16 Oct

Un tableau de Gustave Courbet vendu plus de 410 000 euros chez Christie’s exposé au musée d’Ornans en 2022

Une réplique du célèbre tableau Les Cribleuses de blé de Gustave Courbet s’est vendu un peu plus 328 000 euros (410 235  euros avec commission) lors de la vente aux enchères du 13 octobre 2021 chez Christie’s à New York. Cette peinture devrait être exposée l’été prochain au musée Courbet d’Ornans pour l’exposition « Ceux de la Terre. La figure du paysan dans l’art, de Courbet à Van Gogh ».

Les enchères ont à peine duré une minute. Adjugé au marteau, ce petit tableau d’un peu plus de 37 cm sur 52 cm n’a pas fait l’objet de surenchère. Dans sa notice, la maison Christie’s avertit l’acquéreur : « Veuillez noter que cette œuvre a été demandée pour l’exposition « Ceux de la Terre. La figure du paysan dans l’art, de Courbet à Van Gogh » organisée par le Musée Gustave Courbet, qui aura lieu du 27 juin au 16 octobre 2022.»

Le conservateur du musée Courbet d’Ornans, Benjamin Foudral, n’a pas encore eu la confirmation de cet accrochage à Ornans par le nouveau propriétaire de cette « petite » version du fameux tableau des Cribleuses de blé mais « sa présentation au musée Courbet pour l’exposition de l’été 2022 faisait partie des conditions de vente, rappelle Benjamin Foudral. Cela nous a été confirmé par le galeriste » qui jusqu’à présent proposait ce tableau.

Une chance pour le musée Courbet d’Ornans. L’original, « le grand » pourrait-on écrire, ne sort jamais du musée des Beaux-Arts de Nantes. Les Cribleuses de blé a été restauré en 2014 par Bruno Mottin, conservateur en chef du Patrimoine au C2RMF (centre de recherche et de restauration des musées de France). Il demeure extrêmement fragile et pour éviter tout choc climatique ou des vibrations, ce tableau ne sort plus de son musée d’origine.

Les Cribleuses de blé de Gustave Courbet du musée des Beaux-arts de Nantes.

Les Cribleuses, actrices du monde rural

D’où l’intérêt de pouvoir présenter ce petit tableau à Ornans. En 2007, Jean-Jacques Fernier, le conservateur de l’ancien musée Courbet,  l’avait déjà exposé à l’occasion de l’exposition « L’apologie de la nature ou l’exemple de Courbet ».

Treize ans plus tard, Benjamin Foudral a retrouvé sa trace. « Je l’ai découvert quelques mois après mon arrivée à Ornans, raconte le conservateur. Il était exposé aux Etats-Unis à Beverly Hills par la Gallery19C. C’est un substitut intéressant ». Pour l’exposition estivale de 2022, Benjamin Foudral va approfondir le regard sur le monde rural des artistes réalistes mais aussi impressionnistes, naturalistes et symbolistes. « Je porte en moi cette exposition depuis longtemps » confie le conservateur spécialiste du peintre belge Léon Frederic (1856-1940). Cet artiste a souvent représenté des scènes de la vie rurale. « Cette exposition fait sens aujourd’hui à Ornans. Courbet, avec Millet, réinvente la représentation du monde paysan ». Sur ce thème particulier, Les Cribleuses de blé est justement une œuvre majeure de Courbet.

Lors de la rétrospective de 2007 au Grand Palais de Paris, la conservateur en chef et spécialiste du peintre, Dominique de Font-Réaulx  précise que « les sœurs de Gustave, filles du plus gros propriétaire terrien de leur région, ne sauraient se livrer à un travail aussi harassant que le tri des grains. (…) La description du labeur se nourrit ici de l’intimité familiale du peintre et de la richesse de sa culture picturale. » L’historienne de l’art Ségolène  Le Men souligne que contrairement à l’atmosphère « crépusculaire » de la Bohémienne et ses enfants ou harassante des Paysans de Flagey revenant de la foire, une « ambiance chaude et ensoleillée » se dégage des Cribleuses de blé. Des femmes qui « travaillent dorment sans connaître la misère ni la famine ».

Pour Valérie Bajou, également historienne de l’art, « Millet pas plus que Courbet n’a cherché l’expression sentimentale ». Elle cite à ce propos une lettre de Vincent Van Gogh à son frère Théo en 1885 : « Exprimer le paysan dans son action, c’est l’objectif essentiellement moderne, le coeur de l’art moderne lui-même, ce que ni les Grecs, ni la Renaissance, ni la vieille école hollandaise n’ont fait ».

Courbet, ses sœurs et son fils

En janvier 1854, Courbet écrit à son mécène et ami Alfred Bruyas et lui annonce qu’il a commencé l’ébauche des Cribleuses de blé. Dans sa notice, Christie ‘s précise que « dans une lettre adressée à Champfleury à la fin de l’année 1854, Courbet fait référence aux Cribleuses de blé comme  » un tableau de mœurs de campagne… qui rentre dans la série des Demoiselles de village, tableau étrange aussi ». Dans cette lettre, il confie à Champfleury qu’il a « l’esprit fort triste, l’âme très vie, le foie et le cœur dévorés d’amertume ». Courbet écrit qu’il « n’a plus ni femme ni enfant ». Virginie Binet et leur fils Désiré sont partis à Dieppe, ville où la maîtresse de Courbet se mariera avec un autre homme.

Les Demoiselles de village de Gustave Courbet

En 1977 à l’occasion de la première rétrospective de l’œuvre de Courbet au Grand Palais de Paris, l’historienne de l’art Hélène Toussaint soumet l’hypothèse que le petit garçon représenté dans Les Cribleuses de blé est le fils de Courbet.

Les historiens de l’art pensent que les deux femmes représentées en train de cribler le blé sont Zoé (de dos) et Juliette, deux des sœurs de Gustave. Elles ont aussi posé pour Les demoiselles de village.

 

Esquisse ou Réplique

 

Le tableau acheté par la municipalité de Nantes dès 1861, celui qui est peint sur une toile de 1m31 sur 1m67, a été présenté en 1855 avec une dizaine d’autres peintures de Courbet lors de l’Exposition Universelle.  Au même moment, précise la notice de Christie’s « une vente aux enchères très intéressante et quelque peu unique a eu lieu à l’Hôtel Drouot le 27 juin 1855 ». Intitulée « Terminées de Tableaux de l’Exposition des Beaux-Arts », la vente comprenait 90 lots. Les lots 18 et 19 comprenaient deux esquisses de Courbet, Les casseurs de Pierre et Les cribleuses de blé. « Le thème de la vente était de réunir les esquisses à l’huile correspondant aux tableaux exposés à l’Exposition universelle » précise Christie’s.

 

Pour Bruno Mottin, conservateur en chef du Patrimoine au C2RMF (centre de recherche et de restauration des musées de France), ce petit tableau présenté pour la première fois à Drouot est plutôt un « ricordo », autrement dit un « souvenir de l’œuvre », une réplique. Lors de la restauration du tableau de Nantes, Bruno Mottin a pu radiographié la peinture et il a découvert quelques « légers changements de composition. » En particulier, pour l’un des pieds et l’un des bras de la cribleuse ainsi que pour la position de la tête de l’enfant.

C’est ce qui lui permet de penser que le petit tableau qui vient d’être vendu chez Christie’s est plutôt une réplique réalisée sur carton une fois le tableau principal fini.

Une pratique courante à l’époque. Dans une lettre adressée à Alfred Bruyas en janvier 1854, Courbet précise qu’il « vient de terminer une « petite reproduction » du Retour de Foire.  « Tout le monde le faisait au XIXe siècle, Delacroix l’a fait ». La raison est essentiellement commerciale. Ces répliques de format plus modeste étaient plus facile à vendre.

Christie’s note que cette réplique a ensuite été exposée au Havre en 1858 puis à la French Gallery de Londres en 1859.

A priori, une réplique a moins de valeur qu’une esquisse car le geste de création est moins mis en avant, cela reste un succédané. Un « ricordo » certes mais à l’histoire si riche qu’il aura toute sa place lors de l’exposition estivale du musée Courbet.

Isabelle Brunnarius
isabelle.brunnarius(a)francetv.fr