22 Mai

Le retour de L’Hallali du cerf à Besançon

L’Hallali du cerf de Gustave Courbet.1867.

L’immense toile de Gustave Courbet quitte le musée d’Orsay, ce mercredi, pour être de nouveau accrochée au musée des Beaux-Arts de Besançon. Ce tableau, peint à Ornans en 1867, a été acheté par l’Etat français en 1882 et déposé en prêt, la même année, au musée des Beaux-Arts de Besançon.

En 2011, à l’occasion de la fermeture pour travaux du musée bisontin, l’oeuvre a pris le chemin du musée d’Orsay pour être présentée dans la même salle que L’Enterrement à Ornans et L’Atelier du Peintre, deux autres grands formats du maître d’Ornans. L’Hallali du cerf, est l’une des premières oeuvres à réintégrer les cimaises du musée des Beaux-Arts dont la réouverture est prévue le 16 novembre prochain. Initialement, le musée d’Orsay devait exposer L’hallali du cerf pendant quatre ans, finalement, les visiteurs d’Orsay en auront profiter pendant sept ans !

En 2011, mes consoeurs Catherine Schulbaum et Florence Petit avaient suivi le voyage inverse, ce délicat décrochage des cimaises bisontines. Cette série de reportages est encore visible sur Culture Box. Il avait fallu pas moins de douze personnes pour déplacer cette toile, pièce maîtresse de l’accrochage bisontin.

A Paris, le musée d’Orsay se prépare à cette opération délicate prévue mercredi matin. L’occasion pour le musée de réorganiser son accrochage. L’enterrement à Ornans et L’Atelier du Peintre, jusqu’à présent « voisins » de L’Hallali du cerf, vont retrouver leurs emplacements initiaux au moment de l’ouverture du musée en 1986. De l’autre côté de la célèbre nef d’Orsay, ils feront face aux « Romains de la décadence » de Thomas Couture, peinture gigantesque ultra-académique. Un accrochage hautement symbolique. Ces trois grands formats de Courbet sont autant transgressifs que mystérieux.

Voici le reportage de mes confrères Lucie Thiery, Jean-Louis Saintain et Mehdi Bensmaïl tourné ce mercredi matin au musée d’Orsay. Ils ont interviewé Abdel Lazouri,
Chef d’équipe LP Art et Odile Michel, responsable de la régie des œuvres au Musée d’Orsay. Le lendemain, Robin Crumière, Michel Buzon et David Martin ont suivi l‘arrivée du tableau à Besançon :

Longtemps, L’Hallali du cerf de Gustave Courbet a été un tableau mal compris, mal aimé. Le maître d’Ornans avait pourtant mis toute son énergie à sa réalisation :

« Je fais un tableau très particulier que je tiens à finir car c’est le tableau que je ferai cette année pour ma réputation »

écrit-il en février 1867 au journaliste et homme politique Gustave Chaudey. Ce « tableau à la neige » est « trés important comme art »  confie l’artiste au vésulien Gustave Chaudey. Il assure même à son ami Jules Castagnary :

« je n’ai jamais tant travaillé de ma vie, j’espère beaucoup dans ce travail ».

Dans le catalogue édité à l’occasion de la grande rétrospective du Grand Palais en 2007, l’actuelle présidente du musée d’Orsay, rappelait que L’Hallali du cerf « fut le dernier grand format peint par le peintre et le clou de son exposition personnelle de 1867 à Paris ». En 2007, le tableau avait voyagé jusqu’à New York puis Montpellier dans le cadre de cette rétrospective. Laurence des Cars, grande spécialiste de Gustave Courbet, souligne toute la force de ce tableau en insistant sur le « défi monochrome de la neige », la composition, et bien sûr, la taille du tableau. Ce grand format est, habituellement, réservé aux batailles et autres récits historiques. Choisir de peindre une scène de chasse sur une toile de plus de trois mètres sur cinq, était une provocation. A l’époque, le choix de Courbet avait été raillé par Théophile Gauthier « ces dimensions historiques n’étaient pas nécessaires pour un tel sujet ».

Ce « sujet » tenait particulièrement au coeur de Gustave Courbet. Entre 1857 et 1867, le peintre, chasseur lui-même, réalisa 80 tableaux sur ce thème. Cette fois-ci, il commença par le cerf comme le montre cette photographie de Carjat prise dans l’atelier d’Ornans. Le cerf « un héros perdu », selon Laurence des Cars, épuisé par deux chasseurs : « A leurs pieds, le monde n’est que chaos, instinct et violence » perçoit l’historienne de l’art.

Gustave Courbet photographié par Carjat

Lors du colloque « Transferts de Courbet », organisé à Besançon par Yves Sarfati en 2011, la compréhension de ce tableau s’enrichit des contributions de Raphaël Abrille, conservateur au musée de la Chasse et de la Nature à Paris et du psychanalyste Yves Sarfati. Les auteurs reprenaient les recherches de l’historien de l’art Michael Fried :

Il devient clair, tout du moins à mes yeux, que Courbet s’identifia massivement et sans réserve à [la bête mourante] : à ses efforts, à son épuisement, à son agonie. Ce qui signifie que le contenu de L’Hallali du cerf est fondamentalement masochiste, le contraste entre l’intensité même de la souffrance du cerf et le détachement empreint d’indifférence des chasseurs, exprimant une empathie avec l’animal souffrant qui néglige les conséquences perturbatrices d’une opposition picturale aussi tranchée et aussi peu modulée des registres émotionnels.

Toujours selon ses spécialistes, L’Hallali du cerf n’a rien de réaliste. « Une fausse chasse, avec de faux chiens,de faux veneurs, et un faux cerf » déclare le chasseur et historien de l’art Gilbert Titeux. Et l’interprétation peut encore aller plus loin. Ce tableau, c’est l’histoire d’un peintre persécuté par le pouvoir en place. Courbet agressé par Napoléon III, attaqué par des chiens, tels des peintres concurrents prompts à ringardiser leur aîné. Une  « apparition masquée  » déjà présente dans L’Atelier du Peintre. Regardez un tableau de Courbet, c’est aller au delà des simples apparences. Une expérience que pourront vivre les visiteurs du nouveau musée des Beaux-Arts de Besançon dès le 16 novembre prochain.

Isabelle Brunnarius
Isabelle.brunnarius(a)francetv.fr