25 Avr

Un souvenir nommé Empire (roman d’Arkady Martine, prix Hugo 2020)

Suite au décès de son ambassadeur, à Teixcalaan, les dirigeants de Lsel, une station spatiale minière, nomment la jeune Mahit Dzmare en remplacement. Munie de l’imago de son prédécesseur, Mahit s’envole vers la cité-empire… ainsi commence le roman d’Arkady Martine

Mahit débarque dans la capitale de Teixcalaan, en pleine ébullition : les prétendants ont commencé la guerre de succession. Des attentats ébranlent la capitale. Mahit échappe à la mort lors d’un rendez-vous. Des manifestations réclament le trône pour un jeune général, Un Éclair, qui ne peut conquérir l’empire que de deux manières : soit grâce une campagne militaire qui annexerait Lsel dans l’empire et qui lui vaudrait du prestige, soit en prenant la capitale avec ses légions… La mission de Mahit consiste donc à sauver l’indépendance de Lsel.

Accompagnée de Trois Posidonie, une haute fonctionnaire à son service, Mahit découvre Teixcalaan. En parallèle, elle apprend à vivre avec son imago, une puce-mémoire qui lui a été greffée avant son départ avec l’image mentale d’Iskandr, son prédécesseur. Or elle découvre que cette technologie singulière, l’imago, soulève une curiosité malsaine de la part des Texcalaanli.

À Teixcalaan, Mahit est une barbare (une étrangère, en fait, avec toute les différences propres à sa culture). Elle nourrit une admiration franche devant la culture Teixcalaanlitzim : tous les Teixcalaanli sont poètes, et s’expriment en vers pour faire connaître leurs opinions et sentiments tandis que d’autres complotent en silence. Elle échappe à un attentat grâce à Trois Posidonie. Son Imago qui soulève tant de convoitises semble être la cause des tentatives de meurtre. Cette Imago, l’esprit d’Iskandr, tombe soudain en panne (a-t-elle été sabotée ? Ou est-ce la vue de son propre cadavre qui l’a déréglée ?),  laissant Mahit seule et sans conseil dans ce monde dont elle ignore les règles…

Parfois, la Science-Fiction se présente comme un jeu, un labyrinthe fictionnel, où le but est d’apprendre le fonctionnement d’une civilisation, ses us, ses coutumes et cette étonnante culture Teixcalannlitzim où on s’exprime en vers, par exemple, pour déclarer ses pensées, à travers le roman et son déroulement désordonné. Ainsi lorsqu’elle fait connaissance de la ministre Dix-Neuf Herminette, surgit dans son esprit cette pensée venue probablement venue d’Iskandr :

Elle capte toute la lumière de la pièce et la courbe autour d’elle.

Ce genre de lecture, profondément ludique, poétique, est aussi un intéressant rappel historique d’un autre empire : Rome, où les empereurs adoptaient celui de leurs proches qu’ils estimaient le plus compétent pour leur succéder. Une dynastie s’éteignait quand un général renversait le successeur désigné. Ce système politique violent, singulier, peu imité depuis (sinon, peut-être par les partis communistes Soviétique et Chinois), est un des éléments qui ont fait la longévité de l’Empire romain.

Quand un auteur américain désire parler de l’Amérique d’aujourd’hui, il est courant qu’il compare les U.S.A. à l’Empire romain, et l’on peut supposer que ce récit ne déroge pas à cette règle, d’autant plus que, rupture avec la Rome antique, Teixcalaan considère les hommes et les femmes sur un pied d’égalité. Mahit et Trois Posidonie entretiennent une relation mélangeant attirance sexuelle et confluence d’intérêts communs : pour Mahit qui a rêvé de devenir citoyenne d’empire, la maîtrise de la versification de Trois Posidonie ajoute à sa fascination. Si on ajoute une troisième femme, la ministre Dix-Neuf Herminette, grande feudataire au service de l’empire, tout indique que cette société applique des codes des genres plus proches des nôtres que de ceux de la Rome antique.

Dans ce roman captivant, la Science-Fiction entrelace l’évocation historique, le présent, l’évolution des mœurs, et l’avenir des réseaux, car chaque Teixcalaanli possède un lien nuage, qui se fixe devant un œil, et celui-ci se vit dans une double virtualité : le réel, Ici et maintenant, se conjugue au virtuel, là où circulent les nouvelles, les incises, les épigrammes et les poèmes dont je me permets de citer celui-ci :

   Entre les douces mains d’une enfant
Même une carte des étoiles ne peut résister
À des forces qui tirent et fendent. La gravité persiste.
La continuité persiste : des doigts lisses parcourent des voies orbitales
Mais je me noie
D
ans un océan de fleurs : dans l’écume violette, dans le brouillard de la guerre.

Le roman vous donnera le contexte et la signification de cet appel au secours, sous réserve d’une immersion sans réserve, ce que je ne saurais que conseiller. Pour ludique qu’en soit la lecture, la fiction, par rapport aux ouvrages documentaires, qu’il peut m’arriver d’évoquer par ces chroniques, possède la puissance de nous faire sourire et d’envisager des situations que nos catégories nous empêcheraient de concevoir et penser librement. Le sourire et la séduction d’une héroïne — parfois – nous en apprennent plus sur nous-même et le monde qui nous entoure…

Pour ceux qui se sentent l’envie de rencontrer l’autrice, signalons qu’Arkady Martine est invitée par les Imaginales 2021 à Épinal, en octobre.

Bernard Henninger

 Notes :

  1. Un souvenir nommé Empire a remporté le prix Hugo 2020, à la convention mondiale (i.e. organisée par les U.S.A.) 
  2. Traduction : Gilles Goullet.

11 Avr

« La familia Grande » de Camille Kouchner, un témoignage sur l’inceste

Dans la Familia Grande, Camille Kouchner se penche avec une loupe d’entomologiste sur sa tribu familiale pour décrire l’inceste dont son frère fut victime.

Le récit commence avec l’enterrement de sa mère, Évelyne… les enfants se retrouvent dans cette maison de vacances dans laquelle ils n’ont plus mis les pieds depuis longtemps. Soudés, mais isolés du groupe des « proches », ils prennent la tête du cortège. L’hostilité de ces amis, un jour d’enterrement, donne la mesure de la violence qui déchire leur groupe…

 Évelyne, la mère, a élevé ses enfants avec amour, mais en se refusant à toute mission d’éducatrice. Cette femme intelligente fut l’une des premières à obtenir l’agrégation en science politique et en droit public en France. Selon la légende familiale, étant jeune, elle était une beauté et lors d’un séjour à Cuba, elle fut l’amante d’un soir de Castro, avant d’épouser, plus tard, un militant français, rencontré à Cuba lui aussi, et appelé à un destin politique de premier plan, Bernard Kouchner.

La fêlure, sans conséquence, est là dès le début : cette mère dévouée, qui tient à être la meilleure amie de ses enfants s’abrite derrière de grands principes idéologiques, issus de vagues théories de révolution de la famille. Sous prétexte de modernité, elle refuse d’éduquer ses enfants, d’être une adulte, et Camille Kouchner de citer cette pensée d’Alain : « Penser, c’est dire non ».

En regard de cette mère adolescente, un père absent. Célèbre, « personnalité préférée des français » – l’expression est citée plusieurs fois – le père les aime, mais il préfère courir les grandes causes humanitaires, mais pas chez lui. Pire, il est un piètre éducateur. Quand le couple se sépare, les enfants restent seuls : l’aîné, Colin, suffisamment âgé, s’émancipe, et il laisse les cadets jumeaux, Camille et Victor, très désemparés alors que monte le péril.

La seule figure d’autorité, est incarnée par Paula, la grand-mère, féministe avant que le mot ne soit à la mode, divorcée à la fin des années cinquante. Cette mère a eu deux filles, la mère de l’autrice et sa tante devenue célèbre : Marie-France Pisier. Sans prévenir, elle quitte ses enfants en choisissant de se suicider, un acte qui précipite la catastrophe familiale.

Dans cette famille, le beau-père est devenu la figure solaire : éducateur, libéral, c’est lui qui anime la tribu qui se retrouve tous les étés dans une grande villa sur la Riviera, où tout le monde s’appelle par son prénom. Ces personnes « libérées » entendent redéfinir la famille, en niant les traditions, et en mettant en place ce qui leur semble être une utopie concrète qu’ils nomment eux-mêmes la Familia Grande. Sous le vocable utopique, cette micro-société se révèle un théâtre de passions, que le maître de cérémonie, compagnon d’Évelyne, depuis le départ du père, véritable éducateur que Camille avait adoré jusqu’à présent, détourne à son profit. Un jour, il s’introduit en secret dans la chambre du frère. En sortant, il la croise et, d’un doigt sur les lèvres, lui intime le silence… 

Cet inceste, nié, passé sous silence, pourrit la vie des enfants et le livre décrit avec précision cette mécanique de la cruauté. Au-delà de la faillite d’une certaine modernité, il s’attache à décrire la descente aux enfers, puis la révolte des enfants contre ces adultes qui leur ont fait violence, et contre les autres qui ont fermé les yeux.

Avant cet ouvrage puissant, je ne connaissais « L’Aigle noir » : la chanson de Barbara, très allusive, et qui a nécessité un travail d’explicitation. L’inceste qu’elle a subi de la part de son père n’a été révélé que bien des années après la chanson.

Ici, l’autrice a eu le courage de décrire avec précision  l’impunité d’un être qui avait prétendu au rôle de père, et de tous ceux – la Familia Grande, ses obligés – qui l’ont défendu jusque dans la révélation de ses forfaits. Livre hallucinant : sa publication s’est révélée être la figure de proue d’un mouvement de dénonciation de crimes incestueux aussi fréquents qu’impunis…

Bernard Henninger

04 Avr

Le Labyrinthe des gardiens (Marie Brennan), mémoires de Lady Trent (tome 4)

Le Labyrinthe des gardiens, tome quatre des « Mémoires de Lady Trent » de Marie Brennan nous conduit dans le désert, étudier les dragons, leurs mœurs et la manière dont ils survivent à l’aridité… 

Cette saga étudie scientifiquement les dragons, espèce sauvage chargée de mystères… Elle a été publiée en France de 2016 à 2018 et forme un pilier incontournable de librairie. (Le premier tome a remporté le prix du roman étranger aux Utopiales 2016)

Située dans un univers qui ressemble comme deux gouttes d’eau à l’Angleterre Victorienne – chaque récit nous entraîne dans cet imaginaire, constitué de vastes îles continentales. Chaque expédition vise une contrée où vit une espèce de dragons et où chaque peuplade semble entretenir un rapport caché avec cette espèce qui occupe un sommet de la pyramide écologique… avec les humains.

Ce motif rend cette quête passionnante, mais l’essentiel semble aussi résider dans un motif réaliste : l’étude des sociétés du dix-neuvième siècle du point de vue de la femme. Isabelle Camherst, future lady Trent, surmonte les obstacles que les sociétés lui opposent en l’emprisonnant dans un sérail qui la caractérise. En matière de marginalisation, la société victorienne du Scirland n’a rien à envier aux contrées que la saga nous fait visiter.

Isabelle Camherst est associée à Tom, jeune homme dont la modestie suffirait à lui interdire la reconnaissance de l’université. Ces deux marginaux s’épaulent l’un l’autre dans leur défi commun : mener des expéditions au long cours pour étudier les différentes populations de dragons.

Dans le premier tome, Isabelle épouse lord Camherst, passionné lui aussi de dragons, et participe à sa première expédition en tant qu’épouse… et dessinatrice. Après le décès de son mari, la jeune veuve prend son propre envol et s’engage dans une carrière scientifique. Bien que la société, l’université et tout le Scirland soient hostiles à son projet, Isabelle, intrépide, curieuse, désireuse de vivre sa vie sans avoir à rendre de compte, suit une vie aventureuse, tandis que l’étude des dragons l’amène à se pencher sur un antique peuple, les Draconiens et les rapports mystérieux que ceux-ci entretenaient avec les mythiques dragons.

Dans ce quatrième tome, Isabelle et Tom sont envoyés en Akhie  développer un élevage pour le compte des militaires… Dans cette contrée désertique, dirigée par un puissant sheik, les Akhiens ne reconnaissent aucun pouvoir à cette étrangère… Mieux, les hommes refusent de parler aux femmes, et lady Camherst est contrainte de demander à Tom de traduire ses paroles et de la représenter. Pourtant le frère du Sheik se révèle être l’homme dont elle est précédemment tombée amoureuse : Suhail, archéologue, dont les recherches historiques se lient avec les dragons du désert…

J’avoue lire à mon gré cette saga, et ne lire qu’en 2021, ce quatrième tome et comme je n’ai pas lu l’ultime épisode de cette saga, je ne pourrais pas « spoiler » le secret des dragons… mais je ne peux que témoigner du plaisir très vif que j’éprouve à plonger dans cette évocation pleine de mordant, de piquant et d’ironie…

Note biographique sur Marie Brennan : née en 1980, diplômée d’Harvard, Marie Brennan a co-présidé la Harvard-Radcliffe SF Association, étudié l’archéologie, l’anthropologie et le folklore à l’Université de l’Indiana avant de devenir écrivain.

Bernard Henninger

Portrait de Marie Brennan : © Bernard Henninger, les Imaginales 2018.

27 Mar

L’inconnu de la poste (Florence Aubenas) : une enquête fascinante

Un jour, un directrice de casting alerte Florence Aubenas en lui rapportant l’affaire dans laquelle est accusé l’acteur Gérald Thomassin, César 1991 du meilleur espoir masculin.

Des années plus tard, Thomassin, convoqué à Lyon en août 2019, appelle Florence Aubenas et prend rendez-vous avec elle devant le tribunal, mais il ne viendra jamais à son rendez-vous. À minuit, son téléphone portable cesse d’émettre…

En décembre 2008, une petite ville du Bugey, Montréal-la-Cluse, est le lieu d’un assassinat : Catherine Burgod, postière, est agressée juste avant l’ouverture de son agence. Le crime sanglant n’ouvre sur aucune piste. Un butin dérisoire et dans la vie de la jeune femme, rien ni personne ne correspond. La jeune femme, maman, en instance de divorce, était connue et appréciée. Son père est une notabilité qui s’engage à venger sa fille. Tout au long de l’enquête, il redouble les procès-verbaux et s’agite dans un désir – légitime – que l’enquête ne s’enlise pas.

La scène de crime ne manque pas d’indices mais aucun qui alimente l’enquête Des relevés d’A.D.N. ne correspondent à personne de connu. Faute de faits étayant une hypothèse, l’intelligence de l’enquête s’estompe au profit de l’irrationnel. L’enquête se métamorphose en une chasse au bouc émissaire. Gérald Thomassin, acteur renommé et marginal, parce qu’il a su mimer devant des passants l’attitude du criminel, devient la cible des racontars, puis des accusations. Les enquêteurs iront jusqu’à prétendre que c’est son A.D.N. qu’on a retrouvé sur le lieu du meurtre : c’est faux, mais l’accusation persiste même quand on trouve le possesseur de cet A.D.N. …

L’enquête de Florence Aubenas découpe avec un scalpel la cruauté et la violence qui s’emparent d’êtres ordinaires. La raison qui déserte, les rumeurs qui deviennent des accusations et l’arrestation d’un être que rien n’accuse.

J’ai lu cette enquête avec stupéfaction, ce retour de la barbarie dans l’espace de la justice. Le récit de Florence Aubenas bouscule nos raisons et démonte une société qui semble avoir tout fait (sans le savoir) pour protéger un coupable très intégré… tout en démolissant un innocent, trop différent, Gérald Thomassin, toujours disparu

Bernard Henninger

20 Mai

Neverwhere (Neil Gaiman), roman fantastique imaginaire

« Neverwhere » fut une série télévisée, que l’auteur – le dessinateur Neil Gaiman – trouva si limitée et étriquée qu’il se consacra par la suite à la transformer en un roman magique, pied de nez aux brutaux supplétifs du capital : quand la littérature libère l’imagination, je vous convie à une visite de Neverwhere !

En partance pour la City, à Londres, Richard Mayhew doute de son projet d’avenir, ce soir de beuverie, où une clocharde l’aborde. Elle aussi a vécu à Londres, lui dit-elle, et elle s’y est brisée – elle était danseuse ! – avant de se retrouver à la rue. Elle lui lit les lignes de la main, et semble perplexe : « Pas le Londres que je connais. », puis « Méfie-toi des portes… » insiste-t-elle.

Trois ans plus tard, Richard s’est pris de passion pour le métro londonien dont les stations portent des noms chargés d’histoire : Earl’s Court (la cour du comte), Old Bailey (le vieux rempart)… Il est fiancé avec Jessica, jeune femme qui travaille dans la culture. Son union avec cette jeune femme de Kensington n’est pas sans générer chez lui une sourde angoisse.

Un soir, se rendant à une exposition avec Jessica, Richard aperçoit une jeune femme blessée, sur le trottoir. Jessica lui interdit d’y prêter attention sous peine de rupture. Sans bien savoir pourquoi, Richard la recueille – elle s’appelle Porte –, la soigne, mais elle s’en va. Richard découvre alors qu’il est devenu invisible : son propriétaire fait visiter son appartement, son travail a disparu, plus personne ne le voit dans la rue. Il part en quête de la jeune Porte dans cet univers où Earl’s Court est la cour d’un comte, et Knightsbridge est devenu Nightsbridge, un pont où la nuit est un prédateur muet…

Le récit, écrit avec un style alerte, fluide, décrit sans décrire cette Londres d’en Bas, dans laquelle Richard affronte des périls. Il ne s’agit pas d’aventures où tout se règle à coups d’épées, mais plutôt d’un univers où le cauchemar guette la moindre distraction. Aucun afféterie (ou sucrerie), mais un cauchemar bâti de débris, de déchets malaxés avec des strates de magie, de mémoire historique, de strates temporelles superposées où la ville prend une ampleur infinie. Earl’s Court, la cour du Comte, est un métro où se tient une cour qui s’apparente à la cour des Miracles de Victor Hugo, et où le Comte entretient une parenté étroite avec le roi des fous de Notre-Dame de Paris. 

J’ai cherché une traduction de ce Neverwhere et une amie traductrice m’a patiemment expliqué la vanité de mon projet, et le charme de ce mot intraduisible ainsi que ses accointances poétiques avec l’univers de Peter Pan : Neverland.

Richard est un avatar de Peter Pan, mais Neverwhere est un imaginaire adulte, imprégné de réalité, à la manière par exemple du pays des sorciers d’Harry Potter. La voie 9 3/4 d’Harry Potter cède le pas à un marché où s’échangent des services, de l’honneur, peuplé de moines veillant sur une clé de coffre et où un ange déchu, enfermé à Islington, semble détenir le sens de tout.

La finesse de l’auteur consiste à ne jamais séparer le lieu métaphorique : le Londres d’en Bas représente également la ville de ceux qui n’ont rien, de pauvres gens qui ont créé ce Neverwhere où l’argent n’a plus cours et la vie peu de prix. On y disparaît, d’autres ressuscitent, on tue, on dévore, les instincts violents s’y épanouissent… Pour qui a vécu fauché dans une grande ville où le prestige des classes signifie exclusion, on imagine sans difficulté cette invisibilité de la pauvreté, pourtant, le roman nous entraîne dans une quête où les péripéties élèvent l’âme, les sentiments et permettent de participer à un monde sensible où une ame rêveuse s’épanouit…

On évolue dans un univers parallèle, où le Londres d’en Haut et d’en Bas se côtoient sans se voir. Les découvertes s’enchaînent, mais l’aventure cède le pas à une quête de sens. Ainsi, Porte ne sera jamais vraiment décrite : la tension qu’elle induit, sa fuite devant les tueurs, sa quête de l’ange Islington la dessinent en mouvement et révèlent les mystères de Neverwhere. Neverwhere existe ! c’est une carte sillonnée de métros, devenue territoire… 

Donc, même si ce roman n’est pas une nouveauté, je ne saurais trop recommander sa découverte…

Bernard Henninger

22 Mar

« Découvrir, comprendre DE GAULLE » ouvrage d’Histoire éclaire la singularité du général…

Découvrir, comprendre DE GAULLE (les idées de demain) est l’occasion d’évoquer, à partir de faits et de citations inédites, la figure du général De Gaulle et son génie singulier.

L’ouvrage peut être qualifié de vaste :  540 pages, il comporte 54 chapitres synthétiques. Il s’agit d’un ouvrage d’historiens qui s’attachent à compléter les blancs laissés par la Grande Histoire et l’Historiographie ordinaire. Délaissant les images d’Épinal, et les citations trop ressassées, l’enthousiasme des auteurs est sensible et ceux-ci parviennent par un assemblage – surprenant parce qu’il ne suit pas la chronicité des évènements –, à évoquer la parole et la figure singulières d’un solitaire pétri de passion pour le collectif.

L’idée des auteurs, Alain Kerhervé et Gérard Quéré consiste à saisir des aspects de la vie du général De Gaulle, de collecter une – ou plusieurs – citation inédite mais éclairante. Ainsi, lors de la campagne d’Érythrée, le général De Gaulle remet un communiqué qui paraît dans le journal d’Égypte (avril 1941) : « Je suis un français libre, je crois en Dieu et en l’avenir de ma patrie. Je ne suis l’homme de personne. J’ai une mission et n’en ai qu’une, celle de poursuivre la lutte pour la libération de mon pays. Je déclare solennellement que je ne suis attaché à aucun parti politique, ni lié à aucun politicien, quel qu’il soit [… ] je n’ai qu’un but : délivrer la France ». La déclaration est brillante et elle démontre la solitude de sa position. On imagine bien que ses propres alliés en aient pris ombrage, mais en même temps, elle fait réfléchir sur la tâche entreprise par celui qui, après le désastre de 1940, parvint à faire en sorte que la France participe de la victoire des Alliés en 1945.

Avec ses 54 chapitres, la vie du général ressemble un peu à un diamant éclaté en 54 fragments étudiés de manière diachronique : chaque sujet est disséqué, étudié, accompagné de notes biographiques, de notes descriptives, avec un minutieux référencement des citations, d’une rigueur exemplaire.

Évitant les écueils de la répétition de hauts faits trop ressassés, elle détaille cet exercice à Saint-Cyr, qu’il mène brillamment avant de se retrouver confronté à un examinateur surtout soucieux de le démolir (on lui reproche de se comporter – en 1922 – comme un roi en exil…). Je ne peux m’empêcher de penser que l’épisode évoque de manière prémonitoire l’opposition qu’il aura, vingt ans plus tard, avec le président des États-Unis, Franklin Roosevelt, et de la manière dont il parviendra à le convaincre de sa droiture et de sa stature incontournable.

Je ne le recommanderai pas à un élève de terminale, car il faut avoir en tête l’histoire générale du XXème siècle, Seconde Guerre Mondiale, et histoire sociale de la France de l’Après-Guerre, de bien connaître la biographie du général et de son attitude pour promouvoir son idéal de la France, mais à tous les lecteurs que l’intelligence d’un grand homme attire comme un aimant, je dirai : Allez-y, mais attention, il y a des passages où l’émotion vous tirera quelques larmes !

Bernard Henninger

10 Mar

Le Cacograph #42, revue poétique, graphique et comique Orléanaise vient de paraître

Le numéro #42 de la revue Cacograph vient de paraître. Revue orléanaise, poétique et comique, elle est richement illustrée et magnifiquement mise en page.

De l’Art du pliage : Le Cacograph, revue orléanaise poético-dessino-comique et pleine de tendresse se présente comme toujours sous la forme d’une petite lettre de format carré d’environ 13 centimètres de côté. Ce format carré fait de la revue ce qu’on appelle une fausse maigreur, car le carré se déplie deux fois, la première fois dans la largeur, et la seconde en hauteur, de manière à donner une belle feuille au format A3, 42 cm de hauteur sur 30 cm de large, et elle n’est pas seule, car une seconde feuille l’accompagne, imprimées recto-verso pour ceux qui doutent.

La Machine :

Dans tous ses états, la machine inspire, développe, et accompagne les inspirations, à commencer par la couverture, une série d’engrenages issue des Temps Modernes de Chaplin, référence essentielle pour qui se penche sur le machinisme du XXème siècle.

Plus loin, c’est une main humaine dont le texte s’émerveille de la haute technologie, avec ses multiples articulations, sa capacité de saisie d’objets, fins, légers ou fragiles…

 

 

Ou l’évocation du talent singulier de Jean Tinguely :

Tinguely fait tourner des roues de bicyclette
Ferraille rouillée, rien d’immobile
Ça ne sert à rien, c’est ça qu’est beau.
D’absurdes mouvements réveillent les sens
Fragilité de guingois, grincement métalliques
Ephémère tournoyant
Pied de nez au bien pensant
Dérision souriante en poésies mobiles
Calder en écho, c’est ça qu’est beau
Ça ne sert à rien, c’est ça qu’est bien…

 

 

Ou, sur un ton plus léger, mais pas moins :

Le roulement s’accéléra,
Les vibrations avec…
Le tambour se mit à vrombir, le linge
n’en serait que plus propre
C’est bien vrai ça, dit la mère Denis
qui passait machine allemand par là.
Le père lus tu cru,
Inventeur à ses heures perdues…

L’analyse ne suffirait pas à donner une idée précise de cette revue, dont le foisonnement et l’entrelacement des dessins, des poèmes et des textes est le principal non pas atout, mais moteur, et cette machine ne manque pas d’énergie pour faire développer ces jeux de mots, ses poèmes et ses drôleries : prenez votre temps pour déguster cette petite revue qui a la simplicité des grandes…

42 : Et en guise de conclusion, je terminerai cet article avec une référence annexe : dans le Guide du Voyageur galactique  : 42 est la réponse donnée par la machine, le super-ordinateur, à la question sur le sens ultime de la vie. Le problème étant qu’on ignore quelle est la question… Compulsez donc le Cacograph #42 dans le même esprit !

Bernard Henninger

01 Mar

« La Part du Loup » un nouveau polar de William Carvault, par Luc Fori

La Part du Loup est le dernier opus des aventures de William Carvault, la grande saga de Luc Fori, tout juste paru dans la collection Black Berry à La Bouinotte.

Voici un opus qui sort des chemins rebattus de l’enquête, et c’est un bonheur réjouissant que de baguenauder en compagnie de William Carvault, de sa compagne, la commissaire Heike et de Jan, leur petit garçon. L’histoire commence avec son pote Roger (on dit Rodgeur) qui débarque de Belgique où il avait migré dans le précédent opus pour lier son destin à l’opulente Leslie. Inquiet pour une santé qu’il a malmenée, Rodgeur désire réaliser un Ketch’Up à l’hôpital de Bourges…

En vérité, j’ai sauté le début : de furieux faits divers se percutent dès les premières pages sans que le fil qui les relie ne soit visible : un chasseur kidnappe un loup dans une meute du Mercantour ; dans son grenier, William tombe sur les carnets du précédent locataire (un homme qu’il a aidé à fuir à l’étranger en toute impunité) et ces carnets font de lui, au choix, un écrivain sadique et torturé, ou un tueur en série méthodique, générant chez William des questions et une trouble culpabilité ; et Mickey, un zonard, tue un rhinocéros dans un célèbre zoo parce qu’un chinois payera une fortune pour sa corne, or ce chinois finit massacré dans un étang de Sologne…

Je n’en dis pas plus… les enquêtes vont commencer et les coups de théâtre rebondissent et se cognent les uns aux autres. De jeux de mots en réflexions gouailleuses, Luc Fori vagabonde dans les bois et les étangs de Sologne : il ne reste qu’à suivre ses déambulations souvent rêveuses, avec sa petite famille, dans ces fourrés où se multiplient les rebondissements, entre poudre de rhinocéros, tueur sadique, chasseurs compulsifs et ce loup qui attend son heure…
c’est-à-dire la vôtre.

Bernard Henninger

20 Fév

« Et si le parrain était une femme », un récit où Arnaud Ardoin enquête sur Hélène Martini…

« Et si le parrain était une femme » est le troisième livre d’Arnaud Ardoin, paru au Seuil, dans la collection Récit / Document.

Hélène Martini s’est éteinte le 5 août 2017 à Paris. Personnalité qui eut la haute main sur une trentaine de cabarets parisiens, dont les Folies Bergère et le théâtre Mogador, elle dirigeait aussi des lieux plus ambigüs, cabarets, boites de nuit et bars tels que le Pigall’s, le Shéhérazade, le Sphinx, la Nouvelle Athènes, les Folies Pigalle… Jamais elle ne fut inquiétée par les autorités ni menacée d’une fermeture administrative…

D’elle, on ne sait rien, ou si peu. Née Polonaise, fille d’un propriétaire terrien polonais, rescapée des Camps, prisonnière des russes, elle débarque à Paris en 1945 à vingt et un ans, « riche de ses yeux bleus » et parvient à être embauchée comme « mannequin nu » aux Folies Bergère.

Gagnante à la loterie, trois millions de francs de l’époque, elle fait partie des rares  qui, au lieu de dilapider leurs gains comme 99% des gagnants, les place dans des cabarets… En 1955, elle épouse Nachat Martini, un avocat d’origine Syrienne, et ils poursuivent leur politique d’acquisitions de cabarets… Après le décès de son mari en 1960, elle dirige son petit empire d’une main de fer, se lève tous les jours vers une heure de l’après-midi et à 19 heures entame sa tournée. Elle termine à l’aube au Raspoutine, à la table n° 18, où elle sirote une tisane.

Personnalité intraitable, cultivant le secret, quitte à terroriser son entourage, ou ses rivaux, à la tête d’une fortune assez considérable, il fallait toute la hardiesse et la délicatesse d’Arnaud Ardoin, journaliste d’origine Orléanaise, pour se pencher sur son destin et tenter d’éclairer l’ombre épaisse qui entoure sa vie.

Il s’agit du troisième livre de l’auteur, qui s’était déjà fait remarquer avec un ouvrage sur le président Jacques Chirac, personnalité – pour d’autres raisons – tout aussi discrète, il se penche ici sur sa la vie de cette femme exceptionnelle, et s’interroge : fut-elle vraiment rescapée des camps ? D’où vient sa fortune ? Circonstances de la mort de son mari en 1960 ? Nature de ses proches ? Finança-t-elle le Front National ? Toutes questions que pose l’auteur et auxquelles il tente de répondre, ponctuant son récit de savoureuses descriptions de cette personnalité hautement excentrique et fascinante.

Une enquête sur ce qu’on a coutume d’appeler les « nuits parisiennes » où l’initié côtoie les secrets de nombre de personnalités, expliquant la grande tranquillité des autorités à son égard, une vie de splendeur et de cabinets obscurs comme toutes les époques en raffolent…

Bernard Henninger

© photo : Arnaud Ardoin dans l’émission Dimanche en Politique (Centre Val de Loire, le 9 février 2020)

05 Fév

Le Chant Mortel du soleil, un roman d’imaginaire de Franck Ferric

Retour sur la parution en 2019 du premier titre français dans la nouvelle collection d’imaginaire d’Albin Michel, Le Chant Mortel du Soleil, de l’orléanais Franck Ferric.

Connaissez-vous cette vieille blague ? Il faut trois choses pour faire un bon livre (ou film). Un, une bonne histoire, deux, une bonne histoire et trois : une bonne histoire. Blague conservatrice, fausse, car l’expérience montre que les livres forts – ceux qui nous font réfléchir et savourer longtemps l’histoire – possèdent des facettes, une multiplicité d’approches qui l’éclairent sans jamais l’épuiser… 

Dans le roman de Franck Ferric, les trames de l’histoire et de la grande Histoire se conjuguent, comme un jeu – un modèle – qui permet de les tresser comme une corde : le jeu consiste alors pour l’auteur, à bâtir un univers… et les personnages qui en sont la trame : acteurs de l’Histoire ou simples marionnettes d’un processus qui les dépasse ? Dans un pays, qui pourrait être Babylone ou les plaines de la Chine, des tribus de montagnards dévalent dans la plaine, poussés par la faim et se confrontent à une civilisation riche, avec ses cités, sa maîtrise de l’agriculture, ses canaux, ses routes, et sa religion.

Habitué de ces razzias, le Karkr des plaines envoie son ambassadeur, Sombor, muni d’une rançon mais le grand Qsar Araartan exige cette fois un prix de démesure. Pour appuyer ce qui se révèle être une déclaration de guerre, il demande à l’ambassadeur de retrousser sa manche : d’un coup de son hansart, il lui tranche le bras.

Ce grand Qsar – un géant, haut comme deux hommes – a réussi l’exploit d’unifier les tribus sous son égide. Ce Qsar poursuit un idéal singulier : il veut tuer, non pas la civilisation, mais le dernier des dieux et cela passe par la destruction de la grande cité d’Ishroun.

Les civilisations n’ont pas conscience de leur déclin… et c’est la mission des conquérants que de leur révéler leur fragilité au prix d’un carnage.

En lisant, j’ai pensé à Gengis Khan, à Tamerlan, à ces tribus montagnardes prenant d’assaut Babylone dans l’Antiquité. Les civilisations sont mortelles et on se souvient que, si Tamerlan laissait sur son passage des pyramides de têtes tranchées, il échangeait aussi des ambassades avec Charles VI… Franck Ferric aborde ici le roman avec un regard d’historien et s’en tire avec brio.

Les Historiens s’extasient devant ces conquérants qui bâtirent des empires et dont l’avènement par la terreur fut facteur d’autres progrès. Bâti sur une kyrielle de royaumes décadents, l’unification réalisée par les Mongols sécurisa les caravanes, amenant en Occident la soie, les épices, la poudre à canon, le papier et l’imprimerie et favorisa l’essor des civilisations occidentales à la Renaissance.

La grande Histoire, se moque de la petite, et c’est tout le mérite de ce récit de décadence et de conquêtes que ce contrepoint où Kosum, jeune errante, battue, torturée, libérée, puis ballottée de batailles, en bagarre et en fuites, de survivre malgré elle et de s’approcher d’une autre civilisation… montrant que la quête du dernier dieu est vaine et qu’un nouveau guette le voyageur…

Laissez-vous donc prendre par la main, et baigner vos yeux de sang, de cruauté, de ce Chant Mortel du Soleil qui conjugue avec élégance dans sa trame, des batailles, des affrontements, l’Histoire et ces destins. Qui mène le grand Qsar ? Son désir de tuer le dernier dieu ? La faiblesse de son ennemi ? Ou les lois de l’Histoire dont il ne serait lui aussi que la marionnette au même titre que Qosum ?

Bernard Henninger

© Photo : Franck Ferric aux Imaginales en 2019 par Bernard Henninger