23 Mai

Lire et relire « La ferme des animaux » (George Orwell)

Inventée par les Grecs au VIe siècle AVJC, la fable est un procédé consistant à transposer une situation réelle, conflictuelle le plus souvent, dans un univers imaginaire, en général humoristique où les humains sont représentés par des animaux, dont les traits dominants incarnent les «vertus». Au XXe siècle, Orwell a l’intelligence d’incarner l’idée de la fable dans la Ferme des animaux.

Napoléon, le maître de la Ferme des animaux, est un cochon qui accapare les laitages au détriment des autres. À l’opposé, les classes populaires s’incarnent de diverses manières. Les moutons forment un chœur théâtral sans âme et sans nom, dressés à chanter leur hymne, Bêtes d’Angleterre, de façon à rendre inaudible toute opposition. À eux s’opposent Douce, la belle jument lascive, Malabar le cheval de trait qui répond à tout par un surcroît de travail, Benjamin l’âne marginal qui doute du bien-fondé de la révolution…

Reprenant la tradition des fabulistes d’Ésope à Goupil, la «Ferme des animaux» est un récit tardif de George Orwell qui le mit en chantier au tournant de la guerre en 1943. À peu près au même moment, une autre fable – française celle-là — était publiée aux États-Unis et devait connaître le même éclatant succès : si «Le Petit Prince» dénonce le monde moderne, du côté du capitalisme, la «Ferme des animaux» s’en prend à l’autre versant, les révolutions renversées par des tyrans totalitaires… Il est étrange de voir à quel point les deux récits se complètent et se parlent malgré leurs différences.

En ce qui concerne Orwell, la «Ferme des animaux» précède son chef-d’œuvre, «1984» où, renonçant à la fable, il se sert de la science-fiction naissante pour dénoncer les régimes totalitaires qui se maintiennent par l’illusion et la propagande… (et tant qu’à faire, n’hésitez pas à le lire/relire juste après).

Ici la fable permet une généralisation de ce thème des révolutions. Peu de temps avant de mourir, le cochon Sage l’Ancien délivre un message dénonçant les injustices dont sont victimes les animaux de la ferme et appelant à se révolter contre leur tyran, Jones le fermier. Incapable et violent, Jones se saoule, et un soir où il n’a pas nourri ses animaux, ceux-ci sous la conduite de Boule de neige le cochon, se révoltent, le chassent de la ferme et s’organisent spontanément en assemblée révolutionnaire.

Les premiers actes sont la composition d’un chant : «Bêtes d’Angleterre» digne parodie de l’Internationale, l’adoption d’une charte des droits des animaux dont le premier commandement : «Tout deux-pattes est un ennemi» appelle l’attention, d’un drapeau et d’une organisation révolutionnaire dont les cochons prennent la tête. Le premier acte des cochons consiste à s’attribuer de plein droit, le lait des vaches. Suite à des dissensions, Napoléon le cochon prend le pouvoir, accuse Boule de neige de trahison et celui-ci s’enfuit par un trou dans la haie…

Le lecteur n’ignore pas que George Orwell, après un bref passage par les armées coloniales en Birmanie, est devenu un compagnon de route du communisme dans les années vingt. Son parcours suit le parcours de la révolution russe : la prise de pouvoir par les bolcheviques, la mort de Lénine, l’éviction de Trotsky et les pleins pouvoirs incarnés par Staline. Il a aussi participé à la guerre d’Espagne et vu de près l’intervention de l’U.R.S.S., l’éviction et le massacre des volontaires, trotskystes, venus se joindre aux forces républicaines, et au final, la victoire des franquistes… Le chant «Bêtes d’Angleterre» est une parodie de l’Internationale, braillée à tue-tête en guise d’argument.

Toutefois, et c’est tout l’intérêt de l’art de la fable, Orwell connaît l’histoire : depuis la prise du pouvoir par Cromwell, puis celui de la Révolution française à laquelle Napoléon (le cochon) mit fin. La Charte des animaux est aussi un pied de nez à ces Droits de l’homme de 1789 dont les Français semblent si fiers…

Bien au-delà de la dénonciation des régimes totalitaires, Orwell a un regard rétrospectif sur ses engagements, et le fait que toutes les révolutions qui ont réussi, en Angleterre, en France et en Russie, se sont achevées en dictature : aveu qui a dû lui couter à lui aussi!

À la même époque, Gandhi demandait : «Si l’on met fin à la violence par la violence, quand s’arrêtera la violence?». Toutes ces révolutions ont pris le pouvoir par l’usage de la violence, et contrairement à ce vieux proverbe réactionnaire («Qui veut la fin veut les moyens»), la Ferme des animaux démontre que la fin et les moyens sont liés : si l’on prend le pouvoir par des moyens violents, une violence encore plus grande y mettra fin. La fin c’est les moyens.

Comment et pourquoi? C’est ce qu’il vous reste à découvrir en lisant la Ferme des animaux que le lien ci-joint vous permettra de vous procurer à prix réduit, neuf ou d’occasion, ainsi qu’un bonus, un dessin animé datant de 1954…).

Bernard Henninger

DESSIN ANIME : 

16 Mai

« Les noces de la renarde » (Floriane Soulas)

Yokaï : esprit, fantôme, démon ou apparition. Cette appellation regroupe les créatures surnaturelles du folklore Japonais.

Depuis les « Contes de la lune vague après la pluie » (Mizogushi, 1953) et, plus proche de nous « Mon voisin Totoro », d’Hayao Miyazaki, les français aiment le Japon et ses histoires de fantômes.

Dans les « Noces de la renarde », deux histoires se combattent sans se toucher. Dans l’une, en 1467, dans une région de montagnes, Hikari, est une Kitsune, (1) déesse à forme humaine ou de renarde, avec plusieurs queues qui donnent la mesure de ses pouvoirs. Elle est la chasseuse de son clan, mais ses pérégrinations dans la forêt la conduise dans le voisinage des humains pour lesquels elle ressent une sourde attirance. Tout contact entre dieux et humains est banni, si ce n’est que des Kitsune de son clan se sont emparées d’une femme du village, une religieuse, et lui ont détruit le cerveau pour en faire une esclave. Le père de cette jeune victime pousse les villageois à sa recherche… l’affrontement entre des déesses cruelles et des villageois très soudés est inévitable.

Dans la seconde histoire, de nos jours, Mina est une adolescente terrifiée par un don qui lui permet de voir les Yokaïs, notamment les fantômes. Si la rencontre a lieu, il faut leur expliquer leur statut de mort et de fantôme, les apaiser, mais il y en a tant. L’un d’eux s’en est même pris à sa meilleure amie et elle le signale à Natsume, sa cheffe de classe qui, bien que surprise, la croit… Depuis peu, les nuits de Mina sont hantées par un Yokaï qui s’amuse à la terrifier. Ce Yokaï  est un monstre assez puissant pour se moquer de l’O-fuda (2), censé la protéger. Lors d’une visite au temple Shinto, l’esprit qui la traque se manifeste et elle décide de l’affronter : au terme d’une échange magique, elle s’évanouit. Natsume, dont la famille officie au temple Shinto, appelle son oncle à son secours. Natsume, issue d’une famille de prêtre shinto n’a aucun don et fait appel à Mina pour que ses visions l’aident à traquer un monstre qui sème les cadavres dans la ville.

L’histoire démarre lentement. Il faut absorber la complexité des coutumes japonaises et de leurs dieux multiples et cruels. Mais le suspense est brillamment maintenu, tandis que la traque du monstre conduit Mina, dans les lieux cachés du surnaturel, le Kogage, un bar de Tokyo hanté par des esprits, dirigé par Ryu, un tanuki(3), l’étrange Eri qui la protège, tandis que dans le passé, Hikari ne cesse de se rapprocher d’un villageois, Jun, un bûcheron fasciné par cette kitsune moins cruelle que ses sœurs.

Suspense haletant, et aventures se nouent en une tresse serrée et parfaitement maîtrisée. J’avoue que ce roman, peut-être plus destiné à un public adolescent qu’à des gens de mon âge, se laisse parfaitement lire et que j’ai plongé avec un plaisir croissant dans cette histoire de fantômes déchaînés et d’une jeune fille en quête de son identité, à un âge où le surnaturel et la réalité se mélangent insidieusement. Cette quête a un prix, mais lequel ? Comment peut-on apaiser la colère d’un esprit ? Nous sommes tous hantés par nos propres fantômes et nul doute que cette lecture saura soutenir votre propre quête intérieure, recherche de paix ou colère ancienne à apaiser…

Floriane Soulas est une des nouvelles plumes de la littérature imaginaire, elle a été découverte avec son premier roman, Rouille, Prix actuSF de l’uchronie 2018, et tout de suite après, avec ce roman  singulier. Recommandons donc vivement la découverte de cette histoire de Yokaïs, et pour les esprits plus aventureux, peut-être pourrait-ce être une incitation à lire (ou relire) le père de tous les contes japonais, les « Contes de pluie et de lune » (Ugetsu Monogatari) du grand écrivain japonais du XVIIIème siècle, Ueda Akinari. pour lequel ces « Noces de la renarde » pourraient être une brillante introduction : les français que l’on dit rationalistes, semblent profondément hantés par ces fantômes qui baignent notre quotidien…

Bernard Henninger

Notes :
1. Kitsune : esprit du renard, il peut avoir jusqu’à neuf queues.
2. O-fuda talisman issu d’un temple Shinto qui protège contre les créatures malfaisantes.
3. Tanuki : yokaï de la forêt, souvent représenté sous la forme d’un chien viverrin (raton-laveur)

Photos : © Bernard Henninger (2018 et 2019)

02 Mai

Les revues ou les portes de l’imaginaire : où s’abonner ?

Pour qui désire goûter l’imaginaire, la nouvelle est une entrée de gourmet. Loin des fast-food de l’édition professionnelle, la nouvelle est le royaume de estaminets, des bistrots savoureux de l’histoire et des possibles : des pastiches, de l’inconnu, des genres, des identités, des univers exotiques, mais aussi, vous y ferez les rencontres imprévues d’histoires ouvertes, variées et surprenantes.

Genres populaires par excellence, les littératures de l’imaginaire : science-fiction, fantastique, fantaisy, fantastique merveilleux… se caractérisent par leur ouverture au public le plus large. La facilité de la lecture est un facteur essentiel. Supports légers, il faut de dix à vingt minutes pour lire une nouvelle, et c’est dans les revues que le lecteur trouvera le plus d’idées folles, d’univers singuliers où le jeu consiste à en comprendre le fonctionnement. Là où le roman balaye au plus large, et pour ce faire, se prive d’une myriade de saveurs singulières pour un plat sans saveur qui ne déplaît à personne, la nouvelle est une épice rare, un légume oublié, un pâté de viande exotique…

Certains univers célèbres sont issus de nouvelles qui ont connu une belle postérité. Conan le barbare est un héros issu de la nouvelle, les récits de Cthulhu est né avec les nouvelles de Lovecraft. Edgar Allan Poe a été rendu célèbre par ses nouvelles, et plus près de nous, Asimov (Les Robots), Ray Bradbury (Chroniques Martiennes) et Ursula K. Le Guin (Le Collier de Semlé) sont les plats de résistance des meilleurs d’entre elles.

À l’opposé de la littérature traditionnelle, élitiste et concentrée près des lieux de pouvoir, l’imaginaire est diffus : en France, les principaux éditeurs sont à Nantes, Toulouse, Marseille, Lyon, Tourcoing, Valenciennes, voire à Saint-Mammès (Seine-et-Marne), un peu partout sur le territoire, et comme cette littérature est ouverte à ses lecteurs, les revues ont toujours été le terrain de jeu des amateurs, qui y envoient leurs textes, leurs critiques, leurs dossiers et leurs premières histoires (beaucoup d’envois, peu de publications, dit le proverbe)…

La plupart des revues proposent de 4 à 6 nouvelles, inédites, et une série de rubriques : critiques, dossier sur un auteur, ou un thème, interview, essai… Dans les années 70, il se créait plusieurs revues par mois, qui ne connaissaient pour la plupart que deux ou trois numéros… Je ne saurais trop vous recommander la rubrique Fanzine de nooSFere qui permet de vérifier l’adage Darwinien que l’histoire des [revues] est un chemin jonché de disparues…

Je vous propose ci-dessous un panorama, incomplet par définition, que les absents me pardonnent, de revues en langue française. Ces revues fonctionnent le plus souvent par abonnement : quelques dizaines d’euros donnent droit à un abonnement de trois à six numéros annuels. Les plus connues et les plus importantes aujourd’hui sont Galaxies, Bifrost et Solaris :

Les revues organisent souvent un concours annuel d’écriture (prix Alain Le Bussy, prix Solaris, prix Joël Champetier, Prix Visions du futur…) ou des appels à textes sur un thème. La revue Galaxies, en ce moment, a lancé un appel à textes sur le thème de l’Uchronie et les auteurs en herbe ont tout à gagner à suivre les appels à textes en cours.

Elles organisent aussi des concours de lecteurs, pour déterminer leur texte préféré. Pour qui s’intéresse au petit monde qui gravite autour de leur littérature préférée, la revue est souvent une première approche, instructive, éducative et un terrain ouvert où faire ses premières armes. Incluons dans ce panorama très partiel, des revues moins connues dont le dynamisme force le respect :

Présences d’Esprits : fondée par des fans lors de la disparition de la collection Présences du futur (Denoël), l’association a créé une revue d’actualité et de critique, Présences d’esprits, auquel s’est adjointe depuis quinze ans, une revue de texte, A.O.C. (Aventures Oniriques et Compagnie, 4 numéros par an et l’organisation du concours Visions du Futur)

Etherval : revue du sud de la France, avec une grande exigence de qualité, la revue fonctionne par numéros à thème avec un appel à textes spécifique. L’actuel  a pour titre « ENIGMA », il s’agit d’écrire une enquête policière, dans un texte de 10 à 34 000 caractères, avec une date butoir d’envoi : le 21 juin.

Gandahar, une des dernières nées, mais pas la moins dynamique

Fiction : la revue Fiction, pour un vieux monsieur comme moi, c’était la revue que j’achetais en kiosque quand j’avais quinze ans et que je dévorais de la première à la dernière page… Cette revue a connu plusieurs arrêts et relances. La dernière en date est pilotée par un éditeur bordelais, les Moutons Électriques, et vient de publier son premier numéro avec une couverture magnifique et un contenu très applaudi.

 

 

 

Je terminerais avec un éditeur du Nord, Flatland qui a créé la revue « Le Novelliste », avec un souci éditorial de qualité particulièrement remarquable.

Bonne lecture ! Abonnez-vous !

Bernard Henninger

25 Avr

Un souvenir nommé Empire (roman d’Arkady Martine, prix Hugo 2020)

Suite au décès de son ambassadeur, à Teixcalaan, les dirigeants de Lsel, une station spatiale minière, nomment la jeune Mahit Dzmare en remplacement. Munie de l’imago de son prédécesseur, Mahit s’envole vers la cité-empire… ainsi commence le roman d’Arkady Martine

Mahit débarque dans la capitale de Teixcalaan, en pleine ébullition : les prétendants ont commencé la guerre de succession. Des attentats ébranlent la capitale. Mahit échappe à la mort lors d’un rendez-vous. Des manifestations réclament le trône pour un jeune général, Un Éclair, qui ne peut conquérir l’empire que de deux manières : soit grâce une campagne militaire qui annexerait Lsel dans l’empire et qui lui vaudrait du prestige, soit en prenant la capitale avec ses légions… La mission de Mahit consiste donc à sauver l’indépendance de Lsel.

Accompagnée de Trois Posidonie, une haute fonctionnaire à son service, Mahit découvre Teixcalaan. En parallèle, elle apprend à vivre avec son imago, une puce-mémoire qui lui a été greffée avant son départ avec l’image mentale d’Iskandr, son prédécesseur. Or elle découvre que cette technologie singulière, l’imago, soulève une curiosité malsaine de la part des Texcalaanli.

À Teixcalaan, Mahit est une barbare (une étrangère, en fait, avec toute les différences propres à sa culture). Elle nourrit une admiration franche devant la culture Teixcalaanlitzim : tous les Teixcalaanli sont poètes, et s’expriment en vers pour faire connaître leurs opinions et sentiments tandis que d’autres complotent en silence. Elle échappe à un attentat grâce à Trois Posidonie. Son Imago qui soulève tant de convoitises semble être la cause des tentatives de meurtre. Cette Imago, l’esprit d’Iskandr, tombe soudain en panne (a-t-elle été sabotée ? Ou est-ce la vue de son propre cadavre qui l’a déréglée ?),  laissant Mahit seule et sans conseil dans ce monde dont elle ignore les règles…

Parfois, la Science-Fiction se présente comme un jeu, un labyrinthe fictionnel, où le but est d’apprendre le fonctionnement d’une civilisation, ses us, ses coutumes et cette étonnante culture Teixcalannlitzim où on s’exprime en vers, par exemple, pour déclarer ses pensées, à travers le roman et son déroulement désordonné. Ainsi lorsqu’elle fait connaissance de la ministre Dix-Neuf Herminette, surgit dans son esprit cette pensée venue probablement venue d’Iskandr :

Elle capte toute la lumière de la pièce et la courbe autour d’elle.

Ce genre de lecture, profondément ludique, poétique, est aussi un intéressant rappel historique d’un autre empire : Rome, où les empereurs adoptaient celui de leurs proches qu’ils estimaient le plus compétent pour leur succéder. Une dynastie s’éteignait quand un général renversait le successeur désigné. Ce système politique violent, singulier, peu imité depuis (sinon, peut-être par les partis communistes Soviétique et Chinois), est un des éléments qui ont fait la longévité de l’Empire romain.

Quand un auteur américain désire parler de l’Amérique d’aujourd’hui, il est courant qu’il compare les U.S.A. à l’Empire romain, et l’on peut supposer que ce récit ne déroge pas à cette règle, d’autant plus que, rupture avec la Rome antique, Teixcalaan considère les hommes et les femmes sur un pied d’égalité. Mahit et Trois Posidonie entretiennent une relation mélangeant attirance sexuelle et confluence d’intérêts communs : pour Mahit qui a rêvé de devenir citoyenne d’empire, la maîtrise de la versification de Trois Posidonie ajoute à sa fascination. Si on ajoute une troisième femme, la ministre Dix-Neuf Herminette, grande feudataire au service de l’empire, tout indique que cette société applique des codes des genres plus proches des nôtres que de ceux de la Rome antique.

Dans ce roman captivant, la Science-Fiction entrelace l’évocation historique, le présent, l’évolution des mœurs, et l’avenir des réseaux, car chaque Teixcalaanli possède un lien nuage, qui se fixe devant un œil, et celui-ci se vit dans une double virtualité : le réel, Ici et maintenant, se conjugue au virtuel, là où circulent les nouvelles, les incises, les épigrammes et les poèmes dont je me permets de citer celui-ci :

   Entre les douces mains d’une enfant
Même une carte des étoiles ne peut résister
À des forces qui tirent et fendent. La gravité persiste.
La continuité persiste : des doigts lisses parcourent des voies orbitales
Mais je me noie
D
ans un océan de fleurs : dans l’écume violette, dans le brouillard de la guerre.

Le roman vous donnera le contexte et la signification de cet appel au secours, sous réserve d’une immersion sans réserve, ce que je ne saurais que conseiller. Pour ludique qu’en soit la lecture, la fiction, par rapport aux ouvrages documentaires, qu’il peut m’arriver d’évoquer par ces chroniques, possède la puissance de nous faire sourire et d’envisager des situations que nos catégories nous empêcheraient de concevoir et penser librement. Le sourire et la séduction d’une héroïne — parfois – nous en apprennent plus sur nous-même et le monde qui nous entoure…

Pour ceux qui se sentent l’envie de rencontrer l’autrice, signalons qu’Arkady Martine est invitée par les Imaginales 2021 à Épinal, en octobre.

Bernard Henninger

 Notes :

  1. Un souvenir nommé Empire a remporté le prix Hugo 2020, à la convention mondiale (i.e. organisée par les U.S.A.) 
  2. Traduction : Gilles Goullet.

18 Avr

Convention de Science-Fiction et prix Rosny aîné 2021 : VENEZ VOTER !

Si la Science-fiction, littérature populaire par excellence, lorgne parfois vers les traditions élitistes de la littérature générale, elle ne s’exprime pleinement que dans ses manifestations les plus singulières : de grands rassemblements, avec des auteurs, des éditeurs, des critiques et des historiens qui se mélangent aux fans dans une ambiance la plus détendue possible.

En France, les plus grandes manifestations sont les Imaginales, les Utopiales, et les rencontres de l’imaginaires. Plus récemment, les Aventuriales et les Intergalactiques ont attiré un public nombreux et bigarré. Ces manifestations attirent des milliers de visiteurs, certains sont costumés, d’autres viennent avec leurs réalisations, vous pouvez ainsi croiser R2D2 dans les allées… Elles se caractérisent par le partage, l’échange et le plaisir à s’exprimer et réfléchir, voire à s’engueuler, sur les sujets qui nous tiennent à cœur. Il s’y vend des livres, bien sûr, les auteurs signent des dédicaces, mais surtout, des animations rythment ces manifestations qui durent de deux à quatre jours :

  • conférences sur un sujet littéraire,
  • conférence sur un sujet scientifique, (par ex, Roland Lehoucq, invité de la convention de science-fiction 2021, se fait un jeu d’examiner la physique dans les films : quelle énergie est nécessaire pour réaliser une épée-laser ? Comment réaliser une gravité négative ?…)
  • interviews,
  • tables rondes autour d’un thème,
  • jeux littéraires…

La plus ancienne, la plus connue, pas forcément la plus visitée, est la convention de science-fiction, qui, contrairement aux manifestations évoquées ci-dessus, est itinérante, bénévole, et fonctionne la plupart du temps sans subvention. Beaucoup de travail pour quatre jours de fièvre. Depuis dix ans, les participants à la convention dépassent rarement la centaine.

L’an passé, la convention s’est tenue à Orléans-la-Source, cette année, elle se tiendra près de Nice et elle a pris le nom BLUECON de Sophia-Antipolis.

Un des pôles d’une convention est le prix Rosny aîné, le plus ancien prix littéraire de l’imaginaire, (1980).

Si la littérature traditionnelle se caractérise par des prix décernés par un jury élitiste, souvent contesté, le prix Rosny aîné est un prix des lecteurs en deux tours. Le premier tour est ouvert à tout le monde : participe qui veut !

Il existe une listes de romans, et une de nouvelles, qui recensent les titres parus l’année précédente. Il faut voter dans chaque liste : pour ce faire, cliquer sur une liste (romans ou nouvelles) : il suffit de cocher les titres pour lesquels vous votez.

Le vote a commencé en mars : vous pouvez voter pour cinq titres dans chaque liste. En bas de page, un tableau récapitule les titres que vous avez sélectionnés, il suffit d’ajouter vos coordonnées (Nom, prénom et adresse mail) pour valider votre vote. Pour être complet, il faut voter deux fois, une pour les romans et une autre, pour les nouvelles.

Pour résumer : qui peut voter au premier tour ? TOUT LE MONDE
Où voter ? sur le site du prix Rosny : https://www.noosfere.org/rosny/

Le premier tour est ouvert jusqu’au 30 juin 2021. Un minimum de culture n’est pas inutile, mais tous sont les bienvenu(e)s. À l’issue de ce premier tour, les textes retenus, cinq romans et cinq nouvelles sont proclamés par le secrétaire du prix Rosny aîné, Bruno Para. Le second tour est réservé aux conventionnels (les inscrits à la convention), qui, je le rappelle se déroule à Sophia-Antipolis (Valbonne) du jeudi 19 août au dimanche 22 août 2021.

La convention est une suite d’animations, de conférences… et de repas pris en commun. Elle se singularise par une convivialité qui est son A.D.N. et en général, la buvette est aussi encombrée que les salles de conférence. Il y a ceux qui réfléchissent en écoutant un orateur, et ceux qui débattent autour d’un café et d’une bière.

Pour le prix Rosny, une table ronde permet d’échanger sur les romans en lice. Pour les nouvelles, où la compétition est serrée, une plaquette avec les nouvelles sélectionnés est distribuée à chacun/chacune, qui a jusqu’au samedi midi pour lire et choisir le lauréat. Une urne recueille les votes. Le samedi soir, le secrétaire du prix, après dépouillement proclame les lauréats pour la nouvelle et le roman.

Cette année est aussi le moment d’adresser une pensée à celui qui a été un des créateurs de ce prix, qui lui a donné lustre et renommée : Joseph Altairac nous a quittés l’automne dernier. Les lauréats de 2020 étaient Christian Léourier pour son court roman « Helstrid », et Audrey Pleynet  pour « Quelques gouttes de thé ».

Bernard Henninger

© Photographies : Bernard Henninger, conventions de science-fiction 2019 et 2020

11 Avr

« La familia Grande » de Camille Kouchner, un témoignage sur l’inceste

Dans la Familia Grande, Camille Kouchner se penche avec une loupe d’entomologiste sur sa tribu familiale pour décrire l’inceste dont son frère fut victime.

Le récit commence avec l’enterrement de sa mère, Évelyne… les enfants se retrouvent dans cette maison de vacances dans laquelle ils n’ont plus mis les pieds depuis longtemps. Soudés, mais isolés du groupe des « proches », ils prennent la tête du cortège. L’hostilité de ces amis, un jour d’enterrement, donne la mesure de la violence qui déchire leur groupe…

 Évelyne, la mère, a élevé ses enfants avec amour, mais en se refusant à toute mission d’éducatrice. Cette femme intelligente fut l’une des premières à obtenir l’agrégation en science politique et en droit public en France. Selon la légende familiale, étant jeune, elle était une beauté et lors d’un séjour à Cuba, elle fut l’amante d’un soir de Castro, avant d’épouser, plus tard, un militant français, rencontré à Cuba lui aussi, et appelé à un destin politique de premier plan, Bernard Kouchner.

La fêlure, sans conséquence, est là dès le début : cette mère dévouée, qui tient à être la meilleure amie de ses enfants s’abrite derrière de grands principes idéologiques, issus de vagues théories de révolution de la famille. Sous prétexte de modernité, elle refuse d’éduquer ses enfants, d’être une adulte, et Camille Kouchner de citer cette pensée d’Alain : « Penser, c’est dire non ».

En regard de cette mère adolescente, un père absent. Célèbre, « personnalité préférée des français » – l’expression est citée plusieurs fois – le père les aime, mais il préfère courir les grandes causes humanitaires, mais pas chez lui. Pire, il est un piètre éducateur. Quand le couple se sépare, les enfants restent seuls : l’aîné, Colin, suffisamment âgé, s’émancipe, et il laisse les cadets jumeaux, Camille et Victor, très désemparés alors que monte le péril.

La seule figure d’autorité, est incarnée par Paula, la grand-mère, féministe avant que le mot ne soit à la mode, divorcée à la fin des années cinquante. Cette mère a eu deux filles, la mère de l’autrice et sa tante devenue célèbre : Marie-France Pisier. Sans prévenir, elle quitte ses enfants en choisissant de se suicider, un acte qui précipite la catastrophe familiale.

Dans cette famille, le beau-père est devenu la figure solaire : éducateur, libéral, c’est lui qui anime la tribu qui se retrouve tous les étés dans une grande villa sur la Riviera, où tout le monde s’appelle par son prénom. Ces personnes « libérées » entendent redéfinir la famille, en niant les traditions, et en mettant en place ce qui leur semble être une utopie concrète qu’ils nomment eux-mêmes la Familia Grande. Sous le vocable utopique, cette micro-société se révèle un théâtre de passions, que le maître de cérémonie, compagnon d’Évelyne, depuis le départ du père, véritable éducateur que Camille avait adoré jusqu’à présent, détourne à son profit. Un jour, il s’introduit en secret dans la chambre du frère. En sortant, il la croise et, d’un doigt sur les lèvres, lui intime le silence… 

Cet inceste, nié, passé sous silence, pourrit la vie des enfants et le livre décrit avec précision cette mécanique de la cruauté. Au-delà de la faillite d’une certaine modernité, il s’attache à décrire la descente aux enfers, puis la révolte des enfants contre ces adultes qui leur ont fait violence, et contre les autres qui ont fermé les yeux.

Avant cet ouvrage puissant, je ne connaissais « L’Aigle noir » : la chanson de Barbara, très allusive, et qui a nécessité un travail d’explicitation. L’inceste qu’elle a subi de la part de son père n’a été révélé que bien des années après la chanson.

Ici, l’autrice a eu le courage de décrire avec précision  l’impunité d’un être qui avait prétendu au rôle de père, et de tous ceux – la Familia Grande, ses obligés – qui l’ont défendu jusque dans la révélation de ses forfaits. Livre hallucinant : sa publication s’est révélée être la figure de proue d’un mouvement de dénonciation de crimes incestueux aussi fréquents qu’impunis…

Bernard Henninger

04 Avr

Le Labyrinthe des gardiens (Marie Brennan), mémoires de Lady Trent (tome 4)

Le Labyrinthe des gardiens, tome quatre des « Mémoires de Lady Trent » de Marie Brennan nous conduit dans le désert, étudier les dragons, leurs mœurs et la manière dont ils survivent à l’aridité… 

Cette saga étudie scientifiquement les dragons, espèce sauvage chargée de mystères… Elle a été publiée en France de 2016 à 2018 et forme un pilier incontournable de librairie. (Le premier tome a remporté le prix du roman étranger aux Utopiales 2016)

Située dans un univers qui ressemble comme deux gouttes d’eau à l’Angleterre Victorienne – chaque récit nous entraîne dans cet imaginaire, constitué de vastes îles continentales. Chaque expédition vise une contrée où vit une espèce de dragons et où chaque peuplade semble entretenir un rapport caché avec cette espèce qui occupe un sommet de la pyramide écologique… avec les humains.

Ce motif rend cette quête passionnante, mais l’essentiel semble aussi résider dans un motif réaliste : l’étude des sociétés du dix-neuvième siècle du point de vue de la femme. Isabelle Camherst, future lady Trent, surmonte les obstacles que les sociétés lui opposent en l’emprisonnant dans un sérail qui la caractérise. En matière de marginalisation, la société victorienne du Scirland n’a rien à envier aux contrées que la saga nous fait visiter.

Isabelle Camherst est associée à Tom, jeune homme dont la modestie suffirait à lui interdire la reconnaissance de l’université. Ces deux marginaux s’épaulent l’un l’autre dans leur défi commun : mener des expéditions au long cours pour étudier les différentes populations de dragons.

Dans le premier tome, Isabelle épouse lord Camherst, passionné lui aussi de dragons, et participe à sa première expédition en tant qu’épouse… et dessinatrice. Après le décès de son mari, la jeune veuve prend son propre envol et s’engage dans une carrière scientifique. Bien que la société, l’université et tout le Scirland soient hostiles à son projet, Isabelle, intrépide, curieuse, désireuse de vivre sa vie sans avoir à rendre de compte, suit une vie aventureuse, tandis que l’étude des dragons l’amène à se pencher sur un antique peuple, les Draconiens et les rapports mystérieux que ceux-ci entretenaient avec les mythiques dragons.

Dans ce quatrième tome, Isabelle et Tom sont envoyés en Akhie  développer un élevage pour le compte des militaires… Dans cette contrée désertique, dirigée par un puissant sheik, les Akhiens ne reconnaissent aucun pouvoir à cette étrangère… Mieux, les hommes refusent de parler aux femmes, et lady Camherst est contrainte de demander à Tom de traduire ses paroles et de la représenter. Pourtant le frère du Sheik se révèle être l’homme dont elle est précédemment tombée amoureuse : Suhail, archéologue, dont les recherches historiques se lient avec les dragons du désert…

J’avoue lire à mon gré cette saga, et ne lire qu’en 2021, ce quatrième tome et comme je n’ai pas lu l’ultime épisode de cette saga, je ne pourrais pas « spoiler » le secret des dragons… mais je ne peux que témoigner du plaisir très vif que j’éprouve à plonger dans cette évocation pleine de mordant, de piquant et d’ironie…

Note biographique sur Marie Brennan : née en 1980, diplômée d’Harvard, Marie Brennan a co-présidé la Harvard-Radcliffe SF Association, étudié l’archéologie, l’anthropologie et le folklore à l’Université de l’Indiana avant de devenir écrivain.

Bernard Henninger

Portrait de Marie Brennan : © Bernard Henninger, les Imaginales 2018.

27 Mar

L’inconnu de la poste (Florence Aubenas) : une enquête fascinante

Un jour, un directrice de casting alerte Florence Aubenas en lui rapportant l’affaire dans laquelle est accusé l’acteur Gérald Thomassin, César 1991 du meilleur espoir masculin.

Des années plus tard, Thomassin, convoqué à Lyon en août 2019, appelle Florence Aubenas et prend rendez-vous avec elle devant le tribunal, mais il ne viendra jamais à son rendez-vous. À minuit, son téléphone portable cesse d’émettre…

En décembre 2008, une petite ville du Bugey, Montréal-la-Cluse, est le lieu d’un assassinat : Catherine Burgod, postière, est agressée juste avant l’ouverture de son agence. Le crime sanglant n’ouvre sur aucune piste. Un butin dérisoire et dans la vie de la jeune femme, rien ni personne ne correspond. La jeune femme, maman, en instance de divorce, était connue et appréciée. Son père est une notabilité qui s’engage à venger sa fille. Tout au long de l’enquête, il redouble les procès-verbaux et s’agite dans un désir – légitime – que l’enquête ne s’enlise pas.

La scène de crime ne manque pas d’indices mais aucun qui alimente l’enquête Des relevés d’A.D.N. ne correspondent à personne de connu. Faute de faits étayant une hypothèse, l’intelligence de l’enquête s’estompe au profit de l’irrationnel. L’enquête se métamorphose en une chasse au bouc émissaire. Gérald Thomassin, acteur renommé et marginal, parce qu’il a su mimer devant des passants l’attitude du criminel, devient la cible des racontars, puis des accusations. Les enquêteurs iront jusqu’à prétendre que c’est son A.D.N. qu’on a retrouvé sur le lieu du meurtre : c’est faux, mais l’accusation persiste même quand on trouve le possesseur de cet A.D.N. …

L’enquête de Florence Aubenas découpe avec un scalpel la cruauté et la violence qui s’emparent d’êtres ordinaires. La raison qui déserte, les rumeurs qui deviennent des accusations et l’arrestation d’un être que rien n’accuse.

J’ai lu cette enquête avec stupéfaction, ce retour de la barbarie dans l’espace de la justice. Le récit de Florence Aubenas bouscule nos raisons et démonte une société qui semble avoir tout fait (sans le savoir) pour protéger un coupable très intégré… tout en démolissant un innocent, trop différent, Gérald Thomassin, toujours disparu

Bernard Henninger

26 Mai

Financement participatif d’une BD, le « Dandy Illustré » de Stanislas Gros

Le confinement aura valorisé des financements qui étaient embryonnaires. Ainsi, les éditions Carnets de Sel ont lancé une initiative pour créer une Bande Dessinée : le Dandy illustré de Stanislas Gros.

Créées en 2018, les éditions CARNETS DE SEL sont un nouvel éditeur qui a pour « vocation de défendre une approche culturelle et émancipatrice du livre sous ses diverses formes » avec trois fondateurs : Sandrine Leturcq, Clément Sayous et Julien Crosnier. Ils se développent avec des méthodes alternatives pour l’édition, et innovent, notamment avec des financements participatifs. Je prends le train avec retard, le confinement est passé par là, et leur dernière initiative concerne une BANDE DESSINÉE  de l’auteur Stanislas GROS :  LE DANDY ILLUSTRÉ

Vidéo de présentation de Stanislas Gros, l’auteur, également consultable sur le site de l’éditeur.

Pour ceux qui découvrent cet auteur, celui-ci s’est fait connaître avec l’adaptation de deux chef d’œuvre littéraires :
Le portrait de Dorian Gray, d’Oscar Wilde
Le dernier jour d’un condamné de Victor Hugo.

J’avoue avoir manqué de réactivité pour faire connaître cette initiative originale, « Mieux vaut tard que jamais »…

Le développement d’un acteur régional de l’édition est un moment délicat. La phase de financement participatif s’est déroulée pendant le printemps, et le plan est désormais arrêté. Toutefois, si vous désirez participer à la création de cette bande dessinée, à paraître en août 2020, vous pouvez vous souscrire à une précommande et ainsi faciliter la réalisation de ce beau projet.

Si vous voulez en  savoir plus sur Stanislas Gros, je vous suggère de visiter son blog, le RAVI de Stanislas Gros qui est un feu d’artifice, dont je reproduis ci-dessous, quelques illustrations à titre d’exemple.

Bernard Henninger

20 Mai

Neverwhere (Neil Gaiman), roman fantastique imaginaire

« Neverwhere » fut une série télévisée, que l’auteur – le dessinateur Neil Gaiman – trouva si limitée et étriquée qu’il se consacra par la suite à la transformer en un roman magique, pied de nez aux brutaux supplétifs du capital : quand la littérature libère l’imagination, je vous convie à une visite de Neverwhere !

En partance pour la City, à Londres, Richard Mayhew doute de son projet d’avenir, ce soir de beuverie, où une clocharde l’aborde. Elle aussi a vécu à Londres, lui dit-elle, et elle s’y est brisée – elle était danseuse ! – avant de se retrouver à la rue. Elle lui lit les lignes de la main, et semble perplexe : « Pas le Londres que je connais. », puis « Méfie-toi des portes… » insiste-t-elle.

Trois ans plus tard, Richard s’est pris de passion pour le métro londonien dont les stations portent des noms chargés d’histoire : Earl’s Court (la cour du comte), Old Bailey (le vieux rempart)… Il est fiancé avec Jessica, jeune femme qui travaille dans la culture. Son union avec cette jeune femme de Kensington n’est pas sans générer chez lui une sourde angoisse.

Un soir, se rendant à une exposition avec Jessica, Richard aperçoit une jeune femme blessée, sur le trottoir. Jessica lui interdit d’y prêter attention sous peine de rupture. Sans bien savoir pourquoi, Richard la recueille – elle s’appelle Porte –, la soigne, mais elle s’en va. Richard découvre alors qu’il est devenu invisible : son propriétaire fait visiter son appartement, son travail a disparu, plus personne ne le voit dans la rue. Il part en quête de la jeune Porte dans cet univers où Earl’s Court est la cour d’un comte, et Knightsbridge est devenu Nightsbridge, un pont où la nuit est un prédateur muet…

Le récit, écrit avec un style alerte, fluide, décrit sans décrire cette Londres d’en Bas, dans laquelle Richard affronte des périls. Il ne s’agit pas d’aventures où tout se règle à coups d’épées, mais plutôt d’un univers où le cauchemar guette la moindre distraction. Aucun afféterie (ou sucrerie), mais un cauchemar bâti de débris, de déchets malaxés avec des strates de magie, de mémoire historique, de strates temporelles superposées où la ville prend une ampleur infinie. Earl’s Court, la cour du Comte, est un métro où se tient une cour qui s’apparente à la cour des Miracles de Victor Hugo, et où le Comte entretient une parenté étroite avec le roi des fous de Notre-Dame de Paris. 

J’ai cherché une traduction de ce Neverwhere et une amie traductrice m’a patiemment expliqué la vanité de mon projet, et le charme de ce mot intraduisible ainsi que ses accointances poétiques avec l’univers de Peter Pan : Neverland.

Richard est un avatar de Peter Pan, mais Neverwhere est un imaginaire adulte, imprégné de réalité, à la manière par exemple du pays des sorciers d’Harry Potter. La voie 9 3/4 d’Harry Potter cède le pas à un marché où s’échangent des services, de l’honneur, peuplé de moines veillant sur une clé de coffre et où un ange déchu, enfermé à Islington, semble détenir le sens de tout.

La finesse de l’auteur consiste à ne jamais séparer le lieu métaphorique : le Londres d’en Bas représente également la ville de ceux qui n’ont rien, de pauvres gens qui ont créé ce Neverwhere où l’argent n’a plus cours et la vie peu de prix. On y disparaît, d’autres ressuscitent, on tue, on dévore, les instincts violents s’y épanouissent… Pour qui a vécu fauché dans une grande ville où le prestige des classes signifie exclusion, on imagine sans difficulté cette invisibilité de la pauvreté, pourtant, le roman nous entraîne dans une quête où les péripéties élèvent l’âme, les sentiments et permettent de participer à un monde sensible où une ame rêveuse s’épanouit…

On évolue dans un univers parallèle, où le Londres d’en Haut et d’en Bas se côtoient sans se voir. Les découvertes s’enchaînent, mais l’aventure cède le pas à une quête de sens. Ainsi, Porte ne sera jamais vraiment décrite : la tension qu’elle induit, sa fuite devant les tueurs, sa quête de l’ange Islington la dessinent en mouvement et révèlent les mystères de Neverwhere. Neverwhere existe ! c’est une carte sillonnée de métros, devenue territoire… 

Donc, même si ce roman n’est pas une nouveauté, je ne saurais trop recommander sa découverte…

Bernard Henninger

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