20 Jan

A Orléans, cacophonie au Cacograph ! (poésie et burlesque)

Nouveau venu dans la lignée des revues de poésie, le CACOGRAPH c’est une vingtaine de poètes et d’illustrateurs qui s’associent tous les mois autour d’un thème, et s’efforcent de le faire transpirer, rugir et sourire, de façon à lui faire rendre l’insensé potentiel d’humour qu’il nous cachait…

D’un format presque carré, le CACOGRAPH est un petit livret presque carré tenu par un collant, qu’il faut enlever pour découvrir l’existence d’une seconde feuille pliée :

  1. un rabat à droite,
  2. un rabat à gauche,
  3. déplier vers le haut
  4. déplier vers le bas

et vous voilà avec en mains deux grandes feuilles imprimées recto-verso au format A3, un beau papier agréable à manipuler et à lire…

Les co-auteurs se réunissent chaque mois, et définissent ensemble un thème, charge à chacun avec ses moyens, langue, dessin, graphisme et tout ce qui peut leur passer par la tête de donner vie à ce thème. Leurs productions relèvent du plaisir de créer et se distinguent par la liberté du ton :

« Publication texto-picturale mensuelle, fruit multisaveur issu de la réunion d’Orléanais producteurs de gribouilles en tout genre, le cacograph poursuit son exploration décalée, erronée, absurde, conceptuelle, illustrative des mots de notre société et des êtres qui la composent. »

Par exemple, le CALCUL est le thème ce numéro #34 : parti d’un simple calcul, représentation des chiffres, des nombres, nous passons à l’impossible calcul de nombre de Gilets Jaunes dans une manif, puis au pathologique calcul rénal, avant de culminer avec ce portrait d’une calculatrice prodige autour de laquelle papillonnent les prétendants et qui affirme avec hauteur : « Je n’en calcule aucun ! »

Le jeu et la fantaisie sont le guide, le sourire et le calembour de rigueur… Mensuel, le cacograph nous invite à partager sa cacophonie débridée. Il a déjà atteint le numéro 34, et fêtera bientôt sa troisième année, pour mieux en profiter, je vous invite à visiter leur page Facebook Cacograph ou Instagram Cacograph. Le Cacograph a une adresse :  27, rue Greffier 45000 Orléans. Deux euros le numéro.

 

Bernard Henninger

28 Déc

« Entends la nuit », un éditeur Nantais nous entraîne dans les abysses du fantastique

Les éditions de l’Atalante retrouvent cette année Catherine Dufour dans un récit fantastique, au sens premier du terme, une plongée pleine d’appréhension dans un Paris vibrant de légendes, délaissant une modernité sinistrée pour un passé aux mystères aussi fascinants que vénéneux…

 

« Entends la nuit » commence avec l’héroïne, Myriame qui, après un épisode de vie de bohème, revient chez elle, à Paris, pleine d’appréhension. Il y a d’abord cette maman âgée dont les excès de prévenance l’agacent terriblement, mais le lecteur comprend qu’elle lui porte un amour assez fort pour surmonter les énervements du quotidien.
De la même manière, Myriame s’est fixée pour but de s’immerger dans le réel, avec une volonté farouche, mais un réel conçu comme un idéal et un repoussoir.
Myriame démontre qu’elle a cette certitude étrange de ne pas être taillée pour cette vie-là, mais il s’agit visiblement pour elle d’un défi qu’elle s’est imposée, or cette normalité, conçue comme une sorte d’idéal noir est peut-être inatteignable…

En attendant, elle arpente les allées du réel : elle achète des tailleurs gris ou noirs, elle dégote un boulot ennuyeux, sans doute mal payé, dans une entreprise moderne, sise dans un immeuble parisien vénérable, dont les appartements ont été transformés en bureaux. Attachée à un ordinateur, Myriame passe sa journée à parcourir les réseaux, tout en étant observée en permanence, par un dispositif particulièrement tyrannique : Pretty Face, image mosaïque qui permet à chacun de voir chacun à son poste et d’où les « pontes » de la Zuidertoren scrutent leurs « sujets »…

Cette ambiance d’espionnite n’empêche pas les collègues de sympathiser : Iko, tout d’abord, une cadre, mais ici de ces cadres qui n’ont de pouvoir que le titre, puis Sacha, le beau mâle parfumé, tout en boniment et séduction, Awa, une jolie noire, et enfin Mei, la bonne copine avec qui elle partage son bureau et ses remarques pour dénicher le petit copain idéal.

Alors qu’ils mangent ensemble dans la cafétaria de l’entreprise, Sacha murmure soudain :

— Les Supérieurs hiérarchiques !

Ils sont grands, beaux, ils ont la classe et s’habillent chez les plus grands couturiers, une beauté minérale qui fascine Myriame tandis qu’ils traversent la cafétaria sans voir personne : une hauteur, et une indifférence qui les classent d’emblée au-dessus du commun…

Bientôt, Myriame obtient un vieux bureau, étroit, humide, mal aéré : sans y réfléchir, elle le nettoie, le brique, cire les vieilles boiseries. Le lendemain, alors qu’elle reprend son poste, elle aperçoit dans Pretty Face un visage en gros plan, beau comme un dieu. Il s’agit là aussi d’un autre supérieur hiérarchique, encore plus beau, mieux habillé, aussi minéral… Angus, invisible et pourtant clairement tout-puissant.

Il y a chez lui, un intérêt et un humour qui la séduisent, un goût de la nouveauté qui pique sa curiosité. En retour, lui s’intéresse à elle, non pas en tant qu’employé mais en tant que personne. Il sait, sans qu’elle ait besoin de le dire, qu’elle a remis le bureau à neuf, et bientôt, il lui propose un studio voisin. Myriame accepte, et se retrouve dans cet appartement au charme victorien liée à son bailleur. Commence alors une relation tout aussi érotique, qu’étrange et dont Myriame veut oublier le danger. Et ce d’autant plus, que son retour initial — lié à un secret inavouable — revient la tourmenter en parallèle à son aventure amoureuse…

Catherine Dufour aux Rencontres de l’Imaginaire (Sèvres 2018)

 

En littérature, le genre du Fantastique s’est beaucoup détourné de son sens originel. À force d’écrire du merveilleux, nombre d’auteurs se sont égarés dans des récits qui ont perdu toute force : ici, le Fantastique fait irruption dans sa Radicalité, son originalité brute avec le risque de sombrer sur des sentiers terribles…
Dans « Entends la nuit », le suspense monte fort, il monte vite et il devient haletant car, à se positionner hors de sa condition humaine, Myriame se confronte à des êtres dont elle est loin d’imaginer l’étendue des pouvoirs… dans un jeu où la séduction, l’érotisme ont toute leur place ; car l’héroïne se prend de passion pour le monde qu’elle découvre…

Catherine Dufour renoue ici avec un Fantastique, dont les pères se nomment Nerval, Hoffmann, Maupassant, Lovecraft… et où les spectres aiment se confronter aux vivants. Nulle préciosité, mais au contraire, une nervosité du récit, une héroïne vivante, vibrante, qui développe une passion qui confine à la provocation, à l’érotisme et au danger qu’il y a à côtoyer des êtres dont l’âme est un mystère explosif…
Il y a ici de cette « étrange étrangeté » dont parle Freud dans ses Essais de psychanalyse appliquée, de ces mystères qu’il ne sert à rien d’interpréter, au risque de les affaiblir, de cette étrangeté, qui exerce sur nous une attraction aussi irrésistible que le parfum d’une plante à la séduction mortelle pour les insectes qui sont sa nourriture…

Avec ce beau roman, Catherine Dufour renoue avec les racines de la pure fiction et nous entraîne sur un terrain où elle se perd avec ivresse et finesse sur les sentiers de la terreur. Je n’en dirai pas plus pour ne pas troubler votre lecture… incontournable.

Bernard Henninger

Photo :  Bernard Henninger

16 Déc

« Les Violents de l’automne », découvrez l’un des polars de Philippe Georget

Avec ce titre, « Les violents de l’automne », Philippe Georget nous entraîne dans une intrigue haletante dans le milieu pied-noir et le souvenir des horreurs d’une O.A.S. peu soucieuse de bien public… Un beau polar.

Ayant longtemps vécu en région Centre, journaliste à France 3, Philippe Georget a vu son premier livre publié peu de temps après avoir quitté notre région pour les Pyrénées Orientales. Son goût le porte vers les histoires policières et les jeux de mots : chez lui l’un est rarement séparé de l’autre, comme si le mot d’esprit était une porte libératrice pour une réflexion approfondie…

Une berceuse pas monotone

Pour le lieutenant Gilles Sebag, tout commence avec la découverte d’un corps : un retraité, que tout désignait comme paisible, vigneron qui n’a pas fait fortune, retiré dans un quartier modeste de la ville, assassiné d’une balle… La balle est issue d’un vieux modèle d’arme de poing. De plus, le crime a été signé de manière sibylline, avec le sigle O.A.S. tracé à grandes lettres sur une porte. Un fait que les enquêteurs décident de passer sous silence pour éviter les débordements, or, deux jours plus tard, un monument érigé à la mémoire Pied-Noire est vandalisé…

Derrière ce crime, qui n’est que le premier d’une série, l’enquête contraint la police à faire remonter au jour cette conscience refoulée. Sur la forme, les enquêtes sont menées en groupe : le héros — le lieutenant Sebag — y joue le rôle d’un rouage, plus intuitif que ses collègues, mais jamais solitaire. Les conflits se règlent en interne… et par la raison, chaque fois que c’est possible.

Suivant la piste de l’O.A.S., Gilles Sebag rencontre des survivants, qui lui content, chacun sous un point de vue tranché et plein d’émotion, sa vision de ce bout de la récente Histoire de France, de plus en plus trouble au fur et à mesure que progresse la compréhension : la fin de la guerre d’Algérie, avec les promesses non tenues, les revirements d’une guerre civile particulièrement sanglante, centrée sur l’année-clef : 1962 jusqu’aux accords d’Évian. L’enquête mène tant du côté des opposants, de gauche et militants, que des Pieds Noirs, qui, regroupés au sein d’une association, refusent de se résigner aux injustices passées. Les enquêteurs mettent en jeu tout leur doigté pour tenir à distance une mémoire collective imprécise et des souvenirs encore brûlants de cette époque de terreur.

Le ton alterne gravité et légèreté, l’auteur, amoureux du langage, ne manquant jamais une occasion de nous faire sourire, ou de réfléchir sur l’usage d’un mot, d’où le titre en forme de pirouette, rappelons-nous que le titre du poème de Verlaine a été aussi le sésame du Débarquement du 6 juin 1944…

Difficile de chroniquer une enquête policière sans la spoiler, je vais essayer de ne pas en dire plus : j’en ai apprécié la dynamique, j’en ai suivi/dévoré les faits. Les analyses et les témoignages du passé s’enchaînent à un rythme souple, rapide, le passé est abordé avec le plus d’objectivité possible, mais sans être démonstratif, l’enquête prime : le savoir engrangé permettant d’éclaircir la piste menant au meurtrier…

Un roman à dévorer pour les fêtes, avec dedans un soleil assez chaud pour faire reculer la grisaille environnante.

Bernard Henninger

 

 

17 Nov

Amboise : découvrez «  Oddvin, le prince qui vivait dans deux mondes »

Avec le conte du prince Oddvin, la maison d’édition HongFei Cultures basée à Amboise, nous offre un récit envoûtant et mystérieux, tout en images. Un conte pour enfants qui  ravira aussi les adultes…

Un roi a trois enfants : l’un a une bouche d’or, le second des yeux d’or et le troisième des oreilles d’or. L’aîné est muet, le second aveugle et le cadet sourd…

Un animal est attribué à chacun : au second échoit un renne qui sera ses yeux. Oddvin, le second, dont personne ne s’occupe, parle avec son renne, Pernelius, il apprend le langage des animaux et il apprend à voir par les yeux de son compagnon.

La faute des parents retombe parfois sur la tête des enfants. Lassé des fêtes du palais, le peuple affamé se révolte et des bandes s’attaquent au palais… Alors que ses frères sont emportés dans la tourmente, Oddvin est entraîné par Pernelius, son renne qui s’enfuit au fond des bois où tous deux tentent de survivre…

Tout conte a pour but de nous apprendre à regarder le monde, à le voir et à l’entendre. En lisant ce conte, je ne peux m’empêcher de songer aux trois singes du Taoïsme :

. Se Taire,
. Ne rien voir
. Ne rien entendre

… qui signifie à la fois la chose et son inverse : celui qui ne voit pas apprendra à se servir de ses yeux… et c’est tout le bonheur pour notre région qu’un éditeur dynamique, tel que HongFei Cultures, nous initie à la sagesse orientale, avec cet ouvrage légèrement atypique par rapport à leur ligne éditoriale, et néanmoins riche d’une imagerie, inspirée de notre Moyen-Âge, des contrées nordiques, des images tout en aplats, en épure, nous plongeant au cœur des fêtes royales et capable en deux dessins saisissants, d’évoquer le drame de cette malédiction de l’or dont personne n’accepte de pressentir le tragique.

Loin des récits un peu niais et simples que l’imaginaire nous offre trop souvent, le conte d’Oddvin se distingue par sa richesse, et les résonances multiples avec notre soi-disant modernité toute en dévotion devant l’or et la fortune, sans voir la ruine que celle-ci souffle sur nos sociétés. Vous lirez avec plaisir aux petits ce récit d’apprentissage et de sagesse et pour ma part, je le recommanderai bien à certains adultes aveuglés de vanité et de pouvoir… ainsi que l’ensemble des productions de cet éditeur très original qui nous fait l’honneur de se développer en région Tourangelle

 

Bernard Henninger

 

 

08 Nov

La Lézarde du Hibou

Dans la LÉZARDE DU HIBOU de Denis JULIN, le capitaine Brunie suit les traces laissées par un vieil assassin qui signe son « passage » d’une pièce de 1 Franc posée en évidence près de chaque cadavre…

Qu’est-ce qui fait d’un homme un meurtrier ? Peut-on se révolter ? Y a-t-il un âge pour se révolter ? Comment pardonner ? Car, si l’on y réfléchit, passé un certain âge, la vie peut être interprêtée comme une litanie d’injustices, de torts non redressés, d’un mélange de malfaisances et d’indifférences mortifères. Alors, vivre, est-ce accepter les avanies de la vie, se soumettre, ou se révolter ?

Lui, c’est  « JE » : un narrateur qui parle au présent et à la première personne, celui qui porte un passé lourd comme un âne mort qu’il n’arrive pas à recouvrir d’une cape d’oubli, ce narrateur qui ressasse jusqu’à la nausée les actes et les mystères qui, à force de s’accumuler, l’ont conduit à ce virage irrésistible qui commence avec la mort soigneusement mise en scène d’une coiffeuse, une dame âgée, qu’il attache sur son fauteuil de coiffeuse avant de l’étouffer en la privant d’air et en la regardant mourir. Puis il laisse une pièce d’un Franc, bien en évidence, signant son acte d’un symbole mystérieux…

De l’autre côté, il y a le « IL », lui a un nom, c’est le capitaine Brunie, jeune, brillant, plein d’ardeur, avec un récit plus classique qui se conjugue au passé, car il arrive toujours après. Le présent, c’est le NARRATEUR CACHÉ. À l’opposé, le passé, c’est le capitaine Brunie, l’enquêteur qui vient constater, après, le meurtre, chercher les indices, en quête de preuves. Quoi qu’il fasse, le captaine Brunie arrive trop tard, mais avec courage, il reconstruit chaque meurtre qui semble être une pièce d’un puzzle dont le dessin reste indéchiffrable.

Dans ce chassé-croisé qui s’instaure, on en arrive petit à petit à compter les similitudes entre le poursuivant et le poursuivi. D’ailleurs, tout autant que le capitaine Brunie qui s’interroge sur le meurtrier, ses motivations, ses souffrances, le poursuivi semble s’intéresser au limier qui le piste, et il s’amuse à laisser des traces sans pour autant se dévoiler… D’ailleurs, le roman nous laisse sans fin sur notre faim. Plus le « JE » semble en dévoiler, plus le mystère s’épaissit.

Ce jeu de poursuivi-poursuivant débouche sur d’autres questions, comme la capacité de surmonter les épreuves d’une vie, comment fait-on pour surmonter les brisures, les cassures, les injustices, est-ce seulement possible ? Questions plus philosophiques que ce roman déroule avec toute la candeur et la simplicité voulue et qui donnent une profondeur inattendue à la simplicité du polar.

L’auteur, Denis Julin, n’en est d’ailleurs pas à son coup d’essai, et notre belle région Sud-Ouest lui est un terrain de jeu qu’il semble connaître comme sa poche.

Comme dit le narrateur à propos de sa fille : « Elle ressasse sans cesse les mots échangés, malheureux et trop forts, parfois, de part et d’autre… Je crois qu’elle ne sait pas pardonner. » Mais justement, le lecteur se demande si c’est bien sa fille qu’il évoque… Et les multiples relances de ce récit posent plus encore de questions, et n’est-ce pas cela, le plaisir de lire, ressentir, détester, aimer, et se poser des questions inattendues sur la vie, le destin et la possibilité du pardon ?

Bernard Henninger

BONUS : l’antenne de France 3 Limoges a reçu récemment Denis Julin, à propos de la Lézarde du Hibou

 

25 Sep

Légendes rustiques (volume 3) Bruno Forget d’après George Sand

Il est de ces livres qui se feuillettent comme on déguste un chocolat épicé : la lecture brève, et somme toute rêveuse, est idéale pour ouvrir les portes du songe. Adaptation en bande dessinée d’une œuvre de George SAND, les Légendes rustiques ont été publiées en 1858 et illustrées de gravures de Maurice Sand, le fils de George Sand.

Les Légendes rustiques de 1858 illustrées par Maurice Sand

Commencée en 2016, l’adaptation suit son bonhomme de chemin avec la publication cette année du troisième volume. Bruno Forget, l’auteur de la bande dessinée, avoue désirer ré-évoquer l’original de George Sand qui fit grand bruit lors de sa publication.

Le centre des légendes rustiques touche à la notion même de mystère, et l’auteur, mise en scène dans le récit que de remarquer que, lorsque les bonnes âmes tentent de rationnaliser, il perd, alors que le mystère gagne en force et en puissance tant qu’il reste dans l’incertain, comme le dit elle-même la grande Georges Sand, citée dans la Bande dessinée :

C’est un monde fantastique que l’imagination rustique a fait naître des profondeurs de nos terres, depuis des temps immémoriaux et qui ressurgit ça et là, au fond d’une mardelle ou au détour d’un chemin creux.

et surtout plus loin :

CES PEURS FONT PARTIE DE NOUS :
Elles nous ont façonnés autant que nous avons façonné le paysage qui nous entoure. […] Dans le cas de notre bergère, peu importe la nature réelle de l’animal qui l’a mordue. Pour elle, cela ne fait aucun doute : c’est à la Grand Bête qu’elle a eu affaire.

Et encore :

Laissez-vous donc emporter, comme moi, par le merveilleux sans chercher à l’expliquer à tout prix…

Et là, on sent toute la finesse de l’écrivain qui a travaillé sur un sujet issu des profondeurs de l’être,  la création peut surgir souvent de ces obscurités qui traversent le corps. Il faut savoir les accepter avec leur laideur, leur noirceur et leur apparence : nues, maigres, faméliques, grandies d’incertitude, nourries d’impalpable…

Parfois, des années plus tard, relisant un écrit, il peut nous arriver de nous exclamer : « Ah, mais, c’est de ça…? » Mais l’expérience prouve que la simple énonciation d’un « possible » suffit à rompre le charme et le mystère qui avaient permis d’écrire et de faire en sorte que l’âme se délivre de quelques bribes qui nous tourmentent… La clarté n’est pour l’âme qu’illusion et son bon sens rassis recule quand l’esprit gagne les contrées où fleurissent rêves et cauchemars…

Lisez donc ces mystères rustiques, laissez vous emporter par ces Batteuses qui lavent leurs fautes des nuits durant, ces Demoiselles qui hantent les étangs, et qui nous détroussent, ces géants de pierre qui effondrent nos maisons ou cette Bête dont le passage — invisible ! — est révélé par des aboiements furieux, des couinements, des cris et des larmes…

Bernard Henninger

23 Sep

Le Fou qui volait la tête en bas (Patrice Verry)

Deuxième roman de Patrice Verry, le Fou qui volait la tête en bas nous entraîne dans les mondes souterrains à la découverte de vampires complotant pour mettre l’humanité en esclavage.  De manière inattendue, le roman développe une réflexion politique aboutie qui n’est pas sans écho avec notre présent…

Corinne Guitteaud, des éditions Voy’[El], que j’ai pu interroger m’a confirmé que le point de vue de Patrice Verry, mêlant vampires et réflexion politique, son étude de l’organisation d’une société, et l’opposition maître/esclave entre humains et vampires ont motivé son choix d’éditer ce roman. À titre personnel, je trouve que la thématique de Patrice Verry en fait un roman sortant des sentiers battus.

Petit A Parte : selon les idées reçues d’outre-Atlantique, le Vampire est un solitaire richissime, incrusté au haut d’un gratte-ciel, vivant de ses rentes, parasite de l’homme, pour son sang et parasite de l’économie spéculant en Bourse, que les auteurs anglo-saxons dotent du rôle de super-héros, entièrement dévoué à sa mission, consistant à sauver l’humanité une fois par jour et surtout, à répandre les idées reçues sur le libéralisme. Et tout ça, sous couvert de raconter du Merveilleux… et en « prétendant ne pas faire de politique » Jusqu’où les contradictions vont-elles se nicher ?!

Prologue :

Orvano est un vampire ancien, doté de pouvoirs extraordinaires, dont la télékinésie, ce qui est rare pour un vampire, mais nous apprenons lors du prologue qu’il est également porteur d’une malédiction. S’il mord un humain, ou un vampire, celui-ci se transforme en un être régressif : un humain dénué d’humanité, de langage, de sociabilité, un être dénué de raison, violent. En un mot : une brute.

Comment devient-on vampire ? Jessica, une des héroïnes du roman, l’apprend à ses dépens. Jeune femme violente, en rupture avec la société, lors d’une rencontre, avec des gens qu’elle croit être des marginaux, elle se fait mordre par une vampire. Instantanément, elle sombre dans un sommeil comateux, et découvre à son réveil qu’elle est devenue en quelques heures une vampire…

Ici, les vampires ressemblent un peu à des vampires tels que la littérature imaginaire nous l’a appris : se nourrissant exclusivement de sang, avec des canines crochues, la lumière du jour les tue, ils sont capables de cicatriser à une vitesse ahurissante, ce qui peut sembler les rendre invulnérables, ils sont doués d’une vitesse et d’une force « surhumaines » et leur longévité défie l’imagination.

Toutefois, nuance cruciale, ce sont bien des humains, doués de langage, de raison, vivant en société, et surtout, ils sont mortels, ils meurent de blessures… Cette nuance en fait une communauté très différente dans ses attributs, et son mode de fonctionnement, plutôt violent, mais fondamentalement, ils ne sont qu’un mode d’humanité, une communauté vivant ses propres règles en marge des sociétés humaines.

Enfin, les Fous, que le lecteur a découverts lors du prologue, forment une troisième manière d’humanité, mais si dégradée que l’esprit peine à leur accorder le titre d’Humains, ce qu’ils sont malgré tout, mais comme cauchemar, ce que nous pouvons devenir si nous ne faisons pas attention. Ils sont décrits comme inaccessibles à la raison et à l’échange, humanité régressive limitée à une pure animalité.

Le roman se déroule à l’époque moderne, avec Jessica, jeune vampire révoltée que le vieil Orvano manipule sans scrupule. Se ralliant avec passion à la communauté. Jessica se fond dans les plans de son mentor. Aveugle à la manipulation, elle devient bientôt l’égérie des vampires qui, imbus (abusés ?) par leur supériorité supposée, complotent à l’échelle de la Terre pour s’emparer du pouvoir et réduire l’humanité ordinaire à un troupeau d’esclaves dont le sang nourrira les Vampires, maîtres tout puissants d’une humanité sans valeur à leurs yeux.

Ils n’ont pas compté avec l’intelligence des humains, dont certains, alertés très tôt, vont réussir à mettre en place un plan de lutte pour résister à l’envahissement…

Loin des clichés de la littérature actuelle, le roman se situe donc plutôt dans la prestigieuse lignée d’un monument de la littérature, Je suis une légende de Richard Matheson (plus connu sous la mauvaise adaptation qui en a été tirée, avec Charlton Heston dans le rôle titre : Le Survivant) : les vampires sont une évolution de l’humanité, compatibles, très supérieurs dans leurs capacités, mais fondamentalement de même nature que les hommes.

Néanmoins, si supérieure soit-elle dans ses capacités de combat et d’organisation, une minorité est-elle apte à prendre le pouvoir et le conserver durablement ?

À l’heure où une minorité enrichie tente d’imposer à l’humanité entière un mode de vie dont ils sont les uniques bénéficiaires, la question est brûlante et le roman invite le lecteur à laisser la métaphore filer son cours. Avec finesse et précision, Patrice Verry en débusque les contradictions, les limites, et la nécessaire évolution des rapports de domination supposée…

Une société peut-elle se construire sur l’absolue domination d’une minorité même dotée de super-pouvoirs ? Si la prise de pouvoir semble plausible, cette domination est-elle appelée à s’installer dans la durée, à devenir pérenne ? Ou bien n’est-elle au regard de l’Histoire qu’une péripétie sans lendemain, et risible quant au sentiment de surpuissance de cette minorité ? Améliorerait-elle réellement le sort des humains ?

 Dans les conditions du roman, le risque, et c’est là où le roman développe sa dramatique, quand la principale conséquence de cette domination est la propagation de la Folie, entrevue au prologue, obligeant humains et vampires à fuir les Fous en se terrant dans les sous-sols. En surface, les Fous, de par leur nombre, se répandent comme une peste à la surface de la Terre et se révèlent — du simple fait de leur nombre — invincibles.

 Si la première partie du roman survole un peu les épisodes du complot des vampires, j’ai beaucoup aimé la seconde partie qui se déroule à travers les yeux des deux personnages principaux, que je trouve très attachants : Fabien, l’Humain, archiviste, hanté par un drame ancien, très amoureux d’une belle vampire, Rachel. C’est entre leurs mains que va aboutir la résolution du roman. Rachel et Fabien sont-ils capables de surmonter la haine et les contradictions que la prise de pouvoir par les vampires ont générées, la mettant en péril ?

 Aussi, je ne saurais trop recommander ce roman attachant.

Bernard Henninger

© Portrait de Patrice VERRY, Bernard Henninger, Imaginales 2018

15 Juin

Le cirque Bidon en aquarelles

Le cirque Bidon est né d’un rêve de François RAULINE. Artiste ciseleur de bronze, il travaille sur des œuvres de Degas. Puis, vers 1968, à cette heure incertaine, où des bricoleurs cherchaient le passage des rêveries et des utopies au… désir, la rencontre d’une trapéziste change son parcours, et comme l’époque était ouverte à des idées qui pouvaient sembler farfelues, mais qu’on se gardait bien de censurer, il construit une roulotte. C’était un début.

Vint bientôt un cheval pour tirer la roulotte qui, toujours sous l’impulsion de François Rauline, prit le chemin, comme on dit « suivre sa voie », une route sans doute semée d’essais, de ratés, d’embûches, d’erreurs et de corrections, jusqu’à ce que la chose se transforme en se bonifiant, et que la représentation prenne le mot de spectacle : aimé, applaudi et que les spectacles se transforment en tournée.

Se donner le temps d’apprendre, c’est ce cadeau que ces artistes nous ont donné, devenir en agissant, en prenant la scène (là où d’autres prennent le pouvoir…), donner à voir, à rire et à s’émouvoir. Une vie d’errance et de constructions où les créations ont pris forme, fond, rondeur, fini et saveur. Et où la profondeur gagne ceux qui ne revendiquaient que le droit d’errer librement…

C’est ainsi, souvent, que se font les plus grandes choses, et nul doute que le cirque Bidon est une réussite aujourd’hui exemplaire…

Un petit mot d’histoire : dans sa première époque, 1974, François Rauline crée l’Hippomobile Anar Circus, et commence l’apprentissage du métier de Circassien, de 100 à 200 représentations par an, puis, deux ans plus tard, à la suite d’une rencontre avec des artistes musiciens en Bretagne, se crée alors le Cirque Bidon. La tournée suit son cheminement, peaufinant son spectacle représentation après représentation, en direction de l’Italie, de la Roumanie… Il faudra trois ans pour rallier la frontière italienne.

Pendant quelques années, la compagnie circule dans le Nord de l’Italie, varie au fil des rencontres, et bénéficie du soutien de Federico Fellini

Mais je m’arrête là pour que vous puissiez compulser et lire à loisir ce joli album, au format horizontal, assemblé à la manière d’une bande dessinée qui se lit dans le sens qui vous convient et dont les cases sont de magnifiques aquarelles qui m’ont permis d’illustrer cet article.

LE CIRQUE BIDON
Gabriella Piccatto & François Rauline
Editions La Bouinotte

Bernard Henninger

En guise de post-scriptum, un sujet de France 3 Centre réalisé par Jean-Pierre AUBRY, images de Clotilde HAZARD et Grégoire GRICHOIS et montage d’Étienne JEANDEL.

13 Mai

Les secrets de Lise (Jeanine Berducat)

Qui était Lise ? Une excentrique ? Une vieille dame nostalgique ? Une écrivain ? Ou une grand-mère facétieuse ? Les Secrets de Lise est un beau roman de Jeanine Berducat qui met les pieds dans le plat de la modernité en posant les questions qui nous gratouillent …

Le roman ouvre sur les obsèques de Lise, auxquelles assistent ses proches, et le responsable d’une association littéraire qui résume une vie riche d’amis, de rencontres et de romans qui ont fait de Lise une figure reconnue de ce hameau du Poirond, au fin fond de l’Indre, à la frontière avec la Creuse.

Lise a eu quatre petits-enfants : Judith et Sébastien, et leurs cousins, Aurore et Nicolas, tous présents pour les obsèques de cette grand-mère perdue de vue, et considérée — sans oser le dire à voix haute — comme toquée, passéiste et un brin radoteuse, mais aimée, malgré tout…

Convoqués à quelques temps de là, les petits-enfants découvrent que Lise leur a imposé une dernière volonté, légèrement facétieuse : elle désire que sa maison reste en indivision pendant six années, à charge pour ses petits-enfants de s’y retrouver une semaine tous les ans, d’échanger et de réfléchir !

En guise de viatique, chacun reçoit un exemplaire de son dernier manuscrit, ainsi qu’un petit cadeau, différent pour chacun, à l’un un flacon empli de terre, à un autre un billet de banque réduit en confettis… nulle indication, juste le souhait de Lise que chacun lise sa dernière œuvre, prenne le temps d’y réfléchir et résolve le rébus que constitue le petit cadeau…

Animatrice dans des clubs de vacances, Judith est la première à s’engager, elle adorait cette grand-mère qui s’est dépensée sans compter pour ses petits-enfants. Veillant à l’exécution du testament, et, disposant de temps libre, elle s’installe dans la maison du Poirond qu’elle explore, exhumant souvenirs, photos jaunies et sorties pour rencontrer les amis et proches de Lise.

Sensible au désir de sa grand-mère de faire réfléchir ses petits-enfants, et d’ailleurs, rebutée par la superficialité de son métier d’animatrice, elle est bientôt gagnée par un certain dégoût de la vie qu’elle a menée jusque là : elle emménage définitivement au Poirond, en quête de redéfinir sa vie sur des bases renouvelées : la nécessité de comprendre les mœurs de cette campagne qui disparaît et de ce qu’elle avait au fil des siècles façonné de meilleur.

Cadre d’un groupe pétrolier, son frère Sébastien travaille sur des chantiers lointains et sa compagne déteste cette campagne, sa verdure et son peu de conformité avec les canons de la Modernité, qu’ils connaissent tous par cœur à défaut d’y avoir réfléchi. Toutefois, alors qu’il est gagnée par le cafard, un soir au fin fond du Soudan, Sébastien ouvre le manuscrit de Lise…De même pour leurs cousins, Aurore rêve d’artifices, de vitesse, se saoule de randonnées à moto avec son petit ami. Nicolas est le seul à avoir pris racine au pays, paysan, travailleur acharné, grevé d’emprunts pour gagner un salaire de misère, il court lui aussi d’un bout à l’autre de sa journée après un travail qui lui échappe toujours plus… S’il nourrit des doutes sur cette modernité qui se résume à une course déjà perdue contre le temps, il n’en dit rien et s’en remet à sa compagne.

La problématique est posée, et le roman se déroule à la manière de ces paraboles bibliques où les êtres sont pris dans une vie qui ne leur offre que souffrances, fuite en avant, ou nécessité de s’étourdir dans des plaisirs imposés. Chacun est amené à réfléchir sur le sens de sa vie, de sa conception de la modernité, la vitesse, et ces tâches qu’on exécute avec un vertige croissant.

Or, poser la question, c’est parfois y répondre.

Que la jeunesse aime la vitesse, c’est une évidence et c’est son droit. Que la vie impose à chacun une course erratique pour une quête de bonheur qui s’achève dans la souffrance, à l’hôpital au premier accident ou dans une solitude douloureuse que la vitesse ne peut masquer… est aussi une problèmatique moderne. A quoi sert le Burn Out, par ex, à celui qui en est la victime ? Lise — et l’auteur — nous posent à nous aussi la question de la modernité. Est-ce bien ce dont nous avions rêvé, à vingt ans, que cette course sans fin dans des activités dont la vanité peut faire monter le dégoût en bouche ?

La question de la souffrance et sa résolution, est au cœur de la réflexion bouddhiste ou chrétienne, elle est centrale, aujourd’hui, à l’époque des Start’Uper et de leur volonté de tout bousculer sans tenir compte des dégâts qu’ils provoquent autour d’eux, démiurges au parfum parfois usurpé de philosophie (que dirait Paul Ricœur de l’usage qui est fait de son travail ?) et semant désolation et destruction sur leur passage. Est-ce bien le monde que nous voulons ? Que nous voulons non seulement pour nous, mais pour ceux qui vont nous succéder ?

Il y a un art de la nostalgie chez Jeanine Berducat que j’avais déjà eu l’occasion d’apprécier avec un précédent roman, « Jeanne des Eaux Vives » et un goût des humains, des rencontres, que je trouve précieux et extrêmement émouvant, qui font des Secrets de Lise une lecture enrichissante, et une invitation à réfléchir, comme en miroir, les questions qui se posent à chacun de ses héros… et, plutôt que de céder à un monde qui préfère s’étourdir plutôt de méditer, prendre le temps de savoir ce que nous voulons, et ce que nous pouvons.

Dans un premier temps, les Secrets de Lise nous invite à suivre les pas de Judith, Aurore, Sébastien, Nicolas et des autres que leur réflexion va attirer comme un aimant d’humanité.

Bernard Henninger

PS : un sujet que France 3 avait consacré à Jeanine Berducat et qui nous en apprend beaucoup sur les Secrets de Lise :

20 Avr

Choiseul l’obsession du pouvoir (Monique COTTRET)

Avec « Choiseul, l’obsession du pouvoir », Monique Cottret, professeur émérite à l’université de Nanterre, nous propose l’une de ces biographies dont raffolait ma mère, qui était capable de nous citer tous les jours à table un extrait de telle biographie qui la passionnait… un livre d’Histoire qui se lit « comme un roman ».

Dans une époque qui rechigne à soulever les questions d’Histoire, au sens de la Politique, le portrait que Monique Cottret nous propose plonge dans les mœurs de ce XVIIIme siècle qui nous devenu un monde étrange et étranger. Ainsi, ces nobles qui sont au cœur du récit : il nous faut nous habituer à ces êtres qui agissent à contre-courant des bourgeois du Capitalisme, leur quête d’honneurs se double d’un mépris profond pour les puissances d’argent : Choiseul contracte-t-il un riche mariage ? C’est pour mieux s’honorer d’avoir dilapidé cette rente dans l’entretien pharaonique d’un château, Chanteloup, la construction d’une Pagode, et de s’être attaché les services d’un artiste tel Claude Balbastre, grand musicien français de l’époque.

Le plaisir commence là, dans cette collecte des menus faits qui constituent la marque d’une époque, comprendre cette Cour de Versailles, qui s’était érigée en univers clos, lieu de féroces et complexes intrigues, ce microcosme qui prétendait être le pays, et qui s’est isolé jusqu’à l’effondrement que l’on a forcément en tête quand il est question du XVIIIme siècle…

Sans nous égarer, l’ouvrage se construit par touches, et son objet est beaucoup plus complexe qu’il ne paraissait à première vue. Qui était Choiseul ? Trop d’avis, trop de contradictions, peu de preuves autre que des écrits entachés d’hypocrisie, de mensonges ou de « fake news » avant la lettre, quand il s’agit souvent de bâtir une légende (storytelling), les écrits se livrent un singulier combat…

De Choiseul, en première approche, j’ai l’image d’un aristocrate, d’un courtisan, libertin, jouisseur, mais marié avec l’héritière d’une des plus grandes fortunes de France, Louise-Honorine du Crozat, entretenant une correspondance avec les grandes figures des Lumières : Voltaire et en même temps cultivant sa proximité avec la duchesse de Pompadour… ce que nous propose un honnête article d’encyclopédie.

  • « Un homme qui rit ne sera jamais dangereux. » : l’esprit, cette invention française, il en a revendre, et il s’en sert comme d’une arme politique pour répandre des calomnies sur Frédéric II de Prusse…
  • Les Goncourt dirent aussi : « une nature qui n’avait que l’esprit de méchant et ne connaissait ni la haine ni la vengeance […] cette égalité de bonne humeur qui enveloppe si bien tant d’hommes de ce temps que l’on ne sait si elle est en eux un don natif ou acquis, une forme ou un masque. »

Comte de Stainville, Choiseul entre dans la vie par la carrière militaire, mais il brillera en tant qu’ambassadeur, à Rome, puis, sous les auspices de sa protectrice, la duchesse de Pompadour, à la cour d’Autriche où, chargé de négocier un traité de paix, il signe le mariage du dauphin Louis et de la princesse Marie-Antoinette…

  • Pour Guy Chaussinand-Nogaret, Choiseul est avant tout une « Bête de cour » : « Il en avait toutes les brillantes qualités et tous les vices. Il en connaissait toutes les subtilités, en devinait les caprices ; il en partageait la sécheresse d’ambition et le cynisme, savait qu’ici l’excès de conscience et de scrupules dégénère vite en échec devant la fortune qui s’offre. »

À partir de 1758, il hérite du titre de duc et du nom sous lequel on le connaît aujourd’hui : Choiseul.

  • Michelet, plus sévère dit de lui : « C’était un petit doguin, roux et laid, avec une audace cavalière, une impertinence polie, un persiflage habituel, qui le faisait redouter. Il plaisait d’autant plus aux femmes qu’il leur ressemblait davantage. »

Misogynie à part, le propos ne dépare guère du précédent : diplomate, courtisan, l’homme est habile et maîtrise parfaitement les rouages de l’univers quasi hors-du-temps que constituait Versailles et la cour.

Voici, en quelques mots, mes encouragements à vous lancer dans la découverte d’une époque méconnue et d’événements qui façonnent encore notre présent : de la Corse, devenue Française peu avant la naissance de Napoléon, au Québec cédé à l’Angleterre… et du mariage de Louis et de Marie-Antoinette : Choiseul est l’esprit cynique et sérieux qui tisse avec une précision pleine d’un nécessaire aveuglement, la toile du futur…

Pour les régionaux, il ne reste rien du palais fastueux que fut le château de Chanteloup, si ce n’est le parc, la pièce d’eau qui fut restaurée il y a une quinzaine d’années et une réalisation pleine de fantaisie et de grâce, la pagode, qui est une tour bâtie à la mode chinoise, et pour laquelle je vous propose en bonus, ci-dessous, un sujet que lui avait consacré France 3 Centre…

Bernard Henninger