12 Avr

Voiles sur l’Irlande (Antonio FERRANDIZ) : les éditions Corsaire lèvent les voiles de la Révolution

Après les Voiles de la République, qui reçut le prix de la Marine 2017, Antonio FERRANDIZ récidive et nous embarque à bord de l’Iphigénie, petit cotre corsaire, avec VOILES SUR L’IRLANDE

Premier extrait :

« Athanase laissa échapper un soupir. Toutes ces nuits passées à attendre l’acier de la guillotine s’abattre sur son cou au petit matin pour finalement être gracié, l’avaient laissé sans force. Certes, il avait tué Bourdier, son ennemi, en combat singulier, mais c’était ainsi : la marine ne voulait plus de lui. Son uniforme, dont il était si fier, ne lui servirait plus. De toute façon, ce n’était plus qu’une harde puante, usée par son séjour sur la paille croupie de la prison de Brest. La chute de Robespierre et la fin de la Grande Terreur l’avaient sauvé alors qu’il attendait d’être jugé par le sinistre tribunal révolutionnaire qui avait fait guillotiner soixante-dix Brestois… » 

La marine ne veut plus de lui, il est un meurtrier, gracié par la chute de Comité de Salut Public et des Jacobins, mais pas par la justice… Athanase brûle pourtant de reprendre la mer, de reprendre le combat contre l’engliche son ennemi, et aucun armateur ne veut plus de lui, sans qu’il en sache la raison. L’amour non plus ne veut plus de lui, Olympe, l’aristocrate qui l’a tant troublé est inaccessible, et le mari de la belle Mathilde lui voue une haine assez féroce pour menacer qui serait audacieux pour lui donner la moindre chance :

Second extrait :

«  Kervran hésita, tournant son café dans sa tasse. Il finit par répondre :
— Tu n’as pas que des amis dans la ville […]
L’armateur poussa un soupir avant de reprendre :
— Le Fur, le mari de Mathilde, est venu me voir ; il a des relations et fait tout pour te nuire. Il n’a pas l’air de beaucoup t’aimer.
— Ce jean-foutre !
L’armateur hocha la tête, l’air navré :
— J’ai bien peur que notre Mathilde ait commis une grosse erreur en l’épousant. […]
— Il a donc tant de pouvoir ?
— C’est l’aîné d’une vieille et puissante famille brestoise, ils ont su se ménager de nombreux appuis dans tous les milieux, de vrais serpents. La fin de la Terreur leur permet de sortir de leur tanière et de revenir peser sur la ville. Méfie-toi d’eux. […]
   Un silence pesant s’installa, chacun regardant sa tasse d’un air rêveur. Athanase n’avait plus d’arguments à avancer, il savait que la marine était un petit monde et que Le Fur et sa famille lui mettraient toujours des bâtons dans les roues. Tant pis, il quitterait Brest pour tenter sa chance ailleurs. Kervran le tira de ses pensées :
— Écoute, je ne peux pas te donner mon brick, mais je suis discrètement associé avec le citoyen Philibert à Saint-Malo ; il arme en ce moment un petit cotre, l’Iphigénie, et pour l’instant, il n’a pas encore choisi de capitaine, il ne peut rien me refuser, je l’ai renfloué après qu’il ait fait de mauvaises affaires ; de plus, c’est un ami d’enfance.
    Un large sourire vint éclairer le visage d’Athanase… »

Quand on a commandé un trois-mâts équipé de 74 canons, le cotre peut sembler limité : plus petite unité de la marine militaire, avec un mat équipé de deux voiles, des focs… Il faut se souvenir que c’est à la tête d’un cotre que le plus grand corsaire français, Surcouf, fit ses plus belles conquêtes : léger, maniable, rapide, le cotre a des avantages qui peuvent en faire une arme redoutable…

Et puis, le souffle de l’Histoire vient bousculer le héros : le Directoire prépare un débarquement en Irlande. Directement inspiré d’une authentique opération, l’expédition d’Irlande fut montée pour aider une organisation de révolutionnaires Irlandais à chasser les Anglais de leur île et exporter la Révolution au cœur du royaume de leur pire ennemi. Athanase, pour qui l’ennemi ne peut être qu’un « engliche » ne peut laisser passer l’occasion de reprendre du service dans la marine d’état.

Il y a une passion pour l’âge d’Or de la marine française, au XVIIIme siècle, et l’auteur, Antonio FERANDIZ, dont un des ancêtres fut capitaine de la marine marchande espagnole s’est lancé avec passion dans les aventures échevelées d’Athanase avec celui qui fut longtemps notre ennemi héréditaire, l’Anglais, avec un souvenir amoureux qui le tourmente. C’est un régal que de se lancer aux côtés d’Athanase, entre son amour désespéré pour Olympe, et sa fureur de capitaine corsaire…

Bernard Henninger

 Copyright : Le Renard, côtre à hunier du corsaire malouin Robert Surcouf, photographie de Rémi Jouan, Creative Commons CC-BY-SA-2.5 (Wikipedia)

 

04 Avr

Les seigneurs de Bohen d’Estelle Faye aux éditions Critic

Paru aux éditions Critic en 2017, Les Seigneurs de Bohen d’Estelle Faye est un de ces romans foisonnants qui nous entraîne tant sur les chemins de ses histoires entrecroisées, entremêlées, tragiques ou amoureuses, que sur celui d’une réflexion sur les mécanismes de l’Histoire.

Le roman Les Seigneurs de Bohen, d’Estelle Fayenous entraîne dans un empire décadent, dont la variété, véritable patchwork de peuples, de coutumes et de mœurs, témoigne de son immensité et de son instabilité, aussi. Très inspiré de la fin du Moyen-Âge, à cela près qu’il est profondément imprégné de magie, magie qui ne s’oppose pas au progrès des sciences et techniques, ce monde nous reste familier. En particulier, la trame historique nous entraîne à la découverte d’une invention historique majeure… la poudre ? Dans un récit secondaire, elle a un rôle mineur mais quand on la compare au récit principal, l’invention du papier et de l’imprimerie sont les véritables hérauts de la modernité.

Contrairement à beaucoup d’ouvrages bâtis sur le même thème, le roman se tient le plus souvent à distance de la cour impériale, où le lecteur comprend, qu’hormis les complots des grands feudataires du régime, le jeu des alliances et des trahisons ne conduisent qu’à un bouillonnement stérile, et que, comme disait Kundera, la Vie est ailleurs. (à moins que ce ne soit Fox Mulder ?)

Le premier personnage, Sainte-Étoile, du temps où il était novice dans un monastère, se nommait Valentyn. Quand le monastère a été envahi, et les moines massacrés, il a trouvé son salut dans la fuite, jusqu’à ce qu’une sorcière le recueille et lui insère dans le front un esprit, qui a la forme d’une mâchoire. Celui-ci, répond au nom de Morde et, plus sarcastique et infantile que malfaisant, il entretient un dialogue permanent avec son porteur, qui – se croyant maudit – est devenu mercenaire, et vend ses services au plus offrant.

Le temps d’une bataille, Sainte-Étoile croise Sœur Domenica, une nonne en robe civile, combattante aguerrie, avec laquelle il va collaborer le temps d’une bagarre, avant qu’elle ne reparte sur une piste mystérieuse : des adolescents, filles et garçons, disparus… que l’on retrouvera plus tard.

Un seigneur lance Sainte-Étoile sur la piste de son neveu disparu, et l’oriente vers une armée faite de bric et de broc dont la puissance ne cesse de monter. Son général, Sorenz ab Abahain, fascine Sainte-Étoile, qui s’embauche à son service…

Dans un tout autre registre, Maëve est une sorcière, une morguenne, qui vit sur les régions côtières dans un Havre – un village de pêcheurs – dont la fonction consiste à tenir à distance les vaisseaux noirs, mystérieux, qui ravagent les côtes, semant la ruine et la mort à chacune de leurs incursions. Alors que les vaisseaux sont toujours plus menaçants, Maëve est envoyée en ambassade vers la capitale afin de recevoir de l’aide.

Lors de son voyage, elle échappe à une bande errante, se perd avant de trouver refuge auprès de mariniers menés par la belle Nasha… qui se révèle cacher sous son apparence voluptueuse, la queue écailleuse d’une vouivre. Maëve, morguenne, fée des eaux océanes, est fascinée par la vouivre, être fantastique liée aux rivières et aux fleuves. Si la morguenne est une sorcière respectée dans son Havre, la Vouivre est – elle – condamnée à la clandestinité et à la dissimulation. Considérées comme néfastes, les vouivres sont traquées et mises à mort.

Ce trait reviendra : la magie et les êtres fantastiques aux formes changeantes sont indissolublement liés à une différentiation sexuelle. Moine au statut sexuel incertain, lesbienne, vouivre, changeforme, hermaphrodisme, ou relation non cataloguée acceptant l’étrangeté de l’autre… Toutes les différences, sexuelles, sorcières ou « monstres » entretiennent des cousinages, des attirances et se révèlent, chacun à son rang, porteur d’une facette de la Révolution en cours, dont nous suivons les méandres : la violence policière les extermine mais ils renaissent ailleurs tant ils appartiennent à la nature humaine qui ne se réprime pas par un oukaze fût-il impérial.

En parallèle, apparaît également un ouvrage d’un genre nouveau, un livre, un objet constitué de papier et imprimé, un objet incongru, totalement nouveau pour l’époque. Ce livre interdit circule sous le manteau jusqu’à ce qu’un être se lève, le lise à haute voix et révèle ce qui est écrit à l’égal d’un oracle. Son titre : « De la fin des empires » et son contenu alimentent les rangs nombreux des victimes du pouvoir…

Terminons l’évocation avec Janosh Schneewitch, l’homme dont la langue a été tranchée, capable de ressusciter la magie antiques des Essènes

Des personnages variés foisonnent dans cette fresque, et l’agrémentent de leur secret. La romancière tisse sa toile avec maestria glissant d’un récit à l’autre, les multipliant, les croisant, les liant, les séparant, sans parler de ceux que la camarde fauche. L’Histoire est faite de ces morts qui ont apporté leur part de nouveauté avant que la violence ne reprenne le dessus.

L’unité du récit vient de ce qu’il se tient le plus souvent à l’écart de la cour et de l’empire. Seule exception, le réseau d’espionnage de l’empereur, constitué de changeformes, dont l’une d’eux, Ioulia la Perdrix joue un rôle de conteuse. Ioulia prouve que la cour sait utiliser les déviations susceptibles de servir ses intérêts.

L’Histoire peut être vécue et racontée comme étant celle des rois, des reines et de leur cour, très marquée idéologiquement. À ce point de vue, peut être substitué, comme cela a été longtemps le cas, celui des résistants, des sociétés secrètes qui tissent leur devenir dans l’obscurité. Une troisième conception consiste à postuler que l’Histoire, ce qui change, se construit loin du pouvoir, parmi les civils, et que ce sont eux qui apportent les changements décisifs d’un pouvoir toujours empêtré dans ses contradictions, ses injustices et la rigidité qui va de pair.

Les Seigneurs de Bohen s’intéressent aux changements sociaux, aux métamorphoses de l’Histoire et à la façon dont se réalisent loin des cercles du Pouvoir, la véritable Histoire, qui s’assemble à la manière d’un buisson foisonnant.

Ce genre de Noire fantaisy, où les monstres ne sont pas associés au mal mais à la coexistence des différences dans une société, permet d’élargir largement la fantaisy traditionnelle qui se ramène souvent à un unique récit : le pouvoir et son apologie (son exégèse ?).

Donc, ici, sous couvert de la découverte d’un univers très original, le récit se double d’une réflexion sur l’Histoire. Qui sont les acteurs de l’Histoire ? Les empires, les empereurs, leur cour et leurs armées, leurs complots de palais et leurs batailles ? Ou n’est-ce pas plutôt, des gens du peuple qui œuvrent à changer la vie d’une société, indépendamment des pouvoirs en place. L’invention du papier, puis de l’imprimerie, par exemple, ont fait plus pour changer la vie des hommes que tant de batailles sans lendemain…

Bon, alors pourquoi parler – aujourd’hui – d’un roman paru en 2017 ?

Tout simplement, parce que ce roman est tout à fait neuf, et rafraîchissant par son traitement et son style, et que je ne saurais trop recommander sa découverte, est désormais associé à sa suite, les Révoltés de Bohen qui viennent paraître aux éditions Critic… À déguster chez votre libraire dans votre médiathèque, partout où la lecture est un plaisir

Bernard Henninger

Portrait d’Estelle Faye : Damdamdidilolo [CC BY-SA 4.0]

08 Nov

La Lézarde du Hibou

Dans la LÉZARDE DU HIBOU de Denis JULIN, le capitaine Brunie suit les traces laissées par un vieil assassin qui signe son « passage » d’une pièce de 1 Franc posée en évidence près de chaque cadavre…

Qu’est-ce qui fait d’un homme un meurtrier ? Peut-on se révolter ? Y a-t-il un âge pour se révolter ? Comment pardonner ? Car, si l’on y réfléchit, passé un certain âge, la vie peut être interprêtée comme une litanie d’injustices, de torts non redressés, d’un mélange de malfaisances et d’indifférences mortifères. Alors, vivre, est-ce accepter les avanies de la vie, se soumettre, ou se révolter ?

Lui, c’est  « JE » : un narrateur qui parle au présent et à la première personne, celui qui porte un passé lourd comme un âne mort qu’il n’arrive pas à recouvrir d’une cape d’oubli, ce narrateur qui ressasse jusqu’à la nausée les actes et les mystères qui, à force de s’accumuler, l’ont conduit à ce virage irrésistible qui commence avec la mort soigneusement mise en scène d’une coiffeuse, une dame âgée, qu’il attache sur son fauteuil de coiffeuse avant de l’étouffer en la privant d’air et en la regardant mourir. Puis il laisse une pièce d’un Franc, bien en évidence, signant son acte d’un symbole mystérieux…

De l’autre côté, il y a le « IL », lui a un nom, c’est le capitaine Brunie, jeune, brillant, plein d’ardeur, avec un récit plus classique qui se conjugue au passé, car il arrive toujours après. Le présent, c’est le NARRATEUR CACHÉ. À l’opposé, le passé, c’est le capitaine Brunie, l’enquêteur qui vient constater, après, le meurtre, chercher les indices, en quête de preuves. Quoi qu’il fasse, le captaine Brunie arrive trop tard, mais avec courage, il reconstruit chaque meurtre qui semble être une pièce d’un puzzle dont le dessin reste indéchiffrable.

Dans ce chassé-croisé qui s’instaure, on en arrive petit à petit à compter les similitudes entre le poursuivant et le poursuivi. D’ailleurs, tout autant que le capitaine Brunie qui s’interroge sur le meurtrier, ses motivations, ses souffrances, le poursuivi semble s’intéresser au limier qui le piste, et il s’amuse à laisser des traces sans pour autant se dévoiler… D’ailleurs, le roman nous laisse sans fin sur notre faim. Plus le « JE » semble en dévoiler, plus le mystère s’épaissit.

Ce jeu de poursuivi-poursuivant débouche sur d’autres questions, comme la capacité de surmonter les épreuves d’une vie, comment fait-on pour surmonter les brisures, les cassures, les injustices, est-ce seulement possible ? Questions plus philosophiques que ce roman déroule avec toute la candeur et la simplicité voulue et qui donnent une profondeur inattendue à la simplicité du polar.

L’auteur, Denis Julin, n’en est d’ailleurs pas à son coup d’essai, et notre belle région Sud-Ouest lui est un terrain de jeu qu’il semble connaître comme sa poche.

Comme dit le narrateur à propos de sa fille : « Elle ressasse sans cesse les mots échangés, malheureux et trop forts, parfois, de part et d’autre… Je crois qu’elle ne sait pas pardonner. » Mais justement, le lecteur se demande si c’est bien sa fille qu’il évoque… Et les multiples relances de ce récit posent plus encore de questions, et n’est-ce pas cela, le plaisir de lire, ressentir, détester, aimer, et se poser des questions inattendues sur la vie, le destin et la possibilité du pardon ?

Bernard Henninger

BONUS : l’antenne de France 3 Limoges a reçu récemment Denis Julin, à propos de la Lézarde du Hibou

 

13 Mai

Les secrets de Lise (Jeanine Berducat)

Qui était Lise ? Une excentrique ? Une vieille dame nostalgique ? Une écrivain ? Ou une grand-mère facétieuse ? Les Secrets de Lise est un beau roman de Jeanine Berducat qui met les pieds dans le plat de la modernité en posant les questions qui nous gratouillent …

Le roman ouvre sur les obsèques de Lise, auxquelles assistent ses proches, et le responsable d’une association littéraire qui résume une vie riche d’amis, de rencontres et de romans qui ont fait de Lise une figure reconnue de ce hameau du Poirond, au fin fond de l’Indre, à la frontière avec la Creuse.

Lise a eu quatre petits-enfants : Judith et Sébastien, et leurs cousins, Aurore et Nicolas, tous présents pour les obsèques de cette grand-mère perdue de vue, et considérée — sans oser le dire à voix haute — comme toquée, passéiste et un brin radoteuse, mais aimée, malgré tout…

Convoqués à quelques temps de là, les petits-enfants découvrent que Lise leur a imposé une dernière volonté, légèrement facétieuse : elle désire que sa maison reste en indivision pendant six années, à charge pour ses petits-enfants de s’y retrouver une semaine tous les ans, d’échanger et de réfléchir !

En guise de viatique, chacun reçoit un exemplaire de son dernier manuscrit, ainsi qu’un petit cadeau, différent pour chacun, à l’un un flacon empli de terre, à un autre un billet de banque réduit en confettis… nulle indication, juste le souhait de Lise que chacun lise sa dernière œuvre, prenne le temps d’y réfléchir et résolve le rébus que constitue le petit cadeau…

Animatrice dans des clubs de vacances, Judith est la première à s’engager, elle adorait cette grand-mère qui s’est dépensée sans compter pour ses petits-enfants. Veillant à l’exécution du testament, et, disposant de temps libre, elle s’installe dans la maison du Poirond qu’elle explore, exhumant souvenirs, photos jaunies et sorties pour rencontrer les amis et proches de Lise.

Sensible au désir de sa grand-mère de faire réfléchir ses petits-enfants, et d’ailleurs, rebutée par la superficialité de son métier d’animatrice, elle est bientôt gagnée par un certain dégoût de la vie qu’elle a menée jusque là : elle emménage définitivement au Poirond, en quête de redéfinir sa vie sur des bases renouvelées : la nécessité de comprendre les mœurs de cette campagne qui disparaît et de ce qu’elle avait au fil des siècles façonné de meilleur.

Cadre d’un groupe pétrolier, son frère Sébastien travaille sur des chantiers lointains et sa compagne déteste cette campagne, sa verdure et son peu de conformité avec les canons de la Modernité, qu’ils connaissent tous par cœur à défaut d’y avoir réfléchi. Toutefois, alors qu’il est gagnée par le cafard, un soir au fin fond du Soudan, Sébastien ouvre le manuscrit de Lise…De même pour leurs cousins, Aurore rêve d’artifices, de vitesse, se saoule de randonnées à moto avec son petit ami. Nicolas est le seul à avoir pris racine au pays, paysan, travailleur acharné, grevé d’emprunts pour gagner un salaire de misère, il court lui aussi d’un bout à l’autre de sa journée après un travail qui lui échappe toujours plus… S’il nourrit des doutes sur cette modernité qui se résume à une course déjà perdue contre le temps, il n’en dit rien et s’en remet à sa compagne.

La problématique est posée, et le roman se déroule à la manière de ces paraboles bibliques où les êtres sont pris dans une vie qui ne leur offre que souffrances, fuite en avant, ou nécessité de s’étourdir dans des plaisirs imposés. Chacun est amené à réfléchir sur le sens de sa vie, de sa conception de la modernité, la vitesse, et ces tâches qu’on exécute avec un vertige croissant.

Or, poser la question, c’est parfois y répondre.

Que la jeunesse aime la vitesse, c’est une évidence et c’est son droit. Que la vie impose à chacun une course erratique pour une quête de bonheur qui s’achève dans la souffrance, à l’hôpital au premier accident ou dans une solitude douloureuse que la vitesse ne peut masquer… est aussi une problèmatique moderne. A quoi sert le Burn Out, par ex, à celui qui en est la victime ? Lise — et l’auteur — nous posent à nous aussi la question de la modernité. Est-ce bien ce dont nous avions rêvé, à vingt ans, que cette course sans fin dans des activités dont la vanité peut faire monter le dégoût en bouche ?

La question de la souffrance et sa résolution, est au cœur de la réflexion bouddhiste ou chrétienne, elle est centrale, aujourd’hui, à l’époque des Start’Uper et de leur volonté de tout bousculer sans tenir compte des dégâts qu’ils provoquent autour d’eux, démiurges au parfum parfois usurpé de philosophie (que dirait Paul Ricœur de l’usage qui est fait de son travail ?) et semant désolation et destruction sur leur passage. Est-ce bien le monde que nous voulons ? Que nous voulons non seulement pour nous, mais pour ceux qui vont nous succéder ?

Il y a un art de la nostalgie chez Jeanine Berducat que j’avais déjà eu l’occasion d’apprécier avec un précédent roman, « Jeanne des Eaux Vives » et un goût des humains, des rencontres, que je trouve précieux et extrêmement émouvant, qui font des Secrets de Lise une lecture enrichissante, et une invitation à réfléchir, comme en miroir, les questions qui se posent à chacun de ses héros… et, plutôt que de céder à un monde qui préfère s’étourdir plutôt de méditer, prendre le temps de savoir ce que nous voulons, et ce que nous pouvons.

Dans un premier temps, les Secrets de Lise nous invite à suivre les pas de Judith, Aurore, Sébastien, Nicolas et des autres que leur réflexion va attirer comme un aimant d’humanité.

Bernard Henninger

PS : un sujet que France 3 avait consacré à Jeanine Berducat et qui nous en apprend beaucoup sur les Secrets de Lise :

10 Avr

Week-end en fête au salon du livre Jeunesse de Beaugency

Aux âmes bien nées, la valeur n’attend point… Et pourtant elles sont arrivées : le 33ème salon du livre Jeunesse de Beaugency se déroulera du 13 au 15 avril 2018, ouvert à tous publics, notamment les plus jeunes, c’est une bonne excursion de début de printemps et d’une valeur culturelle *** !

La particularité du salon Jeunesse de Beaugency n’est pas son exceptionnelle longévité, trente-trois ans, voilà un âge qui réjouirait bien des organisateurs de salon, ce n’est pas non plus son succès, environ quatre mille visiteurs en deux jours, qui en fait un des salons les plus visités de toute la région, ce n’est pas non plus la Jeunesse, car d’autres manifestations se consacrent également à la littérature jeunesse, mais c’est la particularité de son organisation.

En début d’année, les organisateurs dialoguent avec les représentants des écoles partcipant au salon, de façon à associer un écrivain ou un illustrateur pour la jeunesse à une classe — de la primaire au collège — avec laquelle chacun effectuera tout au long de l’année plusieurs interventions. Les enseignants mettent à profit cette rencontre d’exception pour développer soit une animation spécifique, soit une grande réalisation collective, ou encore une déclinaison d’un même thème par chacun des élèves.

En plus de stimuler la créativité des enfants, elle permet de valoriser une pédagogie dynamique, et ce n’est pas le moindre charme du salon que de voir les murs pavoisés des réalisations des enfants, résultat du travail de toute une année scolaire.

En général, si mes souvenirs sont bons, le samedi, vous voyez les enfants traîner leurs parents par la main pour leur présenter « leur » auteur ou « leur » illustrateur. À l’inverse, le dimanche, vous voyez plutôt des parents qui organisent la visite dominicale au salon et y amenant leurs enfants pour leur faire découvrir les animations du salon : atelier graphique, découverte de l’écriture par pictogramme, le salon de Beaugency est une fourmillière qui prend possession de la salle polyvalente des Hauts-de-Lutz.

Dans la salle principale, vous pourrez y trouver les vingt-deux auteurs et illustrateurs invités par les organisateurs et qui se feront un plaisir de dédicacer leurs ouvrages, dont on peut citer :

Avant de succomber au charme des réalisations des enfants exposés un peu partout, et du plaisir de participer aux ateliers de lecture ou de typographie à l’ancienne.

En plus d’y passer une journée trépidante, c’est un plaisir sans égal que de découvrir la richesse de l’édition pour l’enfance, depuis les albums pour les petits jusqu’aux romans de l’adolescence et c’est souvent une sortie très agréable de début de printemps, mi plein-air, mi-intérieur, avec des enfants qui courent dans tous les sens avec un album à la main…

Bernard Henninger

Copyright : Photos Bernard Henninger, l’affiche est l’œuvre d’Antonin LOUCHARD

04 Fév

Écume des Vieux-Fonds (Pierre Belsœur)

L’écume des Vieux-Fonds

Pierre Belsœur, dans la collection Black BERRY aux éditions La BOUINOTTE propose un polar riche et plein  de rebondissements : à recommander tout public !

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Deux plongeurs du dimanche, effectuant une sortie dans les anciennes ardoisières de Trélazé, près d’Angers, tombent sur un cadavre par 35 mètres de fond : le lieutenant Emmanuelle Champtin obtient de son commandant l’autorisation d’enquêter sur cet inconnu… mais du bout des lèvres, car le commissaire n’aime guère les cadavres anciens et les vieilles querelles qui remontent à la surface.

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Le légiste date le corps des années 70, époque où les très anciennes Ardoisières de Trélazé étaient en activité.

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Épluchant les archives de la presse, Emmanuelle est attirée par la disparition d’un certain Francis Beaudouin, ouvrier aux Ardoisières. Sa femme et ses deux fils, s’ils ont réussi à surmonter cette épreuve, ne sont jamais bien remis de sa disparition soudaine et que rien n’avait annoncé. Les fonctionnaires de police sont accueillis avec une certaine, défiance car il s’avère que l’enquête initiale a été bâclée. Néanmoins, remis en confiance par cette jeune enquêtrice sérieuse, les deux fils acceptent de donner leur salive pour une analyse ADN, seule capable d’identifier le cadavre…

À la suite des analyses ADN qui confirment l’identité du mort, le légiste parvient à démontrer qu’il y a eu assassinat. Le commandant refuse pourtant que ses enquêteurs se dispersent sur un meurtre vieux de quarante ans. Coïncidence ? Des incendies à Trélazé renvoient Emmanuelle sur les lieux du drame : les Ardoisières de Trélazé haut lieu de la mémoire ouvrière Angevine, riche d’une culture spécifique, qu’il va lui falloir appréhender pour comprendre la nature du drame qui s’est joué là quelques quarante ans plus tôt.

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À mon goût, les décideurs de télévision gagneraient à s’intéresser à des auteurs régionaux tel Pierre Belsœur. Pour un polar du samedi soir, cette Écume des Vieux Fonds fournirait un récit palpitant… En attendant, la lecture d’un bon polar est aussi l’occasion d’enchaîner plusieurs soirées et de se détendre tout en apprenant des choses sur notre région.

Petit reproche : Les enquêteurs manquent un peu de chair, leurs relations auraient pu être plus fouillées, les oppositions plus marquées, la bonhomie générale qui baigne le milieu des enquêteurs manque de… d’âpreté, mais elle ne gêne ni la narration ni l’intrigue.

Le milieu policier est décrit en détail dans sa complexité labyrinthique et l’auteur évoque sans complaisance un certain laisser-aller, conséquence probable de trop de réformes et d’excès d’économies : police-gendarmerie, les archives… le tout inséré en harmonie dans la narration, avec un soin de documentariste, donne de la vigueur au récit, l’ancre dans la modernité, et rend toute la saveur d’une vie d’enquêteur.

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Les Ardoisières de Trélazé, dominent le cœur du récit : leur fonctionnement, la fin programmée de ces carrières exploitées depuis des siècles et autour desquelles se sont développées des communautés ouvrières Angevine ou Bretonne, une culture, avec ses jeux, ses danses et ses fêtes… La passion de l’auteur pour ces lieux est sensible, vivante, avec un brin de nostalgie, mais c’est toute la saveur et les excès d’une époque qui reviennent au grand jour avec ce cadavre qui a beaucoup plus à nous dire qu’il n’en a l’air. Enfin, le ton est léger, plaisant, parsemé de dictons et de citations drôlatiques.

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Pour résumer, je trouve ce polar bien écrit, l’histoire est originale, construite, les personnages ont une richesse et des secrets que l’enquêtrice va devoir débusquer, et je trouve bien conçue l’envolée finale (je sais tout ! mais je ne dirai rien). Il ne reste qu’à souhaiter longue vie à ces Black Berry’s Stories, en souhaitant qu’elles se développent encore plus dans les années à venir.

Bernard Henninger

16 Jan

Lire au Centre, votre nouveau blog de littérature

Dédié au livre en région Centre-Val de Loire, ce blog vise à vous parler des publications, et pour commencer, quelques mots pour en esquisser les contours…

Matin_frileux_jan-2018

Bienvenue sur la plateforme de blogs de francetv info. Une rubrique « Lire au Centre » a existé sur le site pendant l’année 2013, mais, faute d’une santé suffisante, elle a dû s’arrêter. Toutefois, cette première expérience a continué à me travailler en profondeur, car, pour bref qu’il ait été, ce travail — ce désir de mieux connaître les livres publiés dans ma région — a été fécond, il a en particulier modifié mes propres écrits, amené à m’intéresser plus avant sur la poésie et ses formes actuelles, tout en offrant au travers de chroniques et de notes de lectures des livres et albums édités en région Centre-Val de Loire.

Aujourd’hui, la littérature est de plus en plus éclatée et impossible à appréhender dans son ensemble :

  • petits éditeurs se développant sur de nouveaux schémas économiques,
  • auteurs auto-édités de mieux en mieux organisés et professionnalisés,
  • développement des salons littéraires dans la région
  • développement de l’édition et de la lecture numérique

font que de nombreuses publications ne sont plus accessibles par les moyens traditionnels. En parallèle, certains organes de presse, restructurés dans des holdings œuvrant sur un vaste territoire peinent à traiter des publications locales.

Les libraires aussi sont parfois débordés par des publications de plus en plus nombreuses, et éphémères. Pour ceux qui se font un honneur de garder un intérêt neuf et bienveillant pour l’édition régionale, les moyens aussi se sont démultipliés. Un livre peut se trouver seulement dans trois ou quatre librairies de la région, ou accessibles uniquement par l’Internet, par des sites personnalisés  ou par le biais de librairies en réseau.

Cette multiplication des littératures et de leur diffusion donnent donc tout leur sel au plaisir que je peux prendre à découvrir un ouvrage, à écrire quelques mots pour tenter d’en rendre compte avec le plus d’objectivité et d’imagination possible et à les donner au public pour leur en proposer la découverte.

Donc, très modestement, je fais le vœu de reprendre, poursuivre et élargir ce travail de chroniqueur, parfois de critique, mais sans obligation à un rythme le plus régulier possible… et d’espérer recevoir votre patience et susciter votre curiosité.

Bernard Henninger