16 Avr

Lions Club littéraire Centre et prix Masterton

Surprise : deux romans à propos desquels j’ai écrit une chronique ont reçu un prix littéraire…

« On éprouve toujours beaucoup d’émotions à la remise d’un prix littéraire. Il récompense le travail d’un écrivain, mais également ceux qui l’ont aidé. Sans parler des lecteurs qui, d’instinct, ont fait confiance à cet ouvrage sans en connaître l’auteur. Heureux et comblé sont les mots qui me désignent d’autant plus ce jour qu’ils sont le reflet de ma vie quotidienne car le bonheur n’est pas d’avoir tout ce que l’on désire, mais d’apprécier ce qu’on a… » déclare l’auteur Denis JULIN qui a reçu le Prix régional 2019 de littérature du Lions Club Centre. Le roman participera à la Convention Nationale de Montpellier le samedi 25 mai 2019 pour « La Lézarde du hibou »

Dans un registre différent, le Prix Masterton est un prix littéraire dédié au fantastique, en l’honneur d’un écrivain majeur du  fantastique des années soixante-dix. Animé par Mac Bailly, il a été remis en 2019 au terrifiant roman de Catherine DUFOUR « Entends la nuit ».

Bernard Henninger

12 Avr

Voiles sur l’Irlande (Antonio FERRANDIZ) : les éditions Corsaire lèvent les voiles de la Révolution

Après les Voiles de la République, qui reçut le prix de la Marine 2017, Antonio FERRANDIZ récidive et nous embarque à bord de l’Iphigénie, petit cotre corsaire, avec VOILES SUR L’IRLANDE

Premier extrait :

« Athanase laissa échapper un soupir. Toutes ces nuits passées à attendre l’acier de la guillotine s’abattre sur son cou au petit matin pour finalement être gracié, l’avaient laissé sans force. Certes, il avait tué Bourdier, son ennemi, en combat singulier, mais c’était ainsi : la marine ne voulait plus de lui. Son uniforme, dont il était si fier, ne lui servirait plus. De toute façon, ce n’était plus qu’une harde puante, usée par son séjour sur la paille croupie de la prison de Brest. La chute de Robespierre et la fin de la Grande Terreur l’avaient sauvé alors qu’il attendait d’être jugé par le sinistre tribunal révolutionnaire qui avait fait guillotiner soixante-dix Brestois… » 

La marine ne veut plus de lui, il est un meurtrier, gracié par la chute de Comité de Salut Public et des Jacobins, mais pas par la justice… Athanase brûle pourtant de reprendre la mer, de reprendre le combat contre l’engliche son ennemi, et aucun armateur ne veut plus de lui, sans qu’il en sache la raison. L’amour non plus ne veut plus de lui, Olympe, l’aristocrate qui l’a tant troublé est inaccessible, et le mari de la belle Mathilde lui voue une haine assez féroce pour menacer qui serait audacieux pour lui donner la moindre chance :

Second extrait :

«  Kervran hésita, tournant son café dans sa tasse. Il finit par répondre :
— Tu n’as pas que des amis dans la ville […]
L’armateur poussa un soupir avant de reprendre :
— Le Fur, le mari de Mathilde, est venu me voir ; il a des relations et fait tout pour te nuire. Il n’a pas l’air de beaucoup t’aimer.
— Ce jean-foutre !
L’armateur hocha la tête, l’air navré :
— J’ai bien peur que notre Mathilde ait commis une grosse erreur en l’épousant. […]
— Il a donc tant de pouvoir ?
— C’est l’aîné d’une vieille et puissante famille brestoise, ils ont su se ménager de nombreux appuis dans tous les milieux, de vrais serpents. La fin de la Terreur leur permet de sortir de leur tanière et de revenir peser sur la ville. Méfie-toi d’eux. […]
   Un silence pesant s’installa, chacun regardant sa tasse d’un air rêveur. Athanase n’avait plus d’arguments à avancer, il savait que la marine était un petit monde et que Le Fur et sa famille lui mettraient toujours des bâtons dans les roues. Tant pis, il quitterait Brest pour tenter sa chance ailleurs. Kervran le tira de ses pensées :
— Écoute, je ne peux pas te donner mon brick, mais je suis discrètement associé avec le citoyen Philibert à Saint-Malo ; il arme en ce moment un petit cotre, l’Iphigénie, et pour l’instant, il n’a pas encore choisi de capitaine, il ne peut rien me refuser, je l’ai renfloué après qu’il ait fait de mauvaises affaires ; de plus, c’est un ami d’enfance.
    Un large sourire vint éclairer le visage d’Athanase… »

Quand on a commandé un trois-mâts équipé de 74 canons, le cotre peut sembler limité : plus petite unité de la marine militaire, avec un mat équipé de deux voiles, des focs… Il faut se souvenir que c’est à la tête d’un cotre que le plus grand corsaire français, Surcouf, fit ses plus belles conquêtes : léger, maniable, rapide, le cotre a des avantages qui peuvent en faire une arme redoutable…

Et puis, le souffle de l’Histoire vient bousculer le héros : le Directoire prépare un débarquement en Irlande. Directement inspiré d’une authentique opération, l’expédition d’Irlande fut montée pour aider une organisation de révolutionnaires Irlandais à chasser les Anglais de leur île et exporter la Révolution au cœur du royaume de leur pire ennemi. Athanase, pour qui l’ennemi ne peut être qu’un « engliche » ne peut laisser passer l’occasion de reprendre du service dans la marine d’état.

Il y a une passion pour l’âge d’Or de la marine française, au XVIIIme siècle, et l’auteur, Antonio FERANDIZ, dont un des ancêtres fut capitaine de la marine marchande espagnole s’est lancé avec passion dans les aventures échevelées d’Athanase avec celui qui fut longtemps notre ennemi héréditaire, l’Anglais, avec un souvenir amoureux qui le tourmente. C’est un régal que de se lancer aux côtés d’Athanase, entre son amour désespéré pour Olympe, et sa fureur de capitaine corsaire…

Bernard Henninger

 Copyright : Le Renard, côtre à hunier du corsaire malouin Robert Surcouf, photographie de Rémi Jouan, Creative Commons CC-BY-SA-2.5 (Wikipedia)

 

04 Avr

Les seigneurs de Bohen d’Estelle Faye aux éditions Critic

Paru aux éditions Critic en 2017, Les Seigneurs de Bohen d’Estelle Faye est un de ces romans foisonnants qui nous entraîne tant sur les chemins de ses histoires entrecroisées, entremêlées, tragiques ou amoureuses, que sur celui d’une réflexion sur les mécanismes de l’Histoire.

Le roman Les Seigneurs de Bohen, d’Estelle Fayenous entraîne dans un empire décadent, dont la variété, véritable patchwork de peuples, de coutumes et de mœurs, témoigne de son immensité et de son instabilité, aussi. Très inspiré de la fin du Moyen-Âge, à cela près qu’il est profondément imprégné de magie, magie qui ne s’oppose pas au progrès des sciences et techniques, ce monde nous reste familier. En particulier, la trame historique nous entraîne à la découverte d’une invention historique majeure… la poudre ? Dans un récit secondaire, elle a un rôle mineur mais quand on la compare au récit principal, l’invention du papier et de l’imprimerie sont les véritables hérauts de la modernité.

Contrairement à beaucoup d’ouvrages bâtis sur le même thème, le roman se tient le plus souvent à distance de la cour impériale, où le lecteur comprend, qu’hormis les complots des grands feudataires du régime, le jeu des alliances et des trahisons ne conduisent qu’à un bouillonnement stérile, et que, comme disait Kundera, la Vie est ailleurs. (à moins que ce ne soit Fox Mulder ?)

Le premier personnage, Sainte-Étoile, du temps où il était novice dans un monastère, se nommait Valentyn. Quand le monastère a été envahi, et les moines massacrés, il a trouvé son salut dans la fuite, jusqu’à ce qu’une sorcière le recueille et lui insère dans le front un esprit, qui a la forme d’une mâchoire. Celui-ci, répond au nom de Morde et, plus sarcastique et infantile que malfaisant, il entretient un dialogue permanent avec son porteur, qui – se croyant maudit – est devenu mercenaire, et vend ses services au plus offrant.

Le temps d’une bataille, Sainte-Étoile croise Sœur Domenica, une nonne en robe civile, combattante aguerrie, avec laquelle il va collaborer le temps d’une bagarre, avant qu’elle ne reparte sur une piste mystérieuse : des adolescents, filles et garçons, disparus… que l’on retrouvera plus tard.

Un seigneur lance Sainte-Étoile sur la piste de son neveu disparu, et l’oriente vers une armée faite de bric et de broc dont la puissance ne cesse de monter. Son général, Sorenz ab Abahain, fascine Sainte-Étoile, qui s’embauche à son service…

Dans un tout autre registre, Maëve est une sorcière, une morguenne, qui vit sur les régions côtières dans un Havre – un village de pêcheurs – dont la fonction consiste à tenir à distance les vaisseaux noirs, mystérieux, qui ravagent les côtes, semant la ruine et la mort à chacune de leurs incursions. Alors que les vaisseaux sont toujours plus menaçants, Maëve est envoyée en ambassade vers la capitale afin de recevoir de l’aide.

Lors de son voyage, elle échappe à une bande errante, se perd avant de trouver refuge auprès de mariniers menés par la belle Nasha… qui se révèle cacher sous son apparence voluptueuse, la queue écailleuse d’une vouivre. Maëve, morguenne, fée des eaux océanes, est fascinée par la vouivre, être fantastique liée aux rivières et aux fleuves. Si la morguenne est une sorcière respectée dans son Havre, la Vouivre est – elle – condamnée à la clandestinité et à la dissimulation. Considérées comme néfastes, les vouivres sont traquées et mises à mort.

Ce trait reviendra : la magie et les êtres fantastiques aux formes changeantes sont indissolublement liés à une différentiation sexuelle. Moine au statut sexuel incertain, lesbienne, vouivre, changeforme, hermaphrodisme, ou relation non cataloguée acceptant l’étrangeté de l’autre… Toutes les différences, sexuelles, sorcières ou « monstres » entretiennent des cousinages, des attirances et se révèlent, chacun à son rang, porteur d’une facette de la Révolution en cours, dont nous suivons les méandres : la violence policière les extermine mais ils renaissent ailleurs tant ils appartiennent à la nature humaine qui ne se réprime pas par un oukaze fût-il impérial.

En parallèle, apparaît également un ouvrage d’un genre nouveau, un livre, un objet constitué de papier et imprimé, un objet incongru, totalement nouveau pour l’époque. Ce livre interdit circule sous le manteau jusqu’à ce qu’un être se lève, le lise à haute voix et révèle ce qui est écrit à l’égal d’un oracle. Son titre : « De la fin des empires » et son contenu alimentent les rangs nombreux des victimes du pouvoir…

Terminons l’évocation avec Janosh Schneewitch, l’homme dont la langue a été tranchée, capable de ressusciter la magie antiques des Essènes

Des personnages variés foisonnent dans cette fresque, et l’agrémentent de leur secret. La romancière tisse sa toile avec maestria glissant d’un récit à l’autre, les multipliant, les croisant, les liant, les séparant, sans parler de ceux que la camarde fauche. L’Histoire est faite de ces morts qui ont apporté leur part de nouveauté avant que la violence ne reprenne le dessus.

L’unité du récit vient de ce qu’il se tient le plus souvent à l’écart de la cour et de l’empire. Seule exception, le réseau d’espionnage de l’empereur, constitué de changeformes, dont l’une d’eux, Ioulia la Perdrix joue un rôle de conteuse. Ioulia prouve que la cour sait utiliser les déviations susceptibles de servir ses intérêts.

L’Histoire peut être vécue et racontée comme étant celle des rois, des reines et de leur cour, très marquée idéologiquement. À ce point de vue, peut être substitué, comme cela a été longtemps le cas, celui des résistants, des sociétés secrètes qui tissent leur devenir dans l’obscurité. Une troisième conception consiste à postuler que l’Histoire, ce qui change, se construit loin du pouvoir, parmi les civils, et que ce sont eux qui apportent les changements décisifs d’un pouvoir toujours empêtré dans ses contradictions, ses injustices et la rigidité qui va de pair.

Les Seigneurs de Bohen s’intéressent aux changements sociaux, aux métamorphoses de l’Histoire et à la façon dont se réalisent loin des cercles du Pouvoir, la véritable Histoire, qui s’assemble à la manière d’un buisson foisonnant.

Ce genre de Noire fantaisy, où les monstres ne sont pas associés au mal mais à la coexistence des différences dans une société, permet d’élargir largement la fantaisy traditionnelle qui se ramène souvent à un unique récit : le pouvoir et son apologie (son exégèse ?).

Donc, ici, sous couvert de la découverte d’un univers très original, le récit se double d’une réflexion sur l’Histoire. Qui sont les acteurs de l’Histoire ? Les empires, les empereurs, leur cour et leurs armées, leurs complots de palais et leurs batailles ? Ou n’est-ce pas plutôt, des gens du peuple qui œuvrent à changer la vie d’une société, indépendamment des pouvoirs en place. L’invention du papier, puis de l’imprimerie, par exemple, ont fait plus pour changer la vie des hommes que tant de batailles sans lendemain…

Bon, alors pourquoi parler – aujourd’hui – d’un roman paru en 2017 ?

Tout simplement, parce que ce roman est tout à fait neuf, et rafraîchissant par son traitement et son style, et que je ne saurais trop recommander sa découverte, est désormais associé à sa suite, les Révoltés de Bohen qui viennent paraître aux éditions Critic… À déguster chez votre libraire dans votre médiathèque, partout où la lecture est un plaisir

Bernard Henninger

Portrait d’Estelle Faye : Damdamdidilolo [CC BY-SA 4.0]

20 Jan

A Orléans, cacophonie au Cacograph ! (poésie et burlesque)

Nouveau venu dans la lignée des revues de poésie, le CACOGRAPH c’est une vingtaine de poètes et d’illustrateurs qui s’associent tous les mois autour d’un thème, et s’efforcent de le faire transpirer, rugir et sourire, de façon à lui faire rendre l’insensé potentiel d’humour qu’il nous cachait…

D’un format presque carré, le CACOGRAPH est un petit livret presque carré tenu par un collant, qu’il faut enlever pour découvrir l’existence d’une seconde feuille pliée :

  1. un rabat à droite,
  2. un rabat à gauche,
  3. déplier vers le haut
  4. déplier vers le bas

et vous voilà avec en mains deux grandes feuilles imprimées recto-verso au format A3, un beau papier agréable à manipuler et à lire…

Les co-auteurs se réunissent chaque mois, et définissent ensemble un thème, charge à chacun avec ses moyens, langue, dessin, graphisme et tout ce qui peut leur passer par la tête de donner vie à ce thème. Leurs productions relèvent du plaisir de créer et se distinguent par la liberté du ton :

« Publication texto-picturale mensuelle, fruit multisaveur issu de la réunion d’Orléanais producteurs de gribouilles en tout genre, le cacograph poursuit son exploration décalée, erronée, absurde, conceptuelle, illustrative des mots de notre société et des êtres qui la composent. »

Par exemple, le CALCUL est le thème ce numéro #34 : parti d’un simple calcul, représentation des chiffres, des nombres, nous passons à l’impossible calcul de nombre de Gilets Jaunes dans une manif, puis au pathologique calcul rénal, avant de culminer avec ce portrait d’une calculatrice prodige autour de laquelle papillonnent les prétendants et qui affirme avec hauteur : « Je n’en calcule aucun ! »

Le jeu et la fantaisie sont le guide, le sourire et le calembour de rigueur… Mensuel, le cacograph nous invite à partager sa cacophonie débridée. Il a déjà atteint le numéro 34, et fêtera bientôt sa troisième année, pour mieux en profiter, je vous invite à visiter leur page Facebook Cacograph ou Instagram Cacograph. Le Cacograph a une adresse :  27, rue Greffier 45000 Orléans. Deux euros le numéro.

 

Bernard Henninger

28 Déc

« Entends la nuit », un éditeur Nantais nous entraîne dans les abysses du fantastique

Les éditions de l’Atalante retrouvent cette année Catherine Dufour dans un récit fantastique, au sens premier du terme, une plongée pleine d’appréhension dans un Paris vibrant de légendes, délaissant une modernité sinistrée pour un passé aux mystères aussi fascinants que vénéneux…

 

« Entends la nuit » commence avec l’héroïne, Myriame qui, après un épisode de vie de bohème, revient chez elle, à Paris, pleine d’appréhension. Il y a d’abord cette maman âgée dont les excès de prévenance l’agacent terriblement, mais le lecteur comprend qu’elle lui porte un amour assez fort pour surmonter les énervements du quotidien.
De la même manière, Myriame s’est fixée pour but de s’immerger dans le réel, avec une volonté farouche, mais un réel conçu comme un idéal et un repoussoir.
Myriame démontre qu’elle a cette certitude étrange de ne pas être taillée pour cette vie-là, mais il s’agit visiblement pour elle d’un défi qu’elle s’est imposée, or cette normalité, conçue comme une sorte d’idéal noir est peut-être inatteignable…

En attendant, elle arpente les allées du réel : elle achète des tailleurs gris ou noirs, elle dégote un boulot ennuyeux, sans doute mal payé, dans une entreprise moderne, sise dans un immeuble parisien vénérable, dont les appartements ont été transformés en bureaux. Attachée à un ordinateur, Myriame passe sa journée à parcourir les réseaux, tout en étant observée en permanence, par un dispositif particulièrement tyrannique : Pretty Face, image mosaïque qui permet à chacun de voir chacun à son poste et d’où les « pontes » de la Zuidertoren scrutent leurs « sujets »…

Cette ambiance d’espionnite n’empêche pas les collègues de sympathiser : Iko, tout d’abord, une cadre, mais ici de ces cadres qui n’ont de pouvoir que le titre, puis Sacha, le beau mâle parfumé, tout en boniment et séduction, Awa, une jolie noire, et enfin Mei, la bonne copine avec qui elle partage son bureau et ses remarques pour dénicher le petit copain idéal.

Alors qu’ils mangent ensemble dans la cafétaria de l’entreprise, Sacha murmure soudain :

— Les Supérieurs hiérarchiques !

Ils sont grands, beaux, ils ont la classe et s’habillent chez les plus grands couturiers, une beauté minérale qui fascine Myriame tandis qu’ils traversent la cafétaria sans voir personne : une hauteur, et une indifférence qui les classent d’emblée au-dessus du commun…

Bientôt, Myriame obtient un vieux bureau, étroit, humide, mal aéré : sans y réfléchir, elle le nettoie, le brique, cire les vieilles boiseries. Le lendemain, alors qu’elle reprend son poste, elle aperçoit dans Pretty Face un visage en gros plan, beau comme un dieu. Il s’agit là aussi d’un autre supérieur hiérarchique, encore plus beau, mieux habillé, aussi minéral… Angus, invisible et pourtant clairement tout-puissant.

Il y a chez lui, un intérêt et un humour qui la séduisent, un goût de la nouveauté qui pique sa curiosité. En retour, lui s’intéresse à elle, non pas en tant qu’employé mais en tant que personne. Il sait, sans qu’elle ait besoin de le dire, qu’elle a remis le bureau à neuf, et bientôt, il lui propose un studio voisin. Myriame accepte, et se retrouve dans cet appartement au charme victorien liée à son bailleur. Commence alors une relation tout aussi érotique, qu’étrange et dont Myriame veut oublier le danger. Et ce d’autant plus, que son retour initial — lié à un secret inavouable — revient la tourmenter en parallèle à son aventure amoureuse…

Catherine Dufour aux Rencontres de l’Imaginaire (Sèvres 2018)

 

En littérature, le genre du Fantastique s’est beaucoup détourné de son sens originel. À force d’écrire du merveilleux, nombre d’auteurs se sont égarés dans des récits qui ont perdu toute force : ici, le Fantastique fait irruption dans sa Radicalité, son originalité brute avec le risque de sombrer sur des sentiers terribles…
Dans « Entends la nuit », le suspense monte fort, il monte vite et il devient haletant car, à se positionner hors de sa condition humaine, Myriame se confronte à des êtres dont elle est loin d’imaginer l’étendue des pouvoirs… dans un jeu où la séduction, l’érotisme ont toute leur place ; car l’héroïne se prend de passion pour le monde qu’elle découvre…

Catherine Dufour renoue ici avec un Fantastique, dont les pères se nomment Nerval, Hoffmann, Maupassant, Lovecraft… et où les spectres aiment se confronter aux vivants. Nulle préciosité, mais au contraire, une nervosité du récit, une héroïne vivante, vibrante, qui développe une passion qui confine à la provocation, à l’érotisme et au danger qu’il y a à côtoyer des êtres dont l’âme est un mystère explosif…
Il y a ici de cette « étrange étrangeté » dont parle Freud dans ses Essais de psychanalyse appliquée, de ces mystères qu’il ne sert à rien d’interpréter, au risque de les affaiblir, de cette étrangeté, qui exerce sur nous une attraction aussi irrésistible que le parfum d’une plante à la séduction mortelle pour les insectes qui sont sa nourriture…

Avec ce beau roman, Catherine Dufour renoue avec les racines de la pure fiction et nous entraîne sur un terrain où elle se perd avec ivresse et finesse sur les sentiers de la terreur. Je n’en dirai pas plus pour ne pas troubler votre lecture… incontournable.

Bernard Henninger

Photo :  Bernard Henninger

16 Déc

« Les Violents de l’automne », découvrez l’un des polars de Philippe Georget

Avec ce titre, « Les violents de l’automne », Philippe Georget nous entraîne dans une intrigue haletante dans le milieu pied-noir et le souvenir des horreurs d’une O.A.S. peu soucieuse de bien public… Un beau polar.

Ayant longtemps vécu en région Centre, journaliste à France 3, Philippe Georget a vu son premier livre publié peu de temps après avoir quitté notre région pour les Pyrénées Orientales. Son goût le porte vers les histoires policières et les jeux de mots : chez lui l’un est rarement séparé de l’autre, comme si le mot d’esprit était une porte libératrice pour une réflexion approfondie…

Une berceuse pas monotone

Pour le lieutenant Gilles Sebag, tout commence avec la découverte d’un corps : un retraité, que tout désignait comme paisible, vigneron qui n’a pas fait fortune, retiré dans un quartier modeste de la ville, assassiné d’une balle… La balle est issue d’un vieux modèle d’arme de poing. De plus, le crime a été signé de manière sibylline, avec le sigle O.A.S. tracé à grandes lettres sur une porte. Un fait que les enquêteurs décident de passer sous silence pour éviter les débordements, or, deux jours plus tard, un monument érigé à la mémoire Pied-Noire est vandalisé…

Derrière ce crime, qui n’est que le premier d’une série, l’enquête contraint la police à faire remonter au jour cette conscience refoulée. Sur la forme, les enquêtes sont menées en groupe : le héros — le lieutenant Sebag — y joue le rôle d’un rouage, plus intuitif que ses collègues, mais jamais solitaire. Les conflits se règlent en interne… et par la raison, chaque fois que c’est possible.

Suivant la piste de l’O.A.S., Gilles Sebag rencontre des survivants, qui lui content, chacun sous un point de vue tranché et plein d’émotion, sa vision de ce bout de la récente Histoire de France, de plus en plus trouble au fur et à mesure que progresse la compréhension : la fin de la guerre d’Algérie, avec les promesses non tenues, les revirements d’une guerre civile particulièrement sanglante, centrée sur l’année-clef : 1962 jusqu’aux accords d’Évian. L’enquête mène tant du côté des opposants, de gauche et militants, que des Pieds Noirs, qui, regroupés au sein d’une association, refusent de se résigner aux injustices passées. Les enquêteurs mettent en jeu tout leur doigté pour tenir à distance une mémoire collective imprécise et des souvenirs encore brûlants de cette époque de terreur.

Le ton alterne gravité et légèreté, l’auteur, amoureux du langage, ne manquant jamais une occasion de nous faire sourire, ou de réfléchir sur l’usage d’un mot, d’où le titre en forme de pirouette, rappelons-nous que le titre du poème de Verlaine a été aussi le sésame du Débarquement du 6 juin 1944…

Difficile de chroniquer une enquête policière sans la spoiler, je vais essayer de ne pas en dire plus : j’en ai apprécié la dynamique, j’en ai suivi/dévoré les faits. Les analyses et les témoignages du passé s’enchaînent à un rythme souple, rapide, le passé est abordé avec le plus d’objectivité possible, mais sans être démonstratif, l’enquête prime : le savoir engrangé permettant d’éclaircir la piste menant au meurtrier…

Un roman à dévorer pour les fêtes, avec dedans un soleil assez chaud pour faire reculer la grisaille environnante.

Bernard Henninger

 

 

17 Nov

Amboise : découvrez «  Oddvin, le prince qui vivait dans deux mondes »

Avec le conte du prince Oddvin, la maison d’édition HongFei Cultures basée à Amboise, nous offre un récit envoûtant et mystérieux, tout en images. Un conte pour enfants qui  ravira aussi les adultes…

Un roi a trois enfants : l’un a une bouche d’or, le second des yeux d’or et le troisième des oreilles d’or. L’aîné est muet, le second aveugle et le cadet sourd…

Un animal est attribué à chacun : au second échoit un renne qui sera ses yeux. Oddvin, le second, dont personne ne s’occupe, parle avec son renne, Pernelius, il apprend le langage des animaux et il apprend à voir par les yeux de son compagnon.

La faute des parents retombe parfois sur la tête des enfants. Lassé des fêtes du palais, le peuple affamé se révolte et des bandes s’attaquent au palais… Alors que ses frères sont emportés dans la tourmente, Oddvin est entraîné par Pernelius, son renne qui s’enfuit au fond des bois où tous deux tentent de survivre…

Tout conte a pour but de nous apprendre à regarder le monde, à le voir et à l’entendre. En lisant ce conte, je ne peux m’empêcher de songer aux trois singes du Taoïsme :

. Se Taire,
. Ne rien voir
. Ne rien entendre

… qui signifie à la fois la chose et son inverse : celui qui ne voit pas apprendra à se servir de ses yeux… et c’est tout le bonheur pour notre région qu’un éditeur dynamique, tel que HongFei Cultures, nous initie à la sagesse orientale, avec cet ouvrage légèrement atypique par rapport à leur ligne éditoriale, et néanmoins riche d’une imagerie, inspirée de notre Moyen-Âge, des contrées nordiques, des images tout en aplats, en épure, nous plongeant au cœur des fêtes royales et capable en deux dessins saisissants, d’évoquer le drame de cette malédiction de l’or dont personne n’accepte de pressentir le tragique.

Loin des récits un peu niais et simples que l’imaginaire nous offre trop souvent, le conte d’Oddvin se distingue par sa richesse, et les résonances multiples avec notre soi-disant modernité toute en dévotion devant l’or et la fortune, sans voir la ruine que celle-ci souffle sur nos sociétés. Vous lirez avec plaisir aux petits ce récit d’apprentissage et de sagesse et pour ma part, je le recommanderai bien à certains adultes aveuglés de vanité et de pouvoir… ainsi que l’ensemble des productions de cet éditeur très original qui nous fait l’honneur de se développer en région Tourangelle

 

Bernard Henninger

 

 

08 Nov

La Lézarde du Hibou

Dans la LÉZARDE DU HIBOU de Denis JULIN, le capitaine Brunie suit les traces laissées par un vieil assassin qui signe son « passage » d’une pièce de 1 Franc posée en évidence près de chaque cadavre…

Qu’est-ce qui fait d’un homme un meurtrier ? Peut-on se révolter ? Y a-t-il un âge pour se révolter ? Comment pardonner ? Car, si l’on y réfléchit, passé un certain âge, la vie peut être interprêtée comme une litanie d’injustices, de torts non redressés, d’un mélange de malfaisances et d’indifférences mortifères. Alors, vivre, est-ce accepter les avanies de la vie, se soumettre, ou se révolter ?

Lui, c’est  « JE » : un narrateur qui parle au présent et à la première personne, celui qui porte un passé lourd comme un âne mort qu’il n’arrive pas à recouvrir d’une cape d’oubli, ce narrateur qui ressasse jusqu’à la nausée les actes et les mystères qui, à force de s’accumuler, l’ont conduit à ce virage irrésistible qui commence avec la mort soigneusement mise en scène d’une coiffeuse, une dame âgée, qu’il attache sur son fauteuil de coiffeuse avant de l’étouffer en la privant d’air et en la regardant mourir. Puis il laisse une pièce d’un Franc, bien en évidence, signant son acte d’un symbole mystérieux…

De l’autre côté, il y a le « IL », lui a un nom, c’est le capitaine Brunie, jeune, brillant, plein d’ardeur, avec un récit plus classique qui se conjugue au passé, car il arrive toujours après. Le présent, c’est le NARRATEUR CACHÉ. À l’opposé, le passé, c’est le capitaine Brunie, l’enquêteur qui vient constater, après, le meurtre, chercher les indices, en quête de preuves. Quoi qu’il fasse, le captaine Brunie arrive trop tard, mais avec courage, il reconstruit chaque meurtre qui semble être une pièce d’un puzzle dont le dessin reste indéchiffrable.

Dans ce chassé-croisé qui s’instaure, on en arrive petit à petit à compter les similitudes entre le poursuivant et le poursuivi. D’ailleurs, tout autant que le capitaine Brunie qui s’interroge sur le meurtrier, ses motivations, ses souffrances, le poursuivi semble s’intéresser au limier qui le piste, et il s’amuse à laisser des traces sans pour autant se dévoiler… D’ailleurs, le roman nous laisse sans fin sur notre faim. Plus le « JE » semble en dévoiler, plus le mystère s’épaissit.

Ce jeu de poursuivi-poursuivant débouche sur d’autres questions, comme la capacité de surmonter les épreuves d’une vie, comment fait-on pour surmonter les brisures, les cassures, les injustices, est-ce seulement possible ? Questions plus philosophiques que ce roman déroule avec toute la candeur et la simplicité voulue et qui donnent une profondeur inattendue à la simplicité du polar.

L’auteur, Denis Julin, n’en est d’ailleurs pas à son coup d’essai, et notre belle région Sud-Ouest lui est un terrain de jeu qu’il semble connaître comme sa poche.

Comme dit le narrateur à propos de sa fille : « Elle ressasse sans cesse les mots échangés, malheureux et trop forts, parfois, de part et d’autre… Je crois qu’elle ne sait pas pardonner. » Mais justement, le lecteur se demande si c’est bien sa fille qu’il évoque… Et les multiples relances de ce récit posent plus encore de questions, et n’est-ce pas cela, le plaisir de lire, ressentir, détester, aimer, et se poser des questions inattendues sur la vie, le destin et la possibilité du pardon ?

Bernard Henninger

BONUS : l’antenne de France 3 Limoges a reçu récemment Denis Julin, à propos de la Lézarde du Hibou

 

25 Sep

Légendes rustiques (volume 3) Bruno Forget d’après George Sand

Il est de ces livres qui se feuillettent comme on déguste un chocolat épicé : la lecture brève, et somme toute rêveuse, est idéale pour ouvrir les portes du songe. Adaptation en bande dessinée d’une œuvre de George SAND, les Légendes rustiques ont été publiées en 1858 et illustrées de gravures de Maurice Sand, le fils de George Sand.

Les Légendes rustiques de 1858 illustrées par Maurice Sand

Commencée en 2016, l’adaptation suit son bonhomme de chemin avec la publication cette année du troisième volume. Bruno Forget, l’auteur de la bande dessinée, avoue désirer ré-évoquer l’original de George Sand qui fit grand bruit lors de sa publication.

Le centre des légendes rustiques touche à la notion même de mystère, et l’auteur, mise en scène dans le récit que de remarquer que, lorsque les bonnes âmes tentent de rationnaliser, il perd, alors que le mystère gagne en force et en puissance tant qu’il reste dans l’incertain, comme le dit elle-même la grande Georges Sand, citée dans la Bande dessinée :

C’est un monde fantastique que l’imagination rustique a fait naître des profondeurs de nos terres, depuis des temps immémoriaux et qui ressurgit ça et là, au fond d’une mardelle ou au détour d’un chemin creux.

et surtout plus loin :

CES PEURS FONT PARTIE DE NOUS :
Elles nous ont façonnés autant que nous avons façonné le paysage qui nous entoure. […] Dans le cas de notre bergère, peu importe la nature réelle de l’animal qui l’a mordue. Pour elle, cela ne fait aucun doute : c’est à la Grand Bête qu’elle a eu affaire.

Et encore :

Laissez-vous donc emporter, comme moi, par le merveilleux sans chercher à l’expliquer à tout prix…

Et là, on sent toute la finesse de l’écrivain qui a travaillé sur un sujet issu des profondeurs de l’être,  la création peut surgir souvent de ces obscurités qui traversent le corps. Il faut savoir les accepter avec leur laideur, leur noirceur et leur apparence : nues, maigres, faméliques, grandies d’incertitude, nourries d’impalpable…

Parfois, des années plus tard, relisant un écrit, il peut nous arriver de nous exclamer : « Ah, mais, c’est de ça…? » Mais l’expérience prouve que la simple énonciation d’un « possible » suffit à rompre le charme et le mystère qui avaient permis d’écrire et de faire en sorte que l’âme se délivre de quelques bribes qui nous tourmentent… La clarté n’est pour l’âme qu’illusion et son bon sens rassis recule quand l’esprit gagne les contrées où fleurissent rêves et cauchemars…

Lisez donc ces mystères rustiques, laissez vous emporter par ces Batteuses qui lavent leurs fautes des nuits durant, ces Demoiselles qui hantent les étangs, et qui nous détroussent, ces géants de pierre qui effondrent nos maisons ou cette Bête dont le passage — invisible ! — est révélé par des aboiements furieux, des couinements, des cris et des larmes…

Bernard Henninger

23 Sep

Le Fou qui volait la tête en bas (Patrice Verry)

Deuxième roman de Patrice Verry, le Fou qui volait la tête en bas nous entraîne dans les mondes souterrains à la découverte de vampires complotant pour mettre l’humanité en esclavage.  De manière inattendue, le roman développe une réflexion politique aboutie qui n’est pas sans écho avec notre présent…

Corinne Guitteaud, des éditions Voy’[El], que j’ai pu interroger m’a confirmé que le point de vue de Patrice Verry, mêlant vampires et réflexion politique, son étude de l’organisation d’une société, et l’opposition maître/esclave entre humains et vampires ont motivé son choix d’éditer ce roman. À titre personnel, je trouve que la thématique de Patrice Verry en fait un roman sortant des sentiers battus.

Petit A Parte : selon les idées reçues d’outre-Atlantique, le Vampire est un solitaire richissime, incrusté au haut d’un gratte-ciel, vivant de ses rentes, parasite de l’homme, pour son sang et parasite de l’économie spéculant en Bourse, que les auteurs anglo-saxons dotent du rôle de super-héros, entièrement dévoué à sa mission, consistant à sauver l’humanité une fois par jour et surtout, à répandre les idées reçues sur le libéralisme. Et tout ça, sous couvert de raconter du Merveilleux… et en « prétendant ne pas faire de politique » Jusqu’où les contradictions vont-elles se nicher ?!

Prologue :

Orvano est un vampire ancien, doté de pouvoirs extraordinaires, dont la télékinésie, ce qui est rare pour un vampire, mais nous apprenons lors du prologue qu’il est également porteur d’une malédiction. S’il mord un humain, ou un vampire, celui-ci se transforme en un être régressif : un humain dénué d’humanité, de langage, de sociabilité, un être dénué de raison, violent. En un mot : une brute.

Comment devient-on vampire ? Jessica, une des héroïnes du roman, l’apprend à ses dépens. Jeune femme violente, en rupture avec la société, lors d’une rencontre, avec des gens qu’elle croit être des marginaux, elle se fait mordre par une vampire. Instantanément, elle sombre dans un sommeil comateux, et découvre à son réveil qu’elle est devenue en quelques heures une vampire…

Ici, les vampires ressemblent un peu à des vampires tels que la littérature imaginaire nous l’a appris : se nourrissant exclusivement de sang, avec des canines crochues, la lumière du jour les tue, ils sont capables de cicatriser à une vitesse ahurissante, ce qui peut sembler les rendre invulnérables, ils sont doués d’une vitesse et d’une force « surhumaines » et leur longévité défie l’imagination.

Toutefois, nuance cruciale, ce sont bien des humains, doués de langage, de raison, vivant en société, et surtout, ils sont mortels, ils meurent de blessures… Cette nuance en fait une communauté très différente dans ses attributs, et son mode de fonctionnement, plutôt violent, mais fondamentalement, ils ne sont qu’un mode d’humanité, une communauté vivant ses propres règles en marge des sociétés humaines.

Enfin, les Fous, que le lecteur a découverts lors du prologue, forment une troisième manière d’humanité, mais si dégradée que l’esprit peine à leur accorder le titre d’Humains, ce qu’ils sont malgré tout, mais comme cauchemar, ce que nous pouvons devenir si nous ne faisons pas attention. Ils sont décrits comme inaccessibles à la raison et à l’échange, humanité régressive limitée à une pure animalité.

Le roman se déroule à l’époque moderne, avec Jessica, jeune vampire révoltée que le vieil Orvano manipule sans scrupule. Se ralliant avec passion à la communauté. Jessica se fond dans les plans de son mentor. Aveugle à la manipulation, elle devient bientôt l’égérie des vampires qui, imbus (abusés ?) par leur supériorité supposée, complotent à l’échelle de la Terre pour s’emparer du pouvoir et réduire l’humanité ordinaire à un troupeau d’esclaves dont le sang nourrira les Vampires, maîtres tout puissants d’une humanité sans valeur à leurs yeux.

Ils n’ont pas compté avec l’intelligence des humains, dont certains, alertés très tôt, vont réussir à mettre en place un plan de lutte pour résister à l’envahissement…

Loin des clichés de la littérature actuelle, le roman se situe donc plutôt dans la prestigieuse lignée d’un monument de la littérature, Je suis une légende de Richard Matheson (plus connu sous la mauvaise adaptation qui en a été tirée, avec Charlton Heston dans le rôle titre : Le Survivant) : les vampires sont une évolution de l’humanité, compatibles, très supérieurs dans leurs capacités, mais fondamentalement de même nature que les hommes.

Néanmoins, si supérieure soit-elle dans ses capacités de combat et d’organisation, une minorité est-elle apte à prendre le pouvoir et le conserver durablement ?

À l’heure où une minorité enrichie tente d’imposer à l’humanité entière un mode de vie dont ils sont les uniques bénéficiaires, la question est brûlante et le roman invite le lecteur à laisser la métaphore filer son cours. Avec finesse et précision, Patrice Verry en débusque les contradictions, les limites, et la nécessaire évolution des rapports de domination supposée…

Une société peut-elle se construire sur l’absolue domination d’une minorité même dotée de super-pouvoirs ? Si la prise de pouvoir semble plausible, cette domination est-elle appelée à s’installer dans la durée, à devenir pérenne ? Ou bien n’est-elle au regard de l’Histoire qu’une péripétie sans lendemain, et risible quant au sentiment de surpuissance de cette minorité ? Améliorerait-elle réellement le sort des humains ?

 Dans les conditions du roman, le risque, et c’est là où le roman développe sa dramatique, quand la principale conséquence de cette domination est la propagation de la Folie, entrevue au prologue, obligeant humains et vampires à fuir les Fous en se terrant dans les sous-sols. En surface, les Fous, de par leur nombre, se répandent comme une peste à la surface de la Terre et se révèlent — du simple fait de leur nombre — invincibles.

 Si la première partie du roman survole un peu les épisodes du complot des vampires, j’ai beaucoup aimé la seconde partie qui se déroule à travers les yeux des deux personnages principaux, que je trouve très attachants : Fabien, l’Humain, archiviste, hanté par un drame ancien, très amoureux d’une belle vampire, Rachel. C’est entre leurs mains que va aboutir la résolution du roman. Rachel et Fabien sont-ils capables de surmonter la haine et les contradictions que la prise de pouvoir par les vampires ont générées, la mettant en péril ?

 Aussi, je ne saurais trop recommander ce roman attachant.

Bernard Henninger

© Portrait de Patrice VERRY, Bernard Henninger, Imaginales 2018

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