05 Nov

Les maux dedans #10

chat_drmaison

C’est vrai que tous les jours je me demande si je suis bête, « bilongoté » comme on dit en Afrique ou bien si je suis en train de vivre quelque chose que tous les analysés par un lacanien vivent.
Ne pouvant pas trop parler devant ce parterre de gens de cinéma, et comme je suis un peu têtu, je rappelle Vincent dès le lendemain.
Quand je dis cela, ça prouve la place énorme, oui énorme, que ce petit frisé a pris dans mon cortex. Le prétexte de ma venue chez Vincent était bien sûr différent que des questionnements sur un analyste même ami intime de Gérard Miller ou de la famille de Lacan !

J’abordai très vite le sujet avec ce copain qui n’a pas l’habitude de mâcher ces mots.
 » Ce mec est fou Antoine, c’est lui qui devrait consulter, et surtout c’est un dormeur. »

– Un dormeur ? »

– Oui, un jour où j’étais allongé, je me suis rendu compte qu’il dormait ! Je me suis levé et j’ai crié à son oreille :  » Tu dors Mie ! Tu crois que je vais te donner 40 euros pour te voir cluquer ? »

– Il a dû te parler de l’attention flottante freudienne ?

– Freud ou pas Freud, je me suis cassé et je ne l’ai jamais revu ! »

J’ai très vite arrêté cet entretien. Je me sentais mal à l’aise, j’étais si motivé par ma démarche, si fier aussi de m’y tenir trois fois par semaine que les doutes que je ressentais parfois prenaient une importance gênante.
Je me suis dit pour me rassurer que Vincent n’était pas moi et que sa personnalité et son coté brut de décoffrage ne pouvaient pas aller avec un Lacanien. Cela voulait dire aussi que j’étais surement et suffisamment compliqué pour que l’analyse me soit bénéfique.

Alors, c’est avec un enthousiasme de débutant que je repartis pour de nouvelles séances chez le dormeur « flottant ».

Tous les lundis matin, à six heures, ma petite voiture était téléguidée jusqu’au 202 de la rue Saint-Rémi.L’escalier toujours aussi abrupt entraînait un essoufflement et quelques minutes dans la salle d’attente me permettaient  de retrouver une élocution normale sur le divan. Mais ce jour là, il m’attendait devant la porte et me conduisit immédiatement, sans passer par la case d’attente, sur son divan. On aurait dit qu’il était pressé, il me parla sèchement :

 » On en était où ?

– Je ne m’en souviens pas

– Et voilà, c’est là le problème, vous ne vous rappelez pas! J’ai des inquiétudes sur vous Monsieur, vous ne travaillez pas assez, vous ne devez vivre que pour ça et pour votre inconscient.

– Je ne comprends pas.

– Et en plus, vous ne comprenez pas ! »

Alors il se mit à me raconter son séjour dans son orphelinat bulgare, ces enfants attachés dans un lit de fer, ces infirmières qui dormaient à coté d’eux toute la nuit. Je ne comprenais pas le rapport entre ses inquiétudes sur mon mauvais travail et cette œuvre humanitaire dans un pays de l’Est !
Une fois de plus, je nageais dans le doute. J’arrivais avec les idées de Vincent dans ma tête puis il m’engueulait et il touchait ma sensibilité ce qui remettait son compteur crédibilité à son maximum.

Une fois de plus, je pensais que tout était organisé, tout était voulu, tout était cadré comme dans les formules physiques de Monsieur Lacan.

C’était un de ces vendredis où mon repas était remplaçé par une nourriture intello-psycho- laca ..mienne plus une dose d’embouteillage, tout ça sans café pour 45 euros en liquide s’il vous plait. Pas de café certes, mais la tasse de thé dont la fumée se mélangeait à celle d’un cigare tordu (genevois)!
La séance avait bien commencé. Je parlais avec aisance de mon travail, de ma famille, de mes amis. Il était plus loquace que d’ habitude, il avait de l’humour, ses jeux de mots fusaient  et moi j’étais bien.

J’étais bien comme …quand on a son chat qui, si sauvage d’ordinaire, vient un soir, on ne sait pourquoi, se mettre sur vos genoux. On se dit que ça y est, la bête est dompté et puis vous voulez la caresser et là, hop, il s’en va à toute vitesse se mettre sous la vieille table du salon.
Avec le docteur Mie, c’était pareil qu’avec mon chat ! Ce jour-là donc, il n’était certes pas sur mes genoux mais il était zen et un petit état de satisfaction m’habitait.

Tu vois, Antoine, ce mec a du cœur! Il est brillant, il se donne à fond pour son travail et il est fort comme analyste. Mon choix du hasard était le bon.
Mais comme le petit chat qui part sous la table du salon, le génie redevenait un animal sauvage : il arrêta net son attitude empathique et  me lança un : »allons, continuez, continuez !! »

– Mais je ne sais pas quoi dire.

– Ce qui vient, dites ce qui vous vient.

– Mais, j’ai rien à vous dire.

–  Ce n’est pas à moi que vous devez dire, c’est à votre inconscient !

– Vous me parlez de mon inconscient, je ne connais même pas mon conscient !

– Nous en resterons là, cela fait 45 et en liquide s’il vous plait. »

28 Sep

Une histoire à dormir debout

chat

Aujourd’hui, je ne suis pas triste !

Papa est mort ce matin. Il est tombé du lit. S’il pouvait le dire, il me dirait : »ça mon poulet, c’est une histoire à dormir debout ».

C’est plus facile de raconter la vie des autres que de narrer la sienne.

« Je peux te dire mon gros bonhomme qu’une seule chose car je ne te l’ai pas assez dit : je t’aime ! »

L’arme fatale dans la famille c’est la dérision. Nous nous protégeons tous de notre océan excessif d’émotions par ce mélange d’humour et de bonne humeur.

Il fait chaud ce 23 juillet, je rentre seul dans ma maison. Il n’est plus là pour entendre ma peine et ma tristesse.

En toutes circonstances, j’ai faim ! (sûrement un gène qu’il m’avait légué). Un petit melon bien mûr, un bocal de lamproie que mon vieux Claude m’ a donné pour me réconforter, un verre de La Solitude (c’est vraiment le bon choix vu le nom du domaine et les circonstances du jour). Je m’installe devant ma télé.

Malgré la chaleur étouffante je reste habillé en me disant que peut être quelqu’un viendra.

Ce soir, le programme TV est fabuleux: Interville, Patrick Sébastien et Secret Story ! Je vais donc louer un bon petit film.

Non, je vais essayer d’aller dormir, je dois être en forme demain.

Et si je prenais un hypnotique ?

Bon, je le prends maintenant et je regarde mon film: catégorie, catégorie, passion, action, XXL, (Antoine, voyons ce n’est pas le moment) … reprenons catégorie… humour ! (au moins je vais essayer de sécher mes yeux en faisant travailler mes zygomatiques).

« Nos joyeuses funérailles ! »

Parfait, l’arme dérision refait surface.

J’ai pris un hypnotique, et si j’en prenais un deuxième ? Comme cela je vais m’endormir en riant devant ce film.

Je me réveille! Je regarde l’heure 888 h et 8888mn! (que je suis bête… l’horloge est déréglée depuis longtemps), ma montre ?

Elle n’est pas à mon poignet ! La télé marque 2h 46! Je me suis endormi et je ne me rappelle plus de rien, bizarre.

Je me lève du canapé, mais complètement nu. Qu’est ce qui se passe Antoine, tu as perdu ta montre, tu es nu, tu ne te rappelles pas du film, tu vis un mauvais rêve, ton père n’est pas tombé du lit, tu vas aller te coucher et ça ira mieux.

Je passe devant la table de la salle à manger. La nappe brodée est bien posée, six couverts sont installés, six assiettes remplies… de croquettes de Chabal (Chabal c’est mon chat).

Oh doc’, tu es fou ? Résume un peu: tu loues un film, tu es habillé, avec ta montre… tu te réveilles, nu, sans montre, avec une table sur laquelle des croquettes sont généreusement bien placées dans un service en porcelaine.  Va te mettre de l’eau sur le visage et réveilles toi !

Je m’asperge d’eau fraîche dans le cabinet de toilette, et machinalement je me regarde dans le miroir. Ce n’est pas moi ! C’est un homme à qui il manque la moitié des dents de la mâchoire supérieure !

Depuis ce coup de pied  dans le visage sur ce satané terrain de Lavardac, j’ai l’honneur d’arborer un bridge pour mon sourire charmeur et là… rien, un trou béant jusqu’aux amygdales !

Je commence à reprendre mes esprits, je cherche ce morceau de dentition indispensable à la survie  de ma clientèle. Je suis toujours nu, toujours pas de montre. »Les Joyeuses Funérailles » se sont transformées en chasse à la bécasse dans l’hiver gersois.

Je repasse devant cette table majestueuse où mon petit Chabal se régale d’une assiette de croquettes. Je viens de réaliser que pour avoir servi des croquettes, il a fallu que je descende à la cave. Peut être que mes incisives artificielles sont en bas ? Je ne peux aller travailler sans elles. Le docteur Shephard deviendrait le chanteur de mes chiquots et Meredith ne succomberait plus à son charme dévastateur.

Je remonte sans rien, je commence à réaliser ce qui m’est arrivé. Déboussolé par le chagrin, j’ai fait ce que je dis toujours de ne pas faire: quand nous prenons un hypnotique, il ne faut jamais lutter, il faut se coucher et éteindre de suite la lumière. Ma prise sur le canapé et le début du film m’a entrainé dans un état de somnambulisme où j’ai fait n’importe quoi. (déshabillé, montre, croquettes, dentition etc..)

J’ai travaillé le lendemain ne pouvant annuler mes rendez-vous, l’air soucieux non pas par la difficulté des diagnostics, mais par cette main tremblante qui cachait ma bouche édentée.

J’ai retrouvé (deux mois plus tard) mon bridge qui me donnait mon sourire mais, ce 23 juillet, je n’avais pas envie de sourire!