16 Août

« Helstrid », le nouveau livre de Christian Léourier

Une nouvelle remarquable, de Christian Léourier : exploité pour ses richesses minières, Helstrid est un monde inhospitalier. Un convoi constitué de trois véhicules intelligents, et d’un humain, quitte la base. Que se passera-t-il si une tempête se déclenche ?

La réponse pourrait aller de soi. Possédant une intelligence autonome, les véhicules ont été conçus pour Helstrid, et ils sont programmés pour protéger la vie humaine. Mission dont chaque robot s’acquitte avec une intransigeance pointilleuse. Au moment de passer de la base à son véhicule, l’humain – Vic – doit patienter, le temps qu’un robot effectue la check-list des vérifications de sa combinaison et ce temps excède de beaucoup le temps de traverser la cour. Bien qu’il soit pris avec le sourire, ce retard est un indice d’un climat angoissant.

Vic pourrait être le capitaine de l’expédition, or il apparaît qu’il est lui-même aux ordres, et qu’il ne possède aucune autonomie. De plus, il souffre d’une dépression passagère : sa dernière aventure amoureuse, s’est achevée avec le départ inexpliqué de sa compagne, Maï, or Vic est en mal de compagnie, et sa venue sur Helstrid semble avoir surtout répondu à un coup de tête.

Comme la vie est une source de dangers en cascade sur Helstrid, Vic se plie sans rechigner à ces contraintes sécuritaires qui semblent l’unique souci des robots et des instructions qui leur ont été données… et d’ailleurs, il ne se conçoit pas autrement que comme un exécutant, aussi consciencieux que fidèle.

L’entité dans laquelle il prend ses quartiers, se présente spontanément à lui, sous un nom féminin : Anne-Marie (pour A), les autres s’appelant Béatrice et Claudine… Dès qu’apparaît un risque de tempête, une lutte pour la domination s’instille sournoisement entre eux : Anne-Marie est censée obéir, mais elle a souvent le dessus, en alléguant son désir de servir, et protéger l’humain dont elle a « charge ». D’ailleurs, comme si elle avait analysé le besoin de sociabilité de son passager, elle lui rappelle que son nom n’a été choisi que pour apaiser l’angoissant besoin de sentiments des Humains. Pour communiquer entre véhicules, Anne-Marie n’a besoin que de matricules. Au fur et à mesure de la montée des périls, les rapports se tendent. Vic désire participer à la bonne conduite de leur mission, et Anne-Marie s’oppose à la moindre proposition : certaine de « maîtriser la situation », elle lui assure qu’elle n’a pas besoin de ses services.

Se mêle, en arrière-plan, le besoin de sentiments de Vic, qui ne se remet guère de la perte de Maï et qui tente de nouer un dialogue aimable avec ce robot qui a pris des attributs féminins : essentiellement sa voix. Mais la séduction est un leurre, et Vic tombe dans le piège de cette voix qui prétend le rassurer…

Le récit peut être abordé sous plusieurs facettes : le rapport de l’homme et la machine devient complexe du fait que les robots, entraînés à faire respecter des consignes sécuritaires extrêmes, imposent des restrictions et ne transigent sur aucun point.
Mais est-on bien sur une planète si étrange ? Le climat d’Helstrid n’entretient-il pas des similitudes avec une modernité obsédée par les angoisses sécuritaires, où une police pointilleuse multiplie les barrières, les contrôles de routine, les vérifications, et les fouilles corporelles en raison d’une volonté absolutiste de sécurité ?
Pour la génération des années cinquante, les lois d’Asimov imposaient aux robots de donner priorité à la sauvegarde de la vie Humaine. Cet impératif toutefois cédait le pas à une cohabitation ouvrière et industrieuse entre hommes et machines intelligentes visant à réaliser un objectif partagé.
Ici, c’est maintenant. En matière de sécurité, les robots n’obéissent pas ou peu, aux humains. Les rares fois, où, les ennuis croissant, Vic tente une sortie, ce sera contre la volonté d’Anne-Marie, qui le laissera faire et ne manquera pas de lui faire la morale pour n’avoir pas écouté ses ordres « conseils ».

En avant, les véhicules B et C, n’ayant pas charge humaine, continuent leur route vaillamment, peu gênés dans leur course par le déchaînement des éléments.

En arrière, Anne-Marie qui adopte un ton de plus en plus impératif, a réponse à tout : elle explique à Vic que la présence d’un humain la gêne, la retarde, mais qu’elle applique les instructions. Elle dévie donc de sa route, en assurant à Vic qu’elle fait cela pour lui, l’humain, au seul motif de sa sécurité.

Elle n’autorise à Vic aucune initiative. Mais Anne-Marie est-elle bien un robot ?  À bien des égards, elle n’est pas sans me faire penser à certains jeunes adultes que je croise quotidiennement : imbus, pénétrés de leur supériorité et fermés à l’échange. Ils pensent que tout irait pour le mieux si tout un chacun se contentait de les imiter.

Et ce qui se joue, est-ce bien un conflit homme-robot autour d’une sécurité qui va se montrer aussi fiable qu’une tartine pour résister au passage de la confiture ? Ou n’est-ce pas le fait qu’un robot n’est que la production d’êtres qui l’ont éduqué « configuré » ?

N’est-ce pas aussi la nécessité de se réfléchir en tant cheville ouvrière d’un tout, et non pas en tant qu’entité « auto-imbue » ?

Jamais Anne-Marie ne semble penser que Vic puisse participer de la solution à son problème. Pour le noyau noétique, Vic n’est qu’une charge (comme ces PDG qui se plaignent de leurs charges) et là où une coordination des individus – et une vision de la société –, serait capable de sauver le monde, le sécuritarisme se révèle le danger le plus terrifiant qui soit pour l’humain… La sécurité isole, elle sépare, elle déresponsabilise, elle est une tombe pour la pensée alors qu’une vision de groupe, une coopération, seraient seules capables d’offrir – peut-être – une solution au dilemme… Que pourra faire Vic pour échapper à l’étreinte fatale de cette entité prétendant à le déposséder de lui-même ?

C’est toute la force de la Science-fiction que l’auteur, Christian Léourier, condense dans ce court récit, car elle seule est capable – avec une telle force émotive – de raconter l’ailleurs pour mieux pointer sur le présent un regard précis mais tendre.

Bernard Henninger

Copyright : portrait de Christian Léourier à la convention de science-fiction d’Amiens en 2014 (B. Henninger)