23 Mai

Lire et relire « La ferme des animaux » (George Orwell)

Inventée par les Grecs au VIe siècle AVJC, la fable est un procédé consistant à transposer une situation réelle, conflictuelle le plus souvent, dans un univers imaginaire, en général humoristique où les humains sont représentés par des animaux, dont les traits dominants incarnent les «vertus». Au XXe siècle, Orwell a l’intelligence d’incarner l’idée de la fable dans la Ferme des animaux.

Napoléon, le maître de la Ferme des animaux, est un cochon qui accapare les laitages au détriment des autres. À l’opposé, les classes populaires s’incarnent de diverses manières. Les moutons forment un chœur théâtral sans âme et sans nom, dressés à chanter leur hymne, Bêtes d’Angleterre, de façon à rendre inaudible toute opposition. À eux s’opposent Douce, la belle jument lascive, Malabar le cheval de trait qui répond à tout par un surcroît de travail, Benjamin l’âne marginal qui doute du bien-fondé de la révolution…

Reprenant la tradition des fabulistes d’Ésope à Goupil, la «Ferme des animaux» est un récit tardif de George Orwell qui le mit en chantier au tournant de la guerre en 1943. À peu près au même moment, une autre fable – française celle-là — était publiée aux États-Unis et devait connaître le même éclatant succès : si «Le Petit Prince» dénonce le monde moderne, du côté du capitalisme, la «Ferme des animaux» s’en prend à l’autre versant, les révolutions renversées par des tyrans totalitaires… Il est étrange de voir à quel point les deux récits se complètent et se parlent malgré leurs différences.

En ce qui concerne Orwell, la «Ferme des animaux» précède son chef-d’œuvre, «1984» où, renonçant à la fable, il se sert de la science-fiction naissante pour dénoncer les régimes totalitaires qui se maintiennent par l’illusion et la propagande… (et tant qu’à faire, n’hésitez pas à le lire/relire juste après).

Ici la fable permet une généralisation de ce thème des révolutions. Peu de temps avant de mourir, le cochon Sage l’Ancien délivre un message dénonçant les injustices dont sont victimes les animaux de la ferme et appelant à se révolter contre leur tyran, Jones le fermier. Incapable et violent, Jones se saoule, et un soir où il n’a pas nourri ses animaux, ceux-ci sous la conduite de Boule de neige le cochon, se révoltent, le chassent de la ferme et s’organisent spontanément en assemblée révolutionnaire.

Les premiers actes sont la composition d’un chant : «Bêtes d’Angleterre» digne parodie de l’Internationale, l’adoption d’une charte des droits des animaux dont le premier commandement : «Tout deux-pattes est un ennemi» appelle l’attention, d’un drapeau et d’une organisation révolutionnaire dont les cochons prennent la tête. Le premier acte des cochons consiste à s’attribuer de plein droit, le lait des vaches. Suite à des dissensions, Napoléon le cochon prend le pouvoir, accuse Boule de neige de trahison et celui-ci s’enfuit par un trou dans la haie…

Le lecteur n’ignore pas que George Orwell, après un bref passage par les armées coloniales en Birmanie, est devenu un compagnon de route du communisme dans les années vingt. Son parcours suit le parcours de la révolution russe : la prise de pouvoir par les bolcheviques, la mort de Lénine, l’éviction de Trotsky et les pleins pouvoirs incarnés par Staline. Il a aussi participé à la guerre d’Espagne et vu de près l’intervention de l’U.R.S.S., l’éviction et le massacre des volontaires, trotskystes, venus se joindre aux forces républicaines, et au final, la victoire des franquistes… Le chant «Bêtes d’Angleterre» est une parodie de l’Internationale, braillée à tue-tête en guise d’argument.

Toutefois, et c’est tout l’intérêt de l’art de la fable, Orwell connaît l’histoire : depuis la prise du pouvoir par Cromwell, puis celui de la Révolution française à laquelle Napoléon (le cochon) mit fin. La Charte des animaux est aussi un pied de nez à ces Droits de l’homme de 1789 dont les Français semblent si fiers…

Bien au-delà de la dénonciation des régimes totalitaires, Orwell a un regard rétrospectif sur ses engagements, et le fait que toutes les révolutions qui ont réussi, en Angleterre, en France et en Russie, se sont achevées en dictature : aveu qui a dû lui couter à lui aussi!

À la même époque, Gandhi demandait : «Si l’on met fin à la violence par la violence, quand s’arrêtera la violence?». Toutes ces révolutions ont pris le pouvoir par l’usage de la violence, et contrairement à ce vieux proverbe réactionnaire («Qui veut la fin veut les moyens»), la Ferme des animaux démontre que la fin et les moyens sont liés : si l’on prend le pouvoir par des moyens violents, une violence encore plus grande y mettra fin. La fin c’est les moyens.

Comment et pourquoi? C’est ce qu’il vous reste à découvrir en lisant la Ferme des animaux que le lien ci-joint vous permettra de vous procurer à prix réduit, neuf ou d’occasion, ainsi qu’un bonus, un dessin animé datant de 1954…).

Bernard Henninger

DESSIN ANIME : 

18 Avr

Convention de Science-Fiction et prix Rosny aîné 2021 : VENEZ VOTER !

Si la Science-fiction, littérature populaire par excellence, lorgne parfois vers les traditions élitistes de la littérature générale, elle ne s’exprime pleinement que dans ses manifestations les plus singulières : de grands rassemblements, avec des auteurs, des éditeurs, des critiques et des historiens qui se mélangent aux fans dans une ambiance la plus détendue possible.

En France, les plus grandes manifestations sont les Imaginales, les Utopiales, et les rencontres de l’imaginaires. Plus récemment, les Aventuriales et les Intergalactiques ont attiré un public nombreux et bigarré. Ces manifestations attirent des milliers de visiteurs, certains sont costumés, d’autres viennent avec leurs réalisations, vous pouvez ainsi croiser R2D2 dans les allées… Elles se caractérisent par le partage, l’échange et le plaisir à s’exprimer et réfléchir, voire à s’engueuler, sur les sujets qui nous tiennent à cœur. Il s’y vend des livres, bien sûr, les auteurs signent des dédicaces, mais surtout, des animations rythment ces manifestations qui durent de deux à quatre jours :

  • conférences sur un sujet littéraire,
  • conférence sur un sujet scientifique, (par ex, Roland Lehoucq, invité de la convention de science-fiction 2021, se fait un jeu d’examiner la physique dans les films : quelle énergie est nécessaire pour réaliser une épée-laser ? Comment réaliser une gravité négative ?…)
  • interviews,
  • tables rondes autour d’un thème,
  • jeux littéraires…

La plus ancienne, la plus connue, pas forcément la plus visitée, est la convention de science-fiction, qui, contrairement aux manifestations évoquées ci-dessus, est itinérante, bénévole, et fonctionne la plupart du temps sans subvention. Beaucoup de travail pour quatre jours de fièvre. Depuis dix ans, les participants à la convention dépassent rarement la centaine.

L’an passé, la convention s’est tenue à Orléans-la-Source, cette année, elle se tiendra près de Nice et elle a pris le nom BLUECON de Sophia-Antipolis.

Un des pôles d’une convention est le prix Rosny aîné, le plus ancien prix littéraire de l’imaginaire, (1980).

Si la littérature traditionnelle se caractérise par des prix décernés par un jury élitiste, souvent contesté, le prix Rosny aîné est un prix des lecteurs en deux tours. Le premier tour est ouvert à tout le monde : participe qui veut !

Il existe une listes de romans, et une de nouvelles, qui recensent les titres parus l’année précédente. Il faut voter dans chaque liste : pour ce faire, cliquer sur une liste (romans ou nouvelles) : il suffit de cocher les titres pour lesquels vous votez.

Le vote a commencé en mars : vous pouvez voter pour cinq titres dans chaque liste. En bas de page, un tableau récapitule les titres que vous avez sélectionnés, il suffit d’ajouter vos coordonnées (Nom, prénom et adresse mail) pour valider votre vote. Pour être complet, il faut voter deux fois, une pour les romans et une autre, pour les nouvelles.

Pour résumer : qui peut voter au premier tour ? TOUT LE MONDE
Où voter ? sur le site du prix Rosny : https://www.noosfere.org/rosny/

Le premier tour est ouvert jusqu’au 30 juin 2021. Un minimum de culture n’est pas inutile, mais tous sont les bienvenu(e)s. À l’issue de ce premier tour, les textes retenus, cinq romans et cinq nouvelles sont proclamés par le secrétaire du prix Rosny aîné, Bruno Para. Le second tour est réservé aux conventionnels (les inscrits à la convention), qui, je le rappelle se déroule à Sophia-Antipolis (Valbonne) du jeudi 19 août au dimanche 22 août 2021.

La convention est une suite d’animations, de conférences… et de repas pris en commun. Elle se singularise par une convivialité qui est son A.D.N. et en général, la buvette est aussi encombrée que les salles de conférence. Il y a ceux qui réfléchissent en écoutant un orateur, et ceux qui débattent autour d’un café et d’une bière.

Pour le prix Rosny, une table ronde permet d’échanger sur les romans en lice. Pour les nouvelles, où la compétition est serrée, une plaquette avec les nouvelles sélectionnés est distribuée à chacun/chacune, qui a jusqu’au samedi midi pour lire et choisir le lauréat. Une urne recueille les votes. Le samedi soir, le secrétaire du prix, après dépouillement proclame les lauréats pour la nouvelle et le roman.

Cette année est aussi le moment d’adresser une pensée à celui qui a été un des créateurs de ce prix, qui lui a donné lustre et renommée : Joseph Altairac nous a quittés l’automne dernier. Les lauréats de 2020 étaient Christian Léourier pour son court roman « Helstrid », et Audrey Pleynet  pour « Quelques gouttes de thé ».

Bernard Henninger

© Photographies : Bernard Henninger, conventions de science-fiction 2019 et 2020

24 Fév

Serge Lehman invité de la médiathèque de St-Jean de la Ruelle jeudi 5 mars

Jeudi 5 mars à 18h30, pour inaugurer son nouveau rayon Littérature de l’Imaginaire, la médiathèque Anna Marly de Saint-Jean de la Ruelle invite l’auteur Serge Lehman.

Passionné de bande dessinée, Serge Lehman connaît plusieurs époques : dans les années 90, il commence en s’engageant résolument dans la littérature et la science-fiction, il est publié au Fleuve Noir et participe du renouveau de la science-fiction aux côtés d’Ayerdhal, Laurent Genefort et Pierre Bordage.

En parallèle, il développe un important travail d’essayiste, et de réflexion sur la science-fiction, notamment son rejet dans les années 1920 par les cercles de la littérature et son refuge dans la littérature pour l’enfance : disparaissent alors de cette littérature le caractère scientifique des histoires des grands précurseurs, Jules Verne, André Laurie, Maurice Renard. Dans les années 90, il fait partie de cette génération d’auteurs émergents revendiquant un retour du scientifique dans la science-fiction.

Pendant un an, Serge Lehman collabore à l’Humanité comme chroniqueur, ainsi qu’au scénario de Mortel ad Vitam, avec Enki Bilal. Après un arrêt de plusieurs années, il poursuit dans d’autres journaux cette activité de réflexion et de chroniqueur littéraire.

À partir de 2005, il reprend de l’activité en tant que scénariste de Bande Dessinée. Son cycle de  la Brigade Chimérique, une série en six tomes, est un grand succès. Suivent plus tard, d’autres bandes dessinées, en tant que scénariste dont la série Metropolis, une uchronie décrivant un monde qui n’a pas connu la guerre 1914-1918. Parallèlement, Serge Lehman a également dirigé deux anthologies. Militant d’une science-fiction complète, intégrant les questions scientifiques contemporaines, les théories, les technologies, la plupart de ses œuvres ne cachent pas une grande nostalgie envers les récits précurseurs de la SF en France : remise à jour de héros comme le nyctalope ou l’ogre (voir la vidéo ci-dessous) :

Pour en savoir un peu, plus, je vous recommande cette interview de 1996 par André-François Ruaud. Donc, rendez-vous à 18h30 jeudi 5 mars à la médiathèque de Saint-Jean de la Ruelle !

Bernard Henninger

Post Scriptum (pour les absents) : une vingtaine de spectateurs étaient présents pour une interview à la Médiathèque de Saint-Jean de la Ruelle. Le feu des questions a permis de survoler l’œuvre de Serge Lehman et sa vision d’historien des littératures de l’imaginaire. Il est toujours agréable d’entendre un écrivain tenter de structurer son univers, notamment les littératures de l’imaginaire / la science-fiction et son foisonnement, en Europe, (avec Jules Verne, J.H. Rosny aîné, H.G. Wells…) avant la guerre 14-18 , mouvement appelé le Merveilleux-scientifique (par J.H. Rosny) et comment s’est opérée une rupture, après chaque conflit mondial, conduisant à marginaliser en France tout particulièrement ces littératures, (sans parler de la misère de la Science-Fiction dans le cinéma français).

Il évoqua aussi sa propre histoire, les années 90 et l’arrivée d’une nouvelle génération d’auteurs. Il a évoqué ses tentatives pour  construire un mouvement qui se retrouve sa mémoire, en particulier avec l’univers des super-héros français : le passe-muraille, le nyctalope…  en témoigne la saga des Brigades Chimériques, vaste cycle de bandes dessinées dont il est le scénariste. À la fin, Serge Lehman a répondu aux questions et il s’est très gentiment plié au jeu de la photo. Qu’il en soit remercié !

Bernard Henninger

03 Nov

Nantes : le palmarès des Utopiales 2019, festival international de science-fiction

Le festival international de science-fiction Utopiales se déroule à Nantes du 31 octobre au 4 novembre 2019.

Je mets ici le lien vers le palmarès des Utopiales 2019, tenu dans l’excellent blog d’Eric GUILLAUD consacré à la BD : PALMARÈS COMPLET DES UTOPIALES 2019… tout en sifflotant car, le grand prix, dit PRIX UTOPIALES est revenu à HELLSTRID, le magnifique récit de Christian LÉOURIER dont les plus attentifs des lecteurs de ce blog se souviennent que nous avions déja dit un peu du bien qu’il était possible d’en penser. Que cela soit un motif de plus pour vous pencher sur ce récit magnifique ou d’y songer pour un joli cadeau de Noël…

Bernard Henninger