28 Août

Honoré et Pascaline

  • Toulouse_Lautrec_visite2

Je suis rentré très fatigué ce soir. Je rentre comme un robot, le morceau de fromage de brebis et le bon Chasse Spleen 2003 me tentent bien pour recharger les batteries.

« Allez Antoine, juste un peu, ça va te faire du bien. Oui, c’est sûr mais tes abdos naguère plaques de chocolat ont bien fondu, ton airbag ne fait qu’augmenter, alors non, attends un peu pour te mettre table. »

Et puis, merde, j’ai eu une journée affreuse: un décès, dix déprimés, trente gastro, et la pauvre Micheline (ma voisine qui a perdu son yorshire) ne cesse de pleurer et crie par  la fenêtre à qui le lui rendra. Et c’est moi le docteur, alias le Père Lustrucru pour  la circonstance, qui l’a retrouvé dans l’impasse sous une voiture. Bref, j’en ai plein les bottes et donc au diable les bourrelets et vive mon apéritif associant les délices d’Itxassou à ceux de Bacchus!

J’ai la tête qui n’imprime plus, j’entends mais je n’écoute pas, je regarde mais je ne vois pas, je suis ici et pourtant ailleurs. En fait, je suis épuisé. Je ne suis pas de très bonne compagnie pour mes enfants. J’ai besoin d’un sas de décompression quand je rentre. Avant je serais aller faire  un footing, mais ça c’était avant! Aujourd’hui, je me délecte d’un Moulis et je nourris mes adipocytes.

Un autre plaisir m’attend: un certain Toulouse-Stade Français. Je me sens bien, j’ai bien travaillé, j’ai donné toute mon énergie à mes malades et là, je profite de la vie, en famille: que c’est bon !

Pour une fois, pas de troisième mi-temps, je monte m’écrouler en remerciant le ciel pour l’homme qui, un jour, a inventé le lit.

2h10, mon téléphone résonne! Tout tremble de la table de nuit à mon corps tout entier. Je dors d’un sommeil profond et cet insupportable portable me fait sortir de mon coma.

« Allo, le doc, c’est Honoré de la Petite Suez (la Petite Suez, c’est un bar de nuit sur les quais.Un genre de bar à hôtesses au décor de velours rouge et où l’odeur de coquinerie enveloppe les murs et les vieux fauteuils de cuir).

Complètement endormi, je lui demande d’une voix très chamalow:

« Qu’est-ce qui ne va pas, Honoré ? »

-Tu peux venir j’ai un problème, un gros ? Viens vite. »

Je n’ai pas le temps de répondre qu’il a déjà raccroché.

Je vais, une fois par mois, visiter Honoré dans son bar le matin de bonne heure. Lui n’est pas encore couché, je  vérifie sa tension, prend un petit café avec Carmen son épouse. Je m’assois dans ses canapés encore chauds des frivolités de la nuit. J’aime pénétrer dans ces lieux que mon éducation judéo-chrétienne m’a toujours interdit, mais qui ont souvent garni mes fantasmes d’adolescent (je dis « adolescent », si jamais un jour mes fils me lisent…).

2h 27 – j’arrive devant la Petite Suez, Honoré m’attend devant la porte. C’est un gaillard énorme aux pommettes rougies par tant de verres partagés. Il ressemble au boulanger de Pagnol où seul l’accent de Marseille est remplacé par celui de Baccalan.

« Monte petit, dans la chambre à gauche, j’ai une fille qui s’est pris un coup de lame. »  Je ne réfléchis pas, je traverse le bar, je regarde discrètement ce lieu de perdition où se mélange des femmes en tenue très …attirante et des quinquagénaires aux costumes défaits et aux cravates parfois nouées autour de la tête. C’est Luis Mariano qui est le roi de la soirée à travers les hauts parleurs et je monte donc au rythme du « petit rossignol ».

La description de la chambre  est celle d’un bon San Antonio: le lit aux draps roses, les rideaux presque ton sur ton et au milieu une statue d’ébène qui gémit.

« Comment tu t’appelles ? »

-Pascaline.

-D’où tu viens ?

-De Ouga au Burkina. »

Je vois à travers son déshabillé, à la couleur identique au reste de la pièce, une grosse marque de sang. Elle souffre et parle d’une langue que je ne connais pas.

En soulevant sa chemise, je vois une plaie à l’abdomen. Le sang rouge qui dégouline sur cette peau satinée explique les cris de Pascaline.

Il faut l’amener à l’hôpital et vite. Honoré, planté devant la porte, se met à vociférer :

« Pas question ! Tu la recouds ici, elle n’est pas en règle, et moi j’ai fait dix ans de placard et c’est pas à 74 ans que je vais y repartir. »

26 points de sutures ! Entre cris burkinabais, Luis Mariano, fumée, alcool et petites pépées !

En fait, je suis heureux, je soulage une pauvre fille qui pensait trouver l’argent et le bonheur et qui a rencontré un opinel. Je rentre dans un lieu fantasmatique, moi, l’élève des jésuites, j’évite la prison à Honoré et j’écoute Luis, mon cher Luis. Oui, ce soir l’amour est un bouquet de violettes.

 

 

27 Août

Who’s bad !

 

michael

Il fait froid, en ce soir de Décembre, c’est ma dernière consultation. Je soigne Madame Lafon qui est arrivée de sa Lozère natale depuis dix ans. Ce soir, elle m’amène sa fille unique de 18 ans.

La maman, c’est la brave femme, vêtue toujours de façon identique: un peu « Deschiens », un peu campagne, toujours son tablier en acrylique sous son manteau. Elle recouvre ses lèvres très fines par un rouge à lèvres vermillon. Elle parle un français très proche de « l’amour est dans le pré » et conclue ses phrases par des « ben voyons, oh le docteur n’était ti pas rigolo ce pti gars. »

Jocelyne, c’est sa fille. Déja « Jocelyne » il faut pouvoir le porter quand on a dix huit ans. Devant mon interrogation sur le choix de ce prénom, Mam’ Lafon m’explique: « ben docteur, c’est le nom de feu ma mère » (avec un peu de culot j’ose lui dire Noël ?) « mais non pas Noël! Jocelyne, votre patiente qui s’est étouffée par son haricot vert ».

En effet, Jocelyne grand mère, un jour, en mangeant ce légume (que je déteste), au détour d’un éclat de rire, a fait une fausse route et  en est partie au ciel.

Reprenant mon sérieux, je lui demande: « mais qu’est-ce qui lui arrive à Jocelyne? »

« Ben voila, docteur, ça fait trois mois que ma fille ne se voit plus ».

Honnêtement, je ne savais pas le sens figuré de ce diagnostic. Je lui pose quelques questions bateau, du style:

« C’est arrivé brutalement ? »

-Elle fait comment ? »

Les réponses sont adaptées à la bêtise du questionnement.

« Ben docteur, c’est arrivé parce que c’est  jamais venu ! »

« Ben docteur, elle fait pas comment, elle fait avec ! »

Bon, moi, je ne suis pas plus avancé. Aussi je passe directement à l’examen clinique. Je suggère à « Jos » (je l’appelle ainsi afin de moderniser un peu cette relation médico rurale) de se dévêtir un peu. Elle a un manteau type maxi des années 70 et la couleur noire est partout, des bottes au rouge à lèvres.

« Donc tu ne te vois plus depuis trois mois… » tout en passant mon index devant ses yeux.

-Ben oui »

Pensant à une forme d’hystérie que mon grand copain Sigmund n’aurait pas sûrement démentie, je veux être sûr qu’il n’y a pas de problème et je propose très sur de moi:

« On va donc aller voir l’ophtalmo.. »

« Ben, doc » reprend aussitôt la maman « n’est-il pas plus urgent de voir le gynéco ? »

Alors, mon Antoine, là!  tu as l’air d’un pauvre paumé !

« Et pourquoi donc ? »

« Ben, la Jocelyne n’a plus ses menstrues depuis trois mois ! »

Voilà, je viens d’apprendre qu’à la campagne « ne plus se voir » c’est synonyme d’arrêt des règles ! Comme un petit chat je retombe sur mes pattes et je lui sors :

« Mais bien sûr ! je voulais dire gynéco pas ophtalmo, en me forçant d’un rire aussi peu naturel que …con

Mais il est dit que cette consultation surréaliste devait le rester quand Jos me dit à voix basse : « je veux vous parler seule. »

Il me faut alors beaucoup de diplomatie pour annoncer à mam Lafon que je vais discuter avec sa petite Jocelyne.

« Voila, je ne sais pas comment dire, j’ai la dépression. Chuis amoureuse d’un homme et il ne répond jamais à mes lettres et, pourtant, je sais qu’il m’aime, une voyante me l’a dit.

D’un ton très papa, je lui demande « Qui est ce garçon? Que fait-il ? Est-il dans la même ville? »

« Ben voila (reprenant ce « ben » de la maman) c’est qu’il est très connu et je ne peux pas en parler à maman.

-C’est qui ? je connais ?

-Oh, ça me gêne !

-C’est qui ? si tu veux que je t’aide il faut me dire. (la curiosité est un vilain défaut, je sais !)

-MICHAEL.

-Michaël qui ?

-Ben Michaël Jackson ! »

Je vous jure qu’à ce moment-là, alors que tout est triste, qu’il fait froid, que je suis fatigué, j’ai eu une envie de rire, d’éclater de rire. Seul mon regard attendri sur cette pauvre Jocelyne me permet de garder mon sérieux.

Je lui parle pendant un long moment, je la rassure, je lui prends mon exemple débile sur l’amour que j’ai porté naguère à Barbara et que j’ai réussi à gérer en allant consulter un psy.

Voyant qu’enfin quelqu’un pouvait la comprendre, je vois Jocelyne reprendre son sourire. Essuyant ses larmes, elle me demande alors vraiment de l’aider.

Je trouve alors les mots, tout bêtes, tout simples pour expliquer que c’est normal d’être amoureuse à 18 ans, que je comprends ce fanatisme pour une idole mais qu’elle a besoin d’un petit soutien pour se rendre compte qu’elle peut avoir un amour aussi fort mais plus simple pour un jeune de son entourage.

La fin de cette histoire est à la hauteur du reste. Jocelyne est allée voir un psy, qui m’écrit mot pour mot ceci:

« Mon cher confrère,

Votre patiente, Mademoiselle Lafon, présente un transfert fanatique sur une célébrité, bien connu dans les troubles névrotiques des adolescents. Je lui ai conseillé de continuer d’écrire à Monsieur Jackson et, en attendant une réponse de sa part, je la consulterai deux fois par mois. Merci de votre confiance ».

En conclusion très personnelle et pour le redressement de la sécurité sociale, heureusement que notre pauvre Michaël ne soit plus de ce monde!