionnite n’empêche pas les collègues de sympathiser : Iko, tout d’abord, une cadre, mais ici de ces cadres qui n’ont de pouvoir que le titre, puis Sacha, le beau mâle parfumé, tout en boniment et séduction, Awa, une jolie noire, et enfin Mei, la bonne copine avec qui elle partage son bureau et ses remarques pour dénicher le petit copain idéal.

Alors qu’ils mangent ensemble dans la cafétaria de l’entreprise, Sacha murmure soudain :

— Les Supérieurs hiérarchiques !

Ils sont grands, beaux, ils ont la classe et s’habillent chez les plus grands couturiers, une beauté minérale qui fascine Myriame tandis qu’ils traversent la cafétaria sans voir personne : une hauteur, et une indifférence qui les classent d’emblée au-dessus du commun…

Bientôt, Myriame obtient un vieux bureau, étroit, humide, mal aéré : sans y réfléchir, elle le nettoie, le brique, cire les vieilles boiseries. Le lendemain, alors qu’elle reprend son poste, elle aperçoit dans Pretty Face un visage en gros plan, beau comme un dieu. Il s’agit là aussi d’un autre supérieur hiérarchique, encore plus beau, mieux habillé, aussi minéral… Angus, invisible et pourtant clairement tout-puissant.

Il y a chez lui, un intérêt et un humour qui la séduisent, un goût de la nouveauté qui pique sa curiosité. En retour, lui s’intéresse à elle, non pas en tant qu’employé mais en tant que personne. Il sait, sans qu’elle ait besoin de le dire, qu’elle a remis le bureau à neuf, et bientôt, il lui propose un studio voisin. Myriame accepte, et se retrouve dans cet appartement au charme victorien liée à son bailleur. Commence alors une relation tout aussi érotique, qu’étrange et dont Myriame veut oublier le danger. Et ce d’autant plus, que son retour initial — lié à un secret inavouable — revient la tourmenter en parallèle à son aventure amoureuse…

Catherine Dufour aux Rencontres de l’Imaginaire (Sèvres 2018)

 

En littérature, le genre du Fantastique s’est beaucoup détourné de son sens originel. À force d’écrire du merveilleux, nombre d’auteurs se sont égarés dans des récits qui ont perdu toute force : ici, le Fantastique fait irruption dans sa Radicalité, son originalité brute avec le risque de sombrer sur des sentiers terribles…
Dans « Entends la nuit », le suspense monte fort, il monte vite et il devient haletant car, à se positionner hors de sa condition humaine, Myriame se confronte à des êtres dont elle est loin d’imaginer l’étendue des pouvoirs… dans un jeu où la séduction, l’érotisme ont toute leur place ; car l’héroïne se prend de passion pour le monde qu’elle découvre…

Catherine Dufour renoue ici avec un Fantastique, dont les pères se nomment Nerval, Hoffmann, Maupassant, Lovecraft… et où les spectres aiment se confronter aux vivants. Nulle préciosité, mais au contraire, une nervosité du récit, une héroïne vivante, vibrante, qui développe une passion qui confine à la provocation, à l’érotisme et au danger qu’il y a à côtoyer des êtres dont l’âme est un mystère explosif…
Il y a ici de cette « étrange étrangeté » dont parle Freud dans ses Essais de psychanalyse appliquée, de ces mystères qu’il ne sert à rien d’interpréter, au risque de les affaiblir, de cette étrangeté, qui exerce sur nous une attraction aussi irrésistible que le parfum d’une plante à la séduction mortelle pour les insectes qui sont sa nourriture…

Avec ce beau roman, Catherine Dufour renoue avec les racines de la pure fiction et nous entraîne sur un terrain où elle se perd avec ivresse et finesse sur les sentiers de la terreur. Je n’en dirai pas plus pour ne pas troubler votre lecture… incontournable.

Bernard Henninger

Photo :  Bernard Henninger

16 Déc

« Les Violents de l’automne », découvrez l’un des polars de Philippe Georget

Avec ce titre, « Les violents de l’automne », Philippe Georget nous entraîne dans une intrigue haletante dans le milieu pied-noir et le souvenir des horreurs d’une O.A.S. peu soucieuse de bien public… Un beau polar.

Ayant longtemps vécu en région Centre, journaliste à France 3, Philippe Georget a vu son premier livre publié peu de temps après avoir quitté notre région pour les Pyrénées Orientales. Son goût le porte vers les histoires policières et les jeux de mots : chez lui l’un est rarement séparé de l’autre, comme si le mot d’esprit était une porte libératrice pour une réflexion approfondie…

Une berceuse pas monotone

Pour le lieutenant Gilles Sebag, tout commence avec la découverte d’un corps : un retraité, que tout désignait comme paisible, vigneron qui n’a pas fait fortune, retiré dans un quartier modeste de la ville, assassiné d’une balle… La balle est issue d’un vieux modèle d’arme de poing. De plus, le crime a été signé de manière sibylline, avec le sigle O.A.S. tracé à grandes lettres sur une porte. Un fait que les enquêteurs décident de passer sous silence pour éviter les débordements, or, deux jours plus tard, un monument érigé à la mémoire Pied-Noire est vandalisé…

Derrière ce crime, qui n’est que le premier d’une série, l’enquête contraint la police à faire remonter au jour cette conscience refoulée. Sur la forme, les enquêtes sont menées en groupe : le héros — le lieutenant Sebag — y joue le rôle d’un rouage, plus intuitif que ses collègues, mais jamais solitaire. Les conflits se règlent en interne… et par la raison, chaque fois que c’est possible.

Suivant la piste de l’O.A.S., Gilles Sebag rencontre des survivants, qui lui content, chacun sous un point de vue tranché et plein d’émotion, sa vision de ce bout de la récente Histoire de France, de plus en plus trouble au fur et à mesure que progresse la compréhension : la fin de la guerre d’Algérie, avec les promesses non tenues, les revirements d’une guerre civile particulièrement sanglante, centrée sur l’année-clef : 1962 jusqu’aux accords d’Évian. L’enquête mène tant du côté des opposants, de gauche et militants, que des Pieds Noirs, qui, regroupés au sein d’une association, refusent de se résigner aux injustices passées. Les enquêteurs mettent en jeu tout leur doigté pour tenir à distance une mémoire collective imprécise et des souvenirs encore brûlants de cette époque de terreur.

Le ton alterne gravité et légèreté, l’auteur, amoureux du langage, ne manquant jamais une occasion de nous faire sourire, ou de réfléchir sur l’usage d’un mot, d’où le titre en forme de pirouette, rappelons-nous que le titre du poème de Verlaine a été aussi le sésame du Débarquement du 6 juin 1944…

Difficile de chroniquer une enquête policière sans la spoiler, je vais essayer de ne pas en dire plus : j’en ai apprécié la dynamique, j’en ai suivi/dévoré les faits. Les analyses et les témoignages du passé s’enchaînent à un rythme souple, rapide, le passé est abordé avec le plus d’objectivité possible, mais sans être démonstratif, l’enquête prime : le savoir engrangé permettant d’éclaircir la piste menant au meurtrier…

Un roman à dévorer pour les fêtes, avec dedans un soleil assez chaud pour faire reculer la grisaille environnante.

Bernard Henninger

 

 

17 Nov

Amboise : découvrez «  Oddvin, le prince qui vivait dans deux mondes »

Avec le conte du prince Oddvin, la maison d’édition HongFei Cultures basée à Amboise, nous offre un récit envoûtant et mystérieux, tout en images. Un conte pour enfants qui  ravira aussi les adultes…

Un roi a trois enfants : l’un a une bouche d’or, le second des yeux d’or et le troisième des oreilles d’or. L’aîné est muet, le second aveugle et le cadet sourd…

Un animal est attribué à chacun : au second échoit un renne qui sera ses yeux. Oddvin, le second, dont personne ne s’occupe, parle avec son renne, Pernelius, il apprend le langage des animaux et il apprend à voir par les yeux de son compagnon.

La faute des parents retombe parfois sur la tête des enfants. Lassé des fêtes du palais, le peuple affamé se révolte et des bandes s’attaquent au palais… Alors que ses frères sont emportés dans la tourmente, Oddvin est entraîné par Pernelius, son renne qui s’enfuit au fond des bois où tous deux tentent de survivre…

Tout conte a pour but de nous apprendre à regarder le monde, à le voir et à l’entendre. En lisant ce conte, je ne peux m’empêcher de songer aux trois singes du Taoïsme :

. Se Taire,
. Ne rien voir
. Ne rien entendre

… qui signifie à la fois la chose et son inverse : celui qui ne voit pas apprendra à se servir de ses yeux… et c’est tout le bonheur pour notre région qu’un éditeur dynamique, tel que HongFei Cultures, nous initie à la sagesse orientale, avec cet ouvrage légèrement atypique par rapport à leur ligne éditoriale, et néanmoins riche d’une imagerie, inspirée de notre Moyen-Âge, des contrées nordiques, des images tout en aplats, en épure, nous plongeant au cœur des fêtes royales et capable en deux dessins saisissants, d’évoquer le drame de cette malédiction de l’or dont personne n’accepte de pressentir le tragique.

Loin des récits un peu niais et simples que l’imaginaire nous offre trop souvent, le conte d’Oddvin se distingue par sa richesse, et les résonances multiples avec notre soi-disant modernité toute en dévotion devant l’or et la fortune, sans voir la ruine que celle-ci souffle sur nos sociétés. Vous lirez avec plaisir aux petits ce récit d’apprentissage et de sagesse et pour ma part, je le recommanderai bien à certains adultes aveuglés de vanité et de pouvoir… ainsi que l’ensemble des productions de cet éditeur très original qui nous fait l’honneur de se développer en région Tourangelle

 

Bernard Henninger

 

 

08 Nov

La Lézarde du Hibou

Dans la LÉZARDE DU HIBOU de Denis JULIN, le capitaine Brunie suit les traces laissées par un vieil assassin qui signe son « passage » d’une pièce de 1 Franc posée en évidence près de chaque cadavre…

Qu’est-ce qui fait d’un homme un meurtrier ? Peut-on se révolter ? Y a-t-il un âge pour se révolter ? Comment pardonner ? Car, si l’on y réfléchit, passé un certain âge, la vie peut être interprêtée comme une litanie d’injustices, de torts non redressés, d’un mélange de malfaisances et d’indifférences mortifères. Alors, vivre, est-ce accepter les avanies de la vie, se soumettre, ou se révolter ?

Lui, c’est  « JE » : un narrateur qui parle au présent et à la première personne, celui qui porte un passé lourd comme un âne mort qu’il n’arrive pas à recouvrir d’une cape d’oubli, ce narrateur qui ressasse jusqu’à la nausée les actes et les mystères qui, à force de s’accumuler, l’ont conduit à ce virage irrésistible qui commence avec la mort soigneusement mise en scène d’une coiffeuse, une dame âgée, qu’il attache sur son fauteuil de coiffeuse avant de l’étouffer en la privant d’air et en la regardant mourir. Puis il laisse une pièce d’un Franc, bien en évidence, signant son acte d’un symbole mystérieux…

De l’autre côté, il y a le « IL », lui a un nom, c’est le capitaine Brunie, jeune, brillant, plein d’ardeur, avec un récit plus classique qui se conjugue au passé, car il arrive toujours après. Le présent, c’est le NARRATEUR CACHÉ. À l’opposé, le passé, c’est le capitaine Brunie, l’enquêteur qui vient constater, après, le meurtre, chercher les indices, en quête de preuves. Quoi qu’il fasse, le captaine Brunie arrive trop tard, mais avec courage, il reconstruit chaque meurtre qui semble être une pièce d’un puzzle dont le dessin reste indéchiffrable.

Dans ce chassé-croisé qui s’instaure, on en arrive petit à petit à compter les similitudes entre le poursuivant et le poursuivi. D’ailleurs, tout autant que le capitaine Brunie qui s’interroge sur le meurtrier, ses motivations, ses souffrances, le poursuivi semble s’intéresser au limier qui le piste, et il s’amuse à laisser des traces sans pour autant se dévoiler… D’ailleurs, le roman nous laisse sans fin sur notre faim. Plus le « JE » semble en dévoiler, plus le mystère s’épaissit.

Ce jeu de poursuivi-poursuivant débouche sur d’autres questions, comme la capacité de surmonter les épreuves d’une vie, comment fait-on pour surmonter les brisures, les cassures, les injustices, est-ce seulement possible ? Questions plus philosophiques que ce roman déroule avec toute la candeur et la simplicité voulue et qui donnent une profondeur inattendue à la simplicité du polar.

L’auteur, Denis Julin, n’en est d’ailleurs pas à son coup d’essai, et notre belle région Sud-Ouest lui est un terrain de jeu qu’il semble connaître comme sa poche.

Comme dit le narrateur à propos de sa fille : « Elle ressasse sans cesse les mots échangés, malheureux et trop forts, parfois, de part et d’autre… Je crois qu’elle ne sait pas pardonner. » Mais justement, le lecteur se demande si c’est bien sa fille qu’il évoque… Et les multiples relances de ce récit posent plus encore de questions, et n’est-ce pas cela, le plaisir de lire, ressentir, détester, aimer, et se poser des questions inattendues sur la vie, le destin et la possibilité du pardon ?

Bernard Henninger

BONUS : l’antenne de France 3 Limoges a reçu récemment Denis Julin, à propos de la Lézarde du Hibou