06 Jan

Pour une heure de moins – #1

heure-drmaison

Ce soir un repas, très « bordelais ». Un groupe d’amis et souvent quelques surprises.

La journée a été dure, je me suis levé de bonne heure, l’épidémie de gastro a surbooké ma salle d’attente.

Je n’ai absolument pas envie d’y aller à ce repas, mais le manque de motivation sera égal à la joie que j’aurai en rentrant.

La douche rapide pour se laver de la journée, le dress-code est simple : jean, chemise blanche, pull-over sur les épaules (je vous l’ai dit, c’est très bordelais ce soir). Je cherche la bouteille de vin qui fera plaisir (j’hésite entre le Palmer de Bernard ou le Chasse-spleen de… Baudelaire). Ma chérie est prête depuis longtemps, elle a acheté un magnifique bouquet de fleurs, elle non plus n’est pas très motivée, mais on ne peut y échapper, nous avons déjà repoussé deux fois, on les aime bien les Dupouy mais sur semaine un repas du soir c’est fatigant.

On fait le point dans la voiture : combien sommes-nous ?

D’abord, nos hôtes les Dupouy : le couple qui semble inébranlable et qui reçoit beaucoup sûrement pour éviter cette monotonie qui s’est installée dans leur petite échoppe caudérannaise.

Il y aura les Lafont, assureur et ancien sportif de haut niveau quand il était jeune avant un accident de scooter qui lui a détruit la cheville. Puis les Flêches, couple aussi intermittent du spectacle que fidèle en amitié. Lui est chef décorateur célèbre sur des grands films, elle est peintre décoratrice. Les Soulac, un « nouveau » couple vivant chacun chez soi depuis six ans en essayant de ne partager que les bons moments. Et puis il y a nous.

– Il parait qu’il y a un invité mystère ce soir, tu le connais ?

– Non, Olivier (Dupouy) m’ a dit qu’il est surprenant !

– Comme il a invité aussi Odile, la vieille copine toujours en recherche de l’amoureux, j’imagine qu’il va tenter un énième plan pour une rencontre déjà vouée à l’échec.

Le coup de sonnette transforme mon faciès fatigué, non motivé, en celui d’un gai-luron devant tenir son rôle de bon copain rigolo que l’on aime inviter.

– Oh les Toine ! toujours en avance ? (en effet, nous avons une demi heure de retard, dépassant donc de quinze minutes l’arrivée des autres convives qui sont arrivés avec le quart d’heure bordelais indispensable à la bonne marche d’un repas digne de ce nom (c’est une coutume quand on invite, on fixe une heure, souvent 20h et on se doit d’arriver à 20h15!).

Tout le monde est déjà là : Geoffroy et Nathalie ont quitté le film qu’ils préparent en ce moment (sûrement précipitamment car la salopette maculée de peinture rose donne un côté décalé qui me plait bien).

Les Soulac toujours habillés comme pour un mariage (ils ont un métier de commerciaux).

Les Lafont sont toujours très « cool » ou plutôt sportwear chic.

Enfin, nos hôtes les Dupouy (Corinne et Jean) s’affairent : lui sert le champagne, elle dans la cuisine américaine essaye d’éviter les regards des autres filles après avoir fait tomber le morceau de foie gras sur le sol… Odile en bonne complice fait diversion et ramasse le délice du Gers explosé sur ce carrelage blanc.

Et puis, il y a Omar ! Cinquante ans cheveux gris, un foulard en soie autour du cou, une chemise en lin bleue faisant ressortir la couleur de ses yeux que j’appellerais bleu des mers du sud souvenir des pages d’écriture avec cette ancre turquoise que nous avions tous sur les tables d’école !

Ca y est, nous sommes tous devant la cheminée, les discussions sont parties, les garçons parlent du dernier match du Sbuc, les filles de l’adaptation de nos enfants dans le collège et des résultats scolaires.

Omar ne dit rien, il regarde, écoute, il a un faux air d’un autre Omar (pas celui qui m’ a tué) mais de Sharif.

Mon esprit curieux est excité, j’essaye d’imaginer ce que fait notre Omar parmi ce petit monde ?

Voyageur ? Chercheur ? Artiste ? Je ne trouve pas ! Alors, profitant d’un tout petit moment d’accalmie :

– Mais qui est donc ce monsieur Omar ?

– Jean (notre hôte), c’est le fils d’un ami de mon grand-père, il est né en Inde.

– Ne riez pas, cet ami est formidable, il a un don !

– Un don ?

– Oui ! Il peut enlever une heure de votre vie !

Omar ne dit rien, il caresse sa petite barbe de deux jours, les yeux rieurs devant les nôtres ébahis !

– Ca va nous changer de nos discussions habituelles !

Omar se lève, une coupe à la main, attend que le silence envahisse la pièce et se met à parler :

– Mes chers amis (un petit accent étranger avec une petite pointe britannique) merci à Jean et à Corinne de m’avoir invité dans ce petit monde bien fermé et merci à vous de n’avoir pas fui en voyant cette sorte de mage, un peu fou en apparence mais pourtant bien réel.

Voilà, j’ai en moi un pouvoir, qui est merveilleux pour certains, très effrayant pour d’autres. Je peux et seulement avec votre accord vous enlever une heure de votre vie, celle que vous voulez. Vous reviendrez au moment que vous déciderez et votre vie ne sera plus la même.

Allez, ne stressez pas, buvons cette coupe de champagne à notre rencontre, je ne vous ferai rien ce soir, simplement vous donner mon numéro de téléphone et on ne sait jamais, un jour vous viendrez…