02 Juin

Poitiers : un jeune cinéaste du Burkina Faso lauréat d’une résidence d’écriture à la Villa Bloch

Depuis son inauguration en février dernier, la villa Bloch à Poitiers accueille des artistes en résidence. Début mai, le cinéaste burkinabé Jean-Baptiste Ouedraogo y a séjourné deux semaines où il a travaillé au scénario de son premier long métrage, intitulé « Wakat ». Il a été retenu après ses sélections au Poitiers Film Festival en 2013 et 2018.

Jean-Baptiste Ouedraogo, à la villa Bloch, le 9 mai 2019.

A Poitiers, Jean-Baptiste Ouedraogo a trouvé un espace de travail au calme, un peu à l’écart de la ville. A la villa Bloch, il compte parmi les premiers artistes en résidence. Son domaine, c’est le cinéma. Dans l’ancienne demeure de l’écrivain et journaliste Jean-Richard Bloch, il vient de bénéficier d’une résidence de deux semaines pour travailler le scénario de son premier long métrage, l’histoire d’une vieille femme chargée de transmettre les codes d’un rituel ancestral, pour appeler la pluie.

Si les températures très fraîches de ce début mai l’ont un peu surpris à son arrivée du Burkina-Faso, Jean-Baptiste Ouedraogo, 33 ans, a trouvé ici, « un site idéal pour la création artistique ».

« Le cadre est enchanteur », lâche-t-il dans un sourire.

La villa, située dans le quartier de la Mérigotte, offre un écrin de verdure, loin du brouhaha citadin. Du salon, on aperçoit la vallée verdoyante.

Il faut proposer des films qui parlent de nous, sinon dans 40 ans, on n’aura pas d’images de nous et que penseront nos enfants ? (J.-B. Ouedraogo)

Scénario de long-métrage

Le scénario sur lequel il travaille, intitulé « Wakat » (« Le Temps ») sera celui de son premier long-métrage. Il y est question d’une vieille dame et de récits qu’elle veut transmettre à sa petite fille. Victime d’un trou de mémoire, elle ne parvient plus à structurer sa pensée. Récits d’hier, d’aujourd’hui et de demain se confondent.

« C’est la particularité du scénario. On a des histoires qui s’enchevêtrent. Le scénario est assez complexe; ils se déroulent sur trois époques. »

Si le premier jet est terminé, Jean-Baptiste travaille désormais avec deux coaches, proposés par le Poitiers Film Festival.

« J’ai besoin de retours, c’est essentiel pour moi’, raconte-t-il. « C’est la première fois que j’écris un long métrage. Ça me permet de mieux voir les faiblesses du scénario. »

Ce projet est aussi inspiré de ma propre histoire. Ma grand-mère m’a transmis des choses de nos traditions mais me disait souvent ‘Tu veux trop savoir’. (J.-B. Ouedraogo)

Dans sa fiction, la vieille femme doit donc transmettre tout un pan de la mémoire orale et les codes d’un rituel. Tout se déroule « sur fond de conception africaine du temps ».

« Dans la religion de cette femme, des maîtres du fer, du feu et de la terre, il faut passer par des rituels pour chaque saison », raconte Jean-Baptiste Ouedraogo. « Et pour la saison des pluies, il faut un rituel pour appeler la pluie. Et là, dans l’histoire, le temps passait, le rituel n’était pas fait, les gens commençaient à angoisser et à craindre que la pluie ne vienne pas. La vieille venait de se rendre compte qu’elle perdait la mémoire et qu’elle ne pourrait pas réaliser le rituel… Elle entreprend alors de transmettre à sa petite-fille. »

Des courts-métrages primés

Jusque-là, Jean-Baptiste Ouedraogo s’était fait connaître pour ses courts-métrages, dont certains ont été sélectionnés dans des festivals internationaux.

« Une partie de nous », son film présenté au Poitiers Film Festival en 2013, a aussi été primé au Fespacole grand festival de cinéma du continent africain (prix du meilleur film de fiction des écoles). Le passage au long métrage revêt un enjeu tout particulier, lié à la singularité de son scénario et des récits qui s’enchevêtrent : il lui faut donner vie à ses personnages dans une structure narrative complexe.

Jean-Baptiste Ouedraogo a décroché cette résidence à Poitiers, grâce au Poitiers Film Festival et au Ouaga Film Lab à Ouagadougou (Burkina Faso) où il a été lauréat du Prix Sud Ecriture, soit une bourse d’écriture qui le mènera à Tunis en Tunisie à l’automne prochain.

« L’idée est d’aider Jean-Baptiste à avoir un parcours qui mène son projet de film dans plusieurs laboratoires d’écriture », raconte Elodie Ferrer, déléguée aux programmes professionnels du Poitiers Film Festival et qui avait retenu le projet du cinéaste dans la sélection Jump-In de la dernière édition du festival. Mais, faute de visa, l’artiste avait alors été contraint de rester chez lui.

« On a fait le pari de le faire venir ici pour qu’il travaille et pour que son potentiel soit remarqué. »

Jean-Baptiste est suivi par une tutrice. Et pas n’importe laquelle : Dora Bouchoucha, la grande productrice de cinéma tunisienne (« La Saison des hommes ») qu’il devrait retrouver à Tunis.

Jean-Baptiste Ouedraogo, à la villa Bloch, le 9 mai 2019.

Un prince à Poitiers

De ses deux semaines de travail à Poitiers, Jean-Baptiste Ouedraogo ressort avec « le sentiment d’avoir bien avancé ».

« Vous savez, ce projet, je le porte depuis deux ans », confie-t-il assis dans le canapé du salon de la villa Bloch. « Il est aussi inspiré de ma propre histoire. » Cette grand-mère qui perd la mémoire dans le film est un peu la sienne. « Elle m’a transmis des choses de nos traditions mais me disait souvent ‘Tu veux trop savoir’. Et un jour, elle a fait un AVC et a perdu la mémoire. »

Cette histoire liée aux traditions des peuples du continent noir, il aimerait en voir plus au cinéma.

Lui-même issu d’une société royale du nord de son pays (chez lui on le nomme Pazouknam – prince -) estime qu’ « il nous faut retourner à nos grandes valeurs. (…) On ne peut pas avoir de films que sur des histoires de fric ou de tromperies », lâche-t-il en riant.

« Il faut proposer des films qui parlent de nous, sinon dans 40 ans, on n’aura pas d’images de nous et que penseront nos enfants ? », s’interroge-t-il avec une certaine gravité dans la voix.

Il le constate volontiers, peu de films du continent africain émerge sur la scène internationale.

« Au Sénégal, par exemple, il existe en ce moment une politique pour contribuer au cinéma du pays », explique-t-il. Chez lui, au Burkina Faso, « on a un petit fond qui permet aux cinéastes de faire des films ».

En parallèle à son travail de cinéaste, son cheval de bataille est de contribuer au développement du cinéma dans son pays. Il a, d’ailleurs, tout récemment, été élu à la tête de la Fédération nationale de cinéma et de l’audiovisuel du Burkina Faso.

08 Mar

Poitiers : Vincent Dedienne, dans un « Jeu de l’amour et du hasard » enlevé

Le Théâtre Auditorium de Poitiers présente jusqu’à samedi « Le Jeu de l’amour et du hasard » de Marivaux, dans une mise en scène de Catherine Hiegel, avec dans les rôles titres : Clotilde Hesme (Silvia), Laure Calamy (Lisette), Vincent Dedienne (Arlequin) et, Emmanuel Noblet (Dorante). La première représentation, jeudi soir, a été très longuement et chaleureusement applaudie. 

Vincent Dedienne et Laure Calamy dans « Le Jeu de l’amour et du hasard » de Marivaux, mis en scène par Catherine Hiegel (Photo Pascal Victor).

C’est un classique, souvent vu et revu. Mais quelle joie de redécouvrir « Le Jeu de l’amour et du hasard » (1730) de Marivaux, dans cette mise en scène de Catherine Hiegel, sociétaire honoraire de la Comédie française, portée par l’énergie d’une troupe de comédiens formidables. Jeudi soir, le public pictave n’a pas caché son plaisir et a longuement applaudi, debout, les comédiens.

Dans le rôle de Lisette, Laure Calamy (vue récemment dans la série « 10 pour cent »), dans celui d’Arlequin, Vincent Dedienne (connu pour son seul en scène « S’il se passe quelque chose » ou ses chroniques sur Quotidien et France Inter), dans celui de Silvia, Clotilde Hesme (« Diane a les Épaules », « Les Chansons d’amour », « Les Amants passagers ») et, dans celui de Dorante, Emmanuel Noblet (vu également cette saison dans « Réparer les Vivants »).

Le Jeu de l’amour et du hasard | Catherine Hiegel from Théâtre Auditorium Poitiers on Vimeo.

Silvia doit donc épouser Dorante qu’elle ne connait pas. Pour la visite de son futur mari, elle obtient de son père de se faire passer pour sa servante, Lisette, pour mieux l’observer. Seulement, ce qu’elle ignore, c’est que Dorante a eu la même idée…

Les maîtres revêtissent donc les habits de leurs valets qui, à leur tour, se glissent dans ceux de leurs maîtres. Les premiers pour mieux éprouvés les sentiments et le cœur de leur promis. Les seconds pour jouer le rôle attendu d’eux, tout en rêvant accéder à meilleur statut social. Mais les rapports qu’entretiennent valets et maîtres se retrouvent confrontés aux désirs individuels, aux sentiments amoureux naissants et aux conventions de l’époque. Si la pièce est tour à tour légère et enlevée, elle se révèle surtout cruelle et féroce, les uns et les autres longtemps incapables de s’affranchir de leurs préjugés et, de leur caste.

Rencontre avec Vincent Dedienne

Si la distribution aligne les noms de comédiennes et de comédiens connus, elle dévoile des choix judicieux. Sur scène, l’alchimie entre les comédiens fonctionnent. La plupart s’est déjà produit sur la scène pictave. C’est le cas de Vincent Dedienne, venu présenter son seul en scène pour quatre représentations à guichet fermé l’an dernier et qui, cette année, parraine l’édition des 10 ans du TAP et est présent dans deux productions (« Le Jeu de l’amour et du hasard » et une lecture de « Fou de Vincent » d’Hervé Guibert, en juin). Nous l’avons rencontré, ce matin, au TAP. Entretien filmé contre un poster de David Bowie.

« Le Jeu de l’amour et du hasard » de Marivaux, mise en scène de Catherine Hiegel, au TAP Poitiers – prochaines représentations : vendredi 8 mars à 19h30 et samedi 9 mars à 15h et 18h30. Avec Vincent Dedienne, Laure Calamy, Clotilde Hesme, Emmanuel Noblet, Alain Pralon, Cyrille Thouvenin.

« Fou de Vincent » de Hervé Guibert. Une lecture de Vincent Dedienne conçue avec le romancier Arnaud Cathrine. Représentation le mercredi 5 juin à 20h30.

 

 

15 Déc

Musique : « J’ai participé au financement en ligne du disque de Barbara Carlotti »

Barbara Carlotti photographiée par Elodie Daguin

La tournée de la chanteuse Barbara Carlotti passe par La Sirène à La Rochelle, samedi 15 décembre. En amont de ce concert très attendu, nous avons échangé avec celle, dont le dernier album, « Magnétique », salué par la critique, a été financé grâce au crowdfunding.

 

C’était le 6 mai 2017, en participant à hauteur de 35 euros au financement en ligne du disque « Magnétique » de Barbara Carlotti, je devenais officiellement Kissbanker du projet. En gros, j’achetais, en avance, l’album (en format vinyle et numérique) d’une chanteuse dont j’écoutais la musique depuis pas mal d’années maintenant. Avec quelques bonus en prime. L’album s’inspire des rêves mais sa conception, elle, s’est confrontée à la réalité des mutations de l’industrie du disque. Rencontre.

Qu’est ce qui vous a conduit à avoir recourt au financement participatif ?

Barbara Carlotti : J’étais publiée dans une maison de disques qui s’appelait Atmosphérique à l’époque. Cette maison de disques a fermé. Elle a fait un dépôt de bilan. Je me suis retrouvé en carafe parce que mon disque précédent « L’Amour, l’Argent », s’était plutôt bien vendu. On en avait vendu 20.000 exemplaires. Ils étaient en difficulté. J’avais des signes de ça, mais je pensais faire mon album. Et j’avais fait l’émission de radio Cosmic Fantasie sur France Inter pendant un an à la fin de ma précédente tournée qui avait un peu retardé le maquetage des nouvelles chansons. Ma maison de disques, au terme de cette année, n’avait plus les fonds pour produire des disques et ils ont arrêté. Je me suis donc retrouvée sans maison de disques. Parallèlement à ça, ma manageuse est partie travailler dans une autre maison de disques qui s’appelle Tôt ou Tard et elle ne pouvait plus s’occuper de moi à ce moment là. Je me suis retrouvée un peu toute seule; j’ai mis un peu de temps à réaliser, parce que ça faisait quand même 15 ans que je faisais des disques. J’étais très entourée, j’avais des équipes autour de moi pour s’occuper des choses. Quand je me retrouvée seule, ça m’a un peu terrorisé, je ne savais pas comment m’y prendre. Je n’avais pas eu l’habitude de m’occuper directement des choses.

Est-ce que ça veut dire qu’il vous a fallu prendre les choses en main ?

Je me suis retrouvée sans aucun partenaire, j’ai mis un peu de temps à me demander ce que je pouvais faire. Ma priorité était de faire ce disque que j’avais commencé à maquetter. J’avais écrit toutes les chansons. Elles n’étaient pas complètement terminées, elles étaient à l’état de maquette. Je continuais à travailler dessus avec Benoit de Villeneuve qui a co-réalisé le disque avec moi, mais je n’avais personne pour me dire quelle serait la stratégie. A un moment donné, je me suis dit il y a cette chose du financement participatif. Comme j’avais plutôt bien vendu mon disque précédent, je me suis dit que ça pouvait être la solution, en tout cas pour lancer les choses. J’étais allée voir des maisons de disques pendant dix mois mais je n’avais pas trouvé de partenaire. On se rend compte quand on démarche que les maisons de disques ont des logiques assez particulières. Elles ont un certain nombre d’artistes et les maisons de disques auxquelles je m’adressais avaient déjà des artistes un peu similaires à moi, comme par exemple Bertrand Belin ou des gens comme lui qui sont des amis. Ils n’avaient pas spécialement de places pour des artistes similaires. Il fallait trouver une maison de disques qui ait besoin d’un artiste comme moi, au stade où j’en étais, avec une notoriété suffisante mais qui en même temps ne faisait pas d’énormes ventes. Et là, je suis rentrée dans le détail de la production, de ce que ça veut dire. Pour moi, ça s’est révélé très intéressant parce que, jusqu’à présent, je ne m’étais jamais posée ce genre de questions assez concrètes. La façon dont la musique est gérée depuis quelques années, les artistes sont de plus en plus indépendants. Avec les moyens de production dont on dispose, on peut faire des disques tout seul et les maisons de disques signent de plus en plus d’artistes extrêmement indépendants. Moi, j’avais toujours été dans une logique où j’avais un éditeur, que j’ai perdu entre temps! Donc, ma seule solution a été de me dire qu’il fallait faire confiance à mon public, et me faire confiance aussi, ce qui n’est pas une évidence quand on a été très entourée. Alors, je suis retournée voir Benoit de Villeneuve et on a terminé mes maquettes. Le 1er janvier 2016, je me suis réveillée et je me suis dit : tu as explorée tous les contacts de maisons de disques possibles, ça ne fonctionne pas, là, ce disque, j’avais une grande nécessité de le faire, il fallait que j’avance sinon j’allais me sentir mal avec ça. Il me fallait un objectif de sortie.

Barbara Carlotti photographiée par Elodie Daguin

Qu’avez-vous fait alors ? Vous avez créé votre propre structure ?

Alors, j’ai un peu fait les choses dans le désordre, mais c’était pas mal. J’ai lancé le financement participatif sans savoir exactement où j’allais et j’ai rappelé mon ancienne éditrice qui, elle, avait été virée de mon ancienne maison de disques. On en rigole maintenant! On se rend compte que nous artistes, les gens avec qui on travaille dans cette industrie sont tout aussi précaires que nous. Je pouvais trouver des partenaires de travail qui sont dans le même cas que moi. Je savais que je pouvais l’appeler. Je lui ai dit : j’ai finalement décidé de faire le financement participatif. Il faut que j’enregistre dans les mois qui arrivent sinon je crois que je vais mourrir à petit feu avec ce projet et elle m’a dit ok, on y va. J’ai fait le financement participatif avec elle, parce qu’elle pouvait m’épauler et je n’étais pas toute seule. C’est un énorme boulot ! (…) Et je me suis dit, mes maquettes sont prêtes, je peux passer en studio. J’ai rappelé Bertrand Burgalat qui est un ami de longue date et un partenaire de longue date. Il m’a dit qu’il ne pouvait pas me produire sur Tricatel parce que ce n’était pas sa ligne éditoriale. Il fait plutôt des projets comme Catastrophe ou Chassol. Il m’a dit « un disque de pop chez moi, ça n’a pas de sens aujourd’hui », mais je veux bien t’aider. Je lui ai fait écouter mes maquettes, il a été très enthousiaste et il m’a dit tu devrais travailler avec l’As Dragon, ça pourrait être génial pour toi. Fort de tous ses conseils, j’ai lancé le financement avec le projet tel que je voulais le faire. Maintenant que j’étais totalement indépendante, je pouvais travailler avec les musiciens que je voulais, sans restriction. Je voulais travailler avec la section rythmique de l’As Dragon, avec Benoit de Villeneuve à la production, Olivier Marguerit sur telle chanson, avec Thomas de Pourquery sur telle autre. J’ai rêvé un album idéal. Et là, je suis allée voir KissKissBankBank. Ils m’ont dit qu’il fallait nourrir le projet de vidéos, de choses autour. Je ne voulais pas proposer uniquement l’album mais je voulais qu’il soit au centre d’une sorte de constellation de choses que je propose. Comme l’album était autour des rêves, j’ai proposé des « goodies » autour de ça. Une affiche avec Christophe Blain qui reprend des images à la Klimt qui peut aussi raconter ce qu’est le rêve. Les longs cheveux ondulants autour de moi, c’est un peu ça.

La pochette de l’album « Magnétique » de Barbara Charlotte

Et y’avait des coussins aussi, car l’idée était de rêver et de dormir, c’était assez drôle. Avec Gaëlle Donelian, qui est devenue ma manageuse, on a imaginé des auto-collants, plein de choses pour offrir plus que l’album, des dreams machines, pour montrer aux gens comment je crée un disque.

En vous écoutant, j’ai le sentiment que ça vous a finalement donné beaucoup plus de liberté dans le processus créatif.

Absolument. Le fait de prendre tout en charge, on se demande avec qui et comment on va le faire, ça nous aide à préciser, mais aussi à prendre des libertés sur la façon dont on veut faire les choses. Parce que, si on travaille avec une maison de disques qui est dans un cadre de production, et c’est bien normal, plus traditionnel, eux, nous arrête sur le budget que ça va coûter. Là, je me suis dit, je me lance et je trouverai les solutions financières pour le faire. C’est plus simple de trouver des solutions peu chères quand on est seuls, que quand on est dans un cadre de maison de disques.

Vous vous donniez pour objectif de récolter 19.000 euros et vous en avez récolté 26.000. C’est ça le budget final du disque ?

Le disque a coûté beaucoup plus cher mais je savais qu’à partir de 20.000 euros, je pouvais m’en sortir avec d’autres aides. J’ai monté une structure pour pouvoir payer les musiciens avec (La Maison des rêves) et gérer l’argent du crowdfunding. On a trouvé une co-production avec une structure qui m’a aidé à trouver des subventions pour compléter le budget du crowdfunding. Ils s’appellent Alice au pays des Merveilles, ce qui est just génial (rires). Tout était autour du rêve, c’était un signe! On a trouvé des subventions avec l’Adami par exemple… Le disque a vraiment coûté 50.000 euros. On a eu des vidéos pour nourrir les visuels autour du crowdfunding, des belles vidéos qui représentent l’univers de l’album. Je ne me voyais pas me mettre derrière la caméra de mon ordinateur et parler aux gens. Je voulais que tout le projet soit inspiré de l’univers onirique que j’essaie de développer sur l’album.

Elektra/Warner arrive quand dans cette histoire ?

Lorsque je faisais le tour des maisons de disques, j’avais rencontré Anne Cordier. Elle avait bien aimé les maquettes mais n’avait pas la latitude de sortir l’album et on devait se tenir au courant. Quand j’ai fini complètement l’album, je l’ai revue. Les titres n’étaient pas encore mixés et elle m’a dit « c’est super, j’adore, vous avez fait un super boulot ». Elle a proposé le disque au nouveau patron d’Elektra. Deux mois plus tard, elle me rappelle, il a trouvé ça super, on peut travailler ensemble. Je terminais les mix, ça tombait bien. On est parti sur une licence. C’était mon intérêt comme j’avais tout fait toute seule. (…) Je n’avais pas les reins de tout faire et eux, font la promotion du disque. Je ne pouvais pas partir en indépendance totale, je suis profondément artiste, pas du tout administrative ni gestionnaire, je n’ai pas l’âme d’une productrice. Je sais que des artistes arrivent à faire ça, et je suis très admirative, Keren Ann, par exemple.

Au final, votre disque existe tel que vous le souhaitiez ?

Oui, ça m’a appris à être plus sûre de mes choix. Tout ce que j’ai fait comme choix artistiques, je les ai travaillés de manière très précise en me demandant combien ça coûte, comment je peux faire pour trouver des solutions, ça m’a obligé à les assumer plus. Ca a donc été un très bon enseignant. Mais, c’est une charge de travail monumentale pour laquelle on n’est pas payés. Je suis très heureuse que le disque existe mais c’est compliqué de faire ça pendant un an sans être rémunérée. J’ai fait d’autres choses avec d’autres gens, mais on vit assez chichement!

Est-ce que ce sont les tournées qui font vivre les artistes aujourd’hui ou encore les ventes de disque ?

Quand on a produit son disque, on touche un peu plus d’argent sur les ventes d’album. En tant que producteur, on doit aussi investir. Donc, ce ne sont pas forcément les ventes de disques, en tout cas pour moi ce n’est pas encore le cas. Ce sont surtout les concerts et les droits d’auteur. Quand le disque sort, le fait qu’il passe à la radio, et nous, on a été très soutenus par France Inter, il est passé sur leur antenne, ça, ça génère des droits d’auteur. Et les concerts, à la suite de ça. (…) La tournée se poursuit l’année prochaine. Une vingtaine de dates à partir de janvier, et des dates vont être calées jusqu’à l’été. j’adore les concerts. L’intérêt est de défendre le disque sur scène. C’est comme ça que l’on vend des disques aussi aujourd’hui. Quand un concert est réussi, on en vend un petit paquet à la fin du concert. « Ca continue encore et encore, ce ne que le début… » (rires) Pour l’instant, on est à 6.000 exemplaires vendus de « Magnétique », ce qui est pas mal pour un disque de pop française aujourd’hui. Avant, il y a encore cinq ou six ans, les albums, quand on les sortait, on attendait six mois et on voyait ce qui se passait et maintenant, ça s’est renversé, plus le disque dure sur scène, plus on sait que l’on va en vendre. (…) Maintenant, il faut arriver à trouver des idées en terme de promotion. Par exemple, j’ai fait une reprise avec Juliette Armanet. Mon idée était de faire des reprises de chansons qui parlent de rêve, et avec elle, on a repris « J’ai encore rêvé d’elle » d’Il était une fois. Le duo avec Juliette est génial. Je vais faire une autre reprise avec Philippe Katerine, une autre avec Clara Luciani et continuer avec des artistes que j’aime. Et j’espère qu’au printemps ou l’été, si le disque est re-pressé, on ressortira une édition avec les bonus reprises. Ce sont les idées pour faire vivre l’album.

Barbara Carlotti photographiée par Elodie Daguin

07 Déc

Poitiers Film Festival : à la rencontre de deux jeunes cinéastes prometteurs

« Les Choses du dimanche » de Thomas Petit (Fémis)

Classiques, mais très prometteurs : Louise Groult et Thomas Petit, deux jeunes réalisateurs issus de la Fémis, présentent leurs courts-métrages de fin d’études au Poitiers Film Festival. Leur travail s’inscrit dans une tradition française du cinéma d’auteur.

D’un côté, Louise Groult, 28 ans, de l’autre, Thomas Petit, 24 ans, accompagnés de leurs producteurs respectifs, Anne-Laure Berteau, 26 ans et Lucas Le Postec, 28 ans, tous les quatre fraîchement diplômés (en juin dernier) de la Fémis, la prestigieuse école de cinéma parisienne. L’une est issue de la filière scénario, l’autre de la réalisation. Ils sont venus à Poitiers cette semaine présenter leurs courts-métrages d’école, « Les petites vacances » et « Les choses du dimanche« , sélectionnés à la 41ème édition du Poitiers Film Festival, le festival des écoles de cinéma.

Le premier s’inscrit dans une tradition rohmérienne du film « de plage ». A 16 ans, Charlotte est en vacances à la mer avec sa cousine. Elle rencontre un garçon plus âgé qu’elle et pas vraiment disponible. Mais c’est l’été et elle aimerait vivre une histoire, comme sa cousine. Le second film se présente comme une balade dans Paris sur fond d’histoire d’amitié et d’amour. Trois copains se retrouvent chez l’un d’eux pour le week-end. Les deux films partagent cette même thématique de la chronique sentimentale, héritée de la Nouvelle vague.

Si leurs deux films adoptent une forme assez classique, ils touchent par leur capacité à se maintenir au plus près des personnages et de leurs sentiments à fleur de peau. La révélation finale d’un désir ou d’une blessure intime, immanquablement, marquera le spectateur.

« Les petites Vacances » de Louise Groult (Fémis)

Rencontre

Est-ce une demande de l’école d’aborder une thématique autour de la chronique amoureuse et de l’adolescence, ou un choix personnel ?

Louise Groult : Ce n’est pas du tout imposé par l’école. En filière scénario, je n’avais pas à réaliser de film, a priori. Pour le diplôme, on a juste à écrire un long métrage, ce que j’ai fait. Mais les producteurs, en l’occurrence Anne-Laure, pour passer le diplôme devait produire un film de son choix. Comme on s’entendait bien et qu’on avait déjà commencé à travailler ensemble, elle m’a proposé de réaliser un film. A partir de là, c’était plus ou moins carte blanche, on a réfléchi à ce qu’on pouvait raconter et à ce qui pouvait lui parler à elle aussi. Ça s’est fait naturellement comme ça, raconter des vacances d’été un peu foireuses, qui se déroulent pas comme on pourrait rêver que ça se passe. De filmer en Normandie aussi, là d’où je viens.

Thomas Petit : La seule chose qu’on nous impose à la Fémis, c’est le moment de l’année où on les tourne. Louise savait qu’elle devait tourner son film en été et moi, j’étais obligé de le tourner au mois de janvier et c’est vrai que nos deux films se ressemblent un peu parce qu’on a des goûts communs, des intérêts communs. Ils ont cette différence là que j’étais obligé de tourner en hiver et je trouvais ça un peu déprimant parce que souvent les films tournés en hiver ont tendance à se faire en intérieur en majorité et je voulais quand même sortir dehors. Assez vite s’est imposée la thématique d’une balade adolescente dans Paris. Je voulais que ça ressemble à des vacances un peu comme le film de Louise.

Vous avez écrit votre scénario ou est-ce celui d’un autre étudiant ?

Thomas Petit : Je l’ai écrit avec quelqu’un d’autre. On a été deux à travailler dessus. L’idée de départ est la mienne et tout le scénario a été écrit avec Hania Ourabah.

Louise Groult, au Poitiers Film Festival, réalisatrice du film « Les petites Vacances » (Crédit : Poitiers Film Festival)

Qu’est-ce qui a primé dans votre démarche d’écriture ?

Louise Groult : Au début, j’avais envie de cette situation où une jeune femme se retrouve avec un type qui se masturbe à côté d’elle et rien d’autre. C’était ce que je visualisais et le film s’est construit autour de ça. Comment on en est arrivé là, qu’est-ce qui peut se passer après et comment une situation pareille peut trouver un dénouement. Il y avait ce personnage de femme qui traverse le film un peu renfrognée, toujours un peu en retrait, en posture d’observatrice. Il y avait l’envie d’écrire un personnage comme ça et ensuite de diriger les comédiens dans ce sens-là.

Thomas Petit : Une des idées de départ était que ça devait être une histoire d’amitié et d’amour entre des jeunes de cet âge-là. Mais, ce qui est arrivé très vite dans l’écriture, ce sont les acteurs. J’ai tendance à vouloir chercher très vite des acteurs avant de savoir ce que sera le rôle, imaginer quels acteurs pourraient incarner les personnages. Pour ce film-là, j’ai commencé à chercher en même temps que j’écrivais. Tout devient un peu flou à ce moment-là parce qu’on ne sait plus si telle idée est arrivée avant ou après la rencontre avec tel acteur, que le personnage est devenu ce qu’il est devenu.

Thomas Petit, au Poitiers Film Festival, réalisateur du film « Les Choses du dimanche » (Crédit : Poitiers Film Festival)

Dans « Les choses du dimanche », il y a ce moment de basculement, où l’un des personnages n’en peut plus et met un autre face à ses contradictions, et tout bascule. Est-ce vers ce genre de moment que l’on cherche à tendre dans l’écriture ?

Thomas Petit : Très vite, c’était d’avoir un personnage, qui, parce qu’il est travaillé par des sentiments qu’il a du mal à cacher et n’est pas très agréable avec les autres. Je voulais que ce soit un personnage qui se prenne des leçons par les gens autour de lui dans la deuxième moitié du film. Donc, ce moment, c’est là où tout va basculer car les choses ne se passent pas comme il voudrait qu’elle se passe et, cet ami, toujours en retrait, le seul moment où il va oser s’affirmer, ce sera pour l’engueuler et lui dire ce qu’il a besoin d’entendre. C’est une bascule qui, oui, était très importante. On savait que le personnage devait se prendre une leçon. C’est comme dans les films de Rohmer où pendant toute une moitié, les personnages ont leur avis sur le monde et la deuxième moitié, ils se le font déconstruire.

Vous citez Rohmer, Thomas, mais j’imagine que vous aussi, Louise, vous pourriez le citer, à travers cette tradition que semble incarner votre film, celle du film de plage, de conte moral aussi.

Louise Groult : Pas du tout au départ. En écrivant, ça n’était pas conscient du tout. Mais comme ça revient tout le temps, je pense que oui et, il y a ce truc bien français de film de bord de plage, de bord de mer, d’intrigue amoureuse, qui est vraiment un truc extrêmement français, sans réel équivalent ailleurs.

Thomas Petit : C’est un héritage de film, j’ai l’impression que tout le monde a envie de faire son film de bord de mer, de petit conte moral en vacances. C’est un peu un passage obligé. Ça donne envie, même une fois qu’on en a fait un, d’en refaire un. C’est inépuisable! Je crois que l’on a tous inconsciemment Rohmer dans un coin de la tête.

« Les Choses du dimanche » réalisé par Thomas Petit (Fémis)

Est-ce que ces situations-là permettent de révéler quelque chose de vos personnages, de la nature humaine ?

Thomas Petit : En fait, ils se retrouvent nus, dans tous les sens du terme presque. C’est très minimaliste, les personnages ne sont pas noyés dans les différents aspects de leur vie que pourraient être le travail, l’école. Ils sont juste quasiment à poil sur une plage et, il n’y a qu’à travers les dialogues et les échanges entre eux, qu’ils peuvent se révéler en tant que personnage. C’est ce côté dénudé, dans tous les sens du terme, qui est très excitant. Et pour nous qui sommes en école, ce n’est pas très cher à faire, on a un budget limité et émotionnellement, on peut quand même aller quelque part.

Quelles sont vos envies aujourd’hui, maintenant que vous êtes diplômés ? Un premier film ou travailler sur les tournages de réalisateurs déjà confirmés ?

Louise Groult : Thomas comme moi, on a quand même à cœur de poursuivre nos collaborations avec les producteurs de nos films. Avec Anne-Laure, on a un autre projet de court-métrage que l’on aimerait réussir à monter l’année prochaine. J’ai aussi un projet de long métrage écrit à l’école que j’aimerais bien réaliser dans les années qui viennent.

« Les petites Vacances » de Louise Groult (Fémis)

Le binôme formé à l’école est destiné à se développer ?

Louise Groult : L’idéal serait de grandir ensemble et de garder cette même énergie. (…) A la Fémis, en filière scénario, on écrivait un long métrage par an. Il y en a deux au moins que j’aimerais vraiment développer. En tout cas, j’y pense et je me dis que ce serait bête de ne pas mieux les travailler, de les pousser jusqu’au bout.

Thomas Petit : On va essayer de continuer à faire des films ensemble, avec Lucas, qui, lui, monte sa société de production. Je n’ai pas tant de films que ça en tête, pour l’instant un seul. Ce qui est sûr, c’est qu’après ce court métrage là, j’avais envie de passer au long, d’autant qu’à la Fémis, en réalisation, on n’est pas tant que ça confronté au long-métrage, en tout cas moins que les élèves en filière scénario qui eux écrivent des longs tous les ans, qui restent au stade de scénario. Mais ça leur permet de se former à ça. Ce que je suis en train de faire en ce moment, c’est écrire mon premier long métrage. C’est assez clair que mes journées ne sont consacrées qu’à ça. (…) En sortant de cette école, on sait à peu près quel genre de films on a envie d’écrire. Tout le monde lorgne vers le long métrage, même quand on projette de faire un ou deux courts pour continuer à se former, pas seulement pour faire un film, les 4 ans de Fémis m’ont vraiment donné l’appétit du long.

« Les Choses du dimanche » de Thomas Petit (Fémis)

LES PRODUCTEURS

Thomas et Louise vous ont trouvés pour faire leur film, et pour vous, comment ça se passe, vous avez d’autres projets avec d’autres réalisateurs déjà ?

Lucas Le Postec : Oui, avec d’autres. Il vaut mieux. Il y a quelque chose dans le cinéma qui est lié au risque. Les projets de films sont des projets hautement risqués. Comme tout bon financier, on diversifie notre portefeuille de risque (rires). Plus sincèrement, c’est aussi une question de cinéphilie. Quand on aime le cinéma et qu’on a envie de faire des projets de film, on aime voir plein de cinémas différents et chaque réalisateur a son univers. Il y a ce plaisir-là d’alterner différents plaisirs de cinéphilie.

Vous sortez de l’école, vous allez créer votre propre société de production, n’est-ce pas un peu fou ?

Lucas Le Postec : On verra dans un an où on en sera. Mais quand vous sortez de la Fémis en production avec un réalisateur avec vous, qui plus est un réalisateur qui a un peu de succès en festival, vous diminuez considérablement les risques. Tout ça est un peu calculé, les risques sont pesés.

En tant que producteur, est-ce que vous avez envie de passer commande de films à des réalisateurs ?

Lucas Le Postec : En France, sauf preuve du contraire, c’est un peu impossible pour le cinéma d’auteur. Chez Pathé, chez Gaumont, ils peuvent produire des films comme ça. En France, il y a cette culture enracinée du cinéma d’auteur qui fait que c’est impossible d’imposer un scénario à un réalisateur. Beaucoup se disent ouverts à l’idée de faire un film qu’ils n’ont pas écrit, mais dans les faits, ils ont parfois du mal à s’approprier l’idée. (…) Il ne faut pas forcément aller à l’encontre de sa culture qui a permis de développer une telle cinéphilie, qui fait aussi la différence de la France sur le plan international. Si on voulait imiter d’autres, on serait sûrement moins bons qu’eux.

Anne-Laure Berteau : Je vais aussi créer ma structure à la sortie de l’école. Je développe deux projets avec Louise et je travaille aussi avec cinq autres auteurs, réalisateurs. La démarche, c’est de diversifier les personnes avec lesquelles on travaille. En tant que producteur, si on travaillait avec un seul réalisateur, aussi brillant soit-il, on aurait du mal à s’en sortir. (…) Pour moi, la démarche du producteur français est un peu celle d’un éditeur. S’il veut écrire, et bien, il devient auteur. (…) On collecte des artistes et des œuvres qui nous semblent correspondre à une vision que nous avons mais qui n’est pas traduite pas nous. Au sein de la Fémis, j’ai travaillé avec un réalisateur qui fait des films de genre, ce n’était pas mon truc et pourtant on avait plein de choses en commun. Louise, son travail aussi est différent, et je produis également du documentaire et peut-être que pour des gens de l’extérieur il n’y a pas de cohérence, mais pour moi oui, et elle vient de la vision que j’ai de mon travail. Cette richesse et cette exception française permet ça aussi. C’est moins de la maîtrise sur une oeuvre qu’essayer de proposer un paysage qui soit notre paysage à nous, en tant que producteur.

« Les petites Vacances » de Louise Groult (Fémis)

 

19 Sep

Cinéma : « Leave no Trace », grand film indépendant américain présenté à Poitiers en présence de la réalisatrice

La réalisatrice américaine, Debra Granik, présentait à Poitiers le week-end dernier son nouveau film « Leave no Trace », sorti en salles ce mercredi. Nommée aux Oscars en 2011 pour « Winter’s Bone », son nouveau film se révèle un vibrant plaidoyer en faveur de la possibilité de vivre en dehors de la société.

Debra Granik, réalisatrice de « Leave no Trace » pose devant l’affiche de son film présenté à Poitiers en avant-première, samedi 15 septembre 2018.

Est-il possible aujourd’hui de vivre loin de la société ? Et même de s’en émanciper définitivement ? Les personnages du nouveau film de Debra Granik, « Leave no Trace », Will et sa fille Tom, en font la cruelle expérience dans l’Amérique contemporaine.

Adapté du roman « Abandon » (« My Abandonment« ) de Peter Rock, l’histoire est celle, réelle, d’un père et sa fille, ayant vécu plusieurs années en pleine forêt, à la limite de la ville de Portland, dans l’Etat de l’Oregon. 

Le père se disait que sa fille avait le reste de la sa vie pour se conformer à la société moderne et qu’à travers la vie qu’il lui proposait, il pouvait lui transmettre une alternative (D. Granik)

Debra Granik choisit de les filmer dans leur quotidien, sur leur campement, se réchauffant au coin du feu de camp, à la recherche de leur nourriture, dans leur quête d’eau potable. Dès la séquence d’ouverture, leur vie est présentée à travers une série de scènes très documentées, le père apprenant à sa fille à vivre et à survivre dans ce milieu naturel, fuyant la présence d’autres hommes. Le spectateur découvre leurs codes, leur mode de communication et ce souci de ne laisser aucune trace derrière eux pour demeurer indétectable par la société des hommes, si proche.

Le retour à la nature

A l’image, la réalisatrice déploie une palette infinie de tons de vert à travers lesquels filtre une lumière blanche. Le spectateur est plongé dans un monde qui pourrait autant lui paraître hostile qu’il lui semble familier, à travers les sentiers de la forêt, comme s’il était en balade.

Dans cette histoire, la ville n’est pas bien loin. Le père s’y rend d’ailleurs régulièrement. Pour toucher sa pension militaire. Pour acheter ce que la forêt ne peut lui procurer. Le spectateur découvre alors une tranche de l’histoire de cet homme, ancien combattant, incapable de revenir.

« Il est définitivement aliéné de notre monde, raconte Debra Granik lors d’un échange avec le public à l’issue de la projection de samedi au TAP Castille. Comme d’autres anciens combattants traumatisés, victimes de blessures de guerre, il ne peut plus vivre cette vie quotidienne qui est la notre. »

« Tous les deux vivent très humblement, poursuit-elle. Mais ils restent très dépendants de la ville, pour une raison simple : ils ne sont pas propriétaires de la terre sur laquelle ils vivent. »

Lorsque la société, à travers les services sociaux américains, les découvre, ils apparaissent d’abord suspects. Tous vont vouloir croire à une maltraitance paternelle envers une jeune fille dont le niveau d’éducation et le bien-être vont se révéler de très loin supérieurs à ceux des enfants de son âge.

La réalisatrice livre alors une passionnante réflexion sur la notion de transmission. Lors de l’échange avec le public, elle évoque une rencontre avec un autre père et sa fille, qui eux aussi ont tenté cette vie, à la marge. « Lui se disait qu’elle avait le reste de la sa vie pour se conformer à la société moderne et qu’à travers la vie qu’il lui proposait, il pouvait lui transmettre une alternative. »

A travers ce film, Debra Granik aborde une thématique régulièrement explorée par le cinéma américain : celle du retour à la nature. Le spectateur se souviendra d’« Into The Wild » de Sean Penn, de « Captain Fantastic » de Matt Ross ou du grand classique de Sydney Pollack, « Jeremiah Johnson » incarné par Robert Redford, situé au 19ème siècle.

PROJECTIONS DU FILM :
Au TAP Castille, à Poitiers (horaires, cliquez ici)

Au Moulin du Roc, à Niort (horaires, cliquez ici)

A La Coursive, à La Rochelle (horaires, cliquez ici)

16 Août

Rentrée littéraire : l’amour fou avec Sarah

Le premier roman de Pauline Delabroy-Allard, « Ça raconte Sarah » parait à l’occasion de la rentrée littéraire de septembre 2018. Le récit se focalise sur les bouleversements du cœur provoqués par une rencontre amoureuse inattendue. « L’amour avec une femme : une tempête », lance, laconique, la narratrice de ce roman.

« Ça raconte Sarah » de Pauline Delabroy-Allard paraît à l’occasion de la rentrée littéraire de septembre 2018.

Née sous le signe du soufre. De l’embrasement. De la passion. Mais aussi sous le signe de la souf-france. Du replis sur soi. De la fuite. Telle une allumette que l’on craque, l’entrée de Sarah dans la vie de la narratrice se révèle immédiatement incandescente, bouleverse tout sur son passage, jusqu’à, quelques années plus tard, convaincre l’une d’avoir laissée l’autre pour morte dans la chambre où elle lutte contre la maladie et où elles viennent de faire l’amour.

« Ça raconte Sarah » se présente comme une série d’entrées plus ou moins courtes, tel un journal intime tenu par la narratrice, mais prend aussi le ton d’une voix off à la manière d’un film de la nouvelle vague et, de manière plus inquiétante, laisse également parfois l’impression d’une déposition de police.

Car si la narratrice se souvient tout le long du livre de sa vie avec Sarah, elle se focalise surtout sur cette nuit où, convaincue d’avoir tuée sa compagne, « enfin, je ne suis pas sûre », lâche-t-elle dans la seconde moitié du roman, elle tente de se remémorer les événements qui ont conduit à son départ précipité, cette nuit-là.

En équilibre sur un fil singulier

Dans cette histoire, la mort se révèle potentiellement tout aussi métaphorique que l’histoire vécue entre les deux femmes dont l’intensité et l’évolution est le plus souvent racontée par analogies, par le prisme de l’évocation d’un titre de film vu par les personnages, d’une chanson entendue, d’une ville visitée. Ainsi l’histoire progresse-t-elle de références musicales classiques, à une pièce de Shakespeare, « Songe d’une nuit d’été » par exemple – « une réflexion sur les pouvoirs de l’imagination face à l’arbitraire de la loi et notamment face aux rigueurs de la loi familiale » -, à une référence trufaldienne, après une dispute, – « Je hurle l’amour en fuite » – à Marguerite Duras – « l’amour est voué à l’échec » -, jusqu’à « La Jeune fille et la mort » de Schubert et à l’arrivée de la narratrice à Trieste, en Italie, ville présentée de manière impassible et froide, comme dans une fiche technique ou une définition de dictionnaire.

Le roman trouve son équilibre sur ce fil singulier où les souvenirs de la narratrice sont associés à des références ou des allusions à des œuvres connues de tous. Elles construisent un récit hors champ pour mieux suggérer et dire l’histoire vécue. « Ça raconte Sarah » séduit ainsi par sa forme. S’il y est question d’une histoire d’amour entre deux femmes, la thématique lesbienne n’épouse pas l’enjeu de société mais bien la cause de la littérature.

Clément Massé

« Ça raconte Sarah », de Pauline Delabroy-Allard (Editions de Minuit), 192 pages, 15 euros. 

Pour lire les premières pages du roman, cliquez ici.

15 Juin

Une soirée avec Joan Baez à l’Olympia

A 77 ans, Joan Baez vient de remplir dix Olympia à Paris et des salles un peu partout en Europe avant une tournée des festivals cet été. Mais quel engouement conduit des milliers de personnes à aller applaudir la chanteuse folk américaine pour sa tournée d’adieu ? Comme le chantait un certain Bob Dylan, tendez l’oreille, « la réponse est portée par le souffle du vent »…

Dimanche 10 juin 2018, l’Olympia à Paris annonce le concert du soir de Joan Baez. (C. Massé / France 3 Poitou-Charentes)

Radieuse et enjouée. A son entrée sur la scène de l’Olympia, dimanche soir, Joan Baez arborait un très large sourire. Un salut de la main à son public, la chanteuse saisissait ensuite sa guitare et entamait un classique de son répertoire : un morceau de Bob Dylan, « Don’t Think Twice », une ballade dans laquelle un homme signe la fin d’une romance avec une jeune femme à qui il « donna un jour son cœur » mais qui ne put s’empêcher de lui réclamer « son âme ».

Ce soir-là, la salle était comble. Tout comme les neuf autres dates du passage parisien de sa tournée d’adieu. Cinq nouvelles dates ont été ajoutées en février 2019. Cela suffira-t-il ? Certains sont là car ils sont fans, d’autres pour écouter chanter une fois dans leur vie l’une des légendes américaines des années Soixante. Les combats de l’époque, contre la guerre au Vietnam, en faveur de la lutte pour les droits civiques des Noirs, et pour la lutte non-violente rencontreraient un nouvel écho aujourd’hui, suggèrent certaines plumes. Notamment à l’aune des années Trump. C’est possible. Mais une évidence s’impose : comme à ses débuts en 1959, la chanteuse ébranle par sa voix et son propos.

Qu’elle entonne des classiques de Bob Dylan (« It’s All Over Now, Baby Blue » et « Farewell Angelina » suivront), qu’elle interprète ses propres textes (« Diamonds and Rust » ou « Here’s to You ») ou qu’elle présente des morceaux écrits par d’autres artistes pour son dernier album « Whistle Down The Wind », la chanteuse construit tout au long de son tour de chant un propos ancré dans l’expérience humaine. Pour elle, l’enjeu demeure le même : donner une voix à celles et ceux qui n’en ont pas. Ainsi, celle qui se décrit comme une troubadour, n’a de cesse de nous raconter, collectivement. De donner à entendre un récit de l’épopée de notre époque.

Si elle chante désormais une octave plus bas, elle ne cherche en rien à dissimuler les aspérités de ses cordes vocales. Joan Baez impressionne par une technique irréprochable et souvent bouleversante. Une faille dans la voix devient une force, une ressource pour dévoiler une émotion. Quand on l’écoute, on se dit que l’on ne s’est pas trompé. La dame n’a rien perdu de sa superbe.

« Aucune démonstration inutile chez elle, me disait mon amie Marie-Claire en sortant du concert, juste ce qu’il faut pour l’on tienne debout. »

Tout réside peut-être là, effectivement.

L’héritage folk anglo-irlandais

Au début de sa carrière, Joan Baez chantait le répertoire folk anglo-irlandais, celui hérité de l’émigration européenne aux Etats-Unis, qu’elle tenait en partie de sa mère, née en Ecosse. Souvent des ballades tragiques, parfois le récit de meurtres ou de jeunes femmes dont les hommes se disputent l’attention et l’amour. L’Amérique serait née dans la violence, raconte Martin Scorcese dans son film « Gangs of New York ». Les ballades folk le disent à leur manière et semblent l’inscrire dans la mémoire collective américaine.

Lorsque la lutte pour les droits civiques prend de l’ampleur, Baez inclut dans son répertoire les hymnes du mouvement et les morceaux de jeunes auteurs compositeurs interprètes, les songwriters de son époque, dont Bob Dylan qu’elle impose à son public. Dans sa voix, des morceaux tels que « Blowin’ in the Wind » deviennent des hymnes avant que leur auteur ne soit réellement reconnu du grand public.

Une épopée américaine

A travers ses choix musicaux, elle propose une lecture de l’épopée d’une Amérique en plein bouleversements sociaux et politiques. Tel un héro issu de la mythologie, elle semble vouloir montrer le chemin. Un autre chemin. Le récit qui se construit au fil de ses concerts et de ses albums dessine une époque et les contours d’un monde possible. Lorsque la guerre du Vietnam conduit la jeunesse américaine à la mort, elle est encore là, guitare au poing, refusant de cautionner la logique guerrière de son pays à l’étranger.

A l’orée des années Soixante-Dix, les luttes qui l’ont vu naître auprès du public se résolvent. L’égalité des droits entre blancs et noirs est acquise dans la loi, la guerre au Vietnam est terminée, mais Martin Luther-King a été assassiné, le 4 avril 1968 à Memphis.

Lors d’un entretien que j’ai eu avec elle aux Etats-Unis en 2010, elle disait qu’il lui « était impossible d’en parler ». Le regard chargé par l’émotion, elle retenait difficilement quelques larmes et poursuivait son propos, évitant d’entrer dans trop de détails. Celui qui était devenu son ami, qu’elle avait accompagné dans deux nombreux défilés pacifistes et qui, en retour, l’avait soutenue ouvertement dans sa lutte contre la guerre au Vietnam, n’était plus. L’histoire retient que c’est au moment où Martin Luther King afficha son appui à la lutte contre cette guerre (où de nombreux noirs américains étaient envoyés) qu’il perdit le soutien de la Maison Blanche… ouvrant la voie à son assassinat. Mais peut-être, ce jour-là, l’émotion était-elle aussi nourrie d’un souvenir fondateur remontant à l’adolescence, lorsqu’à l’occasion d’une rencontre Quakers, la religion adoptée par ses parents, elle entendit l’orateur du jour : un jeune pasteur noir alors inconnu. A travers ses propos, Martin Luther King, raconte-t-elle dans son autobiographie « Et une voix pour chanter », venait de donner sens à quelque chose qui vibrait en elle, soudainement vivement ébranlé par son assassinat (1).

La fin des années Soixante marque alors pour elle l’ouverture d’une époque marquée par l’écriture de ses propres chansons. « Quelqu’un un jour m’a demandé mais pourquoi n’écrirais-tu pas toi aussi ? Je crois que c’était Phil Ochs. » Ainsi serait née sa première composition, « Sweet Sir Galahad », une ballade qui raconte le retour à la vie de sa soeur, la chanteuse Mimi Farina, après la mort de son mari, Richard Farina.

A travers ses textes, Joan Baez se raconte, et dit simplement l’expérience de vie d’une jeune Américaine de son époque. Des dizaines de chansons suivront, souvent sous-estimées de la critique. Mais quelques-unes, comme « Diamonds and Rust », sont associées au meilleur de la folk. En partie parce qu’il y est question de sa relation amoureuse avec Bob Dylan. A moins que ce ne soit le récit de cette victoire sur le passé, cette capacité à balayer d’un revers de la main les souvenirs « rouillés » par la nostalgie.

Dimanche soir, la chanteuse célébrait, lumineuse, une fin de carrière apaisée. Les morceaux qui l’ont construite et ont donné sens à son propos ont résonné, telles de petites victoires acquises face aux grandes défaites. Tout comme les chansons les plus récentes, toujours aussi ancrées dans l’époque, à l’image de  « The President Sang Amazing Grace » de Zoe Mulford qui raconte une visite du président Obama à Charleston en 2015 dans une église noire endeuillée par une tuerie. Barack Obama, ne sachant quels mots trouver pour apaiser la douleur de la communauté, avait simplement entonné cet hymne du mouvement des droits civiques et bouleversé l’Amérique.

Lors de notre entretien de 2010, Joan Baez m’avait confié : « Je parlais récemment avec mon manager et il me disait, ne mets pas un terme à ce que tu fais, car tu es probablement la dernière à le faire, il n’y aura peut-être personne pour reprendre le flambeau » (de la chanson militante). A l’Olympia, la troubadour des années Soixante a pourtant réussi la démonstration qu’une vie d’engagements résidait moins dans les slogans que l’on affiche que dans l’audace des textes d’un répertoire exigeant.

 

Note –

(1) – Baez, Joan – « Et une voix pour chanter » (Presses de la Renaissance, 1988), Livre de poche, 48.

« Lorsqu’il eut terminé son intervention, j’étais debout, hurlant et pleurant à la fois : King donnait une forme et un nom à mes croyances passionnées mais imprécises. Peut-être à cause de ce véritable mouvement qui s’organisait, j’eus l’impression bien excitante que mon pacifisme « menait quelque part ». » (48)

26 Avr

Le groove de Jekyll Wood prêt à décoiffer le Printemps de Bourges

Il se nomme Jekyll Wood. Il a grandi à Montamisé, près de Poitiers. Il présente vendredi soir son premier album « Who You Are » sur la scène du Printemps de Bourges. Et comme son nom l’indique, c’est un fan des Blues Brothers. Son disque se révèle décoiffant et dansant. Découverte!

Jekyll Wood

D’un côté, Mr Jekyll, de l’autre, Mr Wood. Comme les deux personnages iconiques Jake et Elwood du duo américain Blues Brothers, l’une des références de Romain Gavilan, pour créer son double scénique, Jekyll Wood. Ce jeune Poitevin de 31 ans, désormais Tourangeau, se produit vendredi 27 avril au Printemps de Bourges à l’occasion de la sortie, le jour-même, de son tout premier album « Who You Are » (Time Is Out/L’Autre Distribution).

« Ce sera mon premier concert au Printemps de Bourges avec ce premier album et je suis impatient de jouer là-bas », nous confiait Jekyll Wood à quelques heures de son départ pour la capitale berruyère. « Je viens de passer six mois sans concert et j’ai hâte de jouer les morceaux. »

Le concert à Bourges sera, en fait, sa quatrième prestation dans ce festival emblématique de la scène musicale française. Habitué jusque-là de la scène « off », Jekyll Wood se produit cette année sur la scène gratuite Cher en Scène au cœur du village du festival et s’apprête à livrer un spectacle « un peu à l’américaine ».

On va leur faire un show. Ce sera une performance. J’aime l’idée de déployer mon énergie pour embarquer le public (Jekyll Wood)

« Mon idée est que les gens ne viennent pas juste écouter de la musique, ils viennent pour un spectacle, on va leur faire un « show » », raconte-t-il. « Ce sera une performance. J’aime l’idée de déployer mon énergie pour embarquer le public ».

► Nos confrères de France 3 Centre-Val-de-Loire ont reçu l’artiste dans leur édition du 12/13 ce vendredi 27 avril. Voici l’interview :

Et, pour la première fois, le spectacle se déroulera à un horaire plus en phase avec le rythme nocturne du festival… 21h.

L’album au son groovy et rock

L’album « Who You Are » se présente comme le fruit d’une année de travail.

« Il y a même, derrière ce disque, des années de questionnement et de réflexion sur le choix du son, confie-t-il. Il faut avoir passé du temps à expérimenter, beaucoup même, travailler en direct, pour s’approprier les morceaux. Des premiers enregistrements il y a un an, il y a eu beaucoup de réécoute et de travail sur le son. »

Le son, justement, se révèle puissant au service d’une musique groovy et rock. Il l’a travaillé avec Nicolas Miljeu, un ingénieur du son rencontré en 2012 à l’occasion d’un tremplin à Tours.

« Nicolas faisait le son sur le concert et m’a proposé de travailler avec lui sur un morceau qu’il espérait produire. »

Depuis, le duo travaille ensemble. Romain précise : « Je compose et il intervient sur la partie production sonore. »

Pour cette collaboration, le duo avoue « une vraie volonté de produire quelque chose de dynamique, de rock, tout en gardant ici et là, une touche plus dépouillée et folk. »

Sous influence anglo-saxonne

Sur la pochette de l’album, la silhouette découpée du musicien, lunettes noires et chemise ouverte, s’ouvre sur un mur de briques orangées, laissant apparaître le skyline d’une ville américaine.

Sur ce disque, les paroles sont toutes en anglais. « Carrément American », glisse souriant le double du musicien dans l’une des vidéos de présentation de son projet.

« J’ai une grosse culture musicale anglo-saxonne et c’est cette culture-là qui s’est imposée et avec elle, la langue. »

Pourtant, Jekyll Wood l’avoue volontiers : « J’aimerais écrire des morceaux en français. Ça représente quelque chose, quand on est Français. »

Le musicien confie avoir baigné dans diverses influences culturelles musicales.

A Montamisé près de Poitiers où il a grandi, il a fréquenté l’école de musique locale et a appris la guitare avec son père, de culture espagnole. A la maison, il n’était pas rare d’entendre et de jouer du flamenco ou de la rumba.

« Mon père n’a pas encore écouté le disque, mais même s’il sera sûrement fier, il me dira aussi que ça manque de flamenco! (rires) »

Jekyll Wood, alias Romain Gavilan, présente son premier album vendredi 27 avril au Printemps de Bourges.

« Dans ma chambre d’ado »

L’album « Who You Are » est né dans la maison familiale de Montamisé.

« Je me souviens avoir écrit les premiers morceaux dans ma chambre d’ado. J’étais revenu passer des vacances chez mes parents. »

Les auditeurs attentifs retrouveront un peu de cette matière originelle dans « White Room », l’un des derniers morceaux du disque.

Le reste a été confectionné à Tours où vit désormais le musicien et son double scénique. L’un est parfois l’antagoniste de l’autre, même si sur l’essentiel, les deux se retrouvent…

Céline Dion ou Mariah Carey ?

Dans une série de vidéos de présentation du projet de disque, les Jake et Elwood tourangeaux – ange ou démon ? – adoptent le ton de l’humour et se livrent à un jeu de questions réponses très croustillants. Album plutôt ? rock ? pop ?

L’un et l’autre sont plus Beatles que Rolling Stones, Ray Charles que Beach Boys, Led Zepplin qu’ACDC et s’amusent de leur goût pour Notre Dame de Paris et Jean-Jacques Goldman. En revanche, entre Fight Club et Matrix, les deux ne parviennent pas à se mettre d’accord…

Financement participatif

Le disque existe en grande partie grâce au financement participatif.

Pour le musicien, il était « important de créer ce lien avec le public » : « investir les gens qui aimaient le projet et avec le bouche à oreille, créer la première véritable communication autour du disque. (…) La communauté participe à l’aventure, à la création de l’album »… qui, désormais, existe et est disponible en CD et sur les plateformes de téléchargement et d’écoute en streaming.

06 Avr

Poitiers : un livre à la main, participez au projet « Inside Out » du photographe JR

La librairie La belle Aventure participe au projet « Inside Out » du photographe JR. Elle invite les lecteurs à venir se faire photographier, dans la librairie, avec leur livre préféré. Les tirages photos seront ensuite affichés dans le centre-ville de Poitiers.

Faites-vous photographier, ici, du 6 au 21 avril 2018, pour le projet Inside Out de JR. (Photo: La belle Aventure)

« Faites-vous photographier avec votre livre ». L’invitation de la librairie La belle Aventure à Poitiers s’adresse à l’ensemble de ses lecteurs. Il s’agit de participer au projet photographique « Inside Out » de JR, césarisé avec Agnès Varda pour leur documentaire « Villages Visages » (2017).

Pour la librairie pictave, l’idée est de rappeler que les « livres sont essentiels à nos vies ».

« Lire nous relie, nous rend libres et ouverts au monde, indique la librairie dans un flyer. Nous pensons que les librairies indépendantes sont des lieux indispensables de rencontre, de création et de diversité. »

C’est ce message que les lecteurs sont invités à partager et à transmettre à travers leur portrait.

Le projet du photographe JR « permet à chacun (…) de transformer un message personnel en oeuvre d’art publique », en l’occurrence, ici , un message sur l’importance du livre dans nos vies et dans la vie de la cité.

Au lancement du projet lors de la conférence TED à Long Beach en Californie (Etats-Unis) en 2011, le photographe appelait à la création d’un projet d’art global, mondial. 

« Je souhaite que vous vous leviez pour ce que vous aimez en participant à un projet d’art global, et ensemble, nous allons transformer le monde … INSIDE OUT. »

Par Inside out, entendez, mettre le monde sans dessus dessous, le changer pour le meilleur.

Le flyer de La belle Aventure, invitant les lecteurs à participer au projet Inside Out du photographe JR

Ailleurs dans le monde, d’autres projets ont déjà été réalisés. En Colombie par exemple, le projet « No Boundaries, Bigger Dreams » (Sans frontières, on rêve en grand) invite les enfants de Medellín à faire tomber les barrières imaginaires qui les empêchent de réaliser leurs rêves.

Tout est prêt!

A Poitiers, dans les locaux de la librairie, tout est déjà prêt. Un fond à pois noir et blanc, un tabouret, un éclairage de studio photo ont été installés dans l’espace dédié aux livres de photographies. Ne manquent plus que les lecteurs et leurs livres.

Dès vendredi 6 avril à 15h, et jusqu’au samedi 21 avril, les lecteurs pourront voir leur portrait réalisé avec le livre de leur choix.

Comme dans le documentaire d’Agnès Varda et JR, les portraits seront ensuite affichés en format géant, en centre-ville, début juin.

(Photographies réalisées par les libraires de La belle Aventure, du mardi au samedi, de 15h à 19h).

L’espace Studio photo pour participer au projet Inside Out à La belle Aventure à Poitiers.

 

Le photographe JR, lors de son allocution à la conférence TED en 2011:

28 Fév

Littérature : les prestigieuses Editions de Minuit à l’honneur à la médiathèque de Poitiers

Lors de l'ouverture des Editeuriales, mardi 27 février 2018, Tanguy Viel et Irène Lindon, son éditrice aux Editions de Minuit, répondent aux questions de Baptiste Liger.

Lors de l’ouverture des Editeuriales, mardi 27 février 2018, Tanguy Viel et Irène Lindon, son éditrice aux Editions de Minuit, répondent aux questions de Baptiste Liger.

Les Editeuriales se sont ouvertes mardi soir par une rencontre avec le romancier Tanguy Viel, prix RTL Lire 2017 pour son dernier roman « Article 353 du code pénal » (Minuit). Consacrée cette année aux Editions de Minuit, la manifestation littéraire de la médiathèque de Poitiers recevait également, pour sa soirée inaugurale, l’éditrice Irène Lindon. L’occasion d’échanges sur le travail de l’auteur avec son éditrice. 

Très discrète, Irène Lindon. Comme gênée parfois ou intimidée. On sent que l’exercice de la prise de parole en public n’est pas ce qu’elle préfère. Pourtant, lorsqu’elle s’exprime, sa parole résonne, forte et assurée et dévoile même une impression qui se vérifie au fur et à mesure des discussions : l’éditrice des Editions de Minuit n’est pas du genre à garder longtemps sa langue dans la poche. Hier soir, à la soirée d’ouverture des Editeuriales, la manifestation littéraire de la médiathèque de Poitiers, elle a dérogé – un peu – à la règle qu’elle s’impose habituellement, celle de rester en retrait.

« Je trouve qu’un éditeur publie des livres, mais se tait », m’expliquait-elle dernièrement au téléphone pour décliner une demande d’interview. « Il n’y a rien d’intéressant à dire », trouvait-elle, avant d’ajouter qu’un « éditeur est content d’avoir des auteurs, mais c’est à eux de parler. »

Un livre, ça réconforte et ça déconcerte (I. Lindon)

La relation éditeur auteur

La présence de l’éditrice aux côtés de l’un des écrivains qu’elle publie depuis vingt ans, « presque jour pour jour, à une semaine près », rappelait hier soir Tanguy Viel, donne pourtant envie de l’entendre parler de son travail et d’en savoir un peu plus sur sa relation avec ses auteurs. Interrogée par mon confrère Baptiste Liger (Lire, L’Express, Technikart et Têtu) sur ce qu’elle recherche dans un manuscrit – une modernité littéraire? -, Irène Lindon balaie la question qu’elle « ne (se) pose pas » en ces termes et précise : « Je recherche quelque chose qui me réconforte et me déconcerte, c’est ce que j’appellerai la qualité d’écriture. »

La marque d’un écrivain est que son travail est parfait. Au-delà de trois virgules et de deux coquilles, je travaille peu avec l’auteur (I. Lindon)

Elle l’assure, elle « ne travaille pas vraiment avec les auteurs ». Pour une raison toute simple et évidente à ses yeux : « la marque d’un écrivain est que son travail est parfait. Au-delà de trois virgules et de deux coquilles, je travaille peu avec l’auteur. »

Tanguy Viel conforte les paroles de son éditrice d’un tout simple : « Irène a raison. » Irène Lindon intervient peu. Elle n’incarne donc pas cette image (fausse?) d’une éditrice qui aiderait l’écrivain à accoucher d’un roman. Comme pour expliquer le peu de changements apportés à un manuscrit, Tanguy Viel précise qu’ l’ « on écrit toujours un peu pour son éditeur », mais concède: « Elle exagère un peu, il peut y avoir quelques retouches. Mais parfois aussi, on se trompe. S’il y a un problème de dramaturgie, ce n’est pas l’éditeur qui va y changer quelque chose. »

Irène Lindon qui l’écoute attentivement, complète, comme une évidence, de sa voix rocailleuse : « Oui, l’éditeur n’intervient que pour des broutilles. »

Démystifier la place de l’éditeur

La rencontre de mardi soir a pris un tour passionnant dans ces brefs échanges où Irène Lindon a donné l’impression de vouloir minimiser l’importance de son travail. Ou de démystifier la place de l’éditeur. Sur son quotidien aux Editions de Minuit, elle confie le plus simplement du monde qu’ « elle ouvre le courrier, lit les manuscrits, gère le courrier administratif, s’occupe de la cession des droits à l’étranger… Nous sommes huit. Chacun est polyvalent. »

Ou encore, sur le choix du titre d’un roman : « ‘Article 353 du code pénal’, lorsque je l’ai déposé sur le bureau d’Irène, j’étais persuadé que ça ne passerait pas », se souvient Tanguy Viel, avec malice. « Allez, on a travaillé, une minute, une minute trente sur le titre! », concède l’auteur. Irène Lindon rebondit : « Oh oui, parce que ‘article 353 du code de procédure pénale’, c’était bien trop laid! »

Tanguy Viel poursuit : « La deuxième chose sur laquelle nous travaillons avec notre éditrice, c’est la quatrième de couverture ». Regardant son livre, il lit cette fameuse quatrième de couverture : « Pour avoir jeté à la mer le promoteur immobilier Antoine Lazenec, Martial Kermeur vient d’être arrêté par la police. Au juge devant lequel il a été déféré, il retrace le cours des événements qui l’ont mené là : son divorce, la garde de son fils Erwan, son licenciement et puis surtout, les miroitants projets de Lazenec. Il faut dire que la tentation est grande d’investir toute sa prime de licenciement dans un bel appartement avec vue sur la mer. Encore faut-il qu’il soit construit. » Puis, il s’exclame dans un sourire : « Voilà, ça c’est de l’argument! C’est un petit travail… Quand même, il y a des choses que l’on fait avec un éditeur. » 

Le travail de composition de Tanguy Viel

« Article 353 du code pénal » est le dernier roman paru de Tanguy Viel. Sorti l’an dernier, il a depuis reçu le prix RTL Lire 2017 qui lui a valu un succès public. De ce roman, la critique a aimé souligner une certaine proximité avec le « polar ». Mais l’auteur joue surtout sur les codes.

A VOIR >> Reportage chez l’auteur, lors de la sortie d’ « Article 353 du code pénal »

Très vite, les échanges se concentrent sur l’écriture de l’auteur. Baptiste Liger l’interroge sur la singularité de son style, le rythme de ses phrases. Tanguy Viel confie que finalement, la phrase, « c’est ce qui se travaille le moins ». Il complète : « Ça fonctionne par blocs. La phrase a à voir avec un souffle, une image intérieure. Je ne dis pas qu’elle va être parfaite, il y aura peut-être des modifications, mais moi, j’ai plus l’impression de travailler sur la composition. Le phrasé, c’est presque une unité primaire qui n’est pas là tous les jours. Il arrive d’ailleurs que l’on doive jeter des blocs entiers, car ce sont de fausses notes…! »

Tanguy Viel a publié ses sept romans aux Editions de Minuit. Le premier de ses manuscrits n’a pourtant pas été retenu pour publication.

« Un jour, j’ai fait lire un manuscrit à François Bon qui l’a discrètement posé sur le bureau d’Irène, se souvient Tanguy Viel. J’ai eu un rendez-vous. C’était un rendez-vous d’encouragements. Le texte était fragile dans sa forme, difficile d’accès. Le conseil qui m’a été donné était le suivant : ‘essayez de faire un roman’. Avec un début, un milieu et une fin. J’avais 22 ans. Je suis sorti de ce rendez-vous, ça aurait pu me bloquer, mais ça m’a donné l’envie d’essayer d’écrire ce roman. Et ça a été ‘Le Black Note’. »

Pour lui, les Editions de Minuit, c’était les romans d’Eugène Savitzkaya ou les textes de Bernard-Marie Koltès. « J’ai découvert les Editions de Minuit vers 18 ans, assez tard finalement. Il s’est passé quelque chose qui ne s’était pas passé avant dans mon expérience de lecteur, quelque chose dans la densité de langage que je n’avais pas trouvé avant. » Et dont il est aujourd’hui l’un des héritiers.

Au bout d’une heure et demi d’échanges, dont certains avec le public, l’auteur s’est livré à une séance de dédicaces.

La manifestation se poursuit jusqu’au 15 mars avec des rencontres avec Yves Ravey, Julia Deck, Anne Godard, Eric Laurrent, Vincent Almendros ou encore un hommage à Christian Gailly.

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